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Blanc sur blanc

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Deuxième mou­ve­ment

DEUXIÈME MOU­VE­MENT — L’Ouverture

Cha­pitre 6 — Zarda

Le mariage d’A­mi­na dura trois jours, et pen­dant trois jours le bun­ga­low ces­sa d’être un bun­ga­low pour deve­nir un ani­mal — un ani­mal chaud, bruyant, affa­mé, cou­vert de guir­landes de jas­min et de roses et de bou­gain­vil­liers cou­pés par Ban­si Lal, qui avait sacri­fié ses plus belles branches sans une plainte, parce que Ban­si Lal com­pre­nait que les fleurs n’at­tei­gnaient leur plé­ni­tude qu’au moment où on les cou­pait, et que la beau­té du jar­din n’é­tait jamais aus­si grande que lors­qu’elle quit­tait le jar­din pour entrer dans la vie des gens.

Irfan n’a­vait pas dormi.

Trois jours sans dor­mir, ou presque — des som­meils arra­chés d’une heure, de deux heures, le corps effon­dré sur le lit de corde à l’aube pen­dant que les mar­mites refroi­dis­saient, puis le réveil avant le soleil, avant les per­ro­quets, avant le pre­mier appel à la prière, et retour dans la cui­sine en contre­bas, et le feu, et les mains, et le bruit du cou­teau, tok tok tok tok, et le monde recommençait.

Il diri­geait une armée. Huit cui­si­niers sup­plé­men­taires avaient été enga­gés pour les trois jours — des hommes venus de la vieille ville, de Chowk et d’A­mi­na­bad, des spé­cia­listes du kebab, du birya­ni, du kor­ma, cha­cun avec ses gestes, ses manies, ses secrets jalou­se­ment gar­dés et ses riva­li­tés à peine voi­lées. Irfan les com­man­dait comme un chef d’or­chestre com­mande des solistes — sans éle­ver la voix, parce qu’un rakab­dar qui crie est un rakab­dar qui a per­du le contrôle, et le contrôle était la seule chose qu’Ir­fan ne per­dait jamais, la seule chose qu’il maî­tri­sait aus­si bien que ses épices, aus­si bien que ses mains, aus­si bien que tout sauf peut-être cette chose nou­velle qui s’é­tait ins­tal­lée en lui et qui n’o­béis­sait à aucune recette.

Le pre­mier jour fut le Mehndi.

Les femmes se ras­sem­blèrent dans la cour inté­rieure — celle du pre­mier étage, la cour des femmes, là où les hommes n’en­traient pas sauf le jar­di­nier et le cui­si­nier, parce que le jar­di­nier et le cui­si­nier étaient des fonc­tions avant d’être des hommes, et les fonc­tions avaient accès aux lieux que les hommes n’a­vaient pas. Irfan mon­ta les pla­teaux. Des samo­sas en demi-lune crous­tillants comme des rires, des jale­bis spi­ra­lées dorées ruis­se­lant de sirop, des bar­fi au lait concen­tré décou­pés en losanges par­faits — et au centre de tout, sur un pla­teau de cuivre qu’il avait poli jus­qu’à ce que le métal reflète les visages comme un miroir défor­mant, le zarda.

Le zar­da — ce riz sucré, teint en jaune safran, par­se­mé d’a­mandes effi­lées et de rai­sins secs gon­flés au ghee, par­fu­mé de car­da­mome et de clou de girofle, cou­vert de feuilles d’argent si fines qu’elles trem­blaient au moindre souffle — le zar­da était le plat du bon­heur. On ne le ser­vait qu’aux mariages, aux nais­sances, aux fêtes. C’é­tait un plat de joie obli­ga­toire, un plat qui disait : aujourd’­hui, le mal­heur n’a pas le droit d’en­trer. Et la cou­leur — ce jaune intense, ce jaune qui n’é­tait pas un jaune mais un cri, un éclat, un soleil posé dans l’as­siette — la cou­leur fai­sait son tra­vail, elle chas­sait tout ce qui n’é­tait pas la joie, elle occu­pait tout l’es­pace visuel, et devant un zar­da bien fait, même les gens tristes sou­riaient, parce que le jaune ne lais­sait pas le choix.

Les femmes chan­tèrent. Des chan­sons de mariage, anciennes, trans­mises de mère en fille, avec des paroles gri­voises que les femmes mariées mur­mu­raient en glous­sant et que les jeunes filles fai­saient sem­blant de ne pas com­prendre. La mehn­di — le hen­né — était appli­quée sur les mains et les pieds d’A­mi­na par une vieille spé­cia­liste venue de Nakhas, dont les doigts des­si­naient sur la peau des motifs d’une com­plexi­té hal­lu­ci­nante — des paons, des mangues, des treillis de fleurs — et ces motifs, comme la chi­kan­ka­ri, ne pren­draient leur cou­leur défi­ni­tive qu’a­vec le temps, en s’oxy­dant, en fon­çant, et la tra­di­tion vou­lait que plus la mehn­di était fon­cée, plus le mari aime­rait sa femme, de sorte que les futures mariées gar­daient le hen­né le plus long­temps pos­sible, dor­maient avec des gants de tis­su, évi­taient l’eau, fai­saient tout pour que la cou­leur prenne, pour que l’a­mour prenne, pour que la pro­messe tienne.

Mira était par­mi les femmes.

Irfan la vit quand il mon­ta un deuxième pla­teau de jale­bis. Elle por­tait un sari d’un vert pro­fond — pas le blanc de veuve, le vert, et ce chan­ge­ment de cou­leur avait quelque chose de violent et de magni­fique, comme si elle avait déci­dé de renaître, de se repeindre, de s’ar­ra­cher au blanc pour plon­ger dans la cou­leur avec la même éner­gie qu’elle met­tait dans tout — la danse, les ques­tions, le rire, la des­cente aux cui­sines, la vie. Le vert lui don­nait une peau plus chaude, des yeux plus grands, des gestes plus amples, et les femmes autour d’elle — qui la jugeaient, bien sûr, parce que les femmes de la mai­son­née jugeaient tou­jours la veuve qui osait por­ter du vert, mais qui la jugeaient en silence, avec cette élé­gance du juge­ment qui est la spé­cia­li­té des femmes de bonne famille — les femmes autour d’elle ne pou­vaient pas s’empêcher de la regar­der, parce que Mira en vert était une chose qu’on regar­dait, comme on regarde un feu, pas pour la cha­leur mais pour le mouvement.

Elle chan­tait avec les autres. Elle frap­pait des mains. Et quand vint le moment de dan­ser — parce que dans les mariages luck­no­wis, après les chan­sons viennent les danses, et après les danses viennent d’autres chan­sons, et le tout forme une boucle infi­nie de bruit et de joie qui tourne sur elle-même comme un der­viche — quand vint le moment de dan­ser, Mira se leva.

Elle se leva, et le cercle des femmes s’ouvrit.

Elle n’a­vait pas ses ghun­groo — c’é­tait un mariage, pas un réci­tal — mais ses pieds nus sur le sol de la ter­rasse firent le même bruit, presque, un cla­que­ment sourd, régu­lier, et son corps com­men­ça à bou­ger avec cette pré­ci­sion qui n’ap­par­te­nait qu’au Kathak, cette danse qui n’é­tait pas un épan­che­ment mais une géo­mé­trie, pas un aban­don mais un contrôle, chaque mou­ve­ment cal­cu­lé, chaque geste héri­té de cinq siècles de tra­di­tion, les mains qui racon­taient une his­toire sans mots, les yeux qui sui­vaient les mains comme des oiseaux suivent le vent, les pieds qui frap­paient le sol comme un cœur bat — non pas parce qu’il le décide, mais parce qu’il ne peut pas faire autrement.

Elle tour­nait.

Le Kathak est l’art de la rota­tion. Les chak­kars — les tours — sont le som­met de la danse, le moment où le corps cesse d’être un corps pour deve­nir un axe, un pivot, un centre autour duquel le monde tourne, et non l’in­verse. Mira tour­na, len­te­ment d’a­bord, les bras ouverts, le regard fixé sur un point invi­sible, puis plus vite, et plus vite encore, et son sari vert se déploya autour d’elle comme une corolle, comme les pétales d’une fleur verte en train d’é­clore, et les femmes bat­tirent des mains en rythme, et la vieille Mum­taz Begum, qui était venue pour le mariage et qui connais­sait le Kathak mieux que per­sonne parce qu’elle avait vu dan­ser les der­nières héri­tières du gha­ra­na de Luck­now, Mum­taz Begum mur­mu­ra : « Mashallah. »

Irfan, en bas, dans la cui­sine, enten­dit les bat­te­ments de mains.

Il enten­dit le rythme s’ac­cé­lé­rer. Il enten­dit les cris de joie. Il enten­dit, ou crut entendre, le cla­que­ment des pieds de Mira sur la pierre. Et ses mains — ses mains qui pétris­saient la pâte des sheer­mal pour le dîner — ses mains prirent le rythme, le même rythme, et il pétrit en mesure, tok tok tok, comme un musi­cien accom­pagne un dan­seur qu’il ne voit pas, gui­dé par le son seul, par l’in­tui­tion seule, par cette connexion sou­ter­raine qui exis­tait entre eux et qui n’a­vait besoin ni de mots ni de regards pour fonctionner.

* * *

Le deuxième jour fut le Nikah.

La céré­mo­nie reli­gieuse eut lieu dans le grand salon, et l’i­mam de la mos­quée voi­sine — un vieil homme doux dont la barbe blanche res­sem­blait à une méduse échouée — pro­non­ça les paroles avec cette len­teur qui était le propre des gens de foi, cette len­teur qui n’é­tait pas de l’hé­si­ta­tion mais de la révé­rence, chaque mot pesé, chaque syl­labe habi­tée, parce que les mots du Nikah n’é­taient pas des mots ordi­naires, c’é­taient des mots qui chan­geaient la réa­li­té, qui fai­saient pas­ser deux per­sonnes d’un état à un autre, comme le feu fai­sait pas­ser la viande du cru au cuit.

Ami­na était belle. Belle de cette beau­té par­ti­cu­lière des mariées indiennes, qui n’est pas la beau­té du corps mais la beau­té de l’ac­cu­mu­la­tion — le hen­né sur les mains, le kajal autour des yeux, les bijoux en or qui pesaient sur le cou et les poi­gnets, le lehn­ga rouge si lourd de bro­de­ries qu’il fal­lait deux ser­vantes pour le por­ter, et par-des­sus tout le poids des attentes, des tra­di­tions, des prières de toute une famille concen­trées en un seul corps, en un seul jour, en un seul oui.

Le marié venait de Del­hi. C’é­tait un ingé­nieur, un homme moderne, avec une mous­tache mince et un cos­tume occi­den­tal sous le sher­wa­ni de céré­mo­nie, et son regard avait cette timi­di­té des hommes qui savent qu’ils sont regar­dés et qui ne savent pas quoi faire de ce regard. Le Nawab l’a­vait choi­si avec soin — pas trop riche, pas trop pauvre, pas trop reli­gieux, pas trop moderne, un homme du milieu, un homme de com­pro­mis, un homme qui sau­rait navi­guer dans le nou­veau monde qui se des­si­nait sans perdre pied dans l’ancien.

Le repas du Nikah fut le som­met de la car­rière d’Ir­fan — non, le som­met pro­vi­soire, car un cui­si­nier n’a pas de som­met, un cui­si­nier est une mon­tagne qui ne cesse de pous­ser, et chaque repas est un faux som­met qui cache le sui­vant. Mais ce repas-là avait quelque chose d’ex­tra­or­di­naire. Vingt-quatre plats, ser­vis en cinq ser­vices, avec cette cho­ré­gra­phie que seul Irfan pou­vait diri­ger — les entrées d’a­bord, les sha­mi kebabs et les kako­ri, puis les plats de résis­tance, le niha­ri et le kor­ma et le qor­ma-e-sha­hi, puis le birya­ni que per­sonne ne tou­che­rait avant l’ar­ri­vée du marié parce que le birya­ni du mariage était un birya­ni sacré, un birya­ni de ser­ment, et man­ger le birya­ni avant l’heure aurait été un sacri­lège culi­naire pire qu’une faute de protocole.

La nour­ri­ture cir­cu­lait dans le bun­ga­low comme le sang dans un corps. Les ser­vi­teurs mon­taient et des­cen­daient les quatre marches de la cui­sine avec des pla­teaux de cuivre qui lui­saient sous les lan­ternes, et les odeurs se mêlaient, se super­po­saient, se contre­di­saient par­fois — le sucré du zar­da contre le piquant du kor­ma, la dou­ceur du sheer­mal contre la vio­lence du mirch —, et le bun­ga­low tout entier vibrait de cette éner­gie ali­men­taire, cette éner­gie qui est la plus ancienne des éner­gies humaines, plus ancienne que la parole, plus ancienne que la musique, plus ancienne que l’a­mour peut-être, parce que l’a­mour a besoin de mots ou de gestes pour exis­ter, tan­dis que la nour­ri­ture existe toute seule, dans sa matière, dans son par­fum, dans la cha­leur qu’elle dégage.

* * *

Le troi­sième jour fut le Walima.

Le fes­tin du len­de­main, don­né par la famille du marié. Mais comme la famille du marié était de Del­hi et que le mariage avait lieu à Luck­now, c’é­tait encore le Nawab qui rece­vait, c’é­tait encore Irfan qui cui­si­nait, et c’é­tait encore le bun­ga­low qui accueillait, parce que le bun­ga­low accueillait tou­jours, c’é­tait sa fonc­tion, sa voca­tion, son ins­tinct — accueillir.

Ce soir-là, les hommes et les femmes man­gèrent ensemble — une liber­té que le Nawab s’au­to­ri­sait pour le Wali­ma, parce que le Wali­ma était une fête de récon­ci­lia­tion, de réunion, et sépa­rer les sexes au Wali­ma aurait été contraire à son esprit. Les gad­di furent dis­po­sés dans le jar­din de Ban­si Lal, sous les lan­ternes, et le jas­min exha­lait son par­fum du soir, et les étoiles de sep­tembre com­men­çaient à per­cer le ciel de Luck­now comme des trous d’é­pingle dans un tis­su noir.

Mira était assise entre Mum­taz Begum et la femme du doc­teur Pes­ton­ji, et elle por­tait cette fois un sari d’un orange brû­lé qui lui don­nait l’air d’une flamme — une flamme calme, posée, une flamme de lampe à huile, pas d’in­cen­die. Et Irfan la voyait — il la voyait à chaque pas­sage entre la cui­sine et le jar­din, à chaque pla­teau qu’il por­tait, à chaque plat qu’il ser­vait, et chaque fois qu’il la voyait c’é­tait la même chose : un arrêt, une sus­pen­sion, un demi-bat­te­ment de cœur en trop, et puis le mou­ve­ment repre­nait, les mains repre­naient, le monde reprenait.

Vers minuit, quand les convives étaient repus et que les conver­sa­tions avaient atteint ce stade de lan­gueur qui suit les grands repas, quand les corps s’a­lan­guis­saient sur les gad­di et que les voix bais­saient d’un ton, comme si le volume lui-même digé­rait, le Nawab deman­da à Riyaz de réciter.

Le jeune poète était là. Il avait été invi­té au mariage comme on invite un épice dans un plat — pas pour domi­ner, mais pour rele­ver. Il se leva, et la lumière des lan­ternes lui fit un visage de pro­phète — angu­leux, affa­mé, brû­lant. Et il récita.

Ce n’é­tait pas un gha­zal de mariage. Ce n’é­tait pas un gha­zal d’a­mour. C’é­tait un gha­zal de nais­sance — la nais­sance d’un pays, de deux pays, de la dou­leur et de la joie mêlées, insé­pa­rables, comme le sucre et le safran dans le zar­da. Les vers étaient beaux et ils étaient cruels, et le Nawab écou­ta sans bou­ger, et Begum Tahi­ra écou­ta sans bou­ger, et les invi­tés écou­tèrent sans bou­ger, et même le vent sem­bla s’ar­rê­ter, et même le jas­min sem­bla rete­nir son par­fum, et dans cette sus­pen­sion le monde tint un ins­tant, un seul ins­tant, en équi­libre entre ce qui avait été et ce qui allait être.

Puis quel­qu’un applau­dit, et le charme se bri­sa, et les conver­sa­tions reprirent, et le thé arri­va, et les paan furent dis­tri­bués, et la vie recom­men­ça à cou­ler comme elle cou­lait tou­jours à Luck­now — len­te­ment, avec grâce, avec ce refus de se pres­ser qui était la der­nière forme de résis­tance contre un monde qui accélérait.

Irfan, dans sa cui­sine, lava les der­niers cuivres à deux heures du matin.

Il était seul. Les huit cui­si­niers sup­plé­men­taires étaient par­tis. Les ser­vi­teurs dor­maient. Le bun­ga­low ron­flait de la res­pi­ra­tion col­lec­tive de cin­quante convives endor­mis dans les chambres d’a­mis, sur les ter­rasses, dans le jar­din même pour cer­tains qui avaient pré­fé­ré dor­mir sous les étoiles plu­tôt que dans des lits.

Il lavait, et ses mains lui fai­saient mal — trois jours de cou­teau, de feu, de cuivre brû­lant — et cette dou­leur était bonne, hon­nête, une dou­leur qui avait un sens, qui était le prix de quelque chose, et il la por­tait comme un bijou qu’on ne montre pas.

Un bruit dans l’escalier.

Des pieds nus sur la pierre. Des pieds qui connais­saient les marches.

Mira des­cen­dit. Elle por­tait un châle sur son sari orange, et ses che­veux étaient défaits, et elle avait ce visage qu’ont les gens après une longue fête — un visage ouvert, fati­gué, sans défense, un visage d’a­près les masques.

Elle ne dit rien. Elle prit un tor­chon et com­men­ça à essuyer les cuivres qu’Ir­fan avait lavés.

Ils tra­vaillèrent en silence. Côte à côte. Leurs mains se frô­lèrent une fois sur l’anse d’une mar­mite, et le frô­le­ment dura une seconde de trop — pas assez pour qu’on le remarque, trop pour qu’on l’ou­blie. Et cette seconde de trop, cette seconde excé­den­taire, cette seconde qui n’a­vait rien à faire là et qui s’é­tait glis­sée entre eux comme une épice clan­des­tine dans un mélange cano­nique, cette seconde chan­gea la tem­pé­ra­ture de la cui­sine, la modi­fia d’un degré, d’un demi-degré, juste assez pour que l’air ne soit plus tout à fait le même, pour que le silence ne soit plus tout à fait le même, pour que rien ne soit plus jamais tout à fait le même.

— C’é­tait un beau mariage, dit Mira.

— C’é­tait un bon repas, dit Irfan.

— C’est la même chose, non ?

— Non. Un mariage, c’est une pro­messe. Un repas, c’est une preuve.

Elle rit. Ce rire de gorge, ce rire rauque. Ce rire qui était deve­nu, en quelques semaines, le son le plus néces­saire de la vie d’Ir­fan — plus néces­saire que le tok tok tok du cou­teau, plus néces­saire que le gré­sille­ment du ghee dans le tawa, plus néces­saire que tous les sons de la cui­sine qui avaient été jus­qu’i­ci sa musique, son lan­gage, sa raison.

Ils finirent d’es­suyer les cuivres. Mira posa le tor­chon. Irfan accro­cha les cas­se­roles. Et ils res­tèrent là un moment, debout dans la cui­sine propre, avec entre eux l’o­deur des trois jours de fête — une odeur com­po­site, feuille­tée, une odeur qui conte­nait toutes les autres odeurs comme le zar­da conte­nait toutes les cou­leurs, et qui ne dis­pa­raî­trait pas avant des jours, peut-être des semaines, parce que les murs de la cui­sine absor­baient les odeurs comme les murs du bun­ga­low absor­baient les his­toires, et rien ne se per­dait jamais vrai­ment dans cette mai­son, tout res­tait, couche sur couche, strate sur strate, blanc sur blanc.

Cha­pitre 7 — Nihari

Le niha­ri est un plat qui com­mence la nuit.

On prend l’a­gneau — pas n’im­porte quelle pièce, le jar­ret, là où l’os est le plus épais et la moelle la plus géné­reuse — et on le met dans un réci­pient de terre avec de l’eau, des oignons frits jus­qu’au brun, et un mélange d’é­pices qu’on appelle le pot­li masa­la, parce qu’il est enfer­mé dans un petit sac de mous­se­line comme un secret dans une enve­loppe. Et puis on attend. On attend toute la nuit. Le feu doit être si bas qu’on ne le voit presque pas — une braise, un mur­mure, le sou­ve­nir d’un feu plu­tôt qu’un feu. L’eau fré­mit sans bouillir. La viande cuit sans rôtir. Les épices dif­fusent sans se dis­soudre. Et au matin — au matin, quand la nuit a fait son tra­vail, quand toutes les choses secrètes se sont pro­duites dans l’obs­cu­ri­té du réci­pient, quand les fibres de la viande se sont ren­dues et que l’os a don­né sa moelle et que le gras a fon­du en un liquide doré, onc­tueux, pro­fond — au matin, le niha­ri est prêt.

C’est un plat d’aube. Les gens de Luck­now le mangent au petit-déjeu­ner, ce qui scan­da­lise le reste de l’Inde, parce que man­ger un ragoût de viande à six heures du matin, quand le corps sort à peine du som­meil et que l’es­to­mac est encore tendre comme un enfant, cela semble bar­bare, exces­sif, insen­sé. Mais les gens de Luck­now ne voient pas les choses ain­si. Pour eux, le niha­ri au petit-déjeu­ner est un acte de cou­rage — on com­mence la jour­née par le plus fort, par le plus riche, par le plus dense, et tout ce qui vient après ne peut être que léger. C’est aus­si un acte de mémoire : le niha­ri se man­geait à l’aube parce que les nawabs, qui res­taient éveillés toute la nuit à écou­ter de la musique et à réci­ter des gha­zals, avaient besoin d’un plat qui les ancre dans le jour, qui les ramène de la poé­sie à la terre, du rêve à la viande.

Irfan avait mis le niha­ri à cuire à minuit, après que Mira était remon­tée, après que les cuivres avaient été essuyés, après que la cui­sine avait retrou­vé cette pro­pre­té vide qui est à la cui­sine ce que le silence est à la musique — la condi­tion de pos­si­bi­li­té de tout ce qui va suivre.

Il avait enfoui les braises sous la cendre — un geste qu’il fai­sait avec une atten­tion reli­gieuse, parce que le feu du niha­ri ne devait pas mou­rir et ne devait pas gran­dir, il devait res­ter dans cet entre-deux, cette zone étroite entre la vie et la mort du feu, ce pur­ga­toire de la braise où la cha­leur exis­tait sans se mon­trer. Puis il avait posé le réci­pient sur les braises, et il avait écou­té le pre­mier fré­mis­se­ment — ce bruit si doux, si intime, qu’il fal­lait col­ler l’o­reille au métal pour l’en­tendre, comme on colle l’o­reille à la poi­trine de quel­qu’un pour entendre son cœur.

Puis il avait dor­mi. Trois heures. Peut-être quatre. Un som­meil de pierre, sans rêves, le som­meil des gens qui ont trop tra­vaillé pour que le cer­veau ose leur impo­ser quoi que ce soit de plus.

Il se réveilla avant l’aube.

La cui­sine était bleue. Cette cou­leur que prend le monde entre la nuit et le jour, ce bleu qui n’est ni le bleu du ciel ni le bleu de l’eau mais un bleu inter­mé­diaire, un bleu de pas­sage, le bleu de l’heure où les choses changent de nom — où la nuit cesse d’être la nuit sans être encore le jour, où le rêve cesse d’être le rêve sans être encore la réa­li­té. La cui­sine d’Ir­fan, dans cette lumière, avait l’air d’une grotte sous-marine, d’un temple englou­ti, d’un lieu qui n’ap­par­te­nait à aucun temps et où l’on pou­vait, pen­dant quelques minutes, vivre en dehors de l’histoire.

Le niha­ri mijotait.

Irfan sou­le­va le cou­vercle. La vapeur qui mon­ta avait la den­si­té d’un récit — ce n’é­tait pas de la vapeur d’eau, c’é­tait de la vapeur char­gée, satu­rée, une vapeur qui por­tait en elle l’his­toire de huit heures de cuis­son lente, de patience, de confiance dans le temps. La sur­face du ragoût était cou­verte d’une pel­li­cule dorée — le gras de la moelle, mon­té pen­dant la nuit, qui for­mait un miroir liquide dans lequel Irfan vit son propre reflet, défor­mé, trem­blant, et ce reflet dans le niha­ri fut le por­trait le plus fidèle que per­sonne n’eût jamais fait de lui : un homme vu à tra­vers ses propres épices, un homme reflé­té par ce qu’il avait créé.

Il goû­ta. La cuillère en bois por­ta le liquide à ses lèvres, et il fer­ma les yeux, et la nuit entière lui revint — les heures de cuis­son, la len­teur, la trans­for­ma­tion silen­cieuse de chaque ingré­dient — et c’é­tait bon. C’é­tait exac­te­ment bon. C’é­tait le niha­ri qu’il fai­sait tou­jours, et en même temps c’é­tait un niha­ri qu’il n’a­vait jamais fait, parce que le cui­si­nier n’est jamais le même deux fois, et que le feu n’est jamais le même deux fois, et que la nuit pen­dant laquelle ce niha­ri avait cuit n’é­tait pas n’im­porte quelle nuit — c’é­tait une nuit d’a­près un mariage de trois jours, une nuit d’a­près un frô­le­ment de mains sur l’anse d’une mar­mite, une nuit d’a­près un sari orange dans la lumière des lan­ternes, et toutes ces choses étaient entrées dans le niha­ri comme les épices entraient dans le pot­li masa­la, invi­si­ble­ment, inévitablement.

— Ça sent l’é­ter­ni­té, dit une voix.

Elle était là.

Assise sur la der­nière marche, pas sur le tabou­ret — sur la marche, comme si elle avait vou­lu se pla­cer exac­te­ment à la fron­tière, ni dans la cui­sine ni hors de la cui­sine, à l’en­droit exact de la tran­si­tion, là où le monde d’en haut ren­con­trait le monde d’en bas. Elle por­tait un châle sur ses épaules et ses pieds étaient nus et ses che­veux étaient défaits et elle avait les yeux d’une femme qui n’a pas dor­mi non plus, pas par insom­nie mais par choix, par cette déci­sion que prennent par­fois les gens très vivants de ne pas gas­piller une nuit, de la vivre tout entière, éveillés, atten­tifs, présents.

— Vous n’a­vez pas dor­mi, dit Irfan.

— Vous non plus.

— Moi, c’est le nihari.

— Moi aus­si, dit Mira. C’est le nihari.

Et c’é­tait un men­songe, et c’é­tait la véri­té, et la fron­tière entre les deux avait ces­sé de comp­ter, comme avait ces­sé de comp­ter la fron­tière entre la cui­sine et le monde d’en haut, comme avait ces­sé de comp­ter la fron­tière entre un cui­si­nier et une veuve, entre un musul­man et une hin­doue, entre celui qui sert et celle qui est ser­vie — toutes les fron­tières s’é­taient dis­soutes dans la vapeur du niha­ri, dans cette lumière bleue d’a­vant l’aube, dans ce moment qui n’ap­par­te­nait à aucune catégorie.

— Des­cen­dez, dit Irfan.

Elle des­cen­dit les quatre marches. Quatre marches, quatre pas, quatre secondes, et chaque seconde était un choix, et chaque choix était irré­ver­sible, et quand elle posa le pied sur le sol de pierre de la cui­sine, elle était dans un autre pays, un pays sans carte, un pays que per­sonne n’a­vait des­si­né et que per­sonne ne découperait.

Irfan prit un bol. Un seul bol — un bol de terre cuite, un de ces bols qu’on n’u­ti­li­sait qu’une fois et qu’on cas­sait ensuite, parce que la terre cuite gar­dait la mémoire et qu’il ne fal­lait pas mélan­ger les mémoires. Il ver­sa le niha­ri dans le bol. Le liquide doré cou­la len­te­ment, épais comme une pro­messe, et les mor­ceaux d’a­gneau appa­rurent, si tendres qu’ils se défai­saient déjà, et l’o­deur mon­ta, et l’o­deur était la chose la plus vraie qu’il y eût dans cette cui­sine à cette heure, plus vraie que les mots, plus vraie que les gestes, plus vraie que les intentions.

Il posa le bol entre eux.

Un seul bol. Pas deux. Un seul.

Mira com­prit. Dans la tra­di­tion musul­mane, man­ger dans le même bol est un acte d’in­ti­mi­té qui dépasse le par­tage — c’est une fusion, une confu­sion des fron­tières du corps, une décla­ra­tion. Et dans la tra­di­tion hin­doue, man­ger la nour­ri­ture pré­pa­rée par quel­qu’un d’une autre caste, d’une autre reli­gion, est une trans­gres­sion si ancienne qu’elle n’a même plus besoin d’être nom­mée pour être res­sen­tie. Un seul bol, entre un cui­si­nier musul­man et une veuve hin­doue, à l’aube, dans une cui­sine vide — c’é­tait un scan­dale, un poème, un acte de foi.

Elle ten­dit la main.

Il déchi­ra un mor­ceau de sheer­mal — il en avait gar­dé du dîner de la veille, un peu ras­sis déjà, un peu dur, mais le niha­ri aimait le pain ras­sis, il l’ai­mait parce qu’il l’a­dou­cis­sait, parce qu’il lui ren­dait sa ten­dresse per­due, et c’é­tait encore une méta­phore, et les méta­phores dans cette cui­sine se bous­cu­laient, se mul­ti­pliaient, se che­vau­chaient comme les épices dans le pot­li masa­la, au point qu’il n’é­tait plus pos­sible de dis­tin­guer le réel du figu­ré, le plat de l’é­mo­tion, la nour­ri­ture de l’amour.

Ils man­gèrent.

Ils man­gèrent dans le même bol, avec les mains, en silence, et le niha­ri cou­lait sur leurs doigts, chaud et doré, et ils por­taient les mor­ceaux d’a­gneau à leur bouche, et la moelle fon­dait sur leur langue, et les épices de la nuit entière entraient en eux comme une confes­sion, et le sheer­mal trem­pé dans le jus deve­nait mou et tiède et conso­lant, et c’é­tait le meilleur repas de la vie d’Ir­fan, et c’é­tait le meilleur repas de la vie de Mira, et ce n’é­tait pas parce que le niha­ri était meilleur que d’ha­bi­tude — c’é­tait parce qu’ils le man­geaient ensemble, à l’aube, dans une cui­sine bleue, en dehors du monde, et que man­ger ensemble à l’aube dans une cui­sine bleue en dehors du monde est la défi­ni­tion la plus exacte du bon­heur, si le bon­heur avait une défi­ni­tion, ce qui n’est pas sûr, parce que le bon­heur, comme le niha­ri, est une chose qui résiste aux défi­ni­tions et qui ne se livre qu’à ceux qui acceptent de ne pas la comprendre.

Mira s’es­suya les doigts sur le bord du bol.

— Irfan, dit-elle.

— Oui.

— Com­ment s’ap­pelle cette épice ? Celle que je sens mais que je ne recon­nais pas. Celle qui est dans tout ce que vous faites et qui n’est dans la cui­sine de per­sonne d’autre.

Il la regar­da. La lumière chan­geait. Le bleu deve­nait gris, le gris deve­nait rose, et le pre­mier rayon de soleil entra par la fenêtre de la cui­sine et tou­cha le bol entre eux, et le niha­ri doré brilla un ins­tant comme de l’or fondu.

— Elle n’a pas de nom, dit Irfan.

— Tout a un nom.

— Non. Les choses les plus impor­tantes n’ont pas de nom. Le teh­zeeb n’a pas de tra­duc­tion. Le goût du niha­ri à l’aube n’a pas de mot. Et ce qu’il y a entre vous et moi — il hési­ta, et l’hé­si­ta­tion était un gouffre, un pré­ci­pice, un dum qu’il ouvrait — ce qu’il y a entre vous et moi n’a pas de nom.

— Alors ne le nom­mons pas, dit Mira.

Et l’aube se leva sur Luck­now, et quelque part dehors un muez­zin appe­la à la prière, et quelque part ailleurs un temple fit son­ner sa cloche, et les deux sons se mêlèrent dans l’air du matin comme les saveurs se mêlaient dans le niha­ri, et la ville entière fut un ins­tant ce qu’elle avait tou­jours pré­ten­du être — un lieu où les contraires coexis­taient, où le sucré vivait avec le salé, où le blanc se bro­dait sur le blanc, où un homme et une femme pou­vaient man­ger dans le même bol à l’aube et que cela soit à la fois un scan­dale et la chose la plus natu­relle du monde.

Dehors, très loin, ou peut-être pas si loin, un train siffla.

Un train qui allait vers l’est, ou vers l’ouest, un train char­gé de gens qui avaient tout per­du ou de gens qui allaient tout perdre, un train de la Par­ti­tion, un de ces trains qui tra­ver­saient le nou­veau conti­nent cou­pé en deux comme un fruit, et le sif­flet du train entra dans la cui­sine par la fenêtre et se mêla à l’o­deur du niha­ri et au son du muez­zin et au son de la cloche et à la res­pi­ra­tion de Mira et à la res­pi­ra­tion d’Ir­fan, et tout cela ne fit qu’un seul son, un accord unique, dis­so­nant et beau, comme tout ce qui est vrai.

Le bol était vide.

Irfan le prit. Il le regar­da — ce bol de terre cuite qui avait conte­nu le niha­ri et le matin et l’a­veu et le silence et la main de Mira et sa propre main. Puis il le posa sur l’é­ta­gère, au milieu des autres bols, au lieu de le casser.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il gar­dait un bol de terre cuite.

La pre­mière fois qu’il vou­lait que quelque chose se souvienne.

Cha­pitre 8 — Mirch

Le cou­sin arri­va un mar­di, à l’heure du mushai­ra, cou­vert de pous­sière et de silence.

Il s’ap­pe­lait Tariq, et il venait de Lahore, et il ne res­sem­blait plus à Tariq. Le Nawab le recon­nut à peine — non pas parce que son visage avait chan­gé, mais parce que son regard avait chan­gé, et le regard est la seule par­tie du visage qui ne ment pas, la seule par­tie que le teh­zeeb ne peut pas contrô­ler, et le regard de Tariq disait des choses que sa bouche ne dirait que plus tard, par frag­ments, par mur­mures, comme un mur qui se fis­sure et laisse pas­ser l’eau goutte à goutte avant de céder tout entier.

— Tariq, dit le Nawab.

— Bhai Sahab, dit Tariq.

Et la façon dont il dit « Bhai Sahab » — frère aîné — avec cette voix cas­sée, cette voix de quel­qu’un qui a crié et qui ne peut plus crier, cette voix qui res­sem­blait au son d’un ins­tru­ment qu’on a joué trop fort et dont les cordes se sont déten­dues — la façon dont il dit ces deux mots suf­fit au Nawab pour com­prendre qu’il ne fal­lait pas poser de ques­tions. Pas main­te­nant. Le teh­zeeb, pour une fois, n’é­tait pas un masque mais un baume — ne pas deman­der, ne pas for­cer, lais­ser l’homme s’as­seoir, lui don­ner de l’eau, lui don­ner du temps, lui don­ner un toit.

— Irfan, dit le Nawab. Un plateau.

Irfan mon­ta un pla­teau. Du sher­bet, des fruits, du pain. Des choses simples. Des choses qui ne deman­daient rien au corps, qui ne l’a­gres­saient pas, qui l’ac­cueillaient — parce que la pre­mière nour­ri­ture qu’on offre à quel­qu’un qui a tra­ver­sé l’en­fer ne doit pas être un fes­tin, elle doit être une main ten­due, un geste mini­mal, presque rien, juste assez pour dire : tu es en vie, nous sommes là, mange.

Tariq man­gea. Puis il parla.

Il par­la toute la nuit.

Il par­la de Lahore — pas le Lahore des poètes, pas le Lahore des jar­dins moghols et des tom­beaux de marbre, pas le Lahore de Faiz Ahmed Faiz et de Saa­dat Hasan Man­to, mais un autre Lahore, un Lahore qu’au­cun poète n’a­vait encore décrit parce que les mots n’a­vaient pas eu le temps de se for­mer, parce que ce qui s’é­tait pas­sé à Lahore était trop récent pour la lit­té­ra­ture, trop frais, trop sai­gnant, comme une viande qu’on n’a pas eu le temps de cuire et qu’on mange crue, et la cru­di­té vous déchire la bouche.

Il par­la des quar­tiers hin­dous et sikhs de Lahore vidés en une nuit. Des mai­sons dont les portes res­taient ouvertes parce que les habi­tants avaient fui sans fer­mer, et les portes ouvertes étaient pires que les portes fer­mées, parce qu’une porte ouverte sur une mai­son vide est l’i­mage la plus exacte de l’ab­sence, une bouche qui crie sans son. Il par­la des trains. Des trains qui arri­vaient à la gare de Lahore char­gés de morts — des musul­mans tués au Pend­jab orien­tal, des convois entiers mas­sa­crés en che­min — et des trains qui par­taient de Lahore char­gés de vivants qui ne savaient pas s’ils arri­ve­raient vivants. Il par­la d’un voi­sin, un mar­chand sikh, avec qui il pre­nait le thé chaque matin depuis dix ans, et qui était par­ti une nuit sans dire au revoir, et le thé du matin était res­té posé sur la table entre les deux chaises, et per­sonne ne l’a­vait bu, et per­sonne ne le boi­rait plus.

Le Nawab écou­tait. Sa main droite posée sur le genou de la main gauche — un geste qu’il avait quand la dou­leur le pre­nait, un geste de conten­tion, comme si une main tenait l’autre pour l’empêcher de trembler.

Les invi­tés du mushai­ra étaient par­tis. Il n’y avait plus, dans le salon, que le Nawab, la Begum, Tariq, et la fumée des bee­dis que Tariq enchaî­nait, parce que la nico­tine était la seule ponc­tua­tion qu’il connais­sait entre les phrases impos­sibles, la seule pause que ses pou­mons pou­vaient offrir à sa voix.

— Et toi ? dit le Nawab. Tu es par­ti comment ?

Tariq tira sur son bee­di. La braise rou­git dans la pénombre.

— En train. Le der­nier train pour Luck­now. Trois jours.

— Trois jours.

— Trois jours et deux nuits. Le train s’est arrê­té six fois. Chaque fois, des gens mon­taient. Des musul­mans. Des hin­dous. Des sikhs. Tout le monde fuyait dans toutes les direc­tions. Per­sonne ne savait où était la sécu­ri­té. La sécu­ri­té n’exis­tait plus. La sécu­ri­té était un mot qu’on avait rayé du dictionnaire.

La Begum ne dit rien. Mais ses mains — ces mains de ges­tion­naire, ces mains de Begum qui comp­taient et clas­saient et orga­ni­saient — ses mains s’é­taient immo­bi­li­sées sur ses genoux, et cette immo­bi­li­té était sa façon de crier.

Plus tard, quand Tariq se fut endor­mi dans la chambre d’a­mis, ter­ras­sé par l’é­pui­se­ment et le sher­bet et la cha­leur de Luck­now qui n’a­vait rien à voir avec la cha­leur de Lahore, la cha­leur de Luck­now étant une cha­leur de coton et de jas­min tan­dis que celle de Lahore, dans la bouche de Tariq, avait pris une odeur de fer et de cendre — plus tard, le Nawab et la Begum res­tèrent seuls dans le salon.

— On ne part pas, dit le Nawab.

La Begum ne répon­dit pas.

— Tahi­ra. On ne part pas.

— J’ai enten­du, dit la Begum. Et j’ai enten­du aus­si ce que Tariq a dit. Et je t’en­tends, toi, dire « on ne part pas » comme tu dirais « il ne pleu­vra pas » — avec la cer­ti­tude des gens qui confondent leur volon­té et le temps qu’il fait.

— Luck­now n’est pas Lahore.

— Luck­now n’est pas encore Lahore.

Le mot « encore » res­ta dans l’air entre eux comme l’o­deur du bee­di de Tariq — âcre, insis­tant, impos­sible à dissiper.

* * *

Le len­de­main, d’autres arrivèrent.

Pas des cou­sins — des incon­nus. Des familles musul­manes de petites villes de l’Ut­tar Pra­desh, chas­sées par la peur plus que par la vio­lence, parce que la peur est plus conta­gieuse que la vio­lence et voyage plus vite. Elles arri­vèrent au bun­ga­low parce que quel­qu’un connais­sait quel­qu’un qui connais­sait le Nawab, et le Nawab ouvrait sa porte, parce qu’un nawab qui ferme sa porte cesse d’être un nawab, de la même façon qu’un cui­si­nier qui cesse de nour­rir cesse d’être un cuisinier.

Le bun­ga­low se remplit.

Pas d’un coup — par vagues, par marées. Une famille le mar­di, deux le mer­cre­di, un vieil homme seul le jeu­di avec une valise en car­ton et un regard vide. Les chambres d’a­mis furent occu­pées, puis les ter­rasses, puis le salon. Ban­si Lal ins­tal­la des lits de corde dans le jar­din, sous les arbres, et les réfu­giés dor­mirent là, par­mi les fleurs qu’il avait plan­tées pour le plai­sir et qui ser­vaient main­te­nant de bal­da­quin aux déra­ci­nés, et Ban­si Lal ne se plai­gnit pas, parce que les fleurs, pen­sait-il, étaient faites pour ça — pour accueillir, pour conso­ler, pour don­ner leur par­fum à ceux qui n’a­vaient plus rien.

Et puis des hin­dous vinrent aussi.

Des familles hin­doues de quar­tiers mixtes qui avaient peur, et qui venaient au bun­ga­low du Nawab parce que le Nawab était connu pour être un homme de la Gan­ga-Jamu­ni teh­zeeb, un homme qui ne fai­sait pas de dif­fé­rence, et dans cette ville où la dif­fé­rence com­men­çait à comp­ter, les endroits qui ne fai­saient pas de dif­fé­rence deve­naient des refuges, des îles, des arches.

La cui­sine d’Ir­fan devint un camp.

Il cui­si­nait pour trente, puis qua­rante, puis cin­quante per­sonnes. Les plats chan­gèrent — plus de galou­ti, plus de niha­ri mijo­té toute la nuit, plus de ces raf­fi­ne­ments qui deman­daient du temps et de la soli­tude. À la place, des daal, des riz simples, des cha­pa­tis par cen­taines — la nour­ri­ture de base, la nour­ri­ture de sur­vie, la nour­ri­ture qui ne cherche pas à séduire mais à sus­ten­ter. Et Irfan décou­vrit quelque chose d’é­trange : cette cui­sine de néces­si­té, cette cui­sine dépouillée, cette cui­sine qui n’a­vait plus rien de l’art et tout de la fonc­tion, cette cui­sine lui plai­sait d’une façon nou­velle. Il y avait une véri­té dans le daal qu’il n’y avait pas dans le galou­ti, une véri­té nue, sans orne­ment, la véri­té des choses essen­tielles — le sel, la cha­leur, la faim apaisée.

Le piment.

Le mirch entra dans la cui­sine d’Ir­fan comme les réfu­giés étaient entrés dans le bun­ga­low — par néces­si­té. Les pro­vi­sions d’é­pices fines s’é­pui­saient, les four­nis­seurs de safran et de kewra n’ar­ri­vaient plus régu­liè­re­ment, les routes étaient incer­taines. Mais le piment, le simple piment rouge séché de l’Ut­tar Pra­desh, celui que les pay­sans fai­saient sécher sur les toits de leurs mai­sons et qui se ven­dait par poi­gnées dans tous les mar­chés, le piment, lui, ne man­quait jamais. Et le piment fai­sait le tra­vail — il don­nait de la cou­leur au riz, de la cha­leur au daal, de la vie à ce qui sans lui aurait été fade, et la fadeur, pour Irfan, était le seul péché impardonnable.

— Le piment ne brûle pas, rap­pe­la-t-il un soir à Mira, qui aidait en cui­sine désor­mais, pas sur le tabou­ret mais debout, les mains dans la farine, les manches retrous­sées. Le piment fait croire au corps qu’il brûle.

— Et le corps y croit ?

— Tou­jours. Le corps croit tout ce qu’on lui dit, si on le dit avec assez de conviction.

— Comme le teh­zeeb, dit Mira.

Irfan la regar­da. Elle avait de la farine sur la joue, et cette tache blanche sur sa peau brune lui don­nait l’air d’une minia­ture inache­vée, d’un por­trait dont le peintre aurait oublié un détail.

— Comme le teh­zeeb, oui, dit-il. Le teh­zeeb fait croire au monde qu’on est poli. Et le monde y croit. Et à force d’y croire, on le devient.

— Mais si on cesse de faire semblant ?

— On ne cesse jamais. Si on cesse, on n’est plus de Lucknow.

* * *

La ten­sion mon­ta comme le piment monte — pas d’un coup, par vagues, chaque vague un peu plus forte que la précédente.

Il y eut d’a­bord des mots. Des mots échan­gés au mar­ché d’A­mi­na­bad entre un bou­cher musul­man et un client hin­dou — des mots que per­sonne n’au­rait pro­non­cés six mois plus tôt, des mots qui appar­te­naient à un voca­bu­laire que Luck­now avait tou­jours refu­sé, un voca­bu­laire de sépa­ra­tion, de « nous » et « eux », un voca­bu­laire qui sen­tait le Pend­jab et non l’A­wadh. Puis il y eut un inci­dent — une bagarre devant la mos­quée Tile Wali, vite étouf­fée par la police, mais le bruit se répan­dit, ampli­fié par la peur, comme le piment ampli­fie la chaleur.

Puis il y eut le soir où quel­qu’un jeta une pierre.

Une pierre dans la vitre du salon du bun­ga­low. La vitre se bri­sa avec un son cris­tal­lin, presque musi­cal, et les éclats tom­bèrent sur le gad­di où le Nawab avait l’ha­bi­tude de s’as­seoir — le gad­di était vide, le Nawab était à l’é­tage, mais l’i­mage des éclats de verre sur le gad­di blanc, cette image res­ta dans la mémoire du bun­ga­low comme une tache qu’on ne peut pas laver.

Per­sonne ne sut qui avait jeté la pierre. Peut-être un voyou, peut-être un pro­vo­ca­teur, peut-être per­sonne — peut-être que la pierre s’é­tait jetée toute seule, parce que les pierres, elles aus­si, sen­taient la ten­sion, et les pierres, elles aus­si, avaient envie de cas­ser quelque chose.

Le Nawab, pour la pre­mière fois, haus­sa la voix.

Il la haus­sa d’un demi-ton — pas plus, parce que haus­ser la voix d’un demi-ton, pour un nawab de Luck­now, c’é­tait l’é­qui­valent d’un cri, c’é­tait la limite extrême de l’ex­pres­sion, le point au-delà duquel on ces­sait d’être un homme de teh­zeeb pour deve­nir un homme ordi­naire, et le Nawab ne vou­lait pas deve­nir un homme ordi­naire, pas main­te­nant, pas dans cette ville qu’il aimait avec une dévo­tion qui res­sem­blait à de l’entêtement.

— Qu’on répare la vitre, dit-il.

C’est tout ce qu’il dit. Qu’on répare la vitre. Pas : qu’on trouve le cou­pable, pas : qu’on ren­force la sécu­ri­té, pas : qu’on s’arme. Qu’on répare la vitre. Parce que répa­rer la vitre, c’é­tait refu­ser l’é­vé­ne­ment, c’é­tait dire : il ne s’est rien pas­sé, la vitre est intacte, le monde est intact, et si le monde n’est pas intact, nous ferons comme s’il l’é­tait, et le « comme si » est la seule arme qui reste aux gens de bien quand les gens de mal ont des pierres.

Ban­si Lal répa­ra la vitre. Il ne savait pas répa­rer les vitres — il savait plan­ter, tailler, arro­ser, mur­mu­rer aux racines — mais il trou­va un vitrier dans le quar­tier, et le vitrier vint, et la vitre fut rem­pla­cée, et le Nawab regar­da la vitre neuve et dit :

— Elle est plus claire que l’ancienne.

Et tout le monde fit sem­blant de trou­ver ça rassurant.

* * *

Le manus­crit réapparut.

Ce fut Riyaz qui le rame­na à la sur­face, comme un plon­geur ramène un objet du fond. Il était au mushai­ra — le mushai­ra conti­nuait, chaque mar­di, mal­gré les réfu­giés dans le jar­din, mal­gré la vitre cas­sée, mal­gré tout, parce que le mushai­ra était le cœur bat­tant du bun­ga­low et qu’un cœur ne s’ar­rête pas parce que le corps a de la fièvre. Riyaz avait par­lé au pro­fes­seur Tri­ve­di, et Tri­ve­di avait par­lé, et Riyaz avait lu les feuillets, et les feuillets l’a­vaient changé.

— Le manus­crit parle de nous, dit Riyaz au Nawab après le mushai­ra, quand les convives étaient par­tis et que le jar­din se vidait.

— Par­don ?

— L’his­toire du joueur de sitar qui perd l’ouïe. Ce n’est pas une his­toire de musique. C’est une his­toire de perte. De ce qu’on fait quand on perd ce qui nous défi­nit. Le sitar, l’ouïe — ce sont des méta­phores. Ce dont parle le manus­crit, c’est de Luck­now. De ce qui se passe quand une ville perd ce qui la rend elle-même.

Le Nawab ôta ses lunettes. Il les essuya avec le bord de son kur­ta — un geste qu’il ne fai­sait que lors­qu’il était trou­blé, un geste qui n’ap­par­te­nait pas au réper­toire du teh­zeeb mais au voca­bu­laire pri­vé du corps.

— Prem­chand est mort en 1936, dit le Nawab. Il ne pou­vait pas écrire sur 1947.

— Les grands écri­vains écrivent sur ce qui n’est pas encore arri­vé, dit Riyaz. C’est pour ça qu’ils sont grands.

Le Nawab remit ses lunettes. Il regar­da le jar­din — les lits de corde des réfu­giés entre les mas­sifs de jas­min, les draps blancs qui séchaient sur les cordes à linge ten­dues entre le fran­gi­pane et le mur, les chaus­sures ali­gnées devant la porte de la cui­sine, des dizaines de chaus­sures, plus de chaus­sures que le bun­ga­low n’en avait jamais vues — et il dit :

— Prem­chand ou pas Prem­chand. Ce manus­crit est dans les murs de cette mai­son depuis le pre­mier jour. Il fait par­tie des murs. Il fait par­tie de nous.

— Alors qu’est-ce qu’on en fait ? deman­da Riyaz.

— Rien. On le garde. On le lit. On le laisse faire son travail.

— Son travail ?

— Les manus­crits tra­vaillent, dit le Nawab. Comme les épices dans un dum. On ne les voit pas, mais ils trans­forment ce qu’il y a autour d’eux.

Riyaz ne répon­dit pas. Mais dans ses yeux — ces yeux fié­vreux de poète de vingt-cinq ans qui dor­mait mal et pen­sait trop — dans ses yeux, quelque chose s’al­lu­ma, et le Nawab le vit, et il eut un ins­tant de pres­cience, un de ces ins­tants où le temps se replie sur lui-même et où l’on voit non pas l’a­ve­nir mais la forme de l’a­ve­nir, sa sil­houette — et la sil­houette qu’il vit était celle de Riyaz écri­vant, non pas des gha­zals mais quelque chose de plus long, de plus dan­ge­reux, quelque chose qui res­sem­ble­rait à ce manus­crit trou­vé dans les murs, et qui serait à son tour trou­vé par quel­qu’un, un jour, dans un autre mur, dans une autre mai­son, dans un autre siècle.

Le piment, pen­sa le Nawab sans savoir pour­quoi. Le piment ne brûle pas. Le piment fait croire au corps qu’il brûle. Et le corps y croit. Et la brû­lure est réelle, même si la flamme ne l’est pas.

Cha­pitre 9 — Paan

Le paan est le der­nier acte.

Après le repas — après les kebabs et le birya­ni et le niha­ri et les naan et les sheer­mal et le daal — après tout cela, quand le corps est plein et que l’es­prit s’a­lan­guit et que les conver­sa­tions passent du sujet au mur­mure et du mur­mure au sou­pir, on apporte le paan. Et le paan n’est pas un des­sert, le paan n’est pas un diges­tif, le paan est un rituel, une céré­mo­nie minia­ture qui condense en un seul geste tout l’art de vivre de Luck­now — la pré­ci­sion, la patience, le plai­sir retar­dé, la beau­té des choses éphémères.

La feuille de bétel — c’est la base. Verte, fraîche, en forme de cœur. On la choi­sit avec la même atten­tion qu’un bijou­tier choi­sit une pierre — la taille, la tex­ture, la sou­plesse, l’é­clat. Puis on la gar­nit. La chaux d’a­bord — le choo­na — une trace blanche, pas plus, parce que trop de chaux brûle et pas assez de chaux ne fait rien. Puis le katha — l’ex­trait de bois d’a­ca­cia, rouge sombre, amer, ter­reux. Puis les noix d’a­rec — le supa­ri — cou­pées en lamelles fines comme des ongles. Puis le tabac, si on le veut, et à Luck­now on le veut presque tou­jours, un tabac par­fu­mé, doux, pas le tabac gros­sier des bee­dis mais un tabac de céré­mo­nie, un tabac qui a de l’é­du­ca­tion. Puis les épices — la car­da­mome, les graines de fenouil, le clou de girofle — et les par­fums — l’es­sence de rose, l’it­tar de jas­min. Et pour finir, la feuille d’argent — le varq — si fine qu’elle se déchire au souffle, qu’il faut poser sur le paan fer­mé comme on pose un bai­ser sur une pau­pière, avec une dou­ceur qui frôle l’inexistence.

On replie la feuille. On la ferme en tri­angle, on la fixe avec un clou de girofle, et le paan est prêt — un petit paquet vert et argent, gros comme un pouce, qui contient en lui tous les goûts, tous les par­fums, toutes les contra­dic­tions : le sucré et l’a­mer, le frais et le brû­lant, le végé­tal et le miné­ral, la dou­ceur et la mor­sure. On le met dans sa bouche, on le mâche len­te­ment, et la salive devient rouge, et les lèvres deviennent rouges, et le monde entier prend une teinte légè­re­ment dif­fé­rente, comme si le paan était un filtre à tra­vers lequel la réa­li­té pas­sait pour deve­nir plus intense, plus colo­rée, plus vraie.

Irfan pré­pa­rait les paan.

Ce n’é­tait pas sa fonc­tion — les paan étaient nor­ma­le­ment l’af­faire du paan­wa­la, le spé­cia­liste, celui dont c’é­tait le seul métier, l’u­nique talent. Mais le paan­wa­la du Nawab avait quit­té Luck­now trois semaines plus tôt — par­ti pour Kara­chi, comme tant d’autres, sans pré­ve­nir, en lais­sant der­rière lui ses feuilles de bétel et son petit coffre d’in­gré­dients — et Irfan avait repris la charge, parce qu’Ir­fan repre­nait tou­jours les charges que per­sonne ne vou­lait, les tâches orphe­lines, les fonc­tions aban­don­nées, avec cette capa­ci­té qu’ont cer­tains êtres à com­bler les vides sans qu’on le leur demande.

Ce soir-là, il pré­pa­rait un paan pour Mira.

Il le fai­sait seul, dans sa cui­sine, après le dîner. Les réfu­giés dor­maient dans le jar­din. Le Nawab était mon­té. La mai­son était calme de cette calme pesante des nuits d’oc­tobre, quand la mous­son est finie et que la cha­leur com­mence à des­ser­rer son étreinte, et que l’air a cette qua­li­té trans­pa­rente, presque cas­sante, des pre­miers soirs d’automne.

Il choi­sit la feuille. La plus souple, la plus verte, celle qui avait le cœur le plus par­fait — les deux lobes symé­triques, la pointe exacte, la tige encore humide. Il l’es­suya avec un linge propre. Puis il com­men­ça à gar­nir, et chaque geste était un mot, et chaque ingré­dient était une syl­labe, et le paan qu’il com­po­sait était une phrase, une phrase d’a­mour écrite dans la langue des saveurs, la seule langue qu’il maî­tri­sait parfaitement.

La chaux — il en mit moins que d’ha­bi­tude. Parce qu’il vou­lait de la dou­ceur, pas de la brû­lure. Parce que ce qu’il avait à dire ce soir était doux, pas brûlant.

Le katha — une touche, presque rien. L’a­mer­tume en sour­dine, en arrière-plan, comme un rap­pel que la dou­ceur seule est un men­songe, et qu’un paan sans amer­tume est un paan pour les enfants.

Les noix d’a­rec — trois lamelles exac­te­ment. Pas quatre. Quatre, c’est la grossièreté.

Le tabac — il hési­ta. Le tabac chan­geait tout. Le tabac ajou­tait du poids, de la gra­vi­té, une ver­ti­ca­li­té. Sans tabac, le paan res­tait léger, joueur, inno­cent. Avec tabac, il deve­nait sérieux. Irfan mit du tabac. Pas beau­coup. Juste assez pour que le paan dise : ce n’est pas un jeu.

La car­da­mome — trois graines écra­sées entre le pouce et l’in­dex, et leur par­fum mon­ta, vert et frais et tran­chant comme un matin.

L’it­tar de rose — une goutte. Sur le bord de la feuille, là où les lèvres tou­che­raient en pre­mier. Il ne déci­da pas consciem­ment de mettre l’it­tar à cet endroit. Ses mains déci­dèrent. Ses mains savaient des choses qu’Ir­fan ne savait pas.

La feuille d’argent — il la posa avec une infi­nie len­teur, en rete­nant sa res­pi­ra­tion, parce que le varq était si fin qu’un souffle le déchi­rait, et la déchi­rure d’un varq était une lai­deur, une imper­fec­tion, un aveu d’im­pa­tience, et Irfan n’é­tait pas impa­tient — Irfan était un homme de dum, un homme de cuis­son lente, un homme qui savait que les choses les plus belles se fai­saient dans l’attente.

Il replia la feuille. Clou de girofle. Le paan était fermé.

Il le posa sur une petite assiette de por­ce­laine blanche — blanche, parce que le vert du paan et l’argent du varq avaient besoin de blanc pour exis­ter, comme la bro­de­rie de Noor avait besoin de blanc, comme l’a­mour avait besoin de silence.

Puis il attendit.

Il savait qu’elle vien­drait. Il ne savait pas com­ment il le savait — la même façon qu’il savait quand le dum était prêt, quand le niha­ri avait assez mijo­té, quand le galou­ti avait atteint cette consis­tance par­faite entre le solide et le liquide. Il le savait par le corps, par les mains, par cette intel­li­gence ani­male qui avait été son guide depuis tou­jours et qui ne l’a­vait jamais trompé.

Elle vint.

Pas par l’es­ca­lier — par la porte qui don­nait sur le jar­din. Elle avait mar­ché dans le jar­din, entre les lits de corde des réfu­giés endor­mis, entre les fleurs de Ban­si Lal, et ses pieds nus étaient mouillés de rosée, et elle appor­tait avec elle l’o­deur de la nuit d’oc­tobre — une odeur de terre humide, de jas­min fati­gué, de feuilles qui com­mencent à pen­ser à tomber.

— J’ai fait un paan, dit Irfan.

— Pour moi ?

— Pour vous.

Elle prit l’as­siette. Elle regar­da le paan — ce petit tri­angle vert et argent posé sur la por­ce­laine blanche, ce résu­mé de Luck­now, cette minia­ture comes­tible de tout ce qui ren­dait cette ville irrem­pla­çable : le soin, la patience, l’art de com­bi­ner les contraires, la beau­té des choses qu’on met dans sa bouche et qui disparaissent.

Elle le por­ta à ses lèvres.

Et Irfan la regar­da man­ger son paan. Man­ger — non, pas man­ger, on ne mange pas un paan, on l’ac­cueille, on le laisse fondre, on le mâche len­te­ment, très len­te­ment, et la bouche se rem­plit de saveurs qui se suc­cèdent comme les mou­ve­ments d’un raga — le frais d’a­bord, le bétel et la car­da­mome, puis l’a­mer, le katha et la noix, puis le tabac qui ancre tout dans la terre, puis l’it­tar de rose qui sou­lève tout vers le ciel — et les lèvres rou­gissent, et les yeux brillent, et le corps tout entier change de registre, passe du mode diges­tif au mode sen­si­tif, et la nuit autour devient plus nuit, et le silence plus silence, et la pré­sence de l’autre plus présence.

— C’est vous, dit Mira.

— Par­don ?

— Ce paan. C’est vous. C’est exac­te­ment vous. Doux, avec un peu d’a­mer caché. Sérieux mais pas grave. Et cette chose à la fin — cette rose — cette chose qu’on ne s’at­tend pas à trouver.

Irfan ne répon­dit pas. Il n’y avait rien à répondre. Elle avait lu le paan comme on lit un poème, comme on lit une bro­de­rie blanche en la pen­chant vers la lumière, et ce qu’elle avait lu était juste, par­fai­te­ment juste, et il n’y avait rien à ajou­ter à la justesse.

Ils se tinrent là, dans la cui­sine, avec le goût du paan entre eux — le goût par­ta­gé, le même goût dans deux bouches dif­fé­rentes, deux corps dif­fé­rents, deux reli­gions dif­fé­rentes, deux castes dif­fé­rentes, et le goût ne fai­sait pas de dif­fé­rence, le goût tra­ver­sait toutes les fron­tières, et c’é­tait peut-être ça, la leçon du paan : que la bouche est le seul ter­ri­toire qui n’ap­par­tient à per­sonne et qui appar­tient à tout le monde.

* * *

Au même moment, à l’é­tage, dans la chambre de la Begum, une autre conver­sa­tion avait lieu.

La Begum avait reçu un homme. Pas en secret — la Begum ne fai­sait rien en secret, elle fai­sait les choses en pri­vé, ce qui n’é­tait pas la même chose. Le secret impli­quait la honte, la clan­des­ti­ni­té, la peur d’être décou­vert. Le pri­vé impli­quait le choix, la digni­té, le droit de ne pas tout dire à tout le monde. La Begum vivait dans le pri­vé comme d’autres vivaient dans le public — avec auto­ri­té, avec assu­rance, avec cette cer­ti­tude tran­quille des femmes qui savent que le monde réel se décide dans les chambres, pas dans les salons.

L’homme s’ap­pe­lait Farooque. C’é­tait un pas­seur — pas un pas­seur de fron­tière, pas encore, les fron­tières n’é­taient pas encore des fron­tières au sens où elles le devien­draient plus tard, avec des bar­be­lés et des gardes et des tam­pons rouges dans les pas­se­ports. Farooque était un pas­seur de biens. Il orga­ni­sait le trans­fert d’argent, de bijoux, de meubles, de tapis, d’ar­gen­te­rie, de tout ce qui avait une valeur maté­rielle et qu’on vou­lait mettre en sécu­ri­té de l’autre côté — « l’autre côté » étant un euphé­misme pour le Pakis­tan, un mot qu’on ne pro­non­çait pas dans le bun­ga­low, un mot qui avait la même fonc­tion que le clou de girofle dans le paan : fixer, scel­ler, empê­cher l’ouverture.

— Com­bien ? deman­da la Begum.

— Pour l’ar­gen­te­rie, dix pour cent. Pour les bijoux, quinze. Pour l’argent liquide, cinq.

— C’est du vol.

— C’est le prix du risque, Begum Sahi­ba. Les routes ne sont pas sûres. Les trains sont fouillés. Il faut des hommes, des véhi­cules, des contacts.

— Des contacts où ?

— Kara­chi. Lahore. Rawal­pin­di. J’ai un réseau.

La Begum ne négo­cia pas les pour­cen­tages. Ce n’é­tait pas le moment — elle avait besoin de savoir si le réseau exis­tait, si les routes étaient pra­ti­cables, si le plan était viable. Les pour­cen­tages vien­draient plus tard, quand elle aurait pris sa déci­sion, et la déci­sion n’é­tait pas encore prise, parce que la Begum ne pre­nait jamais de déci­sion sans avoir pesé toutes les options, toutes les consé­quences, tous les coûts — y com­pris le coût le plus lourd, celui qui ne se mesu­rait pas en rou­pies mais en quelque chose d’autre, quelque chose qui n’a­vait pas de mon­naie et pas de taux de change : le coût de quit­ter Lucknow.

— Je vous recon­tac­te­rai, dit-elle.

Farooque s’en alla, par la porte de ser­vice, celle qui don­nait sur la ruelle der­rière le bun­ga­low. Et la Begum res­ta seule dans sa chambre, avec ses cal­culs, ses listes, ses colonnes de chiffres, et ce sen­ti­ment — ce sen­ti­ment qu’elle ne s’au­to­ri­sait que la nuit, que dans la soli­tude de sa chambre, ce sen­ti­ment qu’elle contrô­lait le jour et qui la contrô­lait la nuit — ce sen­ti­ment que le monde qu’elle connais­sait était en train de finir, et qu’elle devait choi­sir entre finir avec lui et recom­men­cer ailleurs.

Elle ouvrit le registre. Le registre qu’Ah­med le scribe rem­plis­sait sous sa dic­tée. Elle relut les der­nières pages — ses propres mots, trans­crits dans l’é­cri­ture fine d’Ah­med, et en les reli­sant elle eut l’im­pres­sion de lire les mots de quel­qu’un d’autre, parce que les mots écrits ne nous appar­tiennent plus, ils appar­tiennent au papier, au lec­teur, au temps, et les mots de la Begum, écrits dans ce registre, com­men­çaient déjà leur voyage loin d’elle, vers un ave­nir qu’elle ne pou­vait pas voir.

Elle écri­vit elle-même, cette fois. Pas en dic­tant — en écri­vant, de sa propre main, une main de Begum, une main qui ne trem­blait pas. Elle écri­vit : Le paan de Luck­now est le meilleur du monde parce qu’il contient tout. Le sucré, l’a­mer, le frais, le brû­lant. Si l’on reti­rait un seul ingré­dient, il ces­se­rait d’être un paan de Luck­now. Il devien­drait un paan de n’im­porte où. Et un paan de n’im­porte où ne vaut pas la peine d’être mâché.

Puis elle fer­ma le registre.

* * *

Ban­si Lal avait tout entendu.

Pas le paan — la conver­sa­tion avec Farooque. Le vieux jar­di­nier avait ses habi­tudes noc­turnes, comme les plantes ont les leurs. Chaque soir, après le der­nier arro­sage, il fai­sait le tour du bun­ga­low en véri­fiant les robi­nets, les tuyaux, les rac­cords — une ronde de jar­di­nier, une ronde d’homme qui savait que l’eau était la chose la plus pré­cieuse du monde et qu’une fuite, même minus­cule, pou­vait vider un réser­voir en une nuit. Et sa ronde l’a­vait ame­né sous la fenêtre de la Begum, et la fenêtre était ouverte — parce que les nuits d’oc­tobre étaient les pre­mières nuits où l’on pou­vait dor­mir la fenêtre ouverte depuis des mois — et il avait entendu.

Argen­te­rie. Bijoux. Karachi.

Ban­si Lal s’as­sit sur le banc de pierre, sous le cha­me­li. Le cha­me­li exha­lait son par­fum du soir — ce par­fum de miel et de cré­pus­cule qui était, pour Ban­si Lal, l’o­deur même de sa vie, l’o­deur de qua­rante années pas­sées dans ce jar­din, à plan­ter, tailler, arro­ser, mur­mu­rer. Il pen­sa aux racines. Les racines du fran­gi­pane, qui des­cen­daient si pro­fon­dé­ment dans la terre du bun­ga­low qu’on ne pour­rait jamais les arra­cher sans détruire les fon­da­tions. Les racines du bou­gain­vil­lier, qui s’é­taient enrou­lées autour des tuyaux d’eau et qui avaient fait corps avec la plom­be­rie, de sorte que le jar­din et la mai­son étaient désor­mais un seul orga­nisme, insé­pa­rables. Les racines de la raat ki rani, dans le coin le plus recu­lé, ces racines véné­neuses et par­fu­mées qui étaient le secret le mieux gar­dé du jar­din — parce que la raat ki rani, la reine de la nuit, était toxique, ses baies pou­vaient tuer, et Ban­si Lal le savait, et il la gar­dait quand même, parce qu’un jar­din sans dan­ger n’est pas un jar­din, c’est un cimetière.

Il pen­sa à Sajid. Au Nawab. À l’en­fant avec qui il avait joué dans cette cour quand la cour était un chan­tier, quand le ciment sen­tait le neuf et quand les murs n’a­vaient pas encore de mémoire. Il pen­sa au thé qu’ils pre­naient ensemble chaque matin, depuis qua­rante ans, sur le banc du jar­din — un thé simple, sans céré­mo­nie, un thé de deux hommes qui n’a­vaient plus besoin de par­ler pour se com­prendre. Et il pen­sa que si la Begum par­tait — si la Begum envoyait l’ar­gen­te­rie et les bijoux à Kara­chi, c’est qu’elle se pré­pa­rait à par­tir, et si elle par­tait, le Nawab fini­rait par par­tir, parce que le Nawab sans la Begum était comme le jar­din sans l’eau — viable en théo­rie, mort en pratique.

Ban­si Lal ne pleu­ra pas. Les jar­di­niers de Luck­now ne pleurent pas. Ils arrosent.

Il se leva du banc. Il prit le tuyau. Et il arro­sa le jar­din une deuxième fois — un arro­sage de nuit, un arro­sage inutile, parce que les plantes avaient déjà bu, mais Ban­si Lal avait besoin de sen­tir l’eau cou­ler entre ses doigts, l’eau froide dans la nuit tiède, et le bruit de l’eau sur les feuilles, ce chu­cho­te­ment végé­tal, ce mur­mure de terre mouillée, et le par­fum de la terre mouillée qui mon­tait dans l’obs­cu­ri­té comme une prière — il avait besoin de tout cela pour ne pas pen­ser à ce qu’il avait entendu.

L’eau cou­la.

Les plantes burent.

Et quelque part dans la cui­sine, un bol de terre cuite qui n’a­vait pas été cas­sé gar­dait la mémoire d’un matin.

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