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Sai­son humide — Deuxième partie

Sai­son humide — Deuxième partie

Sai­son
humide

Sai­son humide

Deuxième par­tie

DEUXIÈME PAR­TIE — LE RALENTISSEMENT

Apprendre à ne rien faire

CHA­PITRE 4

La pluie avait un vocabulaire.

Il leur fal­lut quelques jours pour l’ap­prendre, mais ils l’ap­prirent — non pas avec la tête, mais avec le corps, les oreilles, la peau. Il y avait la pluie du matin, fine, presque hési­tante, qui tom­bait entre cinq et sept heures comme un mur­mure et lais­sait sur les feuilles des fran­gi­pa­niers des gouttes rondes qui brillaient dans la pre­mière lumière. Il y avait la pluie de l’a­près-midi, bru­tale, ver­ti­cale, qui débar­quait sans pré­ve­nir vers qua­torze ou quinze heures et trans­for­mait les rues en rivières brunes. Il y avait la pluie du soir, longue et régu­lière, un rideau gris qui tom­bait sur la ville comme un voile de mariée et durait par­fois jus­qu’à minuit. Et il y avait les accal­mies — ces heures flot­tantes entre deux averses où l’air était si char­gé d’hu­mi­di­té qu’on avait l’im­pres­sion de mar­cher dans un bain, le ciel bas, coton­neux, le monde en suspension.

Soan et Yara apprirent à lire le ciel. Pas avec la pré­ci­sion des pay­sans lao, qui savaient à la cou­leur des nuages et à l’o­deur du vent si la pluie vien­drait dans dix minutes ou dans deux heures — mais avec une atten­tion nou­velle, une atten­tion qu’ils n’a­vaient jamais eue pour rien de météo­ro­lo­gique à Paris, où le temps qu’il fait n’est qu’un sujet de conver­sa­tion dans les ascenseurs.

Ici, la pluie n’é­tait pas un sujet de conver­sa­tion. C’é­tait le sujet. C’é­tait le rythme, la struc­ture, la loi. La mous­son orga­ni­sait tout — les horaires, les dépla­ce­ments, les envies, les humeurs. Quand il pleu­vait, on res­tait. Quand il ne pleu­vait plus, on sor­tait. C’é­tait d’une sim­pli­ci­té qui fri­sait la révé­la­tion. Pas de pro­gramme, pas de plan­ning, pas de to-do list. Juste le ciel et ses décisions.

Au bout d’une semaine, ils ces­sèrent de consul­ter la météo sur leurs télé­phones. D’ailleurs, les télé­phones posaient pro­blème. Le Wi-Fi de la Vil­la San­ti était capri­cieux — il fonc­tion­nait une heure, dis­pa­rais­sait deux heures, reve­nait à des moments impré­vi­sibles — et la 4G locale avait la puis­sance d’un signal de fumée. Au début, ça les aga­ça. Soan rafraî­chis­sait ses mails com­pul­si­ve­ment, comme un tic, comme un homme qui véri­fie cent fois qu’il a bien fer­mé la porte. Yara scrol­lait Ins­ta­gram avec le pouce, sans rien regar­der vrai­ment, par réflexe, parce que le pouce savait faire ça tout seul, indé­pen­dam­ment du cerveau.

Puis, len­te­ment, les télé­phones se turent. D’a­bord parce que la connexion ne per­met­tait rien. Ensuite parce que l’en­vie s’é­va­po­ra. Les écrans étaient des fenêtres sur un monde dont ils s’é­loi­gnaient chaque jour un peu plus — les noti­fi­ca­tions, les actua­li­tés, les sto­ries des amis, le flux conti­nu des vies des autres. Tout cela exis­tait encore, quelque part, dans un fuseau horaire qui n’é­tait plus le leur. Mais ça ne les concer­nait plus. C’é­tait comme une radio qu’on entend depuis la pièce d’à côté — on sait qu’elle est allu­mée, mais on n’é­coute pas.

Le matin du hui­tième jour, Soan posa son télé­phone dans le tiroir de la table de nuit et ne le reprit pas de la jour­née. Il ne s’en ren­dit même pas compte. Ce fut Yara qui le remar­qua, le soir, en vidant ses poches sur la commode.

— Tu n’as pas pris ton téléphone.

— Ah bon ?

Il regar­da ses mains, comme si l’ob­jet avait dû y être. Ses mains étaient vides, et c’é­tait bien.

Le Mékong mon­tait. Chaque jour, imper­cep­ti­ble­ment, le fleuve gagnait du ter­rain. Les bancs de sable ocre qui bor­daient la rive dis­pa­rurent les uns après les autres, englou­tis par l’eau brune. Les pirogues des pêcheurs remon­taient un peu plus haut sur les berges. Les esca­liers de ciment qui des­cen­daient vers le fleuve per­daient une marche, puis deux, puis trois — l’eau les ava­lait avec une patience minérale.

Soan s’as­seyait par­fois sur la berge, le matin, après le tak bat — ils ne le regar­daient plus du bal­con, ils des­cen­daient dans la rue main­te­nant, ils se mêlaient aux femmes age­nouillées, pas pour don­ner le riz — il fal­lait être boud­dhiste pour ça, ou au moins le croire — mais pour être là, debout, silen­cieux, dans la lumière de l’aube, et sen­tir pas­ser les robes safran à un mètre de soi. Après la pro­ces­sion, Soan des­cen­dait au bord du Mékong et regar­dait le fleuve.

C’é­tait un spec­tacle qui ne las­sait pas. Le Mékong n’a­vait rien de pit­to­resque — il était trop large, trop boueux, trop indif­fé­rent pour être pit­to­resque. C’é­tait un fleuve qui ne cher­chait pas à plaire. Il cou­lait avec une puis­sance tran­quille, char­riant des branches, des touffes d’herbe, des débris végé­taux qui tour­noyaient dans les remous avant d’être empor­tés vers le sud, vers Vien­tiane, vers le Cam­bodge, vers le del­ta. On aurait pu le regar­der pen­dant des heures sans jamais voir la même eau — parce que c’é­tait ça, bien sûr, c’é­tait le prin­cipe même du fleuve : l’eau qui passe n’est jamais la même eau. Soan n’é­tait pas phi­lo­sophe, mais assis sur la berge de Luang Pra­bang, les pieds dans la boue tiède, il sen­tait cette véri­té avec une évi­dence phy­sique — tout coule, rien ne revient, et c’est pour ça qu’il faut regar­der main­te­nant, en ce moment pré­cis, parce que ce moment est le seul qui existe.

Yara le rejoi­gnait avec deux cafés. Le café lao était un monde en soi — un café au goût rond, presque cho­co­la­té, qu’on ser­vait avec du lait concen­tré au fond du verre, très sucré, et qu’on mélan­geait avec une longue cuillère en remuant len­te­ment, en regar­dant le blanc se fondre dans le noir. Ils buvaient en silence, assis côte à côte, les yeux sur le fleuve. Par­fois une pirogue pas­sait — un pêcheur debout à l’ar­rière, manœu­vrant une longue perche avec des gestes qui sem­blaient cho­ré­gra­phiés, si fluides, si pré­cis que chaque mou­ve­ment parais­sait conte­nir mille ans de savoir ancestral.

— Tu sais ce que j’aime ici ? dit Yara un matin.

— Non.

— Que per­sonne ne court.

C’é­tait vrai. Per­sonne ne cou­rait à Luang Pra­bang. Pas les moines, pas les enfants, pas les chiens, pas les tuk-tuks. Tout le monde mar­chait avec cette len­teur sou­ve­raine qui n’é­tait pas de la paresse — c’é­tait autre chose, quelque chose de plus pro­fond, une rela­tion dif­fé­rente au temps, comme si chaque geste méri­tait la tota­li­té de l’at­ten­tion qu’on lui por­tait. Les femmes du mar­ché dis­po­saient leurs légumes sur les étals avec le soin d’un peintre com­po­sant une nature morte. Les moines balayaient la cour des temples avec des mou­ve­ments si mesu­rés qu’on aurait dit une danse au ralen­ti. Même les coqs — et il y avait beau­coup de coqs à Luang Pra­bang, des coqs de com­bat au plu­mage iri­sé qui se pava­naient dans les jar­dins des temples — mar­chaient avec une digni­té absurde, posant chaque patte comme un man­ne­quin sur un podium.

Soan et Yara mar­chaient encore trop vite. C’é­tait un reste de Paris, une habi­tude incrus­tée dans les muscles, dans les ten­dons — cette façon de mettre un pied devant l’autre avec urgence, comme si on allait rater quelque chose, comme si la des­ti­na­tion comp­tait plus que le che­min. Mais la cha­leur les ralen­tis­sait. Et la pluie. Et le fait, tout sim­ple­ment, qu’il n’y avait nulle part où aller.

Au bout de dix jours, ils per­dirent la notion du jour de la semaine. Yara ne savait plus si c’é­tait mar­di ou jeu­di. Soan ne savait plus si c’é­tait la deuxième ou la troi­sième semaine. Le temps ne se mesu­rait plus en jours mais en averses — com­bien de pluies avaient-ils tra­ver­sées aujourd’­hui ? Deux ? Trois ? Est-ce que la grande averse de l’a­près-midi comp­tait comme une ou comme deux, puis­qu’il y avait eu cette accal­mie de vingt minutes au milieu, pen­dant laquelle le soleil avait per­cé les nuages avec une vio­lence dorée avant que le rideau gris ne se referme ?

Les jours n’a­vaient plus de nom. Ils avaient des textures.

Il y avait les jours où la pluie ne ces­sait pas du matin au soir, une pluie conti­nue, mono­tone, qui trans­for­mait la chambre de la Vil­la San­ti en île. Ces jours-là, Soan et Yara ne sor­taient pas. Ils lisaient — elle un roman tuni­sien qu’elle avait empor­té, lui un vieux numé­ro de la Pléiade de Sega­len trou­vé dans la biblio­thèque du hall — ou ils ne lisaient pas, ils res­taient allon­gés, les yeux ouverts, écou­tant la pluie sur les tuiles, le ven­ti­la­teur, le gecko, et leurs propres pen­sées qui, pour la pre­mière fois depuis long­temps, avaient la place de se déplier.

Il y avait les jours de soleil — rares, écla­tants, presque agres­sifs. Ces jours-là, la ville sem­blait sor­tir d’un bain : tout brillait, les feuilles, les toits, les flaques, le Mékong, la peau des enfants qui jouaient dans la boue. La lumière était d’une clar­té vio­lente, sans filtre, et les cou­leurs — le safran des robes, l’or des temples, le vert des bana­niers — pre­naient une inten­si­té hal­lu­ci­na­toire, comme si quel­qu’un avait pous­sé le contraste au maximum.

Et il y avait les jours inter­mé­diaires, les plus beaux peut-être, où la pluie et le soleil alter­naient toutes les heures, où le ciel hési­tait entre le gris et le bleu, où l’air avait cette dou­ceur d’a­près l’a­verse qui sen­tait la terre lavée et le bois mouillé. Ces jours-là, Soan et Yara sor­taient avec la cer­ti­tude d’être trem­pés au moins une fois — et cette cer­ti­tude, loin de les décou­ra­ger, les libé­rait. On ne peut pas avoir peur de la pluie quand on sait qu’elle va venir. On l’at­tend. On l’ac­cueille. On marche dedans.

Le soir, ils regar­daient le cou­cher de soleil depuis la ter­rasse du Wat Phou­si, ou depuis la berge du Mékong, ou depuis le bal­con de la Vil­la San­ti avec deux Beer­lao fraîches — la bière locale, blonde, légère, pas très ambi­tieuse mais exac­te­ment ce qu’il fal­lait quand l’air était à trente-cinq degrés. Le ciel de mous­son pro­dui­sait des cou­chers de soleil d’une vio­lence théâ­trale — des oranges incan­des­cents, des mauves obs­cènes, des roses qui n’exis­taient dans aucun nuan­cier. La lumière tom­bait sur le Mékong et le fleuve deve­nait de l’or en fusion, puis du cuivre, puis du plomb, puis du noir.

— À quoi tu penses ? deman­dait par­fois Yara.

— À rien, répon­dait Soan.

Et c’é­tait vrai. Il ne pen­sait à rien. Pour la pre­mière fois depuis qu’il était adulte, son cer­veau avait ces­sé de pro­duire des listes, des anti­ci­pa­tions, des scé­na­rios. Il était là, sur ce bal­con, avec cette femme, cette bière, ce fleuve, ce ciel. Il n’é­tait nulle part ailleurs. C’é­tait si inha­bi­tuel que ça en deve­nait ver­ti­gi­neux — comme si on lui avait reti­ré un bruit de fond qui l’ac­com­pa­gnait depuis tou­jours, et que le silence révé­lé était plus vaste que tout ce qu’il avait imaginé.

CHA­PITRE 5

La chambre de la Vil­la San­ti était deve­nue leur monde.

Non pas qu’ils ne sor­taient plus — ils sor­taient, chaque jour, au moins une fois, par­fois deux, pour mar­cher, man­ger, regar­der. Mais la chambre était le centre. Le cœur bat­tant. L’en­droit où ils reve­naient tou­jours, comme des plon­geurs remon­tant à la sur­face pour respirer.

C’é­tait une chambre d’angle, au pre­mier étage, avec deux fenêtres — l’une don­nant sur la rue Sak­ka­line, l’autre sur le jar­din inté­rieur de la vil­la. La fenêtre de la rue lais­sait entrer les bruits du monde — le tuk-tuk mati­nal, les voix des mar­chandes de fruits, le balai d’un moine sur les dalles du temple d’en face. La fenêtre du jar­din lais­sait entrer les odeurs — le fran­gi­pa­nier, le jas­min, la terre mouillée après la pluie, et par­fois, quand le vent souf­flait du sud, l’o­deur du Mékong, boueuse, végé­tale, immense.

Le lit occu­pait le centre de la pièce comme un autel. Un grand lit de teck, mas­sif, sombre, avec des mon­tants sculp­tés de motifs flo­raux que Soan avait pris d’a­bord pour des lotus, puis pour des nénu­phars, avant de renon­cer à iden­ti­fier quoi que ce soit — les fleurs sculp­tées dans le bois étaient des fleurs ima­gi­naires, des fleurs de nulle part, des fleurs de som­meil. Le mate­las était ferme, recou­vert d’un drap blanc et du couvre-lit de soie ivoire qu’ils avaient ces­sé de replier. La mous­ti­quaire des­cen­dait du pla­fond en un cône de tulle blanc qui, le soir, quand la lumière bais­sait, pre­nait des reflets nacrés et trans­for­mait le lit en une sorte de tente nup­tiale perpétuelle.

Ils avaient pris l’ha­bi­tude de se cou­cher tôt. Pas par fatigue — par envie. Le lit les appe­lait avec la même insis­tance que le Mékong appe­lait les pirogues, par une sorte de gra­vi­té natu­relle. Après le dîner — en bas, au res­tau­rant de la vil­la, ou dans un des petits res­tau­rants de la rue Sak­ka­line — ils mon­taient l’es­ca­lier de teck, entraient dans la chambre, et le monde exté­rieur ces­sait d’exister.

Soan décou­vrit le corps de Yara.

Ce n’est pas qu’il ne le connais­sait pas — bien sûr qu’il le connais­sait, il le connais­sait par cœur, ou du moins il croyait le connaître par cœur. Trois ans de nuits ensemble, trois ans de matins, de douches, de draps, d’é­treintes rapides et d’é­treintes longues, trois ans de peau contre peau — ça devrait suf­fire pour connaître un corps. Mais ça ne suf­fi­sait pas. Ça ne suf­fi­sait jamais. Parce que le corps de l’autre n’est pas un objet fixe, un ter­ri­toire car­to­gra­phié une fois pour toutes. Le corps de l’autre bouge, change, vieillit, bronze, pâlit, mai­grit, gonfle, se trans­forme chaque jour sans qu’on le remarque — et si on ne le remarque pas, c’est parce qu’on ne regarde plus. On croit regar­der. On se souvient.

Ici, dans cette chambre, sous cette mous­ti­quaire, dans cette cha­leur qui dénu­dait les corps comme une évi­dence — il n’y avait plus moyen de se sou­ve­nir. Il fal­lait regarder.

Soan regar­da.

Il vit que Yara avait une cica­trice minus­cule sous le sein gauche — un demi-cen­ti­mètre, blanche, presque invi­sible, qu’il n’a­vait jamais remar­quée ou qu’il avait oubliée. Il la tou­cha du bout du doigt. Qu’est-ce que c’est ? Un chat, quand j’a­vais huit ans. Le chat de la voi­sine, à Tunis. Il s’ap­pe­lait Sul­tan. L’i­dée qu’un chat nom­mé Sul­tan avait grif­fé la poi­trine de Yara vingt-cinq ans plus tôt, et que la trace était encore là, ins­crite dans la peau comme un mot dans une langue morte — cette idée le bou­le­ver­sa d’une façon qu’il ne sut pas expliquer.

Il vit que ses genoux étaient plus fon­cés que ses cuisses — une nuance à peine, un dégra­dé de cara­mel, comme si la peau avait été expo­sée dif­fé­rem­ment au soleil à chaque étage du corps. Il vit que ses orteils étaient longs, fins, presque pré­hen­siles, et qu’elle les bou­geait quand elle réflé­chis­sait — un mou­ve­ment incons­cient, un fré­tille­ment de pois­son, qu’il n’a­vait jamais remar­qué parce qu’à Paris les pieds sont dans des chaus­sures. Il vit que la ligne de ses hanches, vue de dos, des­si­nait un S inver­sé d’une grâce qui n’a­vait rien d’ap­pris — une courbe pure­ment ani­male, pure­ment géo­mé­trique, qui était en même temps la chose la plus éro­tique qu’il ait jamais contemplée.

— Arrête de me regar­der comme ça, dit Yara un soir, allon­gée sur le ventre, les bras croi­sés sous sa joue.

— Comme quoi ?

— Comme si tu me voyais pour la pre­mière fois.

— C’est un peu le cas.

Elle tour­na la tête vers lui. Ses yeux — bruns, très fon­cés, avec des éclats d’ambre dans l’i­ris que la lumière du soir allu­mait — le regar­dèrent avec une inten­si­té qui le fit déglutir.

— Alors viens voir de plus près, dit-elle.

Et Yara, de son côté, regar­dait Soan.

Elle regar­dait ses mains. Les mains de Soan étaient sa par­tie pré­fé­rée — elle le lui avait dit une fois, au début, quand on dit ces choses-là, et il avait ri, parce que per­sonne ne tombe amou­reux des mains de quel­qu’un, n’est-ce pas ? Mais si. Yara était tom­bée amou­reuse des mains de Soan — des mains longues, fines, avec des doigts ner­veux qui bou­geaient quand il par­lait, qui des­si­naient dans l’air des formes que lui seul voyait. Des mains d’ar­chi­tecte ou de pia­niste, des mains faites pour tou­cher les choses avec pré­ci­sion. Ici, à Luang Pra­bang, ces mains n’a­vaient plus rien à construire, plus rien à taper sur un cla­vier, plus rien à faire. Elles étaient libres. Et Yara les regar­dait se poser sur les objets du quo­ti­dien — le verre de café, le livre, la balus­trade du bal­con, sa propre cuisse — avec une atten­tion qui la troublait.

Elle regar­dait sa nuque. Quand Soan se pen­chait en avant pour lire, ou pour man­ger, ou pour atta­cher sa san­dale, sa nuque appa­rais­sait — une nuque brune, rasée de près sur les bords, avec un début de bron­zage qui ren­dait la peau presque dorée. C’é­tait une nuque vul­né­rable. Une nuque d’en­fant, presque. Et quelque chose dans cette vul­né­ra­bi­li­té — dans l’i­dée que cet homme qui la fai­sait jouir, qui la por­tait dans l’es­ca­lier quand elle était ivre, qui dis­cu­tait urba­nisme avec des pro­mo­teurs en cos­tume — était aus­si un être avec une nuque fra­gile, expo­sée, sans défense — quelque chose dans cette idée lui don­nait envie de le pro­té­ger et de le dévo­rer en même temps.

Leurs corps chan­gèrent. C’é­tait la cha­leur, d’a­bord — ils trans­pirent plus, ils burent plus, leur peau prit un grain dif­fé­rent, plus lisse, plus souple, comme assou­plie par l’hu­mi­di­té per­ma­nente. Yara bron­za. Son teint de miel brû­lé devint cui­vré, presque roux, et la peau de ses épaules prit un éclat mat qui fai­sait pen­ser à de la terre cuite. Soan, plus clair, rou­git d’a­bord, puis fon­ça, et ses yeux — gris-vert, inha­bi­tuels dans son visage brun — res­sor­tirent davan­tage, comme si le soleil avait aug­men­té le contraste.

Ils mai­gris­saient un peu. Pas par manque de nour­ri­ture — ils man­geaient très bien, et beau­coup — mais la cha­leur brû­lait ce qu’il res­tait de gras urbain, cette couche molle que la séden­ta­ri­té et les dîners tar­difs avaient dépo­sée autour de leurs ventres. Leurs corps se rap­pro­chaient de quelque chose de plus essen­tiel, de plus ner­veux, de plus nu. Soan per­dit ce bour­re­let au-des­sus de la cein­ture qui l’a­ga­çait sans le pré­oc­cu­per. Les bras de Yara s’af­fi­nèrent. Ils devinrent plus légers — pas plus minces : plus légers. Comme si la pesan­teur de Luang Pra­bang n’é­tait pas la même que celle de Paris.

L’a­mour phy­sique prit une tex­ture nouvelle.

À Paris, ils fai­saient l’a­mour le soir, en géné­ral, dans le lit, en géné­ral, après le dîner, en géné­ral. C’é­tait bon, c’é­tait tendre, c’é­tait par­fois pas­sion­né — mais c’é­tait cadré. Un rec­tangle de désir insé­ré dans l’a­gen­da du quo­ti­dien, entre la vais­selle et le sommeil.

Ici, les cadres avaient sau­té. Ils fai­saient l’a­mour le matin, l’a­près-midi, la nuit. Ils fai­saient l’a­mour après le petit-déjeu­ner, quand le café lao­tien leur don­nait une éner­gie ronde et sucrée. Ils fai­saient l’a­mour pen­dant la pluie de l’a­près-midi, ber­cés par le gron­de­ment de l’a­verse sur les tuiles, les volets fer­més, la chambre deve­nue une grotte tiède. Ils fai­saient l’a­mour au milieu de la nuit, réveillés par un orage, élec­tri­sés par la foudre qui éclai­rait la chambre en stroboscope.

Il n’y avait plus d’heure pour le désir. Il n’y avait plus de moment appro­prié ou inap­pro­prié. Le désir était comme la pluie — il venait quand il venait, sans pré­ve­nir, sans horaire, et ils avaient appris à ne pas lui résis­ter. Un geste suf­fi­sait. La main de Yara sur la hanche de Soan. Le souffle de Soan dans le cou de Yara. Un regard, par­fois — juste un regard, plus long que néces­saire, char­gé d’une inten­tion que les mots n’au­raient pas su formuler.

Ce qui chan­geait sur­tout, c’é­tait la len­teur. La len­teur de Luang Pra­bang avait conta­mi­né leur façon de se tou­cher. Ils pre­naient le temps. Un temps déme­su­ré, un temps qu’au­cun amant pres­sé ne com­pren­drait — le temps de suivre une ligne du bout des doigts, du bout des lèvres, sans des­ti­na­tion, sans but, juste pour le plai­sir de la ligne elle-même. Le temps de s’ar­rê­ter. Le temps de recom­men­cer. Le temps de ne rien faire et de sen­tir l’autre res­pi­rer contre soi, peau contre peau, dans la cha­leur moite, et de trou­ver dans cette immo­bi­li­té un plai­sir aus­si intense que le mouvement.

Yara avait cette façon de poser sa bouche sur le ventre de Soan et de ne pas bou­ger. Juste sa bouche, ouverte, chaude, contre sa peau, pen­dant de longues secondes qui deve­naient des minutes, et la sen­sa­tion — la cha­leur de ses lèvres, l’hu­mi­di­té légère de son souffle, le poids presque imper­cep­tible de sa tête — se dif­fu­sait len­te­ment dans tout le corps de Soan, irra­diait, mon­tait, des­cen­dait, comme une drogue douce qui prend son temps pour faire effet.

Soan avait cette façon de pas­ser ses doigts dans les che­veux de Yara, len­te­ment, en démê­lant chaque mèche avec une patience de tis­se­rand. C’é­tait un geste qui pou­vait durer une demi-heure — une demi-heure pen­dant laquelle Yara fer­mait les yeux et sen­tait chaque ter­mi­nai­son ner­veuse de son cuir che­ve­lu s’al­lu­mer une par une, comme les lumières d’une ville vue d’a­vion, et le plai­sir qu’elle en tirait était d’une nature qu’elle n’au­rait pas su nom­mer — pas exac­te­ment éro­tique, pas exac­te­ment tendre, quelque chose entre les deux, quelque chose qui n’a­vait pas de mot en fran­çais, ni en arabe, ni pro­ba­ble­ment dans aucune langue.

Le ven­ti­la­teur tour­nait. Le gecko cla­quait. Dehors la pluie tom­bait ou ne tom­bait pas. Ils étaient au monde avec une inten­si­té qu’ils n’a­vaient jamais connue — et cette inten­si­té ne venait pas de l’ex­ci­ta­tion, du nou­veau, de l’exo­tique. Elle venait du silence. Elle venait du vide. Elle venait du fait que tout le bruit de leur vie avait été reti­ré, et que dans l’es­pace ain­si déga­gé, le moindre geste, le moindre souffle, le moindre frô­le­ment pre­nait une ampleur colossale.

Un après-midi — le qua­tor­zième ou le quin­zième jour, ils ne comp­taient plus — Soan tra­ça du bout de l’in­dex une ligne sur le dos de Yara, de la nuque au coc­cyx, en sui­vant la colonne ver­té­brale. Il comp­ta les ver­tèbres. Yara frissonna.

— Com­bien ? murmura-t-elle.

— Com­bien de quoi ?

— Com­bien de vertèbres.

Il recom­men­ça. Il comp­ta. Vingt-quatre ? Vingt-cinq ? Il n’é­tait pas sûr — ses doigts se per­daient dans les der­nières, là où le dos deve­nait la chute des reins, là où la peau était plus douce, plus chaude, là où Yara cam­brait imper­cep­ti­ble­ment le dos quand il la tou­chait, un réflexe, une invi­ta­tion qu’elle ne contrô­lait pas.

— Je ne sais pas comp­ter, dit-il.

— Recom­mence.

Il recom­men­ça. Et encore. Et encore. Et à chaque fois le tra­jet était dif­fé­rent, parce que Yara res­pi­rait, et que le dos d’une femme qui res­pire n’est jamais deux fois le même paysage.

CHA­PITRE 6

Le laap arri­va un mar­di — ou un mer­cre­di, ou un ven­dre­di, quelle importance.

C’é­tait la cui­si­nière de la Vil­la San­ti qui le leur fit décou­vrir. Elle s’ap­pe­lait Kham — un pré­nom qui signi­fiait or, apprirent-ils plus tard, et qui lui allait par­fai­te­ment, non pas par éclat mais par den­si­té. Kham était une femme d’une soixan­taine d’an­nées, petite, sèche, le visage plis­sé par une vie entière de vapeurs de cui­sine, avec des mains extra­or­di­naires — des mains courtes, larges, puis­santes, cou­vertes de minus­cules cica­trices de brû­lures, des mains qui avaient haché, pilé, pétri, grillé, émin­cé plus de nour­ri­ture qu’un cer­veau humain ne pou­vait en concevoir.

Kham ne par­lait presque pas. Ni fran­çais, ni anglais — quelques mots de chaque, juste assez pour sou­rire et hocher la tête. Elle par­lait lao, évi­dem­ment, et un peu de thaï, et peut-être un peu de viet­na­mien, héri­tage d’une his­toire régio­nale enche­vê­trée. Mais sa vraie langue était la cui­sine. C’é­tait par la nour­ri­ture qu’elle com­mu­ni­quait, par les plats qu’elle posait sur la table avec ce geste sec et pré­cis des cui­si­nières pro­fes­sion­nelles — un geste sans céré­mo­nie, sans pré­sen­ta­tion, un geste qui disait : mange.

Le laap de Kham était une révélation.

Soan et Yara avaient man­gé du laap dans les res­tau­rants de la rue Sak­ka­line, bien sûr — c’é­tait le plat natio­nal, on le trou­vait par­tout, dans toutes les ver­sions. Mais le laap de Kham était autre chose. La viande — du porc, ce jour-là, haché très fin au cou­teau, pas au hachoir — était tiède, pas chaude, et cette tié­deur était essen­tielle : elle lais­sait les saveurs se déployer sans les brû­ler. Le jus de citron vert, la menthe fraîche, la coriandre, les écha­lotes, le piment oiseau émiet­té, la poudre de riz grillé qui appor­tait un cro­quant sub­til, ter­reux, comme le sou­ve­nir d’un champ — tout cela com­po­sait un équi­libre que Soan ne sut pas décrire autre­ment qu’en fer­mant les yeux.

— Mon Dieu, dit Yara.

Elle avait les doigts dans le sti­cky rice — on man­geait le laap avec du riz gluant, tou­jours, en rou­lant une bou­lette de riz entre les doigts de la main droite et en la trem­pant dans le laap. Le geste était archaïque, enfan­tin, sen­suel. Les doigts dans la nour­ri­ture. La nour­ri­ture por­tée à la bouche par la main nue. Yara, qui avait gran­di dans une culture de la main — en Tuni­sie on mange le cous­cous avec les doigts, on trempe le pain dans la haris­sa, on casse les figues de bar­ba­rie à mains nues — retrou­vait ici un rap­port au corps et à l’a­li­ment que la four­chette avait aboli.

— C’est comme les briks de ma grand-mère, dit-elle.

— Un laap de porc lao­tien res­semble à un brik tunisien ?

— Non. C’est le geste. C’est les doigts. C’est la même chose.

Soan com­prit. Ce n’é­tait pas le goût qui les reliait — c’é­tait le contact. La main dans la nour­ri­ture, la nour­ri­ture dans la bouche, sans inter­mé­diaire, sans dis­tance. La civi­li­sa­tion occi­den­tale avait inven­té le cou­vert pour sépa­rer le corps de ce qu’il mange, pour impo­ser une média­tion, une poli­tesse. Ici — et en Tuni­sie, et en Inde, et dans la moi­tié du monde — cette média­tion n’exis­tait pas. On tou­chait ce qu’on man­geait. On man­geait ce qu’on tou­chait. Le plai­sir était direct, immé­diat, sans filtre.

Kham leur appor­tait des choses qu’ils n’a­vaient pas com­man­dées. C’é­tait deve­nu un rituel. Chaque soir, en plus de ce qu’ils avaient choi­si sur la carte, un petit plat sup­plé­men­taire appa­rais­sait — une cou­pelle de jeow bong, la pâte de piment aux peaux de buffle qui brû­lait la langue d’un feu lent et fumé ; un bol de soupe de poti­ron au lait de coco, douce, onc­tueuse, cou­leur de cou­cher de soleil ; une assiette de kai­pen, les fameuses algues du Mékong, séchées, frites, crous­tillantes, par­se­mées de sésame, qu’on cro­quait comme des chips et qui avaient un goût de rivière, de pierre, de profondeur.

Un soir, Kham appor­ta un plat que Yara ne recon­nut pas — des mor­ceaux de viande sombre dans une sauce épaisse, brune, par­fu­mée de citron­nelle et de feuilles de citron­nier kaf­fir. Un or lam. Le ragoût de Luang Pra­bang, le plat des jours de fête, le plat que les familles pré­pa­raient pour les mariages et les céré­mo­nies du baci. La viande — du buffle, cette fois — avait mijo­té pen­dant des heures dans un bouillon aro­ma­tique char­gé de sakhan, une écorce piquante qu’on ne trou­vait nulle part ailleurs qu’au Laos, un poivre ligneux, ter­reux, qui fai­sait vibrer la langue d’une façon unique.

Yara goû­ta. Fer­ma les yeux. Les rouvrit.

— C’est comme un tajine, dit-elle.

Soan leva un sourcil.

— C’est comme un tajine qui aurait voya­gé, cor­ri­gea-t-elle. Un tajine qui serait par­ti de Tunis, qui aurait tra­ver­sé l’I­ran et l’Inde, qui aurait lon­gé le Mékong, et qui serait arri­vé ici en ayant tout oublié sauf l’es­sen­tiel — la len­teur, la patience, le temps de cuisson.

Ce n’é­tait pas faux. La cui­sine de Luang Pra­bang par­ta­geait avec la cui­sine tuni­sienne cette science de la cuis­son lente, cette façon de lais­ser le temps faire son tra­vail, de ne pas brus­quer les saveurs, de les lais­ser infu­ser, se mélan­ger, se trans­for­mer. Le feu bas. Le cou­vercle fer­mé. L’at­tente. Et au bout de l’at­tente, quelque chose de plus pro­fond que ce que la hâte aurait jamais pu produire.

Kham les regar­dait man­ger depuis le seuil de la cui­sine, les bras croi­sés, le visage impas­sible. Mais quand Yara leva les yeux vers elle et joi­gnit les mains — le nop, le salut lao, qu’ils avaient appris à faire natu­rel­le­ment — quelque chose bou­gea sur le visage de Kham. Pas un sou­rire — moins que ça, et plus. Un plis­se­ment des yeux, une incli­nai­son infime de la tête, un acquies­ce­ment qui disait : je sais. Je sais que tu sais. La nour­ri­ture nous a compris.

Après le dîner, ils mon­taient dans la chambre avec le goût du repas encore sur les lèvres. Soan embras­sait Yara et sen­tait le piment, le citron vert, la citron­nelle. Elle l’embrassait et sen­tait la Beer­lao, le sti­cky rice, le café. Leurs bouches mêlaient les saveurs, les langues por­taient encore la mémoire des épices, et l’acte de man­ger se pro­lon­geait dans l’acte d’embrasser avec une conti­nui­té qui n’a­vait rien d’ac­ci­den­tel — c’é­tait le même appé­tit, la même faim, le même désir de prendre le monde dans sa bouche et de ne pas le recracher.

Le matin, ils allaient au mar­ché. Le mar­ché du matin de Luang Pra­bang — pas le mar­ché de nuit, pas celui des tou­ristes, mais l’autre, le vrai, celui qui s’é­ta­lait le long de la rue Chao Fa Ngum dès cinq heures du matin — était un spec­tacle qui à lui seul jus­ti­fiait le voyage. On y trou­vait tout ce que la jungle, la rivière et la terre du Laos pou­vaient pro­duire : des mon­tagnes de riz gluant empa­que­tées dans des feuilles de bana­nier, des pois­sons du Mékong aux écailles d’argent posés sur des feuilles vertes, des tas de piment rouge vif, des bottes de citron­nelle, des racines de galan­ga, des bou­quets de coriandre, de menthe, de basi­lic sacré dont le par­fum mon­tait dans l’air humide comme un encens profane.

Et des choses plus étranges. Des tas d’in­sectes grillés — des grillons, des larves de bam­bou, des four­mis rouges — que les mar­chandes ven­daient dans des sacs en plas­tique avec le même natu­rel qu’on vend des caca­huètes. Des peaux de buffle séchées, raides comme du car­ton, empi­lées contre un mur. Des écu­reuils fumés. Des anguilles vivantes qui se tor­tillaient dans des bas­sines d’eau trouble. Un jour, Yara s’ar­rê­ta devant un étal où un rat de rizière — un gros rat brun, propre, nour­ri de riz, pas un rat d’é­gout — était pré­sen­té entier, grillé, sur un lit de feuilles de bananier.

— Tu crois qu’il est bon ? dit-elle.

— Je crois que ça dépend de ce qu’on entend par bon.

Ils ne man­gèrent pas le rat. Mais Yara ache­ta un sac de four­mis rouges — ou plu­tôt d’œufs de four­mis rouges, qui ser­vaient à faire une ome­lette déli­cate, piquante, d’un goût impos­sible à com­pa­rer avec quoi que ce soit d’oc­ci­den­tal. Elle les rame­na à la Vil­la San­ti et les don­na à Kham, qui les regar­da avec un air qui signi­fiait clai­re­ment : tiens, la Tuni­sienne com­prend quelque chose. Le soir, les œufs de four­mis appa­rurent dans une ome­lette aux herbes, dorée, crous­tillante, accom­pa­gnée de sti­cky rice et de jeow mak len — une sauce de tomates grillées pilées au mor­tier avec du piment et de la coriandre.

La nour­ri­ture devint leur bous­sole. Chaque repas était une explo­ra­tion, un voyage à l’in­té­rieur du voyage. Ils apprirent les noms des plats — ping kai, le pou­let grillé ; mok pa, le pois­son cuit à la vapeur dans une feuille de bana­nier ; tam mak houng, la salade de papaye verte pilée au mor­tier avec du piment, du citron, du padek — le padek, cette sauce de pois­son fer­men­té qui empes­tait à faire fuir un bataillon mais qui don­nait à tout ce qu’elle tou­chait une pro­fon­deur uma­mi insondable.

Ils apprirent à man­ger épi­cé. Pas comme à Paris, où l’é­pice est un condi­ment, un sup­plé­ment, une option sur la carte — ici, l’é­pice était le cœur. Le piment n’ac­com­pa­gnait pas le plat — le plat accom­pa­gnait le piment. Il fal­lait apprendre à accueillir la brû­lure, à ne pas la com­battre, à la lais­ser mon­ter dans la bouche comme une vague de cha­leur, puis redes­cendre, et lais­ser der­rière elle un pico­te­ment qui aigui­sait tous les goûts, qui ren­dait le sucré plus sucré, l’a­cide plus acide, l’a­mer plus amer.

Yara avait une tolé­rance au piment supé­rieure à celle de Soan — la haris­sa de l’en­fance, pro­ba­ble­ment, cette pâte rouge brû­lante qu’on étale sur le pain du petit-déjeu­ner à Tunis. Elle man­geait le laap très pimen­té sans cil­ler, les yeux à peine brillants, tan­dis que Soan suait, reni­flait, buvait de l’eau qui ne ser­vait à rien — l’eau ne calme pas le piment, c’est une illu­sion, seul le riz gluant absorbe le feu — et se mou­rait d’un plai­sir maso­chiste qu’il n’a­vait jamais soup­çon­né chez lui.

— Tu pleures, dit Yara.

— C’est le bon­heur, dit Soan.

Et c’é­tait le bon­heur. Le bon­heur simple, bête, ani­mal, du corps qui mange ce qu’il aime, qui trans­pire, qui brûle, qui se répare avec du riz et recom­mence. Le bon­heur du ventre plein, de la bouche en feu, de la Beer­lao qui coule fraîche dans la gorge comme un tor­rent de mon­tagne. Le bon­heur d’être vivant, d’a­voir faim, d’a­voir soif, d’a­voir chaud — d’a­voir un corps, tout sim­ple­ment, un corps qui fonc­tionne, qui sent, qui goûte, qui touche, et qui par­tage tout ça avec un autre corps assis en face, de l’autre côté de la table, qui brûle et sue et rit de la même façon.

Kham les obser­vait. Chaque soir, depuis le seuil de sa cui­sine. Et chaque soir, cette incli­nai­son infime de la tête, ce plis­se­ment des yeux — non pas un sou­rire, mais sa ver­sion lao­tienne, son équi­valent boud­dhiste : un acquies­ce­ment silen­cieux à ce qui est.

CHA­PITRE 7

Le piro­guier s’ap­pe­lait Bounmy.

Ils ne sur­ent jamais son âge — il avait le visage hors du temps des hommes du Mékong, un visage buri­né, tan­né, creu­sé par le soleil et par le vent du fleuve, qui pou­vait avoir cin­quante ans ou soixante-dix. Il por­tait un cha­peau de paille à larges bords, un short kaki, et rien d’autre. Son torse nu était maigre et mus­cu­leux, avec des ten­dons qui saillaient sous la peau comme les cor­dages d’un navire. Ses pieds — larges, plats, cal­leux — sem­blaient avoir été sculp­tés pour épou­ser le fond d’une pirogue.

C’est la femme de la récep­tion — celle au visage-lac — qui leur avait pro­po­sé l’ex­cur­sion. Pak Ou, avait-elle dit, en mon­trant la direc­tion du nord avec un geste vague, comme si les grottes sacrées étaient juste au bout de la rue. Pak Ou, deux heures en bateau. Très beau. Beau­coup de Bouddha.

La pirogue les atten­dait au pon­ton, en bas de l’es­ca­lier de la berge, à l’en­droit où la Nam Khan se jette dans le Mékong. C’é­tait une longue barque en bois, étroite, peinte en bleu avec des motifs flo­raux à la proue, équi­pée d’un moteur hors-bord à l’ar­rière qui fai­sait un bruit de ton­deuse à gazon asth­ma­tique. Il y avait deux bancs en bois et un auvent de toile pour se pro­té­ger du soleil — ou de la pluie, selon l’hu­meur du ciel.

Boun­my les aida à embar­quer sans un mot. Il fit asseoir Yara à l’a­vant, Soan au milieu, et prit sa place à l’ar­rière, la main sur le manche du moteur. Puis il lan­ça le moteur d’un geste sec — un seul coup, le moteur tous­sa et démar­ra — et la pirogue glis­sa sur l’eau brune.

Le Mékong, vu d’en bas, était un autre monde.

Depuis la berge, le fleuve avait une majes­té loin­taine, pano­ra­mique — on le regar­dait comme on regarde un pay­sage, avec de la dis­tance, du recul, de la sécu­ri­té. Mais depuis la pirogue, on était dedans. Le fleuve n’é­tait plus un décor — c’é­tait un être vivant, une masse d’eau en mou­ve­ment per­ma­nent, avec des cou­rants, des tour­billons, des remous visibles à la sur­face comme des muscles qui roulent sous une peau. L’eau brune pas­sait à quelques cen­ti­mètres de leurs mains, épaisse, opaque, char­gée de limon, de terre, de tout ce que la mous­son arra­chait aux mon­tagnes et char­riait vers le sud. On ne voyait rien en des­sous — le Mékong gar­dait ses secrets.

Yara se pen­cha et trem­pa sa main dans l’eau.

La sen­sa­tion la sur­prit. L’eau n’é­tait pas froide — elle était tiède, presque chaude, avec une tex­ture soyeuse, hui­leuse, qui n’a­vait rien à voir avec l’eau claire des rivières euro­péennes. C’é­tait une eau pleine, une eau nour­rie, une eau qui avait tra­ver­sé la Chine, le Myan­mar, le Laos du nord, et qui por­tait en elle le sou­ve­nir de mil­liers de kilo­mètres de mon­tagnes, de forêts, de vil­lages. Yara lais­sa sa main traî­ner dans le cou­rant et sen­tit la résis­tance de l’eau contre ses doigts — une résis­tance douce, insis­tante, comme la caresse d’un ani­mal qu’on ne peut pas voir.

Soan la regar­dait faire. Sa main brune dans l’eau brune, les doigts écar­tés, le poi­gnet souple, et der­rière elle le fleuve immense, les mon­tagnes vertes, le ciel de mous­son bas et gris. Il pen­sa qu’il pour­rait pas­ser le reste de sa vie à la regar­der trem­per sa main dans des fleuves.

Ils remon­tèrent le Mékong pen­dant deux heures. Le pay­sage défi­lait avec une len­teur majes­tueuse — des falaises de cal­caire cou­vertes de végé­ta­tion, des vil­lages de pêcheurs accro­chés à la berge comme des nids d’oi­seaux, des pirogues croi­sées en sens inverse qui fai­saient un signe de la main, des buffles d’eau immer­gés jus­qu’au cou qui les regar­daient pas­ser avec l’in­dif­fé­rence des dieux. Par­fois un héron cen­dré s’en­vo­lait d’un banc de sable, dépliant ses grandes ailes grises avec une non­cha­lance royale, et tra­çait dans l’air un arc silen­cieux avant de se poser cent mètres plus loin.

Boun­my pilo­tait sans effort appa­rent. Il lisait le fleuve comme on lit un livre — repé­rant les cou­rants, évi­tant les hauts-fonds, choi­sis­sant la bonne ligne entre les tour­billons. De temps en temps il cou­pait le moteur et lais­sait la pirogue déri­ver quelques secondes dans le silence — un silence immense, abso­lu, fait uni­que­ment du bruit de l’eau contre la coque et du cri loin­tain d’un oiseau. Puis il relan­çait le moteur et la pirogue repre­nait sa course.

La pluie les prit à mi-chemin.

Elle arri­va par le nord, pré­cé­dée d’un rideau gris qui avan­çait sur le fleuve comme un mur de fumée. Boun­my ne chan­gea pas de cap. Il sor­tit d’un coffre deux grands para­pluies qu’il ten­dit à Soan et Yara, puis remit sa main sur le moteur. Quand la pluie les attei­gnit, elle était chaude — tou­jours cette eau tiède, cette pluie de bain — et le bruit sur la toile de l’auvent fut assour­dis­sant, un tam­bou­ri­ne­ment conti­nu qui ren­dait toute conver­sa­tion impossible.

Yara replia son para­pluie. Elle ouvrit les bras et leva le visage vers le ciel. La pluie ruis­se­lait sur elle — dans ses che­veux, sur ses épaules, sur ses seins sous le tis­su trem­pé de sa robe, sur ses cuisses nues. Elle avait les yeux fer­més et la bouche entrou­verte et elle buvait la pluie, elle rece­vait la pluie, elle était la pluie. Soan replia son para­pluie à son tour. La pluie les enve­lop­pa ensemble, chaude, dense, par­fu­mée, et dans la pirogue bleue au milieu du Mékong, sous l’a­verse, trem­pés, riants, ils furent pen­dant quelques minutes les deux seules per­sonnes au monde.

Boun­my ne se retour­na pas. Il avait vu d’autres couples sur son fleuve. Il avait vu des amants et des indif­fé­rents, des jeunes mariés et des vieux ménages, des gens qui regar­daient le pay­sage et des gens qui ne voyaient rien. Ces deux-là, il le savait d’ins­tinct, étaient de ceux qui voient. Il accé­lé­ra un peu pour sor­tir de l’a­verse et la pirogue glis­sa vers une trouée de lumière, là-bas, au nord, où le ciel se déchirait.

Les grottes de Pak Ou appa­rurent dans une falaise de cal­caire, au confluent du Mékong et de la rivière Ou. Deux cavi­tés ouvertes dans la roche, à flanc de mon­tagne, acces­sibles par un esca­lier de pierre raide et glis­sant. Boun­my amar­ra la pirogue à un pon­ton bran­lant et les lais­sa mon­ter seuls. Il res­ta assis dans la pirogue, le cha­peau de paille sur les yeux, les bras croi­sés, et s’en­dor­mit ins­tan­ta­né­ment — ou fit sem­blant de s’en­dor­mir, ce qui dans le Laos de la mous­son reve­nait exac­te­ment au même.

Les grottes étaient pleines de bouddhas.

Des cen­taines. Des mil­liers. Des boud­dhas de toutes tailles — de la sta­tuette de cinq cen­ti­mètres au boud­dha gran­deur nature — en bois, en bronze, en pierre, en or, en argile, en ciment. Des boud­dhas debout, assis, cou­chés. Des boud­dhas qui médi­taient, qui ensei­gnaient, qui tou­chaient la terre, qui appe­laient la pluie. Des boud­dhas neufs, brillants, fraî­che­ment dorés, et des boud­dhas anciens, éro­dés, mous­sus, dont les visages avaient été man­gés par le temps et qui n’a­vaient plus de traits — juste une forme humaine, une sil­houette de séré­ni­té, une idée de paix.

Ils avaient été dépo­sés là au fil des siècles par les fidèles — des rois, des moines, des pêcheurs, des pay­sans — et per­sonne ne les avait jamais reti­rés. Ils s’ac­cu­mu­laient comme des sédi­ments, couche après couche, siècle après siècle, et les plus anciens étaient enfouis der­rière les plus récents, invi­sibles, oubliés, mais tou­jours là. La grotte entière était un dépôt de dévo­tion — non pas un temple, non pas un musée, mais quelque chose de plus mys­té­rieux : un lieu où les humains venaient poser leur foi comme on pose un objet fra­gile dans un endroit sûr, et repar­taient les mains vides.

Yara s’as­sit dans la grotte infé­rieure, celle qui don­nait sur le fleuve. La lumière entrait par l’ou­ver­ture et éclai­rait les pre­miers rangs de boud­dhas d’une clar­té dorée. Der­rière, l’obs­cu­ri­té. Les boud­dhas dans l’ombre res­sem­blaient à des fan­tômes bien­veillants, des sil­houettes assises dans le noir depuis si long­temps qu’elles fai­saient par­tie de la roche.

— C’est étrange, dit Yara.

— Quoi ?

— Chez moi, Dieu, on ne le voit pas. On ne le repré­sente pas. Il est par­tout mais il n’a pas de visage. Pas d’i­mage. Ici, il a mille visages. Dix mille. Et tous sourient.

Soan s’as­sit à côté d’elle. Il regar­da les boud­dhas. Ils sou­riaient, en effet — ce sou­rire célèbre, ce sou­rire qui n’é­tait pas joyeux ni triste, ce sou­rire qui ne cher­chait rien, qui ne pro­met­tait rien, qui disait sim­ple­ment : ce qui est, est. Ce sou­rire qui avait tra­ver­sé deux mille cinq cents ans d’his­toire humaine sans se modi­fier, sans s’al­té­rer, sans se moder­ni­ser. Le même sou­rire sur un boud­dha du IIIe siècle et sur un boud­dha ache­té hier au mar­ché de nuit.

— Tu crois à quelque chose ? deman­da Yara.

La ques­tion était inat­ten­due. Ils n’en par­laient jamais, ou presque — la croyance, la foi, tout ça. Yara venait d’une famille tuni­sienne laïque, édu­quée, qui pra­ti­quait le rama­dan par habi­tude plus que par convic­tion et man­geait du jam­bon à Paris sans culpa­bi­li­té visible. Soan venait de nulle part en matière de reli­gion — une famille bre­tonne vague­ment catho­lique, bap­ti­sé, com­mu­nié, jamais retour­né à l’é­glise. Ni l’un ni l’autre ne priait. Ni l’un ni l’autre ne croyait, au sens fort du terme. Mais ici, dans cette grotte, face à ces mille visages sou­riants, la ques­tion méri­tait d’être posée.

— Je crois à ça, dit Soan.

Il fit un geste vague qui englo­bait la grotte, le fleuve, la pirogue en bas, la pluie dehors, et Yara à côté de lui.

— Ça quoi ?

— Ce moment. Ce truc-là. Être ici. C’est tout ce que je sais.

Yara posa sa tête contre son épaule. Un boud­dha en face d’eux — un petit boud­dha de bois noir, très ancien, au sou­rire presque effa­cé — sem­blait approuver.

Au retour, le Mékong avait chan­gé de cou­leur. Le soleil de fin d’a­près-midi per­çait les nuages par endroits et posait sur l’eau des taches d’or mou­vantes. Le fleuve était deve­nu un patch­work de brun, d’or et de vert — le vert des reflets de la jungle sur la sur­face, un vert d’eau, un vert de monde englou­ti. Les mon­tagnes de la rive pro­je­taient des ombres longues sur le fleuve et la lumière rasante trans­for­mait chaque ride de l’eau en une lame de cuivre.

Boun­my avait cou­pé le moteur. La pirogue des­cen­dait le cou­rant en silence, por­tée par le fleuve, et le seul bruit était celui de l’eau contre la coque — un cla­po­tis régu­lier, doux, hyp­no­tique, qui res­sem­blait au bat­te­ment d’un cœur. Yara s’é­tait endor­mie, la tête sur les genoux de Soan, les pieds nus posés sur le banc de bois. Ses che­veux, encore humides de la pluie, avaient séché en mèches désor­don­nées qui lui bar­raient le visage. Soan les écar­tait un par un, du bout des doigts, avec des gestes de chirurgien.

Il leva les yeux vers Boun­my. Le piro­guier le regar­dait. Leurs regards se croi­sèrent et Boun­my eut un sou­rire — le pre­mier de la jour­née, un vrai sou­rire, large, qui décou­vrait des dents noir­cies par le bétel, et dans ce sou­rire il y avait quelque chose qui n’a­vait besoin d’au­cune tra­duc­tion : la recon­nais­sance d’un homme qui voit un autre homme aimer une femme, et qui sait que c’est la seule chose qui compte.

La pirogue glis­sa dans le cré­pus­cule. Les temples de Luang Pra­bang appa­rurent au loin, dorés par la der­nière lumière. Yara dor­mait. Le fleuve cou­lait. Le monde était exac­te­ment tel qu’il devait être.

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humide

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Vil­la San­ti — Luang Prabang

PRE­MIÈRE PAR­TIE — L’ARRIVÉE

Le choc de la lenteur

CHA­PITRE 1

Ils avaient cou­ru. Pen­dant des mois ils avaient cou­ru et c’é­tait deve­nu si natu­rel, cette course, que leurs corps ne savaient plus dis­tin­guer la fatigue de la vie elle-même. Soan avait bou­clé trois pro­jets en cinq semaines, quelque chose dans l’ur­ba­nisme ou l’ar­chi­tec­ture numé­rique, il ne savait plus très bien, les pro­jets se che­vau­chaient comme des vagues sales. Yara tra­dui­sait des contrats pour un cabi­net d’a­vo­cats inter­na­tio­nal, l’a­rabe, le fran­çais, l’an­glais, dans un cycle sans fin, les mots des autres lui tra­ver­saient la tête sans jamais s’ar­rê­ter. Ils man­geaient debout dans la cui­sine de l’ap­par­te­ment de Mon­treuil, l’un par­tait quand l’autre arri­vait, ils s’embrassaient dans le cou­loir entre deux portes.

Puis un matin de mai, un dimanche — un vrai dimanche, un dimanche sans écrans — Yara avait dit : Je veux qu’on parte loin et longtemps.

Et Soan avait dit oui avant de savoir où.

C’est elle qui avait trou­vé la Vil­la San­ti sur une pho­to. Un bal­con vert, des volets colo­niaux, un fran­gi­pa­nier dont les branches tou­chaient la balus­trade. Der­rière, quelque chose de flou — un temple, une col­line, un ciel trop grand. Elle avait mon­tré la pho­to à Soan qui avait dit : Ça res­semble à un endroit où le temps n’existe pas. Et elle avait répon­du : Justement.

Six semaines. Ils avaient négo­cié six semaines. Congé sans solde pour elle. Arran­ge­ment ban­cal pour lui, une sorte de dis­po­ni­bi­li­té qu’on n’ac­corde qu’à ceux qui n’en ont jamais deman­dé. Six semaines, c’é­tait indé­cent. C’é­tait parfait.

L’aé­ro­port Charles-de-Gaulle sen­tait le néon et le café froid. Le ter­mi­nal E, celui des des­ti­na­tions loin­taines, avait cette lumière blanche qui donne à tout le monde le teint d’un len­de­main de garde. Soan por­tait les deux sacs, un sur chaque épaule, et Yara tenait les pas­se­ports entre ses doigts comme on tient un jeu de cartes. Ils avaient fait la queue, pré­sen­té leurs visages à la machine, tra­ver­sé les contrôles. Autour d’eux des familles avec des enfants rouges de fatigue, des hommes d’af­faires bran­chés à leurs télé­phones comme à des per­fu­sions, des couples âgés en tenue de ran­don­née qui par­taient pro­ba­ble­ment au Népal ou au Vietnam.

Eux ne res­sem­blaient à rien de par­ti­cu­lier. Lui, brun, mince, une mâchoire légè­re­ment de tra­vers qui don­nait à son visage quelque chose de mobile, d’i­na­che­vé. Elle, plus petite, les che­veux très noirs et très épais remon­tés en un chi­gnon approxi­ma­tif, la peau cou­leur de miel brû­lé, des yeux qui sem­blaient tou­jours amu­sés par quelque chose que les autres n’a­vaient pas vu. Ils avaient l’air de ce qu’ils étaient : deux per­sonnes qui s’aiment et qui sont fatiguées.

L’es­cale à Bang­kok fut une paren­thèse de néons et de nouilles. Trois heures dans un ter­mi­nal cli­ma­ti­sé à vingt degrés, les corps encore réglés sur l’heure de Paris, les yeux secs. Soan dor­mit quinze minutes sur l’é­paule de Yara, debout dans la queue d’embarquement pour Luang Pra­bang, et elle le lais­sa faire, sen­tant le poids tiède de sa tête contre son cou comme une chose précieuse.

Le petit avion pour Luang Pra­bang était un ATR à hélices qui trem­blait au décol­lage comme un ani­mal ner­veux. Il y avait peut-être qua­rante sièges, occu­pés à moi­tié. Un couple de Japo­nais très âgés, un moine en robe safran qui lisait quelque chose sur un télé­phone, trois rou­tards aus­tra­liens aux pieds ter­reux. L’a­vion prit de l’al­ti­tude et sou­dain, par le hublot, le monde changea.

Les mon­tagnes.

Yara pres­sa son front contre la vitre et Soan se pen­cha par-des­sus son épaule. En bas, une infi­ni­té de mon­tagnes vertes, rondes, cou­vertes de jungle, sans route, sans vil­lage, sans rien. Un vert qu’ils n’a­vaient jamais vu — un vert gor­gé d’eau, presque noir par endroits, tra­ver­sé de traî­nées de brume blanche qui s’ac­cro­chaient aux som­mets comme de la ouate. Pas un vert de carte pos­tale, pas un vert déco­ra­tif. Un vert vivant, un vert qui res­pi­rait, un vert qui avait l’air de pou­voir vous avaler.

Le Mékong appa­rut. Un immense ruban brun qui ser­pen­tait entre les col­lines, pares­seux, large, avec des bancs de sable ocre et des pirogues minus­cules qu’on devi­nait à peine. Le fleuve ne se pres­sait pas. Il cou­lait avec une len­teur sou­ve­raine, comme s’il avait tout le temps du monde, et quelque chose dans cette len­teur don­na envie à Soan de pleu­rer, sans qu’il sache pourquoi.

L’at­ter­ris­sage fut doux. La piste de l’aé­ro­port de Luang Pra­bang res­sem­blait à une allée de jar­din posée entre deux col­lines. Quand ils des­cen­dirent de l’a­vion, la cha­leur les frap­pa. Pas la cha­leur sèche du Magh­reb que Yara connais­sait, pas la cani­cule miné­rale de Paris en août. Autre chose. Une cha­leur humide, épaisse, par­fu­mée, qui entrait dans la bouche et dans les pou­mons comme une matière. L’air sen­tait la terre mouillée, le jas­min, le kéro­sène, et quelque chose de plus pro­fond qu’ils ne sau­raient jamais nom­mer — l’o­deur du tro­pique, l’o­deur de la vie qui pousse sans permission.

L’aé­ro­port était une mai­son. Un seul bâti­ment bas, un toit poin­tu, un tapis rou­lant antique sur lequel les sacs tour­naient avec une lan­gueur presque comique. Le doua­nier tam­pon­na leurs pas­se­ports sans les regar­der, avec le geste lent d’un homme qui a toute l’é­ter­ni­té devant lui.

Dehors, un tuk-tuk les atten­dait. Le chauf­feur, un homme mince au sou­rire immense, prit leurs sacs sans rien dire et les ins­tal­la à l’ar­rière d’une sorte de car­riole moto­ri­sée, ouverte sur les côtés, dont le moteur fai­sait un bruit de machine à coudre. Ils roulèrent.

La route était bor­dée de pal­miers et de mai­sons en bois sur pilo­tis. Des enfants jouaient dans la pous­sière rouge. Un buffle tra­ver­sa la route avec la même indif­fé­rence majes­tueuse que le Mékong. Yara attra­pa la main de Soan et la ser­ra, fort, et il sen­tit dans cette pres­sion tout ce qu’elle ne disait pas : On est là. On a bien fait. On est là.

Puis la ville appa­rut. Ou plu­tôt elle ne parut pas — elle se glis­sa autour d’eux, sans tran­si­tion. Les mai­sons de bois devinrent des mai­sons colo­niales, les temples sur­girent entre les bou­gain­vil­liers, dorés, silen­cieux, avec leurs toits à plu­sieurs étages qui tom­baient en cas­cade comme des jupes. La rue Sak­ka­line — la colonne ver­té­brale de la ville — était étroite, bor­dée de vil­las fran­çaises déla­vées et de monas­tères. Pas un bruit de klaxon. Pas un cri. Le tuk-tuk fai­sait plus de bruit que toute la ville réunie.

La Vil­la San­ti était là, sur la droite. Ils la recon­nurent avant de la voir — c’é­tait la pho­to de Yara, exac­te­ment, le bal­con vert, les volets, le fran­gi­pa­nier. Mais en vrai c’é­tait autre chose. En vrai la vil­la avait une pré­sence, une den­si­té, comme cer­tains visages qu’on croise dans la rue et dont on sait immé­dia­te­ment qu’ils ont vécu plus que les autres. Les murs blancs étaient légè­re­ment jaunes par endroits, comme bru­nis par un siècle de mous­sons. Les boi­se­ries de teck étaient sombres et lui­santes. La porte d’en­trée était ouverte — elle était tou­jours ouverte, ils l’ap­pren­draient plus tard — et de l’in­té­rieur venait une odeur de citron­nelle, de bois ciré et de riz cuit.

Une femme les accueillit. Petite, mince, la cin­quan­taine peut-être, un visage lisse et calme comme un lac. Elle joi­gnit les mains devant sa poi­trine — le nop, le salut lao — et incli­na légè­re­ment la tête. Elle ne dit presque rien. Elle leur ten­dit une ser­viette humide et froide, un verre de jus de fruits qu’ils ne recon­nurent pas — sucré, rosé, avec une pointe d’a­ci­di­té qui réveillait la langue — et les condui­sit à l’é­tage par un esca­lier de teck qui cra­quait sous leurs pas.

La chambre.

Yara entra la pre­mière et s’ar­rê­ta au milieu de la pièce. Le sol était en bois sombre. Les murs étaient blancs. Un lit immense, recou­vert d’un couvre-lit en soie cou­leur ivoire, trô­nait sous une mous­ti­quaire qui pen­dait du pla­fond comme un nuage de tulle. Un ven­ti­la­teur tour­nait au-des­sus avec un cli­que­tis régu­lier, doux, qui devien­drait le métro­nome de leurs nuits. Les volets verts étaient entrou­verts et par la fente on voyait la rue, un bout de temple, la cime d’un arbre. La lumière qui entrait était tami­sée, chaude, dorée par le filtre des persiennes.

Soan posa les sacs. Yara s’as­sit sur le lit, puis s’al­lon­gea, et le couvre-lit de soie fit sous son corps un bruit de frois­se­ment qui res­sem­blait à un sou­pir. Elle fer­ma les yeux.

— On est là, dit-elle.

Soan s’al­lon­gea à côté d’elle. Le mate­las était ferme, le tis­su frais sur leurs peaux moites. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Dehors, un oiseau — un oiseau incon­nu, au chant liquide et long — dit quelque chose qu’ils ne com­prirent pas. Puis plus rien.

Ils s’en­dor­mirent.

Quand Soan ouvrit les yeux, il ne savait plus quelle heure il était, ni quel jour, ni dans quel pays. La lumière avait chan­gé. Les volets décou­paient sur le mur d’en face des lames d’or rouge — le soleil se cou­chait. Yara dor­mait encore, sur le ventre, un bras pen­dant hors du lit, la bouche légè­re­ment ouverte, les che­veux défaits sur l’o­reiller. Il la regar­da. Long­temps. Avec cette atten­tion qu’on n’a jamais quand la vie va vite. Il regar­da la courbe de son épaule, la ligne de sa nuque, le duvet sombre à la base de ses reins, la plante rose de son pied droit.

Il pen­sa : Je la vois.

Il ne l’a­vait pas vue — pas comme ça, pas avec cette net­te­té, cette len­teur — depuis des mois. Peut-être plus. Le quo­ti­dien avait fait son tra­vail d’u­sure, non pas sur l’a­mour, l’a­mour était intact, mais sur le regard. On cesse de regar­der ceux qu’on aime. On les longe. On les frôle. On les devine. Mais les regar­der, vrai­ment, comme on regarde un pay­sage ou une œuvre d’art, en pre­nant le temps de ne rien com­prendre et de tout rece­voir — ça, on ne le fait plus.

Il ten­dit la main et tou­cha, du bout de l’in­dex, la che­ville de Yara. Elle bou­gea dans son som­meil, un fré­mis­se­ment, comme un chat. Dehors, la lumière rouge virait au mauve. Le ven­ti­la­teur tour­nait. L’oi­seau incon­nu chan­ta encore, une seule note, longue, qui res­ta sus­pen­due dans l’air comme une ques­tion sans réponse.

CHA­PITRE 2

Ils se réveillèrent à trois heures du matin. Le déca­lage horaire avait ses propres lois, son propre calen­drier — il vous tirait du som­meil au milieu de la nuit avec une net­te­té cruelle, comme si quel­qu’un avait allu­mé toutes les lumières d’un coup. Soan ouvrit les yeux dans le noir com­plet et sut immé­dia­te­ment qu’il ne se ren­dor­mi­rait pas. À côté de lui, Yara res­pi­rait les yeux ouverts.

— Tu dors ? murmura-t-il.

— Non.

Ils res­tèrent un moment sans bou­ger, allon­gés dans l’obs­cu­ri­té. La chambre était dif­fé­rente la nuit — plus vaste, plus ancienne, comme si les murs recu­laient dans le noir pour lais­ser entrer des pré­sences qu’on ne voyait pas le jour. Le ven­ti­la­teur décou­pait l’air en tranches régu­lières. Quelque part dans la vil­la, une hor­loge son­nait des heures qui ne cor­res­pon­daient à rien.

— Il fait chaud, dit Yara.

Il fai­sait chaud. Pas la cha­leur du jour, solaire et franche, mais une cha­leur noc­turne, moite, intime, qui col­lait les draps à la peau comme un autre corps. La mous­ti­quaire les enfer­mait dans une bulle de tulle blanc, un cocon sus­pen­du hors du temps. Yara se tour­na vers Soan. Dans le noir, il ne voyait pas son visage — il sen­tait son souffle, l’o­deur de sa peau mêlée à celle du jas­min qui mon­tait du jar­din par les volets entrouverts.

Elle posa la main sur son ventre. Pas un geste de désir — pas encore. Un geste de recon­nais­sance. Tu es là. Je suis là. Nous sommes à l’autre bout du monde dans une vil­la qui sent la citron­nelle et le teck, et il est trois heures du matin, et rien ne presse, rien n’a jamais aus­si peu pressé.

Il prit sa main et la por­ta à sa bouche. Il embras­sa ses doigts un par un, len­te­ment, comme on épelle un mot dans une langue qu’on redé­couvre. Le pouce, l’in­dex, le majeur — chaque doigt avait un goût dif­fé­rent, sel, savon, et quelque chose de plus pro­fond qu’il asso­ciait à elle seule, une saveur qu’il n’a­vait pas de mot pour décrire. L’an­nu­laire. L’au­ri­cu­laire. Yara rit dans le noir, un rire très bas, presque inau­dible, qui venait du ventre.

Ils firent l’a­mour dans la len­teur de l’in­som­nie. Pas comme à Paris, où l’a­mour était sou­vent une paren­thèse volée entre le dîner et la fatigue, rapide, bon, mais bous­cu­lé. Pas comme ça. Ici, dans cette chambre incon­nue, sous la mous­ti­quaire, dans la cha­leur pois­seuse de la nuit lao­tienne, quelque chose d’autre se pro­dui­sit. Ils prirent le temps. Un temps insen­sé, un temps dont ils ne dis­po­saient jamais, un temps qui n’exis­tait que parce qu’il n’y avait aucune rai­son de se pres­ser — ni réveil à régler, ni métro à prendre, ni jour­née à préparer.

Yara embras­sa le creux de l’é­paule de Soan, là où la peau est fine et légè­re­ment salée. Soan sui­vit du bout des lèvres la ligne de sa cla­vi­cule jus­qu’au ster­num. Chaque geste appe­lait le sui­vant avec la logique douce d’une rivière qui des­cend. Le ven­ti­la­teur tour­nait au-des­sus d’eux et par moments l’air bras­sé séchait la sueur sur leurs peaux, un fris­son bref, déli­cieux, avant que la cha­leur ne reprenne le dessus.

Quand tout fut fini ils res­tèrent emmê­lés, les jambes enrou­lées, le souffle court, et la mous­ti­quaire for­mait autour d’eux un dôme blanc qui bou­geait imper­cep­ti­ble­ment, comme la voile d’un bateau immobile.

Yara dit quelque chose en arabe que Soan ne com­prit pas. Elle fai­sait ça par­fois — lais­ser échap­per un mot dans sa langue d’a­vant, sa langue d’en­fance, quand l’é­mo­tion dépas­sait le fran­çais. Il ne deman­dait jamais de tra­duc­tion. Il aimait que quelque chose lui échappe. Il aimait que Yara soit aus­si un pays qu’il ne par­le­rait jamais complètement.

— Quelle heure il est ? demanda-t-elle.

— Aucune idée.

— Bien.

Ils se levèrent vers cinq heures, quand le noir com­men­ça à virer au gris. Le corps avait des envies étranges — soif, faim, mou­ve­ment. Soan enfi­la un short et des­cen­dit pieds nus l’es­ca­lier de teck. Chaque marche grin­çait sous son poids, un grin­ce­ment par­ti­cu­lier, un son dif­fé­rent, comme si l’es­ca­lier était un ins­tru­ment de musique qu’on apprend à jouer avec les pieds. En bas, le hall de la vil­la était plon­gé dans une pénombre tiède. Les meubles en bois sombre brillaient fai­ble­ment. Un chat roux dor­mait sur un fau­teuil en rotin, sa queue pen­dant dans le vide comme un point d’interrogation.

Il trou­va de l’eau dans un grand réci­pient en terre cuite, près du comp­toir de la récep­tion. L’eau était fraîche, un miracle dans cette cha­leur. Il remon­ta avec deux verres et trou­va Yara debout sur le bal­con, en culotte et débar­deur, les che­veux défaits sur ses épaules.

— Viens voir, souffla-t-elle.

Il posa les verres et s’ap­pro­cha. La rue Sak­ka­line était vide, lavée par une pluie dont ils n’a­vaient rien enten­du. Le bitume lui­sait. L’air sen­tait la terre et la fleur de lotus. Et au bout de la rue, dans la lumière grise de l’aube, une file de sil­houettes orange avan­çait en silence.

Les moines.

Ils arri­vaient du Wat Xieng Thong, ou peut-être du Wat Sen, ou de l’un des trente temples qui par­se­maient la ville comme des éclats d’or — Soan et Yara ne le savaient pas encore, ne dis­tin­guaient pas encore un temple d’un autre, un monas­tère d’une pagode, un boud­dha d’un bod­hi­satt­va. Ils ne savaient rien. Ils voyaient.

Les moines mar­chaient pieds nus sur le bitume mouillé. Ils avan­çaient en file indienne, le plus âgé devant, le plus jeune der­rière — et cer­tains étaient très jeunes, douze ou treize ans peut-être, le crâne rasé, la robe safran trop grande pour leurs corps d’en­fants. Cha­cun por­tait un bol en métal, rond, lisse, ouvert. Ils ne regar­daient pas devant eux. Ils ne regar­daient nulle part. Leurs yeux étaient bais­sés, tour­nés vers un point inté­rieur que per­sonne d’autre ne pou­vait voir.

Le long de la rue, des femmes s’é­taient age­nouillées. Des femmes lao, d’âges divers, accrou­pies sur des nattes ou direc­te­ment sur le trot­toir, avec devant elles des paniers de riz gluant, du sti­cky rice qu’elles avaient cuit avant l’aube. Quand un moine pas­sait devant elles, elles pre­naient une poi­gnée de riz — à mains nues, avec une pré­ci­sion douce, une grâce — et la dépo­saient dans le bol sans le tou­cher. Le moine ne remer­ciait pas. La femme ne levait pas les yeux. Il n’y avait aucun échange, aucune parole, aucun sou­rire. Et pour­tant quelque chose pas­sait entre eux — quelque chose d’im­mense et de silen­cieux, un cou­rant sou­ter­rain de véné­ra­tion et de don qui n’a­vait pas besoin de mots.

Le tak bat. L’au­mône du matin. Le geste le plus ancien de Luang Pra­bang, répé­té chaque jour depuis des siècles, chaque matin sans excep­tion, qu’il pleuve ou non, que la guerre gronde ou non, que les rois règnent ou que les com­mu­nistes abo­lissent la monar­chie. Chaque matin.

Yara posa les deux mains sur la balus­trade du bal­con et regar­da. Elle ne bou­geait plus. Soan vit que ses yeux brillaient — pas de larmes, pas exac­te­ment, mais d’une émo­tion qu’il connais­sait chez elle, cette façon qu’elle avait d’être tra­ver­sée par les choses, de les lais­ser entrer en elle sans résistance.

— C’est quoi ? murmura-t-elle.

— Je ne sais pas.

Les moines pas­sèrent sous leur bal­con. Le frois­se­ment de leurs pieds nus sur le sol mouillé était le seul bruit. L’un d’eux — un ado­les­cent, seize ans peut-être, le visage lisse et beau comme un des­sin — leva briè­ve­ment les yeux vers le bal­con. Son regard croi­sa celui de Yara. Une seconde. Moins qu’une seconde. Puis il bais­sa les yeux et conti­nua de mar­cher, et son bol était plein de riz.

La pro­ces­sion s’é­loi­gna dans la brume de l’aube. Les femmes se rele­vèrent, plièrent leurs nattes, reprirent leurs paniers et ren­trèrent chez elles. La rue Sak­ka­line rede­vint vide. Un coq chan­ta quelque part der­rière les temples. La lumière chan­gea — le gris devint rosé, puis doré, et les toits des monas­tères s’al­lu­mèrent un par un, comme des flammes.

Soan et Yara res­tèrent sur le bal­con. Ils burent l’eau qu’il avait mon­tée. Ils ne dirent rien pen­dant long­temps. Ce qu’ils venaient de voir ne deman­dait pas de com­men­taire, pas d’a­na­lyse, pas de pho­to. Ça deman­dait sim­ple­ment d’a­voir été là, les pieds nus sur le car­re­lage du bal­con, le corps encore chaud de l’autre, à regar­der des hommes en robe orange rece­voir du riz de femmes age­nouillées, en silence, dans la lumière nais­sante d’un monde dont ils ne savaient rien.

Yara posa sa tête contre l’é­paule de Soan. Il sen­tit le poids de ses che­veux contre sa cla­vi­cule, l’o­deur de sueur et de som­meil, et par-des­sous, plus pro­fonde, cette odeur qui n’ap­par­te­nait qu’à elle — quelque chose de chaud, de boi­sé, d’un peu sucré, comme l’in­té­rieur d’un fruit mûr. Il fer­ma les yeux.

— On a six semaines, dit-elle.

— On a six semaines, répéta-t-il.

Le mot sem­blait extra­or­di­naire. Six semaines. Qua­rante-deux jours. Un mil­lier d’heures. Ils avaient l’ha­bi­tude de comp­ter en minutes — les minutes de retard dans le métro, les minutes entre deux ren­dez-vous, les minutes qu’on grap­pille le matin avant que le réveil ne sonne une deuxième fois. Et sou­dain, on leur don­nait des semaines. C’é­tait comme rece­voir un pays entier en cadeau, avec ses val­lées, ses rivières, ses forêts — et ne pas savoir par où commencer.

— On com­mence par le petit-déjeu­ner, dit Soan.

Yara rit. Ce rire qu’elle avait, un rire qui mon­tait de quelque part de pro­fond, de rond, un rire qui ne moquait rien et qui embras­sait tout.

Ils des­cen­dirent.

Le petit-déjeu­ner était ser­vi dans le res­tau­rant au rez-de-chaus­sée de la vil­la, une salle ouverte sur le jar­din, avec des tables en teck et des nappes blanches. La lumière du matin entrait par les grandes portes-fenêtres et dorait tout — les verres, les assiettes, la peau de leurs bras. Il y avait du café lao, épais et sucré, des crêpes de riz four­rées à la noix de coco, des fruits qu’ils ne connais­saient pas — un fruit rose et héris­sé dont la chair blanche fon­dait sur la langue, un autre, jaune, dont le jus cou­lait le long des doigts. Il y avait du pain fran­çais aus­si — l’hé­ri­tage colo­nial, la baguette du matin, plus molle qu’à Paris mais indé­nia­ble­ment fran­çaise — et de la confi­ture de mangue dans un petit pot en terre.

Ils man­gèrent len­te­ment. Ce fut la pre­mière chose qui chan­gea. À Paris, le petit-déjeu­ner durait sept minutes. Ici, il dura une heure. Ils goû­tèrent tout. Ils regoû­tèrent. Yara trem­pa ses doigts dans le jus de fruit rose et les lécha un par un, avec une concen­tra­tion d’en­fant, et Soan la regar­da faire en pen­sant que ce geste conte­nait tout — la gour­man­dise, la sen­sua­li­té, la joie d’être vivant, le refus de se presser.

Le chat roux appa­rut et se frot­ta contre les che­villes de Yara. Elle lui don­na un mor­ceau de crêpe de riz. Il le prit avec une déli­ca­tesse de chi­rur­gien et s’en alla le man­ger sous un frangipanier.

Leur pre­mière jour­née à Luang Pra­bang venait de commencer.

CHA­PITRE 3

Ils firent les tou­ristes. C’é­tait inévi­table, c’é­tait presque néces­saire — le corps a besoin de se ras­su­rer, de cocher des cases, de pou­voir se dire : j’ai vu ceci, j’ai fait cela. Comme si le voyage n’exis­tait que par la liste des choses accomplies.

Soan ache­ta un guide au petit mar­ché du matin, un guide en fran­çais, cor­né, pas tout à fait à jour, qui datait de deux ou trois ans et dont les cartes étaient approxi­ma­tives. Il y avait quelque chose de tou­chant dans l’i­dée même d’un guide sur Luang Pra­bang — comme un mode d’emploi pour le silence.

Ils com­men­cèrent par le Palais royal, parce que c’é­tait en face, de l’autre côté de la rue. Le Haw Kham — la Rési­dence dorée — construit en 1904 pour le roi Sisa­vang­vong, un mélange étrange d’ar­chi­tec­ture Beaux-Arts fran­çaise et de toi­ture lao­tienne à étages, comme si deux mondes avaient essayé de fusion­ner sans se consul­ter. Le résul­tat avait quelque chose de ban­cal et de magni­fique, une beau­té née du malentendu.

À l’in­té­rieur, il fai­sait frais. Des ven­ti­la­teurs colo­niaux tour­naient au pla­fond avec la len­teur de vieilles hélices d’a­vion. Les murs étaient cou­verts de fresques — la vie du Boud­dha, les épi­sodes du Ramaya­na, des scènes de la vie quo­ti­dienne lao­tienne peintes dans des cou­leurs de terre et d’or. Dans la salle du trône, deux grands por­traits en pied du roi et de la reine regar­daient les visi­teurs avec une tris­tesse immobile.

— C’est lui, dit Soan en lisant le petit car­tel sous le por­trait. Sisa­vang Vat­tha­na. Le der­nier roi.

Yara s’ap­pro­cha. L’homme sur le por­trait avait un visage fin, des lunettes, un uni­forme blanc bro­dé d’or. Il ne sou­riait pas. Il avait l’air de quel­qu’un qui sait.

— Et elle ?

La reine Kham­phoui. Un visage rond, doux, un peu sévère. Des bijoux lourds au cou et aux oreilles. Elle regar­dait droit devant elle, par-des­sus la tête des visi­teurs, par-des­sus le temps, comme si elle voyait quelque chose que per­sonne d’autre ne pou­vait voir.

— Qu’est-ce qui leur est arri­vé ? deman­da Yara.

Soan feuille­ta le guide. Quelques lignes, à peine. La monar­chie abo­lie en 1975. La famille royale envoyée en camp de réédu­ca­tion. Dis­pa­rue. Le guide ne disait pas « morts de faim ». Le guide ne disait presque rien. C’é­tait un trou dans le texte, un silence dans le papier gla­cé, et ce silence était plus élo­quent que n’im­porte quel paragraphe.

Yara res­ta un moment devant le por­trait de la reine. Elle ne dit rien. Soan atten­dit à côté d’elle, sen­tant qu’il se pas­sait quelque chose qu’il ne devait pas inter­rompre. Peut-être Yara pen­sait-elle à d’autres reines, à d’autres femmes chas­sées de leur mai­son, à d’autres his­toires de silence et de dis­pa­ri­tion. Elle venait d’un pays où les palais aus­si avaient chan­gé de mains, où les beys avaient cédé la place aux colons, où les colons avaient cédé la place aux pré­si­dents, et où les murs des vieilles demeures de la Médi­na por­taient encore la trace de ceux qui n’é­taient plus là.

Dehors, le soleil cognait. Ils prirent la rue Sak­ka­line vers le nord, en direc­tion du Wat Xieng Thong, le plus beau temple de la ville, disait le guide. Ils mar­chaient vite — trop vite, ils s’en ren­draient compte plus tard, mais pour l’ins­tant le réflexe pari­sien tenait bon. Mar­cher vite, voir beau­coup, avan­cer. Les temples défi­laient de chaque côté — le Wat Sen, le Wat Sop, le Wat Choum­khong — et cha­cun d’eux méri­tait un arrêt, une contem­pla­tion, mais ils pas­saient devant avec la culpa­bi­li­té vague de ceux qui savent qu’ils ratent quelque chose sans pou­voir s’arrêter.

Le Wat Xieng Thong les arrê­ta. Pas par la volon­té — par la beauté.

Le temple se tenait à la pointe de la pénin­sule, là où le Mékong et la Nam Khan se ren­contrent. Ses toits des­cen­daient presque jus­qu’au sol, en couches super­po­sées, comme les ailes d’un oiseau au repos. Les mosaïques de la façade arrière — un arbre de vie en verre colo­ré, rouge, vert, bleu, or, sur un fond noir — brillaient dans la lumière du matin avec l’é­clat d’un vitrail laïque. Tout était beau ici, mais d’une beau­té qui n’é­cra­sait pas — une beau­té intime, à hau­teur d’homme, qui vous invi­tait à vous asseoir plu­tôt qu’à lever la tête.

Ils s’as­sirent.

Sur les marches du sim prin­ci­pal, à l’ombre d’un auvent, le dos contre un pilier de bois sculp­té. Per­sonne ne vint les déran­ger. Un moine tra­ver­sa la cour sans les regar­der, un seau à la main. Un chien maigre dor­mait au soleil, les pattes éti­rées. Le silence était plein — pas le silence vide des lieux déser­tés, mais le silence plein des lieux habi­tés par la prière, la rou­tine, le temps qui passe sans qu’on le bouscule.

Yara posa sa tête sur l’é­paule de Soan. Sa nuque était moite. Ses che­veux sen­taient la sueur et le savon de l’hôtel.

— On n’est pas obli­gés de tout voir, dit-elle.

— Non.

— On a six semaines.

— On a six semaines.

Ils com­men­çaient à com­prendre ce que ça vou­lait dire. Six semaines, ce n’é­tait pas un voyage — c’é­tait une ins­tal­la­tion. On ne visite pas un endroit pen­dant six semaines. On y vit. On prend ses habi­tudes, on revient aux mêmes lieux, on recon­naît les visages. La pres­sion du tou­risme — tout voir, tout faire, tout pho­to­gra­phier — tom­bait d’elle-même, comme un vête­ment trop lourd qu’on laisse glis­ser au sol.

Ils pas­sèrent le reste de la mati­née à ne rien faire de par­ti­cu­lier. Ils mon­tèrent au som­met du mont Phou­si — trois cents marches raides sous les fran­gi­pa­niers — et de là-haut ils virent la ville entière. Luang Pra­bang n’é­tait pas une ville. C’é­tait un jar­din ponc­tué de temples. Les toits dorés dépas­saient à peine de la cano­pée. Le Mékong, à droite, et la Nam Khan, à gauche, enser­raient la pénin­sule comme deux bras pares­seux. Au loin, les mon­tagnes vertes fer­maient l’ho­ri­zon dans toutes les direc­tions, et au-des­sus de tout ça, un ciel de mous­son — gris pâle, char­gé, gon­flé d’une pluie qui n’a­vait pas encore déci­dé de tomber.

— C’est petit, dit Soan.

— C’est par­fait, dit Yara.

Elle avait rai­son. Luang Pra­bang était à une échelle humaine que les grandes villes avaient per­due depuis long­temps. On pou­vait en faire le tour à pied en une heure. On pou­vait connaître chaque ruelle, chaque temple, chaque arbre. C’é­tait un monde fini, clos, com­pré­hen­sible — le contraire exact de Paris, de Tunis, de toutes les villes où la vie déborde de ses propres bords.

Ils redes­cen­dirent. Ils déjeu­nèrent dans un petit res­tau­rant au bord de la Nam Khan — une ter­rasse en bam­bou sus­pen­due au-des­sus de la rivière, avec des cous­sins posés à même le sol et un ven­ti­la­teur qui bras­sait l’air chaud sans convic­tion. Soan com­man­da un phở — il y avait beau­coup de cui­sine viet­na­mienne à Luang Pra­bang, séquelle d’une his­toire enche­vê­trée — et Yara prit un khao piak sen, la soupe de nouilles lao­tienne, épaisse, blanche, récon­for­tante comme une cou­ver­ture de riz. Ils man­gèrent avec la même len­teur que le matin. Ils trans­pi­raient. La sueur cou­lait le long de leurs tempes, dans leur cou, entre leurs omo­plates. Ce n’é­tait pas désa­gréable. C’é­tait une façon d’être au monde, une façon de lais­ser le corps répondre à l’air, de ne pas résister.

— En Tuni­sie, dit Yara entre deux gor­gées, quand il fait très chaud, ma grand-mère fer­mait tous les volets et on res­tait dans le noir. On ne bou­geait pas. On atten­dait que le soleil tombe.

— Et tu fai­sais quoi ?

— Rien. Je regar­dais les motifs de lumière sur les car­reaux. C’est peut-être le sou­ve­nir le plus ancien que j’ai — les losanges de lumière sur le sol de la mai­son de ma grand-mère, à Sidi Bou Saïd.

Soan essaya d’i­ma­gi­ner Yara enfant, petite fille aux che­veux noirs dans une mai­son blanche et bleue, allon­gée sur les car­reaux frais, en train de regar­der la lumière bou­ger. Il n’y arri­vait pas tout à fait — mais l’i­mage était belle, et il la garda.

L’a­près-midi, la pluie arriva.

Elle n’ar­ri­va pas comme les pluies euro­péennes, avec des pré­li­mi­naires — quelques gouttes, un assom­bris­se­ment pro­gres­sif du ciel, le temps de cou­rir cher­cher un para­pluie. La pluie de mous­son n’a­vait pas de pré­li­mi­naires. Elle était là, d’un coup, totale, mas­sive, comme si quel­qu’un avait ouvert une trappe dans le ciel. Le bruit était assour­dis­sant — un gron­de­ment conti­nu, puis­sant, qui cou­vrait tout, les voix, les moteurs, les pensées.

Ils étaient sur le pont de bam­bou qui enjambe la Nam Khan quand l’a­verse les prit. En trois secondes ils furent trem­pés. Pas mouillés — trem­pés. Imbi­bés. L’eau chaude — c’é­tait le plus éton­nant, cette eau était chaude, tiède comme un bain — cou­lait sur leurs visages, dans leurs yeux, dans leurs bouches. Leurs vête­ments col­laient à leurs corps. Le pont de bam­bou trem­blait sous la vio­lence de l’averse.

Yara écla­ta de rire.

Elle leva les bras au ciel, ren­ver­sa la tête en arrière et rit, et la pluie entrait dans sa bouche ouverte, et ses che­veux étaient pla­qués sur son visage, et elle riait, et Soan la regar­dait rire, trem­pé lui aus­si jus­qu’aux os, et il rit à son tour, et ils res­tèrent là, sur ce pont de bam­bou au-des­sus d’une rivière gon­flée, sous une pluie tor­ren­tielle, à rire comme des idiots.

Ils cou­rurent se réfu­gier sous l’auvent d’un temple, de l’autre côté de la rivière. Un petit temple dont ils ne connaî­traient jamais le nom — un sim modeste, en bois peint, avec un boud­dha doré à l’in­té­rieur qui sou­riait dans la pénombre. Ils s’as­sirent sur les marches, dégou­li­nants, essouf­flés. La pluie tom­bait devant eux comme un rideau de perles grises. Le monde s’é­tait rétré­ci — il n’y avait plus que l’auvent, les marches, le rideau de pluie, et eux.

— C’est ça, dit Yara. C’est exac­te­ment ça.

— Quoi ?

— Ce que je vou­lais. Être coin­cée quelque part avec toi sans pou­voir bouger.

Soan la regar­da. L’eau ruis­se­lait encore sur son visage. Son débar­deur mouillé des­si­nait la forme de ses seins, de ses côtes, de son ventre plat. Elle avait les lèvres entrou­vertes et les yeux brillants, et dans cette lumière de pluie, sous cet auvent de temple incon­nu, au bout du monde, elle était la chose la plus vivante qu’il ait jamais vue.

Il l’embrassa. La bouche de Yara avait le goût de la pluie et de la soupe de riz du déjeu­ner, et quelque chose d’autre, quelque chose d’in­sai­sis­sable qu’il cher­chait tou­jours sans le trou­ver, comme une note de musique qu’on entend et qu’on ne peut pas reproduire.

La pluie dura deux heures. Ils res­tèrent sous l’auvent du temple pen­dant les vingt pre­mières minutes, puis la curio­si­té l’emporta — ou peut-être l’a­ban­don. Ils mar­chèrent sous la pluie chaude jus­qu’à la Vil­la San­ti, sans se pres­ser, les san­dales cla­quant dans les flaques, les vête­ments col­lés au corps. La ville était déserte. Les rues ruis­se­laient. Les gout­tières des temples cra­chaient des tor­rents d’eau qui for­maient des rigoles le long des trot­toirs. Un vieil homme en cha­peau de paille fumait une ciga­rette sous un porche, impas­sible, comme si cette pluie n’a­vait rien d’ex­cep­tion­nel — et en effet, elle n’a­vait rien d’ex­cep­tion­nel. C’é­tait la mous­son. C’é­tait le quo­ti­dien. C’é­tait la vie.

Quand ils arri­vèrent à la Vil­la San­ti, ils lais­sèrent des traî­nées d’eau dans l’es­ca­lier de teck. La femme de la récep­tion — celle qui les avait accueillis, le visage-lac — les regar­da pas­ser sans un mot, avec un imper­cep­tible sou­rire qui pou­vait signi­fier tout et rien. Dans la chambre, ils ôtèrent leurs vête­ments mouillés et les lais­sèrent en tas sur le car­re­lage de la salle de bains. Soan ouvrit la douche mais l’eau du robi­net n’é­tait pas plus fraîche que celle de la pluie — tiède, douce, comme si toute l’eau de ce pays avait la même tem­pé­ra­ture, la tem­pé­ra­ture exacte du corps humain.

Ils se dou­chèrent ensemble, ce qu’ils ne fai­saient plus jamais à Paris. Pas assez de place, pas assez de temps, pas assez de rai­son. Ici, la salle de bains était vaste, car­re­lée de blanc, avec un pom­meau de douche qui cra­chait un jet large et mou. Soan lava les che­veux de Yara, len­te­ment, en mas­sant son cuir che­ve­lu du bout des doigts. Elle fer­ma les yeux. La mousse du sham­poing cou­lait sur ses épaules brunes, sur la val­lée de sa colonne ver­té­brale, et il la sui­vit des yeux comme on suit le cours d’une rivière.

Ensuite, enrou­lés dans les ser­viettes blanches de l’hô­tel, ils s’al­lon­gèrent sur le lit et ne bou­gèrent plus.

La pluie avait ces­sé. Par la fenêtre entrou­verte, l’air lavé entrait dans la chambre avec une fraî­cheur neuve. Tout sen­tait le propre, le mouillé, le vivant. Un gecko appa­rut sur le mur d’en face — un petit lézard trans­lu­cide, presque trans­pa­rent, qui les obser­vait avec ses yeux noirs de bille. Il émit un cla­que­ment — tok-tok — un son net, méca­nique, qui réson­na dans le silence comme un métro­nome minuscule.

— Qu’est-ce que c’est ? dit Yara.

— Un gecko.

— Il nous regarde.

— Il nous surveille.

Yara sou­rit. Le gecko cla­qua encore — tok-tok — puis dis­pa­rut der­rière le cadre d’un miroir. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Le couvre-lit de soie frois­sé for­mait sous leurs corps des vagues immo­biles. La lumière du soir — car c’é­tait déjà le soir, le temps avait filé sans qu’ils le sentent — entrait par les volets à demi ouverts et des­si­nait sur le sol des bandes alter­nées d’or et d’ombre.

Quelque chose avait com­men­cé à se des­ser­rer. Pas d’un coup — len­te­ment, comme un nœud qu’on défait fil par fil. La ten­sion accu­mu­lée dans leurs corps, la rai­deur des mois de tra­vail, la cris­pa­tion per­ma­nente de la vie urbaine — tout cela se relâ­chait, mil­li­mètre par mil­li­mètre, averse après averse.

Ils ne le savaient pas encore, mais la pluie serait leur alliée. La pluie serait celle qui déci­de­rait pour eux — quand sor­tir, quand res­ter, quand s’ar­rê­ter. La pluie serait le métro­nome des six semaines à venir, le rythme sur lequel ils appren­draient, len­te­ment, patiem­ment, comme on apprend une langue ou un ins­tru­ment, l’art ancien et dif­fi­cile de ne rien faire.

Yara s’en­dor­mit la pre­mière. Soan res­ta éveillé un moment, les yeux au pla­fond, écou­tant le ven­ti­la­teur, le gecko, la res­pi­ra­tion de Yara, et au loin — très loin, comme un sou­ve­nir d’un monde qu’il avait déjà com­men­cé à oublier — le bruit d’un moteur de tuk-tuk sur la rue Sakkaline.

Il pen­sa : On est arrivés.

Puis il pen­sa : Non. On com­mence à peine.

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PAR­TIE III — LA MISE

Cha­pitre 9

Le plan était simple. Les plans simples sont les meilleurs et les plus dan­ge­reux, parce qu’ils laissent moins de place à l’er­reur et aucune à l’excuse.

Tomáš retour­ne­rait au Kriváň. Seul, cette fois. Pré­texte : récu­pé­rer le bail signé par Voro­nov. Un aller-retour de vingt minutes, une visite banale, un inter­prète qui fait son tra­vail. Mais en che­min — dans les cou­loirs, dans les esca­liers, dans les inter­stices du laby­rinthe — il cher­che­rait le local tech­nique où le BIS avait loca­li­sé le ser­veur. Pas pour le trou­ver — il n’é­tait ni infor­ma­ti­cien ni tech­ni­cien. Juste pour confir­mer son exis­tence. Un cou­loir fer­mé, une porte ver­rouillée, un bruit de ven­ti­la­tion là où il n’y avait aucune rai­son d’en avoir. Un indice. Un grain de sable.

Helen lui avait don­né un télé­phone — pas le sien, un Nokia pré­payé, ache­té à Prague, sans carte SIM enre­gis­trée. Un télé­phone jetable. Un télé­phone d’es­pion. Tomáš l’a­vait tenu dans sa main comme un objet d’un autre temps — un temps qu’il croyait révo­lu, le temps des boîtes aux lettres mortes, des signaux conve­nus, des vies dédoublées.

— Tu prends des pho­tos si tu trouves quelque chose, avait dit Helen. Pas plus de trois. Tu les envoies au numé­ro enre­gis­tré. Puis tu effaces les pho­tos et tu éteins le télé­phone. Ne le ral­lume pas.

— Et si je ne trouve rien ?

— Tu rentres et tu me le dis. Et on avise.

Tomáš y alla le lun­di, en fin de mati­née. Le tour­nage se concen­trait sur les scènes du par­king — l’As­ton Mar­tin, la pour­suite — et per­sonne n’a­vait besoin de lui avant l’a­près-midi. Il tra­ver­sa le parc Charles IV sous un ciel gris, lon­gea la Teplá, remon­ta Petra Veli­ké­ho. La rue était calme. Les patients du Kriváň étaient en soin ou en pro­me­nade. Quelques voi­tures garées. Pas de Mer­cedes noire.

La récep­tion­niste en blouse blanche le reconnut.

— Mon­sieur Kříž. Vous venez pour le bail ?

— M. Voro­nov m’a dit qu’il serait prêt.

— Il est en ren­dez-vous, mais j’ai une enve­loppe pour vous. Atten­dez un instant.

Elle dis­pa­rut dans le bureau der­rière la récep­tion. Tomáš res­ta debout dans le hall. L’o­deur d’eu­ca­lyp­tus et de chlore. Le bour­don­ne­ment du spa au sous-sol. Et un cou­loir, sur sa droite, qu’il n’a­vait pas emprun­té lors de la pre­mière visite — un cou­loir qui par­tait vers l’aile est du bâti­ment, celle que Voro­nov leur avait fait contourner.

Il eut trente secondes. Peut-être quarante.

Il s’en­ga­gea dans le cou­loir. Sol car­re­lé de blanc, murs blancs, pla­fond bas. Portes de part et d’autre — des salles de soin, la plu­part fer­mées, cer­taines entrou­vertes sur des tables de mas­sage vides, des ser­viettes pliées, des fla­cons d’huile. Au bout du cou­loir, un esca­lier des­cen­dait. Tomáš le prit. L’es­ca­lier menait à un sous-sol — plus frais, plus humide, avec des tuyaux appa­rents au pla­fond et un sol de béton brut. Un second cou­loir, per­pen­di­cu­laire, avec des portes métal­liques. Buan­de­rie. Chauf­fe­rie. Réserve. Toutes por­taient des éti­quettes en tchèque. Sauf une, au fond, à gauche. Pas d’é­ti­quette. Ser­rure élec­tro­nique — un boî­tier à code, récent, qui tran­chait avec la vétus­té du reste. Et der­rière la porte, un bruit — un ron­ron­ne­ment conti­nu, régu­lier, méca­nique. Le son d’un sys­tème de ven­ti­la­tion, ou d’un ser­veur infor­ma­tique, ou des deux.

Tomáš sor­tit le Nokia. Prit une pho­to de la porte. Une pho­to du boî­tier à code. Une pho­to du cou­loir, avec la porte au fond, pour situer l’emplacement dans le bâtiment.

Trois pho­tos. Pas une de plus.

Il remon­ta l’es­ca­lier, reprit le cou­loir, débou­cha dans le hall au moment où la récep­tion­niste reve­nait avec une enveloppe.

— Voi­là. Le bail en deux exem­plaires. M. Voro­nov a signé les deux. Il suf­fit que votre col­lègue anglaise signe et nous ren­voie un exemplaire.

— Mer­ci.

— Vous avez trou­vé les toilettes ?

— Par­don ?

— Je vous ai vu par­tir dans le cou­loir. Les toi­lettes sont de l’autre côté, mais je sais que la signa­lé­tique n’est pas très claire.

— Oui, dit Tomáš. J’ai trou­vé. Merci.

Il sor­tit. L’air du dehors le frap­pa — froid, vif, char­gé de cette odeur de pin et de soufre qui était deve­nue son oxy­gène. Il mar­cha jus­qu’au pont de Sadová, s’ar­rê­ta au milieu, au-des­sus de la Teplá. La rivière fumait. Il envoya les trois pho­tos au numé­ro enre­gis­tré dans le Nokia. Effa­ça les pho­tos. Étei­gnit le téléphone.

Ses mains trem­blaient. Pas de peur — d’a­dré­na­line. Ce fluide oublié, cette chi­mie du risque, qui reve­nait dans ses veines comme un poi­son fami­lier. Il avait pas­sé trois ans à se sevrer de cette drogue, et il venait de rechu­ter en qua­rante secondes dans un sous-sol de sanatorium.

Il jeta le Nokia dans la Teplá. Le télé­phone fit un bruit déri­soire en tou­chant l’eau — un petit ploc, absor­bé par le gron­de­ment de la rivière, et il dis­pa­rut. Ava­lé par une eau tiède vieille de six cents ans.

*

Le soir, Helen l’at­ten­dait au Becher’s Bar. Pas à côté de lui — à l’autre bout du comp­toir, avec un gin tonic et un sou­rire pro­fes­sion­nel. Ils ne se par­lèrent pas. Pavel cir­cu­lait entre eux, essuyant des verres, ser­vant des Beche­rov­ka à l’é­quipe tech­nique qui fêtait la der­nière scène du par­king. L’As­ton Mar­tin avait fait vingt-sept prises. Daniel Craig avait fait les trois der­nières lui-même, sans dou­blure. L’é­quipe était exal­tée. On par­lait d’al­ler au casino.

Voro­nov n’é­tait pas là. Pour la pre­mière fois en six jours, son tabou­ret du coin était vide.

Tomáš sen­tit quelque chose — pas un signal, pas une cer­ti­tude, juste un chan­ge­ment de pres­sion, comme quand l’at­mo­sphère se modi­fie avant un orage. L’ab­sence de Voro­nov était un fait. Un petit fait, peut-être insi­gni­fiant. Peut-être pas.

À vingt-deux heures, Helen sor­tit du bar. Tomáš atten­dit cinq minutes, puis la sui­vit. Ils se retrou­vèrent dans le parc, sur le banc — leur banc, main­te­nant, celui qui fai­sait face au Kai­ser­bad Spa, au Casi­no Royale de ciné­ma, à ce monu­ment de pierre et de colonnes qui abri­tait une fic­tion à l’in­té­rieur de ses murs comme le Kriváň abri­tait un ser­veur dans ses entrailles.

— J’ai trou­vé la porte, dit Tomáš. Sous-sol, aile est. Ser­rure élec­tro­nique. Ven­ti­la­tion active der­rière. Les pho­tos sont envoyées.

— Je les ai reçues. Londres les analyse.

— Il y a autre chose. Voro­nov n’est pas au bar ce soir.

Helen ne répon­dit pas tout de suite. Elle regar­dait le Kaiserbad.

— Il est au Kriváň, dit-elle. J’ai fait véri­fier. Il est arri­vé à dix-huit heures et il n’est pas ressorti.

— Com­ment tu as fait vérifier ?

— J’ai quel­qu’un. Pas au Kriváň — dehors. Quel­qu’un qui sur­veille l’entrée.

— Depuis quand ?

— Depuis trois jours.

Tomáš absor­ba l’in­for­ma­tion. Helen avait un agent de sur­veillance pos­té devant le sana­to­rium depuis trois jours. Ce qui signi­fiait que le MI6 avait une équipe à Kar­lo­vy Vary — pas juste Helen, mais une infra­struc­ture. Des gens. Des moyens. Ce n’é­tait pas une opé­ra­tion impro­vi­sée autour d’une coor­di­na­trice de post-pro­duc­tion. C’é­tait une opé­ra­tion pla­ni­fiée, avec des res­sources, et Helen n’en avait révé­lé qu’une fraction.

Comme tou­jours. Comme Vera à Esto­ril. On ne vous montre jamais le jeu entier. On vous montre les cartes dont on a besoin que vous les voyiez.

— Helen, dit Tomáš. Com­bien de choses est-ce que tu ne me dis pas ?

Elle tour­na la tête. Dans l’obs­cu­ri­té du parc, il ne voyait presque plus son visage — juste la ligne de la mâchoire, l’é­clat des yeux, le des­sin de la bouche.

— Suf­fi­sam­ment pour te pro­té­ger. Pas assez pour que ça marche sans toi.

C’é­tait la réponse la plus hon­nête qu’il avait obte­nue d’elle. Et c’é­tait, en même temps, la réponse qui confir­mait tout ce qu’il crai­gnait : il n’é­tait pas un par­te­naire. Il était un ins­tru­ment. Un pion avan­cé sur l’é­chi­quier par quel­qu’un qui voyait plus loin que lui.

Mais le pion, sur un échi­quier, est la seule pièce qui peut se trans­for­mer en reine.

— Qu’est-ce qu’on fait main­te­nant ? deman­da Tomáš.

— On attend. Londres véri­fie les pho­tos. Le tour­nage se ter­mine dans quatre jours. Après, on perd la cou­ver­ture. Il faut que tout se passe avant.

— Que quoi se passe ?

Helen se leva. Elle ajus­ta son blou­son. Dans le parc, la vapeur mon­tait de la Teplá, épaisse, lente, et le Kai­ser­bad Spa dis­pa­rais­sait et réap­pa­rais­sait dans la brume comme un navire qui tangue.

— Tu le sau­ras quand ce sera le moment, dit-elle.

Et elle s’é­loi­gna vers le Pupp, sa sil­houette se décou­pant briè­ve­ment dans la lumière de l’en­trée de l’hô­tel, puis ava­lée par la porte, par le lob­by, par les lustres, par la fiction.

Cha­pitre 10

L’a­vant-der­nier jour de tour­nage, un mer­cre­di, tout changea.

Il fai­sait beau — un ciel de mai, bleu, lavé, sans nuage, le genre de ciel que Kar­lo­vy Vary offre rare­ment et qui, quand il arrive, donne à la ville un aspect irréel, comme si quel­qu’un avait reti­ré le filtre de vapeur et de brume qui d’or­di­naire adou­cis­sait tout, et que la ville appa­rais­sait sou­dain dans sa nudi­té — les façades trop colo­rées, les colon­nades trop blanches, la gorge trop étroite, le Pupp trop mas­sif, tout ça expo­sé à une lumière crue qui ne par­don­nait rien.

On tour­nait la der­nière scène d’ex­té­rieur — Bond mar­chant de l’Hô­tel Splen­dide au Casi­no Royale, de nuit, en smo­king, sous les réver­bères. Mais on la tour­nait de jour, avec des filtres et un éclai­rage arti­fi­ciel qui simu­laient la nuit. Le para­doxe avait quelque chose de phi­lo­so­phique : on fabri­quait de l’obs­cu­ri­té en plein soleil. On men­tait à la lumière.

Tomáš était sur le pla­teau depuis huit heures. Il avait coor­don­né les figu­rants, tra­duit les ins­truc­tions du réa­li­sa­teur à un groupe de badauds karls­ba­dois qui s’é­taient agglu­ti­nés der­rière les bar­rières et que la pro­duc­tion avait déci­dé d’in­té­grer à la scène — le Mon­té­né­gro avait besoin de pas­sants, et les pas­sants de Kar­lo­vy Vary feraient l’af­faire. Mme Horá­ková était reve­nue, cette fois sans résis­tance au rouge à lèvres. Elle avait même appor­té des gau­frettes — des oplat­ky Koloná­da, four­rées au cho­co­lat — qu’elle dis­tri­buait à l’é­quipe tech­nique avec l’au­to­ri­té d’une femme qui a com­pris que nour­rir les Anglais était le meilleur moyen de s’en faire respecter.

À onze heures, pen­dant une pause, Tomáš vit la Mer­cedes noire.

Elle était garée dans Goe­tho­va stez­ka, le sen­tier qui mon­tait der­rière le Pupp vers la forêt et la tour Dia­na. Pas dans le par­king de l’hô­tel — en retrait, à moi­tié cachée par les arbres. Mêmes plaques de Prague. Même modèle. Tomáš nota le numé­ro d’im­ma­tri­cu­la­tion dans son car­net — il ne l’a­vait pas fait la pre­mière fois, et il s’en voulait.

L’homme à lunettes n’é­tait pas dans la voiture.

Tomáš regar­da vers le Kai­ser­bad Spa. La façade brillait dans le soleil de mai, ses colonnes pro­je­tant des ombres nettes sur le gra­vier. La porte laté­rale — celle par laquelle l’homme avait dis­pa­ru la pre­mière fois — était fer­mée. Mais le cade­nas qui la main­te­nait d’ha­bi­tude n’é­tait pas en place. Il pen­dait, ouvert, contre le chambranle.

Tomáš tra­ver­sa le parc. Per­sonne ne le regar­dait — l’é­quipe de tour­nage était concen­trée sur la scène, les badauds regar­daient les camé­ras, les curistes regar­daient les sources. Il était invi­sible. Le figu­rant parfait.

Il pous­sa la porte. Elle s’ou­vrit sans bruit.

L’in­té­rieur du Kai­ser­bad Spa était un monde mort. Un hall immense, avec un pla­fond à cou­pole dont la ver­rière avait été condam­née par des planches, et une lumière dif­fuse, pous­sié­reuse, qui fil­trait par les inter­stices. Le sol de mosaïque — des motifs géo­mé­triques Art nou­veau, bleus et dorés, cra­que­lés par des décen­nies d’a­ban­don — cris­sait sous ses pas. Des colon­nettes de marbre sou­te­naient des gale­ries vides. Un esca­lier monu­men­tal mon­tait vers un pre­mier étage où des portes pen­daient sur leurs gonds. L’o­deur était celle de tous les bâti­ments aban­don­nés — le plâtre humide, le bois pour­ri, le temps qui se décom­pose — mais avec, en des­sous, cette note ther­male, cette exha­lai­son de soufre et de miné­ral, parce que les sources pas­saient ici aus­si, sous le sol, chauf­fant les mosaïques mortes d’un feu qui ne s’é­tei­gnait jamais.

Tomáš avan­ça dans le hall. Ses pas réson­naient. Il enten­dait, dehors, les bruits étouf­fés du tour­nage — des voix, un moteur, un clap. Ici, le silence était celui d’un lieu qui attend. Qui attend d’être réno­vé, ou d’être démo­li, ou sim­ple­ment d’être oublié.

Il mon­ta l’es­ca­lier. Pre­mier étage. Un cou­loir avec des cabines de bain — les anciennes cabines de l’É­ta­blis­se­ment ther­mal impé­rial, avec des bai­gnoires en fonte, cer­taines encore en place, rouillées, leurs pattes de lion posées sur le car­re­lage comme des ani­maux pétri­fiés. Au bout du cou­loir, une salle plus grande — la salle Zan­der, celle qui, dans le film, ser­vait de salle de poker. Tomáš la recon­nut. Les colonnes, les arcs, l’es­pace. Ici, on avait ins­tal­lé la table de poker de Bond. Ici, Le Chiffre avait joué ses mil­lions. Ici, Bond avait été empoisonné.

La salle était vide. Les décors avaient été reti­rés. Il ne res­tait que les colonnes, les arcs, et la lumière grise qui entrait par les fenêtres sales.

Et, dans un coin de la salle, assis sur une chaise pliante, l’homme à lunettes.

Il était seul. Il lisait un docu­ment — des feuilles A4 dac­ty­lo­gra­phiées, qu’il tour­nait avec méthode. Il leva les yeux quand Tomáš entra. Il ne parut pas surpris.

— Mon­sieur Kříž, dit-il. En tchèque. Un tchèque sans accent.

Tomáš s’ar­rê­ta. Dix mètres les sépa­raient. La salle Zan­der réson­nait — le moindre son y pre­nait une qua­li­té de cathédrale.

— On se connaît ? deman­da Tomáš.

— Non. Mais je vous connais. J’é­tais à Stodůl­ky quand vous y étiez. Troi­sième étage. Sec­tion Russie.

Le BIS. L’homme à lunettes était du BIS.

— Bureš vous a envoyé ? deman­da Tomáš.

L’homme sou­rit. Un sou­rire patient, fati­gué — le sou­rire d’un homme qui a vu beau­coup de gens poser des ques­tions dont ils connais­saient déjà la réponse.

— Bureš est un relais. Pas une source. Bureš fait ce qu’on lui dit.

— Et qui lui dit quoi faire ?

— La même per­sonne qui m’a deman­dé de venir ici. Et qui vous a deman­dé, à vous, de venir ici. Et qui a deman­dé à votre amie anglaise de venir ici.

Tomáš sen­tit le sol se déro­ber — pas lit­té­ra­le­ment, mais presque, parce que le sol du Kai­ser­bad Spa était de toute façon instable, miné par les sources, et parce que ce que l’homme venait de dire était le genre de phrase qui change la gra­vi­té d’une pièce.

— Vous êtes en train de me dire que le BIS et le MI6 tra­vaillent ensemble sur Voronov.

— Non. Je suis en train de vous dire que quel­qu’un — quel­qu’un qui n’est ni le BIS ni le MI6 — nous uti­lise tous. Vous, moi, la fille de Londres, Bureš. Nous sommes tous des figu­rants, Kříž. La ques­tion est : qui est le réalisateur ?

L’homme plia ses feuilles, les ran­gea dans une sacoche de cuir brun, et se leva. Il était plus grand que Tomáš ne l’a­vait esti­mé — grand, mince, un corps d’homme qui fait du sport sans osten­ta­tion. Ses lunettes sans mon­ture lui don­naient un air d’u­ni­ver­si­taire, mais ses yeux, der­rière les verres, avaient la qua­li­té miné­rale de quel­qu’un qui a pas­sé trop de temps à regar­der des choses qu’il ne vou­lait pas voir.

— Voro­nov orga­nise un trans­fert. Pas d’argent — de don­nées. Une clé USB, pro­ba­ble­ment. Quelque chose de phy­sique, qui ne passe pas par les réseaux. Le trans­fert doit avoir lieu avant la fin du tour­nage — tant que la ville est en désordre, tant que les gens vont et viennent, tant que per­sonne ne fait atten­tion à per­sonne. Le Casi­no Royale est la cou­ver­ture parfaite.

— À qui ?

— C’est la ques­tion. Et c’est pour ça que vous êtes utile. Parce que Voro­nov vous fait confiance. Et parce que votre amie anglaise ne vous dit pas tout.

Il mar­cha vers la porte. Ses pas réson­naient sur la mosaïque bri­sée. Avant de sor­tir, il se retourna.

— Un conseil, Kříž. Quand vous jouez au poker, ne regar­dez pas vos cartes. Regar­dez les mains des autres joueurs.

Il dis­pa­rut dans l’es­ca­lier. Tomáš res­ta seul dans la salle Zan­der, debout entre les colonnes, dans la lumière grise, à l’en­droit exact où James Bond avait joué sa vie sur un full aux as, et où lui, Tomáš Kříž, venait de com­prendre qu’il ne jouait pas au même jeu que les autres.

Cha­pitre 11

Il ne dit rien à Helen. Pas tout de suite. Il vou­lait d’a­bord com­prendre ce qu’il avait, et ce qu’il avait était une troi­sième voix dans un dia­logue qu’il croyait bila­té­ral. Le BIS. Le MI6. Et un troi­sième joueur — l’homme à lunettes, qui pré­ten­dait être du BIS mais par­lait comme quel­qu’un qui tra­vaillait au-des­sus du BIS, ou à côté, ou contre.

Le der­nier jour de tour­nage arri­va. Un jeu­di. Le ciel s’é­tait cou­vert — une chape de nuages bas qui pesait sur la gorge de la Teplá et don­nait à Kar­lo­vy Vary son visage habi­tuel, celui des jours où la ville res­sem­blait à un bain de vapeur à ciel ouvert. L’é­quipe tour­nait les der­niers rac­cords — des plans de coupe, des inserts, des détails d’ar­chi­tec­ture que le mon­teur uti­li­se­rait pour les tran­si­tions. Les câbles étaient rem­bo­bi­nés. Les pro­jec­teurs démon­tés. Les fausses enseignes mon­té­né­grines reti­rées des façades de Tržiště. Le Mon­té­né­gro deve­nait la Répu­blique tchèque à mesure qu’on enle­vait le maquillage.

Tomáš pas­sa la mati­née à régler les der­nières for­ma­li­tés avec la mai­rie — res­ti­tu­tion des auto­ri­sa­tions, net­toyage des espaces publics, com­pen­sa­tion pour le fleu­riste dont les lys avaient été mal payés. Un tra­vail admi­nis­tra­tif, méca­nique, qui lui per­mit de ne pas pen­ser. Ou de pen­ser à autre chose.

Il pen­sa à son père. À ce que son père aurait fait. Son père, qui avait ser­vi des Sovié­tiques pen­dant dix-huit ans avec la même incli­nai­son de tête, la même cour­toi­sie vide — et qui, le soir, dans la cui­sine de l’ap­par­te­ment de Dra­ho­vice, écou­tait Radio Free Europe sur un tran­sis­tor caché sous l’é­vier, le volume si bas qu’on l’en­ten­dait à peine, juste un mur­mure, le mur­mure de la véri­té qui pas­sait en contre­bande dans une vie de ser­vi­tudes consen­ties. Son père n’a­vait jamais agi. Il avait écou­té, obser­vé, tra­duit les gestes et les silences de ses clients comme Tomáš tra­dui­sait les mots, et il était mort en 1994, cinq ans après la Révo­lu­tion, sans avoir jamais dit un mot de ce qu’il avait vu.

Tomáš ne vou­lait pas mou­rir comme son père. Pas en silence.

À qua­torze heures, il trou­va Helen dans la cour inté­rieure du Pupp. Elle fumait une ciga­rette — la pre­mière qu’il lui voyait fumer. Ses mains étaient stables, mais ses yeux avaient quelque chose de ten­du, de trop éveillé, qu’il recon­nais­sait : l’a­dré­na­line de la fin d’o­pé­ra­tion, quand tout va se jouer et qu’on ne peut plus reculer.

— Ce soir, dit-elle. Voro­nov est atten­du au casi­no à vingt et une heures. Il joue le jeu­di. C’est régu­lier. Et ce soir, quel­qu’un doit le retrou­ver là-bas pour récu­pé­rer quelque chose.

— Une clé USB.

Helen le regarda.

— Com­ment tu sais ça ?

— Il y a un troi­sième joueur, Helen. Un homme du BIS — ou qui pré­tend l’être. Il m’a trou­vé dans le Kai­ser­bad. Il savait tout. Ma mis­sion, la tienne, Voro­nov. Il dit que quel­qu’un nous mani­pule tous.

Le visage d’He­len ne chan­gea pas. Mais Tomáš vit ses doigts se cris­per sur la ciga­rette — un mou­ve­ment infime, invo­lon­taire, le genre de mou­ve­ment qu’on ne contrôle pas parce qu’il vient de plus pro­fond que la volonté.

— À quoi il ressemble ?

— Grand, mince, qua­rante-cinq ans, lunettes sans mon­ture, cos­tume gris clair. Mer­cedes noire, plaques Prague.

— Marek, dit Helen.

— Tu le connais.

— Marek Šil­havý. Ancien­ne­ment BIS, sec­tion contre-espion­nage. Il a quit­té le ser­vice en 2004. Offi­ciel­le­ment, pour rai­sons per­son­nelles. Offi­cieu­se­ment — on ne sait pas. Il a dis­pa­ru des radars pen­dant un an, puis il est réap­pa­ru comme consul­tant en sécu­ri­té pour des entre­prises pri­vées. Prague, Brno, Bra­ti­sla­va. Des entre­prises avec des connexions russes.

— Tu es en train de me dire qu’il tra­vaille pour Voronov.

— Je suis en train de te dire que c’est pos­sible. Et que s’il t’a contac­té, ce n’est pas pour t’ai­der. C’est pour te désta­bi­li­ser. Pour que tu doutes de moi. Pour que tu ne saches plus qui croire.

— C’est réussi.

Helen jeta sa ciga­rette. L’é­cra­sa sous sa chaus­sure. Leva les yeux vers le ciel gris.

— Tomáš. Écoute-moi. Ce soir, au casi­no, Voro­nov va remettre quelque chose à quel­qu’un. Des don­nées. Des noms. Le réseau d’a­gents d’in­fluence en Grande-Bre­tagne — les vrais noms, les mon­tants, les dates. Tout ce qu’il faut pour que le réseau soit acti­vé ou, au contraire, pour qu’il soit expo­sé. Selon qui met la main dessus.

— Et qui doit mettre la main dessus ?

— C’est ça, la ques­tion. Le trans­fert est pré­vu — mais pour qui ? Un offi­cier du GRU qui ramène les don­nées à Mos­cou ? Un inter­mé­diaire qui les vend au plus offrant ? Ou quel­qu’un d’autre — quel­qu’un que ni le BIS, ni le MI6, ni Voro­nov lui-même n’ont vu venir ?

— Marek.

— Peut-être Marek. Peut-être quel­qu’un der­rière Marek. Le point, c’est qu’il faut qu’on soit au casi­no ce soir. Toi et moi. Et qu’on iden­ti­fie le réci­pien­daire avant que le trans­fert ait lieu.

— Et ensuite ?

— Ensuite, mes gens inter­viennent. On inter­cepte. Proprement.

— Tes gens. L’é­quipe que tu ne m’as jamais montrée.

— Oui.

Tomáš la regar­da. La cour inté­rieure du Pupp était silen­cieuse — les camions de la pro­duc­tion étaient par­tis, les câbles enrou­lés, les rails de tra­vel­ling remi­sés. L’hô­tel rede­ve­nait un hôtel. Le décor rede­ve­nait la réa­li­té. Et dans cette réa­li­té, deux per­sonnes se tenaient debout dans une cour, sous un ciel gris, et l’une deman­dait à l’autre de lui faire confiance, et l’autre ne savait pas si la confiance était un choix ou un piège.

— D’ac­cord, dit Tomáš. Ce soir.

— Ce soir.

*

Il pas­sa l’a­près-midi seul. Il mar­cha. Il remon­ta Goe­tho­va stez­ka à pied, sans prendre le funi­cu­laire, grim­pant à tra­vers la forêt de pins jus­qu’à la tour Dia­na. L’ef­fort phy­sique lui vidait la tête — les muscles qui tra­vaillent, le souffle qui s’ac­cé­lère, le corps qui reprend ses droits sur l’es­prit. En haut, la vue était noyée dans la brume. Kar­lo­vy Vary, en contre­bas, n’é­tait plus qu’un amas de cou­leurs pas­tel à peine visibles, un mirage de ville, un décor qui se dis­sol­vait dans la vapeur.

Il pen­sa à Esto­ril. À Fle­ming, en 1941, assis dans le casi­no du Palá­cio, regar­dant un ban­quier nazi jouer au bac­ca­ra. Fle­ming ne savait pas qu’il vivait la scène fon­da­trice de toute son œuvre. Il ne savait pas que ce qu’il voyait — un homme élé­gant misant de grosses sommes dans un casi­no de ville d’eau pen­dant que le monde brû­lait — devien­drait Casi­no Royale, devien­drait James Bond, devien­drait le mythe le plus durable du XXe siècle.

Et main­te­nant, soixante-cinq ans plus tard, le mythe était reve­nu. Il s’é­tait maté­ria­li­sé dans la même ville d’eau, dans le même genre d’hô­tel, devant les mêmes mosaïques Art nou­veau. Et Tomáš, comme Fle­ming avant lui, était l’homme qui regar­dait — l’homme dont le métier était de trans­for­mer ce qu’il voyait en quelque chose qui avait un sens.

Sauf que Fle­ming était deve­nu un écri­vain. Et Tomáš ne savait pas encore ce qu’il allait devenir.

Il redes­cen­dit vers le Pupp. La brume s’é­pais­sis­sait. La ville dis­pa­rais­sait par mor­ceaux — d’a­bord les col­lines, puis les toits, puis les colon­nades, puis les façades, jus­qu’à ce qu’il ne reste que le bruit de ses pas sur le sen­tier et l’o­deur de résine et de soufre, et la sen­sa­tion d’a­van­cer vers quelque chose d’in­vi­sible, de néces­saire, d’inévitable.

Cha­pitre 12

Le casi­no de Kar­lo­vy Vary occu­pait le rez-de-chaus­sée du Pupp — le Pupp Casi­no Club, une salle tapis­sée de vert sombre, avec des tables de bla­ck­jack, de rou­lette et de poker, des lustres moins gran­dioses que ceux du Grand Res­tau­rant mais suf­fi­sam­ment brillants pour don­ner à chaque joueur l’illu­sion d’être un per­son­nage, et des crou­piers en gilet noir qui mani­pu­laient les cartes avec l’in­dif­fé­rence pro­fes­sion­nelle de gens qui voient pas­ser l’argent des autres huit heures par jour.

Ce n’é­tait pas le casi­no du film. Le vrai Casi­no Royale était le Kai­ser­bad, de l’autre côté du parc — le bâti­ment aban­don­né aux mosaïques mortes, où un homme à lunettes lisait des docu­ments dans la salle Zan­der. Mais le casi­no du Pupp avait son propre pou­voir : il était réel. Les mises étaient réelles. L’argent était réel. Et les gens qui jouaient n’é­taient pas des acteurs.

Tomáš entra à vingt heures trente. Il por­tait une veste sombre et une che­mise blanche — pas de cra­vate, le casi­no du Pupp n’é­tait pas le Splen­dide, on n’exi­geait pas le smo­king. Il s’ins­tal­la au bar — un petit comp­toir dans un ren­fon­ce­ment, d’où l’on voyait l’en­semble de la salle sans en faire par­tie. Il com­man­da un tonic sans gin. Il avait besoin d’a­voir la tête claire.

Helen arri­va à vingt heures qua­rante-cinq. Robe noire, la même que la pre­mière fois au Becher’s Bar. Che­veux rele­vés. Elle ne regar­da pas Tomáš. Elle alla direc­te­ment à la table de bla­ck­jack, ache­ta des jetons — pas beau­coup, deux mille cou­ronnes, l’é­qui­valent de quatre-vingts euros —, et com­men­ça à jouer. Elle jouait mal, volon­tai­re­ment, avec la mal­adresse stu­dieuse d’une tou­riste qui s’a­muse. Per­sonne ne la regar­dait deux fois.

Voro­nov entra à vingt et une heures précises.

Il tra­ver­sa la salle avec la démarche assu­rée d’un habi­tué. Cos­tume sombre, che­mise blanche, bou­tons de man­chettes en argent. Il ser­ra la main du chef crou­pier — un homme grand et chauve appe­lé Jiří que tout le monde connais­sait — et s’ins­tal­la à la table de poker, celle du fond, la table des joueurs sérieux. Trois autres hommes étaient déjà assis. Deux Alle­mands que Tomáš avait vus dans le lob­by — des hommes d’af­faires bava­rois, clients régu­liers du Pupp. Et un troi­sième homme.

Tomáš le recon­nut. L’homme cor­pu­lent du Becher’s Bar. Celui qui avait par­lé vingt minutes avec Voro­nov, six jours plus tôt, en russe, avec des mains ner­veuses et un front en sueur. Il était là, assis à la table de poker, avec une pile de jetons devant lui et un verre de bière à por­tée de main. Il por­tait le même cos­tume frois­sé. Il avait le même visage rouge.

La par­tie commença.

Tomáš obser­vait depuis le bar. Dans le reflet de la vitre du fond — pas un miroir, mais un sub­sti­tut accep­table —, il voyait la table, les joueurs, les cartes. Voro­nov jouait avec méthode, sans émo­tion, des mises régu­lières, ni trop grosses ni trop petites. L’homme cor­pu­lent jouait mal — des mises erra­tiques, des relances inap­pro­priées, des bluffs trans­pa­rents. Il per­dait. Mais il ne sem­blait pas s’en sou­cier. Il res­tait à la table. Il atten­dait quelque chose.

À vingt-deux heures, Helen se leva de la table de bla­ck­jack. Elle avait per­du ses deux mille cou­ronnes. Elle tra­ver­sa la salle, s’ar­rê­ta près de Tomáš, com­man­da un gin tonic au bar.

— L’homme cor­pu­lent, mur­mu­ra-t-elle sans le regar­der. Tu le vois ?

— Oui.

— C’est le réci­pien­daire. On pense qu’il s’ap­pelle Gusev. GRU, poste de Vienne. Il est entré en Répu­blique tchèque il y a trois jours, par la route, avec un pas­se­port autri­chien au nom de Weber.

— Il perd au poker.

— Il ne joue pas au poker. Il attend que la salle se vide. Le trans­fert se fait à la fer­me­ture. Voro­nov lui remet la clé USB dans la poi­gnée de main de fin de par­tie. Le geste le plus natu­rel du monde — deux joueurs qui se serrent la main en quit­tant la table.

— Com­ment vous savez tout ça ?

— On a une source. À Vienne.

La par­tie conti­nuait. Les Alle­mands se cou­chaient tour à tour — le poker n’é­tait pas leur jeu, ils étaient venus pour l’am­biance, pour le whis­ky, pour le fris­son modeste de perdre mille euros dans un cadre his­to­rique. Bien­tôt, il ne res­ta que Voro­nov et Gusev à la table. Le crou­pier pro­po­sa de conti­nuer en tête-à-tête. Voro­nov accep­ta. Gusev aussi.

Le casi­no se vidait. Les tables de bla­ck­jack et de rou­lette fer­maient une par une. Les crou­piers ran­geaient les jetons. L’é­clai­rage bais­sait imper­cep­ti­ble­ment — les lustres pas­saient de l’é­clat à la lueur, comme si le bâti­ment lui-même fer­mait les yeux. Bien­tôt, il ne res­ta plus que la table du fond, éclai­rée par un cercle de lumière qui sem­blait exis­ter indé­pen­dam­ment du reste de la salle, comme une scène de théâtre après que le public est parti.

Tomáš les regar­dait. Voro­nov et Gusev, face à face, sépa­rés par un tapis vert et des jetons en plas­tique. Deux hommes qui jouaient aux cartes. La scène la plus banale du monde. Et en des­sous — comme les sources sous la ville, comme le ser­veur sous le Kriváň, comme la véri­té sous chaque couche de men­songe — quelque chose d’autre. Un trans­fert de don­nées. Des noms. Des vies. Le pou­voir de détruire un réseau ou de le faire durer vingt ans de plus.

Helen avait quit­té le bar. Tomáš ne savait pas où elle était. Quelque part dans l’hô­tel, pro­ba­ble­ment, en contact avec son équipe. Les gens de Londres qui atten­daient dans une voi­ture, dans un appar­te­ment loué, dans une chambre du Pupp sous un faux nom. Prêts à intervenir.

À vingt-trois heures trente, Gusev per­dit sa der­nière mise. Il rit — un rire bref, gras, le rire d’un mau­vais joueur qui ne se sou­cie pas de perdre. Voro­nov ran­gea ses jetons. Ils se levèrent. Le crou­pier nota les résul­tats. Les chaises furent repoussées.

Voro­nov ten­dit la main.

Et c’est à ce moment que Tomáš vit Marek Šilhavý.

Il était dans la salle — depuis quand ? Tomáš ne l’a­vait pas vu entrer. Il se tenait dans l’ombre, près de la porte qui menait au lob­by, en cos­tume sombre, sans lunettes cette fois, le visage nu, et il regar­dait la scène avec une atten­tion qui n’é­tait ni celle d’un spec­ta­teur ni celle d’un agent — c’é­tait l’at­ten­tion d’un homme qui attend son tour.

Gusev prit la main de Voro­nov. La poi­gnée de main dura une seconde, peut-être deux. Puis ils se sépa­rèrent. Gusev mit la main dans sa poche — la droite, celle qui avait ser­ré la main de Voro­nov — et mar­cha vers la sortie.

Marek bou­gea.

Il inter­cep­ta Gusev à la porte. Un mou­ve­ment fluide, natu­rel — il lui tou­cha le bras, se pen­cha vers lui, mur­mu­ra quelque chose. Gusev s’ar­rê­ta. Son visage chan­gea — la rou­geur vira au blanc. Marek par­la encore. Gusev hocha la tête. Puis Marek prit quelque chose dans la main de Gusev — un mou­ve­ment si rapide que Tomáš ne le vit pas, ou plu­tôt qu’il le vit sans le voir, comme on voit un pres­ti­di­gi­ta­teur esca­mo­ter une carte —, et les deux hommes sor­tirent ensemble.

Voro­nov, res­té seul près de la table de poker, regar­da la porte se fer­mer. Puis il tour­na la tête et regar­da Tomáš.

Leurs yeux se croi­sèrent à tra­vers la salle vide.

Voro­nov ne sou­riait pas. Il ne mon­trait aucune émo­tion. Ses yeux clairs étaient fixes, immo­biles, comme les yeux d’un joueur qui vient de perdre la der­nière main et qui le sait, et qui sait que l’autre le sait, et qui n’a rien à dire parce qu’il n’y a rien à dire.

Puis il bou­ton­na sa veste, hocha la tête — cette incli­nai­son brève, cour­toise, la recon­nais­sance mutuelle de deux hommes qui se com­prennent —, et sor­tit par la porte de service.

Tomáš res­ta seul dans le casi­no vide.

*

Il ne trou­va pas Helen.

Elle n’é­tait pas au Becher’s Bar — fer­mé. Pas dans le lob­by — vide, sauf le récep­tion­niste de nuit qui lisait un jour­nal der­rière le comp­toir. Pas dans le parc — le banc était vide, le Kai­ser­bad Spa se dres­sait dans le brouillard, ses colonnes lui­sant fai­ble­ment sous les réver­bères. Pas dans sa chambre — il frap­pa, per­sonne ne répondit.

Il mon­ta dans sa propre chambre, au troi­sième étage de l’aile River­side. Il ouvrit la porte. Allu­ma la lumière.

Sur le lit, il y avait une enve­loppe. Blanche, for­mat A5, non cache­tée. Exac­te­ment comme celle de Bureš.

Il l’ou­vrit. Une seule feuille. Pas de signa­ture. Trois lignes tapées à la machine :

Marek Šil­havý tra­vaille pour nous. Le trans­fert a été inter­cep­té. Voro­nov sera exfil­tré cette nuit par ses propres gens. Ne cherche pas Helen. Elle est en route pour Londres.

Tu as bien joué, Tomáš. Tu ne le savais pas, mais c’est toi qui l’as fait sor­tir du bois.

Mer­ci pour les gaufrettes.

Les gau­frettes. Mme Horá­ková. Les oplat­ky Koloná­da four­rées au cho­co­lat qu’elle avait dis­tri­buées à l’é­quipe. Quel­qu’un avait vu ça. Quel­qu’un qui était sur le pla­teau, par­mi l’é­quipe, par­mi les figu­rants, et qui avait tout vu, tout le temps, sans que Tomáš le remarque.

Un figu­rant.

Le figu­rant ultime — celui qu’on ne voit pas parce qu’il fait par­tie du décor.

Tomáš s’as­sit sur le lit. Il tint la feuille dans ses mains. Dehors, par la fenêtre, le par­king était vide. Plus de camions, plus de remorques, plus de HAIR & MAKE-UP. Plus d’As­ton Mar­tin fic­tive. Plus de Casi­no Royale. Plus de Mon­té­né­gro. Juste le par­king du Grand Hotel Pupp, éclai­ré par les réver­bères, avec la pluie qui com­men­çait à tom­ber — fine, régu­lière, la pluie de Bohême qui lavait les trot­toirs et fai­sait mon­ter des grilles une vapeur nouvelle.

Il pen­sa à Helen. À sa main sur la sienne, au Pro­mená­da. À sa phrase, dans le parc : « Ce n’é­tait pas le Ser­vice. » Il ne sau­rait jamais si c’é­tait vrai. C’é­tait le prix. Le prix de ce métier, de cette vie, de cette façon d’exis­ter dans les inter­stices entre la réa­li­té et la fic­tion — on ne sait jamais ce qui est vrai, et au bout d’un moment, la ques­tion elle-même perd son sens, comme un mot qu’on répète trop long­temps et qui se vide de sa substance.

Il pen­sa à Voro­nov, exfil­tré dans la nuit, ava­lé par la brume, ren­trant à Mos­cou ou dis­pa­rais­sant dans un autre pays sous un autre nom, avec d’autres livres à lire et d’autres whis­kys à boire, et la même che­va­lière en or à l’an­nu­laire droit. Un homme qui avait joué pen­dant douze ans et qui avait per­du — pas à cause d’une erreur, pas à cause d’une tra­hi­son, mais à cause d’un inter­prète qui ne savait pas qu’il était un pion.

Il pen­sa à son père. Au Grand Res­tau­rant. À l’in­cli­nai­son de la tête.

Il posa la feuille sur la table de nuit, à côté du guide tou­ris­tique de Kar­lo­vy Vary qu’il n’a­vait jamais ouvert. Il se désha­billa. Se cou­cha. Étei­gnit la lumière.

Par la fenêtre ouverte, il enten­dait la pluie, la Teplá, les cana­li­sa­tions. Le Grand Hotel Pupp vibrait dans la nuit — ce trem­ble­ment infime, per­ma­nent, le souffle de la terre sous le marbre, l’eau bouillante sous les fon­da­tions, le feu sous la glace. L’hô­tel avait sur­vé­cu à six géné­ra­tions de Pupp, à deux guerres mon­diales, à l’an­nexion nazie, à qua­rante ans de com­mu­nisme, à un renom­mage en Mosk­va, à un tour­nage de James Bond, et à une opé­ra­tion d’es­pion­nage qui s’é­tait jouée dans ses murs sans qu’il le sache — ou peut-être qu’il le savait, à sa manière, comme les vieux bâti­ments savent les choses, dans leurs murs, dans leurs plan­chers, dans le grin­ce­ment de leurs esca­liers et la patine de leurs miroirs.

L’hô­tel savait. L’hô­tel avait tou­jours su. C’é­tait, depuis 1701, sa fonc­tion — accueillir les his­toires des autres, les conte­nir, les gar­der. Les sources chauf­faient le sol. Les lustres éclai­raient les visages. Les murs absor­baient les secrets. Et le matin, quand les curistes des­cen­daient boire leur pre­mière eau, l’hô­tel fai­sait comme si rien ne s’é­tait passé.

Tomáš fer­ma les yeux.

Quelque part entre la veille et le som­meil, il enten­dit — ou crut entendre — le bruit d’un moteur dans le par­king. Une voi­ture qui par­tait. Ou qui arri­vait. Ou qui n’exis­tait pas.

Dehors, la pluie tom­bait sur Kar­lo­vy Vary, sur les colon­nades, sur la Teplá, sur le Kai­ser­bad Spa et ses mosaïques mortes, sur la tour Dia­na dans les nuages, sur les forêts de pins et les col­lines de Bohême, sur les sources qui ne s’ar­rê­te­raient jamais, sur la ville qui ne savait plus très bien si elle était un décor ou un lieu, une fic­tion ou une réa­li­té, un film ou un souvenir.

Sur la table de nuit, à côté du guide tou­ris­tique fer­mé, l’en­ve­loppe blanche lui­sait fai­ble­ment dans l’obs­cu­ri­té. Le mot gau­frettes brillait comme un code que per­sonne ne déchif­fre­rait jamais.

Le Grand Hotel Pupp res­pi­ra. La terre tour­na. L’eau coula.

Les sources ne s’ar­rêtent jamais.

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PAR­TIE II — LE DOUBLE JEU

Cha­pitre 5

Il appe­la Voro­nov le len­de­main matin, depuis le lob­by, sur son propre télé­phone. Un appel pro­fes­sion­nel, trans­pa­rent, tra­çable. Un inter­prète qui rend ser­vice à une col­lègue anglaise.

Voro­nov décro­cha à la deuxième son­ne­rie. Sa voix était exac­te­ment comme Tomáš la gar­dait en mémoire — grave, posée, avec cet accent russe qui avait pris les inflexions du tchèque sans jamais perdre sa cou­leur d’o­ri­gine. Une voix d’homme qui a appris à vivre dans une langue étran­gère sans s’y perdre.

— Tomáš Kříž. Ça fait long­temps. Le contrat Dvořá­ková, n’est-ce pas ? L’im­meuble de Sadová.

— Vous avez bonne mémoire.

— J’ai bonne mémoire pour les gens qui font bien leur tra­vail. Que puis-je pour vous ?

Tomáš expli­qua. La pro­duc­tion. Le sto­ckage de maté­riel. La col­lègue anglaise qui s’oc­cu­pait des ques­tions logis­tiques. Est-ce que Voro­nov serait dis­po­nible pour un rendez-vous ?

— Avec plai­sir. Dites-lui de pas­ser au sana­to­rium Kriváň demain après-midi, vers quinze heures. Je serai dans mon bureau. Elle boit du thé ou du café ?

— Je ne sais pas.

— Ren­sei­gnez-vous. Un bon hôte sait ce que boivent ses invités.

Il rac­cro­cha. Tomáš res­ta un moment le télé­phone à la main, debout dans le lob­by où les tech­ni­ciens démon­taient les rails de tra­vel­ling de la veille. On tour­nait aujourd’­hui dans le par­king — la scène de l’As­ton Mar­tin, celle où Bond court vers sa voi­ture après avoir été empoi­son­né. Une dou­blure cas­cade allait cou­rir du hall de l’hô­tel au par­king, et une Aston Mar­tin DBS V12 — la vraie, pas un acces­soire, une voi­ture de deux cent mille livres — atten­dait dehors, lui­sante et grise comme un requin en costume.

Tomáš trou­va Helen dans la cour inté­rieure, où elle pre­nait un café debout, seule, en regar­dant la façade du Kai­ser­bad Spa à tra­vers les arbres du parc.

— Voro­nov peut vous rece­voir demain, quinze heures, au sana­to­rium Kriváň. Il veut savoir si vous buvez du thé ou du café.

— Du thé. Earl Grey, si pos­sible. Pas de lait.

— Je lui dirai.

Elle sou­rit.

— Vous vien­drez avec moi ? Pour traduire ?

— Il parle anglais.

— Alors pour me tenir compagnie.

Il y avait dans sa voix quelque chose de déli­bé­ré — pas de la séduc­tion, pas exac­te­ment, mais une inten­tion, une direc­tion, comme un navire qui cor­rige sa tra­jec­toire d’un degré, imper­cep­ti­ble­ment, suf­fi­sam­ment pour chan­ger de des­ti­na­tion sans que per­sonne ne s’en aperçoive.

— D’ac­cord, dit Tomáš.

Il pas­sa le reste de la mati­née sur le par­king. La scène de l’As­ton Mar­tin néces­si­tait vingt prises. La dou­blure cas­cade cou­rait, s’ef­fon­drait contre la por­tière, ouvrait la boîte à gants, simu­lait l’in­jec­tion du défi­bril­la­teur. Tomáš n’a­vait rien à tra­duire — la scène n’im­pli­quait pas de figu­rants tchèques — mais il res­tait à proxi­mi­té, au cas où. En réa­li­té, il regar­dait l’hô­tel. Il regar­dait les gens qui entraient et sor­taient par l’en­trée prin­ci­pale — les vrais clients, les curistes, les hommes d’af­faires, les membres de l’é­quipe. Il cher­chait l’homme cor­pu­lent de la veille au soir, celui qui avait par­lé vingt minutes avec Voro­nov au Becher’s Bar. Il ne le vit pas.

En revanche, il vit autre chose.

À treize heures, alors que l’é­quipe par­tait déjeu­ner et que le par­king se vidait, une Mer­cedes noire classe E, imma­tri­cu­lée Prague, se gara à l’ex­tré­mi­té du par­king, loin de l’en­trée. Un homme en des­cen­dit. Grand, mince, la qua­ran­taine, che­veux châ­tains, lunettes sans mon­ture, cos­tume bien cou­pé. Il ne se diri­gea pas vers l’hô­tel. Il tra­ver­sa le parc Charles IV en direc­tion du Kai­ser­bad Spa — le bâti­ment fer­mé, vide, dont la façade ser­vait de Casi­no Royale dans le film mais dont l’in­té­rieur, der­rière les palis­sades de chan­tier, n’é­tait qu’un sque­lette de murs humides et de pla­fonds effondrés.

L’homme dis­pa­rut du côté du bâti­ment. Pas par l’en­trée prin­ci­pale — condam­née — mais par une porte laté­rale que Tomáš n’a­vait jamais remarquée.

C’é­tait pro­ba­ble­ment rien. Un archi­tecte, un pro­mo­teur, un fonc­tion­naire de la mai­rie ins­pec­tant le chan­tier de réno­va­tion qui n’a­vait jamais com­men­cé. Kar­lo­vy Vary était plein de gens qui ins­pec­taient des bâti­ments vides en espé­rant y trou­ver de l’argent.

Mais Tomáš nota dans son car­net : 13h05. Mer­cedes noire, plaques Prague. Homme, 40–45 ans, châ­tain, lunettes, cos­tume gris clair. Entré par la porte laté­rale du Kai­ser­bad Spa. Non res­sor­ti à 13h30.

Il refer­ma le car­net et alla déjeuner.

*

L’a­près-midi, il plut. Une pluie de prin­temps, fine et per­sis­tante, qui trans­for­mait les rues de Kar­lo­vy Vary en miroirs et fai­sait mon­ter des sources une vapeur plus dense que d’ha­bi­tude. La ville sen­tait le soufre mouillé. Le tour­nage se replia à l’in­té­rieur — des scènes dans l’as­cen­seur du Pupp, celui où Ves­per monte seule et demande à Bond de prendre l’autre.

Tomáš obser­va les tech­ni­ciens ins­tal­ler la camé­ra dans la cabine d’as­cen­seur. L’as­cen­seur du Pupp était d’o­ri­gine — un méca­nisme de 1907, avec une porte en fer for­gé, une cabine en bois et un miroir inté­rieur que cent ans de visages avaient ter­ni. Dans le film, le miroir serait rem­pla­cé par une paroi de bois. Tomáš ne savait pas pour­quoi. Une déci­sion prise à Londres, pro­ba­ble­ment. Le Mon­té­né­gro n’a­vait appa­rem­ment pas de miroirs dans ses ascenseurs.

Helen n’é­tait pas sur le pla­teau. Il la cher­cha sans la cher­cher — ce balayage dis­cret, cette atten­tion qui ne se fixe pas, qui glisse sur les visages et les sil­houettes jus­qu’à trou­ver ce qu’elle veut. Il ne la trou­va pas. Elle était dans sa chambre, peut-être. Ou ailleurs dans l’hô­tel. Ou dehors, sous la pluie, à regar­der la ville à tra­vers le rideau d’eau, à poser des ques­tions à des gens qu’elle n’au­rait pas dû connaître.

À dix-sept heures, le tour­nage s’ar­rê­ta. Tomáš des­cen­dit au Becher’s Bar. Pavel était der­rière le comptoir.

— Un café ?

— Une bière.

Pavel ser­vit la Krušo­vice. Tomáš s’as­sit et regar­da le bar se rem­plir len­te­ment — l’é­quipe tech­nique d’a­bord, puis les acteurs secon­daires, puis les vrais clients de l’hô­tel qui repre­naient pos­ses­sion de leur ter­ri­toire avec la rési­gna­tion de gens habi­tués à être envahis.

Voro­nov arri­va à dix-neuf heures. Même tabou­ret. Même Macal­lan. Mais pas de livre cette fois. Il s’as­sit, com­man­da, et res­ta immo­bile, les yeux sur le miroir der­rière le bar. Exac­te­ment comme Tomáš. Deux hommes face au même miroir, obser­vant le même bar, voyant peut-être des choses différentes.

À dix-neuf heures trente, Helen entra. Elle avait chan­gé — robe noire, simple, che­veux déta­chés. Pas de maquillage visible, tou­jours. Elle s’as­sit au bar, entre Tomáš et Voro­nov, sans les regar­der ni l’un ni l’autre, comme si sa place avait été réservée.

— Bon­soir, dit-elle.

Pavel lui ser­vit un gin tonic sans qu’elle le com­mande. Tomáš nota ça aus­si — quand un bar­man sert votre bois­son sans que vous la deman­diez, c’est que vous êtes déjà venue assez sou­vent pour qu’il la connaisse. Helen Ash­ford était à Kar­lo­vy Vary depuis qua­rante-huit heures. Pavel ne connais­sait la bois­son d’un client qu’a­près au moins trois visites.

Com­bien de fois était-elle des­cen­due au Becher’s Bar sans que Tomáš le sache ?

— Demain, quinze heures, lui rap­pe­la Tomáš. Voro­nov. Le sana­to­rium Kriváň.

— Je n’ai pas oublié.

Elle but une gor­gée de gin tonic. Dans le miroir, Tomáš pou­vait voir Voro­nov qui les regar­dait — qui la regar­dait, elle, avec l’in­té­rêt poli et cali­bré d’un homme qui éva­lue. Puis Voro­nov ter­mi­na son whis­ky, posa un billet sur le comp­toir, et sortit.

Helen tour­na la tête pour le regar­der par­tir. Un mou­ve­ment natu­rel, bref, qu’on n’au­rait pas remar­qué si on ne fai­sait pas atten­tion. Mais Tomáš fai­sait atten­tion. C’é­tait, de nou­veau, son métier.

— C’est lui ? deman­da-t-elle. Voronov ?

— C’est lui.

— Il a l’air…

Elle cher­cha le mot.

— Conve­nable, dit-elle finalement.

C’é­tait le mot le plus étrange qu’elle pou­vait choi­sir. Pas élé­gant, pas impres­sion­nant, pas mena­çant. Conve­nable. Comme si elle jugeait non pas l’homme, mais sa capa­ci­té à jouer un rôle.

Tomáš ne répon­dit pas. Il ter­mi­na sa bière, lais­sa l’argent sur le comp­toir, et remon­ta dans sa chambre. En pas­sant devant l’as­cen­seur — celui du film, celui sans miroir — il s’ar­rê­ta un ins­tant. La porte en fer for­gé était ouverte. La cabine était vide. Le miroir ter­ni de 1907 avait été recou­vert d’un pan­neau de bois, et sur le pan­neau, un post-it de l’é­quipe tech­nique disait : NE PAS RETI­RER AVANT FIN DE TOURNAGE.

On avait recou­vert le miroir. On avait empê­ché l’as­cen­seur de reflé­ter ce qui s’y pas­sait. Tomáš mon­ta l’es­ca­lier à pied.

Cha­pitre 6

Le sana­to­rium Kriváň se trou­vait à huit minutes à pied du Pupp, en remon­tant la rue Petra Veli­ké­ho — Pierre le Grand, parce qu’à Kar­lo­vy Vary les rues por­taient les noms de leurs visi­teurs illustres comme d’autres villes portent ceux de leurs morts. C’é­tait un bâti­ment du début du XXe siècle, néo-clas­sique, avec une façade jaune pâle, des bal­cons en fer for­gé et des fenêtres hautes qui lais­saient entrer la lumière de l’a­près-midi. Avant 1989, il avait accueilli des délé­ga­tions syn­di­cales sovié­tiques en cure obli­ga­toire. Depuis, Voro­nov l’a­vait rache­té, réno­vé, moder­ni­sé, et en avait fait un centre de soins ther­maux haut de gamme pour une clien­tèle russe et alle­mande qui payait cher le droit de boire la même eau que les syn­di­cats buvaient gra­tui­te­ment vingt ans plus tôt.

Tomáš et Helen arri­vèrent à quinze heures pré­cises. La récep­tion du Kriváň sen­tait l’eu­ca­lyp­tus et le chlore — le spa au sous-sol fonc­tion­nait à plein régime. Une récep­tion­niste en blouse blanche les condui­sit au pre­mier étage, dans un bureau qui don­nait sur un jar­din inté­rieur plan­té de bouleaux.

Voro­nov les atten­dait debout, der­rière un bureau de bois sombre sur lequel il n’y avait rien — pas de papier, pas d’or­di­na­teur, pas de télé­phone. Juste le bureau, un vase avec une rose blanche, et deux tasses posées sur un pla­teau en argent. Du thé et du café. Il avait retenu.

— Mon­sieur Kříž. Et vous devez être Mme Ashford.

Il ser­ra la main d’He­len. Tomáš regar­da la scène — le Russe et l’An­glaise, debout face à face dans ce bureau trop propre, avec le bour­don­ne­ment du spa en des­sous et la lumière d’a­vril qui entrait par les fenêtres. Deux pro­fes­sion­nels qui se jaugent en souriant.

— Mer­ci de nous rece­voir, dit Helen dans un anglais dont Tomáš per­çut, pour la pre­mière fois, qu’il était légè­re­ment ajus­té — un peu plus lent, un peu plus arti­cu­lé que son anglais habi­tuel, cali­bré pour un inter­lo­cu­teur non natif.

— Tout le plai­sir est pour moi. Asseyez-vous.

Ils s’as­sirent. Helen expli­qua le besoin de la pro­duc­tion — du sto­ckage pour des élé­ments de décor, des cos­tumes, du maté­riel tech­nique. Rien de fra­gile, rien de volu­mi­neux. Deux cents mètres car­rés suf­fi­raient. Deux à trois semaines.

Voro­nov écou­ta, posa deux ou trois ques­tions pra­tiques — assu­rance, horaires d’ac­cès, res­pon­sa­bi­li­té en cas de dom­mage — et accep­ta avec une faci­li­té qui ne sur­prit pas Tomáš. Voro­nov ne refu­sait jamais rien aux étran­gers. C’é­tait sa méthode : rendre ser­vice, créer de la dette, accu­mu­ler du capi­tal social. Le réseau d’un homme comme Voro­nov ne se construi­sait pas avec de l’argent — il se construi­sait avec des faveurs.

Le contrat fut réglé en vingt minutes. Voro­nov pro­po­sa de visi­ter les locaux — un ancien entre­pôt à l’ar­rière du sana­to­rium, sec, propre, acces­sible par une cour inté­rieure. Il les fit des­cendre par un esca­lier en coli­ma­çon, tra­ver­ser une salle de repos où des femmes en pei­gnoir lisaient des maga­zines tchèques, lon­ger un cou­loir car­re­lé de blanc qui sen­tait la boue ther­male, et débou­cher dans la cour.

L’en­tre­pôt était exac­te­ment ce qu’il avait décrit. Mais Tomáš ne regar­dait pas l’en­tre­pôt. Il regar­dait le bâti­ment. Le Kriváň, vu de l’in­té­rieur, était un laby­rinthe — des cou­loirs qui bifur­quaient, des esca­liers qui mon­taient et des­cen­daient sans logique appa­rente, des portes fer­mées à clé, des ailes entières qui sem­blaient vides. Le genre de lieu où l’on pou­vait héber­ger un ser­veur infor­ma­tique sans que per­sonne ne le remarque.

— C’est par­fait, dit Helen. Exac­te­ment ce qu’il nous faut.

— Je pré­pare le bail et je vous l’en­voie par l’hô­tel, dit Voro­nov. Tomáš, vous pour­rez traduire ?

— Bien sûr.

Voro­nov les rac­com­pa­gna à la porte. Sur le seuil, il s’arrêta.

— Vous tour­nez le nou­veau James Bond, n’est-ce pas ? Casi­no Royale ?

— Oui, dit Helen.

— J’ai lu le roman. Le Fle­ming. Il y a long­temps, dans une édi­tion russe, à Mos­cou. Fle­ming avait une vision très par­ti­cu­lière de nous, les Russes. Nous étions tou­jours les méchants. Même quand nous ne l’é­tions pas.

Il sou­rit. Un sou­rire chaud, presque complice.

— J’es­père que ce nou­veau film sera plus nuancé.

— Le méchant est un ban­quier, dit Helen. Pas un Russe.

— Un ban­quier, répé­ta Voro­nov. Et il rit — un rire bref, sin­cère, comme si l’i­dée qu’un ban­quier puisse être plus dan­ge­reux qu’un Russe le réjouis­sait. Eh bien, c’est un progrès.

Ils redes­cen­dirent vers le Pupp en silence. La pluie avait ces­sé. Les trot­toirs séchaient len­te­ment, exha­lant cette vapeur carac­té­ris­tique de Kar­lo­vy Vary — l’eau chaude qui cir­cu­lait sous les pavés trans­for­mait chaque flaque en petite source fumante. On mar­chait sur de la vapeur. On mar­chait sur les pou­mons de la terre.

À mi-che­min, Helen prit le bras de Tomáš. Un geste léger, presque absent — le geste d’une femme qui marche à côté d’un homme et qui, natu­rel­le­ment, se rap­proche. Ou le geste cal­cu­lé d’une femme qui sait qu’un contact phy­sique, même bref, change la nature d’une relation.

— Qu’est-ce que tu en penses ? deman­da-t-elle. Et Tomáš nota le pas­sage au tutoie­ment — en anglais, il n’y avait pas de dif­fé­rence, mais elle avait dit ty, en tchèque, pas vy.

— De quoi ?

— De Voronov.

— Je pense qu’il est exac­te­ment ce qu’il a l’air d’être. Ce qui veut dire qu’il n’est pro­ba­ble­ment rien de ce qu’il a l’air d’être.

Helen ne répon­dit pas. Ils mar­chèrent encore un moment. La Teplá cou­lait à leur gauche, fumante, pres­sée. Des curistes en pei­gnoir tra­ver­saient le pont en direc­tion de la colon­nade du Mou­lin. Quelque part devant eux, le Pupp se dres­sait au fond de la gorge, ses fenêtres allu­mées dans le cré­pus­cule, et Tomáš pen­sa — sans rai­son, ou pour trop de rai­sons — à Esto­ril, en 1941. À un homme qui obser­vait un autre homme jouer au bac­ca­ra. À une femme qui obser­vait l’ob­ser­va­teur. Au cercle par­fait de la sur­veillance, où per­sonne ne sait qui regarde qui.

— Tomáš, dit Helen. Elle s’é­tait arrê­tée. Elle le regar­dait. La lumière du réver­bère le plus proche décou­pait son visage en deux — un côté éclai­ré, un côté dans l’ombre.

— Je dois te dire quelque chose.

— Non, dit Tomáš.

Il avait par­lé trop vite. Un réflexe. La peur de ce qu’elle allait dire — un aveu, une véri­té, quelque chose qui ren­drait tout plus com­pli­qué, qui l’o­bli­ge­rait à choi­sir entre ce qu’il savait et ce qu’il vou­lait savoir.

— Pas ce soir, ajou­ta-t-il. Demain. Ou après-demain. Quand tu seras prête.

Elle le regar­da long­temps. Puis elle hocha la tête.

— D’ac­cord. Pas ce soir.

Ils reprirent leur marche. Le Pupp se rap­pro­chait. À tra­vers les fenêtres du Grand Res­tau­rant, on pou­vait voir les lustres de Moser briller de tous leurs feux — le res­tau­rant avait rou­vert pour le ser­vice du soir, les câbles et les pro­jec­teurs ran­gés, les tables remises en place, le Splen­dide rede­ve­nu le Pupp, la fic­tion ren­trée dans sa boîte pour quelques heures.

Helen lâcha son bras à l’en­trée de l’hô­tel. Un geste net, sans hési­ta­tion, comme on coupe un fil. Ils se dirent bon­soir dans le lob­by. Elle prit l’as­cen­seur — celui avec le miroir caché sous le pan­neau de bois. Lui prit l’escalier.

Dans sa chambre, il ouvrit son car­net et nota : Kriváň. Struc­ture com­plexe, mul­tiple accès non sur­veillés. Voro­nov connaît par­fai­te­ment les lieux — les détours qu’il nous a fait prendre ne cor­res­pon­daient pas au che­min le plus court vers l’en­tre­pôt. Il nous mon­trait cer­taines choses. Il en cachait d’autres.

Puis, après un silence du sty­lo : Helen Ash­ford. Pas­sage au tutoie­ment (tchèque). « Je dois te dire quelque chose. » Non dit.

Il refer­ma le car­net. Par la fenêtre, il voyait le Kai­ser­bad Spa, de l’autre côté du parc — sa façade néo-Renais­sance éclai­rée par les réver­bères, ses fenêtres vides, sa porte laté­rale invi­sible dans l’ombre. Le Casi­no Royale fic­tif. L’en­droit où, dans le film, Bond jouait sa vie sur une main de poker.

Et der­rière cette façade, dans l’obs­cu­ri­té du bâti­ment aban­don­né, peut-être rien. Peut-être per­sonne. Ou peut-être l’homme à lunettes de la Mer­cedes noire, assis dans le noir, atten­dant quelque chose que Tomáš ne com­pre­nait pas encore.

Cha­pitre 7

Deux jours pas­sèrent sans inci­dent. Tomáš tra­dui­sit, coor­don­na, faci­li­ta. Le tour­nage avan­çait — on fil­mait les exté­rieurs, Bond mar­chant du Pupp au Casi­no sous les réver­bères de Kar­lo­vy Vary dégui­sée en Mon­té­né­gro. La ville jouait son rôle avec doci­li­té. Les com­mer­çants de Tržiště avaient reti­ré leurs enseignes tchèques et les avaient rem­pla­cées par des enseignes fic­tives en carac­tères latins vague­ment bal­ka­niques. Le kiosque à jour­naux au coin de la place affi­chait des quo­ti­diens inven­tés — le Mon­te­ne­gro Herald, le Pod­go­ri­ca Times — que quel­qu’un avait fabri­qués à Londres avec un soin maniaque.

Tomáš obser­vait Voro­nov chaque soir au Becher’s Bar. Le rituel ne variait pas. Arri­vée entre dix-neuf heures et dix-neuf heures trente. Macal­lan, single malt, un seul verre. Lec­ture — il avait fini le Hra­bal et atta­qué un Kun­de­ra, La Plai­san­te­rie, pre­mière édi­tion tchèque. Départ entre vingt et une heures et vingt-deux heures, selon qu’il allait ou non au casi­no. Les soirs de casi­no, il par­tait plus tôt, veste bou­ton­née, pas déci­dé. Les soirs sans casi­no, il res­tait, com­man­dait un deuxième whis­ky — jamais un troi­sième — et lisait.

L’homme cor­pu­lent ne revint pas.

L’homme à la Mer­cedes noire non plus.

Tomáš com­men­çait à se deman­der s’il n’a­vait pas ima­gi­né toute l’af­faire — le ser­veur GRU, les com­mu­ni­ca­tions chif­frées, la menace. Bureš l’a­vait envoyé obser­ver, et il n’y avait rien à obser­ver. Voro­nov lisait des romans tchèques et buvait du whis­ky écos­sais. C’é­tait un homme riche, seul, culti­vé, qui vivait dans une ville d’eau et pas­sait ses soi­rées au bar d’un grand hôtel. Il y avait des mil­liers d’hommes comme lui à tra­vers l’Eu­rope — des Russes qui avaient quit­té Mos­cou dans les années 90 et s’é­taient ins­tal­lés dans des villes où l’eau chaude sor­tait du sol et où per­sonne ne posait de questions.

Le cin­quième jour, un jeu­di, Helen l’in­vi­ta à dîner.

Pas au Pupp — elle connais­sait déjà les res­tau­rants de l’hô­tel, le Grand Res­tau­rant avec ses lustres, le Malá Dvo­ra­na plus intime, le Becher’s Bar. Elle vou­lait sor­tir. Tomáš l’emmena au Pro­mená­da, dans Tržiště, à cinq minutes à pied — un res­tau­rant tchèque, nappes blanches, bou­gies, voûtes de pierre, une cave à vin qui des­cen­dait dans les entrailles cal­caires de la ville.

Ils com­man­dèrent du canard — kach­na, rôti, avec du chou rouge et des knedlí­ky de pommes de terre, le plat qui résu­mait la Bohême en une assiette. Helen man­gea avec appé­tit. Elle buvait du vin rouge — un Fran­kov­ka morave, un cépage que Tomáš aimait pour son âpre­té, sa façon de ne pas cher­cher à plaire.

Pen­dant une heure, ils ne par­lèrent ni de Voro­nov, ni du tour­nage, ni du BIS, ni du MI6, ni de rien qui res­sem­blât à une mis­sion. Ils par­lèrent de Prague — Helen y était allée plu­sieurs fois, elle connais­sait Malá Stra­na, le pont Charles, les pas­sages du Sta­ré Měs­to. Ils par­lèrent de Londres — Tomáš y avait pas­sé six mois en 2001, une for­ma­tion au GCHQ dans le cadre de la coopé­ra­tion avec l’O­TAN, dont il ne pou­vait évi­dem­ment rien dire. Ils par­lèrent de musique — Helen aimait Janáček, ce qui fit rire Tomáš, parce que Voro­nov aus­si aimait Janáček, et il se deman­da si c’é­tait une coïn­ci­dence ou si quel­qu’un, quelque part dans un bureau de Vaux­hall Cross, avait ins­crit dans un dos­sier sujet : ama­teur de Janáček et avait choi­si Helen en conséquence.

Ils par­lèrent de la soli­tude. Pas direc­te­ment — per­sonne ne parle direc­te­ment de la soli­tude. Mais Helen dit qu’elle vivait seule à Hamps­tead, dans un appar­te­ment avec une baie vitrée qui don­nait sur le Heath, et que le matin, avant le lever du jour, elle voyait par­fois des renards tra­ver­ser la pelouse, et que c’é­taient les seuls êtres vivants qu’elle voyait cer­tains jours avant d’ar­ri­ver au bureau. Et Tomáš dit qu’il vivait seul dans un appar­te­ment de Dra­ho­vice, un quar­tier rési­den­tiel de Kar­lo­vy Vary, avec une vue sur les col­lines et un silence si pro­fond qu’il enten­dait les sources ther­males mur­mu­rer sous le plan­cher, et que par­fois il se réveillait la nuit en croyant entendre quel­qu’un par­ler, et que ce n’é­tait que l’eau.

— On est les mêmes, dit Helen.

— Non, dit Tomáš. Tu es venue ici pour faire quelque chose. Moi, je suis ici parce que j’ai arrê­té de faire quoi que ce soit.

— Et maintenant ?

— Main­te­nant, je recom­mence. Et je ne sais pas si c’est une bonne chose.

Helen posa sa main sur la sienne. Sur la table, entre les verres de vin et les bou­gies, sa main sur la sienne — chaude, sèche, ferme. Le geste le plus simple du monde. Et le plus dan­ge­reux, parce qu’il ren­dait tout le reste impos­sible — impos­sible de la consi­dé­rer uni­que­ment comme une menace, impos­sible de la réduire à sa cou­ver­ture, impos­sible de ne pas sen­tir le poids de cette main et ce qu’il signi­fiait, ou ce qu’il pré­ten­dait signi­fier, ou les deux à la fois.

— Helen, dit Tomáš.

— Oui.

— Tu n’es pas dans la post-production.

Un silence. La bou­gie trem­bla. Dans la cave voû­tée du Pro­mená­da, le bruit des autres tables — des couples tchèques, un groupe d’Al­le­mands, deux Russes — sem­blait très loin. Helen ne reti­ra pas sa main.

— Non, dit-elle. Je ne suis pas dans la post-production.

— Tu es du Service.

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Elle but une gor­gée de Fran­kov­ka. Repo­sa le verre. Ses yeux, dans la lumière des bou­gies, étaient d’un vert sombre — le vert des forêts de Bohême, le vert de quelque chose de pro­fond et d’ancien.

— Oui.

— MI6.

— Oui.

— Et Voronov.

— Oui.

— Et moi.

Un temps.

— Toi, dit Helen, tu es un imprévu.

— Un imprévu.

— Je ne savais pas que le BIS avait quel­qu’un sur le même dos­sier. On pen­sait que c’é­tait notre opé­ra­tion. Londres et Prague ne se parlent pas toujours.

— Mais tu t’en es doutée.

— Dès le pre­mier jour. Tu observes comme quel­qu’un qui a été for­mé à obser­ver. Les civils ne regardent pas les gens dans les miroirs des bars.

Tomáš reti­ra sa main. Pas brus­que­ment — len­te­ment, comme on retire un pan­se­ment, en espé­rant que ça fasse moins mal si on prend son temps.

— Qu’est-ce que tu veux de Voronov ?

— La même chose que ton ser­vice, pro­ba­ble­ment. Mais pour d’autres raisons.

— Quelles raisons ?

Helen secoua la tête.

— Pas ici. Pas ce soir. Demain. Je te dirai tout demain.

Encore demain. Tou­jours demain. Le ren­voi per­pé­tuel de la véri­té, cette méca­nique de l’es­pion­nage où chaque révé­la­tion en cache une autre, où chaque couche de sin­cé­ri­té recouvre une couche de men­songe, comme les bâti­ments du Pupp — le Sál saský sous le Sál český sous le néo-baroque de Fell­ner et Hel­mer sous le nom de Mosk­va sous le nom de Pupp sous le nom de Splendide.

Ils sor­tirent dans Tržiště. La nuit était froide et claire, les étoiles visibles au-des­sus de la gorge, et la vapeur des sources mon­tait des grilles dans la chaus­sée comme la res­pi­ra­tion d’un ani­mal endor­mi sous la ville. Ils mar­chèrent vers le Pupp en silence.

Devant l’en­trée de l’hô­tel, Helen s’arrêta.

— Tomáš. Ce que j’ai dit au res­tau­rant — ce n’é­tait pas une stra­té­gie. Ma main sur la tienne. Ce n’é­tait pas le Service.

— Je sais, dit Tomáš.

Mais il ne savait pas. C’é­tait exac­te­ment le problème.

Cha­pitre 8

Le len­de­main, Helen lui dit tout. Ou tout ce qu’elle vou­lait qu’il sache — ce qui n’é­tait pas la même chose, mais dans ce métier, c’é­tait le mieux qu’on pou­vait espérer.

Ils se retrou­vèrent à six heures du matin dans le parc Charles IV, sur le banc face au Kai­ser­bad Spa. Le banc où ils s’é­taient assis la pre­mière fois. L’air du matin était humide, froid, char­gé de brume. Le Kai­ser­bad res­sem­blait, dans cette lumière lai­teuse, à un temple aban­don­né — les colonnes, les arcs, les fenêtres vides, tout ça flot­tant dans la vapeur comme un sou­ve­nir de quelque chose qui n’a­vait peut-être jamais existé.

Helen par­la à voix basse, les yeux sur le bâtiment.

— Voro­nov n’est pas ce que ton ser­vice pense. Il est pire. Ou mieux, selon le point de vue.

— Explique.

— Ton ser­vice le sur­veille parce qu’ils ont inter­cep­té des com­mu­ni­ca­tions GRU tran­si­tant par son sana­to­rium. Ils pensent qu’il est un inter­mé­diaire finan­cier — blan­chi­ment, trans­ferts pour les réseaux du SVR en Europe. Un homme d’af­faires com­pro­mis, au ser­vice de Mos­cou par inté­rêt ou par contrainte. C’est la lec­ture classique.

— Et la vôtre ?

— Voro­nov n’est pas un inter­mé­diaire. Il est un offi­cier. Un vrai. SVR, recru­té en 1986, for­mé à Iase­ne­vo, opé­ra­tion­nel depuis la chute de l’URSS. Son ins­tal­la­tion à Kar­lo­vy Vary en 94, l’im­mo­bi­lier, le sana­to­rium, la vie de notable local — tout ça est une cou­ver­ture. Pas une cou­ver­ture impro­vi­sée, une cou­ver­ture de long terme. Un « illé­gal » au sens tech­nique du terme. Pas un homme d’af­faires russe qui espionne sur le côté — un espion russe qui fait sem­blant d’être un homme d’affaires.

Tomáš sen­tit quelque chose se dépla­cer dans sa poi­trine — le déclic silen­cieux de la com­pré­hen­sion, quand les pièces s’emboîtent et que l’i­mage qui se forme est plus grande et plus sombre que ce qu’on avait imaginé.

— Depuis douze ans.

— Depuis douze ans. Kar­lo­vy Vary est une base. Pas un poste avan­cé — une base. La com­mu­nau­té russe ici est impor­tante, les liens avec Prague sont directs, la fron­tière alle­mande est à qua­rante kilo­mètres, et per­sonne — per­sonne — ne soup­çonne qu’une ville ther­male de Bohême puisse être un centre opé­ra­tion­nel du ren­sei­gne­ment russe. C’est la cou­ver­ture par­faite. Un lieu que tout le monde visite et que per­sonne ne regarde.

— Comme un grand hôtel.

— Exac­te­ment comme un grand hôtel.

Un silence. La brume se levait len­te­ment. Les pre­miers curistes appa­rais­saient — des ombres en pei­gnoir qui mar­chaient vers les colon­nades, gobe­let à la main, accom­plis­sant le rituel mil­lé­naire de l’eau et de la promenade.

— Qu’est-ce que Londres veut ? deman­da Tomáš.

— Voro­nov fait tran­si­ter de l’argent vers un réseau en Grande-Bre­tagne. Pas beau­coup d’argent — de petites sommes, régu­lières, des­ti­nées à finan­cer ce que le Ser­vice appelle des « agents d’in­fluence ». Des jour­na­listes, des uni­ver­si­taires, des consul­tants poli­tiques. Des gens qui ne savent pas tou­jours d’où vient l’argent, ou qui pré­fèrent ne pas le savoir. Le réseau est dis­cret, patient, et il fonc­tionne depuis des années. On a remon­té la piste finan­cière jus­qu’à un compte en Suisse, puis de la Suisse à Prague, puis de Prague à Kar­lo­vy Vary. À Voronov.

— Et les com­mu­ni­ca­tions GRU que le BIS a interceptées ?

Helen hési­ta. Une vraie hési­ta­tion — pas le silence cal­cu­lé de quel­qu’un qui gère ses révé­la­tions, mais le flot­te­ment de quel­qu’un qui ne sait pas elle-même ce que signi­fie le détail qu’on vient de lui soumettre.

— On ne sait pas. Le GRU et le SVR ne tra­vaillent pas ensemble. Ils se détestent, la plu­part du temps. Si du tra­fic GRU passe par le ser­veur de Voro­nov, soit le GRU a péné­tré son réseau sans qu’il le sache — ce qui est pos­sible —, soit Voro­nov tra­vaille pour les deux ser­vices — ce qui serait excep­tion­nel et très dan­ge­reux —, soit…

Elle s’in­ter­rom­pit.

— Soit ?

— Soit quel­qu’un a fait en sorte que le BIS inter­cepte ces com­mu­ni­ca­tions. Pour que le BIS s’in­té­resse à Voro­nov. Pour que le BIS envoie quel­qu’un l’ob­ser­ver. Pour que ce quel­qu’un soit toi.

Tomáš ne bou­gea pas. Le banc était froid sous ses cuisses. La vapeur mon­tait de la Teplá. Le Kai­ser­bad Spa flot­tait dans la brume comme un vais­seau fantôme.

— Tu es en train de me dire que quel­qu’un a mani­pu­lé mon propre ser­vice pour me pla­cer ici.

— Je suis en train de te dire que c’est une pos­si­bi­li­té. Et que cette pos­si­bi­li­té me terrife.

— Qui ?

— Je ne sais pas. Peut-être Voro­nov lui-même. Peut-être quel­qu’un au-des­sus de lui. Peut-être quel­qu’un chez vous — au BIS — qui ne tra­vaille pas pour le BIS.

— Une taupe.

— Ou quel­qu’un qui croit ser­vir les inté­rêts du ser­vice tout en ser­vant autre chose. C’est sou­vent comme ça que ça fonc­tionne. Les gens ne tra­hissent pas par mal­veillance. Ils tra­hissent parce qu’on leur a don­né une ver­sion de la réa­li­té qui res­semble suf­fi­sam­ment à la réa­li­té pour qu’ils n’aient pas besoin de vérifier.

Tomáš pen­sa à Bureš. Au svíč­ková au res­tau­rant Embas­sy. À l’en­ve­loppe. À la faci­li­té avec laquelle Bureš l’a­vait convain­cu. Tu connais la ville. Tu connais l’hô­tel. Tu connais les Russes d’i­ci. C’é­tait vrai. Et c’é­tait peut-être pré­ci­sé­ment la rai­son pour laquelle quel­qu’un vou­lait qu’il soit là — pas pour obser­ver Voro­nov, mais pour être observé.

L’ob­ser­va­teur obser­vé. Le miroir du bar retour­né. Esto­ril, 1941 — Fle­ming qui regarde le ban­quier nazi jouer au bac­ca­ra, et qui ne sait pas que quel­qu’un le regarde, lui, depuis un fau­teuil du casino.

— Et toi, dit Tomáš. Pour­quoi est-ce que tu me dis tout ça ?

Helen tour­na la tête vers lui. Dans la lumière du matin, sa peau était pâle, presque trans­lu­cide. Elle avait des cernes. Elle n’a­vait pas dormi.

— Parce que j’ai besoin de toi. Pas le Ser­vice — moi. Si Voro­nov sait que je suis MI6 — et il le sait peut-être —, je suis grillée. Mais toi, tu es local. Tu es son tra­duc­teur. Tu peux entrer au Kriváň sans éveiller de soup­çons. Tu peux conti­nuer à le voir au bar, à lui par­ler, à exis­ter dans son champ de vision sans qu’il s’in­quiète. Il te connaît depuis avant. Tu fais par­tie du décor.

— Comme un figurant.

— Comme un figu­rant, oui. Sauf que les figu­rants ne choi­sissent pas leur rôle. Toi, tu peux choisir.

— Et si je choi­sis de ne rien faire ? De ren­trer chez moi, à Dra­ho­vice, et de ne plus reve­nir au Pupp ?

Helen ne répon­dit pas tout de suite. Elle regar­da le Kai­ser­bad Spa, sa façade gran­diose, ses fenêtres creuses.

— Alors Voro­nov conti­nue. Le réseau conti­nue. L’argent conti­nue. Et dans cinq ans, dans dix ans, quel­qu’un en Grande-Bre­tagne ou en Répu­blique tchèque pren­dra une déci­sion poli­tique qui aura l’air nor­male, rai­son­nable, par­fai­te­ment démo­cra­tique, mais qui aura été, en réa­li­té, ache­tée. Pas avec un pot-de-vin — ce serait trop gros­sier. Avec une influence. Une orien­ta­tion. Un cadrage. Le genre de chose qu’on ne voit que quand c’est trop tard.

Tomáš se leva. La brume se dis­si­pait. Le Kai­ser­bad Spa deve­nait solide, concret — un bâti­ment, pas un fan­tôme. Der­rière lui, le Pupp s’é­veillait. Des fenêtres s’ou­vraient. Le bruit du tour­nage recom­men­çait — les camions, les voix, les talkies-walkies.

— Je ne te fais pas confiance, dit Tomáš.

— Je sais.

— Mais je vais t’aider.

— Pour­quoi ?

Il la regar­da. Il pen­sa à son père, au Grand Res­tau­rant, ser­vant des Sovié­tiques avec la même incli­nai­son de tête pen­dant dix-huit ans. L’in­cli­nai­son exacte de l’homme qui fait son tra­vail sans poser de ques­tions. Tomáš avait pas­sé trois ans à ne pas poser de ques­tions. Trois ans à tra­duire les mots des autres sans y mettre les siens. Trois ans à faire le mort.

— Parce que je suis fati­gué d’être un figu­rant, dit-il.

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PAR­TIE I — L’HÔ­TEL SPLENDIDE

Cha­pitre 1

Le câble cou­rait sur le marbre comme un ser­pent mort. Un gros câble noir, gai­né de ruban adhé­sif gris, qui tra­ver­sait le lob­by du Grand Hotel Pupp en dia­go­nale, pas­sait sous le tapis per­san que six géné­ra­tions de Pupp avaient fou­lé, et dis­pa­rais­sait der­rière le comp­toir de la récep­tion où une femme en tailleur ten­tait d’en­re­gis­trer un couple de Bava­rois qui ne com­pre­naient pas pour­quoi on leur deman­dait de contour­ner leur propre hôtel par l’en­trée de service.

Tomáš Kříž enjam­ba le câble sans y pen­ser. Il fai­sait ça depuis quatre jours main­te­nant — enjam­ber des câbles, contour­ner des pro­jec­teurs, se pla­quer contre les murs pour lais­ser pas­ser des cha­riots char­gés de maté­riel, sou­rire à des élec­tri­ciens gal­lois qui lui deman­daient où trou­ver de la bière tchèque à sept heures du matin. Le Grand Hotel Pupp n’é­tait plus un hôtel. C’é­tait un pla­teau de ciné­ma qui ser­vait acces­soi­re­ment de lieu d’hébergement.

Il tra­ver­sa le hall en évi­tant le péri­mètre bali­sé par des cônes oranges — la récep­tion, fil­mée la veille, était encore confi­gu­rée en décor. Les clés en lai­ton avaient été rem­pla­cées par des clés en lai­ton légè­re­ment dif­fé­rentes. Les fleurs dans le vase de Moser avaient été chan­gées — des lys blancs au lieu des roses habi­tuelles, parce que quel­qu’un à Londres avait déci­dé que le Mon­té­né­gro sen­tait le lys. Tomáš avait tra­duit cette ins­truc­tion au fleu­riste de Tržiště sans sour­ciller. Le fleu­riste avait haus­sé les épaules. À Kar­lo­vy Vary, on avait l’ha­bi­tude des excen­tri­ci­tés des étran­gers. Depuis trois siècles, des gens venaient de très loin pour boire de l’eau chaude qui sen­tait l’œuf pour­ri. Des lys pour le Mon­té­né­gro, pour­quoi pas.

Il pous­sa la porte du Becher’s Bar et des­cen­dit les quelques marches. Le bar n’ou­vrait qu’à onze heures, mais Tomáš avait un arran­ge­ment avec Pavel, le bar­man du matin, qui lui pré­pa­rait un café avant le début du ser­vice. Un vrai café, pas la chose tiède et lai­teuse que les Anglais de la pro­duc­tion appe­laient cof­fee et qui n’a­vait de café que le nom et la cou­leur approximative.

Pavel était der­rière le comp­toir, en train d’a­li­gner des verres à Beche­rov­ka avec la pré­ci­sion d’un horloger.

— Le type est reve­nu, dit Pavel sans lever les yeux.

Tomáš s’as­sit sur un tabouret.

— Quel type ?

— Le type de Prague. Celui qui pose des questions.

Pavel posa un verre, en prit un autre, l’ins­pec­ta contre la lumière.

— Il a deman­dé si tu tra­vaillais aujourd’­hui. Je lui ai dit que tu tra­vaillais tous les jours. Il a com­man­dé un Fer­net, il est res­té vingt minutes, il est parti.

— Il a dit son nom ?

— Novák. Ou Novotný. Quelque chose en Nov.

Pavel fit cou­ler le café. La machine sif­fla. L’o­deur mon­ta dans le bar encore vide — le cuir des ban­quettes, le bois sombre, le rési­du de cigare de la veille, et main­te­nant le café, et en des­sous de tout ça, cette odeur que Tomáš connais­sait depuis l’en­fance, l’o­deur de Kar­lo­vy Vary elle-même, cette exha­lai­son miné­rale qui mon­tait du sol, des fis­sures, des sources, comme si la terre respirait.

— Mer­ci, Pavel.

Il but son café en regar­dant les bou­teilles ali­gnées der­rière le bar. Beche­rov­ka, sli­vo­vice, Fer­net Stock. Les trois piliers de la phar­ma­co­pée locale. Et ce type qui reve­nait. Novák ou Novotný. Quelque chose en Nov. Tomáš savait qui c’é­tait. Il le savait depuis la pre­mière fois, quatre jours plus tôt, quand Pavel avait men­tion­né un homme en cos­tume gris qui posait des ques­tions polies et buvait du Fer­net à dix heures du matin. Per­sonne ne boit du Fer­net à dix heures du matin. Sauf les alcoo­liques et les agents de ren­sei­gne­ment, et les alcoo­liques ne posent pas de ques­tions polies.

Il ter­mi­na son café, lais­sa vingt cou­ronnes sur le comp­toir, et remon­ta dans le hall.

Le tour­nage du jour devait com­men­cer à neuf heures. Scène du res­tau­rant — le dîner de Bond et Ves­per, celui où il invente le nom du cock­tail. On avait besoin de Tomáš pour coor­don­ner les figu­rants tchèques, des gens de Kar­lo­vy Vary recru­tés pour jouer les clients de l’Hô­tel Splen­dide au Mon­té­né­gro. Il y avait quelque chose de dou­ce­ment absurde à voir Mme Horá­ková, la phar­ma­cienne de Stará Lou­ka, maquillée et coif­fée pour incar­ner une tou­riste mon­té­né­grine de luxe, assise à une table du Grand Res­tau­rant Pupp où elle n’a­vait jamais mis les pieds de sa vie, pen­dant que des camé­ras la fil­maient en train de ne pas man­ger un repas qu’on lui avait inter­dit de toucher.

Mais Tomáš ne sou­riait pas. Pas ce matin. Parce que le type en cos­tume gris allait reve­nir, et Tomáš savait ce qu’il allait lui deman­der, et il savait aus­si qu’il ne pour­rait pas refuser.

*

Le Grand Res­tau­rant Pupp était une cathé­drale. Il n’y avait pas d’autre mot. Un pla­fond à cais­sons, des lustres de cris­tal Moser si lourds qu’on se deman­dait quel miracle d’in­gé­nie­rie empê­chait le pla­fond de s’ef­fon­drer, des murs crème et or, des fenêtres hautes qui don­naient sur la Teplá — la rivière dont le nom signi­fiait « tiède » et qui cou­lait, effec­ti­ve­ment tiède, au pied de l’hô­tel, chauf­fée par les sources ther­males qui fai­saient de Kar­lo­vy Vary cette ano­ma­lie géo­lo­gique, cette ville où l’eau bouillait sous vos pieds.

Tomáš connais­sait cette salle depuis l’en­fance. Son père y avait tra­vaillé — ser­veur, puis maître d’hô­tel, de 1971 à 1989. Dix-huit ans à ser­vir des délé­ga­tions sovié­tiques, des cadres du Par­ti, des cos­mo­nautes en cure. L’hô­tel s’ap­pe­lait alors le Grand­ho­tel Mosk­va. Son père ser­vait les cama­rades avec la même incli­nai­son de tête qu’il aurait eue pour un archi­duc — pro­fes­sion­nelle, exacte, vidée de toute émo­tion. Tomáš avait gran­di dans l’ombre de cette salle, dans les cui­sines en sous-sol où il fai­sait ses devoirs en atten­dant la fin du ser­vice de son père, ber­cé par le cli­que­tis de l’ar­gen­te­rie et les ordres mur­mu­rés en tchèque, en russe, en allemand.

Main­te­nant la salle était enva­hie de tech­ni­ciens anglais en jeans et en polaires North Face. Des rails de tra­vel­ling avaient été posés entre les tables. Un homme qu’on appe­lait Mar­tin — le réa­li­sa­teur, avait com­pris Tomáš — dis­cu­tait avec le direc­teur de la pho­to­gra­phie devant la table numé­ro sept, celle qui serait la table de Bond et Ves­per. Deux dou­blures lumière étaient assises à la table, immo­biles, pen­dant qu’on réglait les éclai­rages. Tomáš les obser­va un ins­tant. L’homme avait les che­veux blonds de Daniel Craig, cou­pés court, la même car­rure, mais un visage quel­conque. La femme avait la sil­houette d’E­va Green sans en avoir la grâce. Ils étaient là pour absor­ber la lumière, rien d’autre. Des corps au ser­vice de l’i­mage d’autres corps.

— Tomáš ?

Une assis­tante de pro­duc­tion, Beth, vingt-cinq ans, écou­teurs autour du cou, tal­kie-wal­kie à la cein­ture, l’in­ter­cep­ta au bord de la salle.

— Les figu­rants sont en costume ?

— Ils se changent. Vingt minutes.

— Dix minutes. Mar­tin veut com­men­cer à neuf heures pile. Et il y en a une qui refuse le rouge à lèvres.

— Mme Horáková ?

— Je ne sais pas. La dame aux che­veux gris.

— Mme Horá­ková. Je m’en occupe.

Tomáš des­cen­dit au sous-sol, là où on avait ins­tal­lé les loges de for­tune pour les figu­rants. Un cou­loir étroit, bas de pla­fond, qui sen­tait le tuyau chaud et la poudre de maquillage. Les sources ther­males pas­saient sous le bâti­ment — les cana­li­sa­tions vibraient, les murs étaient moites. Mme Horá­ková était assise sur une chaise pliante, en robe de soi­rée bleue, les bras croi­sés, le visage nu.

— Madame Horáková.

— Je ne met­trai pas cette chose sur ma bouche. On dirait du sang.

— C’est du rouge à lèvres.

— C’est la cou­leur du sang. Je suis phar­ma­cienne, Tomáš. Je connais la cou­leur du sang.

Il la convain­quit en trois minutes — un mélange de flat­te­rie, de prag­ma­tisme et de cette auto­ri­té tran­quille qu’il avait déve­lop­pée au BIS, cette capa­ci­té à obte­nir des gens ce qu’il vou­lait sans jamais éle­ver la voix. Mme Horá­ková mit le rouge à lèvres. Elle res­sem­blait main­te­nant à une tou­riste mon­té­né­grine de luxe qui aurait pré­fé­ré être à sa pharmacie.

Quand il remon­ta, le type en cos­tume gris était assis dans le lob­by, dans le fau­teuil près de la fenêtre qui don­nait sur le parc Charles IV. Il lisait un jour­nal — le Mladá fron­ta Dnes, plié en quatre. Il ne leva pas les yeux quand Tomáš pas­sa, mais Tomáš sen­tit le regard. Cer­taines choses ne s’ou­blient pas. Le poids d’un regard entraî­né sur votre nuque, la qua­li­té par­ti­cu­lière de l’at­ten­tion d’un homme dont le métier est de faire atten­tion — ces choses-là res­tent dans le corps, comme une langue qu’on n’a pas par­lée depuis des années mais dont la gram­maire est intacte.

Tomáš ne s’ar­rê­ta pas. Il conti­nua vers le Grand Res­tau­rant. Il avait des figu­rants à coor­don­ner, un tour­nage à faci­li­ter, un hôtel à tra­duire d’une langue à l’autre — du tchèque à l’an­glais, du réel à la fic­tion, du Pupp au Splen­dide. Il ferait ça toute la jour­née. Et ce soir, ou demain, le type en cos­tume gris lui par­le­rait, et tout recommencerait.

Les lustres de Moser trem­blèrent imper­cep­ti­ble­ment quand l’é­quipe tech­nique allu­ma les pro­jec­teurs. Sous le plan­cher du Grand Res­tau­rant, les sources ther­males pour­sui­vaient leur tra­vail sou­ter­rain, chauf­fant la terre, dis­sol­vant la roche, trans­for­mant l’eau en quelque chose qui n’é­tait ni tout à fait liquide ni tout à fait miné­ral — un entre-deux, comme tout à Kar­lo­vy Vary. Comme Tomáš lui-même.

Cha­pitre 2

Il s’ap­pe­lait Bureš. Pas Novák, pas Novotný. Bureš. Tomáš aurait dû s’en sou­ve­nir — il l’a­vait croi­sé deux ou trois fois à Prague, dans les cou­loirs de Stodůl­ky, le bâti­ment sans âme où le BIS avait ses bureaux. Un immeuble de verre et d’a­cier plan­té dans une ban­lieue de centres com­mer­ciaux, conçu pour ne res­sem­bler à rien, pour décou­ra­ger le regard. Bureš y avait un bureau au troi­sième étage. Ou au qua­trième. Tomáš ne se sou­ve­nait plus.

Ils se retrou­vèrent à dix-neuf heures, quand le tour­nage s’ar­rê­ta pour la jour­née. Pas au Pupp — trop de monde, trop d’o­reilles anglaises. Bureš avait choi­si le res­tau­rant Embas­sy, dans Nová Lou­ka, à dix minutes à pied de l’hô­tel. Un endroit dis­cret, bour­geois, avec des nappes blanches et des ser­veurs qui savaient ne pas écou­ter. Le genre d’en­droit où les hommes d’af­faires russes de Kar­lo­vy Vary venaient déjeu­ner le dimanche avec leurs femmes tchèques et leurs enfants bilingues.

Bureš avait com­man­dé un svíč­ková. Tomáš n’a­vait pas faim. Il prit une bière — une Krušo­vice — et attendit.

— Tu as bonne mine, dit Bureš.

— Non.

— Non, admit Bureš. Mais tu as l’air en forme. L’air de la mon­tagne, les sources, tout ça.

— Qu’est-ce que tu veux, Bureš ?

Bureš cou­pa sa viande avec soin. Le svíč­ková était nap­pé de cette sauce à la crème qui était la fier­té de la cui­sine tchèque — douce, épaisse, avec des can­ne­berges sur le côté et des knedlí­ky tran­chés en ron­delles régu­lières. Bureš man­geait len­te­ment, métho­di­que­ment, comme un homme qui sait que la conver­sa­tion va être longue et qu’il vaut mieux avoir l’es­to­mac plein.

— Tu connais Arka­di Niko­laïe­vitch Voronov ?

— De vue. Tout le monde le connaît ici. Il pos­sède le sana­to­rium Kriváň, deux immeubles dans Sadová, une gale­rie dans Tržiště. Il joue au casi­no. Il fait des dons au fes­ti­val. Il parle un tchèque impec­cable. Les gens l’aiment bien.

— Les gens aiment bien les gens qui dépensent de l’argent.

— C’est ce qu’il fait, oui.

Bureš posa sa fourchette.

— Voro­nov est arri­vé à Kar­lo­vy Vary en 1994. Offi­ciel­le­ment, il a fait for­tune dans l’im­port-export après la chute de l’U­nion sovié­tique. Bois, métaux, un peu de pétrole. Il a inves­ti en Répu­blique tchèque très tôt — immo­bi­lier, prin­ci­pa­le­ment. Hôtels, sana­to­riums, appar­te­ments. Il a obte­nu un per­mis de rési­dence per­ma­nente en 2001. Sa femme est morte en 2003. Can­cer. Depuis, il vit seul dans une vil­la à Wes­tend, au-des­sus du Pupp. Il a un fils à Mos­cou qu’il ne voit pas. Il joue au casi­no deux ou trois soirs par semaine — des mises rai­son­nables, jamais de scan­dale. Il col­lec­tionne le cris­tal Moser et les estampes japo­naises. Il écoute Janáček.

Tomáš but une gor­gée de bière.

— Tu n’es pas venu de Prague pour me réci­ter sa fiche.

— Non.

Bureš sor­tit une enve­loppe de la poche inté­rieure de sa veste. Pas de dos­sier, pas de clas­seur — une simple enve­loppe blanche, for­mat A5, non cache­tée. Il la posa sur la table, entre la cor­beille de pain et la salière.

— Il y a six mois, la NÚKIB a inter­cep­té des com­mu­ni­ca­tions chif­frées entre un ser­veur basé à Kar­lo­vy Vary et un nœud du réseau diplo­ma­tique russe à Prague. Le chif­fre­ment était mili­taire — GRU, pas SVR. Pas le cir­cuit habi­tuel des affaires. Du ren­sei­gne­ment dur.

— Et ?

— Le ser­veur est héber­gé dans un local tech­nique du sana­to­rium Kriváň.

Tomáš ne tou­cha pas à l’en­ve­loppe. Il regar­da Bureš man­ger ses knedlí­ky. Dehors, par la fenêtre du res­tau­rant, il voyait Nová Lou­ka dans le cré­pus­cule d’a­vril — les façades pas­tel, rose, jaune, vert amande, les bal­cons en fer for­gé, les arbres en bour­geons le long de la Teplá. La lumière avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière de Kar­lo­vy Vary en fin de jour­née, quand le soleil des­cen­dait der­rière les col­lines boi­sées et que la gorge de la rivière se rem­plis­sait d’une brume légère, une vapeur qui n’é­tait ni tout à fait du brouillard ni tout à fait la res­pi­ra­tion des sources, mais quelque chose entre les deux — un voile tiède qui adou­cis­sait les contours, effa­çait les angles, ren­dait tout un peu irréel.

— Tu veux que je sur­veille Voronov.

— Je veux que tu observes. Pas que tu sur­veilles. Il y a une différence.

— Non, Bureš. Il n’y a pas de dif­fé­rence. C’est ce qu’on dit tou­jours, et il n’y a jamais de différence.

Bureš sou­rit. Un sou­rire bref, pro­fes­sion­nel — le sou­rire de l’homme qui sait qu’il va obte­nir ce qu’il veut.

— Tu es déjà dans l’hô­tel. Tu tra­vailles sur le tour­nage. Tu croises Voro­nov au bar, au res­tau­rant, au casi­no. Tu es invi­sible — un inter­prète, per­sonne ne fait atten­tion aux inter­prètes. Tout ce qu’on te demande, c’est de noter ce que tu vois. Qui il ren­contre. Quand. Où. Ce qu’il boit, ce qu’il mange, avec qui il parle. Rien d’ac­tif. Pas de contact, pas d’ap­proche, pas de provocation.

— Pen­dant com­bien de temps ?

— Le tour­nage se ter­mine quand ?

— Dans dix jours. Peut-être douze.

— Voi­là.

Tomáš prit l’en­ve­loppe. Elle était légère — quelques feuilles, pas plus. Une pho­to, pro­ba­ble­ment. Un résu­mé. Le mini­mum opé­ra­tion­nel. Il la glis­sa dans la poche de sa veste sans l’ouvrir.

— Pour­quoi moi, Bureš ? Vous avez des gens sur place. Kar­lo­vy Vary n’est pas un trou per­du. Vous avez for­cé­ment quelqu’un.

Bureš finit son svíč­ková. Il essuya ses lèvres avec la ser­viette. Prit son temps.

— Parce que tu connais la ville. Tu connais l’hô­tel. Tu connais les Russes d’i­ci — tu as pas­sé deux ans à les car­to­gra­phier avant de par­tir. Et sur­tout, Tomáš, parce que Voro­nov te connaît. Tu lui as déjà tra­duit des docu­ments, il y a un an ou deux. Des actes nota­riés, quelque chose comme ça. Il te fait confiance. Enfin — il ne te consi­dère pas comme une menace.

— Je ne suis pas une menace.

— Exac­te­ment.

Bureš paya l’ad­di­tion en liquide. Ils sor­tirent dans Nová Lou­ka. L’air du soir était frais, char­gé de cette odeur de soufre et de forêt qui était l’o­deur même de Kar­lo­vy Vary — les sources et les pins, le miné­ral et le végé­tal, la terre qui cui­sait et les arbres qui pous­saient des­sus mal­gré tout. Quelque part en contre­bas, la Teplá fai­sait son bruit de rivière pres­sée. Un couple de curistes alle­mands pas­sait en pei­gnoir de bain, san­dales aux pieds, gobe­let ther­mal à la main, comme si se pro­me­ner à demi-nus dans la rue à sept heures du soir était la chose la plus natu­relle du monde. À Kar­lo­vy Vary, ça l’était.

— Une der­nière chose, dit Bureš en bou­ton­nant sa veste. Le tour­nage — ce film, Casi­no Royale, c’est un film sur quoi exactement ?

Tomáš le regarda.

— James Bond.

— Ah, fit Bureš. Et il sou­rit à nou­veau, de ce sou­rire qui ne sou­riait pas. Comme c’est approprié.

Il remon­ta Nová Lou­ka vers le centre. Tomáš le regar­da s’é­loi­gner — sil­houette grise dans la brume du soir, de plus en plus indis­tincte, jus­qu’à ce qu’elle se confonde avec les façades, la vapeur, le cré­pus­cule. Puis il prit la direc­tion oppo­sée, vers le Pupp, et sen­tit dans sa poche le poids de l’en­ve­loppe. Quelques grammes de papier. Le poids exact d’une pro­messe qu’on n’au­rait pas dû faire.

*

Il ouvrit l’en­ve­loppe dans sa chambre, au troi­sième étage de l’aile River­side — pas une chambre de client, mais un stu­dio mis à dis­po­si­tion du per­son­nel du tour­nage, avec un lit étroit, une salle de bain sans bai­gnoire et une vue sur le par­king où, dans le film, l’As­ton Mar­tin de James Bond serait garée. Pour l’ins­tant, il n’y avait que des camions de maté­riel et une remorque por­tant l’ins­crip­tion HAIR & MAKE-UP.

Trois feuilles. Une photo.

La pho­to mon­trait un homme de cin­quante-cinq ans envi­ron, front haut, che­veux gris pei­gnés en arrière, mâchoire car­rée, yeux clairs. Voro­nov por­tait un cos­tume sombre et tenait un verre de cham­pagne. Il sou­riait à quel­qu’un hors cadre. L’ar­rière-plan sug­gé­rait une récep­tion — lumières dorées, reflets de cris­tal. La pho­to avait été prise au Pupp, pro­ba­ble­ment lors du fes­ti­val de l’é­té pré­cé­dent. Tomáš recon­nais­sait les mou­lures du plafond.

Il connais­sait ce visage. Voro­nov était un de ces Russes de Kar­lo­vy Vary qu’on croi­sait par­tout sans jamais vrai­ment les ren­con­trer — au mar­ché, à la colonne de la Tri­ni­té, au café Pupp, dans les bou­tiques de Moser où ils ache­taient des verres à trois cents euros sans regar­der le prix. Tomáš lui avait effec­ti­ve­ment tra­duit des docu­ments, deux ans plus tôt — un contrat d’ac­qui­si­tion immo­bi­lière. Voro­nov avait été cour­tois, pré­cis, et avait payé sans dis­cu­ter le tarif. Rien de mémo­rable. Rien d’a­lar­mant. Un client comme un autre dans une ville qui vivait de ses clients étran­gers depuis Charles IV.

Les trois feuilles étaient sobres. Bio­gra­phie résu­mée. Arri­vée en Répu­blique tchèque. Inves­tis­se­ments. Rela­tions connues. Et cette ligne, tout en bas de la troi­sième feuille, sou­li­gnée : Pos­sible offi­cier trai­tant iden­ti­fié — Colo­nel You­ri M. Petrov, SVR, poste Prague. Contact pré­su­mé depuis 2002 au minimum.

SVR. Pas GRU. Bureš avait dit que les com­mu­ni­ca­tions inter­cep­tées étaient du GRU. Mais le contact pré­su­mé de Voro­nov était SVR. Deux ser­vices russes dif­fé­rents, deux logiques, deux chaînes de com­man­de­ment. Ce n’é­tait pas inco­hé­rent — il arri­vait que le GRU uti­lise les infra­struc­tures d’un agent du SVR sans que celui-ci le sache. Mais c’é­tait le genre de détail qui avait un goût amer, le goût de quelque chose qu’on ne vous dit pas.

Tomáš ran­gea les feuilles dans l’en­ve­loppe, l’en­ve­loppe dans le tiroir de la table de nuit, sous le guide tou­ris­tique de Kar­lo­vy Vary qu’il n’a­vait jamais ouvert. Il se désha­billa, se cou­cha, étei­gnit la lumière.

Par la fenêtre, il enten­dait le gron­de­ment sourd des cana­li­sa­tions ther­males sous le bâti­ment. Le Pupp était bâti sur les sources comme un navire sur l’o­céan — il vibrait, en per­ma­nence, d’un trem­ble­ment si léger qu’on finis­sait par ne plus le sen­tir, sauf la nuit, quand tout était silen­cieux, quand les câbles et les pro­jec­teurs dor­maient, quand l’hô­tel ces­sait d’être un pla­teau de ciné­ma et rede­ve­nait ce qu’il avait tou­jours été : un lieu bâti sur de l’eau bouillante, un édi­fice de marbre et de dorures posé sur la peau fra­gile d’une terre qui pou­vait, à tout moment, s’ouvrir.

Cha­pitre 3

Helen Ash­ford appa­rut le len­de­main, un mar­di, par le train de Prague qui arri­vait à 10h47.

Tomáš ne la remar­qua pas tout de suite. Il était dans le lob­by, en train de régler un pro­blème de per­mis avec un poli­cier muni­ci­pal qui n’ac­cep­tait pas que la pro­duc­tion bloque le par­king de l’hô­tel pour une scène de pour­suite auto­mo­bile. Le poli­cier, un cer­tain Jelí­nek, petit, mous­ta­chu, rigide, exi­geait un for­mu­laire que per­sonne n’a­vait rem­pli. Tomáš tra­dui­sait entre Jelí­nek et un régis­seur irlan­dais appe­lé Declan qui ne com­pre­nait pas pour­quoi il fal­lait un for­mu­laire pour garer une voi­ture dans un parking.

— Ce n’est pas une voi­ture, dit Jelí­nek. C’est un acces­soire de ciné­ma. Un acces­soire de ciné­ma n’est pas une voi­ture. Un acces­soire de ciné­ma néces­site un for­mu­laire d’oc­cu­pa­tion tem­po­raire de voie, même si la voie est pri­vée, dès lors que l’ac­ces­soire dépasse trois mètres cin­quante de long.

Tomáš tra­dui­sit. Declan regar­da Jelí­nek avec l’ex­pres­sion d’un homme à qui on vient d’ex­pli­quer que la Terre est plate.

— C’est une Aston Mar­tin. C’est une voi­ture. Elle a quatre roues, un moteur et un volant.

— Elle a aus­si une plaque d’im­ma­tri­cu­la­tion fic­tive, répon­dit Jelí­nek. Ce qui en fait, léga­le­ment, un accessoire.

Tomáš était en train de cher­cher un com­pro­mis diplo­ma­tique quand il la vit. Elle tra­ver­sait le lob­by avec un sac de voyage noir et un étui d’or­di­na­teur por­table, les che­veux châ­tains tirés en queue de che­val, un trench-coat beige sur un pull gris. Elle ne res­sem­blait pas aux autres membres de l’é­quipe — trop propre, trop calme, pas de polaire, pas de tal­kie-wal­kie, pas cette agi­ta­tion per­pé­tuelle des gens de ciné­ma. Elle s’ar­rê­ta à la récep­tion, échan­gea quelques mots avec la récep­tion­niste, reçut une clé. Puis elle regar­da autour d’elle, len­te­ment, avec cette atten­tion par­ti­cu­lière que Tomáš recon­nais­sait — l’at­ten­tion de quel­qu’un qui car­to­gra­phie un lieu, qui note les entrées, les sor­ties, les angles morts.

Leurs regards se croi­sèrent. Elle sou­rit — un sou­rire bref, neutre, poli. Il ne répon­dit pas. Il était en train de convaincre Jelí­nek qu’une Aston Mar­tin pou­vait être simul­ta­né­ment une voi­ture et un acces­soire, et qu’un for­mu­laire n’é­tait peut-être pas la réponse à cette ques­tion ontologique.

Il la revit deux heures plus tard, sur le pla­teau. Elle par­lait avec Beth, l’as­sis­tante de pro­duc­tion, près de la table de ser­vice où les tech­ni­ciens venaient cher­cher du café et des párek v rohlí­ku — des sau­cisses en brioche, la nour­ri­ture de base de tout tra­vailleur tchèque. Helen avait reti­ré son trench-coat. Pull gris, pan­ta­lon noir, une montre d’homme au poi­gnet gauche. Pas de maquillage, ou si peu qu’on ne le voyait pas. Beth lui mon­trait quelque chose sur une tablette — le plan­ning de tour­nage, probablement.

— Tomáš, appe­la Beth. Viens. Je te pré­sente Helen Ash­ford. Elle arrive de Londres, post-pro­duc­tion, elle est avec nous pour la der­nière semaine.

Helen ten­dit la main. Sa poi­gnée de main était ferme, sèche, un peu trop brève — le genre de poi­gnée de main qu’on apprend, pas celle qu’on a naturellement.

— Enchan­tée. Beth me dit que tu es l’homme indispensable.

— Je tra­duis, dit Tomáš. Ce n’est pas la même chose.

— C’est exac­te­ment la même chose, dit Helen. Tra­duire, c’est rendre pos­sible ce qui ne le serait pas sans vous. Rien n’est plus indispensable.

Elle avait dit ça en anglais, mais avec quelque chose dans l’in­to­na­tion qui n’é­tait pas tout à fait Oxford, pas tout à fait Londres — une inflexion qu’il n’ar­ri­vait pas à pla­cer. Les Mid­lands, peut-être. Ou quel­qu’un qui avait long­temps vécu ailleurs et dont l’ac­cent d’o­ri­gine s’é­tait érodé.

— Vous par­lez tchèque ? deman­da-t-il en tchèque.

— Très mal, répon­dit-elle en tchèque, avec un accent épou­van­table et une gram­maire presque correcte.

C’est la gram­maire qui aler­ta Tomáš. Pas l’ac­cent — n’im­porte qui pou­vait apprendre quelques phrases pour faire bonne figure. Mais la gram­maire tchèque est un laby­rinthe de sept cas, de décli­nai­sons impré­vi­sibles et de pièges pour étran­gers que même les Slaves non tchèques mettent des années à maî­tri­ser. On ne parle pas un tchèque « très mal » avec une gram­maire presque cor­recte. On parle un tchèque déli­bé­ré­ment mal.

Il ne dit rien. Il sou­rit, hocha la tête, retour­na à ses figurants.

Mais il la regar­da, tout au long de la jour­née, du coin de l’œil, comme on regarde un objet qu’on n’ar­rive pas à iden­ti­fier — avec cette atten­tion flot­tante, péri­phé­rique, que le BIS lui avait ensei­gnée et dont il n’a­vait jamais réus­si à se débar­ras­ser com­plè­te­ment. L’at­ten­tion de l’homme qui ne regarde pas mais qui voit.

Helen Ash­ford se dépla­çait sur le pla­teau avec une aisance qui n’é­tait pas celle d’une habi­tuée des tour­nages. Elle connais­sait les codes — elle appe­lait Mar­tin par son pré­nom, elle savait quand res­ter en retrait pen­dant les prises, elle uti­li­sait le voca­bu­laire tech­nique du ciné­ma avec natu­rel. Mais il y avait des micro-déca­lages. Elle obser­vait le pla­teau comme Tomáš obser­vait Voro­nov — avec un inté­rêt qui dépas­sait les néces­si­tés de son tra­vail. Elle notait les gens, pas les plans. Elle s’in­té­res­sait aux figu­rants tchèques, à leur iden­ti­té, à leurs habi­tudes. Elle posait des ques­tions à Pavel, au bar. Des ques­tions légères, ami­cales, sur la ville, les rési­dents, la com­mu­nau­té russe.

À dix-sept heures, le tour­nage s’in­ter­rom­pit pour un chan­ge­ment de lumière. Le soleil avait tour­né et n’en­trait plus par les fenêtres du Grand Res­tau­rant de la bonne façon. On atten­dait la gol­den hour — cette demi-heure où la lumière d’a­vril à Kar­lo­vy Vary deve­nait dorée, ambrée, presque liquide, et trans­for­mait les façades de l’hô­tel en décor d’o­pé­rette vien­noise. Tomáš sor­tit dans le parc Charles IV, entre le Pupp et le Kai­ser­bad Spa — ce bâti­ment néo-Renais­sance fer­mé depuis 1994 dont la façade majes­tueuse, avec ses colonnes et ses fenêtres à arc, avait été choi­sie pour incar­ner l’ex­té­rieur du Casi­no Royale dans le film.

Il s’as­sit sur un banc. L’air sen­tait le prin­temps de Bohême — une odeur de terre mouillée, de bour­geons, de résine, avec en des­sous cette note sul­fu­reuse per­ma­nente, ce souffle chaud qui mon­tait des grilles d’aé­ra­tion le long de la rivière. La Teplá cou­lait à ses pieds, fumante par endroits, et sur l’autre rive les colon­nades — la colon­nade du Mou­lin, la colon­nade du Mar­ché — dérou­laient leurs arcades comme des phrases inachevées.

Helen Ash­ford s’as­sit à côté de lui. Sans y être invi­tée, sans deman­der la per­mis­sion. Comme si le banc lui appar­te­nait aussi.

— C’est beau, dit-elle.

— Oui.

— Il y a cette vapeur qui monte de la rivière. On se croi­rait dans un film.

— On est dans un film.

Elle rit. Un vrai rire, bref, sur­pris — pas le rire social qu’elle uti­li­sait avec l’équipe.

— C’est vrai. On est dans un film. Mais ce que je veux dire, c’est que même sans le film, cette ville aurait l’air d’un décor. Tout est presque trop beau. Les cou­leurs, les colon­nades, cette brume. Comme si quel­qu’un avait déci­dé de construire un lieu qui res­semble à l’i­dée qu’on se fait d’un lieu.

Tomáš la regar­da. Elle fixait la rivière. Dans la lumière du soir, son pro­fil avait quelque chose de tran­chant — l’a­rête du nez, la mâchoire, le des­sin net de la bouche. Un visage fait pour la déci­sion, pas pour l’hésitation.

— Vous êtes ici pour long­temps ? demanda-t-il.

— Jus­qu’à la fin du tour­nage. Dix jours, peut-être un peu plus. Ensuite, retour à Londres.

— Et que fait exac­te­ment quel­qu’un de la post-pro­duc­tion sur un tour­nage en cours ?

Elle tour­na la tête vers lui. Leurs regards se ren­con­trèrent. Il vit dans ses yeux quelque chose — une lueur d’a­mu­se­ment, ou de recon­nais­sance, la lueur de quel­qu’un qui com­prend qu’on a posé la bonne question.

— Je super­vise la conti­nui­té visuelle. Les élé­ments de décor, les acces­soires, l’é­clai­rage — tout ce qui devra être rac­cor­dé en post-pro­duc­tion avec les scènes tour­nées en stu­dio à Pine­wood. C’est un tra­vail tech­nique. Assez ennuyeux, en fait.

— Ça n’a pas l’air de vous ennuyer.

— Non, admit-elle. Ça ne m’en­nuie pas du tout.

Un silence. La Teplá fumait. Sur l’autre rive, un vieil homme en pei­gnoir de bain rem­plis­sait son gobe­let ther­mal à la source du Mou­lin, accom­plis­sant le geste que des mil­liers de curistes accom­plis­saient depuis le XVIIIe siècle — por­ter l’eau chaude à ses lèvres, boire len­te­ment, gri­ma­cer, recom­men­cer. La cure. La patience du corps qui attend que l’eau le répare.

— Tomáš, dit Helen — et il remar­qua qu’elle uti­li­sait son pré­nom pour la pre­mière fois, sans effort, comme si elle l’a­vait tou­jours connu —, est-ce que vous pour­riez me faire visi­ter la ville ? Demain matin, avant le tour­nage ? J’ai­me­rais com­prendre l’en­droit. Pas en tou­riste. En quel­qu’un qui va y vivre pen­dant dix jours.

Il aurait dû dire non. Quelque chose dans sa for­ma­tion, dans les réflexes anciens du BIS, dans la gram­maire intacte de la méfiance, lui disait de dire non. Une femme qui parle un tchèque « très mal » avec une gram­maire cor­recte, qui pose des ques­tions sur la com­mu­nau­té russe, qui arrive de Londres une semaine avant la fin du tour­nage — une femme comme ça ne vous invite pas à visi­ter la ville. Elle vous recrute.

Mais le soir tom­bait sur Kar­lo­vy Vary, et la lumière était dorée, et la vapeur mon­tait de la rivière comme un rideau qu’on lève, et Helen Ash­ford le regar­dait avec des yeux qui atten­daient une réponse, et Tomáš dit oui.

Cha­pitre 4

Ils se retrou­vèrent à sept heures du matin devant le Café Pupp — l’an­cienne Mai­son de l’Œil de Dieu, le der­nier bâti­ment que la famille Pupp avait acquis, en 1936, juste avant que le monde s’ef­fondre. Helen por­tait un blou­son de cuir brun sur un col rou­lé noir, des chaus­sures de marche, pas de sac. Tomáš remar­qua l’ab­sence de sac. Les tou­ristes portent des sacs. Les gens en mis­sion voyagent léger.

Il l’emmena d’a­bord le long de la Teplá, vers le nord, en remon­tant le cours de la rivière. À sept heures, Kar­lo­vy Vary appar­te­nait encore aux locaux — les curistes dor­maient, les tou­ristes dor­maient, la ville se mon­trait telle qu’elle était sans son cos­tume de scène. Des femmes en tablier lavaient les vitrines des bou­tiques de cris­tal. Un chien errait devant la colon­nade du Mar­ché. Le Vříd­lo — le gey­ser, la source prin­ci­pale, celle qui jaillis­sait à 72 degrés — cra­chait sa colonne de vapeur dans l’air frais du matin, et le hall de verre qui l’a­bri­tait res­sem­blait à une serre tro­pi­cale plan­tée au milieu de la Bohême.

— Goû­tez, dit Tomáš en lui ten­dant un gobe­let qu’il avait rem­pli à la source.

Helen but. Son visage ne chan­gea pas.

— C’est tiède. Et ça a un goût de…

— De fer. De soufre. D’œuf. De terre.

— De terre, oui. C’est exac­te­ment ça. On boit la terre.

— Les gens viennent ici depuis six cents ans pour boire la terre. Au XVIIIe siècle, on ne la buvait pas — on se bai­gnait dedans pen­dant des heures, jus­qu’à ce que la peau se fripe et saigne. Le doc­teur Becher a chan­gé ça. Il a convain­cu les curistes de boire l’eau au lieu de s’y trem­per. C’est lui qui a inven­té la pro­me­nade ther­male — on marche, on boit, on marche, on boit. Toute la ville a été redes­si­née autour de ce geste : por­ter le gobe­let à ses lèvres.

Il lui mon­tra les colon­nades, l’une après l’autre. La colon­nade du Mou­lin — néo-Renais­sance, cent vingt-quatre colonnes, conçue par Josef Zítek, le même archi­tecte que le Théâtre natio­nal de Prague. La colon­nade du Mar­ché — plus intime, en bois blanc, avec son bas-relief de Charles IV décou­vrant les sources. La colon­nade du Parc — légère, en fer for­gé, comme un kiosque à musique éti­ré. Chaque colon­nade abri­tait des sources de tem­pé­ra­tures dif­fé­rentes, et Tomáš connais­sait cha­cune — la source du Ser­pent à 30 degrés, la source Charles IV à 64, la source de la Liber­té à 60 — comme on connaît les carac­tères des membres de sa famille.

— Votre père tra­vaillait à l’hô­tel, dit Helen.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Tomáš s’arrêta.

— Qui vous a dit ça ?

— Pavel. Le bar­man. Hier soir, après votre départ. Je suis redes­cen­due au Becher’s Bar. Il m’a racon­té. Votre père était maître d’hô­tel au Pupp pen­dant la période com­mu­niste. Pavel dit qu’il était le meilleur — qu’il pou­vait ser­vir un géné­ral sovié­tique et un dis­si­dent le même soir sans que ni l’un ni l’autre ne se sente offensé.

— Pavel parle trop.

— Pavel est bar­man. C’est son métier de parler.

Ils mar­chaient le long de la Stará Lou­ka — la Vieille Prai­rie, l’ar­tère prin­ci­pale, bor­dée de bou­tiques de por­ce­laine Thun, de cris­tal Moser, de maga­sins de gau­frettes Koloná­da. Les façades étaient pas­tel — abri­cot, pis­tache, lavande, crème — et chaque bâti­ment por­tait une his­toire. Tomáš les connais­sait toutes. Celui-ci avait été un sana­to­rium pour offi­ciers aus­tro-hon­grois. Celui-là avait abri­té un bor­del de luxe au XIXe siècle, fré­quen­té par des princes russes. Celui du coin avait été un maga­sin alle­mand jus­qu’en 1945, quand ses pro­prié­taires avaient été expul­sés avec trois mil­lions d’autres ger­ma­no­phones, et leurs noms effa­cés des enseignes, et leurs meubles dis­tri­bués aux nou­veaux arri­vants tchèques, et leur mémoire enter­rée sous les trot­toirs neufs de la ville renommée.

Il ne dit rien de tout ça à Helen. Il lui mon­tra l’é­glise Sainte-Marie-Made­leine de Kilián Ignác Dient­zen­ho­fer, baroque, mas­sive, avec ses deux tours qui domi­naient la gorge de la Teplá. Il lui mon­tra le théâtre muni­ci­pal, réplique minia­ture du théâtre de Vienne. Il lui mon­tra la mai­son où Goethe avait séjour­né, et celle de Bee­tho­ven, et celle de Cho­pin, et celle de Karl Marx — parce qu’à Kar­lo­vy Vary, même Marx avait pris les eaux.

Puis il l’emmena en haut. Le funi­cu­laire de Dia­na par­tait de der­rière le Pupp — une cabine rouge et blanche qui mon­tait à tra­vers la forêt de pins jus­qu’à la tour d’ob­ser­va­tion, à 562 mètres. Dans la cabine, ils étaient seuls. La ville s’é­loi­gnait en des­sous d’eux — les toits, les clo­chers, la boucle de la Teplá, et le Pupp, vu d’en haut, énorme, néo-baroque, posé au fond de la gorge comme un paque­bot échoué dans une vallée.

— Il est immense, dit Helen.

— Il n’a pas été construit d’un seul coup. C’est une accu­mu­la­tion — le Sál saský, le Sál český, des bâti­ments ache­tés un par un au fil des siècles, puis réunis par Fell­ner et Hel­mer en 1907. Chaque chambre est dif­fé­rente parce que chaque par­tie de l’hô­tel vient d’une époque dif­fé­rente. C’est un ani­mal fait de pièces rapportées.

— Comme la Répu­blique tchèque.

Tomáš la regar­da. C’é­tait une remarque fine — plus fine que ce qu’une coor­di­na­trice de post-pro­duc­tion avait besoin de faire.

En haut, la tour Dia­na offrait un pano­ra­ma cir­cu­laire — les col­lines boi­sées des Kruš­né hory, les forêts de la Slav­kovský les, et en contre­bas, nichée dans sa gorge, Kar­lo­vy Vary, avec ses façades de cou­leur et sa vapeur per­ma­nente, comme une ville posée sur le cou­vercle d’une mar­mite. Helen s’ac­cou­da au para­pet. Le vent por­tait l’o­deur des pins et, en des­sous, cette note miné­rale, cette haleine de la terre.

— Tomáš, dit-elle sans le regar­der, vous connais­sez un cer­tain Voro­nov ? Arka­di Voronov ?

Le vent souf­flait. Les pins mur­mu­raient. Tomáš sen­tit le sang quit­ter ses mains — un réflexe ancien, phy­sio­lo­gique, la réac­tion du corps qui se pré­pare à fuir ou à frap­per. Il ne fit ni l’un ni l’autre. Il res­ta immo­bile, les mains sur le para­pet, et regar­da la ville en contrebas.

— Pour­quoi cette question ?

— Il fait par­tie de nos contacts locaux. La pro­duc­tion a loué des espaces dans un de ses immeubles pour le sto­ckage du maté­riel. On m’a dit de le ren­con­trer pour régler les détails du contrat. Mais je ne connais per­sonne ici, et je me suis dit que vous pour­riez me présenter.

C’é­tait plau­sible. Par­fai­te­ment plau­sible. Voro­nov pos­sé­dait des locaux com­mer­ciaux dans Sadová, et une pro­duc­tion de cette taille avait besoin d’es­pace de sto­ckage. C’é­tait exac­te­ment le genre de chose qu’un inter­prète local se ver­rait deman­der — un coup de fil, une intro­duc­tion, rien de plus.

C’é­tait plau­sible, et c’é­tait peut-être vrai, et c’é­tait peut-être faux, et Tomáš n’a­vait aucun moyen de le savoir. Pas encore.

— Je le connais un peu, dit-il. Je peux arran­ger ça.

— Mer­ci.

Ils redes­cen­dirent par le sen­tier fores­tier — un che­min en lacets à tra­vers les pins, tapis­sé d’ai­guilles sèches, avec par moments des trouées d’où l’on voyait la ville en frag­ments : un bout de colon­nade, un toit d’é­glise, la courbe de la Teplá. Helen mar­chait devant. Elle avait le pas sûr de quel­qu’un qui a l’ha­bi­tude de mar­cher en ter­rain acci­den­té. Pas le pas d’une femme de bureau londonienne.

À mi-che­min, ils croi­sèrent un cerf. L’a­ni­mal se tenait au milieu du sen­tier, immo­bile, et les regar­dait avec une indif­fé­rence majes­tueuse. Helen s’ar­rê­ta. Le cerf ne bou­gea pas. Ils res­tèrent ain­si, tous les trois, dans le silence de la forêt, pen­dant peut-être dix secondes — un temps sus­pen­du, hors de l’hô­tel, hors du tour­nage, hors de la mis­sion, hors de tout. Puis le cerf tour­na la tête et dis­pa­rut entre les arbres, et le temps reprit, et ils des­cen­dirent vers le Pupp, et vers tout ce qui les attendait.

*

Le soir, Tomáš vit Voro­nov pour la pre­mière fois depuis le début du tournage.

Il était au Becher’s Bar, à sa place habi­tuelle — le tabou­ret du coin, celui qui per­met­tait de voir la salle entière sans être vu de l’en­trée. Il buvait un whis­ky — du Macal­lan, pré­ci­sa Pavel d’un regard — et lisait un livre. Un livre en tchèque. Tomáš plis­sa les yeux pour lire le titre : Pří­liš hlučná samo­ta, de Bohu­mil Hra­bal. Une trop bruyante soli­tude. L’his­toire d’un homme qui com­pacte des livres dans une presse hydrau­lique et qui sauve ceux qu’il aime en les cachant dans son appar­te­ment. Un roman sur la des­truc­tion et la pré­ser­va­tion. Un choix curieux, pour un Russe à Kar­lo­vy Vary.

Voro­nov leva les yeux de son livre et croi­sa le regard de Tomáš. Il hocha la tête — une incli­nai­son brève, cour­toise, la recon­nais­sance mutuelle de deux habi­tués. Tomáš répon­dit par le même geste. Puis il com­man­da une bière et s’as­sit au bar, le dos à Voro­nov, mais face au miroir qui cou­rait der­rière les bou­teilles — un vieux truc, le plus vieux truc du métier, le miroir du bar, qui vous per­met­tait d’ob­ser­ver quel­qu’un tout en lui mon­trant votre dos.

Dans le miroir, Voro­nov lisait. Il tour­nait les pages len­te­ment, régu­liè­re­ment, comme un homme qui lit vrai­ment, pas comme un homme qui fait sem­blant de lire. Ses mains étaient grandes, soi­gnées, avec une che­va­lière en or à l’an­nu­laire droit. Il por­tait un cos­tume bleu nuit, sans cra­vate, col ouvert. Ses che­veux gris étaient pei­gnés en arrière avec une pré­ci­sion qui rele­vait soit de la vani­té, soit de la dis­ci­pline. Pro­ba­ble­ment les deux.

À vingt et une heures, un homme entra dans le bar. Un homme que Tomáš ne connais­sait pas — la cin­quan­taine, cor­pu­lent, cos­tume frois­sé, visage rouge, l’air d’un homme d’af­faires en dépla­ce­ment qui a pas­sé trop de temps dans un train. Il regar­da autour de lui, vit Voro­nov, alla s’as­seoir à côté de lui. Ils ne se ser­rèrent pas la main. Pas de salu­ta­tion visible. L’homme com­man­da une bière — une Pils­ner — et ils par­lèrent à voix basse, en russe, pen­dant vingt minutes.

Tomáš ne pou­vait pas entendre la conver­sa­tion. Trop loin, trop de bruit ambiant — l’é­quipe tech­nique du tour­nage avait inves­ti l’autre extré­mi­té du bar et célé­brait la fin d’une jour­née de prises avec un enthou­siasme pro­por­tion­nel à la quan­ti­té de bière ingé­rée. Mais il obser­vait les visages dans le miroir. Voro­nov était calme, presque immo­bile — il écou­tait plus qu’il ne par­lait. L’autre homme ges­ti­cu­lait davan­tage, les mains agi­tées, le front en sueur. Il avait l’air ner­veux. Ou pres­sé. Ou les deux.

À vingt et une heures vingt, l’homme se leva, lais­sa un billet sur le comp­toir, et sor­tit sans se retour­ner. Voro­nov reprit son livre. Comme si rien ne s’é­tait pas­sé. Comme si l’homme n’a­vait jamais existé.

Tomáš ter­mi­na sa bière. Dans le miroir, il croi­sa le regard de Pavel, qui essuya un verre sans rien dire. Pavel avait cette qua­li­té rare des bons bar­mans — il voyait tout et ne disait que ce qu’on lui deman­dait. Sauf, appa­rem­ment, quand une Anglaise aux yeux verts lui posait des ques­tions sur le père de Tomáš.

En remon­tant dans sa chambre, Tomáš nota dans un car­net — un vrai car­net, papier, pas de trace numé­rique, un autre vieux réflexe — la date, l’heure, la des­crip­tion de l’homme : la cin­quan­taine, cor­pu­lent, cos­tume gris fon­cé frois­sé, cra­vate des­ser­rée, visage rouge, pro­ba­ble­ment slave, parle russe. Durée de la ren­contre : vingt minutes. Nature : inconnue.

Il refer­ma le car­net et regar­da par la fenêtre. Le par­king était vide — l’é­quipe avait fini pour la nuit, les camions étaient par­tis, et dans la lumière jaune des réver­bères, il pou­vait voir l’emplacement exact où, dans le film, l’As­ton Mar­tin de Bond serait garée. Un rec­tangle de gou­dron vide. L’ab­sence de la voi­ture fic­tive d’un espion fic­tif, dans le par­king réel d’un hôtel qui ne savait plus très bien ce qu’il était.

Quelque part dans l’hô­tel, Helen Ash­ford dor­mait. Ou ne dor­mait pas. Et quelque part dans sa vil­la de Wes­tend, Voro­nov avait peut-être ter­mi­né son Hra­bal, cette his­toire d’un homme qui détruit des livres et en sauve quelques-uns, et qui finit écra­sé par sa propre presse.

Les cana­li­sa­tions vibrèrent. La terre res­pi­ra. Tomáš étei­gnit la lumière.

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