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Blanc sur blanc — Deuxième mouvement

Blanc sur blanc — Deuxième mouvement

Blanc sur blanc

Blanc sur blanc

Deuxième mou­ve­ment

DEUXIÈME MOU­VE­MENT — L’Ouverture

Cha­pitre 6 — Zarda

Le mariage d’A­mi­na dura trois jours, et pen­dant trois jours le bun­ga­low ces­sa d’être un bun­ga­low pour deve­nir un ani­mal — un ani­mal chaud, bruyant, affa­mé, cou­vert de guir­landes de jas­min et de roses et de bou­gain­vil­liers cou­pés par Ban­si Lal, qui avait sacri­fié ses plus belles branches sans une plainte, parce que Ban­si Lal com­pre­nait que les fleurs n’at­tei­gnaient leur plé­ni­tude qu’au moment où on les cou­pait, et que la beau­té du jar­din n’é­tait jamais aus­si grande que lors­qu’elle quit­tait le jar­din pour entrer dans la vie des gens.

Irfan n’a­vait pas dormi.

Trois jours sans dor­mir, ou presque — des som­meils arra­chés d’une heure, de deux heures, le corps effon­dré sur le lit de corde à l’aube pen­dant que les mar­mites refroi­dis­saient, puis le réveil avant le soleil, avant les per­ro­quets, avant le pre­mier appel à la prière, et retour dans la cui­sine en contre­bas, et le feu, et les mains, et le bruit du cou­teau, tok tok tok tok, et le monde recommençait.

Il diri­geait une armée. Huit cui­si­niers sup­plé­men­taires avaient été enga­gés pour les trois jours — des hommes venus de la vieille ville, de Chowk et d’A­mi­na­bad, des spé­cia­listes du kebab, du birya­ni, du kor­ma, cha­cun avec ses gestes, ses manies, ses secrets jalou­se­ment gar­dés et ses riva­li­tés à peine voi­lées. Irfan les com­man­dait comme un chef d’or­chestre com­mande des solistes — sans éle­ver la voix, parce qu’un rakab­dar qui crie est un rakab­dar qui a per­du le contrôle, et le contrôle était la seule chose qu’Ir­fan ne per­dait jamais, la seule chose qu’il maî­tri­sait aus­si bien que ses épices, aus­si bien que ses mains, aus­si bien que tout sauf peut-être cette chose nou­velle qui s’é­tait ins­tal­lée en lui et qui n’o­béis­sait à aucune recette.

Le pre­mier jour fut le Mehndi.

Les femmes se ras­sem­blèrent dans la cour inté­rieure — celle du pre­mier étage, la cour des femmes, là où les hommes n’en­traient pas sauf le jar­di­nier et le cui­si­nier, parce que le jar­di­nier et le cui­si­nier étaient des fonc­tions avant d’être des hommes, et les fonc­tions avaient accès aux lieux que les hommes n’a­vaient pas. Irfan mon­ta les pla­teaux. Des samo­sas en demi-lune crous­tillants comme des rires, des jale­bis spi­ra­lées dorées ruis­se­lant de sirop, des bar­fi au lait concen­tré décou­pés en losanges par­faits — et au centre de tout, sur un pla­teau de cuivre qu’il avait poli jus­qu’à ce que le métal reflète les visages comme un miroir défor­mant, le zarda.

Le zar­da — ce riz sucré, teint en jaune safran, par­se­mé d’a­mandes effi­lées et de rai­sins secs gon­flés au ghee, par­fu­mé de car­da­mome et de clou de girofle, cou­vert de feuilles d’argent si fines qu’elles trem­blaient au moindre souffle — le zar­da était le plat du bon­heur. On ne le ser­vait qu’aux mariages, aux nais­sances, aux fêtes. C’é­tait un plat de joie obli­ga­toire, un plat qui disait : aujourd’­hui, le mal­heur n’a pas le droit d’en­trer. Et la cou­leur — ce jaune intense, ce jaune qui n’é­tait pas un jaune mais un cri, un éclat, un soleil posé dans l’as­siette — la cou­leur fai­sait son tra­vail, elle chas­sait tout ce qui n’é­tait pas la joie, elle occu­pait tout l’es­pace visuel, et devant un zar­da bien fait, même les gens tristes sou­riaient, parce que le jaune ne lais­sait pas le choix.

Les femmes chan­tèrent. Des chan­sons de mariage, anciennes, trans­mises de mère en fille, avec des paroles gri­voises que les femmes mariées mur­mu­raient en glous­sant et que les jeunes filles fai­saient sem­blant de ne pas com­prendre. La mehn­di — le hen­né — était appli­quée sur les mains et les pieds d’A­mi­na par une vieille spé­cia­liste venue de Nakhas, dont les doigts des­si­naient sur la peau des motifs d’une com­plexi­té hal­lu­ci­nante — des paons, des mangues, des treillis de fleurs — et ces motifs, comme la chi­kan­ka­ri, ne pren­draient leur cou­leur défi­ni­tive qu’a­vec le temps, en s’oxy­dant, en fon­çant, et la tra­di­tion vou­lait que plus la mehn­di était fon­cée, plus le mari aime­rait sa femme, de sorte que les futures mariées gar­daient le hen­né le plus long­temps pos­sible, dor­maient avec des gants de tis­su, évi­taient l’eau, fai­saient tout pour que la cou­leur prenne, pour que l’a­mour prenne, pour que la pro­messe tienne.

Mira était par­mi les femmes.

Irfan la vit quand il mon­ta un deuxième pla­teau de jale­bis. Elle por­tait un sari d’un vert pro­fond — pas le blanc de veuve, le vert, et ce chan­ge­ment de cou­leur avait quelque chose de violent et de magni­fique, comme si elle avait déci­dé de renaître, de se repeindre, de s’ar­ra­cher au blanc pour plon­ger dans la cou­leur avec la même éner­gie qu’elle met­tait dans tout — la danse, les ques­tions, le rire, la des­cente aux cui­sines, la vie. Le vert lui don­nait une peau plus chaude, des yeux plus grands, des gestes plus amples, et les femmes autour d’elle — qui la jugeaient, bien sûr, parce que les femmes de la mai­son­née jugeaient tou­jours la veuve qui osait por­ter du vert, mais qui la jugeaient en silence, avec cette élé­gance du juge­ment qui est la spé­cia­li­té des femmes de bonne famille — les femmes autour d’elle ne pou­vaient pas s’empêcher de la regar­der, parce que Mira en vert était une chose qu’on regar­dait, comme on regarde un feu, pas pour la cha­leur mais pour le mouvement.

Elle chan­tait avec les autres. Elle frap­pait des mains. Et quand vint le moment de dan­ser — parce que dans les mariages luck­no­wis, après les chan­sons viennent les danses, et après les danses viennent d’autres chan­sons, et le tout forme une boucle infi­nie de bruit et de joie qui tourne sur elle-même comme un der­viche — quand vint le moment de dan­ser, Mira se leva.

Elle se leva, et le cercle des femmes s’ouvrit.

Elle n’a­vait pas ses ghun­groo — c’é­tait un mariage, pas un réci­tal — mais ses pieds nus sur le sol de la ter­rasse firent le même bruit, presque, un cla­que­ment sourd, régu­lier, et son corps com­men­ça à bou­ger avec cette pré­ci­sion qui n’ap­par­te­nait qu’au Kathak, cette danse qui n’é­tait pas un épan­che­ment mais une géo­mé­trie, pas un aban­don mais un contrôle, chaque mou­ve­ment cal­cu­lé, chaque geste héri­té de cinq siècles de tra­di­tion, les mains qui racon­taient une his­toire sans mots, les yeux qui sui­vaient les mains comme des oiseaux suivent le vent, les pieds qui frap­paient le sol comme un cœur bat — non pas parce qu’il le décide, mais parce qu’il ne peut pas faire autrement.

Elle tour­nait.

Le Kathak est l’art de la rota­tion. Les chak­kars — les tours — sont le som­met de la danse, le moment où le corps cesse d’être un corps pour deve­nir un axe, un pivot, un centre autour duquel le monde tourne, et non l’in­verse. Mira tour­na, len­te­ment d’a­bord, les bras ouverts, le regard fixé sur un point invi­sible, puis plus vite, et plus vite encore, et son sari vert se déploya autour d’elle comme une corolle, comme les pétales d’une fleur verte en train d’é­clore, et les femmes bat­tirent des mains en rythme, et la vieille Mum­taz Begum, qui était venue pour le mariage et qui connais­sait le Kathak mieux que per­sonne parce qu’elle avait vu dan­ser les der­nières héri­tières du gha­ra­na de Luck­now, Mum­taz Begum mur­mu­ra : « Mashallah. »

Irfan, en bas, dans la cui­sine, enten­dit les bat­te­ments de mains.

Il enten­dit le rythme s’ac­cé­lé­rer. Il enten­dit les cris de joie. Il enten­dit, ou crut entendre, le cla­que­ment des pieds de Mira sur la pierre. Et ses mains — ses mains qui pétris­saient la pâte des sheer­mal pour le dîner — ses mains prirent le rythme, le même rythme, et il pétrit en mesure, tok tok tok, comme un musi­cien accom­pagne un dan­seur qu’il ne voit pas, gui­dé par le son seul, par l’in­tui­tion seule, par cette connexion sou­ter­raine qui exis­tait entre eux et qui n’a­vait besoin ni de mots ni de regards pour fonctionner.

* * *

Le deuxième jour fut le Nikah.

La céré­mo­nie reli­gieuse eut lieu dans le grand salon, et l’i­mam de la mos­quée voi­sine — un vieil homme doux dont la barbe blanche res­sem­blait à une méduse échouée — pro­non­ça les paroles avec cette len­teur qui était le propre des gens de foi, cette len­teur qui n’é­tait pas de l’hé­si­ta­tion mais de la révé­rence, chaque mot pesé, chaque syl­labe habi­tée, parce que les mots du Nikah n’é­taient pas des mots ordi­naires, c’é­taient des mots qui chan­geaient la réa­li­té, qui fai­saient pas­ser deux per­sonnes d’un état à un autre, comme le feu fai­sait pas­ser la viande du cru au cuit.

Ami­na était belle. Belle de cette beau­té par­ti­cu­lière des mariées indiennes, qui n’est pas la beau­té du corps mais la beau­té de l’ac­cu­mu­la­tion — le hen­né sur les mains, le kajal autour des yeux, les bijoux en or qui pesaient sur le cou et les poi­gnets, le lehn­ga rouge si lourd de bro­de­ries qu’il fal­lait deux ser­vantes pour le por­ter, et par-des­sus tout le poids des attentes, des tra­di­tions, des prières de toute une famille concen­trées en un seul corps, en un seul jour, en un seul oui.

Le marié venait de Del­hi. C’é­tait un ingé­nieur, un homme moderne, avec une mous­tache mince et un cos­tume occi­den­tal sous le sher­wa­ni de céré­mo­nie, et son regard avait cette timi­di­té des hommes qui savent qu’ils sont regar­dés et qui ne savent pas quoi faire de ce regard. Le Nawab l’a­vait choi­si avec soin — pas trop riche, pas trop pauvre, pas trop reli­gieux, pas trop moderne, un homme du milieu, un homme de com­pro­mis, un homme qui sau­rait navi­guer dans le nou­veau monde qui se des­si­nait sans perdre pied dans l’ancien.

Le repas du Nikah fut le som­met de la car­rière d’Ir­fan — non, le som­met pro­vi­soire, car un cui­si­nier n’a pas de som­met, un cui­si­nier est une mon­tagne qui ne cesse de pous­ser, et chaque repas est un faux som­met qui cache le sui­vant. Mais ce repas-là avait quelque chose d’ex­tra­or­di­naire. Vingt-quatre plats, ser­vis en cinq ser­vices, avec cette cho­ré­gra­phie que seul Irfan pou­vait diri­ger — les entrées d’a­bord, les sha­mi kebabs et les kako­ri, puis les plats de résis­tance, le niha­ri et le kor­ma et le qor­ma-e-sha­hi, puis le birya­ni que per­sonne ne tou­che­rait avant l’ar­ri­vée du marié parce que le birya­ni du mariage était un birya­ni sacré, un birya­ni de ser­ment, et man­ger le birya­ni avant l’heure aurait été un sacri­lège culi­naire pire qu’une faute de protocole.

La nour­ri­ture cir­cu­lait dans le bun­ga­low comme le sang dans un corps. Les ser­vi­teurs mon­taient et des­cen­daient les quatre marches de la cui­sine avec des pla­teaux de cuivre qui lui­saient sous les lan­ternes, et les odeurs se mêlaient, se super­po­saient, se contre­di­saient par­fois — le sucré du zar­da contre le piquant du kor­ma, la dou­ceur du sheer­mal contre la vio­lence du mirch —, et le bun­ga­low tout entier vibrait de cette éner­gie ali­men­taire, cette éner­gie qui est la plus ancienne des éner­gies humaines, plus ancienne que la parole, plus ancienne que la musique, plus ancienne que l’a­mour peut-être, parce que l’a­mour a besoin de mots ou de gestes pour exis­ter, tan­dis que la nour­ri­ture existe toute seule, dans sa matière, dans son par­fum, dans la cha­leur qu’elle dégage.

* * *

Le troi­sième jour fut le Walima.

Le fes­tin du len­de­main, don­né par la famille du marié. Mais comme la famille du marié était de Del­hi et que le mariage avait lieu à Luck­now, c’é­tait encore le Nawab qui rece­vait, c’é­tait encore Irfan qui cui­si­nait, et c’é­tait encore le bun­ga­low qui accueillait, parce que le bun­ga­low accueillait tou­jours, c’é­tait sa fonc­tion, sa voca­tion, son ins­tinct — accueillir.

Ce soir-là, les hommes et les femmes man­gèrent ensemble — une liber­té que le Nawab s’au­to­ri­sait pour le Wali­ma, parce que le Wali­ma était une fête de récon­ci­lia­tion, de réunion, et sépa­rer les sexes au Wali­ma aurait été contraire à son esprit. Les gad­di furent dis­po­sés dans le jar­din de Ban­si Lal, sous les lan­ternes, et le jas­min exha­lait son par­fum du soir, et les étoiles de sep­tembre com­men­çaient à per­cer le ciel de Luck­now comme des trous d’é­pingle dans un tis­su noir.

Mira était assise entre Mum­taz Begum et la femme du doc­teur Pes­ton­ji, et elle por­tait cette fois un sari d’un orange brû­lé qui lui don­nait l’air d’une flamme — une flamme calme, posée, une flamme de lampe à huile, pas d’in­cen­die. Et Irfan la voyait — il la voyait à chaque pas­sage entre la cui­sine et le jar­din, à chaque pla­teau qu’il por­tait, à chaque plat qu’il ser­vait, et chaque fois qu’il la voyait c’é­tait la même chose : un arrêt, une sus­pen­sion, un demi-bat­te­ment de cœur en trop, et puis le mou­ve­ment repre­nait, les mains repre­naient, le monde reprenait.

Vers minuit, quand les convives étaient repus et que les conver­sa­tions avaient atteint ce stade de lan­gueur qui suit les grands repas, quand les corps s’a­lan­guis­saient sur les gad­di et que les voix bais­saient d’un ton, comme si le volume lui-même digé­rait, le Nawab deman­da à Riyaz de réciter.

Le jeune poète était là. Il avait été invi­té au mariage comme on invite un épice dans un plat — pas pour domi­ner, mais pour rele­ver. Il se leva, et la lumière des lan­ternes lui fit un visage de pro­phète — angu­leux, affa­mé, brû­lant. Et il récita.

Ce n’é­tait pas un gha­zal de mariage. Ce n’é­tait pas un gha­zal d’a­mour. C’é­tait un gha­zal de nais­sance — la nais­sance d’un pays, de deux pays, de la dou­leur et de la joie mêlées, insé­pa­rables, comme le sucre et le safran dans le zar­da. Les vers étaient beaux et ils étaient cruels, et le Nawab écou­ta sans bou­ger, et Begum Tahi­ra écou­ta sans bou­ger, et les invi­tés écou­tèrent sans bou­ger, et même le vent sem­bla s’ar­rê­ter, et même le jas­min sem­bla rete­nir son par­fum, et dans cette sus­pen­sion le monde tint un ins­tant, un seul ins­tant, en équi­libre entre ce qui avait été et ce qui allait être.

Puis quel­qu’un applau­dit, et le charme se bri­sa, et les conver­sa­tions reprirent, et le thé arri­va, et les paan furent dis­tri­bués, et la vie recom­men­ça à cou­ler comme elle cou­lait tou­jours à Luck­now — len­te­ment, avec grâce, avec ce refus de se pres­ser qui était la der­nière forme de résis­tance contre un monde qui accélérait.

Irfan, dans sa cui­sine, lava les der­niers cuivres à deux heures du matin.

Il était seul. Les huit cui­si­niers sup­plé­men­taires étaient par­tis. Les ser­vi­teurs dor­maient. Le bun­ga­low ron­flait de la res­pi­ra­tion col­lec­tive de cin­quante convives endor­mis dans les chambres d’a­mis, sur les ter­rasses, dans le jar­din même pour cer­tains qui avaient pré­fé­ré dor­mir sous les étoiles plu­tôt que dans des lits.

Il lavait, et ses mains lui fai­saient mal — trois jours de cou­teau, de feu, de cuivre brû­lant — et cette dou­leur était bonne, hon­nête, une dou­leur qui avait un sens, qui était le prix de quelque chose, et il la por­tait comme un bijou qu’on ne montre pas.

Un bruit dans l’escalier.

Des pieds nus sur la pierre. Des pieds qui connais­saient les marches.

Mira des­cen­dit. Elle por­tait un châle sur son sari orange, et ses che­veux étaient défaits, et elle avait ce visage qu’ont les gens après une longue fête — un visage ouvert, fati­gué, sans défense, un visage d’a­près les masques.

Elle ne dit rien. Elle prit un tor­chon et com­men­ça à essuyer les cuivres qu’Ir­fan avait lavés.

Ils tra­vaillèrent en silence. Côte à côte. Leurs mains se frô­lèrent une fois sur l’anse d’une mar­mite, et le frô­le­ment dura une seconde de trop — pas assez pour qu’on le remarque, trop pour qu’on l’ou­blie. Et cette seconde de trop, cette seconde excé­den­taire, cette seconde qui n’a­vait rien à faire là et qui s’é­tait glis­sée entre eux comme une épice clan­des­tine dans un mélange cano­nique, cette seconde chan­gea la tem­pé­ra­ture de la cui­sine, la modi­fia d’un degré, d’un demi-degré, juste assez pour que l’air ne soit plus tout à fait le même, pour que le silence ne soit plus tout à fait le même, pour que rien ne soit plus jamais tout à fait le même.

— C’é­tait un beau mariage, dit Mira.

— C’é­tait un bon repas, dit Irfan.

— C’est la même chose, non ?

— Non. Un mariage, c’est une pro­messe. Un repas, c’est une preuve.

Elle rit. Ce rire de gorge, ce rire rauque. Ce rire qui était deve­nu, en quelques semaines, le son le plus néces­saire de la vie d’Ir­fan — plus néces­saire que le tok tok tok du cou­teau, plus néces­saire que le gré­sille­ment du ghee dans le tawa, plus néces­saire que tous les sons de la cui­sine qui avaient été jus­qu’i­ci sa musique, son lan­gage, sa raison.

Ils finirent d’es­suyer les cuivres. Mira posa le tor­chon. Irfan accro­cha les cas­se­roles. Et ils res­tèrent là un moment, debout dans la cui­sine propre, avec entre eux l’o­deur des trois jours de fête — une odeur com­po­site, feuille­tée, une odeur qui conte­nait toutes les autres odeurs comme le zar­da conte­nait toutes les cou­leurs, et qui ne dis­pa­raî­trait pas avant des jours, peut-être des semaines, parce que les murs de la cui­sine absor­baient les odeurs comme les murs du bun­ga­low absor­baient les his­toires, et rien ne se per­dait jamais vrai­ment dans cette mai­son, tout res­tait, couche sur couche, strate sur strate, blanc sur blanc.

Cha­pitre 7 — Nihari

Le niha­ri est un plat qui com­mence la nuit.

On prend l’a­gneau — pas n’im­porte quelle pièce, le jar­ret, là où l’os est le plus épais et la moelle la plus géné­reuse — et on le met dans un réci­pient de terre avec de l’eau, des oignons frits jus­qu’au brun, et un mélange d’é­pices qu’on appelle le pot­li masa­la, parce qu’il est enfer­mé dans un petit sac de mous­se­line comme un secret dans une enve­loppe. Et puis on attend. On attend toute la nuit. Le feu doit être si bas qu’on ne le voit presque pas — une braise, un mur­mure, le sou­ve­nir d’un feu plu­tôt qu’un feu. L’eau fré­mit sans bouillir. La viande cuit sans rôtir. Les épices dif­fusent sans se dis­soudre. Et au matin — au matin, quand la nuit a fait son tra­vail, quand toutes les choses secrètes se sont pro­duites dans l’obs­cu­ri­té du réci­pient, quand les fibres de la viande se sont ren­dues et que l’os a don­né sa moelle et que le gras a fon­du en un liquide doré, onc­tueux, pro­fond — au matin, le niha­ri est prêt.

C’est un plat d’aube. Les gens de Luck­now le mangent au petit-déjeu­ner, ce qui scan­da­lise le reste de l’Inde, parce que man­ger un ragoût de viande à six heures du matin, quand le corps sort à peine du som­meil et que l’es­to­mac est encore tendre comme un enfant, cela semble bar­bare, exces­sif, insen­sé. Mais les gens de Luck­now ne voient pas les choses ain­si. Pour eux, le niha­ri au petit-déjeu­ner est un acte de cou­rage — on com­mence la jour­née par le plus fort, par le plus riche, par le plus dense, et tout ce qui vient après ne peut être que léger. C’est aus­si un acte de mémoire : le niha­ri se man­geait à l’aube parce que les nawabs, qui res­taient éveillés toute la nuit à écou­ter de la musique et à réci­ter des gha­zals, avaient besoin d’un plat qui les ancre dans le jour, qui les ramène de la poé­sie à la terre, du rêve à la viande.

Irfan avait mis le niha­ri à cuire à minuit, après que Mira était remon­tée, après que les cuivres avaient été essuyés, après que la cui­sine avait retrou­vé cette pro­pre­té vide qui est à la cui­sine ce que le silence est à la musique — la condi­tion de pos­si­bi­li­té de tout ce qui va suivre.

Il avait enfoui les braises sous la cendre — un geste qu’il fai­sait avec une atten­tion reli­gieuse, parce que le feu du niha­ri ne devait pas mou­rir et ne devait pas gran­dir, il devait res­ter dans cet entre-deux, cette zone étroite entre la vie et la mort du feu, ce pur­ga­toire de la braise où la cha­leur exis­tait sans se mon­trer. Puis il avait posé le réci­pient sur les braises, et il avait écou­té le pre­mier fré­mis­se­ment — ce bruit si doux, si intime, qu’il fal­lait col­ler l’o­reille au métal pour l’en­tendre, comme on colle l’o­reille à la poi­trine de quel­qu’un pour entendre son cœur.

Puis il avait dor­mi. Trois heures. Peut-être quatre. Un som­meil de pierre, sans rêves, le som­meil des gens qui ont trop tra­vaillé pour que le cer­veau ose leur impo­ser quoi que ce soit de plus.

Il se réveilla avant l’aube.

La cui­sine était bleue. Cette cou­leur que prend le monde entre la nuit et le jour, ce bleu qui n’est ni le bleu du ciel ni le bleu de l’eau mais un bleu inter­mé­diaire, un bleu de pas­sage, le bleu de l’heure où les choses changent de nom — où la nuit cesse d’être la nuit sans être encore le jour, où le rêve cesse d’être le rêve sans être encore la réa­li­té. La cui­sine d’Ir­fan, dans cette lumière, avait l’air d’une grotte sous-marine, d’un temple englou­ti, d’un lieu qui n’ap­par­te­nait à aucun temps et où l’on pou­vait, pen­dant quelques minutes, vivre en dehors de l’histoire.

Le niha­ri mijotait.

Irfan sou­le­va le cou­vercle. La vapeur qui mon­ta avait la den­si­té d’un récit — ce n’é­tait pas de la vapeur d’eau, c’é­tait de la vapeur char­gée, satu­rée, une vapeur qui por­tait en elle l’his­toire de huit heures de cuis­son lente, de patience, de confiance dans le temps. La sur­face du ragoût était cou­verte d’une pel­li­cule dorée — le gras de la moelle, mon­té pen­dant la nuit, qui for­mait un miroir liquide dans lequel Irfan vit son propre reflet, défor­mé, trem­blant, et ce reflet dans le niha­ri fut le por­trait le plus fidèle que per­sonne n’eût jamais fait de lui : un homme vu à tra­vers ses propres épices, un homme reflé­té par ce qu’il avait créé.

Il goû­ta. La cuillère en bois por­ta le liquide à ses lèvres, et il fer­ma les yeux, et la nuit entière lui revint — les heures de cuis­son, la len­teur, la trans­for­ma­tion silen­cieuse de chaque ingré­dient — et c’é­tait bon. C’é­tait exac­te­ment bon. C’é­tait le niha­ri qu’il fai­sait tou­jours, et en même temps c’é­tait un niha­ri qu’il n’a­vait jamais fait, parce que le cui­si­nier n’est jamais le même deux fois, et que le feu n’est jamais le même deux fois, et que la nuit pen­dant laquelle ce niha­ri avait cuit n’é­tait pas n’im­porte quelle nuit — c’é­tait une nuit d’a­près un mariage de trois jours, une nuit d’a­près un frô­le­ment de mains sur l’anse d’une mar­mite, une nuit d’a­près un sari orange dans la lumière des lan­ternes, et toutes ces choses étaient entrées dans le niha­ri comme les épices entraient dans le pot­li masa­la, invi­si­ble­ment, inévitablement.

— Ça sent l’é­ter­ni­té, dit une voix.

Elle était là.

Assise sur la der­nière marche, pas sur le tabou­ret — sur la marche, comme si elle avait vou­lu se pla­cer exac­te­ment à la fron­tière, ni dans la cui­sine ni hors de la cui­sine, à l’en­droit exact de la tran­si­tion, là où le monde d’en haut ren­con­trait le monde d’en bas. Elle por­tait un châle sur ses épaules et ses pieds étaient nus et ses che­veux étaient défaits et elle avait les yeux d’une femme qui n’a pas dor­mi non plus, pas par insom­nie mais par choix, par cette déci­sion que prennent par­fois les gens très vivants de ne pas gas­piller une nuit, de la vivre tout entière, éveillés, atten­tifs, présents.

— Vous n’a­vez pas dor­mi, dit Irfan.

— Vous non plus.

— Moi, c’est le nihari.

— Moi aus­si, dit Mira. C’est le nihari.

Et c’é­tait un men­songe, et c’é­tait la véri­té, et la fron­tière entre les deux avait ces­sé de comp­ter, comme avait ces­sé de comp­ter la fron­tière entre la cui­sine et le monde d’en haut, comme avait ces­sé de comp­ter la fron­tière entre un cui­si­nier et une veuve, entre un musul­man et une hin­doue, entre celui qui sert et celle qui est ser­vie — toutes les fron­tières s’é­taient dis­soutes dans la vapeur du niha­ri, dans cette lumière bleue d’a­vant l’aube, dans ce moment qui n’ap­par­te­nait à aucune catégorie.

— Des­cen­dez, dit Irfan.

Elle des­cen­dit les quatre marches. Quatre marches, quatre pas, quatre secondes, et chaque seconde était un choix, et chaque choix était irré­ver­sible, et quand elle posa le pied sur le sol de pierre de la cui­sine, elle était dans un autre pays, un pays sans carte, un pays que per­sonne n’a­vait des­si­né et que per­sonne ne découperait.

Irfan prit un bol. Un seul bol — un bol de terre cuite, un de ces bols qu’on n’u­ti­li­sait qu’une fois et qu’on cas­sait ensuite, parce que la terre cuite gar­dait la mémoire et qu’il ne fal­lait pas mélan­ger les mémoires. Il ver­sa le niha­ri dans le bol. Le liquide doré cou­la len­te­ment, épais comme une pro­messe, et les mor­ceaux d’a­gneau appa­rurent, si tendres qu’ils se défai­saient déjà, et l’o­deur mon­ta, et l’o­deur était la chose la plus vraie qu’il y eût dans cette cui­sine à cette heure, plus vraie que les mots, plus vraie que les gestes, plus vraie que les intentions.

Il posa le bol entre eux.

Un seul bol. Pas deux. Un seul.

Mira com­prit. Dans la tra­di­tion musul­mane, man­ger dans le même bol est un acte d’in­ti­mi­té qui dépasse le par­tage — c’est une fusion, une confu­sion des fron­tières du corps, une décla­ra­tion. Et dans la tra­di­tion hin­doue, man­ger la nour­ri­ture pré­pa­rée par quel­qu’un d’une autre caste, d’une autre reli­gion, est une trans­gres­sion si ancienne qu’elle n’a même plus besoin d’être nom­mée pour être res­sen­tie. Un seul bol, entre un cui­si­nier musul­man et une veuve hin­doue, à l’aube, dans une cui­sine vide — c’é­tait un scan­dale, un poème, un acte de foi.

Elle ten­dit la main.

Il déchi­ra un mor­ceau de sheer­mal — il en avait gar­dé du dîner de la veille, un peu ras­sis déjà, un peu dur, mais le niha­ri aimait le pain ras­sis, il l’ai­mait parce qu’il l’a­dou­cis­sait, parce qu’il lui ren­dait sa ten­dresse per­due, et c’é­tait encore une méta­phore, et les méta­phores dans cette cui­sine se bous­cu­laient, se mul­ti­pliaient, se che­vau­chaient comme les épices dans le pot­li masa­la, au point qu’il n’é­tait plus pos­sible de dis­tin­guer le réel du figu­ré, le plat de l’é­mo­tion, la nour­ri­ture de l’amour.

Ils man­gèrent.

Ils man­gèrent dans le même bol, avec les mains, en silence, et le niha­ri cou­lait sur leurs doigts, chaud et doré, et ils por­taient les mor­ceaux d’a­gneau à leur bouche, et la moelle fon­dait sur leur langue, et les épices de la nuit entière entraient en eux comme une confes­sion, et le sheer­mal trem­pé dans le jus deve­nait mou et tiède et conso­lant, et c’é­tait le meilleur repas de la vie d’Ir­fan, et c’é­tait le meilleur repas de la vie de Mira, et ce n’é­tait pas parce que le niha­ri était meilleur que d’ha­bi­tude — c’é­tait parce qu’ils le man­geaient ensemble, à l’aube, dans une cui­sine bleue, en dehors du monde, et que man­ger ensemble à l’aube dans une cui­sine bleue en dehors du monde est la défi­ni­tion la plus exacte du bon­heur, si le bon­heur avait une défi­ni­tion, ce qui n’est pas sûr, parce que le bon­heur, comme le niha­ri, est une chose qui résiste aux défi­ni­tions et qui ne se livre qu’à ceux qui acceptent de ne pas la comprendre.

Mira s’es­suya les doigts sur le bord du bol.

— Irfan, dit-elle.

— Oui.

— Com­ment s’ap­pelle cette épice ? Celle que je sens mais que je ne recon­nais pas. Celle qui est dans tout ce que vous faites et qui n’est dans la cui­sine de per­sonne d’autre.

Il la regar­da. La lumière chan­geait. Le bleu deve­nait gris, le gris deve­nait rose, et le pre­mier rayon de soleil entra par la fenêtre de la cui­sine et tou­cha le bol entre eux, et le niha­ri doré brilla un ins­tant comme de l’or fondu.

— Elle n’a pas de nom, dit Irfan.

— Tout a un nom.

— Non. Les choses les plus impor­tantes n’ont pas de nom. Le teh­zeeb n’a pas de tra­duc­tion. Le goût du niha­ri à l’aube n’a pas de mot. Et ce qu’il y a entre vous et moi — il hési­ta, et l’hé­si­ta­tion était un gouffre, un pré­ci­pice, un dum qu’il ouvrait — ce qu’il y a entre vous et moi n’a pas de nom.

— Alors ne le nom­mons pas, dit Mira.

Et l’aube se leva sur Luck­now, et quelque part dehors un muez­zin appe­la à la prière, et quelque part ailleurs un temple fit son­ner sa cloche, et les deux sons se mêlèrent dans l’air du matin comme les saveurs se mêlaient dans le niha­ri, et la ville entière fut un ins­tant ce qu’elle avait tou­jours pré­ten­du être — un lieu où les contraires coexis­taient, où le sucré vivait avec le salé, où le blanc se bro­dait sur le blanc, où un homme et une femme pou­vaient man­ger dans le même bol à l’aube et que cela soit à la fois un scan­dale et la chose la plus natu­relle du monde.

Dehors, très loin, ou peut-être pas si loin, un train siffla.

Un train qui allait vers l’est, ou vers l’ouest, un train char­gé de gens qui avaient tout per­du ou de gens qui allaient tout perdre, un train de la Par­ti­tion, un de ces trains qui tra­ver­saient le nou­veau conti­nent cou­pé en deux comme un fruit, et le sif­flet du train entra dans la cui­sine par la fenêtre et se mêla à l’o­deur du niha­ri et au son du muez­zin et au son de la cloche et à la res­pi­ra­tion de Mira et à la res­pi­ra­tion d’Ir­fan, et tout cela ne fit qu’un seul son, un accord unique, dis­so­nant et beau, comme tout ce qui est vrai.

Le bol était vide.

Irfan le prit. Il le regar­da — ce bol de terre cuite qui avait conte­nu le niha­ri et le matin et l’a­veu et le silence et la main de Mira et sa propre main. Puis il le posa sur l’é­ta­gère, au milieu des autres bols, au lieu de le casser.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il gar­dait un bol de terre cuite.

La pre­mière fois qu’il vou­lait que quelque chose se souvienne.

Cha­pitre 8 — Mirch

Le cou­sin arri­va un mar­di, à l’heure du mushai­ra, cou­vert de pous­sière et de silence.

Il s’ap­pe­lait Tariq, et il venait de Lahore, et il ne res­sem­blait plus à Tariq. Le Nawab le recon­nut à peine — non pas parce que son visage avait chan­gé, mais parce que son regard avait chan­gé, et le regard est la seule par­tie du visage qui ne ment pas, la seule par­tie que le teh­zeeb ne peut pas contrô­ler, et le regard de Tariq disait des choses que sa bouche ne dirait que plus tard, par frag­ments, par mur­mures, comme un mur qui se fis­sure et laisse pas­ser l’eau goutte à goutte avant de céder tout entier.

— Tariq, dit le Nawab.

— Bhai Sahab, dit Tariq.

Et la façon dont il dit « Bhai Sahab » — frère aîné — avec cette voix cas­sée, cette voix de quel­qu’un qui a crié et qui ne peut plus crier, cette voix qui res­sem­blait au son d’un ins­tru­ment qu’on a joué trop fort et dont les cordes se sont déten­dues — la façon dont il dit ces deux mots suf­fit au Nawab pour com­prendre qu’il ne fal­lait pas poser de ques­tions. Pas main­te­nant. Le teh­zeeb, pour une fois, n’é­tait pas un masque mais un baume — ne pas deman­der, ne pas for­cer, lais­ser l’homme s’as­seoir, lui don­ner de l’eau, lui don­ner du temps, lui don­ner un toit.

— Irfan, dit le Nawab. Un plateau.

Irfan mon­ta un pla­teau. Du sher­bet, des fruits, du pain. Des choses simples. Des choses qui ne deman­daient rien au corps, qui ne l’a­gres­saient pas, qui l’ac­cueillaient — parce que la pre­mière nour­ri­ture qu’on offre à quel­qu’un qui a tra­ver­sé l’en­fer ne doit pas être un fes­tin, elle doit être une main ten­due, un geste mini­mal, presque rien, juste assez pour dire : tu es en vie, nous sommes là, mange.

Tariq man­gea. Puis il parla.

Il par­la toute la nuit.

Il par­la de Lahore — pas le Lahore des poètes, pas le Lahore des jar­dins moghols et des tom­beaux de marbre, pas le Lahore de Faiz Ahmed Faiz et de Saa­dat Hasan Man­to, mais un autre Lahore, un Lahore qu’au­cun poète n’a­vait encore décrit parce que les mots n’a­vaient pas eu le temps de se for­mer, parce que ce qui s’é­tait pas­sé à Lahore était trop récent pour la lit­té­ra­ture, trop frais, trop sai­gnant, comme une viande qu’on n’a pas eu le temps de cuire et qu’on mange crue, et la cru­di­té vous déchire la bouche.

Il par­la des quar­tiers hin­dous et sikhs de Lahore vidés en une nuit. Des mai­sons dont les portes res­taient ouvertes parce que les habi­tants avaient fui sans fer­mer, et les portes ouvertes étaient pires que les portes fer­mées, parce qu’une porte ouverte sur une mai­son vide est l’i­mage la plus exacte de l’ab­sence, une bouche qui crie sans son. Il par­la des trains. Des trains qui arri­vaient à la gare de Lahore char­gés de morts — des musul­mans tués au Pend­jab orien­tal, des convois entiers mas­sa­crés en che­min — et des trains qui par­taient de Lahore char­gés de vivants qui ne savaient pas s’ils arri­ve­raient vivants. Il par­la d’un voi­sin, un mar­chand sikh, avec qui il pre­nait le thé chaque matin depuis dix ans, et qui était par­ti une nuit sans dire au revoir, et le thé du matin était res­té posé sur la table entre les deux chaises, et per­sonne ne l’a­vait bu, et per­sonne ne le boi­rait plus.

Le Nawab écou­tait. Sa main droite posée sur le genou de la main gauche — un geste qu’il avait quand la dou­leur le pre­nait, un geste de conten­tion, comme si une main tenait l’autre pour l’empêcher de trembler.

Les invi­tés du mushai­ra étaient par­tis. Il n’y avait plus, dans le salon, que le Nawab, la Begum, Tariq, et la fumée des bee­dis que Tariq enchaî­nait, parce que la nico­tine était la seule ponc­tua­tion qu’il connais­sait entre les phrases impos­sibles, la seule pause que ses pou­mons pou­vaient offrir à sa voix.

— Et toi ? dit le Nawab. Tu es par­ti comment ?

Tariq tira sur son bee­di. La braise rou­git dans la pénombre.

— En train. Le der­nier train pour Luck­now. Trois jours.

— Trois jours.

— Trois jours et deux nuits. Le train s’est arrê­té six fois. Chaque fois, des gens mon­taient. Des musul­mans. Des hin­dous. Des sikhs. Tout le monde fuyait dans toutes les direc­tions. Per­sonne ne savait où était la sécu­ri­té. La sécu­ri­té n’exis­tait plus. La sécu­ri­té était un mot qu’on avait rayé du dictionnaire.

La Begum ne dit rien. Mais ses mains — ces mains de ges­tion­naire, ces mains de Begum qui comp­taient et clas­saient et orga­ni­saient — ses mains s’é­taient immo­bi­li­sées sur ses genoux, et cette immo­bi­li­té était sa façon de crier.

Plus tard, quand Tariq se fut endor­mi dans la chambre d’a­mis, ter­ras­sé par l’é­pui­se­ment et le sher­bet et la cha­leur de Luck­now qui n’a­vait rien à voir avec la cha­leur de Lahore, la cha­leur de Luck­now étant une cha­leur de coton et de jas­min tan­dis que celle de Lahore, dans la bouche de Tariq, avait pris une odeur de fer et de cendre — plus tard, le Nawab et la Begum res­tèrent seuls dans le salon.

— On ne part pas, dit le Nawab.

La Begum ne répon­dit pas.

— Tahi­ra. On ne part pas.

— J’ai enten­du, dit la Begum. Et j’ai enten­du aus­si ce que Tariq a dit. Et je t’en­tends, toi, dire « on ne part pas » comme tu dirais « il ne pleu­vra pas » — avec la cer­ti­tude des gens qui confondent leur volon­té et le temps qu’il fait.

— Luck­now n’est pas Lahore.

— Luck­now n’est pas encore Lahore.

Le mot « encore » res­ta dans l’air entre eux comme l’o­deur du bee­di de Tariq — âcre, insis­tant, impos­sible à dissiper.

* * *

Le len­de­main, d’autres arrivèrent.

Pas des cou­sins — des incon­nus. Des familles musul­manes de petites villes de l’Ut­tar Pra­desh, chas­sées par la peur plus que par la vio­lence, parce que la peur est plus conta­gieuse que la vio­lence et voyage plus vite. Elles arri­vèrent au bun­ga­low parce que quel­qu’un connais­sait quel­qu’un qui connais­sait le Nawab, et le Nawab ouvrait sa porte, parce qu’un nawab qui ferme sa porte cesse d’être un nawab, de la même façon qu’un cui­si­nier qui cesse de nour­rir cesse d’être un cuisinier.

Le bun­ga­low se remplit.

Pas d’un coup — par vagues, par marées. Une famille le mar­di, deux le mer­cre­di, un vieil homme seul le jeu­di avec une valise en car­ton et un regard vide. Les chambres d’a­mis furent occu­pées, puis les ter­rasses, puis le salon. Ban­si Lal ins­tal­la des lits de corde dans le jar­din, sous les arbres, et les réfu­giés dor­mirent là, par­mi les fleurs qu’il avait plan­tées pour le plai­sir et qui ser­vaient main­te­nant de bal­da­quin aux déra­ci­nés, et Ban­si Lal ne se plai­gnit pas, parce que les fleurs, pen­sait-il, étaient faites pour ça — pour accueillir, pour conso­ler, pour don­ner leur par­fum à ceux qui n’a­vaient plus rien.

Et puis des hin­dous vinrent aussi.

Des familles hin­doues de quar­tiers mixtes qui avaient peur, et qui venaient au bun­ga­low du Nawab parce que le Nawab était connu pour être un homme de la Gan­ga-Jamu­ni teh­zeeb, un homme qui ne fai­sait pas de dif­fé­rence, et dans cette ville où la dif­fé­rence com­men­çait à comp­ter, les endroits qui ne fai­saient pas de dif­fé­rence deve­naient des refuges, des îles, des arches.

La cui­sine d’Ir­fan devint un camp.

Il cui­si­nait pour trente, puis qua­rante, puis cin­quante per­sonnes. Les plats chan­gèrent — plus de galou­ti, plus de niha­ri mijo­té toute la nuit, plus de ces raf­fi­ne­ments qui deman­daient du temps et de la soli­tude. À la place, des daal, des riz simples, des cha­pa­tis par cen­taines — la nour­ri­ture de base, la nour­ri­ture de sur­vie, la nour­ri­ture qui ne cherche pas à séduire mais à sus­ten­ter. Et Irfan décou­vrit quelque chose d’é­trange : cette cui­sine de néces­si­té, cette cui­sine dépouillée, cette cui­sine qui n’a­vait plus rien de l’art et tout de la fonc­tion, cette cui­sine lui plai­sait d’une façon nou­velle. Il y avait une véri­té dans le daal qu’il n’y avait pas dans le galou­ti, une véri­té nue, sans orne­ment, la véri­té des choses essen­tielles — le sel, la cha­leur, la faim apaisée.

Le piment.

Le mirch entra dans la cui­sine d’Ir­fan comme les réfu­giés étaient entrés dans le bun­ga­low — par néces­si­té. Les pro­vi­sions d’é­pices fines s’é­pui­saient, les four­nis­seurs de safran et de kewra n’ar­ri­vaient plus régu­liè­re­ment, les routes étaient incer­taines. Mais le piment, le simple piment rouge séché de l’Ut­tar Pra­desh, celui que les pay­sans fai­saient sécher sur les toits de leurs mai­sons et qui se ven­dait par poi­gnées dans tous les mar­chés, le piment, lui, ne man­quait jamais. Et le piment fai­sait le tra­vail — il don­nait de la cou­leur au riz, de la cha­leur au daal, de la vie à ce qui sans lui aurait été fade, et la fadeur, pour Irfan, était le seul péché impardonnable.

— Le piment ne brûle pas, rap­pe­la-t-il un soir à Mira, qui aidait en cui­sine désor­mais, pas sur le tabou­ret mais debout, les mains dans la farine, les manches retrous­sées. Le piment fait croire au corps qu’il brûle.

— Et le corps y croit ?

— Tou­jours. Le corps croit tout ce qu’on lui dit, si on le dit avec assez de conviction.

— Comme le teh­zeeb, dit Mira.

Irfan la regar­da. Elle avait de la farine sur la joue, et cette tache blanche sur sa peau brune lui don­nait l’air d’une minia­ture inache­vée, d’un por­trait dont le peintre aurait oublié un détail.

— Comme le teh­zeeb, oui, dit-il. Le teh­zeeb fait croire au monde qu’on est poli. Et le monde y croit. Et à force d’y croire, on le devient.

— Mais si on cesse de faire semblant ?

— On ne cesse jamais. Si on cesse, on n’est plus de Lucknow.

* * *

La ten­sion mon­ta comme le piment monte — pas d’un coup, par vagues, chaque vague un peu plus forte que la précédente.

Il y eut d’a­bord des mots. Des mots échan­gés au mar­ché d’A­mi­na­bad entre un bou­cher musul­man et un client hin­dou — des mots que per­sonne n’au­rait pro­non­cés six mois plus tôt, des mots qui appar­te­naient à un voca­bu­laire que Luck­now avait tou­jours refu­sé, un voca­bu­laire de sépa­ra­tion, de « nous » et « eux », un voca­bu­laire qui sen­tait le Pend­jab et non l’A­wadh. Puis il y eut un inci­dent — une bagarre devant la mos­quée Tile Wali, vite étouf­fée par la police, mais le bruit se répan­dit, ampli­fié par la peur, comme le piment ampli­fie la chaleur.

Puis il y eut le soir où quel­qu’un jeta une pierre.

Une pierre dans la vitre du salon du bun­ga­low. La vitre se bri­sa avec un son cris­tal­lin, presque musi­cal, et les éclats tom­bèrent sur le gad­di où le Nawab avait l’ha­bi­tude de s’as­seoir — le gad­di était vide, le Nawab était à l’é­tage, mais l’i­mage des éclats de verre sur le gad­di blanc, cette image res­ta dans la mémoire du bun­ga­low comme une tache qu’on ne peut pas laver.

Per­sonne ne sut qui avait jeté la pierre. Peut-être un voyou, peut-être un pro­vo­ca­teur, peut-être per­sonne — peut-être que la pierre s’é­tait jetée toute seule, parce que les pierres, elles aus­si, sen­taient la ten­sion, et les pierres, elles aus­si, avaient envie de cas­ser quelque chose.

Le Nawab, pour la pre­mière fois, haus­sa la voix.

Il la haus­sa d’un demi-ton — pas plus, parce que haus­ser la voix d’un demi-ton, pour un nawab de Luck­now, c’é­tait l’é­qui­valent d’un cri, c’é­tait la limite extrême de l’ex­pres­sion, le point au-delà duquel on ces­sait d’être un homme de teh­zeeb pour deve­nir un homme ordi­naire, et le Nawab ne vou­lait pas deve­nir un homme ordi­naire, pas main­te­nant, pas dans cette ville qu’il aimait avec une dévo­tion qui res­sem­blait à de l’entêtement.

— Qu’on répare la vitre, dit-il.

C’est tout ce qu’il dit. Qu’on répare la vitre. Pas : qu’on trouve le cou­pable, pas : qu’on ren­force la sécu­ri­té, pas : qu’on s’arme. Qu’on répare la vitre. Parce que répa­rer la vitre, c’é­tait refu­ser l’é­vé­ne­ment, c’é­tait dire : il ne s’est rien pas­sé, la vitre est intacte, le monde est intact, et si le monde n’est pas intact, nous ferons comme s’il l’é­tait, et le « comme si » est la seule arme qui reste aux gens de bien quand les gens de mal ont des pierres.

Ban­si Lal répa­ra la vitre. Il ne savait pas répa­rer les vitres — il savait plan­ter, tailler, arro­ser, mur­mu­rer aux racines — mais il trou­va un vitrier dans le quar­tier, et le vitrier vint, et la vitre fut rem­pla­cée, et le Nawab regar­da la vitre neuve et dit :

— Elle est plus claire que l’ancienne.

Et tout le monde fit sem­blant de trou­ver ça rassurant.

* * *

Le manus­crit réapparut.

Ce fut Riyaz qui le rame­na à la sur­face, comme un plon­geur ramène un objet du fond. Il était au mushai­ra — le mushai­ra conti­nuait, chaque mar­di, mal­gré les réfu­giés dans le jar­din, mal­gré la vitre cas­sée, mal­gré tout, parce que le mushai­ra était le cœur bat­tant du bun­ga­low et qu’un cœur ne s’ar­rête pas parce que le corps a de la fièvre. Riyaz avait par­lé au pro­fes­seur Tri­ve­di, et Tri­ve­di avait par­lé, et Riyaz avait lu les feuillets, et les feuillets l’a­vaient changé.

— Le manus­crit parle de nous, dit Riyaz au Nawab après le mushai­ra, quand les convives étaient par­tis et que le jar­din se vidait.

— Par­don ?

— L’his­toire du joueur de sitar qui perd l’ouïe. Ce n’est pas une his­toire de musique. C’est une his­toire de perte. De ce qu’on fait quand on perd ce qui nous défi­nit. Le sitar, l’ouïe — ce sont des méta­phores. Ce dont parle le manus­crit, c’est de Luck­now. De ce qui se passe quand une ville perd ce qui la rend elle-même.

Le Nawab ôta ses lunettes. Il les essuya avec le bord de son kur­ta — un geste qu’il ne fai­sait que lors­qu’il était trou­blé, un geste qui n’ap­par­te­nait pas au réper­toire du teh­zeeb mais au voca­bu­laire pri­vé du corps.

— Prem­chand est mort en 1936, dit le Nawab. Il ne pou­vait pas écrire sur 1947.

— Les grands écri­vains écrivent sur ce qui n’est pas encore arri­vé, dit Riyaz. C’est pour ça qu’ils sont grands.

Le Nawab remit ses lunettes. Il regar­da le jar­din — les lits de corde des réfu­giés entre les mas­sifs de jas­min, les draps blancs qui séchaient sur les cordes à linge ten­dues entre le fran­gi­pane et le mur, les chaus­sures ali­gnées devant la porte de la cui­sine, des dizaines de chaus­sures, plus de chaus­sures que le bun­ga­low n’en avait jamais vues — et il dit :

— Prem­chand ou pas Prem­chand. Ce manus­crit est dans les murs de cette mai­son depuis le pre­mier jour. Il fait par­tie des murs. Il fait par­tie de nous.

— Alors qu’est-ce qu’on en fait ? deman­da Riyaz.

— Rien. On le garde. On le lit. On le laisse faire son travail.

— Son travail ?

— Les manus­crits tra­vaillent, dit le Nawab. Comme les épices dans un dum. On ne les voit pas, mais ils trans­forment ce qu’il y a autour d’eux.

Riyaz ne répon­dit pas. Mais dans ses yeux — ces yeux fié­vreux de poète de vingt-cinq ans qui dor­mait mal et pen­sait trop — dans ses yeux, quelque chose s’al­lu­ma, et le Nawab le vit, et il eut un ins­tant de pres­cience, un de ces ins­tants où le temps se replie sur lui-même et où l’on voit non pas l’a­ve­nir mais la forme de l’a­ve­nir, sa sil­houette — et la sil­houette qu’il vit était celle de Riyaz écri­vant, non pas des gha­zals mais quelque chose de plus long, de plus dan­ge­reux, quelque chose qui res­sem­ble­rait à ce manus­crit trou­vé dans les murs, et qui serait à son tour trou­vé par quel­qu’un, un jour, dans un autre mur, dans une autre mai­son, dans un autre siècle.

Le piment, pen­sa le Nawab sans savoir pour­quoi. Le piment ne brûle pas. Le piment fait croire au corps qu’il brûle. Et le corps y croit. Et la brû­lure est réelle, même si la flamme ne l’est pas.

Cha­pitre 9 — Paan

Le paan est le der­nier acte.

Après le repas — après les kebabs et le birya­ni et le niha­ri et les naan et les sheer­mal et le daal — après tout cela, quand le corps est plein et que l’es­prit s’a­lan­guit et que les conver­sa­tions passent du sujet au mur­mure et du mur­mure au sou­pir, on apporte le paan. Et le paan n’est pas un des­sert, le paan n’est pas un diges­tif, le paan est un rituel, une céré­mo­nie minia­ture qui condense en un seul geste tout l’art de vivre de Luck­now — la pré­ci­sion, la patience, le plai­sir retar­dé, la beau­té des choses éphémères.

La feuille de bétel — c’est la base. Verte, fraîche, en forme de cœur. On la choi­sit avec la même atten­tion qu’un bijou­tier choi­sit une pierre — la taille, la tex­ture, la sou­plesse, l’é­clat. Puis on la gar­nit. La chaux d’a­bord — le choo­na — une trace blanche, pas plus, parce que trop de chaux brûle et pas assez de chaux ne fait rien. Puis le katha — l’ex­trait de bois d’a­ca­cia, rouge sombre, amer, ter­reux. Puis les noix d’a­rec — le supa­ri — cou­pées en lamelles fines comme des ongles. Puis le tabac, si on le veut, et à Luck­now on le veut presque tou­jours, un tabac par­fu­mé, doux, pas le tabac gros­sier des bee­dis mais un tabac de céré­mo­nie, un tabac qui a de l’é­du­ca­tion. Puis les épices — la car­da­mome, les graines de fenouil, le clou de girofle — et les par­fums — l’es­sence de rose, l’it­tar de jas­min. Et pour finir, la feuille d’argent — le varq — si fine qu’elle se déchire au souffle, qu’il faut poser sur le paan fer­mé comme on pose un bai­ser sur une pau­pière, avec une dou­ceur qui frôle l’inexistence.

On replie la feuille. On la ferme en tri­angle, on la fixe avec un clou de girofle, et le paan est prêt — un petit paquet vert et argent, gros comme un pouce, qui contient en lui tous les goûts, tous les par­fums, toutes les contra­dic­tions : le sucré et l’a­mer, le frais et le brû­lant, le végé­tal et le miné­ral, la dou­ceur et la mor­sure. On le met dans sa bouche, on le mâche len­te­ment, et la salive devient rouge, et les lèvres deviennent rouges, et le monde entier prend une teinte légè­re­ment dif­fé­rente, comme si le paan était un filtre à tra­vers lequel la réa­li­té pas­sait pour deve­nir plus intense, plus colo­rée, plus vraie.

Irfan pré­pa­rait les paan.

Ce n’é­tait pas sa fonc­tion — les paan étaient nor­ma­le­ment l’af­faire du paan­wa­la, le spé­cia­liste, celui dont c’é­tait le seul métier, l’u­nique talent. Mais le paan­wa­la du Nawab avait quit­té Luck­now trois semaines plus tôt — par­ti pour Kara­chi, comme tant d’autres, sans pré­ve­nir, en lais­sant der­rière lui ses feuilles de bétel et son petit coffre d’in­gré­dients — et Irfan avait repris la charge, parce qu’Ir­fan repre­nait tou­jours les charges que per­sonne ne vou­lait, les tâches orphe­lines, les fonc­tions aban­don­nées, avec cette capa­ci­té qu’ont cer­tains êtres à com­bler les vides sans qu’on le leur demande.

Ce soir-là, il pré­pa­rait un paan pour Mira.

Il le fai­sait seul, dans sa cui­sine, après le dîner. Les réfu­giés dor­maient dans le jar­din. Le Nawab était mon­té. La mai­son était calme de cette calme pesante des nuits d’oc­tobre, quand la mous­son est finie et que la cha­leur com­mence à des­ser­rer son étreinte, et que l’air a cette qua­li­té trans­pa­rente, presque cas­sante, des pre­miers soirs d’automne.

Il choi­sit la feuille. La plus souple, la plus verte, celle qui avait le cœur le plus par­fait — les deux lobes symé­triques, la pointe exacte, la tige encore humide. Il l’es­suya avec un linge propre. Puis il com­men­ça à gar­nir, et chaque geste était un mot, et chaque ingré­dient était une syl­labe, et le paan qu’il com­po­sait était une phrase, une phrase d’a­mour écrite dans la langue des saveurs, la seule langue qu’il maî­tri­sait parfaitement.

La chaux — il en mit moins que d’ha­bi­tude. Parce qu’il vou­lait de la dou­ceur, pas de la brû­lure. Parce que ce qu’il avait à dire ce soir était doux, pas brûlant.

Le katha — une touche, presque rien. L’a­mer­tume en sour­dine, en arrière-plan, comme un rap­pel que la dou­ceur seule est un men­songe, et qu’un paan sans amer­tume est un paan pour les enfants.

Les noix d’a­rec — trois lamelles exac­te­ment. Pas quatre. Quatre, c’est la grossièreté.

Le tabac — il hési­ta. Le tabac chan­geait tout. Le tabac ajou­tait du poids, de la gra­vi­té, une ver­ti­ca­li­té. Sans tabac, le paan res­tait léger, joueur, inno­cent. Avec tabac, il deve­nait sérieux. Irfan mit du tabac. Pas beau­coup. Juste assez pour que le paan dise : ce n’est pas un jeu.

La car­da­mome — trois graines écra­sées entre le pouce et l’in­dex, et leur par­fum mon­ta, vert et frais et tran­chant comme un matin.

L’it­tar de rose — une goutte. Sur le bord de la feuille, là où les lèvres tou­che­raient en pre­mier. Il ne déci­da pas consciem­ment de mettre l’it­tar à cet endroit. Ses mains déci­dèrent. Ses mains savaient des choses qu’Ir­fan ne savait pas.

La feuille d’argent — il la posa avec une infi­nie len­teur, en rete­nant sa res­pi­ra­tion, parce que le varq était si fin qu’un souffle le déchi­rait, et la déchi­rure d’un varq était une lai­deur, une imper­fec­tion, un aveu d’im­pa­tience, et Irfan n’é­tait pas impa­tient — Irfan était un homme de dum, un homme de cuis­son lente, un homme qui savait que les choses les plus belles se fai­saient dans l’attente.

Il replia la feuille. Clou de girofle. Le paan était fermé.

Il le posa sur une petite assiette de por­ce­laine blanche — blanche, parce que le vert du paan et l’argent du varq avaient besoin de blanc pour exis­ter, comme la bro­de­rie de Noor avait besoin de blanc, comme l’a­mour avait besoin de silence.

Puis il attendit.

Il savait qu’elle vien­drait. Il ne savait pas com­ment il le savait — la même façon qu’il savait quand le dum était prêt, quand le niha­ri avait assez mijo­té, quand le galou­ti avait atteint cette consis­tance par­faite entre le solide et le liquide. Il le savait par le corps, par les mains, par cette intel­li­gence ani­male qui avait été son guide depuis tou­jours et qui ne l’a­vait jamais trompé.

Elle vint.

Pas par l’es­ca­lier — par la porte qui don­nait sur le jar­din. Elle avait mar­ché dans le jar­din, entre les lits de corde des réfu­giés endor­mis, entre les fleurs de Ban­si Lal, et ses pieds nus étaient mouillés de rosée, et elle appor­tait avec elle l’o­deur de la nuit d’oc­tobre — une odeur de terre humide, de jas­min fati­gué, de feuilles qui com­mencent à pen­ser à tomber.

— J’ai fait un paan, dit Irfan.

— Pour moi ?

— Pour vous.

Elle prit l’as­siette. Elle regar­da le paan — ce petit tri­angle vert et argent posé sur la por­ce­laine blanche, ce résu­mé de Luck­now, cette minia­ture comes­tible de tout ce qui ren­dait cette ville irrem­pla­çable : le soin, la patience, l’art de com­bi­ner les contraires, la beau­té des choses qu’on met dans sa bouche et qui disparaissent.

Elle le por­ta à ses lèvres.

Et Irfan la regar­da man­ger son paan. Man­ger — non, pas man­ger, on ne mange pas un paan, on l’ac­cueille, on le laisse fondre, on le mâche len­te­ment, très len­te­ment, et la bouche se rem­plit de saveurs qui se suc­cèdent comme les mou­ve­ments d’un raga — le frais d’a­bord, le bétel et la car­da­mome, puis l’a­mer, le katha et la noix, puis le tabac qui ancre tout dans la terre, puis l’it­tar de rose qui sou­lève tout vers le ciel — et les lèvres rou­gissent, et les yeux brillent, et le corps tout entier change de registre, passe du mode diges­tif au mode sen­si­tif, et la nuit autour devient plus nuit, et le silence plus silence, et la pré­sence de l’autre plus présence.

— C’est vous, dit Mira.

— Par­don ?

— Ce paan. C’est vous. C’est exac­te­ment vous. Doux, avec un peu d’a­mer caché. Sérieux mais pas grave. Et cette chose à la fin — cette rose — cette chose qu’on ne s’at­tend pas à trouver.

Irfan ne répon­dit pas. Il n’y avait rien à répondre. Elle avait lu le paan comme on lit un poème, comme on lit une bro­de­rie blanche en la pen­chant vers la lumière, et ce qu’elle avait lu était juste, par­fai­te­ment juste, et il n’y avait rien à ajou­ter à la justesse.

Ils se tinrent là, dans la cui­sine, avec le goût du paan entre eux — le goût par­ta­gé, le même goût dans deux bouches dif­fé­rentes, deux corps dif­fé­rents, deux reli­gions dif­fé­rentes, deux castes dif­fé­rentes, et le goût ne fai­sait pas de dif­fé­rence, le goût tra­ver­sait toutes les fron­tières, et c’é­tait peut-être ça, la leçon du paan : que la bouche est le seul ter­ri­toire qui n’ap­par­tient à per­sonne et qui appar­tient à tout le monde.

* * *

Au même moment, à l’é­tage, dans la chambre de la Begum, une autre conver­sa­tion avait lieu.

La Begum avait reçu un homme. Pas en secret — la Begum ne fai­sait rien en secret, elle fai­sait les choses en pri­vé, ce qui n’é­tait pas la même chose. Le secret impli­quait la honte, la clan­des­ti­ni­té, la peur d’être décou­vert. Le pri­vé impli­quait le choix, la digni­té, le droit de ne pas tout dire à tout le monde. La Begum vivait dans le pri­vé comme d’autres vivaient dans le public — avec auto­ri­té, avec assu­rance, avec cette cer­ti­tude tran­quille des femmes qui savent que le monde réel se décide dans les chambres, pas dans les salons.

L’homme s’ap­pe­lait Farooque. C’é­tait un pas­seur — pas un pas­seur de fron­tière, pas encore, les fron­tières n’é­taient pas encore des fron­tières au sens où elles le devien­draient plus tard, avec des bar­be­lés et des gardes et des tam­pons rouges dans les pas­se­ports. Farooque était un pas­seur de biens. Il orga­ni­sait le trans­fert d’argent, de bijoux, de meubles, de tapis, d’ar­gen­te­rie, de tout ce qui avait une valeur maté­rielle et qu’on vou­lait mettre en sécu­ri­té de l’autre côté — « l’autre côté » étant un euphé­misme pour le Pakis­tan, un mot qu’on ne pro­non­çait pas dans le bun­ga­low, un mot qui avait la même fonc­tion que le clou de girofle dans le paan : fixer, scel­ler, empê­cher l’ouverture.

— Com­bien ? deman­da la Begum.

— Pour l’ar­gen­te­rie, dix pour cent. Pour les bijoux, quinze. Pour l’argent liquide, cinq.

— C’est du vol.

— C’est le prix du risque, Begum Sahi­ba. Les routes ne sont pas sûres. Les trains sont fouillés. Il faut des hommes, des véhi­cules, des contacts.

— Des contacts où ?

— Kara­chi. Lahore. Rawal­pin­di. J’ai un réseau.

La Begum ne négo­cia pas les pour­cen­tages. Ce n’é­tait pas le moment — elle avait besoin de savoir si le réseau exis­tait, si les routes étaient pra­ti­cables, si le plan était viable. Les pour­cen­tages vien­draient plus tard, quand elle aurait pris sa déci­sion, et la déci­sion n’é­tait pas encore prise, parce que la Begum ne pre­nait jamais de déci­sion sans avoir pesé toutes les options, toutes les consé­quences, tous les coûts — y com­pris le coût le plus lourd, celui qui ne se mesu­rait pas en rou­pies mais en quelque chose d’autre, quelque chose qui n’a­vait pas de mon­naie et pas de taux de change : le coût de quit­ter Lucknow.

— Je vous recon­tac­te­rai, dit-elle.

Farooque s’en alla, par la porte de ser­vice, celle qui don­nait sur la ruelle der­rière le bun­ga­low. Et la Begum res­ta seule dans sa chambre, avec ses cal­culs, ses listes, ses colonnes de chiffres, et ce sen­ti­ment — ce sen­ti­ment qu’elle ne s’au­to­ri­sait que la nuit, que dans la soli­tude de sa chambre, ce sen­ti­ment qu’elle contrô­lait le jour et qui la contrô­lait la nuit — ce sen­ti­ment que le monde qu’elle connais­sait était en train de finir, et qu’elle devait choi­sir entre finir avec lui et recom­men­cer ailleurs.

Elle ouvrit le registre. Le registre qu’Ah­med le scribe rem­plis­sait sous sa dic­tée. Elle relut les der­nières pages — ses propres mots, trans­crits dans l’é­cri­ture fine d’Ah­med, et en les reli­sant elle eut l’im­pres­sion de lire les mots de quel­qu’un d’autre, parce que les mots écrits ne nous appar­tiennent plus, ils appar­tiennent au papier, au lec­teur, au temps, et les mots de la Begum, écrits dans ce registre, com­men­çaient déjà leur voyage loin d’elle, vers un ave­nir qu’elle ne pou­vait pas voir.

Elle écri­vit elle-même, cette fois. Pas en dic­tant — en écri­vant, de sa propre main, une main de Begum, une main qui ne trem­blait pas. Elle écri­vit : Le paan de Luck­now est le meilleur du monde parce qu’il contient tout. Le sucré, l’a­mer, le frais, le brû­lant. Si l’on reti­rait un seul ingré­dient, il ces­se­rait d’être un paan de Luck­now. Il devien­drait un paan de n’im­porte où. Et un paan de n’im­porte où ne vaut pas la peine d’être mâché.

Puis elle fer­ma le registre.

* * *

Ban­si Lal avait tout entendu.

Pas le paan — la conver­sa­tion avec Farooque. Le vieux jar­di­nier avait ses habi­tudes noc­turnes, comme les plantes ont les leurs. Chaque soir, après le der­nier arro­sage, il fai­sait le tour du bun­ga­low en véri­fiant les robi­nets, les tuyaux, les rac­cords — une ronde de jar­di­nier, une ronde d’homme qui savait que l’eau était la chose la plus pré­cieuse du monde et qu’une fuite, même minus­cule, pou­vait vider un réser­voir en une nuit. Et sa ronde l’a­vait ame­né sous la fenêtre de la Begum, et la fenêtre était ouverte — parce que les nuits d’oc­tobre étaient les pre­mières nuits où l’on pou­vait dor­mir la fenêtre ouverte depuis des mois — et il avait entendu.

Argen­te­rie. Bijoux. Karachi.

Ban­si Lal s’as­sit sur le banc de pierre, sous le cha­me­li. Le cha­me­li exha­lait son par­fum du soir — ce par­fum de miel et de cré­pus­cule qui était, pour Ban­si Lal, l’o­deur même de sa vie, l’o­deur de qua­rante années pas­sées dans ce jar­din, à plan­ter, tailler, arro­ser, mur­mu­rer. Il pen­sa aux racines. Les racines du fran­gi­pane, qui des­cen­daient si pro­fon­dé­ment dans la terre du bun­ga­low qu’on ne pour­rait jamais les arra­cher sans détruire les fon­da­tions. Les racines du bou­gain­vil­lier, qui s’é­taient enrou­lées autour des tuyaux d’eau et qui avaient fait corps avec la plom­be­rie, de sorte que le jar­din et la mai­son étaient désor­mais un seul orga­nisme, insé­pa­rables. Les racines de la raat ki rani, dans le coin le plus recu­lé, ces racines véné­neuses et par­fu­mées qui étaient le secret le mieux gar­dé du jar­din — parce que la raat ki rani, la reine de la nuit, était toxique, ses baies pou­vaient tuer, et Ban­si Lal le savait, et il la gar­dait quand même, parce qu’un jar­din sans dan­ger n’est pas un jar­din, c’est un cimetière.

Il pen­sa à Sajid. Au Nawab. À l’en­fant avec qui il avait joué dans cette cour quand la cour était un chan­tier, quand le ciment sen­tait le neuf et quand les murs n’a­vaient pas encore de mémoire. Il pen­sa au thé qu’ils pre­naient ensemble chaque matin, depuis qua­rante ans, sur le banc du jar­din — un thé simple, sans céré­mo­nie, un thé de deux hommes qui n’a­vaient plus besoin de par­ler pour se com­prendre. Et il pen­sa que si la Begum par­tait — si la Begum envoyait l’ar­gen­te­rie et les bijoux à Kara­chi, c’est qu’elle se pré­pa­rait à par­tir, et si elle par­tait, le Nawab fini­rait par par­tir, parce que le Nawab sans la Begum était comme le jar­din sans l’eau — viable en théo­rie, mort en pratique.

Ban­si Lal ne pleu­ra pas. Les jar­di­niers de Luck­now ne pleurent pas. Ils arrosent.

Il se leva du banc. Il prit le tuyau. Et il arro­sa le jar­din une deuxième fois — un arro­sage de nuit, un arro­sage inutile, parce que les plantes avaient déjà bu, mais Ban­si Lal avait besoin de sen­tir l’eau cou­ler entre ses doigts, l’eau froide dans la nuit tiède, et le bruit de l’eau sur les feuilles, ce chu­cho­te­ment végé­tal, ce mur­mure de terre mouillée, et le par­fum de la terre mouillée qui mon­tait dans l’obs­cu­ri­té comme une prière — il avait besoin de tout cela pour ne pas pen­ser à ce qu’il avait entendu.

L’eau cou­la.

Les plantes burent.

Et quelque part dans la cui­sine, un bol de terre cuite qui n’a­vait pas été cas­sé gar­dait la mémoire d’un matin.

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Pre­mier mouvement

Luck­now, 1947

* * *

PRE­MIER MOU­VE­MENT — Le Dum

Cha­pitre 1 — Kewra

L’eau de véti­ver trem­blait dans la carafe, et Irfan se dit que c’é­tait la cha­leur, rien que la cha­leur, cette façon qu’a­vait juin de tout faire vibrer — les murs, les vitres, l’air lui-même — comme si Luck­now n’é­tait plus une ville mais un mirage posé sur la plaine du Gange, une hal­lu­ci­na­tion d’ocre et de pous­sière qu’un souffle un peu plus fort suf­fi­rait à disperser.

Il ver­sa le kewra dans le sher­bet. Trois gouttes. Jamais quatre. Quatre, c’é­tait la gros­siè­re­té de ceux qui confondent le par­fum et l’o­deur, l’ef­fleu­re­ment et la prise, l’art et le geste. Trois gouttes, et le sher­bet bas­cu­lait dans un autre monde — celui où l’eau ces­sait d’être de l’eau pour deve­nir une pro­messe, quelque chose qui par­lait de rivières qu’on n’a­vait jamais vues et de jar­dins qui n’exis­taient que dans les ghazals.

La cui­sine du bun­ga­low était en contre­bas, quatre marches plus bas que le reste du monde, et cette décli­vi­té chan­geait tout. On des­cen­dait dans la cui­sine d’Ir­fan comme on des­cen­dait dans un bain, comme on s’en­fon­çait dans le som­meil les soirs de grande cha­leur, avec cette sen­sa­tion que la terre vous aspi­rait dou­ce­ment, vous pre­nait contre elle, vous gar­dait. Les murs étaient épais, cré­pis de chaux, et ils rete­naient une fraî­cheur ancienne que les ven­ti­la­teurs du pla­fond bras­saient sans la détruire. Les cuivres pen­daient aux cro­chets comme des lunes. Le sol de pierre rouge absor­bait les pas, les épices ren­ver­sées, les gouttes d’huile, les années. On ne mar­chait pas dans cette cui­sine : on mar­chait sur la mémoire de mil­liers de repas.

Irfan avait qua­rante ans ce mois-là, mais il n’y pen­sait pas, parce qu’il ne pen­sait jamais à lui-même de cette façon — comme un homme avec un âge, un corps, une place dans le temps. Il se pen­sait plu­tôt comme un pro­lon­ge­ment de ses mains, et ses mains étaient la chose la plus vivante du bun­ga­low. Des mains larges, noir­cies aux arti­cu­la­tions par le cur­cu­ma, par­fu­mées en per­ma­nence d’une odeur qui n’é­tait pas une odeur unique mais un palimp­seste — la car­da­mome du matin par-des­sus l’ail de la veille par-des­sus le safran d’a­vant-hier — et il aurait fal­lu être très atten­tif, ou très amou­reux, pour en déchif­frer les couches.

Il por­ta le pla­teau dans la cour.

La cour du bun­ga­low était le ventre du monde. Car­rée, dal­lée de grès rose, bor­dée de colonnes Art Déco dont le plâtre s’é­caillait avec une grâce que per­sonne n’au­rait eu le mau­vais goût de répa­rer. Un fran­gi­pane pous­sait dans l’angle nord-ouest, et un bou­gain­vil­lier avait esca­la­dé toute la façade est, si bien que la lumière, en tra­ver­sant ses feuilles, arri­vait dans la cour tein­tée de mauve, et les visages des gens qui s’y tenaient avaient quelque chose d’ir­réel, de légè­re­ment maquillé, comme des per­son­nages de minia­ture moghole éga­rés dans un décor moderne.

Le Nawab Sajid Hus­sain était assis sous le ven­ti­la­teur, dans son fau­teuil de rotin qui grin­çait chaque fois qu’il res­pi­rait, ce qui lui don­nait l’air d’un ins­tru­ment de musique — un har­mo­nium peut-être, un de ces ins­tru­ments patients qui ne pro­duisent de son qu’à condi­tion qu’on les presse et qu’on les relâche, qu’on les presse et qu’on les relâche. Il por­tait un kur­ta de mous­se­line si fine qu’on voyait ses cla­vi­cules à tra­vers, et un calot bro­dé qu’il n’en­le­vait jamais, même pour dor­mir, même dans cette cha­leur qui aurait convain­cu un saint de reti­rer son auréole.

— Irfan.

— Huzoor.

— La radio dit que Mount­bat­ten a fixé la date. Août.

Irfan posa le pla­teau. Le sher­bet trem­blait dans les verres.

— Août est un bon mois pour les mangues, Huzoor.

Le Nawab sou­rit. C’é­tait ça, le teh­zeeb de Luck­now — cette capa­ci­té à répondre à l’an­nonce de la fin du monde par une consi­dé­ra­tion sur les mangues, et que per­sonne ne trouve ça dépla­cé. Au contraire. C’é­tait exac­te­ment la bonne réponse. La seule réponse pos­sible. Parce que les mangues, elles, ne men­taient pas. Les mangues n’a­vaient pas de plan, pas de carte, pas de ligne tra­cée au crayon rouge en tra­vers d’un conti­nent. Les mangues mûris­saient, c’est tout, et quand elles étaient mûres, on les man­geait, et quand on les man­geait, on fer­mait les yeux, et quand on fer­mait les yeux, il n’y avait plus ni Inde ni Pakis­tan, plus de Mount­bat­ten, plus d’Em­pire, plus rien qu’un goût si par­fait qu’il tenait lieu de patrie.

— Les Dus­seh­ri arrivent de Mali­ha­bad, conti­nua Irfan. J’en ai com­man­dé trois caisses.

— Trois caisses, répé­ta le Nawab. Il hocha la tête. Trois caisses, c’est bien.

Puis il tour­na le bou­ton de la radio, et la voix de All India Radio emplit la cour — gré­sillante, loin­taine, comme si les nou­velles de Del­hi devaient tra­ver­ser un désert avant d’at­teindre Luck­now, et qu’en che­min elles s’u­saient, per­daient leurs arêtes, arri­vaient cou­vertes de sable et de doute. Le Nawab écou­ta quelques secondes, puis bais­sa le son. Pas assez pour ne plus entendre. Juste assez pour que les mots se mêlent au bruit du ven­ti­la­teur, au cri des per­ro­quets dans le fran­gi­pane, au cli­que­tis des bra­ce­lets de la ser­vante qui balayait la ter­rasse à l’é­tage — et que tout cela forme une sorte de musique indis­tincte, un raga de la fin du monde joué sur des ins­tru­ments domestiques.

Irfan redes­cen­dit dans sa cuisine.

Il y avait un menu à pré­pa­rer pour le soir — les mar­dis, le Nawab rece­vait, et rece­voir, pour le Nawab, c’é­tait la même chose que res­pi­rer : un acte si natu­rel, si néces­saire, si lié à la défi­ni­tion même de ce qu’il était, qu’y renon­cer aurait été une forme de mort. Il rece­vait des poètes, des juges à la retraite, un méde­cin par­si qui jouait du sitar, un pro­fes­seur d’an­glais à l’u­ni­ver­si­té qui tra­dui­sait Keats en our­dou, un mar­chand de tis­su qui connais­sait par cœur le Mas­na­vi de Rumi. Ils venaient, ils s’as­seyaient sur les gad­di dis­po­sés en cercle dans le salon, ils man­geaient les plats d’Ir­fan, ils réci­taient des vers, ils dis­cu­taient de Gha­lib et de la qua­li­té du tabac, et le monde, dehors, pou­vait bien se déchi­rer comme un vieux tis­su — ici, dans ce salon, sous ces ven­ti­la­teurs, le tis­su tenait.

Irfan sor­tit l’a­gneau. Il le pal­pa, le sou­pe­sa, lui par­la presque. Un bon rakab­dar — et Irfan était plus qu’un bon rakab­dar, il était le der­nier d’une lignée de cui­si­niers qui avaient ser­vi les nawabs depuis trois géné­ra­tions — un bon rakab­dar connais­sait la viande comme un musi­cien connaît son ins­tru­ment, par le tou­cher avant le son, par la résis­tance avant la mélo­die. Cette épaule d’a­gneau avait la bonne tex­ture, le bon grain, cette fer­me­té tendre qui pro­met­tait de se rendre au cou­teau sans se battre mais sans se don­ner non plus, avec cette digni­té que la bonne viande par­tage avec les gens bien élevés.

Il com­men­ça à hacher. Le bruit du cou­teau sur la planche de bois — tok tok tok tok — rem­plis­sait la cui­sine comme un métro­nome. C’é­tait le son le plus ancien du monde, pen­sa Irfan, ou plu­tôt il ne le pen­sa pas, il le sen­tit, parce qu’Ir­fan ne pen­sait pas ses pen­sées, il les sen­tait, elles lui venaient par les mains, par le nez, par la plante des pieds posés sur la pierre fraîche, et c’est pour ça que ses plats avaient ce goût que per­sonne ne pou­vait repro­duire — non pas parce qu’il avait des secrets, mais parce qu’il était entiè­re­ment pré­sent dans chaque geste, entiè­re­ment là, sans rési­du, sans absence, sans cette part de l’es­prit qui chez la plu­part des gens s’en va vaga­bon­der pen­dant que le corps travaille.

Tok tok tok tok.

— On m’a dit que la cui­sine ici est la meilleure de Lucknow.

Il leva les yeux.

Elle se tenait en haut des quatre marches, à la fron­tière entre le monde d’en haut et le monde d’en bas, et la lumière qui venait de la cour der­rière elle des­si­nait sa sil­houette sans révé­ler son visage, de sorte qu’elle n’é­tait pour l’ins­tant qu’une forme, une pré­sence, une voix — et la voix était grave pour une femme, avec quelque chose de rauque, comme si elle avait beau­coup pleu­ré, ou beau­coup ri, ou les deux, et qu’il en res­tait dans sa gorge une trace qui don­nait à chaque mot un poids sup­plé­men­taire, un grain.

— On a bien dit, répon­dit Irfan, et ce n’é­tait pas de la vani­té, c’é­tait le même teh­zeeb que la remarque du Nawab sur les mangues — on ne niait pas une véri­té pour paraître modeste, on ne se dimi­nuait pas pour mettre l’autre à l’aise, on accueillait le com­pli­ment comme on accueillait un invi­té : avec grâce, sans embar­ras, en lui offrant aus­si­tôt quelque chose à boire.

Elle des­cen­dit les marches.

Mira.

Il appren­drait son nom plus tard, par la ser­vante, par le jar­di­nier, par la façon dont le bun­ga­low entier sem­blait mur­mu­rer autour d’elle comme une ruche autour d’une reine qui ne vou­drait pas l’être. Mira, veuve, trente ans, reve­nue de Kan­pur où son mari était mort d’une fièvre typhoïde six mois plus tôt, appa­ren­tée au Nawab par une branche com­pli­quée de l’arbre fami­lial que per­sonne ne des­si­nait jamais com­plè­te­ment parce que les branches hin­doues et musul­manes s’y mêlaient d’une façon qui gênait tout le monde sauf les inté­res­sés. Mira, qui por­tait un sari blanc de veuve mais qui mar­chait comme quel­qu’un qui a déci­dé de ne pas mou­rir, avec une éner­gie conte­nue dans chaque pas, une réso­lu­tion du corps qui contre­di­sait la cou­leur de ses vêtements.

Elle regar­da la cui­sine. Les cuivres, les épices dans leurs bocaux de verre, l’a­gneau sur la planche, les mains d’Ir­fan immo­bi­li­sées sur le couteau.

— Ça sent le para­dis, dit-elle.

— Ça sent l’oi­gnon, cor­ri­gea Irfan.

Elle rit. Et ce rire, dans cette cui­sine en contre­bas du monde, ce rire de gorge, ce rire rauque et plein, ce rire qui n’a­vait rien à voir avec la poli­tesse ni avec le teh­zeeb ni avec aucune des formes éla­bo­rées de la grâce luck­no­wie mais qui était sim­ple­ment un rire — ce rire fit quelque chose aux mains d’Ir­fan, quelque chose d’im­per­cep­tible, un trem­ble­ment peut-être, ou une hési­ta­tion, la même hési­ta­tion que trois gouttes de kewra dans un verre d’eau, ce moment infime où tout bas­cule et où l’eau cesse d’être de l’eau.

Il reprit son tra­vail. Tok tok tok tok.

Elle res­ta.

Elle s’as­sit sur le tabou­ret près de la porte, celui où per­sonne ne s’as­seyait jamais parce que la cui­sine d’Ir­fan n’é­tait pas un lieu de séjour mais un lieu de pas­sage — les ser­vantes venaient cher­cher les plats, les gar­çons appor­taient les pro­vi­sions, per­sonne ne s’ins­tal­lait. Mais Mira s’ins­tal­la, les pieds nus sur la pierre, le men­ton dans la main, et elle regar­da Irfan hacher l’a­gneau comme on regarde quelque chose qu’on a cher­ché long­temps sans le savoir.

Plus tard ce soir-là, quand les invi­tés furent par­tis et que le Nawab se fut reti­ré avec sa radio et son insom­nie, quand Ban­si Lal eut arro­sé le jar­din une der­nière fois pour que les plantes boivent la nuit comme boivent les gens soli­taires — gou­lû­ment, en cachette —, quand le bun­ga­low tout entier se fut refer­mé sur lui-même comme un poing fati­gué, Irfan net­toya sa cuisine.

Il lava les cuivres. Il ran­gea les épices. Il balaya le sol de pierre rouge. Et en balayant, il trou­va, près du tabou­ret où elle s’é­tait assise, un fil de jas­min tom­bé de ses cheveux.

Il le ramas­sa. Il le por­ta à son nez. Et il res­ta là un moment, debout dans la cui­sine vide, les yeux fer­més, avec ce par­fum entre les doigts qui n’é­tait ni le kewra ni la car­da­mome ni aucune des épices qu’il connais­sait et maî­tri­sait, mais quelque chose d’autre, quelque chose de nou­veau, quelque chose qui ne se dosait pas, qui ne se contrô­lait pas, qui n’o­béis­sait à aucune recette.

Sur la table, le sher­bet au kewra que per­sonne n’a­vait fini de boire trem­blait encore dans sa carafe.

Ou bien c’é­tait la chaleur.

Ou bien c’é­tait autre chose.

Cha­pitre 2 — Galouti

Il y a une his­toire que tous les cui­si­niers de Luck­now connaissent, et qu’ils racontent dif­fé­rem­ment, parce que les cui­si­niers de Luck­now sont comme les poètes de Luck­now — ils pré­fèrent la beau­té à l’exac­ti­tude, et quand il faut choi­sir entre un fait et une légende, ils choi­sissent la légende, tou­jours, parce que la légende a meilleur goût.

L’his­toire est celle du Nawab Asaf-ud-Dau­la, qui régnait sur l’A­wadh à la fin du dix-hui­tième siècle et qui avait per­du toutes ses dents. Toutes. Un sou­ve­rain sans dents, c’est un sou­ve­rain sans mor­sure, et un sou­ve­rain sans mor­sure, dans l’Inde des empe­reurs, c’est un homme mort. Mais Asaf-ud-Dau­la n’é­tait pas un homme ordi­naire. Il convo­qua ses cui­si­niers et leur don­na un ordre qui avait la sim­pli­ci­té des ordres impos­sibles : inven­tez-moi une viande que je puisse man­ger sans mâcher. Une viande qui se rende. Qui fonde. Qui s’ef­face dans la bouche comme un mot qu’on a pro­non­cé trop bas.

Et les cui­si­niers inven­tèrent le galouti.

Cent cin­quante épices. De l’a­gneau haché si fin qu’il n’é­tait plus de la viande mais de la pen­sée de viande, une abs­trac­tion tendre, un sou­ve­nir de pâtu­rage et d’herbe. De la papaye crue pour atten­drir encore ce qui était déjà ren­du. Du ghee — pas du beurre, jamais du beurre, le ghee — cette ver­sion cla­ri­fiée, puri­fiée, presque sacrée du beurre, ce beurre qui a tra­ver­sé le feu et qui en est res­sor­ti plus vrai. On façon­nait une galette épaisse comme un doigt, on la posait sur le tawa brû­lant, et il fal­lait de l’a­mour et de la peur en parts égales pour la retour­ner au bon moment — trop tôt, elle se défai­sait ; trop tard, elle dur­cis­sait, et un galou­ti dur est une contra­dic­tion dans les termes, une obs­cé­ni­té, une faute de goût pire qu’une faute de grammaire.

Irfan pré­pa­rait les galou­ti depuis l’âge de treize ans, quand son père, qui les tenait de son père, qui les tenait du cui­si­nier d’un cou­sin du der­nier nawab, lui avait mon­tré le geste. Pas la recette — le geste. Parce que la recette, n’im­porte qui pou­vait la connaître. Les épices, on pou­vait les lis­ter, les peser, les mesu­rer avec la pré­ci­sion maniaque d’un phar­ma­cien anglais. Mais le geste — cette façon de pétrir la viande avec le tran­chant de la main et non la paume, cette pres­sion exacte qui bri­sait les fibres sans écra­ser le grain, cette cadence lente puis rapide puis lente encore, comme un raga qui monte et qui des­cend — le geste ne s’ap­pre­nait pas dans un livre. Il s’ap­pre­nait par le corps. Il se trans­met­tait de main à main, comme un secret, comme une prière, comme une maladie.

Ce soir-là, Irfan pré­pa­rait les galou­ti pour le dîner du mar­di, et il pen­sait à ses mains.

Ou plu­tôt, pour la pre­mière fois, il pen­sait à ses mains en pen­sant qu’elle les avait regardées.

C’é­tait une pen­sée nou­velle, et elle le gênait, comme un vête­ment trop ser­ré, comme une épice qu’on ne recon­naît pas dans un plat qu’on croyait connaître. Elle — Mira, il savait son nom main­te­nant, toute la mai­son­née ne par­lait que d’elle depuis trois jours, la veuve, la cou­sine, celle-qui-est-reve­nue — elle était redes­cen­due à la cui­sine le len­de­main, et le sur­len­de­main, et chaque fois elle s’é­tait assise sur le tabou­ret près de la porte, et chaque fois elle avait regar­dé ses mains tra­vailler avec cette atten­tion totale, cette immo­bi­li­té du regard qui n’é­tait pas de la contem­pla­tion mais de la faim.

Il ne savait pas ce qu’elle avait faim de. Il ne vou­lait pas le savoir. Pas encore.

— Com­bien d’é­pices ? demanda-t-elle.

Elle avait posé la ques­tion comme on pose un pied sur une marche dont on ne sait pas si elle va tenir. Pru­dem­ment, mais avec le poids du corps déjà engagé.

— Cent soixante, dit Irfan.

— On dit cent cinquante.

— Ceux qui disent cent cin­quante n’en connaissent que cent cinquante.

Elle sou­rit. Il vit le sou­rire sans la regar­der, parce qu’il avait les yeux sur la viande, et le sou­rire pas­sa dans l’air comme une odeur, comme ces effluves de jas­min qui tra­versent les cours de Luck­now le soir quand le vent tourne et qu’on ne sait jamais d’où ils viennent, de quel jar­din, de quelle femme, de quel souvenir.

— Et les dix de plus ?

— Elles n’ont pas de nom.

C’é­tait un men­songe, et c’é­tait la véri­té. Les dix épices qu’Ir­fan ajou­tait au mélange cano­nique des galou­ti n’a­vaient pas de nom parce que son père ne les avait pas nom­mées, et le père de son père avant lui. C’é­taient des poudres gar­dées dans de petits sacs de mous­se­line, sans éti­quette, et Irfan les recon­nais­sait à l’o­deur, au tou­cher, à la cou­leur quand il en fai­sait tom­ber une pin­cée dans la lumière. L’une d’elles avait la teinte exacte du ciel de Luck­now une heure avant le cré­pus­cule — ce mauve gris qui n’exis­tait nulle part ailleurs, qui était la cou­leur propre de cette ville, sa signa­ture. Une autre sen­tait le bois brû­lé et la pluie, et Irfan ne l’u­ti­li­sait qu’en été, quand la cha­leur était si féroce que le corps avait besoin qu’on lui rap­pelle que la pluie exis­tait, qu’elle revien­drait, que rien n’é­tait perdu.

— Vous me les mon­tre­rez ? dit Mira.

— On ne montre pas les épices, dit Irfan. On les fait goûter.

Il ten­dit la main. Sur sa paume, une galette de viande crue, pas encore cuite, encore informe, mais déjà par­fu­mée des cent soixante épices, et cette paume ouverte offerte à une femme qu’il connais­sait depuis trois jours conte­nait plus d’im­pu­deur que tout ce que les poètes du mar­di soir avaient jamais écrit sur le désir.

Mira avan­ça la main. Du bout des doigts, elle pré­le­va un frag­ment de la pâte d’a­gneau. Elle le por­ta à sa bouche. Et elle fer­ma les yeux.

Irfan regar­da ses yeux se fer­mer. Et quelque chose dans sa poi­trine fit le même mou­ve­ment — un repli, une fer­me­ture, mais douce, comme on ferme une porte pour gar­der la cha­leur, pas pour empê­cher d’entrer.

— C’est, dit-elle, et elle ne finit pas sa phrase. Les yeux tou­jours fer­més, elle cher­chait le mot, et le mot ne venait pas, parce que le mot n’exis­tait peut-être pas, parce que les galou­ti d’Ir­fan étaient pré­ci­sé­ment ce qui rend le lan­gage inutile, ce qui oblige le corps à prendre le relais quand l’es­prit abdique.

— Oui, dit Irfan. C’est.

Et ce « c’est » sans com­plé­ment, ce « c’est » nu, ce « c’est » qui ne dési­gnait rien et dési­gnait tout, fut le pre­mier mot d’a­mour échan­gé entre eux, même si aucun des deux ne l’au­rait recon­nu comme tel, même si un obser­va­teur n’au­rait vu qu’un cui­si­nier et une veuve debout dans une cui­sine, l’un avec de la viande crue dans la main, l’autre avec un goût dans la bouche, et entre eux quatre marches, une caste, une reli­gion, un monde.

* * *

Le dîner du mar­di soir se dérou­lait dans le grand salon, celui dont les portes-fenêtres ouvraient sur la cour et dont le pla­fond conser­vait, mal­gré les années et les couches de chaux suc­ces­sives, un motif Art Déco de lignes géo­mé­triques entre­croi­sées qui fai­sait pen­ser à un plan de ville — une ville idéale, sans cul-de-sac, sans impasse, une ville où toutes les rues menaient quelque part.

Les gad­di étaient dis­po­sés en cercle sur le sol cou­vert de draps blancs. Des cous­sins cylin­driques — les takiya — per­met­taient aux convives de s’ac­cou­der, et cette posi­tion semi-allon­gée, ni debout ni cou­chée, ni for­melle ni intime, était l’ex­pres­sion même du tem­pé­ra­ment luck­no­wi : on ne s’en­ga­geait jamais tout à fait, on ne se reti­rait jamais tout à fait, on flot­tait dans un entre-deux qui était le lieu natu­rel de la conver­sa­tion, de la poé­sie, et de cette forme par­ti­cu­lière de men­songe poli qu’à Luck­now on appe­lait la vérité.

Le Nawab avait invi­té ce soir-là neuf per­sonnes, et cha­cune d’entre elles méri­tait un roman, mais la vie n’est pas un roman et tous les per­son­nages n’ont pas droit au même nombre de pages, ce qui est injuste mais inévi­table, comme la cha­leur en juin, comme la mort, comme le fait que les meilleures mangues de Mali­ha­bad ne durent que trois semaines par an.

Il y avait le doc­teur Soh­rab Pes­ton­ji, par­si de Luck­now — une rare­té, comme un per­ro­quet blanc ou un men­songe sin­cère —, qui jouait du sitar avec une mélan­co­lie joyeuse et qui pré­ten­dait que la musique gué­ris­sait tout sauf la bêtise. Il y avait le pro­fes­seur Tri­ve­di, un hin­dou brah­mane si maigre qu’il sem­blait des­si­né au crayon, qui ensei­gnait la lit­té­ra­ture anglaise à l’u­ni­ver­si­té et qui avait tra­duit les son­nets de Sha­kes­peare en our­dou, per­dant en route la moi­tié du sens et gagnant le double de la beau­té. Il y avait Mum­taz Begum, la seule femme invi­tée, une vieille chan­teuse de gha­zals dont la voix avait cette fêlure que seules pos­sèdent les voix qui ont trop don­né — comme un cuivre qui a trop ser­vi et qui sonne dif­fé­rem­ment des cuivres neufs, mieux, plus pro­fond, avec une mémoire dans le métal.

Et il y avait un jeune homme que per­sonne ne connaissait.

Il était arri­vé avec le pro­fes­seur Tri­ve­di, qui l’a­vait pré­sen­té vague­ment comme « un poète de pas­sage ». Il por­tait un kur­ta frois­sé et des lunettes rondes, et il avait cet air un peu fié­vreux des gens qui dorment mal parce qu’ils pensent trop. Le Nawab l’a­vait accueilli avec le même adaab qu’il aurait offert au vice-roi en per­sonne, parce que le teh­zeeb ne fai­sait pas de dis­tinc­tion entre le puis­sant et l’in­con­nu — le salut était le même, l’in­cli­nai­son était la même, la grâce était la même, et c’é­tait peut-être la der­nière chose que Luck­now pou­vait ensei­gner au monde : que la cour­toi­sie n’a de sens que si elle est universelle.

Le jeune homme s’ap­pe­lait Riyaz. Il ne dit presque rien pen­dant le repas.

Irfan ser­vit les galou­ti sur un pla­teau de cuivre mar­te­lé, posés sur des feuilles de bétel qui leur don­naient un socle vert, une assise végé­tale, comme des joyaux dans un écrin. La vapeur mon­tait des galettes brunes et for­mait dans l’air chaud du salon une brume légère, presque visible, un voile entre les convives et le reste du monde, et le par­fum — cent soixante épices fon­dues en un seul souffle — le par­fum entra dans la pièce comme une per­sonne, prit sa place par­mi les invi­tés, s’installa.

Le Nawab mor­dit. Fer­ma les yeux. Rou­vrit les yeux.

— Irfan, dit-il.

C’est tout ce qu’il dit. Le nom seul. Mais la façon dont il le dit — avec cette len­teur, cette gra­vi­té tendre, cette façon de faire rou­ler les deux syl­labes comme on fait rou­ler une perle entre le pouce et l’in­dex — la façon dont il le dit conte­nait tout le voca­bu­laire de la louange sans en uti­li­ser un seul mot, et les convives hochèrent la tête, et le doc­teur Pes­ton­ji fit un bruit avec sa langue contre son palais qui dans le lan­gage des gour­mets par­sis signi­fiait l’extase.

— Sahab, dit Irfan depuis le seuil de la cuisine.

C’é­tait le pro­to­cole : le rakab­dar ne man­geait pas avec les invi­tés, ne s’as­seyait pas dans le salon, ne fran­chis­sait pas la fron­tière invi­sible entre ceux qui servent et ceux qui sont ser­vis. Mais il res­tait au seuil, il écou­tait, il regar­dait les visages chan­ger au contact de ses plats, et ce regard avait quelque chose du regard d’un père — cette fier­té sans pos­ses­sion, cet amour sans droit, cette joie donnée.

Le repas avan­çait. Le birya­ni vint après les galou­ti, puis les seekh, puis le niha­ri mijo­té depuis le matin, puis le sheer­mal — ce pain brio­ché doré au safran et au lait que les bou­lan­gers de Luck­now cui­saient dans des tan­doors pro­fonds comme des puits et qui sor­tait gon­flé, lui­sant, avec une croûte qui cra­quait sous les doigts et un inté­rieur si moel­leux qu’on avait l’im­pres­sion de man­ger un nuage qui aurait eu le goût du beurre.

Puis vinrent les ghazals.

Le Nawab lan­ça le pre­mier vers. C’é­tait la tra­di­tion : il com­men­çait, et les autres sui­vaient, cha­cun ajou­tant un cou­plet à la conver­sa­tion poé­tique, rebon­dis­sant sur une image, retour­nant une méta­phore, et le tout for­mait une sorte de jazz our­dou, une impro­vi­sa­tion col­lec­tive où le talent indi­vi­duel comp­tait moins que la capa­ci­té à écou­ter, à rebon­dir, à se glis­ser dans le rythme de l’autre.

Le Nawab réci­ta du Mir Taqi Mir. Le pro­fes­seur Tri­ve­di répon­dit avec du Gha­lib. Mum­taz Begum chan­ta — pas réci­ta, chan­ta — un gha­zal de Daagh Dehl­vi, et sa voix fêlée fit le même effet que les galou­ti d’Ir­fan : elle trans­for­ma l’air du salon en quelque chose de comes­tible, de pal­pable, quelque chose qu’on pou­vait presque mâcher.

Alors le jeune homme, Riyaz, ouvrit la bouche pour la pre­mière fois de la soirée.

Il ne réci­ta pas un gha­zal clas­sique. Il réci­ta quelque chose de nou­veau, de jamais enten­du, avec des mots qui par­laient de trains et de fron­tières et de valises qu’on ne peut pas por­ter et de mai­sons qu’on ne peut pas empor­ter et d’un pays qu’on coupe en deux comme on coupe un fruit, sauf que le fruit saigne. Sa voix trem­blait, mais ce n’é­tait pas la peur — c’é­tait la colère, une colère douce, une colère luck­no­wie, polie jusque dans sa fureur, et les mots tom­baient dans le salon comme des graines dans la terre, et le silence qui sui­vit fut un silence de ger­mi­na­tion, un silence où quelque chose poussait.

Le Nawab tous­sa. Puis il dit :

— Encore du sherbet ?

Et tout le monde com­prit que le vers de Riyaz était entré, qu’il avait tou­ché, qu’il avait fait mal, et que le Nawab offrait du sher­bet pour exac­te­ment la même rai­son qu’on offre un pan­se­ment — non pas pour gué­rir, mais pour signa­ler qu’on a vu la blessure.

Irfan, au seuil de sa cui­sine, avait enten­du chaque mot. Et pour la pre­mière fois de sa vie de cui­si­nier, il eut l’im­pres­sion que quel­qu’un avait fait avec des mots ce que lui fai­sait avec des épices — prendre cent choses dis­tinctes et les fondre en une seule, qui n’a­vait pas de nom, qui ne se dosait pas, qui ne se contrô­lait pas, et qui fon­dait dans la bouche avant qu’on ait eu le temps de com­prendre ce qu’on était en train de goûter.

En remon­tant vers les chambres, bien plus tard, Mira s’ar­rê­ta en haut des quatre marches.

— Irfan ?

Il levait les cuivres. Il ne leva pas les yeux.

— Les galou­ti de ce soir. Ils étaient dif­fé­rents des autres jours.

— Ah bon ?

— Plus doux. Plus… Elle cher­cha le mot. Plus tristes.

— Les galou­ti ne sont jamais tristes, dit Irfan. Les galou­ti sont les galouti.

— Men­teur, dit-elle.

Et elle dis­pa­rut dans l’es­ca­lier, et le mot res­ta dans la cui­sine, « men­teur », posé sur le plan de tra­vail entre les cuivres lavés et les épices ran­gées, et Irfan sou­rit, parce que c’é­tait la pre­mière fois qu’on l’ac­cu­sait de men­tir avec sa cui­sine, et que c’é­tait vrai, il avait men­ti — il avait ajou­té une cent soixante et unième épice ce soir-là, une épice qui n’a­vait pas de nom et pas de cou­leur et pas d’o­deur iden­ti­fiable, et qui n’exis­tait dans aucun bocal de verre, mais qui chan­geait tout, abso­lu­ment tout, comme trois gouttes de kewra dans un verre d’eau.

Cha­pitre 3 — Ittar

Le jar­din du bun­ga­low avait été plan­té par un homme qui com­pre­nait le parfum.

Ban­si Lal ne par­lait jamais de lui-même à la troi­sième per­sonne — les jar­di­niers de Luck­now n’a­vaient pas cette pré­ten­tion — mais si quel­qu’un l’a­vait décrit, il aurait dit : c’est un homme de soixante-cinq ans qui pèse moins lourd que la terre qu’il porte dans ses mains, qui a les ongles si noirs de ter­reau qu’ils res­semblent à dix petites nuits, et qui tutoie le Nawab parce que le Nawab et lui ont gran­di ensemble, dans cette cour, à une époque où le bun­ga­low sen­tait encore le plâtre frais et où les bou­gain­vil­liers n’é­taient que des plants timides qu’on arro­sait deux fois par jour en leur disant des mots d’en­cou­ra­ge­ment, comme on fait avec les enfants et les empires naissants.

Le jar­din, c’é­tait Ban­si Lal. Il l’a­vait des­si­né quand il avait vingt ans, en 1936 — non, pas des­si­né, le mot est trop froid. Il l’a­vait rêvé. Il avait rêvé un jar­din qui sen­ti­rait dif­fé­rem­ment selon l’heure du jour, et il avait plan­té en consé­quence : le jas­min du soir ici, parce que le jas­min ouvre ses fleurs au cré­pus­cule et que son par­fum est plus fort la nuit, comme les secrets ; le cha­me­li là, le long du mur est, parce que le vent du matin venait de l’est et por­te­rait son odeur de miel jus­qu’à la ter­rasse où le Nawab pre­nait son thé ; la raat ki rani — la reine de la nuit — dans l’angle le plus recu­lé, parce que son par­fum était si violent, si enva­his­sant, si scan­da­leu­se­ment volup­tueux, qu’il fal­lait le tenir à dis­tance, comme cer­taines émo­tions, comme cer­taines per­sonnes, comme cer­taines vérités.

Ce soir-là, c’é­tait le soir du mushai­ra, et Ban­si Lal avait tra­vaillé tout l’a­près-midi à dis­po­ser le jar­din comme on dis­pose une table — sauf qu’au lieu de cou­verts et d’as­siettes, c’é­taient des par­fums qu’il plaçait.

Il avait taillé le jas­min de façon à ce que les fleurs ouvertes soient au niveau exact des narines d’un homme assis sur un gad­di. Il avait arro­sé le cham­pa juste avant le cré­pus­cule, parce qu’un arbre mouillé sent plus fort qu’un arbre sec, et que la poé­sie méri­tait un cadre olfac­tif à sa mesure. Il avait même, et c’é­tait son secret, sa coquet­te­rie de vieux jar­di­nier, dis­po­sé des cou­pelles d’it­tar de rose aux quatre coins du jar­din — de l’it­tar, ce par­fum dis­til­lé dans l’ar­gile, qui ne conte­nait pas une goutte d’al­cool et qui était à la par­fu­me­rie ce que le ghee était au beurre : la ver­sion puri­fiée, essen­tielle, presque spi­ri­tuelle d’une chose déjà belle.

— Tu as mis com­bien de cou­pelles ? deman­da le Nawab, qui ins­pec­tait le jar­din en tapo­tant sa canne contre ses che­villes — il n’a­vait pas besoin de canne, il n’a­vait que cin­quante-trois ans et ses jambes étaient solides, mais la canne fai­sait par­tie du per­son­nage, comme le calot, comme les montres suisses, comme le adaab.

— Quatre, dit Ban­si Lal.

— Quatre c’est bien, dit le Nawab.

— Quatre c’est trop, dit Ban­si Lal. Mais tu invites tou­jours trop de monde, alors il faut trop de parfum.

Le Nawab rit. C’é­tait le pri­vi­lège de Ban­si Lal : il pou­vait dire au Nawab ce que per­sonne d’autre n’o­sait dire, pas parce qu’il était cou­ra­geux — Ban­si Lal n’é­tait pas cou­ra­geux, il avait peur des ser­pents, du ton­nerre et du silence de sa femme quand elle était en colère — mais parce que leur inti­mi­té était anté­rieure à la hié­rar­chie. Ils avaient joué ensemble dans cette cour quand la cour n’é­tait qu’un chan­tier, quand le ciment n’a­vait pas séché, quand les ouvriers chan­taient des chan­sons de construc­tion qui res­sem­blaient à des ber­ceuses. Et cette mémoire com­mune, cette enfance par­ta­gée, créait entre eux un espace où les règles ne péné­traient pas, un jar­din dans le jar­din, un lieu sans caste, sans rang, sans fron­tière — exac­te­ment ce que Luck­now pré­ten­dait être et qu’elle n’é­tait, en véri­té, que dans ces inter­stices, dans ces failles entre deux hommes qui se connais­saient depuis toujours.

— Les poètes arrivent à quelle heure ? deman­da Ban­si Lal.

— Après le Magh­rib. Quand les pre­mières étoiles.

— Les pre­mières étoiles, c’est tôt en juin.

— Oui, dit le Nawab. C’est ce que j’aime. L’é­té, les mushai­ras com­mencent tôt et finissent tard, et entre le début et la fin il y a la nuit, et la nuit à Luck­now est le seul moment où la ville dit la vérité.

Ban­si Lal ne répon­dit pas. Il retour­na à ses fleurs. Mais en pas­sant devant le mas­sif de raat ki rani, il s’ar­rê­ta et mur­mu­ra quelque chose en awadhi — pas aux fleurs, aux racines, parce que Ban­si Lal savait que les racines comp­taient plus que les fleurs, que tout ce qui durait se pas­sait en des­sous, là où l’on ne voyait pas, dans le noir et l’hu­mi­di­té et le silence.

* * *

Le mushai­ra com­men­ça quand le ciel de Luck­now pas­sa du blanc au mauve.

Ils étaient une ving­taine, assis en cercle dans le jar­din, sur les gad­di que les ser­vi­teurs avaient dis­po­sés sous les lan­ternes. Les lan­ternes étaient en lai­ton ajou­ré — des motifs flo­raux décou­pés dans le métal — et la lumière qu’elles pro­je­taient pas­sait par ces décou­pures et des­si­nait sur les visages et les mains des convives des ombres végé­tales, si bien que tout le monde avait l’air d’être assis dans une forêt de lumière, et que la fron­tière entre le jar­din réel et le jar­din pro­je­té par les lan­ternes s’es­tom­pait, et que per­sonne ne savait plus très bien s’il était assis dans un jar­din ou dans un rêve de jardin.

Au centre du cercle, un chan­de­lier unique — pas de bou­gie, une lampe à huile, parce que le Nawab insis­tait sur ce point : la lumière élec­trique tuait la poé­sie comme le DDT tuait les mous­tiques, sans dis­tinc­tion, sans nuance, avec cette bru­ta­li­té hygié­nique des choses modernes. La lampe à huile, elle, trem­blait, vacillait, fai­sait dan­ser les ombres, et quand un poète réci­tait un vers par­ti­cu­liè­re­ment beau, la flamme sem­blait s’in­cli­ner vers lui, comme si elle aus­si écou­tait, comme si elle aus­si avait soif de mots.

La tra­di­tion vou­lait que la lampe soit pla­cée devant chaque poète à tour de rôle, et que celui qui réci­tait prenne la lampe dans ses mains — ou plu­tôt la laisse près de lui, car on ne pre­nait pas la lumière, on la rece­vait, comme on rece­vait l’ins­pi­ra­tion, comme on rece­vait un invi­té, comme on rece­vait une gifle ou un baiser.

Le Nawab ouvrit le mushai­ra par un cou­plet de bien­ve­nue, selon l’u­sage. Sa voix avait la tona­li­té exacte de l’oc­ca­sion — ni trop grave ni trop légère, une voix de soie beige, si on peut dire une chose pareille, une voix qui ne cher­chait pas à briller mais à accueillir, à ouvrir l’es­pace pour que les autres y entrent.

Puis les poètes commencèrent.

C’é­tait une chose étrange et magni­fique que le mushai­ra de Luck­now — une chose qui n’a­vait d’é­qui­valent nulle part au monde, ni dans les salons de Paris ni dans les cafés de Vienne ni dans les tavernes de Dublin où les poètes aus­si se retrou­vaient pour échan­ger des mots comme d’autres échangent des coups. Mais le mushai­ra n’é­tait pas un com­bat. C’é­tait un tis­sage. Chaque poète ajou­tait un fil, et le tis­su qui en résul­tait n’ap­par­te­nait à per­sonne et appar­te­nait à tous, et il était plus beau que n’im­porte lequel des fils pris sépa­ré­ment, et cette beau­té col­lec­tive, cette beau­té sans auteur, était la chose la plus pré­cieuse que Luck­now avait inven­tée — plus pré­cieuse que les kebabs, plus pré­cieuse que la chi­kan­ka­ri, plus pré­cieuse que le teh­zeeb lui-même, parce que le teh­zeeb pou­vait deve­nir un masque, un men­songe, une pri­son dorée, tan­dis que le mushai­ra, quand il était réus­si, quand les mots s’emboîtaient les uns dans les autres comme les épices dans un galou­ti, le mushai­ra était la vérité.

Un vieux poète réci­ta un gha­zal sur l’ab­sence. Un jeune pro­fes­seur répon­dit par un cou­plet sur le retour. Mum­taz Begum, qui était venue mal­gré la cha­leur et qui s’é­ven­tait avec un éven­tail de palme qui fai­sait plus de bruit que de vent, chan­ta un vers de Baha­dur Shah Zafar — le der­nier empe­reur moghol, celui qui avait écrit de sa pri­son : « Quelle mal­chance que Zafar n’ait même pas trou­vé deux mètres de terre pour sa tombe dans la ruelle de son bien-aimé » — et sa voix mon­ta dans le jar­din comme une fumée, s’ac­cro­cha aux branches du fran­gi­pane, redes­cen­dit en pluie invi­sible sur les têtes incli­nées des convives.

Irfan écou­tait depuis la cuisine.

Il écou­tait tou­jours depuis la cui­sine. Le mushai­ra était pour les invi­tés, pas pour le cui­si­nier, mais les murs du bun­ga­low n’é­taient pas des murs — c’é­taient des mem­branes, des peaux poreuses qui lais­saient pas­ser les sons, les odeurs, les cou­rants d’air et les émo­tions, et depuis sa cui­sine en contre­bas Irfan enten­dait tout, chaque vers, chaque silence entre les vers, chaque Wah Wah mur­mu­ré par l’as­sem­blée quand un cou­plet tou­chait juste, et ces Wah Wah étaient pour la poé­sie ce que la fer­me­ture des yeux était pour les galou­ti : le signe que quelque chose avait tra­ver­sé les défenses du corps et atteint un endroit plus profond.

Il pré­pa­rait le thé. Du thé vert au safran et à la car­da­mome, ser­vi dans des tasses de terre cuite — des kul­har — qu’on n’u­ti­li­sait qu’une fois et qu’on jetait ensuite, parce que la terre cuite absor­bait le goût et qu’un kul­har qui avait ser­vi une fois gar­dait en lui la mémoire du thé pré­cé­dent, et qu’Ir­fan ne vou­lait pas que ses thés aient de la mémoire, il vou­lait qu’ils soient neufs, abso­lus, sans pas­sé, comme le pre­mier thé qu’on a bu dans sa vie et qu’on ne retrou­ve­ra jamais.

Il posa les kul­har sur le pla­teau. Et en se retour­nant, il vit Mira.

Elle était assise à l’é­tage, sur la ter­rasse qui sur­plom­bait le jar­din, der­rière le mou­cha­ra­bieh — cet écran de bois ajou­ré qui per­met­tait de voir sans être vue, d’é­cou­ter sans être enten­due, d’exis­ter sans être comp­tée. C’é­tait la place des femmes dans l’an­cienne archi­tec­ture moghole, et c’é­tait un para­doxe que les fémi­nistes auraient dénon­cé et que les mys­tiques auraient com­pris : être caché, c’é­tait être libre. Der­rière le mou­cha­ra­bieh, on pou­vait rire, pleu­rer, gri­ma­cer, dési­rer, sans que per­sonne le sache. On était sou­ve­raine de ses propres expres­sions. On était un regard pur, débar­ras­sé du poids d’être regardé.

Mais Irfan, depuis sa cui­sine en contre­bas, avait un angle de vue que per­sonne d’autre n’a­vait. La ter­rasse où se tenait Mira était visible depuis la fenêtre de la cui­sine, par un hasard de l’ar­chi­tec­ture ou par une inten­tion du construc­teur, et cet angle unique, ce regard du bas vers le haut, trans­for­mait Mira en une figure de minia­ture moghole — une femme pen­chée sur un bal­con, le men­ton dans la main, les yeux tour­nés vers un jar­din où des hommes parlent de choses qui comptent, et tout autour d’elle la nuit, les lan­ternes, les étoiles, les fleurs qui exhalent leur par­fum comme un aveu.

Il la regar­dait écou­ter la poésie.

Et regar­der quel­qu’un écou­ter de la poé­sie, c’est plus intime que de le regar­der dor­mir. Parce que le dor­meur ne sait pas qu’il est regar­dé, tan­dis que l’au­di­teur de poé­sie est dans un état inter­mé­diaire — éveillé mais vul­né­rable, conscient mais ouvert, tra­ver­sé par les mots des autres avec une pas­si­vi­té qui est le contraire de la fai­blesse. Le visage de Mira, éclai­ré par-des­sous par la lumière des lan­ternes du jar­din, chan­geait avec chaque vers — une contrac­tion des sour­cils pour la tris­tesse, un léger mou­ve­ment des lèvres pour les vers d’a­mour, un sou­rire rapide, presque cou­pable, pour les traits d’es­prit — et ce visage en mou­ve­ment per­pé­tuel était le plus beau texte de la soi­rée, un poème sans mots, une gha­zal du corps.

Riyaz prit la parole.

Le jeune poète de l’autre soir était reve­nu, et cette fois il était atten­du, parce que le sou­ve­nir de ses vers sur les trains et les fron­tières avait cir­cu­lé, de bouche en oreille, de salon en salon, avec cette vitesse qui est propre aux choses dan­ge­reuses — les rumeurs, les épi­dé­mies, les poèmes poli­tiques. Le Nawab lui avait fait signe de prendre la lampe, et le geste était à la fois une invi­ta­tion et un aver­tis­se­ment : tu peux par­ler, mais sou­viens-toi où tu es.

Riyaz com­men­ça dou­ce­ment. Un gha­zal d’a­mour, clas­sique, presque conven­tion­nel — la sépa­ra­tion, la nuit, le sou­ve­nir du visage de l’ai­mée. Les Wah Wah de l’as­sem­blée étaient polis, appro­ba­teurs, sans sur­prise. Puis, au troi­sième cou­plet, il bifur­qua. Le visage de l’ai­mée devint le visage d’une ville. La sépa­ra­tion devint une fron­tière. La nuit devint août. Et les mots, sans ces­ser d’être beaux, devinrent vrais, vrais de cette véri­té qui fait mal et qui fait du bien en même temps, comme le piment, comme l’a­mour, comme le fait d’être vivant dans un monde qui se déchire.

Le silence qui sui­vit ne fut pas un silence de poli­tesse. Ce fut un silence d’a­près l’ex­plo­sion — un silence plein de débris, de pous­sière, de par­ti­cules en suspension.

Le doc­teur Pes­ton­ji se racla la gorge. Le pro­fes­seur Tri­ve­di ajus­ta ses lunettes. Le Nawab — et c’é­tait là toute la gran­deur du Nawab, toute sa grâce, tout ce qui fai­sait de lui le der­nier repré­sen­tant d’une espèce en voie de dis­pa­ri­tion — le Nawab dit :

— Wah.

Un seul Wah. Sans excla­ma­tion. Presque mur­mu­ré. Mais ce Wah unique avait plus de poids que cent Wah Wah enthou­siastes, parce qu’il recon­nais­sait non seule­ment la beau­té du vers mais la dou­leur qu’il por­tait, et la dou­leur que le Nawab lui-même ne s’au­to­ri­sait jamais à expri­mer autre­ment que par cette syl­labe — Wah — qui conte­nait tout, le pas­sé, l’a­ve­nir, la peur, la fier­té, la rési­gna­tion et la résis­tance, le tout fon­du en un seul son, comme cent soixante épices en un seul galouti.

Mira, sur la ter­rasse, avait les yeux brillants. Irfan le vit. Il vit les yeux de Mira briller der­rière le mou­cha­ra­bieh, et il sut que quelque chose s’é­tait pas­sé dans le jar­din qui dépas­sait la poé­sie, qui dépas­sait la poli­tique, qui tou­chait à quelque chose de plus élé­men­taire — la conscience que la beau­té est tou­jours mena­cée, que le par­fum des fleurs de Ban­si Lal ne dure­rait pas tou­jours, que le mushai­ra était un acte de résis­tance contre la dis­per­sion du monde, et que chaque vers réci­té dans ce jar­din était une main ten­due par-des­sus un gouffre.

* * *

Plus tard, quand les convives furent par­tis et que les ser­vi­teurs ramas­sèrent les kul­har de terre cuite pour les cas­ser — parce que la terre cuite se casse, c’est sa fonc­tion, c’est sa digni­té, ser­vir une fois et mou­rir —, Begum Tahi­ra des­cen­dit au salon.

Elle s’as­sit à la place du Nawab, celle qu’elle n’oc­cu­pait jamais en public. Elle ôta son dupat­ta et le plia sur ses genoux. Ses mains étaient fines, ner­veuses, des mains qui comp­taient, qui clas­saient, qui orga­ni­saient — des mains de Begum, des mains qui gou­ver­naient un monde depuis les coulisses.

— Ahmed, dit-elle au vieux scribe qui l’at­ten­dait dans l’ombre.

Ahmed sor­tit de l’ombre comme un per­son­nage sort des cou­lisses — sans bruit, sans tran­si­tion, comme s’il avait tou­jours été là et que seul le regard de la Begum l’a­vait fait appa­raître. Il por­tait un registre et un calame, et ses doigts étaient tachés d’encre comme les doigts d’Ir­fan étaient tachés de cur­cu­ma — les marques de leur métier, les stig­mates joyeux de ceux qui tra­vaillent avec leurs mains.

— Écris, dit la Begum.

Et elle com­men­ça à dicter.

Ce n’é­tait pas un jour­nal. Ce n’é­tait pas un roman. Ce n’é­tait pas non plus les comptes du ménage, bien qu’elle les dic­tât aus­si, à d’autres heures, avec la même auto­ri­té tran­quille. C’é­tait quelque chose qui n’a­vait pas encore de nom — un texte qui flot­tait entre la chro­nique et la confes­sion, entre le registre et la rêve­rie, et dont la Begum elle-même ne savait pas ce qu’il devien­drait, si ce serait un livre ou un tes­ta­ment ou sim­ple­ment une voix lais­sée dans le papier pour que quel­qu’un, un jour, puisse l’entendre.

Elle dic­ta pen­dant une heure. Elle par­la du mushai­ra. Des vers de Riyaz. Du silence du Nawab après les vers de Riyaz. De la lumière des lan­ternes sur les visages. De l’o­deur du jas­min. Des galou­ti d’Ir­fan. De la veuve, Mira, qu’elle avait aper­çue der­rière le mou­cha­ra­bieh. De la Par­ti­tion qui appro­chait comme une mous­son — on sen­tait l’air chan­ger, on sen­tait la pres­sion mon­ter, mais la pluie n’é­tait pas encore tom­bée, et dans ce temps d’a­vant la pluie tout était pos­sible, tout était sus­pen­du, et la sus­pen­sion était peut-être la forme la plus aiguë de la beau­té, parce que rien n’est aus­si beau que ce qui est sur le point de tomber.

— C’est tout pour ce soir, dit la Begum.

Ahmed fer­ma le registre. La Begum remit son dupat­ta. Et en pas­sant devant la cui­sine, elle s’ar­rê­ta, non pas parce qu’elle avait quelque chose à dire à Irfan, mais parce que l’o­deur qui mon­tait de la cui­sine — l’o­deur de la nuit luck­no­wie fil­trée à tra­vers les rési­dus de cent soixante épices et l’en­cens de san­tal que le cui­si­nier fai­sait brû­ler chaque soir pour chas­ser les mous­tiques — cette odeur la retint un ins­tant, la fit hési­ter sur le seuil de sa propre mai­son, comme si elle était une étran­gère dans un pays dont elle ne connais­sait pas encore tous les parfums.

Puis elle mon­ta. Et le bun­ga­low refer­ma ses pau­pières de pierre sur la nuit de Luck­now, et le jas­min de Ban­si Lal exha­la son der­nier souffle, et quelque part dans les murs — dans ces murs Art Déco qui avaient onze ans et qui en parais­saient cent — quelque part dans les murs, un papier dormait.

Le Nawab en avait par­lé au dîner, en pas­sant, comme on men­tionne une anec­dote de famille — un ouvrier avait trou­vé, pen­dant des tra­vaux de réfec­tion du pla­fond, un paquet de feuillets jau­nis coin­cé entre deux briques, enve­lop­pé dans un tis­su hui­lé qui les avait pro­té­gés de l’hu­mi­di­té. Des pages manus­crites, en hin­di, d’une écri­ture fine et ser­rée. Le Nawab les avait feuille­tées avec la curio­si­té dis­traite d’un homme qui pos­sède trop de choses pour s’é­mer­veiller d’une de plus.

— Pro­ba­ble­ment un scribe de la construc­tion, avait-il dit. Des notes, un jour­nal, que sais-je.

Mais le pro­fes­seur Tri­ve­di avait exa­mi­né les feuillets, et son visage avait chan­gé. Il n’a­vait rien dit. Il avait posé les feuillets sur la table, les avait recou­verts de sa main comme on couvre un oiseau bles­sé, et il avait dit, très cal­me­ment, avec cette voix que prennent les uni­ver­si­taires quand ils ont peur de ce qu’ils viennent de découvrir :

— Il fau­drait que je les exa­mine de plus près.

Per­sonne n’a­vait insis­té. C’é­tait aus­si ça, le teh­zeeb — ne pas insis­ter, ne pas pres­ser, lais­ser les choses venir à leur rythme, comme les mangues, comme les mous­sons, comme les véri­tés qu’on n’est pas encore prêt à entendre.

Les feuillets étaient main­te­nant dans le bureau du Nawab, dans un tiroir qui ne fer­mait pas à clé, parce que dans le bun­ga­low rien ne fer­mait à clé, parce que le Nawab appar­te­nait à une géné­ra­tion et à une classe pour qui la confiance n’é­tait pas une ver­tu mais une condi­tion — on ne fer­mait pas à clé pour la même rai­son qu’on ne criait pas, qu’on ne cou­rait pas, qu’on ne man­geait pas debout : c’é­tait une ques­tion de tenue.

Le manus­crit dormait.

Le jas­min dormait.

Irfan, seul dans sa cui­sine, ne dor­mait pas.

Il tenait entre ses doigts un brin de jas­min — pas celui de la veille, un nou­veau, tom­bé de la branche qu’il avait frô­lée en mon­tant les pla­teaux dans le jar­din — et il pen­sait, ou plu­tôt il sen­tait, avec cette intel­li­gence du corps qui était la sienne, que le mushai­ra de ce soir n’a­vait pas été comme les autres mushai­ras. Quelque chose avait chan­gé dans l’air. Un par­fum nou­veau. Une épice incon­nue. Et le par­fum venait à la fois du jar­din de Ban­si Lal et des vers de Riyaz et du visage de Mira der­rière le mou­cha­ra­bieh et de ce manus­crit trou­vé dans les murs et de cette cha­leur de juin qui ne vou­lait pas finir et de cette radio qui gré­sillait des nou­velles de Del­hi comme une théière qui siffle quand l’eau est prête.

Le par­fum n’a­vait pas de nom.

Mais il était là, par­tout, dans chaque pore du bun­ga­low, comme l’it­tar de rose dans les cou­pelles de Ban­si Lal — invi­sible, insis­tant, impos­sible à ignorer.

Cha­pitre 4 — Dum Pukht

Août arri­va comme un animal.

Pas un ani­mal de fable — un ani­mal de chair, lourd et lent, avec une haleine de vapeur et de fer. L’air de Luck­now devint solide. On ne le res­pi­rait plus, on le mâchait. Il col­lait aux vitres, aux draps, aux pau­pières. Les ven­ti­la­teurs bras­saient cette masse épaisse sans la rafraî­chir, tour­nant et retour­nant la cha­leur comme Irfan tour­nait et retour­nait la viande dans le dum, et la com­pa­rai­son n’é­tait pas une com­pa­rai­son — c’é­tait le même prin­cipe. La ville entière cui­sait. Luck­now était un birya­ni géant posé sur la plaine du Gange, et quel­qu’un avait scel­lé le couvercle.

Le dum pukht — la cuis­son étouf­fée — était le som­met de l’art culi­naire awadhi, et c’é­tait aus­si sa phi­lo­so­phie. On pre­nait les ingré­dients, on les super­po­sait en couches dans un réci­pient de cuivre — le riz ici, la viande là, les épices entre, le safran dis­sous dans le lait par-des­sus, les oignons frits d’a­bord — et puis on scel­lait. On pre­nait de la pâte à pain, on l’é­ta­lait en un bou­din épais, on la pres­sait tout autour du cou­vercle, et quand la pâte avait séché, plus rien ne sor­tait. Ni la vapeur. Ni l’o­deur. Ni le temps. Le réci­pient deve­nait un monde clos, un uni­vers auto­nome où les saveurs s’af­fron­taient, se mélan­geaient, se trans­for­maient sans témoin, et la seule chose que le cui­si­nier pou­vait faire, c’é­tait attendre.

Irfan atten­dait.

Il avait scel­lé le birya­ni à onze heures du matin, et il était main­te­nant trois heures de l’a­près-midi, et la cui­sine en contre­bas avait cette atmo­sphère de grotte sous-marine qu’elle pre­nait les jours de grande cha­leur — l’air y était légè­re­ment plus frais qu’ailleurs, mais plus humide, plus dense, char­gé d’une moi­teur qui se dépo­sait sur la peau comme un ver­nis. Irfan était assis sur le sol de pierre, le dos contre le mur de chaux, les yeux fer­més. Il ne dor­mait pas. Il écoutait.

Il écou­tait le dum cuire.

C’é­tait un son presque inau­dible — un mur­mure, un fré­mis­se­ment, le bruit d’un monde qui se fait en secret. De temps en temps, une bulle de vapeur trou­vait un pas­sage micro­sco­pique dans le joint de pâte, et il y avait un sif­fle­ment, un souffle minus­cule, comme un bébé qui res­pire dans son som­meil. Irfan connais­sait cha­cun de ces souffles. Il savait à quel moment le riz com­men­çait à absor­ber le jus de la viande, à quel moment les épices ces­saient d’être des épices sépa­rées pour deve­nir un accord unique, à quel moment le safran — cette épice folle, cette épice qui coû­tait plus cher que l’or et qui n’exis­tait que pour la cou­leur et le par­fum, pas pour le goût, jamais pour le goût, parce que le goût du safran était un leurre, une pro­messe, une fleur qui dis­pa­rais­sait au moment où on la cueillait — à quel moment le safran tein­tait le riz du haut en or et lais­sait le riz du bas blanc, créant dans le réci­pient scel­lé une géo­gra­phie de cou­leurs que per­sonne ne voyait mais qui exis­tait, qui impor­tait, qui fai­sait la dif­fé­rence entre un birya­ni et un grand biryani.

Sur la ter­rasse, au-des­sus, le Nawab ne dor­mait pas non plus.

Il était allon­gé sur son divan de jour, sous le ven­ti­la­teur, avec une montre suisse posée sur la poi­trine — une Jae­ger-LeCoultre Rever­so, modèle 1931, avec le cadran bas­cu­lant qu’on pou­vait retour­ner pour pro­té­ger le verre pen­dant les matchs de polo, bien que le Nawab n’eût jamais joué au polo et que la seule chose contre laquelle il pro­té­geait le cadran fût le temps lui-même. Il pos­sé­dait qua­torze montres, et il les por­tait à tour de rôle, et cha­cune lui don­nait une per­son­na­li­té légè­re­ment dif­fé­rente, un rap­port dif­fé­rent aux heures, et la Rever­so était la montre des jours d’at­tente — ces jours où le temps ne pas­sait pas mais s’ac­cu­mu­lait, couche sur couche, comme les ingré­dients dans le dum.

La radio était allu­mée. Elle était tou­jours allu­mée depuis juin — un filet de son conti­nu, un mur­mure de fond, comme le bruit d’une rivière qu’on ne voit pas. La voix de All India Radio annon­çait les pré­pa­ra­tifs de l’in­dé­pen­dance, la date du trans­fert de pou­voir, les dis­cours de Neh­ru, les silences de Jin­nah. Le mot « Par­ti­tion » reve­nait comme un refrain, mais le Nawab avait appris à l’é­cou­ter sans l’en­tendre, à le lais­ser pas­ser à tra­vers lui comme le vent passe à tra­vers les mou­cha­ra­biehs — fil­tré, adou­ci, réduit à un motif décoratif.

— Tu vas éteindre cette radio un jour ? dit Begum Tahi­ra depuis la porte.

Elle se tenait dans l’en­ca­dre­ment, et la lumière de la ter­rasse der­rière elle la décou­pait en ombre chi­noise — une sil­houette nette, droite, sans la moindre courbe de sou­mis­sion. La Begum ne se tenait jamais pen­chée. La Begum ne s’ap­puyait jamais. La Begum était ver­ti­cale comme un mina­ret, et tout aus­si impos­sible à ignorer.

— La radio me tient com­pa­gnie, dit le Nawab.

— La radio te ment et tu la crois.

— C’est le prin­cipe de la compagnie.

La Begum ne sou­rit pas. Elle s’as­sit sur le bord du divan, ce qui chez elle était un acte d’in­ti­mi­té rare — la Begum ne s’as­seyait pas sur les meubles du Nawab, elle avait ses propres meubles, ses propres pièces, sa propre géo­gra­phie dans le bun­ga­low, et quand elle fran­chis­sait la fron­tière entre ses espaces et ceux du Nawab, c’é­tait tou­jours pour une raison.

— J’ai reçu une lettre de Fari­da à Kara­chi, dit-elle.

Le Nawab ne bou­gea pas. La montre sur sa poi­trine mon­tait et des­cen­dait avec sa respiration.

— Fari­da dit que Kara­chi se pré­pare. Que les mai­sons se vendent et s’a­chètent. Que les bonnes familles d’Hy­de­ra­bad, de Del­hi, de Luck­now arrivent. Que le Pakis­tan sera — elle cher­cha le mot exact que Fari­da avait uti­li­sé — elle dit que le Pakis­tan sera « propre ».

— Propre, répé­ta le Nawab.

— Propre de quoi ? dit la Begum.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un cou­teau. Et le Nawab le sen­tit, parce que la Begum avait cette capa­ci­té rare de poser des ques­tions qui étaient des réponses, des phrases inter­ro­ga­tives qui conte­naient en elles-mêmes la dénon­cia­tion de ce qu’elles sem­blaient inter­ro­ger, et « propre de quoi » signi­fiait que la Begum avait com­pris ce que Fari­da vou­lait dire par « propre », et qu’elle trou­vait ça insup­por­table, et beau, et ten­tant, et hon­teux, tout en même temps.

— Nous ne par­tons pas, dit le Nawab.

— Je sais.

— Luck­now est notre ville.

— Je sais, dit la Begum. Mais notre ville est en train de deve­nir la ville de quel­qu’un d’autre.

Le ven­ti­la­teur tour­na. La radio gré­silla. La montre Jae­ger-LeCoultre mar­qua une seconde, puis une autre, puis une autre, avec cette pré­ci­sion suisse qui n’a­vait rien à voir avec le temps de Luck­now, le temps de Luck­now étant un temps mou, un temps de sieste, un temps qui se dis­ten­dait l’a­près-midi comme un chat au soleil et qui se contrac­tait le soir comme un poing.

Le Nawab prit la main de sa femme. C’é­tait un geste qu’il ne fai­sait presque jamais en dehors de leur chambre, un geste qui n’ap­par­te­nait pas au réper­toire du teh­zeeb mais à un voca­bu­laire plus ancien, plus nu, un voca­bu­laire d’a­vant les manières, d’a­vant les formes, un voca­bu­laire de peau.

— On ne part pas, dit-il encore.

La Begum ne reti­ra pas sa main. Mais elle ne la ser­ra pas non plus. Elle la lais­sa là, dans la main du Nawab, comme on laisse un objet pré­cieux dans un endroit qu’on n’est pas sûr d’être assez solide pour le porter.

* * *

En bas, dans sa chambre à l’ar­rière du bun­ga­low — une chambre petite, blanche, avec une fenêtre qui don­nait sur le mur du fond et un lit de corde qu’il avait lui-même tres­sé, Irfan n’a­vait pas non plus fait de sieste.

Il était assis devant le petit miroir accro­ché au mur et il se regar­dait — chose qu’il ne fai­sait jamais, ou si rare­ment que le miroir en était sur­pris. Il voyait un homme de qua­rante ans avec un visage mar­qué par la cha­leur des tan­doors, des yeux noirs sans par­ti­cu­la­ri­té, une mous­tache qu’il taillait chaque ven­dre­di, des joues creuses. Un visage de cui­si­nier. Un visage qui avait plus l’ha­bi­tude d’être pen­ché sur un plan de tra­vail que de se regar­der lui-même. Mais aujourd’­hui il se regar­dait, et il se deman­dait — non, il ne se deman­dait pas, les ques­tions étaient trop pré­cises pour ce qu’il res­sen­tait — il sen­tait quelque chose, une curio­si­té neuve à l’é­gard de son propre corps, comme si le regard de Mira sur ses mains l’a­vait ren­du visible à lui-même.

Mira.

Il ne la voyait pas tous les jours. Cer­tains jours, elle ne des­cen­dait pas à la cui­sine, et ces jours-là avaient un goût dif­fé­rent, un grain plus sec, comme un birya­ni où il man­que­rait le safran — tech­ni­que­ment cor­rect mais dépour­vu de lumière. D’autres jours, elle venait tôt, à l’heure où il pré­pa­rait le petit-déjeu­ner du Nawab — des para­thas feuille­tés, du hal­wa de semoule doré au ghee, un thé épais comme une pro­messe — et elle s’as­seyait sur son tabou­ret et ne disait rien, et ce silence n’é­tait pas un vide mais un tis­su, quelque chose de tan­gible qu’ils tis­saient ensemble, mot à mot absent, geste à geste retenu.

Puis il y avait les jours où elle parlait.

Ces jours-là, elle lui posait des ques­tions sur les épices — pas des ques­tions de cui­si­nière, des ques­tions de quel­qu’un qui vou­lait com­prendre le monde à tra­vers les épices, qui avait déci­dé que la gram­maire de la réa­li­té n’é­tait pas faite de mots mais de saveurs, et qu’on pou­vait déchif­frer l’exis­tence avec une pin­cée de cumin et un bâton de can­nelle. Elle vou­lait savoir pour­quoi le cur­cu­ma tachait et pas le safran. Pour­quoi l’ail chan­geait quand on le cui­sait et pour­quoi le gin­gembre res­tait le même. Pour­quoi le clou de girofle anes­thé­siait la langue et pour­quoi le piment la brû­lait. Et Irfan répon­dait, pas avec des mots de science — il ne connais­sait pas la science — mais avec des mots de corps, des mots de main, des mots d’expérience.

— Le piment ne brûle pas, disait-il. Le piment fait croire au corps qu’il brûle. C’est un men­teur. Le meilleur men­teur de la cuisine.

Et Mira, qui avait appris dans ses livres que la cap­saï­cine acti­vait les mêmes récep­teurs que la cha­leur, trou­vait l’ex­pli­ca­tion d’Ir­fan plus juste que celle des chi­mistes, parce qu’elle conte­nait en elle-même la morale de l’his­toire : que la réa­li­té n’est pas ce qui est, mais ce que le corps croit.

Et la danse.

Il y avait eu un soir — un soir de juillet, la cha­leur avait atteint un point où elle ces­sait d’être désa­gréable pour deve­nir hal­lu­ci­na­toire, un soir où l’air trem­blait et où les murs du bun­ga­low sem­blaient res­pi­rer — un soir où Irfan avait enten­du les ghungroo.

Les ghun­groo — les gre­lots de che­ville des dan­seurs de Kathak. Un son métal­lique, pré­cis, rapide. Tchak tchak tchak. Puis un silence. Puis encore : tchak tchak tchak tchak tchak, plus vite, comme un cœur qui s’emballe. Le son venait de l’é­tage, de la chambre de Mira. Elle dan­sait. Seule, la nuit, dans sa chambre de veuve, elle dan­sait le Kathak avec des gre­lots aux che­villes, et le son tra­ver­sait le plan­cher, des­cen­dait les esca­liers, se fau­fi­lait dans les cou­loirs, et arri­vait dans la cui­sine d’Ir­fan comme un mes­sage codé — un mes­sage qui disait : je suis vivante, je suis vivante, je suis vivante.

Il ne mon­ta pas. Il n’al­la pas voir. Il res­ta dans sa cui­sine, les yeux fer­més, et il écou­ta les ghun­groo comme on écoute de la musique — non, comme on écoute la pluie, avec cette atten­tion pas­sive qui est la forme la plus pure de la pré­sence, cette façon d’ac­cueillir un son sans le cher­cher, sans le pour­suivre, sans le rete­nir quand il s’arrête.

Le son s’arrêta.

Et le silence qui sui­vit fut un dum — un monde scel­lé, étanche, où quelque chose cui­sait en secret, où les saveurs se mélan­geaient sans témoin, et où le seul indice que quelque chose se pas­sait était cette cha­leur, cette cha­leur insen­sée qui mon­tait du sol, des murs, du corps, de tout.

* * *

Le soir, Irfan ouvrit le dum.

C’é­tait un rituel. On ne pou­vait pas ouvrir un dum n’im­porte com­ment. Il fal­lait cas­ser le joint de pâte séchée avec le dos d’un cou­teau, d’un coup sec, et le geste devait être pré­cis — trop faible, la pâte résis­tait ; trop fort, des mor­ceaux tom­baient dans le birya­ni. Puis on sou­le­vait le cou­vercle, et c’é­tait là, à cet ins­tant exact, que tout se jouait. Quatre heures de cuis­son aveugle, quatre heures de confiance, quatre heures pen­dant les­quelles le cui­si­nier avait abdi­qué tout contrôle et lais­sé les élé­ments — le feu, la vapeur, le temps, les épices — faire leur tra­vail sans surveillance.

Irfan sou­le­va le couvercle.

La vapeur mon­ta d’un coup, épaisse, par­fu­mée, presque solide, un nuage de safran et de car­da­mome et de viande fon­dante et d’oi­gnons cara­mé­li­sés et de cette chose indé­fi­nis­sable qui n’é­tait pas la somme des par­ties mais leur trans­for­ma­tion, leur deve­nir-autre, leur méta­mor­phose en quelque chose qui n’exis­tait pas avant et qui n’exis­te­rait plus après — parce que chaque dum était unique, chaque dum était un évé­ne­ment, et celui-ci, celui de ce soir d’août 1947, celui que per­sonne ne man­ge­rait jamais une deuxième fois, celui-ci sen­tait exac­te­ment comme ce moment de l’his­toire : satu­ré, sur­char­gé, prêt à explo­ser de saveur et de sens.

Le Nawab appa­rut dans la cuisine.

Il n’y venait presque jamais — la cui­sine était le ter­ri­toire d’Ir­fan, et le Nawab res­pec­tait les ter­ri­toires, les siens comme ceux des autres, avec cette scru­pu­lo­si­té des aris­to­crates qui savent que le pou­voir le plus durable est celui qui connaît ses propres limites. Mais l’o­deur l’a­vait atti­ré, l’o­deur du dum ouvert, cette explo­sion olfac­tive qui tra­ver­sait les murs et les étages et les conven­tions, et le Nawab se tenait en haut des quatre marches, exac­te­ment là où Mira s’é­tait tenue la pre­mière fois, et son visage avait la même expres­sion — un mélange de faim et d’é­mer­veille­ment et de quelque chose d’autre, de plus pro­fond, qu’on pour­rait appe­ler la gra­ti­tude, cette gra­ti­tude muette que les hommes puis­sants n’ex­priment que devant ce qu’ils ne peuvent pas acheter.

— Ce sera ton meilleur, dit le Nawab.

— Huzoor, dit Irfan.

— Tu le sais, n’est-ce pas ? Tu le sens.

Irfan ne répon­dit pas. Mais oui, il le savait. Il le sen­tait. Ce dum avait quelque chose de dif­fé­rent, une den­si­té sup­plé­men­taire, une pro­fon­deur qui ne venait pas des épices — les épices étaient les mêmes, les dosages étaient les mêmes, les gestes étaient les mêmes — qui venait d’ailleurs, de ce lieu invi­sible où les mains du cui­si­nier ren­contrent son état inté­rieur et où l’é­tat inté­rieur modi­fie le goût aus­si sûre­ment que le sel modi­fie l’eau.

Et son état inté­rieur, ce soir-là, était un dum lui-même — scel­lé, fié­vreux, en train de cuire.

Le Nawab des­cen­dit les marches. Il s’ap­pro­cha du réci­pient ouvert. Il se pen­cha. Il inspira.

— Tu sais ce que c’est, dit-il sans lever les yeux, ce goût en plus ?

— Non, Huzoor.

— Men­teur.

C’é­tait le deuxième « men­teur » que le bun­ga­low lui adres­sait en quelques semaines, et cette fois c’é­tait le Nawab, et le mot n’a­vait rien de sévère — il était tendre, presque com­plice, le « men­teur » d’un homme qui recon­naît chez un autre le même art qu’il pra­tique lui-même depuis tou­jours : l’art de ne pas dire, l’art du dum, l’art de scel­ler ce qui brûle et de sou­rire comme si tout était froid.

Cha­pitre 5 — Chikankari

La bro­deuse s’ap­pe­lait Noor, et elle était aveugle.

Pas aveugle de nais­sance — aveugle d’u­sage. Qua­rante ans de bro­de­rie chi­kan­ka­ri sur mous­se­line blanche avaient usé ses yeux comme l’eau use la pierre, len­te­ment, par couches, avec une patience géo­lo­gique. Elle avait com­men­cé à bro­der à huit ans, dans l’a­te­lier de sa mère, qui l’a­vait appris de sa mère, qui l’a­vait appris de la sienne, et quelque part dans cette chaîne de femmes et de fils, les yeux avaient ces­sé de voir les cou­leurs puis les formes puis les contours, et il ne res­tait plus que le tou­cher — mais quel tou­cher. Les doigts de Noor lisaient le tis­su comme d’autres lisent le braille, et les motifs qu’elle bro­dait avaient cette qua­li­té étrange des choses faites sans regard : ils étaient plus justes que les motifs des voyantes, plus régu­liers, plus pro­fonds, comme si l’ab­sence de vue avait libé­ré dans ses mains une intel­li­gence supé­rieure, un sens du beau qui ne dépen­dait pas de la véri­fi­ca­tion mais de la foi.

Elle était venue au bun­ga­low pour bro­der le trous­seau d’A­mi­na, la cou­sine du Nawab dont le mariage était pré­vu en sep­tembre. Elle était assise dans la cour, sous le fran­gi­pane de Ban­si Lal, et autour d’elle la mous­se­line blanche se déployait comme une mer de lait. Ses doigts allaient et venaient, tirant le fil blanc à tra­vers le tis­su blanc, et le résul­tat était un fan­tôme de bro­de­rie, une bro­de­rie qu’on ne voyait pas à moins de pen­cher le tis­su vers la lumière, de le faire jouer dans le soleil, de le tour­ner et le retour­ner jus­qu’à ce que les motifs appa­raissent — des fleurs, des feuilles, des paons, des treillis — comme des secrets qu’on ne peut lire que dans la lumière rasante.

Blanc sur blanc.

C’é­tait le prin­cipe même de la chi­kan­ka­ri, et c’é­tait le prin­cipe même de Luck­now. On bro­dait des motifs invi­sibles sur un tis­su déjà blanc. On cachait la beau­té dans la beau­té. On super­po­sait le silence au silence, l’é­lé­gance à l’é­lé­gance, le non-dit au non-dit, jus­qu’à ce que l’ac­cu­mu­la­tion de ces couches invi­sibles pro­duise une den­si­té pal­pable, une épais­seur para­doxale du vide, et que le tis­su blanc bro­dé de blanc soit incom­pa­ra­ble­ment plus riche que n’im­porte quel tis­su colo­ré — parce que la cou­leur impose, tan­dis que le blanc invite, et que l’in­vi­ta­tion est tou­jours plus puis­sante que l’injonction.

Mira s’as­sit à côté de Noor.

Elle ne le fit pas par hasard. Depuis quelques semaines, Mira avait pris l’ha­bi­tude de gra­vi­ter autour des arti­sans du bun­ga­low avec cette curio­si­té vorace qui était sa façon d’ha­bi­ter le monde — elle avait pas­sé des heures avec Irfan dans la cui­sine, des heures avec Ban­si Lal dans le jar­din, et main­te­nant elle s’as­seyait à côté de la bro­deuse aveugle et la regar­dait ne pas voir ce qu’elle faisait.

— Vous ne regar­dez jamais votre tra­vail ? deman­da Mira.

— Pour­quoi regar­der ce que les doigts savent ? dit Noor.

Sa voix avait la pla­ci­di­té des gens qui ont tra­ver­sé la perte et qui en sont reve­nus, non pas intacts mais trans­for­més, comme un métal qui a tra­ver­sé le feu et qui en res­sort plus dur et plus souple à la fois.

— Mais com­ment savez-vous que c’est beau ?

— Je ne sais pas que c’est beau. Je sais que c’est juste. La beau­té, c’est vous qui la voyez. Moi, je fais le juste.

Mira res­ta silen­cieuse un moment. Puis elle ten­dit la main et tou­cha le tis­su bro­dé. Sous ses doigts, les motifs appa­rurent — des reliefs minus­cules, des creux et des bosses si sub­tils qu’un tou­cher moins atten­tif les aurait confon­dus avec les irré­gu­la­ri­tés natu­relles du tis­su. Elle fer­ma les yeux et lut la bro­de­rie comme Noor la fai­sait — avec les doigts. Et ce qu’elle lut la bou­le­ver­sa, parce que c’é­tait plus beau les yeux fer­més qu’à la lumière, c’é­tait un pay­sage entier de fleurs et de feuillages qui n’exis­tait que sous la pulpe des doigts, un jar­din secret, un jar­din tac­tile, et elle com­prit sou­dain que Noor n’a­vait rien per­du en per­dant la vue — elle avait gagné un monde que les voyants ne soup­çon­naient pas.

— C’est comme la cui­sine d’Ir­fan, dit Mira sans s’en rendre compte.

— Ah, dit Noor. Le cuisinier.

— Vous le connaissez ?

— Tout le monde connaît Irfan. Pas besoin d’yeux pour ça. L’o­deur suf­fit. Quand il passe dans la cour, l’air change. Il y a un avant et un après son pas­sage, comme il y a un avant et un après la pluie.

Mira ne répon­dit pas. Elle avait rou­gi, et elle était recon­nais­sante que Noor ne puisse pas le voir — mais les aveugles per­çoivent les rou­geurs autre­ment, par la cha­leur qui irra­die de la peau, par le léger chan­ge­ment de res­pi­ra­tion, par ce silence par­ti­cu­lier qui suit les phrases qui touchent trop près, et Noor sou­rit, d’un sou­rire qui ne deman­dait rien, qui ne jugeait rien, qui se conten­tait de reconnaître.

— Le blanc sur blanc, dit Noor en repre­nant son aiguille, c’est la chose la plus dif­fi­cile. Plus dif­fi­cile que la cou­leur. Plus dif­fi­cile que l’or. Parce qu’il n’y a nulle part où se cacher. Quand on brode du rouge sur du bleu, les erreurs dis­pa­raissent dans le contraste. Mais du blanc sur du blanc — chaque point se voit. Chaque trem­ble­ment de la main. Chaque hési­ta­tion. Le blanc par­donne rien.

Elle tira le fil. Il glis­sa dans le tis­su avec un mur­mure soyeux, presque inaudible.

— Mais le blanc par­donne tout, ajou­ta-t-elle. C’est son autre secret.

* * *

Le pro­fes­seur Tri­ve­di revint au bun­ga­low le len­de­main, avec les feuillets du manus­crit dans une sacoche de cuir qui avait connu des jours meilleurs.

Il avait la tête de quel­qu’un qui n’a pas dor­mi — non pas fati­gué mais exal­té, avec cette fièvre par­ti­cu­lière des uni­ver­si­taires qui croient avoir trou­vé quelque chose et qui ont peur d’y croire, parce que croire serait trop beau, et que les choses trop belles, dans le monde uni­ver­si­taire, se révèlent géné­ra­le­ment fausses.

Le Nawab le reçut dans son bureau — une pièce au pre­mier étage dont les fenêtres don­naient sur le jar­din de Ban­si Lal et dont les murs étaient cou­verts de rayon­nages où s’en­tas­saient des livres en our­dou, en per­san, en anglais et en hin­di, dans un désordre qui était en réa­li­té un ordre per­son­nel, un sys­tème de clas­si­fi­ca­tion dont le Nawab seul pos­sé­dait la clé et qui obéis­sait non pas à l’al­pha­bet ni au sujet mais au plai­sir — les livres qu’il aimait le plus étaient le plus près de sa main, et ceux qu’il n’a­vait pas encore lus étaient en hau­teur, dans l’at­tente, comme des promesses.

— Alors ? dit le Nawab.

Le pro­fes­seur Tri­ve­di posa la sacoche sur le bureau. Ses mains trem­blaient, et il ne les cachait pas — un autre homme les aurait cachées, par fier­té ou par pudeur, mais Tri­ve­di était un homme dont la trans­pa­rence était la forme de cou­rage, et ses mains trem­blantes disaient : ce que je vais vous mon­trer me bou­le­verse, et je ne suis pas hon­teux d’être bouleversé.

— L’é­cri­ture, dit Tri­ve­di. J’ai com­pa­ré l’é­cri­ture avec les manus­crits connus. La gra­phie. Les habi­tudes — les ratures, les ajouts en marge, la façon de for­mer les ka et les ga.

— Et ?

— Ce n’est pas concluant. Ce n’est jamais concluant, avec les manus­crits. Il fau­drait une exper­tise gra­pho­lo­gique com­plète, une ana­lyse du papier, de l’encre. Mais…

Le Nawab atten­dait. La montre sur la com­mode — pas la Rever­so, une Ome­ga Sea­mas­ter, la montre des conver­sa­tions sérieuses — mar­quait les secondes avec une indif­fé­rence mécanique.

— Mais ce sont des pages de fic­tion, conti­nua Tri­ve­di. Un texte nar­ra­tif. Un début de récit. Et le style — le style, Nawab Sahab, le style est…

Il ne finit pas sa phrase. Il ouvrit la sacoche et en sor­tit les feuillets avec la déli­ca­tesse d’un homme qui mani­pule un oiseau bles­sé. Le papier était jaune, cas­sant aux bords, avec cette odeur de vieux papier indien — un mélange de coton et de pous­sière et de quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable, l’o­deur du temps pas­sé à l’a­bri, l’o­deur d’un texte qui a attendu.

— Lisez, dit Trivedi.

Le Nawab chaus­sa ses lunettes — des lunettes rondes, en écaille, qu’il por­tait avec une élé­gance qui trans­for­mait la pres­by­tie en acces­soire de mode — et il lut.

Il lut len­te­ment. Il lut deux pages, puis trois, puis cinq. Puis il posa les feuillets, ôta ses lunettes, et regar­da Trivedi.

— C’est beau, dit-il.

— Oui.

— C’est Premchand ?

— Je ne sais pas. C’est… c’est le Prem­chand de la fin. Le Prem­chand d’a­près Godan. Plus sombre. Plus lucide. Plus…

— Plus triste ?

— Non. Plus tendre.

Le manus­crit racon­tait l’his­toire d’un joueur de sitar qui perd pro­gres­si­ve­ment l’ouïe. Pas d’un coup — len­te­ment, note après note, fré­quence après fré­quence, comme si la musique se reti­rait de lui comme la mer se retire du rivage, en lais­sant der­rière elle des flaques de plus en plus petites. Le joueur conti­nue de jouer. Il joue de mémoire, il joue par le tou­cher, il joue avec ses os et ses dents et la vibra­tion de ses côtes, et la musique qu’il pro­duit — que per­sonne n’en­tend, que lui-même n’en­tend plus — est la plus belle musique jamais jouée, parce qu’elle est libé­rée de l’o­reille, libé­rée du juge­ment, libé­rée de tout ce qui n’est pas le geste pur.

— C’est la même his­toire que Noor, mur­mu­ra le Nawab.

— Par­don ?

— La bro­deuse. La bro­deuse aveugle qui brode mieux que les voyantes. C’est la même histoire.

Tri­ve­di res­ta silen­cieux. Le paral­lèle ne lui avait pas échap­pé, mais il n’a­vait pas vou­lu le for­mu­ler, parce que les uni­ver­si­taires pré­fèrent les connexions qui se font dans l’es­prit de l’au­di­teur plu­tôt que dans la bouche du confé­ren­cier — c’est plus élé­gant, c’est plus lucknowi.

— Que fait-on ? deman­da le Nawab.

— On peut le faire authen­ti­fier. Il y a un expert à Alla­ha­bad. Un autre à Béna­rès. Ça pren­dra du temps.

— Du temps, répé­ta le Nawab, et le mot son­na étran­ge­ment dans sa bouche, comme si le temps était une den­rée dont il n’é­tait plus sûr de dis­po­ser. Le temps.

Il ran­gea les feuillets dans le tiroir de son bureau. Le tiroir qui ne fer­mait pas à clé.

— En atten­dant, dit-il, on n’en parle pas.

— Bien sûr, dit Trivedi.

Mais ils en par­lèrent, natu­rel­le­ment. Pas en public — jamais en public, le teh­zeeb inter­di­sait la van­tar­dise — mais en pri­vé, à demi-mot, par allu­sions, par le biais de ces conver­sa­tions obliques qui étaient la spé­cia­li­té de Luck­now et qui per­met­taient de dire tout sans rien dire, et bien­tôt le mushai­ra du mar­di savait, et le doc­teur Pes­ton­ji savait, et Mum­taz Begum savait, et la rumeur cir­cu­la dans le bun­ga­low comme le par­fum du jas­min dans le jar­din de Ban­si Lal — par­tout à la fois, impos­sible à loca­li­ser, impos­sible à ignorer.

* * *

Irfan l’ap­prit par Mira.

Elle des­cen­dit un soir à la cui­sine avec les yeux de quel­qu’un qui vient de lire quelque chose de bou­le­ver­sant — non, qui vient d’en­tendre par­ler de quelque chose de bou­le­ver­sant, ce qui est dif­fé­rent, parce que la chose lue vous appar­tient tan­dis que la chose enten­due vous tra­verse, et Mira avait l’air traversée.

— Il y a un manus­crit, dit-elle.

Irfan émin­çait des oignons. Les larmes cou­laient, et c’é­tait com­mode — les larmes d’oi­gnon sont les seules larmes qui ne demandent aucune explication.

— Un manus­crit trou­vé dans les murs du bun­ga­low, conti­nua Mira. Le pro­fes­seur Tri­ve­di pense que c’est peut-être Premchand.

— Prem­chand, répé­ta Irfan.

Il ne connais­sait pas bien Prem­chand. Il connais­sait le nom, comme tout le monde à Luck­now connais­sait le nom — Prem­chand, le grand écri­vain, le Dickens hin­di, celui qui avait racon­té la vie des pauvres avec une com­pas­sion qui n’é­tait jamais de la pitié. Mais Irfan n’a­vait pas lu Prem­chand. Irfan ne lisait pas beau­coup. Non par manque d’in­tel­li­gence — son intel­li­gence était immense, mais elle pas­sait par d’autres canaux, d’autres sens, d’autres gram­maires — mais par manque de temps, parce qu’un rakab­dar qui cui­sine pour un Nawab n’a pas de temps pour les livres, et aus­si par manque de cette confiance par­ti­cu­lière qui per­met aux gens de milieux modestes de s’as­seoir avec un livre et de se sen­tir légitimes.

— Il est mort en 1936, dit Mira. L’an­née de la construc­tion du bungalow.

— Alors le manus­crit a tou­jours été là.

— Oui. Dans les murs. Depuis le pre­mier jour.

— Comme les épices dans le dum, dit Irfan.

Mira le regar­da. Et ce regard — ce regard qu’elle avait par­fois, ce regard qui ne glis­sait pas sur les choses mais qui s’y enfon­çait, qui creu­sait, qui cher­chait sous la sur­face quelque chose que la sur­face ne mon­trait pas — ce regard s’ar­rê­ta sur Irfan, sur son visage pen­ché sur les oignons, sur ses mains qui émin­caient avec cette régu­la­ri­té hyp­no­tique, et elle dit :

— Irfan. Vous êtes un poète.

Il rit. Pas de gêne — de sur­prise. Per­sonne ne l’a­vait jamais appe­lé poète. Cui­si­nier, oui. Arti­san, oui. Ser­vi­teur, bien sûr. Mais poète — le mot lui allait comme un vête­ment d’emprunt, trop beau pour lui, fait pour quel­qu’un d’autre.

— Les poètes écrivent, dit-il. Moi, je cuisine.

— C’est la même chose.

— Non. Un poème reste. Un plat disparaît.

— Un poème aus­si dis­pa­raît, dit Mira. Il dis­pa­raît dans celui qui le lit. Il est man­gé, digé­ré, trans­for­mé. Et ce qui reste, ce n’est pas le poème — c’est ce que le poème a fait à celui qui l’a lu. C’est exac­te­ment pareil avec vos galouti.

Les oignons étaient émin­cés. Irfan essuya ses yeux avec le dos de la main. Il la regar­da — vrai­ment, pas à la déro­bée, pas par cet angle de vue oblique qui était deve­nu son habi­tude, mais de face, yeux dans les yeux, et ce regard fron­tal, dans cette cui­sine en contre­bas, entre un homme qui tenait un cou­teau et une femme qui tenait une idée, ce regard avait la même den­si­té que le dum au moment où l’on sou­lève le cou­vercle : satu­ré, char­gé, prêt.

— Vous réci­tez des vers le soir, dit-il. Je vous entends.

— Vous écoutez ?

— J’en­tends. La cui­sine entend tout. Les murs sont minces.

— Qu’est-ce que vous enten­dez d’autre ?

La ques­tion était un piège, et ils le savaient tous les deux. « Qu’est-ce que vous enten­dez d’autre » signi­fiait : est-ce que vous enten­dez les ghun­groo ? Est-ce que vous enten­dez mes pas de danse ? Est-ce que vous m’en­ten­dez vivre, la nuit, dans ma chambre de veuve, est-ce que vous m’en­ten­dez refu­ser de mourir ?

— J’en­tends les gre­lots, dit Irfan.

Et c’é­tait fait. La bro­de­rie était visible. Le blanc avait été nom­mé sur le blanc, et main­te­nant ils ne pou­vaient plus pré­tendre ne pas voir, l’un et l’autre, le motif qu’ils étaient en train de des­si­ner — ce motif impos­sible, cet amour blanc sur blanc, cet amour sans cou­leur et sans nom qui n’exis­tait que dans la lumière rasante, quand on pen­chait le tis­su de leur his­toire dans le soleil cou­chant de Luck­now et qu’on le fai­sait jouer entre ses doigts.

— Je danse pour ne pas deve­nir folle, dit Mira.

— Je cui­sine pour la même rai­son, dit Irfan.

Puis ils se turent, et le silence qui s’ins­tal­la entre eux n’é­tait plus le silence du début — ce silence de décou­verte, pru­dent, tâton­nant — mais un silence d’a­près, un silence qui avait tra­ver­sé le feu, un silence de dum ouvert, un silence qui sen­tait le safran et la car­da­mome et le jas­min de Ban­si Lal et le kewra de la pre­mière fois et les cent soixante et une épices des galou­ti, et toutes les bro­de­ries invi­sibles de Noor, et toutes les pages du manus­crit endor­mi dans les murs, et toute la cha­leur de cet été 1947 qui ne vou­lait pas finir.

Dehors, les nou­velles du Pend­jab arrivaient.

Elles arri­vaient par la radio, par les lettres, par les voya­geurs qui pas­saient par Luck­now et qui racon­taient des choses que les gens du bun­ga­low écou­taient avec le même mélange d’hor­reur et d’in­cré­du­li­té qu’on éprouve devant un cau­che­mar fait par quel­qu’un d’autre — réel mais dis­tant, ter­rible mais abs­trait, comme un incen­die qu’on voit par la fenêtre d’un train et qui ne brûle pas notre mai­son. Les trains du Pend­jab arri­vaient char­gés de morts. Les colonnes de réfu­giés s’é­ti­raient sur les routes comme des rivières humaines. Des vil­lages entiers avaient été vidés, brû­lés, effa­cés, et les mots pour décrire ce qui se pas­sait là-bas n’exis­taient pas encore — ils seraient inven­tés plus tard, par les his­to­riens, par les roman­ciers, par ceux dont le métier est de trou­ver des mots pour l’innommable.

Mais à Luck­now, rien.

Luck­now ne brû­lait pas. Luck­now ser­vait du thé. Luck­now bro­dait du blanc sur blanc. Luck­now pré­pa­rait un mariage. Et cette nor­ma­li­té n’é­tait pas de l’in­dif­fé­rence — c’é­tait du dum pukht. C’é­tait une cocotte scel­lée. Tout ce qui devait explo­ser explo­sait en silence, sous le cou­vercle, et le cou­vercle tenait, et il tien­drait peut-être, ou peut-être pas, mais pour l’ins­tant il tenait, et le par­fum qui s’en échap­pait — par les fis­sures, par les inter­stices, par les silences entre les phrases — ce par­fum était à la fois déli­cieux et inquié­tant, comme tout ce qui cuit sans qu’on puisse le voir.

Noor bro­dait dans la cour.

Blanc sur blanc.

Et per­sonne ne savait ce que les mains aveugles écri­vaient dans le tis­su — per­sonne sauf le tis­su lui-même, et le tis­su gar­dait le secret, comme les murs gar­daient le manus­crit, comme la cui­sine gar­dait l’a­mour, comme Luck­now gar­dait tout, dans ses plis, dans ses replis, dans cet art immé­mo­rial de cacher les choses les plus pré­cieuses à l’en­droit exact où tout le monde pou­vait les voir.

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Cha­pitre 8 — Les fissures

L’é­té basculait.

Auré­lien ne savait pas com­ment il le savait, mais il le savait. Quelque chose dans la lumière avait chan­gé — pas beau­coup, pas assez pour qu’on le mesure, mais assez pour qu’on le sente. Les matins étaient un peu moins chauds. Le soir tom­bait un peu plus tôt. Les hor­ten­sias du jar­din, qui avaient été d’un bleu élec­trique la pre­mière semaine, viraient au mauve, comme si quel­qu’un avait ajou­té une goutte de rouge dans le pot de pein­ture. Août avan­çait vers sa fin avec la len­teur impla­cable des choses qu’on ne veut pas voir finir.

Les Del­vaux par­tirent un mar­di. Il y eut une scène la veille au soir — pas une scène publique, mais les murs du Ty Mad étaient minces, et Auré­lien, dans sa chambre, enten­dit des voix mon­tant de la chambre du pre­mier, celle des Belges, une mon­tée en puis­sance de reproches et de jus­ti­fi­ca­tions dont il ne com­prit pas le conte­nu mais dont il com­prit par­fai­te­ment le rythme, parce que c’é­tait un rythme qu’il connais­sait, celui des dis­putes qui ne sont pas de vraies dis­putes mais des répé­ti­tions géné­rales de la sépa­ra­tion. Le len­de­main matin, Del­vaux avait une valise à la main et sa femme avait des lunettes de soleil en plein petit déjeu­ner. Ils par­tirent sans bruit, comme s’ils avaient tou­jours su qu’ils fini­raient par partir.

Leur absence lais­sa un vide dans l’hô­tel — pas un vide de per­sonnes, un vide de bruit. Sans les Del­vaux, le salon était plus calme, les dîners plus silen­cieux. La dame au gros livre rouge mon­ta d’un cran dans la hié­rar­chie invi­sible des clients — elle deve­nait, par défaut, la pré­sence la plus remar­quable, elle et son silence de lec­ture et sa cer­ti­tude d’a­voir enten­du les cloches.

Le Guel­lec, lui, pei­gnait un nou­veau tableau.

Auré­lien le vit le matin, en des­cen­dant au jar­din. Le che­va­let avait été dépla­cé — il n’é­tait plus face à la baie mais face au large, tour­né vers l’ouest, vers l’en­droit où le soleil se cou­chait. Et le tableau n’é­tait pas un tableau de jour. C’é­tait un tableau de nuit.

La baie dans le noir. Le ciel d’un bleu très sombre, presque noir, avec quelques étoiles. L’eau sombre, opaque, sans reflets. Et sous l’eau — Auré­lien se pen­cha, plis­sa les yeux — sous l’eau, des formes. Des rec­tangles, des tri­angles, des lignes droites qui n’a­vaient rien de natu­rel. Des toits. Des murs. Des fenêtres. Et des lumières — minus­cules, à peine visibles, comme des bou­gies vues à tra­vers une vitre d’eau sale.

— C’est quoi ? deman­da Auré­lien, bien qu’il sût.

Le Guel­lec ne se retour­na pas. Il pei­gnait les lumières sous l’eau — des points de jaune dans le noir, si petits que le pin­ceau devait à peine tou­cher la toile.

— C’est Ys, dit-il. Ou ce qu’il en reste dans la tête de ceux qui regardent.

— C’est beau.

— C’est pas beau. C’est vrai. C’est pas la même chose.

Le vieux peintre posa son pin­ceau et regar­da Auré­lien — un de ces regards qui sem­blaient des­cendre sous la sur­face, comme les lumières de son tableau.

— Les choses impor­tantes ne sont pas belles, dit-il. Elles sont vraies. La beau­té, c’est un acci­dent. La véri­té, c’est un travail.

Auré­lien ne com­prit pas tout à fait, mais il enre­gis­tra. Il enre­gis­trait beau­coup de choses, cet été-là, sans les com­prendre — des phrases, des images, des sen­sa­tions — comme si son corps et son esprit fai­saient des pro­vi­sions pour plus tard, sto­ckaient de la nour­ri­ture pour un hiver qu’il ne pou­vait pas encore imaginer.

Le père pro­po­sa une excur­sion. La pointe du Raz.

Ils prirent la voi­ture après le déjeu­ner. La route lon­geait la côte, pas­sait par des vil­lages aux noms impos­sibles — Beu­zec-Cap-Sizun, Gou­lien, Clé­den-Cap-Sizun — et mon­tait vers l’ex­tré­mi­té de la terre. Le père condui­sait len­te­ment, la fenêtre ouverte, la Gitane au coin de la bouche. Auré­lien regar­dait le pay­sage — la lande, les ajoncs d’un jaune violent, les murets de pierre, les vaches qui brou­taient au bord des falaises avec une indif­fé­rence totale pour le vide.

La pointe du Raz était le bout du monde.

Auré­lien le com­prit dès qu’il sor­tit de la voi­ture. Le vent, d’a­bord — un vent qui n’a­vait rien de com­mun avec les petites brises de Tré­boul, un vent qui pous­sait, qui tirait, qui sem­blait venir de toutes les direc­tions en même temps, un vent qui avait tra­ver­sé tout l’At­lan­tique sans ren­con­trer un seul obs­tacle. Puis le bruit — la mer, cent mètres en des­sous, qui fra­cas­sait les rochers avec une vio­lence stu­pé­fiante, une colère de bête, un vacarme conti­nu qui cou­vrait tout. Et le pay­sage — les falaises à pic, les rochers noirs, l’é­cume blanche, et au loin, dans la brume, la sil­houette du phare de la Vieille, posé sur un rocher au milieu du cou­rant, seul.

Le père et le fils mar­chèrent sur le sen­tier qui lon­geait la falaise. Le vent les pous­sait de côté. L’herbe était rase, pla­quée au sol, et les ajoncs étaient taillés par le vent en formes aéro­dy­na­miques, comme les voi­tures de course. Auré­lien s’ap­pro­cha du bord — le père le retint par le bras, le pre­mier contact phy­sique entre eux depuis le début des vacances, et la main du père sur son bras était ferme, chaude, et Auré­lien sen­tit les doigts ser­rer un peu trop fort, comme si le père, en le rete­nant du vide, se rete­nait lui-même de quelque chose.

— Pas trop près, dit le père.

Ils res­tèrent debout côte à côte, face à l’At­lan­tique, face au vent, face à cette immen­si­té qui n’a­vait pas de fin. Le père fumait sa Gitane, le vent empor­tait la fumée avant qu’elle n’ait le temps de se for­mer. Auré­lien regar­dait les vagues explo­ser contre les rochers en gerbes blanches, et il pen­sait que c’é­tait ça, la vraie mer — pas la baie pro­té­gée de Douar­ne­nez, pas la crique de Saint-Jean avec ses flaques tièdes, mais ça, cette force bru­tale, indif­fé­rente, qui cas­sait la pierre depuis des mil­lé­naires et qui conti­nue­rait après que tout le monde serait mort.

— C’est ici que la terre finit, dit le père. Après, c’est l’Amérique.

Il y avait dans sa voix quelque chose d’in­ha­bi­tuel — pas de l’é­mo­tion, le père ne fai­sait pas d’é­mo­tion, mais une gra­vi­té, une solen­ni­té presque, comme s’il avait conscience de dire quelque chose d’im­por­tant, pas sur la géo­gra­phie mais sur autre chose, sur le fait d’être là, debout au bout du monde, avec son fils.

Puis, sur le che­min du retour, dans la voi­ture qui redes­cen­dait vers Douar­ne­nez à tra­vers la lande, le père dit :

— Ta mère et moi, on s’est mariés trop jeunes.

Auré­lien ne répon­dit pas. Il regar­dait la route.

— On n’a pas su, dit le père. C’est pas une ques­tion de faute. On n’a pas su. C’est tout.

Le père ne regar­dait pas Auré­lien. Il regar­dait la route, les mains sur le volant, la Gitane éteinte entre les lèvres. Sa voix était plate, sans affect, la voix d’un homme qui dit des choses qu’il a tour­nées long­temps dans sa tête avant de les sortir.

— Je vou­drais pas que tu penses que c’est de ta faute. Les enfants pensent tou­jours que c’est de leur faute. C’est pas de ta faute.

— Je sais, dit Aurélien.

Mais il ne savait pas. Ou plu­tôt, il savait avec sa tête et ne savait pas avec le reste — avec le ventre, avec le cœur, avec cette par­tie de lui qui se réveillait la nuit en pen­sant que s’il avait été dif­fé­rent, s’il avait été mieux, s’il avait fait quelque chose ou n’a­vait pas fait quelque chose, ses parents seraient encore ensemble et il ne serait pas dans une voi­ture sur une route bre­tonne à écou­ter son père dire des choses qui fai­saient mal sans faire mal.

Le silence revint. Mais c’é­tait un silence après les mots, pas un silence à la place des mots, et c’est une dif­fé­rence immense.

De retour à l’hô­tel, Auré­lien cher­cha Nol­wenn. Elle n’é­tait pas à la crique. Elle n’é­tait pas dans la rue. Il la cher­cha jus­qu’au soir sans la trou­ver. Au dîner, il deman­da à Mme Ker­meur si la fille de la femme qui fai­sait le ménage — il ne connais­sait pas le nom de la mère de Nol­wenn — était venue aujourd’­hui. Mme Ker­meur le regar­da avec son sou­rire à mi-che­min et dit :

— Nol­wenn ? Elle a ses affaires. Elle va et elle vient.

Auré­lien ne deman­da pas quelles affaires. Il mon­ta se cou­cher avec un sen­ti­ment nou­veau — pas de l’in­quié­tude, pas de la colère, quelque chose entre les deux, un sen­ti­ment qui res­sem­blait à ce qu’on éprouve quand on découvre qu’une per­sonne qu’on pen­sait connaître a une vie entière dont on ne sait rien.

Il regar­da par la fenêtre. L’île Tris­tan, le phare, le noir. Il atten­dit la lumière. Elle ne vint pas.

Cha­pitre 9 — La nuit

Il atten­dit trois jours.

Trois jours pen­dant les­quels Nol­wenn ne se mon­tra pas, la lumière sur l’île ne se mon­tra pas, et Auré­lien vécut les heures du Ty Mad dans un état de sus­pen­sion — pré­sent mais pas là, atten­tif mais ailleurs, comme ces radios mal réglées qui captent deux sta­tions à la fois. Il alla à la crique, s’as­sit sur le rocher de Nol­wenn, atten­dit. Il lut L’En­fant de la haute mer pour la troi­sième fois. Il regar­da Le Guel­lec peindre — le tableau de nuit avan­çait, les lumières sous l’eau deve­naient plus nom­breuses, plus pré­cises, et Auré­lien avait l’im­pres­sion que la ville d’Ys pre­nait forme sur la toile comme une pho­to­gra­phie dans un bain de révé­la­teur, len­te­ment, irré­vo­ca­ble­ment. Il man­gea du pois­son avec le père, but du Coca, écou­ta la pluie quand elle revint une après-midi, pas long­temps. Il fit tout ce qu’il devait faire. Mais il pen­sait à l’île.

Le qua­trième soir, il déci­da d’y aller.

Il ne prit pas la déci­sion — la déci­sion se prit en lui, comme un fruit qui tombe quand il est mûr. Il était allon­gé dans le noir, les yeux ouverts, à écou­ter l’hô­tel s’en­dor­mir. Le der­nier bruit fut celui du père qui mon­tait l’es­ca­lier — un pas lourd, un peu lent, le pas d’un homme qui a bu un whis­ky de trop avec Le Guel­lec — et la porte de sa chambre qui se fer­mait, au bout du cou­loir. Puis le silence. Le silence du Ty Mad la nuit, qui n’é­tait pas un vrai silence mais un tis­su de petits bruits — le par­quet, la mer, le vent dans le jar­din, une chouette quelque part dans les arbres.

Auré­lien se leva. Il s’ha­billa dans le noir — jean, tee-shirt, les ten­nis qu’il avait appor­tées pour les jours de pluie. Il prit la lampe de poche du père — emprun­tée en douce dans le tiroir de la cui­sine, le pre­mier soir, quand il avait com­pris qu’il aurait besoin d’une lampe — et la mit dans sa poche sans l’al­lu­mer. Il ouvrit la porte de sa chambre. Le cou­loir était noir. Il avan­ça à tâtons, les doigts sur le mur, le par­quet cra­quant sous ses pas avec une inso­lence de com­plice. L’es­ca­lier. Il le des­cen­dit en posant les pieds sur les bords des marches, là où le bois était le plus solide et le moins bruyant — un truc qu’il avait appris dans un livre, ou dans un film, il ne savait plus.

Le rez-de-chaus­sée. Le hall, avec l’o­deur de cire et le tic-tac de la pen­dule. La porte vitrée du jar­din. Elle n’é­tait pas fer­mée à clé — per­sonne ne fer­mait à clé au Ty Mad, comme si l’hô­tel était au-des­sus de ces pré­cau­tions, comme si rien de mau­vais ne pou­vait arri­ver dans ses murs. Auré­lien pous­sa la porte. L’air de la nuit l’en­ve­lop­pa — tiède, salé, avec cette dou­ceur d’août qui res­sem­blait à une main posée sur le visage.

Le jar­din dans le noir était un autre jar­din. Les formes fami­lières — les mas­sifs, le figuier, le banc — étaient deve­nues des sil­houettes étranges, des pré­sences immo­biles et guet­tantes. Le che­va­let de Le Guel­lec était une ombre maigre au bout de l’al­lée. Auré­lien tra­ver­sa le jar­din, enjam­ba le muret de pierre, et des­cen­dit vers la crique par le sen­tier qu’il connais­sait main­te­nant par cœur — ou qu’il croyait connaître, parce que la nuit chan­geait tout, les dis­tances, les pentes, les bruits, et ce qui était un sen­tier facile en plein jour deve­nait un par­cours d’obs­tacles dans le noir.

La cha­pelle Saint-Jean appa­rut à sa droite, tra­pue, noire, le cal­vaire devant comme un gar­dien de pierre. Auré­lien lon­gea le mur sans la tou­cher — il avait peur des églises la nuit, une peur qu’il ne s’ex­pli­quait pas et qu’il n’au­rait avouée à per­sonne. Le sen­tier des­cen­dait. Les rochers de la crique, lui­sants de lune. Et au-delà, le pas­sage vers l’île.

La marée était basse. Il le savait — il avait regar­dé les horaires affi­chés dans le hall de l’hô­tel, un tableau manus­crit que Mme Ker­meur met­tait à jour chaque jour avec une pré­ci­sion d’hor­lo­ger. Marée basse à vingt-trois heures qua­rante. Il était minuit pas­sé. Il avait une heure, peut-être une heure et demie, avant que l’eau ne com­mence à remonter.

Il s’en­ga­gea sur le passage.

La nuit trans­for­mait la tra­ver­sée en quelque chose d’hal­lu­ci­né. Le sable mouillé brillait sous la lune comme du métal. Les flaques étaient des miroirs noirs dans les­quels les étoiles trem­blaient. Les rochers avaient des formes de bêtes — des tor­tues, des chiens, des visages. L’eau rési­duelle, aux che­villes, était froide — une froi­deur de nuit qui n’a­vait rien à voir avec celle du jour, une froi­deur qui mon­tait dans les os. Auré­lien avan­çait en allu­mant la lampe de poche par inter­mit­tence — trois secondes de lumière, dix secondes de noir, trois secondes de lumière — pour éco­no­mi­ser les piles et pour ne pas être vu, bien qu’il n’y eût per­sonne pour le voir, per­sonne sauf la lune et les oiseaux de mer qui dor­maient quelque part dans les rochers.

L’île sur­git devant lui. Plus noire que la nuit, plus dense, une masse végé­tale et miné­rale qui sen­tait la terre mouillée et le pin. Il grim­pa sur les pre­miers rochers, quit­ta le sable, et posa le pied sur l’île Tristan.

Le silence, ici, était dif­fé­rent. Plus épais. Plus ancien. Le bruit de la mer était étouf­fé par la végé­ta­tion, rem­pla­cé par d’autres sons — le cra­que­ment des branches, le frois­se­ment des feuilles, le gron­de­ment sourd du res­sac sur la côte sud, là où les rochers tom­baient droit dans l’eau. Et des bruits d’a­ni­maux — un oiseau qui s’en­vo­lait, un frois­se­ment dans les buis­sons, quelque chose qui cou­rait sur le sol.

Auré­lien prit le sen­tier qu’il avait sui­vi avec Nol­wenn. Il mon­tait dans le noir, les mains devant lui pour écar­ter les branches, la lampe de poche éteinte. Les ruines de la conser­ve­rie, à gauche — les murs comme des dents cas­sées contre le ciel. Le phare, plus loin, sa sil­houette blanche dans le noir. Et le sen­tier qui des­cen­dait vers la côte sud, vers le mur de lierre, vers la pièce.

Il vit la lumière avant d’ar­ri­ver. Un halo jaune, trem­blant, qui fil­trait à tra­vers le lierre — la même lumière qu’il avait vue de sa fenêtre, nuit après nuit, la même lueur de bou­gie dans la même pièce cachée. Quel­qu’un était là.

Auré­lien s’ar­rê­ta à dix mètres du mur. Son cœur bat­tait si fort qu’il était sûr qu’on pou­vait l’en­tendre de l’autre côté du lierre. Il s’ap­pro­cha. Écar­ta les feuilles. Se pen­cha vers l’ouverture.

L’homme était assis par terre, le dos contre le mur, une bou­gie allu­mée à côté de lui. Il lisait. Le cahier d’é­co­lier — le même qu’Au­ré­lien avait vu la der­nière fois, la cou­ver­ture car­ton­née, les pages écrites au sty­lo bleu. L’homme n’é­tait pas vieux — trente ans, peut-être un peu moins, avec une barbe de plu­sieurs jours, des che­veux en désordre, un pull marin troué aux coudes. Il avait le visage de quel­qu’un qui ne dort pas assez et qui ne mange pas assez mais qui n’est pas mal­heu­reux — ou qui a trou­vé une forme de mal­heur qui lui convient, qui le nour­rit au lieu de le détruire.

Auré­lien bou­gea. Une branche cra­qua sous son pied. L’homme leva les yeux.

Il n’eut pas peur. C’est ce qui frap­pa Auré­lien — l’ab­sence de peur dans les yeux de l’homme, comme si la visite d’un gar­çon de douze ans au milieu de la nuit sur une île déserte était une chose nor­male, une chose qui devait arri­ver. L’homme refer­ma le cahier et regar­da Auré­lien à tra­vers l’ou­ver­ture dans le mur.

— T’es le gamin de l’hô­tel, dit-il.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui, dit Aurélien.

— Nol­wenn m’a par­lé de toi.

Auré­lien entra dans la pièce. Il dut se bais­ser pour pas­ser l’ou­ver­ture, et quand il se redres­sa, la lumière de la bou­gie lui mon­ta au visage et l’homme le regar­da — un regard long, calme, un regard qui ne jugeait pas.

— Tu devrais pas être là, dit l’homme. C’est dan­ge­reux, la nuit, le passage.

— Je sais.

— Tu devrais rentrer.

— Pas encore.

L’homme sou­rit. Un sou­rire fati­gué, un sou­rire de quel­qu’un qui recon­naît dans un autre quelque chose qu’il a été.

— Assieds-toi, dit-il.

Auré­lien s’as­sit sur la pierre en face. La bou­gie trem­blait entre eux. L’ombre de l’homme mon­tait sur le mur der­rière lui, immense, déformée.

— T’as vu la lumière depuis l’hô­tel, dit l’homme.

— Oui. Depuis le pre­mier soir.

— Et t’as vou­lu savoir.

— Oui.

L’homme hocha la tête. Il prit la bou­gie, la tint devant lui, la regar­da comme s’il la voyait pour la pre­mière fois.

— Les bou­gies, c’est pas dis­cret, dit-il. Mais j’aime pas le noir. Pas la nuit. Le jour, ça va. La nuit, il me faut de la lumière.

— Pour­quoi vous vivez ici ?

L’homme repo­sa la bou­gie. Il regar­da Auré­lien, et dans ce regard il y avait quelque chose de fami­lier — la même chose que dans le regard du père quand il avait par­lé du divorce dans la voi­ture, la même recherche de mots justes, la même peur de dire trop ou pas assez.

— Il y a des gens, dit l’homme, qui ont besoin de dis­pa­raître un moment pour se retrou­ver. Tu com­prends ça ?

— Non, dit Auré­lien honnêtement.

— Non. T’as douze ans. Tu com­pren­dras plus tard. Ou pas. Peut-être que t’au­ras pas besoin.

L’homme se leva, alla jus­qu’à l’ou­ver­ture, regar­da dehors. La nuit, le vent dans les arbres, la mer au loin.

— L’île, c’est un bon endroit pour dis­pa­raître, dit-il sans se retour­ner. C’est assez loin pour qu’on vous oublie et assez près pour qu’on puisse reve­nir. C’est une dis­tance par­faite. Deux cents mètres. Le pas­sage qui existe et qui n’existe pas, selon les heures. Tu com­prends ? C’est pas une fuite. C’est un temps mort.

Il se retourna.

— Nol­wenn m’ap­porte à man­ger. Elle dit rien à ma mère. Enfin, ma mère sait — les mères savent tou­jours — mais elle fait sem­blant de pas savoir, et Nol­wenn fait sem­blant que c’est un secret, et moi je fais sem­blant d’être invi­sible. On est une famille de gens qui font sem­blant, et ça marche pas trop mal.

Il rit — un rire bref, sans joie, mais pas amer non plus. Un rire de constat.

— Faut que tu rentres, dit-il. La marée va tourner.

Auré­lien se leva. Il ne savait pas quoi dire. Il ne savait pas s’il devait poser d’autres ques­tions ou si ce qu’il avait reçu était déjà trop. Il regar­da le cahier sur le sol.

— Vous écri­vez quoi ?

L’homme bais­sa les yeux vers le cahier.

— Des lettres. À des gens à qui j’en­voie pas les lettres. C’est une habi­tude idiote.

— C’est pas idiot, dit Auré­lien, sans savoir pour­quoi il disait ça.

L’homme le regar­da une der­nière fois. Puis il dit :

— Allez. File.

Auré­lien sor­tit. La nuit le reprit. Le sen­tier, les arbres, le phare blanc dans le noir. Il redes­cen­dit vers le pas­sage. La marée n’a­vait pas encore tour­né mais le sable sem­blait plus mouillé, les flaques plus larges. Il tra­ver­sa vite, sans cou­rir, les dents ser­rées, la lampe de poche allu­mée cette fois — tant pis pour la dis­cré­tion. L’eau aux che­villes. Le sable mou. Les rochers glis­sants. Et enfin la crique, les rochers fami­liers, le sen­tier qui remon­tait vers le Ty Mad.

Le jar­din. La porte vitrée — tou­jours ouverte. Le hall. L’es­ca­lier. Le cou­loir. Sa chambre.

Il refer­ma la porte, ôta ses ten­nis trem­pées, se cou­cha tout habillé. Il trem­blait — de froid, de fatigue, de quelque chose d’autre qu’il ne pou­vait pas nom­mer. La bou­gie de l’homme brû­lait encore der­rière ses pau­pières. Les mots de l’homme — « dis­pa­raître pour se retrou­ver » — tour­naient dans sa tête comme une comp­tine dont on ne com­prend pas le sens.

Dans le cou­loir, aucun bruit. Le père dor­mait. Ou ne dor­mait pas — mais ne dit rien.

Cha­pitre 10 — Le départ

Les der­niers jours eurent la tex­ture des choses qui finissent — plus denses, plus lentes, comme si le temps, sachant qu’il lui res­tait peu, déci­dait de peser davan­tage sur chaque heure.

Auré­lien les vécut dans un état de luci­di­té qu’il ne se connais­sait pas. Il voyait tout. Les choses qu’il avait vues sans les voir les pre­miers jours — la façon dont la lumière entrait dans la salle du petit déjeu­ner le matin, le bruit exact du gra­vier sous les pieds dans l’al­lée, la forme du nuage qui sta­tion­nait chaque après-midi au-des­sus de l’île Tris­tan comme un cha­peau posé de tra­vers — tout cela lui appa­rais­sait main­te­nant avec une net­te­té presque dou­lou­reuse, comme si ses yeux avaient été net­toyés pen­dant la nuit et qu’il décou­vrait le monde en haute définition.

Le père aus­si avait chan­gé. Quelque chose s’é­tait ouvert dans les der­niers jours — pas grand-chose, une fis­sure, un inter­stice — mais assez pour qu’Au­ré­lien le per­çoive. Le père par­lait plus. Pas beau­coup plus, mais autre­ment. Il posait des ques­tions qui n’é­taient pas des ques­tions de poli­tesse — « À quoi tu penses ? », dit-il un matin, et Auré­lien faillit répondre la véri­té. Le père riait aux blagues de Le Guel­lec. Le père com­man­da un deuxième koui­gn-amann. Le père, un soir, pro­po­sa une par­tie de cartes — ils jouèrent à la bataille, le jeu le plus bête du monde, et le père trou­va ça drôle, et Auré­lien trou­va ça drôle que le père trouve ça drôle, et ce double rire — le père qui rit et le fils qui rit du père qui rit — fut peut-être le moment le plus heu­reux des vacances, bien qu’il ne durât que quelques secondes et qu’au­cun des deux ne le sût sur le moment.

Deux jours avant le départ, Le Guel­lec appe­la Auré­lien dans le jardin.

Le vieux peintre avait fini son tableau de nuit. La toile était posée sur le che­va­let, encore humide par endroits, et Auré­lien la regar­da lon­gue­ment. La baie noc­turne, le ciel sombre, l’eau opaque. Et des­sous, les toits, les murs, les fenêtres de la ville englou­tie — Ys, ren­due visible par le pin­ceau du vieux, Ys avec ses lumières qui brillaient sous la sur­face comme des étoiles noyées. C’é­tait le plus beau tableau qu’Au­ré­lien avait vu de sa vie, mais il n’a­vait vu que très peu de tableaux, et ce juge­ment ne valait pas grand-chose. Ce qui valait quelque chose, c’é­tait l’é­mo­tion — ce ser­re­ment dans la gorge, cette impres­sion de voir une véri­té qu’on ne peut pas dire avec des mots et qui n’existe que dans la pein­ture, dans la musique, dans les silences entre les gens.

— Tiens, dit Le Guellec.

Il lui ten­dit quelque chose — pas le tableau, un des­sin. Un petit des­sin au crayon, sur une feuille de car­net, qui repré­sen­tait la baie vue du jar­din du Ty Mad. L’île Tris­tan au milieu, le phare, les falaises, et au pre­mier plan, un coin du jar­din avec le figuier et le muret de pierre. C’é­tait simple, rapide, tra­cé en quelques lignes, mais chaque ligne était juste — chaque ligne disait exac­te­ment ce qu’elle devait dire et rien de plus.

— C’est pour toi, dit Le Guel­lec. Pour que tu te rappelles.

Auré­lien prit le des­sin. Le papier était doux, un peu gre­nu, avec l’o­deur du crayon.

— Mer­ci, dit-il.

— Reviens, dit le vieux peintre. Pas l’an pro­chain, pas dans cinq ans. Reviens quand tu sau­ras pour­quoi tu reviens.

Auré­lien ne com­prit pas, mais il hocha la tête, et Le Guel­lec se retour­na vers son che­va­let, et ce fut la fin de leur conver­sa­tion, la der­nière, comme toutes celles d’a­vant — ni com­men­cée ni finie, juste passée.

La veille du départ, Nol­wenn réapparut.

Elle était à la crique, bien sûr, sur le rocher plat, les pieds dans l’eau. Auré­lien s’as­sit à côté d’elle — pas à trois mètres comme le pre­mier jour, à côté, presque épaule contre épaule — et pen­dant un moment ils ne dirent rien. La baie brillait sous le soleil d’août, un soleil qui com­men­çait à des­cendre, à prendre cette teinte cui­vrée des fins de sai­son. L’île Tris­tan flot­tait au milieu.

— C’est ton frère, dit Aurélien.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Il savait — il savait depuis la nuit sur l’île, depuis que l’homme avait dit « Nol­wenn m’ap­porte à man­ger » et « ma mère sait ». Nol­wenn ne nia pas. Elle regar­da ses pieds dans l’eau.

— Yann, dit-elle. Il a vingt-huit ans. Il était dans la marine mar­chande. Il a tout quit­té au prin­temps. Il est reve­nu ici, mais il vou­lait pas ren­trer à la mai­son. Il vou­lait pas… être quelque part de défi­ni. L’île, c’é­tait sa solution.

— Depuis com­bien de temps ?

— Depuis mai. Quatre mois.

Quatre mois sur une île, avec des bou­gies et des boîtes de sar­dines et un cahier de lettres qu’il n’en­voyait pas. Auré­lien essaya d’i­ma­gi­ner — quatre mois seul, avec le bruit de la mer et le vent et le pas­sage qui appa­raît et dis­pa­raît deux fois par jour, comme un bat­te­ment de cœur. Quatre mois à dis­pa­raître pour se retrouver.

— Il va res­ter ? deman­da Aurélien.

Nol­wenn haus­sa les épaules. Le geste avait quelque chose de las, quelque chose qui disait qu’elle avait posé la ques­tion elle-même beau­coup de fois et qu’elle n’a­vait jamais eu de réponse.

— L’hi­ver, il pour­ra pas, dit-elle. Les tem­pêtes. Le pas­sage est impra­ti­cable pen­dant des semaines. Et le froid. Il fau­dra bien qu’il rentre.

Elle se tut. Puis :

— C’est quel­qu’un de bien. C’est juste… il avait besoin de temps. Les gens ont besoin de temps, des fois.

Auré­lien pen­sa au père. Au père dans sa chambre au bout du cou­loir, au père avec ses polars et ses Gitanes et ses silences, au père qui avait dit « on n’a pas su » dans la voi­ture, au père qui avait peur quand son fils ren­trait trem­pé de la marée. Le père aus­si avait besoin de temps. Ces quinze jours au Ty Mad étaient son île à lui — un endroit à deux cents mètres de la vie nor­male, assez loin pour souf­fler, assez près pour revenir.

Ils se levèrent. Mar­chèrent sur le sen­tier côtier, celui qui lon­geait les falaises vers les Sables Blancs. Le sen­tier était étroit, ils mar­chaient l’un der­rière l’autre, Nol­wenn devant, et Auré­lien regar­dait ses che­veux noirs, sa nuque brune, ses épaules sous le tee-shirt trop grand, et il savait qu’il ne la rever­rait pas — pas demain, pas l’an pro­chain, peut-être jamais — et cette cer­ti­tude avait un goût qu’il ne connais­sait pas, un goût qui n’é­tait pas celui de la tris­tesse mais celui de quelque chose de plus vaste, quelque chose qui conte­nait la tris­tesse mais qui la dépas­sait, comme la baie contient la crique mais ne se réduit pas à elle.

Au retour, devant l’hô­tel, Nol­wenn s’arrêta.

— Bonne route, dit-elle.

— Mer­ci. Pour… tout.

Elle eut un geste de la main — rapide, impré­cis, un geste qui balayait le remer­cie­ment et l’é­té et les rochers et l’île et le secret et tout ce qu’ils avaient par­ta­gé sans le nom­mer. Puis elle tour­na dans la rue et dis­pa­rut, comme chaque fois, et Auré­lien res­ta sur le trot­toir avec le sel sur les lèvres et le muscle incon­nu dans la poi­trine qui se contrac­tait une der­nière fois.

*     *     *

Le der­nier matin.

Auré­lien se réveilla tôt. La lumière entrait par la fenêtre — la même lumière que le pre­mier jour, mais dif­fé­rente, parce qu’il était dif­fé­rent. Il regar­da la chambre : le lit en fer for­gé, le par­quet, le bureau avec le des­sin de Le Guel­lec et les livres de la mère. Il avait fini L’En­fant de la haute mer. Il avait fini le Club des Cinq. Il n’a­vait pas ouvert le Tin­tin. Il prit le livre de Super­vielle, le tour­na dans ses mains, le mit dans sa valise.

Il des­cen­dit. Le petit déjeu­ner. Les confi­tures, le beurre en motte, le pain. Le père était là, rasé de frais, un peu ner­veux — la ner­vo­si­té du départ, des valises, de la route. Mme Ker­meur leur ser­vit le café et le cho­co­lat avec des gestes plus lents que d’ha­bi­tude, comme si elle aus­si vou­lait ralen­tir le temps.

— Vous revien­drez, dit-elle au père. La mai­son se sou­vien­dra de vous.

Le père sou­rit — un de ses rares sou­rires vrais — et dit qu’il espé­rait bien.

Ils mon­tèrent cher­cher les valises. Auré­lien fit le tour de sa chambre une der­nière fois. Véri­fia les tiroirs, le des­sous du lit, l’ar­moire. Tout était vide. Il ouvrit la fenêtre une der­nière fois. La baie était là — immense, calme, d’un bleu de por­ce­laine sous le soleil du matin. L’île Tris­tan flot­tait au milieu. Le phare brillait. Quelque part là-bas, dans une pièce der­rière un mur de lierre, un homme lisait peut-être un cahier de lettres qu’il n’en­ver­rait jamais.

Auré­lien fer­ma la fenêtre.

En bas, Le Guel­lec était dans le jar­din, devant un che­va­let vide. Il avait déjà com­men­cé un nou­veau tableau — ou il allait le com­men­cer, ou il atten­dait que la lumière lui dise quoi peindre. Il leva la main quand Auré­lien passa.

— Dalc’h mad, dit-il.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Tiens bon. C’est ce que disent les marins d’i­ci quand ça souffle.

— Dalc’h mad, répé­ta Aurélien.

Le vieux peintre sou­rit et reprit ses pinceaux.

La dame au gros livre rouge était dans le hall, sa valise à la main. Elle par­tait aus­si. Elle fit un signe de tête à Auré­lien — le pre­mier signe qu’elle lui adres­sait en deux semaines — et dit :

— Tu les enten­dras, un jour. Les cloches. Si tu écoutes bien.

Puis elle sortit.

Le père char­gea les valises dans la Renault 25. Le coffre se refer­ma avec un bruit sourd. Mme Ker­meur était sur le pas de la porte, les bras croi­sés, avec son sou­rire à mi-che­min. Le couple anglais la rejoi­gnit, fit un petit geste de la main. Tout le monde se disait au revoir sans que per­sonne ne dise au revoir, parce qu’au Ty Mad on ne disait pas au revoir, on par­tait et on reve­nait, et entre les deux il y avait la baie, et la baie ne disait au revoir à personne.

Auré­lien mon­ta dans la voi­ture. Le père mit le contact. La Renault démar­ra. La rue Saint-Jean. Le virage. Le der­nier virage, celui où l’on voyait encore le jar­din, le toit d’ar­doise, le haut de la cha­pelle. Auré­lien se retourna.

L’hô­tel disparut.

La route remon­tait vers Quim­per, vers l’au­to­route, vers Paris. Le père condui­sait. Le silence était reve­nu — le silence de la voi­ture, le silence de la route — mais c’é­tait un silence dif­fé­rent de celui de l’al­ler. Pas un silence de gêne, pas un silence vide. Un silence habi­té. Un silence qui conte­nait quinze jours de pois­son grillé et de beurre salé et de par­quet qui craque et de lumière sur l’île et de crique à marée basse et de vent au bout du monde et de mots dits dans une voi­ture entre un père et un fils qui ne savent pas encore que ces mots sont les plus impor­tants qu’ils échan­ge­ront de toute leur vie.

Le père allu­ma la radio. France Inter. Une chan­son qu’Au­ré­lien ne connais­sait pas, une chan­son en fran­çais, une voix d’homme qui chan­tait quelque chose sur la mer. Le père ne chan­gea pas de sta­tion. Auré­lien le lais­sa faire.

Au bout d’un moment, quelque part après Quim­per, sur la natio­nale qui filait vers Lorient, le père dit :

— C’é­tait bien, hein ?

Auré­lien regar­da par la vitre. Les talus, les hor­ten­sias, les pan­neaux en bre­ton. La Bre­tagne qui défi­lait en sens inverse, qui se rem­bo­bi­nait comme un film.

— C’é­tait bien, dit-il.

Et dans la voi­ture qui rou­lait vers Paris, dans le silence qui sui­vit, quelque chose tint bon.

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Dalc’h mad — Troi­sième partie

Dalc’h mad — Deuxième partie

Dalc’h mad

Dalc’h mad

Deuxième par­tie

Cha­pitre 4 — Le peintre

Her­vé Le Guel­lec ne par­lait pas aux gens. Il par­lait à la baie, et si quel­qu’un se trou­vait entre les deux, il l’in­cluait dans la conver­sa­tion par politesse.

C’est du moins ce qu’Au­ré­lien crut com­prendre le qua­trième jour, quand il s’as­sit pour de bon dans l’herbe du jar­din, à trois mètres du che­va­let, et que le vieux peintre com­men­ça à dire des choses — pas à lui, pas à per­sonne en par­ti­cu­lier, à la lumière peut-être, ou au pin­ceau, ou à la toile qui n’é­tait pas encore ter­mi­née et qui ne le serait peut-être jamais.

— Le pro­blème avec cette baie, disait Le Guel­lec en posant du gris sur du gris, c’est qu’elle ne reste pas tran­quille. Tu la peins verte, elle devient bleue. Tu la peins bleue, elle vire au mauve. C’est une men­teuse. La plus belle men­teuse du monde.

Auré­lien ne dit rien. Il avait appris, avec le père, que le silence est par­fois la meilleure façon de gar­der quel­qu’un. Si vous posez une ques­tion, l’a­dulte se rap­pelle que vous êtes un enfant et il sim­pli­fie, il cen­sure, il tra­duit. Si vous vous tai­sez, il oublie que vous êtes là et il dit les vraies choses.

Le Guel­lec pei­gnait avec des gestes qui sem­blaient lents mais qui étaient, Auré­lien le com­prit peu à peu, d’une pré­ci­sion presque chi­rur­gi­cale. Chaque touche de pin­ceau était un choix — pas un hasard, pas un auto­ma­tisme, un choix. La cou­leur, la pres­sion, l’angle, la direc­tion. Le vieil homme tra­vaillait debout, mal­gré son dos voû­té, et ne s’as­seyait jamais. Il por­tait un pan­ta­lon de velours taché de pein­ture, une che­mise à car­reaux dont les manches étaient retrous­sées jus­qu’aux coudes, et le cha­peau de paille qui ne le quit­tait pas, même quand le ciel était couvert.

— Je viens ici depuis 1952, dit Le Guel­lec à la baie. Trente-trois ans. Chaque été. Et chaque été, la lumière est dif­fé­rente. Tu crois la connaître, et puis un matin elle fait quelque chose que tu n’as jamais vu — un reflet, une ombre, un truc entre les nuages — et tu com­prends que tu ne la connaî­tras jamais. C’est pour ça qu’on reste.

Il trem­pa son pin­ceau dans un pot de téré­ben­thine, l’es­suya sur un chif­fon, chan­gea de cou­leur. Du gris au vert. Le vert était un vert qu’Au­ré­lien n’a­vait pas de mot pour décrire — un vert entre la mousse et le bronze, un vert sous-marin.

— Il y avait un homme qui venait ici, il y a très long­temps, reprit Le Guel­lec. Un petit homme avec des lunettes rondes et un béret. Drôle comme pas per­mis. Il fai­sait des gouaches sur les rochers, des aqua­relles sur les nappes des res­tau­rants, des des­sins sur n’im­porte quoi. Il racon­tait des blagues, il chan­tait, il inven­tait des mots. Les gens l’a­do­raient. Il avait des amis célèbres — des peintres, des poètes, des gens de Paris. Et ils venaient ici, à Tré­boul, parce qu’il y était. Un petit bon­homme qui atti­rait les génies.

Auré­lien savait de qui il par­lait. Il avait vu la gouache dans le salon — l’homme au béret devant le calvaire.

— Max Jacob, dit-il.

Le Guel­lec se retour­na pour la pre­mière fois. Il regar­da Auré­lien comme s’il le voyait vrai­ment — pas un enfant dans le jar­din, une personne.

— Mme Ker­meur t’a raconté ?

— Un peu.

— Elle raconte bien. Mais pas tout.

Le Guel­lec posa son pin­ceau. Il s’es­suya les mains sur son pan­ta­lon, sor­tit de la poche de sa che­mise un paquet de Gau­loises et en allu­ma une avec un bri­quet en argent. La fumée mon­ta droit dans l’air immo­bile d’août.

— Jacob ame­nait ses amis ici. Picas­so est venu. Tu sais qui est Picasso ?

— Oui, dit Auré­lien, légè­re­ment vexé.

— Picas­so venait et il man­geait des sar­dines grillées au port. Il pei­gnait un peu, mais sur­tout il man­geait. Il avait un appé­tit ter­rible. Derain venait aus­si. Derain se bai­gnait nu à la crique, ce qui scan­da­li­sait les pêcheurs. Les pêcheurs avaient vu toutes les mers du monde mais un peintre à poil dans leur crique, ça, ils ne l’a­vaient jamais vu.

Le Guel­lec sou­rit — un sou­rire qui tira les rides de son visage comme un rideau qu’on ouvre.

— Et puis il y avait un Anglais. Chris­to­pher Wood. Jeune, beau, maigre, avec des yeux de quel­qu’un qui ne dort pas assez. Il pei­gnait des bateaux et des mai­sons et des ciels. Des choses simples, mais avec quelque chose d’é­trange dedans, comme si les murs étaient un peu tor­dus et le ciel un peu trop bleu. Il est venu ici en 29, avec Jacob. Ils pei­gnaient ensemble, côte à côte, devant la baie. L’un avec son béret, l’autre avec ses mains qui tremblaient.

— Pour­quoi elles tremblaient ?

— Parce qu’il se dro­guait. L’o­pium. Et parce qu’il allait mou­rir. Il est mort l’an­née sui­vante, à vingt-neuf ans. Sous un train, en Angle­terre. On n’a jamais su si c’é­tait un acci­dent ou s’il avait sauté.

Le Guel­lec dit ça sans pathos, sans tris­tesse visible — avec la même pré­ci­sion qu’il met­tait dans ses coups de pin­ceau. Un fait. Un mort de plus dans la longue liste des morts de la pein­ture. Auré­lien ne savait pas quoi en faire. Un homme de vingt-neuf ans qui se jette sous un train, ça n’ap­par­te­nait à aucune caté­go­rie de son expé­rience — c’é­tait trop loin et trop près en même temps, trop ter­rible et trop abstrait.

— Et Jacob ? demanda-t-il.

Le Guel­lec tira sur sa Gau­loise. La fumée s’ef­fi­lo­cha dans la lumière d’août.

— Jacob a été arrê­té par les Alle­mands en février 1944. À Saint-Benoît-sur-Loire, où il vivait dans un monas­tère. Il était juif. Conver­ti au catho­li­cisme, mais juif quand même pour les Alle­mands. Ils l’ont envoyé à Dran­cy. Il y est mort en mars. Une pneu­mo­nie, dans le camp. Il avait soixante-sept ans.

Le silence qui sui­vit n’é­tait pas un silence de gêne. C’é­tait un silence de poids — quelque chose de lourd qui se posait entre eux, dans le jar­din du Ty Mad, sous le soleil d’août, au milieu des hor­ten­sias et du chant des oiseaux. Auré­lien pen­sa au petit homme drôle et mal­heu­reux dont avait par­lé Mme Ker­meur. Un homme qui fai­sait des gouaches sur les nappes et qui est mort dans un camp. Les deux choses ne tenaient pas ensemble, et c’est exac­te­ment pour ça qu’elles étaient vraies.

— Tu sais ce que c’est, Dran­cy ? deman­da Le Guellec.

— Non.

— Demande à ton père.

Le peintre reprit ses pin­ceaux. La conver­sa­tion était finie — ou plu­tôt elle n’a­vait jamais com­men­cé, elle avait sim­ple­ment eu lieu, comme un grain qui passe et qui laisse tout mouillé. Auré­lien se leva, les jambes engour­dies, et remon­ta vers l’hôtel.

Le père lisait au salon. Le même Man­chette. Il leva les yeux quand Auré­lien entra.

— Ça va ?

— Oui. Papa, c’est quoi Drancy ?

Le père posa son livre. Len­te­ment, comme on pose quelque chose de fra­gile. Il regar­da Auré­lien, et dans ce regard il y avait quelque chose qu’Au­ré­lien ne lui connais­sait pas — une gra­vi­té, une atten­tion entière, comme si la ques­tion méri­tait tout le sérieux du monde.

— Dran­cy, c’é­tait un camp. Pen­dant la guerre. Les Alle­mands y enfer­maient les Juifs avant de les envoyer dans d’autres camps, en Pologne, en Alle­magne. Des camps où on les tuait.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’ils étaient juifs.

— Mais pourquoi ?

Le père ne répon­dit pas tout de suite. Il y avait dans son silence quelque chose de dif­fé­rent des silences habi­tuels — pas une absence de mots, mais une recherche de mots, un effort pour trou­ver les bons, ceux qui ne mentent pas et qui ne blessent pas trop.

— Parce que des hommes avaient déci­dé que les Juifs n’é­taient pas des êtres humains, dit-il fina­le­ment. Et qu’as­sez de gens les ont crus, ou les ont lais­sés faire, pour que ça arrive.

Auré­lien res­ta debout devant le fau­teuil du père. La lumière du salon tom­bait en oblique sur le tapis, sur les livres, sur le visage de Patrick qui avait cet air qu’il avait rare­ment — pré­sent, com­plè­te­ment pré­sent, pas der­rière le jour­nal ou le polar ou la Gitane, là.

— Le vieux mon­sieur qui peint dans le jar­din m’a racon­té, dit Auré­lien. Pour Max Jacob. Le poète qui venait ici.

Le père hocha la tête.

— Je sais. Le Guel­lec m’en a par­lé aus­si, hier soir. C’est pour ça que j’ai choi­si cet hôtel, en par­tie. J’a­vais lu quelque chose là-dessus.

C’é­tait la pre­mière fois que le père disait pour­quoi il avait choi­si le Ty Mad. Auré­lien enre­gis­tra l’in­for­ma­tion sans la com­men­ter — le père avait lu quelque chose, le père avait choi­si un endroit pour une rai­son, le père était quel­qu’un qui fai­sait des choses pour des rai­sons. C’é­tait un savoir nou­veau, et il avait la saveur sur­pre­nante des choses qu’on découvre sur les gens qu’on croit connaître.

Ce soir-là, au dîner, ils par­lèrent. Pas beau­coup — le père n’é­tait pas un homme qui parle beau­coup — mais plus que d’ha­bi­tude. Le père racon­ta qu’il était venu en Bre­tagne quand il avait l’âge d’Au­ré­lien, avec ses propres parents, à Béno­det, et que la mer l’a­vait ter­ri­fié parce qu’elle n’a­vait pas de fond visible, pas de bord, pas de limite. Auré­lien dit que la mer ici ne lui fai­sait pas peur, sauf la marée, parce que la marée était quelque chose d’in­vi­sible et de puis­sant qui pou­vait vous pié­ger sans pré­ve­nir. Le père dit oui, la marée, c’est exac­te­ment ça, c’est le temps qui se manifeste.

Après le dîner, le père et Le Guel­lec burent leur whis­ky au salon. Auré­lien mon­ta mais ne se cou­cha pas. Il s’as­sit dans l’es­ca­lier, entre le pre­mier et le deuxième étage, là où le bois était usé par des décen­nies de pas, et il écouta.

Les voix mon­taient par la cage d’es­ca­lier, défor­mées par l’a­cous­tique du bois, et Auré­lien n’en­ten­dait pas tout, mais il enten­dait des frag­ments — le nom de Jacob qui reve­nait, et puis d’autres noms, Tan­guy, Hugo, Bre­ton, des noms qui étaient peut-être des noms de famille ou peut-être des noms de lieux, il ne savait pas. Le Guel­lec racon­tait, et le père écou­tait, et dans ce duo-là il y avait une har­mo­nie qu’Au­ré­lien ne retrou­vait nulle part ailleurs — le vieux peintre qui avait besoin de racon­ter et l’homme divor­cé qui avait besoin d’é­cou­ter, et l’un nour­ris­sait l’autre comme la marée nour­rit la crique.

À un moment, Le Guel­lec dit :

— Vous savez ce qu’il y a sous cette baie ?

Et le père dit non, et Le Guel­lec com­men­ça à par­ler d’une ville, une ville englou­tie, et sa voix chan­gea — elle devint plus basse, plus lente, comme s’il des­cen­dait lui-même sous l’eau en par­lant. Auré­lien se pen­cha en avant, les coudes sur les genoux, et écou­ta l’his­toire de la ville d’Ys mon­ter dans l’es­ca­lier du Ty Mad, por­tée par la voix d’un vieil homme et l’o­deur du whis­ky, un soir d’août 1985.

Cha­pitre 5 — Douarnenez

Le père déci­da que ce jour-là serait un jour de sortie.

Il l’an­non­ça au petit déjeu­ner, devant les confi­tures et le beurre en motte, avec une déter­mi­na­tion qui tra­his­sait la pré­pa­ra­tion — il avait dû y pen­ser la veille, peut-être pen­dant le whis­ky avec Le Guel­lec, ou dans sa chambre avant de s’en­dor­mir, cher­chant quelque chose à pro­po­ser, quelque chose qui res­sem­ble­rait à ce que font les pères avec leurs fils quand tout va bien. Demain, on va à Douarnenez.

Ils prirent la voi­ture. Cinq minutes de route — Tré­boul et Douar­ne­nez se tou­chaient, s’in­ter­pé­né­traient, et la fron­tière entre les deux n’exis­tait que pour les habi­tants, qui savaient exac­te­ment où l’un finis­sait et l’autre com­men­çait, comme on sait où finit son jar­din et où com­mence celui du voisin.

Le père se gara près du port du Ros­meur. Auré­lien sor­tit de la voi­ture et l’o­deur le frap­pa comme un mur — pas une odeur, une pré­sence olfac­tive, un pay­sage de nez. Le pois­son, d’a­bord, par­tout, un relent puis­sant de marée, de coquillage, de chair marine qui n’é­tait ni agréable ni désa­gréable mais qui était là, incon­tour­nable, fon­da­men­tale. Des­sous, le gou­dron chaud des quais. Le gasoil des bateaux. Et quelque chose de plus doux, de plus insi­dieux, qui venait de quelque part en retrait — une odeur de cuis­son, de conserve, de sar­dine en train de deve­nir quelque chose d’autre.

— Les conser­ve­ries, dit le père. Ça fonc­tionne encore. La plus ancienne du monde est ici.

Le port du Ros­meur était beau de cette beau­té qui n’es­saie pas — les façades colo­rées le long du quai, orange, bleu, jaune, vert d’eau, comme si quel­qu’un avait secoué une boîte de crayons sur les mai­sons. Des bateaux de pêche étaient amar­rés le long des pon­tons, des cha­lu­tiers bleus et blancs avec des noms écrits à la proue en lettres grasses : Ar Mor Braz, Penn Sar­din II, Notre-Dame de Tré­boul. Des filets séchaient sur les quais, les mouettes tour­naient en criant, et des hommes en cirés fai­saient des choses que les hommes en cirés font au bord des bateaux — des choses avec des cordes, des caisses, des gestes effi­caces et pré­cis qu’Au­ré­lien regar­dait avec l’ad­mi­ra­tion qu’on a pour ce qu’on ne com­prend pas.

— Penn Sar­din, dit le père. C’est le sur­nom des gens d’i­ci. Tête de sar­dine. À cause de la coiffe que por­taient les femmes, autrefois.

Ils lon­gèrent le quai. Le père mar­chait len­te­ment, les mains dans les poches, et regar­dait les bateaux, les mai­sons, les gens, avec une atten­tion qu’Au­ré­lien ne lui connais­sait pas — ou qu’il n’a­vait pas remar­quée avant. Le père regar­dait les choses. À Paris, il ne regar­dait rien — il allait d’un point à un autre, le métro, le bureau, le super­mar­ché, l’ap­par­te­ment, sans lever les yeux. Ici, il regar­dait. Et quand il regar­dait, il deve­nait quel­qu’un d’autre — quel­qu’un de plus ouvert, de plus large, comme s’il avait de la place en lui pour accueillir ce qu’il voyait.

— Tu vois l’ar­chi­tec­ture ? dit-il en mon­trant une mai­son au bout du quai. C’est du gra­nit local. Les joints sont faits avec du mor­tier de chaux et de sable de mer. Ça tient depuis deux cents ans.

Le père était ingé­nieur. Des struc­tures, des ponts, des choses en béton. Il ne par­lait jamais de son tra­vail à la mai­son — à la mai­son d’a­vant, celle de la mère — mais ici, devant ces murs de pierre qui tenaient debout depuis deux siècles, quelque chose se déblo­quait. Il par­lait des toits d’ar­doise, des lucarnes, de la façon dont les mai­sons étaient orien­tées pour se pro­té­ger du vent d’ouest. Il par­lait des bateaux aus­si — de la coque, de la quille, du rap­port entre la forme et la fonc­tion. Auré­lien écou­tait. Ce n’é­tait pas pas­sion­nant en soi, mais c’é­tait le père qui par­lait, et le père qui parle est tou­jours pas­sion­nant quand on a douze ans et qu’il ne parle pas souvent.

Ils mar­chèrent vers le Port-Rhu. Le port-musée, avec ses grands bateaux à quai, ses mâts qui se balan­çaient. Le père vou­lut entrer — Auré­lien dit d’ac­cord. À l’in­té­rieur, des coques retour­nées, des voiles pliées, des maquettes dans des vitrines. Le père s’ar­rê­tait devant chaque pan­neau, lisait, com­men­tait. Auré­lien traî­nait der­rière. Dans une salle, il y avait un bateau de sau­ve­tage — un canot orange, avec des rames et un gou­ver­nail — et un pan­neau qui racon­tait des nau­frages. Des bateaux per­dus dans la baie, des équi­pages dis­pa­rus, des corps retrou­vés ou pas retrou­vés. Auré­lien lut les noms, les dates, et pen­sa aux tombes du cime­tière marin qui regar­daient la mer.

Dehors, le soleil d’août tapait sur les quais. Le père pro­po­sa une crê­pe­rie. Ils en trou­vèrent une dans une rue der­rière le port — petite, sombre, avec des tables en bois et des nappes à car­reaux et une femme en coiffe qui fai­sait les galettes sur une plaque ronde en fonte. Le père com­man­da une com­plète (jam­bon, œuf, fro­mage) et une bolée de cidre. Auré­lien prit une galette au beurre sucre et un Coca dans une bou­teille en verre.

La galette était cra­quante sur les bords, molle au centre, avec le beurre fon­du et le sucre qui fai­saient une croûte dorée. Le cidre du père sen­tait la pomme et l’al­cool et quelque chose de brut qu’Au­ré­lien asso­cie­rait plus tard au mot ter­roir. La femme à la coiffe tour­na la galette sui­vante avec un râteau en bois, un geste si rapide et si pré­cis que la galette fit un tour com­plet en l’air avant de retom­ber sur la plaque.

Le père man­geait sa com­plète avec ses doigts, en arra­chant des mor­ceaux, sans cou­teau ni four­chette. Auré­lien le regar­da et com­prit que le père était content. Pas heu­reux — le bon­heur était un mot trop grand pour Patrick Bal­san, un mot qui ne ren­trait pas dans sa bouche — mais content. Satis­fait d’être là, dans cette crê­pe­rie de Douar­ne­nez, avec son fils, à man­ger des galettes et boire du cidre un mar­di d’août 1985. C’é­tait peu et c’é­tait beaucoup.

— Après, dit le père en s’es­suyant les mains sur la nappe à car­reaux, on va ache­ter du kouign-amann.

— C’est quoi ?

— Un gâteau. Le gâteau de Douar­ne­nez. Tu vas voir.

La bou­lan­ge­rie était dans une autre rue, étroite, pen­tue, avec des mai­sons qui se pen­chaient les unes vers les autres comme pour se racon­ter des secrets. Le père entra, res­sor­tit avec un paquet qui pesait lourd dans la main et qui sen­tait le beurre, le sucre, et quelque chose de presque brû­lé. Ils s’as­sirent sur un banc face au port et le père ouvrit le paquet. Le koui­gn-amann res­sem­blait à un disque de pâte dorée, feuille­tée, lui­sante de beurre cara­mé­li­sé. Le père cou­pa un mor­ceau. Auré­lien mor­dit dedans.

C’é­tait chaud, gras, sucré, salé — tout en même temps. Le beurre fon­du cou­lait entre les feuillets de pâte, le cara­mel cra­quait sous les dents, et le sel reve­nait à la fin comme un rap­pel, comme un écho de la mer qui était par­tout ici, même dans les gâteaux.

— C’est bon, dit Aurélien.

— C’est le meilleur truc du monde, dit le père.

Ils man­gèrent le koui­gn-amann sur le banc, en silence, face aux bateaux et aux mouettes, et ce silence-là était le pre­mier bon silence des vacances — pas un silence de gêne, pas un silence d’ha­bi­tude, un silence de gens qui par­tagent quelque chose et qui n’ont pas besoin de le dire.

Dans la voi­ture, sur le che­min du retour, Auré­lien pen­sa à Max Jacob et à Dran­cy et à la ques­tion qu’il n’a­vait pas posée au père — pas la bonne ques­tion, en tout cas, pas la vraie. Il avait deman­dé « c’est quoi, Dran­cy ? » et le père avait répon­du. Mais la vraie ques­tion était : com­ment est-ce qu’on peut être un petit homme drôle qui fait des gouaches sur les nappes et mou­rir dans un camp ? Com­ment est-ce que les deux tiennent ensemble ? Et la réponse, Auré­lien le sen­tait confu­sé­ment, c’est que jus­te­ment elles ne tiennent pas, et que c’est ça le monde — des choses qui ne tiennent pas ensemble et qui arrivent quand même, les galettes et les camps, le beurre salé et la mort, le rire et le train de Chris­to­pher Wood.

— Papa ?

— Oui ?

— C’est quoi, Drancy ?

Le père tour­na la tête, surpris.

— Je t’ai déjà répon­du, non ?

— Oui. Mais je veux dire… le camp, il est encore là ?

— Les bâti­ments, oui. C’est des immeubles main­te­nant. Des gens y habitent.

— Des gens habitent là-dedans ?

— Oui.

— C’est pas bizarre ?

Le père réflé­chit. La voi­ture des­cen­dait vers Tré­boul, les virages, les hortensias.

— Si, dit-il. C’est bizarre. Mais c’est comme ça. Les endroits conti­nuent d’exis­ter après ce qui s’y est pas­sé. Les murs ne savent pas.

Auré­lien regar­da par la vitre. La baie appa­rut — immense, grise et dorée, avec le soleil qui des­cen­dait et l’île Tris­tan qui flot­tait au milieu.

— Est-ce que la baie sait ? demanda-t-il.

Le père ne com­prit pas la ques­tion, ou fit semblant.

— Sait quoi ?

— Pour la ville. La ville sous l’eau. Ys.

Le père sourit.

— C’est une légende, Aurélien.

— Je sais. Mais est-ce que la baie sait ?

Le père ne répon­dit pas. Il se gara devant l’hô­tel, cou­pa le moteur. Le silence revint — mais c’é­tait un silence dif­fé­rent de celui du pre­mier jour. Plus doux. Plus habité.

— Allez, dit le père. On va se débar­bouiller avant le dîner.

Auré­lien des­cen­dit de voi­ture. Il regar­da la baie une der­nière fois. Le soleil posait sur l’eau des plaques d’or qui bou­geaient len­te­ment, comme si quelque chose en des­sous les poussait.

Cha­pitre 6 — Ys

La pluie arri­va le sixième jour.

Pas une pluie de pas­sage, pas une averse d’é­té qui tra­verse et qui laisse le ciel lavé — une pluie bre­tonne, obs­ti­née, grise, qui s’ins­tal­lait sur la baie comme un rideau qu’on tire et qui disait clai­re­ment : aujourd’­hui, vous n’i­rez nulle part. L’hô­tel se refer­ma sur lui-même. Les fenêtres embuées trans­for­maient la baie en une aqua­relle floue, l’île Tris­tan avait dis­pa­ru dans la brume, et le jar­din, avec ses hor­ten­sias bat­tus et ses chaises longues trem­pées, res­sem­blait au pont d’un navire dans la tempête.

Auré­lien des­cen­dit au salon. Tout le monde était là — ou presque. Le père dans un fau­teuil avec un nou­veau polar (il avait fini le Man­chette et atta­qué un Sime­non, iro­ni­que­ment le même que la dame de l’autre fau­teuil, un Mai­gret dont Auré­lien ne retint pas le titre). Les Del­vaux, côte à côte sur le cana­pé, lui avec un maga­zine, elle avec un verre de quelque chose de blanc, bien qu’il ne fût que onze heures du matin. Le couple anglais, dans un coin, silen­cieux comme tou­jours, avec une grille de mots croi­sés du Times entre eux. La dame au Sime­non — mais jus­te­ment, plus au Sime­non, elle était pas­sée à un gros livre à cou­ver­ture rouge dont le titre était en anglais. Et Le Guel­lec, qui ne pei­gnait pas, pour une fois, et qui était assis près de la fenêtre avec un verre de whis­ky et l’air de quel­qu’un qui regarde la pluie avec recon­nais­sance, comme un jour de congé.

L’hô­tel, les jours de pluie, deve­nait un autre endroit. Plus petit, plus chaud, plus dense. Les murs se rap­pro­chaient. Les bruits s’am­pli­fiaient — le cra­que­ment du par­quet, le tic-tac de la pen­dule du salon, le cli­que­tis de la pluie sur les vitres, et ce gron­de­ment sourd et conti­nu de la mer en des­sous, qui mon­tait par le sol comme une basse conti­nue. Les odeurs aus­si se concen­traient — la cire, le feu de bois (Mme Ker­meur avait allu­mé la che­mi­née, en plein août, et per­sonne ne trou­va ça absurde), le café, et quelque chose de plus ancien, une odeur de mai­son qui a vécu, une odeur de sou­ve­nirs impré­gnés dans la pierre.

Auré­lien prit un livre dans la biblio­thèque — un Jules Verne, Vingt mille lieues sous les mers, qu’il avait déjà lu mais qu’il relut avec un plai­sir dif­fé­rent, ici, au bord de la vraie mer, à quelques mètres d’une vraie baie sous laquelle une vraie légende disait qu’une ville dor­mait. Il lut dans le fau­teuil, les jambes repliées, pen­dant que la pluie fai­sait son tra­vail de pluie et que le temps s’é­ti­rait comme un élastique.

À midi, le déjeu­ner fut une soupe de pois­son — épaisse, oran­gée, avec des croû­tons et de la rouille et du gruyère râpé qu’on posait sur les croû­tons et qu’on lais­sait fondre dans la soupe. Le père man­gea deux assiettes. Auré­lien aus­si. La soupe avait un goût de pro­fon­deur — de fond marin, de choses long­temps cuites, de patience. Mme Ker­meur dit que c’é­tait la recette de sa mère, qui la tenait de sa mère, et qu’elle ne la don­ne­rait à personne.

L’a­près-midi s’é­ti­ra. La pluie ne ces­sait pas. Auré­lien finit le Jules Verne, erra dans les cou­loirs, mon­ta dans sa chambre, redes­cen­dit. Le père dor­mait dans son fau­teuil, le Sime­non ouvert sur la poi­trine, et Auré­lien le regar­da dor­mir un moment — le visage relâ­ché du père, plus jeune dans le som­meil, les rides moins pro­fondes, la bouche entrou­verte, un air de gar­çon qu’on ne lui voyait jamais éveillé. Auré­lien se deman­da à quoi res­sem­blait le père quand il avait douze ans. Est-ce qu’il lisait des Jules Verne ? Est-ce qu’il avait peur de la marée ? Est-ce qu’il y avait une fille aux pieds nus sur les rochers ?

Vers cinq heures, Mme Ker­meur appor­ta le thé et les palets bre­tons, et quelque chose se pro­dui­sit. Per­sonne ne l’a­vait déci­dé, per­sonne ne l’a­vait annon­cé, mais les gens du salon com­men­cèrent à par­ler. Pas entre eux — à tra­vers le salon, comme si la pluie avait dis­sous les cloi­sons invi­sibles qui d’ha­bi­tude séparent les clients d’un hôtel. Del­vaux dit quelque chose sur la météo, sa femme rit, le père leva les yeux de son Sime­non, et Le Guel­lec, du fond de son fau­teuil, dit :

— La pluie, ici, c’est pas un pro­blème. C’est un état du monde.

Quel­qu’un rit. Mme Ker­meur posa le pla­teau et res­ta, debout près de la che­mi­née, les bras croi­sés, avec l’air de quel­qu’un qui sait que quelque chose va arri­ver — pas un évé­ne­ment, une ambiance, une de ces heures sus­pen­dues où les gens qui ne se connaissent pas se parlent comme s’ils se connais­saient depuis toujours.

— Vous connais­sez la légende ? dit Le Guellec.

Il ne dit pas laquelle. Il n’a­vait pas besoin. Ici, la légende, c’é­tait tou­jours la même.

— Ah, dit Del­vaux en se pen­chant en avant. La ville sous la mer. Com­ment elle s’ap­pelle, déjà ?

— Ys, dit Mme Kermeur.

Elle le pro­non­ça d’une cer­taine façon — pas comme un nom, comme un son. Un son qui des­cen­dait, qui s’en­fon­çait, qui avait la forme de quelque chose qu’on perd.

— Il y a très long­temps, commença-t-elle.

Et elle raconta.

Le roi Grad­lon, sou­ve­rain de Cor­nouaille, et sa fille Dahut, la plus belle, la plus orgueilleuse, la plus impru­dente. La ville d’Ys, construite au fond de la baie, en des­sous du niveau de la mer, pro­té­gée par une digue immense dont le roi por­tait la clé autour du cou. Une ville somp­tueuse — des palais, des jar­dins, de la musique, des fêtes qui ne finis­saient jamais. Dahut y régnait en maî­tresse, atti­rant les hommes, les navires, les richesses du monde. Mais Dahut était insa­tiable. Elle vou­lait plus — plus de beau­té, plus de pou­voir, plus de tout. Et une nuit, un étran­ger est venu. Un homme en rouge, dont per­sonne ne connais­sait le nom, et Dahut est tom­bée amou­reuse — ou ce qui res­semble à l’a­mour quand l’a­mour est une forme de des­truc­tion. Et l’é­tran­ger a dit : donne-moi la clé. Et Dahut, pen­dant que le roi dor­mait, a pris la clé autour de son cou, et elle l’a donnée.

Mme Ker­meur par­lait avec une voix dif­fé­rente de sa voix de tous les jours — plus basse, plus lente, avec des silences entre les phrases comme des marches d’es­ca­lier. Auré­lien, assis par terre devant la che­mi­née, les bras autour des genoux, ne res­pi­rait plus.

L’é­tran­ger a ouvert les vannes. La mer est entrée. D’a­bord un filet, puis un fleuve, puis un mur d’eau noire. Le roi Grad­lon s’est réveillé. Il a enfour­ché son che­val et il a fui, avec Dahut accro­chée der­rière lui, et la mer les pour­sui­vait, et les mai­sons tom­baient, et les gens criaient, et la musique jouait encore dans les palais tan­dis que l’eau mon­tait. Et saint Gué­no­lé, le moine, est appa­ru sur le che­min et il a dit au roi : lâche-la. Lâche ta fille. C’est elle qui a cau­sé tout ça. Et Grad­lon a lâché. Et Dahut est tom­bée dans la mer, et la mer s’est refer­mée sur elle, et Ys a disparu.

Mme Ker­meur se tut. La pluie bat­tait les vitres. Le feu cra­quait dans la cheminée.

— On dit que par temps calme, quand la baie est par­fai­te­ment plate, on peut entendre les cloches d’Ys son­ner sous l’eau, ajouta-t-elle.

— Je les ai enten­dues, dit la dame au gros livre rouge.

Tout le monde se tour­na vers elle. C’é­tait la pre­mière fois qu’elle par­lait en public — d’ha­bi­tude elle lisait, man­geait, mon­tait dans sa chambre, et c’é­tait tout. Elle avait un visage angu­leux, des yeux clairs, et un air de cer­ti­tude qui ne cher­chait pas à convaincre.

— L’an­née der­nière, dit-elle. Je me pro­me­nais sur le sen­tier côtier, du côté des Sables Blancs. Il n’y avait pas de vent. La baie était comme un miroir. Et j’ai enten­du un son — pas un son nor­mal, quelque chose de très loin et de très pro­fond, comme une cloche sous une couverture.

Del­vaux sou­rit — un sou­rire poli, un sou­rire de Bruxel­lois qui ne croit pas aux légendes mais qui trouve char­mant qu’on y croie. Sa femme prit une gor­gée de vin blanc. Le couple anglais échan­gea un regard. Le père d’Au­ré­lien ne sou­rit pas. Le Guel­lec non plus.

— Les vieux marins d’i­ci le savent, dit Mme Ker­meur. Il y a des jours où la baie fait un bruit qu’elle ne fait pas d’ha­bi­tude. On peut appe­ler ça les cloches, ou la houle, ou le vent dans les grottes sous-marines. Les noms changent. Le bruit, non.

Le soir tom­ba. La pluie conti­nuait. Le dîner fut tar­dif, arro­sé, un peu plus bruyant que d’ha­bi­tude — la jour­née enfer­mée avait créé quelque chose entre les clients, une cama­ra­de­rie de cir­cons­tance, une inti­mi­té de nau­fra­gés. Le père but plus que d’ha­bi­tude, rit à une blague de Del­vaux, dis­cu­ta avec l’An­glais de quelque chose qui res­sem­blait à du cri­cket. Le Guel­lec ouvrit une bou­teille de lam­big — un alcool de pomme bre­ton qui sen­tait le feu et le ver­ger — et en pro­po­sa à tout le monde.

Auré­lien mon­ta se cou­cher à dix heures. L’hô­tel bruis­sait en des­sous de lui — les voix, les rires, le tin­te­ment des verres. Il se mit en pyja­ma, se bros­sa les dents. Alla à la fenêtre.

La pluie avait ces­sé. Comme ça, d’un coup, entre deux res­pi­ra­tions. La baie était là, sous un ciel lavé, avec des étoiles qui sor­taient une à une, et la lune qui décou­pait l’île Tris­tan en ombre chinoise.

Auré­lien attendit.

Cinq minutes. Dix. Le phare cli­gno­tait. La mer fai­sait son bruit. Et puis la lumière. Là, sur l’île, du côté sud, der­rière les arbres — une lueur faible, trem­blante, comme une bou­gie der­rière une vitre sale. Elle appa­rut, bou­gea, s’im­mo­bi­li­sa, puis bou­gea de nou­veau, comme si quel­qu’un mar­chait d’une pièce à l’autre dans une mai­son invisible.

Auré­lien la regar­da long­temps. Il ne pen­sait plus aux cloches d’Ys, ni à Dahut, ni au roi Grad­lon. Il pen­sait à quel­qu’un — une per­sonne réelle, en chair et en os, qui vivait sur cette île la nuit, seule, avec une bou­gie. Qui était-ce ? Pour­quoi ? Qu’est-ce qu’on fai­sait, seul sur une île la nuit, quand tout le monde dormait ?

Il pen­sa à Nol­wenn. Nol­wenn qui connais­sait chaque crique, chaque marée. Nol­wenn qui allait seule sur l’île Tris­tan. Est-ce qu’elle savait ?

La lumière s’é­tei­gnit. L’île rede­vint une ombre par­mi les ombres. Auré­lien res­ta à la fenêtre encore un moment, les mains sur le rebord, à écou­ter la mer et les der­niers bruits de l’hô­tel en des­sous — un rire, une porte, un pas dans l’es­ca­lier, le père qui mon­tait se cou­cher, qui pas­sait devant sa porte, qui hési­tait peut-être, qui continuait.

Le par­quet cra­qua. Puis plus rien.

Cha­pitre 7 — L’île

Il la trou­va à la crique le len­de­main matin.

Le soleil était reve­nu, plus fort après la pluie, et la baie avait cette clar­té presque irréelle qu’elle pre­nait quand l’air était lavé — chaque détail net, chaque arête de rocher décou­pée, l’île Tris­tan si proche qu’on aurait dit qu’on pou­vait la tou­cher en ten­dant le bras. Nol­wenn était assise à sa place habi­tuelle, sur le rocher plat, les pieds dans l’eau. Elle ne s’é­tait pas mon­trée depuis deux jours. Auré­lien avait guet­té — dans la rue, sur le sen­tier, à la crique — sans la voir, et il avait fini par se deman­der si elle exis­tait vrai­ment ou si elle était une des choses que cet endroit fai­sait appa­raître et dis­pa­raître à sa guise.

— Nol­wenn.

Elle leva les yeux. Il ne savait pas com­ment dire ce qu’il vou­lait dire. Il ne savait même pas exac­te­ment ce qu’il vou­lait dire. Il vou­lait lui par­ler de la lumière sur l’île. Il vou­lait lui deman­der si elle savait. Il vou­lait aller là-bas.

— Tu peux m’emmener sur l’île ? dit-il.

Nol­wenn le regar­da un long moment, et dans ce regard il y avait quelque chose qu’Au­ré­lien ne sut pas déchif­frer — pas de la sur­prise, pas de la réti­cence, plu­tôt une éva­lua­tion, comme si elle mesu­rait quelque chose en lui, sa capa­ci­té à com­prendre ou sa capa­ci­té à se taire.

— La marée est basse à qua­torze heures, dit-elle. Tu me retrouves ici à moins le quart.

Elle se leva et dis­pa­rut, comme d’ha­bi­tude, par le sen­tier dans les ajoncs.

Auré­lien pas­sa la mati­née dans un état d’ex­ci­ta­tion qu’il n’a­vait pas connu depuis long­temps — depuis quand ? Depuis les matins de Noël, peut-être, ou les veilles de départ en vacances du temps d’a­vant, quand les vacances étaient encore une chose fami­liale, entière, non divi­sée. Il lut sans lire, man­gea sans goû­ter, répon­dit au père par auto­ma­tisme. Le père ne remar­qua rien, ou fit sem­blant — il avait cette capa­ci­té des adultes dis­traits de ne pas voir ce qui se passe juste sous leurs yeux, ou de le voir et de choi­sir de ne pas inter­ve­nir, ce qui est peut-être la même chose.

À treize heures qua­rante-cinq, Auré­lien était à la crique. Nol­wenn arri­va deux minutes plus tard, avec un sac à dos sur l’é­paule. Elle ne dit pas ce qu’il y avait dedans. Elle ne dit rien. Elle regar­da la mer, regar­da l’île, regar­da le sable mouillé qui appa­rais­sait entre les rochers.

— On y va.

La tra­ver­sée se fai­sait à pied — c’est ce qu’Au­ré­lien savait mais n’a­vait pas encore éprou­vé. À marée basse, un pas­sage de sable et de rochers reliait la terre à l’île, un che­min natu­rel que la mer recou­vrait deux fois par jour et qui n’exis­tait que pen­dant une fenêtre de deux heures, peut-être trois. Nol­wenn mar­chait devant, les pieds nus sur le sable mouillé, entre les flaques et les algues. Auré­lien sui­vait en san­dales, les pieds trem­pés au pre­mier pas, le cœur bat­tant. Le pas­sage n’é­tait pas droit — il zig­za­guait entre les rochers, contour­nait des trous d’eau sombre, fran­chis­sait des arêtes de pierre cou­vertes de moules tran­chantes. Par endroits, l’eau venait encore aux che­villes, tiède, avec des cou­rants minus­cules qui tiraient le sable sous les pieds.

L’île appro­chait. Vue de près, elle n’a­vait rien de l’a­ni­mal endor­mi qu’Au­ré­lien voyait de sa fenêtre. C’é­tait un lieu — un vrai lieu, avec de la terre, des arbres, des murs. La végé­ta­tion com­men­çait dès le rivage : des ajoncs, des fou­gères, des buis­sons de tama­ris bat­tus par le vent. Plus haut, des arbres — des pins tor­dus, un figuier, et quelque chose qui res­sem­blait à un ver­ger aban­don­né. Le sol était inégal, cou­vert de mousse et de lichen. Ça sen­tait la terre humide, le varech, et quelque chose de plus doux — les fleurs sau­vages qui pous­saient dans les creux.

— Par là, dit Nolwenn.

Elle prit un sen­tier qui mon­tait entre les ajoncs. Auré­lien la sui­vit. Ils pas­sèrent devant les ruines de ce qui avait été une conser­ve­rie — des murs de pierre noir­cis, un toit effon­dré, des cuves rouillées qui avaient conte­nu de la sar­dine un siècle plus tôt. Plus loin, le phare — blanc, tra­pu, avec sa lan­terne éteinte en plein jour. Et encore plus loin, au som­met de l’île, la maison.

La mai­son Riche­pin. Auré­lien avait enten­du ce nom sans savoir ce qu’il dési­gnait. C’é­tait une bâtisse de pierre, plus grande qu’il ne s’y atten­dait, avec un pavillon d’angle à grandes baies vitrées et un jar­din clos de murs. Les volets étaient fer­més. La porte était fer­mée. L’en­droit avait l’air inha­bi­té — mais inha­bi­té depuis peu, comme si quel­qu’un était par­ti la veille avec l’in­ten­tion de revenir.

— C’é­tait la mai­son d’un poète, dit Nol­wenn. Enfin, du fils d’un poète. Sa femme était actrice. Ils rece­vaient des gens de Paris.

Elle dit ça comme on parle d’une espèce dis­pa­rue — avec une curio­si­té dis­tante, sans nostalgie.

Ils contour­nèrent la mai­son. Der­rière, un che­min des­cen­dait vers la côte sud de l’île, la côte qu’on ne voyait pas depuis Tré­boul, la côte qui don­nait sur le large. La végé­ta­tion était plus dense ici — des ronces, du lierre, des arbres dont les branches for­maient une voûte au-des­sus du sen­tier. Nol­wenn s’ar­rê­ta devant un pan de mur cou­vert de lierre, un reste de for­ti­fi­ca­tion ou de bâti­ment agri­cole, impos­sible à dire.

— C’est là, dit-elle.

Elle écar­ta le lierre. Der­rière, une ouver­ture — pas une porte, un trou dans le mur, assez large pour pas­ser en se bais­sant. Nol­wenn entra. Auré­lien hési­ta une seconde, puis la suivit.

La pièce à l’in­té­rieur était petite, basse, avec des murs de pierre brute et un sol de terre bat­tue. La lumière entrait par des fis­sures dans le mur et par un trou dans le pla­fond qui devait avoir été une fenêtre autre­fois. Et il y avait des choses. Des choses qui n’au­raient pas dû être là — un sac de cou­chage bleu marine, rou­lé dans un coin, un réchaud de cam­ping, des boîtes de conserve (des sar­dines, et l’i­ro­nie de la chose, des sar­dines sur l’île qui avait eu sa propre conser­ve­rie, ne lui échap­pa pas plus tard, quand il y repen­sa, mais sur le moment il ne vit que les boîtes). Un bidon d’eau. Un sac en toile avec des vête­ments. Et des livres — une pile de livres de poche, posés sur une pierre plate qui ser­vait d’é­ta­gère. Et des bou­gies. Trois bou­gies à moi­tié consu­mées, fichées dans des bou­teilles vides, avec des sta­lac­tites de cire séchée le long du verre.

Les bou­gies. La lumière.

— Quel­qu’un vit ici, dit Aurélien.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Nol­wenn ne répon­dit pas. Elle posa son sac à dos par terre — il enten­dit un bruit de métal et de verre — et s’as­sit sur une pierre. Elle le regarda.

— Tu dois pas en parler.

— Qui c’est ?

— Tu dois pas en par­ler. Ni à ton père, ni à per­sonne de l’hô­tel. À personne.

— D’ac­cord. Mais qui c’est ?

Nol­wenn regar­dait ses mains. Ses mains brunes de fille qui vit dehors, avec des ongles cou­pés court et une cica­trice au pouce gauche. Elle ne répon­dait pas. Auré­lien com­prit qu’il n’ob­tien­drait rien de plus — pas main­te­nant, pas ici, dans cette pièce qui sen­tait la pierre et la bou­gie et la vie clandestine.

Il regar­da les livres. Il s’ac­crou­pit, pen­cha la tête pour lire les titres. Kerouac, Sur la route. Ste­ven­son, L’Île au tré­sor. Cor­to Mal­tese, La Bal­lade de la mer salée. Un recueil de poèmes dont le nom de l’au­teur était Georges Per­ros. Et un cahier — un cahier d’é­co­lier, à cou­ver­ture car­ton­née, avec des pages écrites au sty­lo bleu, une écri­ture ser­rée, pen­chée, qu’Au­ré­lien ne put pas lire dans la pénombre.

— Faut qu’on rentre, dit Nol­wenn en se levant. La marée.

Ils sor­tirent. L’air du dehors, après l’obs­cu­ri­té de la pièce, fut un choc — la lumière, le vent, le bruit de la mer, tout d’un coup. Ils redes­cen­dirent vers le pas­sage. L’eau avait déjà com­men­cé à mon­ter — les flaques se rejoi­gnaient, le sable dis­pa­rais­sait sous une pel­li­cule brillante. Nol­wenn accé­lé­ra. Auré­lien sui­vait, le souffle court, les san­dales aspi­rées par le sable mou. L’eau leur arri­vait aux genoux à un endroit, aux cuisses à un autre. Le cou­rant tirait. Nol­wenn mar­chait droit, sans hési­ter, comme si elle avait un plan du fond marin dans la tête. Auré­lien tré­bu­cha, se rat­tra­pa, tré­bu­cha de nou­veau. Une vague le pous­sa de côté.

— Cours ! dit Nolwenn.

Ils cou­rurent. Les der­niers mètres dans l’eau qui mon­tait, les pieds qui déra­paient sur les rochers, le souffle cou­pé, le cœur dans la gorge. Ils attei­gnirent la crique trem­pés jus­qu’à la taille, essouf­flés, et Auré­lien se lais­sa tom­ber sur le sable avec un sen­ti­ment qu’il n’a­vait jamais éprou­vé — la peur rétros­pec­tive, celle qui arrive après, quand on com­prend ce qui aurait pu se passer.

Nol­wenn était debout, à peine essouf­flée. Elle regar­da le pas­sage — déjà dis­pa­ru sous l’eau, comme s’il n’a­vait jamais existé.

— T’as eu peur, dit-elle. C’est nor­mal. Moi aus­si j’ai eu peur les pre­mières fois.

C’é­tait la chose la plus douce qu’elle lui avait dite. Auré­lien la regar­da et sen­tit de nou­veau ce ser­re­ment dans la poi­trine, ce muscle incon­nu qui se contractait.

Ils remon­tèrent vers l’hô­tel. Le père était là, debout dans le jar­din, les mains dans les poches, et quand il vit Auré­lien — trem­pé, rouge, du sable dans les che­veux — quelque chose chan­gea dans son visage. Pas de la colère — de l’in­quié­tude, une vraie inquié­tude, celle qui vient du ventre et qui fait que le visage se défait.

— Qu’est-ce qui s’est pas­sé ? T’é­tais où ?

— À la plage.

— T’es trem­pé. Tu…

— C’est rien. La marée.

— La marée ? Tu es allé dans l’eau habillé ?

Le père le regar­dait, et dans ce regard Auré­lien vit quelque chose qu’il n’a­vait pas vu depuis long­temps — de la peur. Le père avait peur. Le père, qui ne sem­blait jamais rien res­sen­tir de plus fort qu’un aga­ce­ment dis­cret ou un plai­sir tem­pé­ré, avait peur pour son fils. Et cette peur était presque belle — elle était la preuve que quelque chose exis­tait, là, sous le silence et les polars et les Gitanes sans filtre, quelque chose de vivant et de brut que le divorce n’a­vait pas tué.

— Monte te chan­ger, dit le père d’une voix rauque. Et la pro­chaine fois, tu me dis où tu vas.

Auré­lien mon­ta. Il se chan­gea. Il s’as­sit sur le lit et regar­da ses mains, qui trem­blaient encore un peu — la course, le froid, la peur, le secret. Le secret sur­tout. Il avait un secret main­te­nant, quelque chose qui n’ap­par­te­nait qu’à lui et à Nol­wenn, quelque chose qu’il ne dirait pas au père, et cette pos­ses­sion d’un secret — le pre­mier vrai secret de sa vie — lui don­nait un sen­ti­ment de ver­tige qui res­sem­blait autant à de la culpa­bi­li­té qu’à de la joie. 

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Dalc’h mad — Troi­sième partie

Dalc’h mad — Pre­mière partie

Dalc’h mad

Dalc’h mad

Pre­mière partie

Cha­pitre 1 — L’arrivée

La Bre­tagne com­men­çait aux hortensias.

Auré­lien l’a­vait remar­qué quelque part après Quim­per, quand la natio­nale s’é­tait rétré­cie en une route à deux voies bor­dée de talus où les fleurs bleues, mauves, par­fois d’un rose sale, débor­daient comme si per­sonne ne s’en occu­pait — et peut-être que per­sonne ne s’en occu­pait. Le père condui­sait sans par­ler. Il avait éteint la radio après Rennes, ou peut-être avant, Auré­lien ne savait plus. La Renault 25 sen­tait le plas­tique chaud et le tabac froid. Sur la ban­quette arrière, entre sa valise et le sac de plage que le père avait ache­té au Mam­mouth de Quim­per en disant « on aura besoin de ça », Auré­lien comp­tait les pan­neaux en bre­ton. Il ne com­pre­nait rien. Les mots avaient trop de consonnes et pas assez de voyelles, comme une langue inven­tée par quel­qu’un qui n’aime pas ouvrir la bouche.

Le père avait dit : « Tu vas voir, c’est la plus belle baie du monde. »

Il avait dit ça sur l’au­to­route, quelque part dans le Mans, et depuis il n’a­vait plus rien dit sur la baie ni sur rien d’autre. Il condui­sait. Il fumait de temps en temps, le coude à la fenêtre, les Gitanes sans filtre dont l’o­deur res­te­rait à jamais dans la mémoire d’Au­ré­lien liée aux vacances avec le père — ce ter­ri­toire à part, bali­sé par le calen­drier du juge, deux week-ends par mois et la moi­tié des congés sco­laires. La deuxième quin­zaine d’août, cette année. La mère avait eu juillet et la pre­mière semaine d’août. Auré­lien ne savait pas ce qu’elle fai­sait en ce moment. Elle avait dit qu’elle res­te­rait à Paris, qu’elle avait des choses à faire dans l’ap­par­te­ment. Des choses. Le mot flot­tait, vague et un peu triste, comme les choses elles-mêmes.

Tré­boul appa­rut sans pré­ve­nir. La route des­cen­dait entre des mai­sons basses, des murs de pierre, des jar­dins minus­cules. Puis quelque chose s’ou­vrit — le ciel, d’a­bord, qui s’é­lar­git d’un coup comme si on avait reti­ré un cou­vercle, et des­sous, très loin et très près en même temps, la mer. La baie de Douar­ne­nez. Auré­lien se redres­sa sur la ban­quette. C’é­tait immense. L’eau n’a­vait pas une cou­leur mais plu­sieurs — du gris, du vert, du bleu très pâle, et par endroits des traî­nées d’un éclat presque métal­lique où le soleil d’août tapait entre les nuages. Et au milieu, ou pas tout à fait au milieu, une île. Petite, sombre, avec un phare.

— C’est l’île Tris­tan, dit le père.

Il l’a­vait dit comme on dit le nom d’une connais­sance — sans emphase, presque fami­liè­re­ment. Auré­lien regar­da l’île. Elle avait l’air d’un ani­mal cou­ché sur l’eau.

L’hô­tel se trou­vait au bout d’une rue étroite qui s’ap­pe­lait rue Saint-Jean. Le père se gara devant un mur cou­vert de lierre, cou­pa le moteur. Le silence, après six heures de route, avait une épais­seur presque phy­sique. On enten­dait la mer — pas les vagues, pas le fra­cas, juste un mur­mure conti­nu, une res­pi­ra­tion. Et des oiseaux. Et quelque chose d’autre qu’Au­ré­lien ne sut pas iden­ti­fier tout de suite et qui était l’ab­sence de bruit de la ville.

Le Ty Mad res­sem­blait à une grande mai­son plu­tôt qu’à un hôtel. Deux étages de pierre grise, des volets bleus, un toit d’ar­doise. Devant, un jar­din qui des­cen­dait vers la mer entre des mas­sifs de fleurs qu’Au­ré­lien ne connais­sait pas — des choses touf­fues, désor­don­nées, qui sen­taient fort dans la cha­leur d’août. Il y avait un por­tail en bois, une allée de gra­vier, et au bout de l’al­lée une femme qui atten­dait comme si elle les avait vus arri­ver de loin. Elle était grande, les che­veux gris rele­vés en chi­gnon, un tablier par-des­sus une robe bleue. Elle sou­rit au père et dit :

— Mon­sieur Bal­san ? Vous avez fait bonne route ?

Le père dit que oui, que c’é­tait un peu long mais que le pay­sage valait le détour, et Auré­lien pen­sa que c’é­tait faux, que le père n’a­vait pas regar­dé le pay­sage, qu’il avait regar­dé la route et rien d’autre pen­dant six heures. Mais les adultes disaient ce genre de choses. La femme — Mme Ker­meur, elle se pré­sen­ta en ser­rant la main d’Au­ré­lien avec une poigne ferme et chaude — les fit entrer.

L’in­té­rieur du Ty Mad sen­tait la cire et le sel. Le hall était petit, encom­bré de meubles sombres et de tableaux accro­chés par­tout — des marines, des bateaux, des falaises sous des ciels tumul­tueux. Un esca­lier en bois mon­tait vers les étages. Pas d’as­cen­seur. Les marches cra­quaient sous les pieds comme si elles avaient des choses à dire. Mme Ker­meur mon­ta devant, le père sui­vait avec les valises, Auré­lien fer­mait la marche en regar­dant tout : les portes des chambres, les cou­loirs étroits, un vase de fleurs séchées sur une console, une pho­to­gra­phie jau­nie dans un cadre ovale — un homme en cos­tume, une femme en cha­peau, devant ce qui res­sem­blait à l’hô­tel mais en plus jeune, en plus neuf, avec quelque chose de raide et d’ancien.

La chambre d’Au­ré­lien était au deuxième étage. Petite, blanche, avec un lit en fer for­gé et un par­quet qui grin­çait quand on mar­chait des­sus. Un bureau, une chaise, une armoire. Et la fenêtre. Auré­lien alla droit à la fenêtre et ce qu’il vit le cloua. La baie entière, d’un seul coup, comme une paume ouverte. L’eau, l’île Tris­tan avec son phare, les falaises de l’autre côté, et le ciel, ce ciel bre­ton d’août qui n’en finis­sait pas, tra­ver­sé de nuages rapides qui fai­saient cou­rir des ombres sur la sur­face de la mer. En contre­bas, juste en des­sous du jar­din, il aper­çut une cha­pelle en pierre — la cha­pelle Saint-Jean, petite, tra­pue, avec un cal­vaire devant — et au-delà, entre les rochers, une crique.

— Ça te plaît ?

Le père était dans l’en­ca­dre­ment de la porte. Sa chambre était au bout du cou­loir — pas à côté, au bout. C’é­tait la pre­mière fois qu’ils avaient des chambres sépa­rées. D’ha­bi­tude, dans les hôtels de week-end, c’é­tait une chambre double avec un lit d’ap­point pour Auré­lien, et le père ron­flait, et Auré­lien met­tait du temps à s’en­dor­mir. Là, c’é­tait dif­fé­rent. Deux chambres, un cou­loir entre les deux. De la dis­tance. Auré­lien ne savait pas si c’é­tait mieux ou pire.

— C’est bien, dit-il.

Le père hocha la tête, res­ta une seconde de trop dans l’en­ca­dre­ment, puis dit qu’il allait se rafraî­chir et qu’on se retrou­ve­rait pour le dîner à huit heures.

Auré­lien débal­la sa valise. La mère avait tout plié, tout ran­gé — les tee-shirts, les shorts, le maillot de bain, le pull pour les soirs (« il fait frais en Bre­tagne le soir, même en août »), les livres. Elle avait glis­sé trois livres au fond de la valise : un Tin­tin qu’il avait déjà lu, un Club des Cinq, et un roman dont il n’a­vait jamais enten­du par­ler, avec une cou­ver­ture bleue et un titre en lettres blanches. L’En­fant de la haute mer. Il le posa sur le bureau sans l’ouvrir.

Le dîner fut ce que seraient presque tous les dîners de ces quinze jours : le père et le fils, face à face, dans la salle à man­ger du Ty Mad. Une pièce claire avec des boi­se­ries et de grandes fenêtres don­nant sur le jar­din. D’autres clients man­geaient autour d’eux — un couple dont l’homme par­lait fort avec un accent qu’Au­ré­lien ne recon­nut pas (belge, appren­drait-il le len­de­main), une vieille dame seule devant un livre, un couple d’An­glais qui chu­cho­taient. Le père com­man­da du bar grillé et un pichet de mus­ca­det. Auré­lien prit la même chose que le père, sans le vin. Le pois­son arri­va entier, avec l’œil. Auré­lien regar­da l’œil du pois­son et l’œil du pois­son le regarda.

— C’est du bar de ligne, dit le père. Pêché ce matin dans la baie.

Auré­lien hocha la tête. Le bar était bon. Le beurre était salé, d’un salé dif­fé­rent de celui de Paris, un salé qui avait quelque chose de la mer dedans. Le père man­gea en silence, but son vin, regar­da par la fenêtre. Le jar­din s’as­som­bris­sait. La baie virait au mauve.

— Tu ver­ras, dit le père. Demain je t’emmène voir le port.

— D’ac­cord.

— Il y a un musée de bateaux, il paraît que c’est bien.

— D’ac­cord.

Ils res­tèrent un moment après le repas. Le père prit un café, Auré­lien une crème cara­mel. Puis le père dit qu’il allait lire un peu au salon et qu’Au­ré­lien pou­vait mon­ter se cou­cher quand il vou­lait. Auré­lien monta.

La chambre, la nuit, était dif­fé­rente. Le par­quet cra­quait tout seul — les lattes qui tra­vaillaient, dirait le père, mais Auré­lien n’en était pas sûr. Par la fenêtre ouverte entraient l’o­deur de la mer et un air tiède qui n’a­vait rien de bre­ton, un air d’août pié­gé entre les côtes. Il se mit en pyja­ma, se bros­sa les dents dans le lava­bo minus­cule de la chambre (la salle de bains était au bout du cou­loir, par­ta­gée), et s’as­sit sur le rebord de la fenêtre.

La baie dans le noir n’é­tait pas noire. Elle était gris fon­cé, avec des éclats de lune sur l’eau, et on voyait le phare de l’île Tris­tan qui cli­gno­tait — une pul­sa­tion lente, régu­lière, comme un cœur. Auré­lien le regar­da battre un moment. Puis il vit autre chose.

Une lumière sur l’île. Pas le phare — autre chose. Plus bas, plus faible, comme une fenêtre éclai­rée ou une lampe qu’on porte. Elle appa­rut, brilla quelques secondes, puis s’é­tei­gnit. Auré­lien atten­dit. Elle revint, à un endroit légè­re­ment dif­fé­rent, puis dis­pa­rut de nouveau.

Il était fati­gué du voyage. Six heures de voi­ture et le silence du père et le pois­son avec son œil et la chambre nou­velle et le par­quet qui cra­quait. Il se cou­cha. La lumière de l’île conti­nua un moment der­rière ses pau­pières, puis elle aus­si s’éteignit.

Cha­pitre 2 — Le Ty Mad

Le matin entra par la fenêtre comme une gifle de lumière.

Auré­lien ouvrit les yeux et ne sut pas où il était. Le pla­fond était blanc, bas, avec une poutre qui le tra­ver­sait. Les murs sen­taient la chaux. Puis il enten­dit la mer — pas un bruit, presque un souffle — et se rap­pe­la. Tré­boul. Le Ty Mad. Les vacances avec le père. Il res­ta allon­gé un moment, à écou­ter. L’hô­tel vivait autour de lui : des pas dans le cou­loir, une porte qui se fer­mait dou­ce­ment, le tin­te­ment loin­tain de vais­selle, et quelque part en des­sous, une voix de femme qui par­lait en bre­ton — ou en fran­çais avec un accent si épais que ça reve­nait au même.

Il des­cen­dit à huit heures. La salle du petit déjeu­ner était la même pièce que le res­tau­rant de la veille, mais trans­fi­gu­rée par la lumière du matin. Le soleil entrait par les grandes fenêtres et fai­sait briller les boi­se­ries, les verres, les pots de confi­ture ali­gnés sur une nappe blanche. Et quelle confi­ture — des pots de toutes les cou­leurs, avec des éti­quettes écrites à la main : fraise, abri­cot, mûre, figue, et quelque chose qui s’ap­pe­lait « confi­ture de lait » et qu’Au­ré­lien n’a­vait jamais vu. Le beurre était en motte, jaune vif, avec des cris­taux de sel à la sur­face. Le pain sor­tait du four.

Le père était déjà là, assis près de la fenêtre, le nez dans Ouest-France. Il leva les yeux quand Auré­lien s’as­sit et dit :

— Bien dormi ?

— Oui.

— Moi aussi.

Ils man­gèrent. Le père beur­rait ses tar­tines avec méthode, une couche égale jus­qu’aux bords, et Auré­lien trou­vait ça ras­su­rant — cette pré­ci­sion du père dans les petits gestes, cette façon d’être com­pé­tent pour les choses sans impor­tance. La confi­ture de lait avait un goût de cara­mel et de enfance, un goût qu’on recon­naît sans l’a­voir jamais goûté.

Après le petit déjeu­ner, le père dit qu’il allait mar­cher un peu sur le sen­tier côtier avant la cha­leur et qu’Au­ré­lien pou­vait faire ce qu’il vou­lait. Faire ce qu’il vou­lait. La phrase tom­ba dans le silence du matin comme une pièce dans un puits. C’é­tait ça, les vacances avec le père — une liber­té immense et légè­re­ment ter­ri­fiante, parce que le père ne savait pas quoi en faire non plus. La mère aurait orga­ni­sé : la plage le matin, le déjeu­ner, la sieste, la visite l’a­près-midi, le bain avant le dîner. Le père, lui, offrait le vide et espé­rait que le vide se rem­pli­rait tout seul.

Auré­lien explo­ra l’hôtel.

Il com­men­ça par le rez-de-chaus­sée. La salle du petit déjeu­ner, qu’il connais­sait déjà. Le salon, à côté — plus sombre, plus intime, avec des fau­teuils en cuir cra­que­lé, une biblio­thèque vitrée pleine de livres jau­nis, une che­mi­née qui ne ser­vait évi­dem­ment pas en août mais dont le man­teau de pierre était cou­vert de bibe­lots marins : un sex­tant, un modèle réduit de bateau, une coquille d’or­meau grande comme une assiette. Aux murs, des tableaux — par­tout des tableaux. Des marines, des falaises, des scènes de port, mais aus­si des choses plus étranges : un visage de femme aux yeux fer­més, peint en bleu et en or, un pay­sage abs­trait qui res­sem­blait à la baie vue à tra­vers un vitrail bri­sé, une gouache petite comme la main qui repré­sen­tait un homme assis devant un cal­vaire, avec un béret et des lunettes rondes.

— C’est Max Jacob, dit une voix der­rière lui.

Auré­lien se retour­na. Mme Ker­meur était là, un tor­chon à la main, avec son sou­rire qui n’é­tait ni joyeux ni triste mais quelque chose entre les deux — accueillant, peut-être.

— Max Jacob, répé­ta-t-elle. Un poète. Un peintre aus­si. Il venait ici avant la guerre. C’é­tait un ami de la maison.

— Il est mort ? deman­da Auré­lien, parce que les gens dont on parle comme ça sont tou­jours morts.

— Oui. Pen­dant la guerre. C’é­tait un homme très drôle, à ce qu’on dit, et très mal­heu­reux aus­si. Les deux en même temps.

Elle repar­tit avec son tor­chon. Auré­lien regar­da la gouache. L’homme au béret avait l’air de quel­qu’un qui sait quelque chose que les autres ne savent pas et qui ne sait pas s’il doit en rire ou en pleurer.

Il conti­nua. Un cou­loir menait à l’ar­rière de l’hô­tel, vers la cui­sine (porte fer­mée, bruits de cas­se­roles, odeur de beurre en train de fondre) et une porte vitrée qui don­nait sur le jar­din. Le jar­din du Ty Mad était un monde. Pas un jar­din de ville, pas un jar­din ordon­né — quelque chose de touf­fu, de grim­pant, de débor­dant, où les hor­ten­sias côtoyaient des plantes qu’Au­ré­lien ne connais­sait pas, des choses à feuilles grasses, des buis­sons de roma­rin et de lavande, des rosiers qui avaient pous­sé dans tous les sens et qu’on n’a­vait pas taillés depuis long­temps, ou qu’on avait taillés exprès pour qu’ils aient l’air sau­vages. Un che­min de dalles tra­ver­sait le jar­din en zig­zag et des­cen­dait vers un muret de pierre au-delà duquel on voyait la mer. Un banc, sous un figuier. Deux chaises longues en toile rayée, à moi­tié dépliées. Et au fond, dans l’angle le plus abri­té, un chevalet.

Un homme peignait.

Il était vieux — pas vieux comme un grand-père, vieux comme quelque chose d’u­sé par le temps et le vent. Maigre, le dos voû­té, un cha­peau de paille sur le crâne, une che­mise tachée de pein­ture. Il pei­gnait sans se retour­ner, avec des gestes lents et pré­cis, le pin­ceau allant de la palette à la toile et de la toile à la palette dans un mou­ve­ment pen­du­laire. Auré­lien s’ap­pro­cha. Le tableau mon­trait la baie — mais une baie dif­fé­rente de celle qu’on voyait en levant les yeux, une baie plus verte, plus pro­fonde, avec des ombres que la vraie baie n’a­vait pas ou qu’Au­ré­lien ne savait pas voir.

Il res­ta là un moment, der­rière le peintre, sans rien dire. Le peintre ne se retour­na pas. Auré­lien repartit.

Il remon­ta à l’in­té­rieur, prit l’es­ca­lier vers le pre­mier étage. Les chambres des clients — portes fer­mées, numé­ros en lai­ton ter­ni. Au bout du cou­loir, une porte plus petite, sans numé­ro. Auré­lien essaya la poi­gnée. Fer­mée. Il col­la son oreille. Rien. Plus loin, un autre esca­lier, plus étroit, mon­tait vers le deuxième — son étage. Il pas­sa devant sa chambre, conti­nua. Le cou­loir se ter­mi­nait par une porte basse qu’il n’a­vait pas remar­quée la veille. Il posa la main sur la poignée.

— Le gre­nier, c’est pas pour les clients, dit Mme Kermeur.

Elle était appa­rue sans bruit, comme si l’hô­tel la dépla­çait d’un endroit à l’autre selon ses besoins.

— La mai­son a ses coins à elle, ajou­ta-t-elle. Il faut les respecter.

Auré­lien reti­ra sa main. Mme Ker­meur lui sou­rit — ce sou­rire à mi-che­min — et redescendit.

Il sor­tit.

Devant l’hô­tel, la rue Saint-Jean était silen­cieuse. Des mai­sons de pêcheurs, des murs de gra­nit, du linge qui séchait. Plus bas, le che­min vers la crique. Auré­lien le prit, dépas­sa la cha­pelle — petite, fer­mée, avec son cal­vaire de pierre ron­gé par le lichen — et arri­va sur les rochers. La crique de Saint-Jean était minus­cule : une langue de sable gris entre deux avan­cées rocheuses, avec des flaques de marée où des ané­mones ouvraient et fer­maient leurs doigts. L’eau était d’un vert trans­pa­rent. On voyait le fond — les algues, les cailloux, un crabe qui filait de côté. Au-delà de la crique, la baie s’é­ten­dait, et l’île Tris­tan flot­tait au milieu comme une chose posée là par mégarde.

Auré­lien s’as­sit sur un rocher. La cha­leur d’août pesait sur ses épaules. Il pen­sa à la mère, dans l’ap­par­te­ment de Paris, avec ses « choses à faire ». Il pen­sa au père, sur le sen­tier côtier, qui mar­chait seul. Il pen­sa à la lumière qu’il avait vue la nuit sur l’île. Puis il ne pen­sa plus à rien. La mer fai­sait son bruit de mer. Le soleil tapait. Il fer­ma les yeux.

Quand il les rou­vrit, il était midi et il avait faim.

Il remon­ta vers l’hô­tel. Le père était au jar­din, dans une chaise longue, un polar sur les genoux. Il avait l’air de quel­qu’un qui a mar­ché long­temps et qui a trou­vé un endroit où s’ar­rê­ter — pas heu­reux, pas mal­heu­reux, juste arrêté.

— On va man­ger ? pro­po­sa le père.

— Oui.

Ils déjeu­nèrent au res­tau­rant de l’hô­tel. Des cre­vettes grises, une salade, du fro­mage. Le père par­la un peu — du sen­tier côtier, de la vue, des falaises. Auré­lien écou­ta. Puis le père dit :

— C’est pas mal, ici, hein ?

— C’est bien, dit Aurélien.

Et il le pen­sait. Quelque chose dans cet hôtel — la lumière, l’o­deur, le par­quet qui par­lait, les tableaux, le jar­din fou, la mer en des­sous de tout — quelque chose lui disait qu’il était au bon endroit, même s’il ne savait pas pour­quoi, même s’il ne savait pas pour com­bien de temps.

L’a­près-midi, il retour­na dans le salon. Il prit un livre dans la biblio­thèque — un vieux roman d’a­ven­tures avec une cou­ver­ture car­ton­née — et s’ins­tal­la dans un fau­teuil. La dame au Sime­non était là aus­si, dans l’autre fau­teuil, tour­nant ses pages avec une régu­la­ri­té de métro­nome. Elle ne leva pas les yeux. Auré­lien ouvrit le livre. L’his­toire par­lait d’un gar­çon sur une île. Il lut trois pages, s’ar­rê­ta, regar­da par la fenêtre. Le peintre était tou­jours dans le jar­din, devant son che­va­let. Le couple belge — les Del­vaux, il avait enten­du leur nom au déjeu­ner — tra­ver­sait le jar­din en riant, elle en robe à fleurs, lui en pan­ta­lon de lin. Ils avaient l’air de per­son­nages de ciné­ma, de gens dont la vie est faite pour être regardée.

Le soleil tour­na. Les ombres dans le salon s’al­lon­gèrent. Mme Ker­meur appor­ta du thé sans qu’on le lui demande — un pla­teau avec une théière, des tasses, et des petits gâteaux secs qui s’ap­pe­laient, Auré­lien l’ap­pren­drait plus tard, des palets bre­tons. La dame au Sime­non prit une tasse sans inter­rompre sa lec­ture. Auré­lien prit un gâteau. Il était beur­ré, friable, avec un goût de sel au fond qui reve­nait comme un souvenir.

Le soir, au dîner, le père com­man­da du homard. C’é­tait un évé­ne­ment — à Paris, on ne man­geait pas de homard, le homard appar­te­nait à une caté­go­rie de choses trop chères ou trop com­pli­quées ou réser­vées aux res­tau­rants où le père n’al­lait pas. Mais ici, au Ty Mad, le homard était sur la carte, à un prix que le père jugea rai­son­nable, et il le com­man­da avec un geste de la main qui res­sem­blait presque à de l’au­dace. Le homard arri­va, énorme, rouge, sur un lit d’algues. Le père l’at­ta­qua avec des ins­tru­ments qu’Au­ré­lien ne connais­sait pas — des pinces, un cro­chet, une four­chette à deux dents — et il y avait quelque chose de joyeux dans cette bataille, quelque chose qui res­sem­blait au père d’a­vant le divorce, au père qui savait s’amuser.

— Goûte, dit-il en ten­dant un mor­ceau de pince.

Auré­lien goû­ta. La chair était sucrée, ferme, avec le beurre fon­du par-des­sus. C’é­tait la meilleure chose qu’il avait man­gée de sa vie. Il le dit au père et le père sou­rit — un vrai sou­rire, pas le sou­rire de poli­tesse qu’il avait d’ha­bi­tude, un sou­rire qui lui remon­tait jus­qu’aux yeux et qui fit qu’Au­ré­lien, pen­dant une seconde, le reconnut.

Plus tard, Auré­lien mon­ta se cou­cher. Le père res­ta au salon, où Le Guel­lec — il avait fini par se pré­sen­ter, Her­vé Le Guel­lec, au moment du café — lui pro­po­sa un whis­ky. Auré­lien les enten­dit depuis le palier du pre­mier étage, la voix du père et celle du vieux peintre, mêlées, indis­tinctes, comme deux ins­tru­ments qui cherchent le même accord.

Dans sa chambre, il ouvrit la fenêtre. La baie, la nuit, le phare. Il cher­cha la lumière sur l’île. Il atten­dit cinq minutes, dix. Rien. Le phare bat­tait, les étoiles étaient là, mais l’île res­tait sombre. Il s’en­dor­mit en l’attendant.

Cha­pitre 3 — La crique

Le troi­sième jour, Auré­lien trou­va Nolwenn.

Ou peut-être que c’est Nol­wenn qui le trou­va. Il n’en fut jamais cer­tain. Ce qu’il savait, c’est qu’il était des­cen­du à la crique après le petit déjeu­ner — le père était par­ti mar­cher, comme chaque matin, avec ses chaus­sures de ran­don­née et sa Gitane du matin, un rituel qui n’ap­par­te­nait qu’à lui et dont Auré­lien était exclu sans que per­sonne l’ait déci­dé — et qu’elle était là, assise sur le rocher plat qui avan­çait dans l’eau comme un pon­ton naturel.

Elle avait les pieds nus. C’est la pre­mière chose qu’il vit. Les pieds bruns, les che­villes fines, les jambes repliées. Elle regar­dait la mer avec l’air de quel­qu’un qui ne la regarde plus depuis long­temps, qui la connaît par cœur et qui regarde autre chose à tra­vers — quelque chose que la mer laisse voir à ceux qui savent attendre.

Auré­lien s’ar­rê­ta sur le sen­tier. Il ne savait pas s’il devait avan­cer ou recu­ler. La fille ne l’a­vait pas vu, ou fai­sait sem­blant de ne pas l’a­voir vu. Elle avait des che­veux noirs, courts, cou­pés n’im­porte com­ment, et un tee-shirt trop grand qui avait été bleu. Elle pou­vait avoir qua­torze ans, quinze, quelque chose comme ça — un âge qui pour Auré­lien, du haut de ses douze ans, appar­te­nait déjà au conti­nent des grands, à cette zone inter­mé­diaire où les filles cessent d’être des filles et com­mencent à deve­nir autre chose, quelque chose d’in­ti­mi­dant et de magnétique.

Il des­cen­dit sur les rochers. Fit du bruit exprès — ses san­dales sur la pierre, un caillou qui rou­la. Elle tour­na la tête. Des yeux très sombres, presque noirs. Pas de sou­rire. Pas d’hos­ti­li­té non plus. Une neu­tra­li­té qui res­sem­blait à celle des chats.

— T’es de l’hô­tel ? dit-elle.

— Oui.

— En vacances ?

— Oui. Avec mon père.

Elle hocha la tête comme si c’é­tait une réponse suf­fi­sante, et se retour­na vers la mer. Auré­lien res­ta debout, stu­pide, ne sachant que faire de ses mains, de son corps, de sa pré­sence devant cette fille qui ne lui deman­dait rien. Il finit par s’as­seoir sur un rocher voi­sin, à deux ou trois mètres d’elle, et regar­da la mer lui aussi.

Ils res­tèrent comme ça un moment. Le soleil tapait. La marée des­cen­dait — Auré­lien voyait les rochers émer­ger len­te­ment, cou­verts d’algues vertes et de moules, et les flaques se for­mer entre les cre­vasses, pié­geant des cre­vettes trans­pa­rentes et des ané­mones rouges. La fille ne bou­geait pas. Auré­lien non plus. C’é­tait un silence étrange — pas un silence gêné, pas un silence de gens qui ne savent pas quoi se dire, plu­tôt un silence qui se suf­fi­sait à lui-même, comme si par­ler aurait gâché quelque chose.

Au bout d’un long moment, la fille ten­dit le bras et mon­tra quelque chose entre deux rochers.

— Regarde.

Un crabe. Énorme, brun-vert, avec des pinces qui sem­blaient dis­pro­por­tion­nées par rap­port au corps. Il avan­çait de côté, très len­te­ment, à tra­vers une flaque, avec la pru­dence maniaque de quel­qu’un qui tra­verse un champ de mines.

— C’est un tour­teau, dit la fille. Celui-là, il est vieux. Il vient ici tous les étés.

— Com­ment tu sais que c’est le même ?

— Il lui manque une pince.

C’é­tait vrai. La pince gauche était plus petite, défor­mée, comme si elle avait repous­sé après avoir été arra­chée. Le crabe les regar­dait de ses yeux en billes noires, immo­bile main­te­nant, les pinces levées.

— Si tu le laisses tran­quille, il revient, dit la fille. Si tu le touches, il part et il revient pas avant trois jours.

Auré­lien ne tou­cha pas le crabe.

La fille dit qu’elle s’ap­pe­lait Nol­wenn. Elle le dit comme on dit l’heure — un fait, pas une confi­dence. Elle habi­tait Tré­boul, un peu plus haut dans la rue, dans une mai­son qu’on ne voyait pas depuis la crique. Sa mère tra­vaillait au Ty Mad — le ménage, le ser­vice, les chambres. Son père était pêcheur. Ou avait été pêcheur. Elle ne pré­ci­sa pas.

— Tu connais bien ici ? deman­da Aurélien.

Elle le regar­da comme si la ques­tion n’a­vait pas de sens.

— Je suis née ici, dit-elle.

Elle se leva, d’un mou­ve­ment souple, sans les mains, et com­men­ça à mar­cher sur les rochers avec une aisance qui don­na le ver­tige à Auré­lien — pieds nus sur les algues glis­santes, les arêtes tran­chantes, les trous d’eau noire, elle avan­çait comme sur un trot­toir. Elle ne lui dit pas de la suivre, mais elle ne lui dit pas de res­ter, alors il la sui­vit, mal­adroi­te­ment, tré­bu­chant, se rat­tra­pant aux aspé­ri­tés, les san­dales pati­nant sur les algues.

Ils contour­nèrent la pointe rocheuse qui fer­mait la crique à l’est et arri­vèrent sur un autre ver­sant, plus escar­pé, où les rochers tom­baient droit dans l’eau. Nol­wenn grim­pait sans effort. Auré­lien la sui­vait, essouf­flé, les genoux éra­flés. Ils arri­vèrent en haut d’une sorte de pro­mon­toire d’où l’on voyait toute la baie — et en se retour­nant, les toits de Tré­boul, le clo­cher de l’é­glise, et plus haut, sur la col­line, un cimetière.

— Le cime­tière marin, dit Nolwenn.

Auré­lien regar­da. Les tombes étaient tour­nées vers la mer. Pas toutes — mais la plu­part, les plus anciennes sur­tout, celles dont les pierres étaient ron­gées par le vent et le sel et le temps, regar­daient le large comme des visages.

— Pour­quoi elles sont tour­nées vers la mer ? demanda-t-il.

Nol­wenn ne répon­dit pas tout de suite. Le vent leur pous­sait les che­veux dans la figure. En bas, la mer cla­quait sur les rochers avec un bruit sourd et régu­lier, comme une porte qu’on frappe.

— Pour qu’ils voient reve­nir les bateaux, dit-elle.

Elle avait dit ça sim­ple­ment, sans solen­ni­té, comme une chose qu’on sait depuis tou­jours et qu’on ne pense plus à trou­ver belle ou triste. Auré­lien regar­da les tombes, puis la mer, puis les tombes de nou­veau. Il pen­sa aux pêcheurs qui par­taient et qui ne reve­naient pas tou­jours, et aux femmes qui atten­daient sur la côte en regar­dant l’ho­ri­zon, et aux morts qui conti­nuaient d’at­tendre sous la terre, les yeux de pierre tour­nés vers le large.

Ils redes­cen­dirent par un che­min qu’Au­ré­lien n’au­rait jamais trou­vé seul — un sen­tier entre les ajoncs, si étroit qu’il fal­lait mar­cher de pro­fil, qui débou­chait direc­te­ment sur la rue Saint-Jean, à cin­quante mètres de l’hô­tel. Nol­wenn s’ar­rê­ta là.

— Demain, si tu veux, je te montre autre chose, dit-elle.

Puis elle dis­pa­rut dans la rue comme si elle n’a­vait jamais exis­té, et Auré­lien res­ta debout sur le trot­toir avec le goût du sel sur les lèvres et quelque chose de neuf dans la poi­trine — un ser­re­ment, pas une dou­leur, plu­tôt une atten­tion, comme si un muscle qu’il ne connais­sait pas s’é­tait contrac­té pour la pre­mière fois.

Le père l’at­ten­dait au jardin.

— T’é­tais où ?

— À la crique.

— C’est bien ?

— C’est bien.

Le père n’in­sis­ta pas. Il lisait un Man­chette — Auré­lien recon­nut la cou­ver­ture de la col­lec­tion Folio, les lettres blanches sur fond noir. Le père aimait les polars, les vrais, pas les polars de plage, et il les lisait avec une concen­tra­tion qu’il n’a­vait pour rien d’autre — ni pour son fils, ni pour son tra­vail, ni pour les femmes, depuis le divorce du moins. Les polars étaient le seul endroit où Patrick Bal­san se sen­tait chez lui, ou du moins c’est ce qu’Au­ré­lien croyait, à douze ans, avec la cruau­té inno­cente des enfants qui jugent leurs parents sans savoir qu’ils les jugent.

Le dîner. Le pois­son. Le pichet de mus­ca­det. Le père essaya :

— Tu t’es fait un copain ?

— Non.

— Il y a d’autres enfants, ici ?

Auré­lien haus­sa les épaules. Il ne vou­lait pas par­ler de Nol­wenn. Elle n’ap­par­te­nait pas au monde du père — elle appar­te­nait aux rochers, à la crique, au sen­tier secret dans les ajoncs. La mettre en mots, la décrire au père, c’eût été la réduire à quelque chose d’ex­pli­cable, et elle ne l’é­tait pas.

Ce soir-là, dans sa chambre, il prit le livre que la mère avait glis­sé dans sa valise. L’En­fant de la haute mer. Il l’ou­vrit. La pre­mière nou­velle racon­tait l’his­toire d’une petite fille qui vit seule dans une rue posée sur l’o­céan, au milieu de nulle part, une rue avec des mai­sons et une école mais sans per­sonne. Elle attend. Elle ne sait pas ce qu’elle attend. Elle est là, entre le ciel et l’eau, et elle fait les choses que font les vivants — elle balaye, elle ouvre les volets, elle met le cou­vert pour un repas que per­sonne ne vien­dra man­ger — avec une appli­ca­tion qui est la forme la plus pure de l’espoir.

Auré­lien lut la nou­velle d’un trait. Quand il eut fini, il res­ta long­temps immo­bile, le livre ouvert sur le ventre, à regar­der le pla­fond. Il ne savait pas pour­quoi cette his­toire le tou­chait à ce point. Il ne savait pas que les livres pou­vaient faire ça — vous ouvrir quelque chose à l’in­té­rieur, comme une porte dont on igno­rait l’exis­tence. Il pen­sa à la petite fille sur l’eau. Il pen­sa à Nol­wenn sur les rochers. Il pen­sa aux morts du cime­tière marin qui regar­daient la mer.

Puis il alla à la fenêtre.

L’île Tris­tan était là, dans le noir, avec son phare qui bat­tait. Et au bout d’un moment — cinq minutes, dix, il ne comp­tait pas — la lumière revint. Faible, mobile, quelque part sur l’île, du côté où il n’y avait pas de phare. Quel­qu’un mar­chait là-bas avec une lampe. Quel­qu’un vivait sur l’île, dans le noir, pen­dant que tout le monde dormait.

Auré­lien regar­da la lumière jus­qu’à ce qu’elle s’é­teigne. Puis il se cou­cha et rêva de rues posées sur la mer.

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