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Blanc sur blanc

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Pre­mier mouvement

Luck­now, 1947

* * *

PRE­MIER MOU­VE­MENT — Le Dum

Cha­pitre 1 — Kewra

L’eau de véti­ver trem­blait dans la carafe, et Irfan se dit que c’é­tait la cha­leur, rien que la cha­leur, cette façon qu’a­vait juin de tout faire vibrer — les murs, les vitres, l’air lui-même — comme si Luck­now n’é­tait plus une ville mais un mirage posé sur la plaine du Gange, une hal­lu­ci­na­tion d’ocre et de pous­sière qu’un souffle un peu plus fort suf­fi­rait à disperser.

Il ver­sa le kewra dans le sher­bet. Trois gouttes. Jamais quatre. Quatre, c’é­tait la gros­siè­re­té de ceux qui confondent le par­fum et l’o­deur, l’ef­fleu­re­ment et la prise, l’art et le geste. Trois gouttes, et le sher­bet bas­cu­lait dans un autre monde — celui où l’eau ces­sait d’être de l’eau pour deve­nir une pro­messe, quelque chose qui par­lait de rivières qu’on n’a­vait jamais vues et de jar­dins qui n’exis­taient que dans les ghazals.

La cui­sine du bun­ga­low était en contre­bas, quatre marches plus bas que le reste du monde, et cette décli­vi­té chan­geait tout. On des­cen­dait dans la cui­sine d’Ir­fan comme on des­cen­dait dans un bain, comme on s’en­fon­çait dans le som­meil les soirs de grande cha­leur, avec cette sen­sa­tion que la terre vous aspi­rait dou­ce­ment, vous pre­nait contre elle, vous gar­dait. Les murs étaient épais, cré­pis de chaux, et ils rete­naient une fraî­cheur ancienne que les ven­ti­la­teurs du pla­fond bras­saient sans la détruire. Les cuivres pen­daient aux cro­chets comme des lunes. Le sol de pierre rouge absor­bait les pas, les épices ren­ver­sées, les gouttes d’huile, les années. On ne mar­chait pas dans cette cui­sine : on mar­chait sur la mémoire de mil­liers de repas.

Irfan avait qua­rante ans ce mois-là, mais il n’y pen­sait pas, parce qu’il ne pen­sait jamais à lui-même de cette façon — comme un homme avec un âge, un corps, une place dans le temps. Il se pen­sait plu­tôt comme un pro­lon­ge­ment de ses mains, et ses mains étaient la chose la plus vivante du bun­ga­low. Des mains larges, noir­cies aux arti­cu­la­tions par le cur­cu­ma, par­fu­mées en per­ma­nence d’une odeur qui n’é­tait pas une odeur unique mais un palimp­seste — la car­da­mome du matin par-des­sus l’ail de la veille par-des­sus le safran d’a­vant-hier — et il aurait fal­lu être très atten­tif, ou très amou­reux, pour en déchif­frer les couches.

Il por­ta le pla­teau dans la cour.

La cour du bun­ga­low était le ventre du monde. Car­rée, dal­lée de grès rose, bor­dée de colonnes Art Déco dont le plâtre s’é­caillait avec une grâce que per­sonne n’au­rait eu le mau­vais goût de répa­rer. Un fran­gi­pane pous­sait dans l’angle nord-ouest, et un bou­gain­vil­lier avait esca­la­dé toute la façade est, si bien que la lumière, en tra­ver­sant ses feuilles, arri­vait dans la cour tein­tée de mauve, et les visages des gens qui s’y tenaient avaient quelque chose d’ir­réel, de légè­re­ment maquillé, comme des per­son­nages de minia­ture moghole éga­rés dans un décor moderne.

Le Nawab Sajid Hus­sain était assis sous le ven­ti­la­teur, dans son fau­teuil de rotin qui grin­çait chaque fois qu’il res­pi­rait, ce qui lui don­nait l’air d’un ins­tru­ment de musique — un har­mo­nium peut-être, un de ces ins­tru­ments patients qui ne pro­duisent de son qu’à condi­tion qu’on les presse et qu’on les relâche, qu’on les presse et qu’on les relâche. Il por­tait un kur­ta de mous­se­line si fine qu’on voyait ses cla­vi­cules à tra­vers, et un calot bro­dé qu’il n’en­le­vait jamais, même pour dor­mir, même dans cette cha­leur qui aurait convain­cu un saint de reti­rer son auréole.

— Irfan.

— Huzoor.

— La radio dit que Mount­bat­ten a fixé la date. Août.

Irfan posa le pla­teau. Le sher­bet trem­blait dans les verres.

— Août est un bon mois pour les mangues, Huzoor.

Le Nawab sou­rit. C’é­tait ça, le teh­zeeb de Luck­now — cette capa­ci­té à répondre à l’an­nonce de la fin du monde par une consi­dé­ra­tion sur les mangues, et que per­sonne ne trouve ça dépla­cé. Au contraire. C’é­tait exac­te­ment la bonne réponse. La seule réponse pos­sible. Parce que les mangues, elles, ne men­taient pas. Les mangues n’a­vaient pas de plan, pas de carte, pas de ligne tra­cée au crayon rouge en tra­vers d’un conti­nent. Les mangues mûris­saient, c’est tout, et quand elles étaient mûres, on les man­geait, et quand on les man­geait, on fer­mait les yeux, et quand on fer­mait les yeux, il n’y avait plus ni Inde ni Pakis­tan, plus de Mount­bat­ten, plus d’Em­pire, plus rien qu’un goût si par­fait qu’il tenait lieu de patrie.

— Les Dus­seh­ri arrivent de Mali­ha­bad, conti­nua Irfan. J’en ai com­man­dé trois caisses.

— Trois caisses, répé­ta le Nawab. Il hocha la tête. Trois caisses, c’est bien.

Puis il tour­na le bou­ton de la radio, et la voix de All India Radio emplit la cour — gré­sillante, loin­taine, comme si les nou­velles de Del­hi devaient tra­ver­ser un désert avant d’at­teindre Luck­now, et qu’en che­min elles s’u­saient, per­daient leurs arêtes, arri­vaient cou­vertes de sable et de doute. Le Nawab écou­ta quelques secondes, puis bais­sa le son. Pas assez pour ne plus entendre. Juste assez pour que les mots se mêlent au bruit du ven­ti­la­teur, au cri des per­ro­quets dans le fran­gi­pane, au cli­que­tis des bra­ce­lets de la ser­vante qui balayait la ter­rasse à l’é­tage — et que tout cela forme une sorte de musique indis­tincte, un raga de la fin du monde joué sur des ins­tru­ments domestiques.

Irfan redes­cen­dit dans sa cuisine.

Il y avait un menu à pré­pa­rer pour le soir — les mar­dis, le Nawab rece­vait, et rece­voir, pour le Nawab, c’é­tait la même chose que res­pi­rer : un acte si natu­rel, si néces­saire, si lié à la défi­ni­tion même de ce qu’il était, qu’y renon­cer aurait été une forme de mort. Il rece­vait des poètes, des juges à la retraite, un méde­cin par­si qui jouait du sitar, un pro­fes­seur d’an­glais à l’u­ni­ver­si­té qui tra­dui­sait Keats en our­dou, un mar­chand de tis­su qui connais­sait par cœur le Mas­na­vi de Rumi. Ils venaient, ils s’as­seyaient sur les gad­di dis­po­sés en cercle dans le salon, ils man­geaient les plats d’Ir­fan, ils réci­taient des vers, ils dis­cu­taient de Gha­lib et de la qua­li­té du tabac, et le monde, dehors, pou­vait bien se déchi­rer comme un vieux tis­su — ici, dans ce salon, sous ces ven­ti­la­teurs, le tis­su tenait.

Irfan sor­tit l’a­gneau. Il le pal­pa, le sou­pe­sa, lui par­la presque. Un bon rakab­dar — et Irfan était plus qu’un bon rakab­dar, il était le der­nier d’une lignée de cui­si­niers qui avaient ser­vi les nawabs depuis trois géné­ra­tions — un bon rakab­dar connais­sait la viande comme un musi­cien connaît son ins­tru­ment, par le tou­cher avant le son, par la résis­tance avant la mélo­die. Cette épaule d’a­gneau avait la bonne tex­ture, le bon grain, cette fer­me­té tendre qui pro­met­tait de se rendre au cou­teau sans se battre mais sans se don­ner non plus, avec cette digni­té que la bonne viande par­tage avec les gens bien élevés.

Il com­men­ça à hacher. Le bruit du cou­teau sur la planche de bois — tok tok tok tok — rem­plis­sait la cui­sine comme un métro­nome. C’é­tait le son le plus ancien du monde, pen­sa Irfan, ou plu­tôt il ne le pen­sa pas, il le sen­tit, parce qu’Ir­fan ne pen­sait pas ses pen­sées, il les sen­tait, elles lui venaient par les mains, par le nez, par la plante des pieds posés sur la pierre fraîche, et c’est pour ça que ses plats avaient ce goût que per­sonne ne pou­vait repro­duire — non pas parce qu’il avait des secrets, mais parce qu’il était entiè­re­ment pré­sent dans chaque geste, entiè­re­ment là, sans rési­du, sans absence, sans cette part de l’es­prit qui chez la plu­part des gens s’en va vaga­bon­der pen­dant que le corps travaille.

Tok tok tok tok.

— On m’a dit que la cui­sine ici est la meilleure de Lucknow.

Il leva les yeux.

Elle se tenait en haut des quatre marches, à la fron­tière entre le monde d’en haut et le monde d’en bas, et la lumière qui venait de la cour der­rière elle des­si­nait sa sil­houette sans révé­ler son visage, de sorte qu’elle n’é­tait pour l’ins­tant qu’une forme, une pré­sence, une voix — et la voix était grave pour une femme, avec quelque chose de rauque, comme si elle avait beau­coup pleu­ré, ou beau­coup ri, ou les deux, et qu’il en res­tait dans sa gorge une trace qui don­nait à chaque mot un poids sup­plé­men­taire, un grain.

— On a bien dit, répon­dit Irfan, et ce n’é­tait pas de la vani­té, c’é­tait le même teh­zeeb que la remarque du Nawab sur les mangues — on ne niait pas une véri­té pour paraître modeste, on ne se dimi­nuait pas pour mettre l’autre à l’aise, on accueillait le com­pli­ment comme on accueillait un invi­té : avec grâce, sans embar­ras, en lui offrant aus­si­tôt quelque chose à boire.

Elle des­cen­dit les marches.

Mira.

Il appren­drait son nom plus tard, par la ser­vante, par le jar­di­nier, par la façon dont le bun­ga­low entier sem­blait mur­mu­rer autour d’elle comme une ruche autour d’une reine qui ne vou­drait pas l’être. Mira, veuve, trente ans, reve­nue de Kan­pur où son mari était mort d’une fièvre typhoïde six mois plus tôt, appa­ren­tée au Nawab par une branche com­pli­quée de l’arbre fami­lial que per­sonne ne des­si­nait jamais com­plè­te­ment parce que les branches hin­doues et musul­manes s’y mêlaient d’une façon qui gênait tout le monde sauf les inté­res­sés. Mira, qui por­tait un sari blanc de veuve mais qui mar­chait comme quel­qu’un qui a déci­dé de ne pas mou­rir, avec une éner­gie conte­nue dans chaque pas, une réso­lu­tion du corps qui contre­di­sait la cou­leur de ses vêtements.

Elle regar­da la cui­sine. Les cuivres, les épices dans leurs bocaux de verre, l’a­gneau sur la planche, les mains d’Ir­fan immo­bi­li­sées sur le couteau.

— Ça sent le para­dis, dit-elle.

— Ça sent l’oi­gnon, cor­ri­gea Irfan.

Elle rit. Et ce rire, dans cette cui­sine en contre­bas du monde, ce rire de gorge, ce rire rauque et plein, ce rire qui n’a­vait rien à voir avec la poli­tesse ni avec le teh­zeeb ni avec aucune des formes éla­bo­rées de la grâce luck­no­wie mais qui était sim­ple­ment un rire — ce rire fit quelque chose aux mains d’Ir­fan, quelque chose d’im­per­cep­tible, un trem­ble­ment peut-être, ou une hési­ta­tion, la même hési­ta­tion que trois gouttes de kewra dans un verre d’eau, ce moment infime où tout bas­cule et où l’eau cesse d’être de l’eau.

Il reprit son tra­vail. Tok tok tok tok.

Elle res­ta.

Elle s’as­sit sur le tabou­ret près de la porte, celui où per­sonne ne s’as­seyait jamais parce que la cui­sine d’Ir­fan n’é­tait pas un lieu de séjour mais un lieu de pas­sage — les ser­vantes venaient cher­cher les plats, les gar­çons appor­taient les pro­vi­sions, per­sonne ne s’ins­tal­lait. Mais Mira s’ins­tal­la, les pieds nus sur la pierre, le men­ton dans la main, et elle regar­da Irfan hacher l’a­gneau comme on regarde quelque chose qu’on a cher­ché long­temps sans le savoir.

Plus tard ce soir-là, quand les invi­tés furent par­tis et que le Nawab se fut reti­ré avec sa radio et son insom­nie, quand Ban­si Lal eut arro­sé le jar­din une der­nière fois pour que les plantes boivent la nuit comme boivent les gens soli­taires — gou­lû­ment, en cachette —, quand le bun­ga­low tout entier se fut refer­mé sur lui-même comme un poing fati­gué, Irfan net­toya sa cuisine.

Il lava les cuivres. Il ran­gea les épices. Il balaya le sol de pierre rouge. Et en balayant, il trou­va, près du tabou­ret où elle s’é­tait assise, un fil de jas­min tom­bé de ses cheveux.

Il le ramas­sa. Il le por­ta à son nez. Et il res­ta là un moment, debout dans la cui­sine vide, les yeux fer­més, avec ce par­fum entre les doigts qui n’é­tait ni le kewra ni la car­da­mome ni aucune des épices qu’il connais­sait et maî­tri­sait, mais quelque chose d’autre, quelque chose de nou­veau, quelque chose qui ne se dosait pas, qui ne se contrô­lait pas, qui n’o­béis­sait à aucune recette.

Sur la table, le sher­bet au kewra que per­sonne n’a­vait fini de boire trem­blait encore dans sa carafe.

Ou bien c’é­tait la chaleur.

Ou bien c’é­tait autre chose.

Cha­pitre 2 — Galouti

Il y a une his­toire que tous les cui­si­niers de Luck­now connaissent, et qu’ils racontent dif­fé­rem­ment, parce que les cui­si­niers de Luck­now sont comme les poètes de Luck­now — ils pré­fèrent la beau­té à l’exac­ti­tude, et quand il faut choi­sir entre un fait et une légende, ils choi­sissent la légende, tou­jours, parce que la légende a meilleur goût.

L’his­toire est celle du Nawab Asaf-ud-Dau­la, qui régnait sur l’A­wadh à la fin du dix-hui­tième siècle et qui avait per­du toutes ses dents. Toutes. Un sou­ve­rain sans dents, c’est un sou­ve­rain sans mor­sure, et un sou­ve­rain sans mor­sure, dans l’Inde des empe­reurs, c’est un homme mort. Mais Asaf-ud-Dau­la n’é­tait pas un homme ordi­naire. Il convo­qua ses cui­si­niers et leur don­na un ordre qui avait la sim­pli­ci­té des ordres impos­sibles : inven­tez-moi une viande que je puisse man­ger sans mâcher. Une viande qui se rende. Qui fonde. Qui s’ef­face dans la bouche comme un mot qu’on a pro­non­cé trop bas.

Et les cui­si­niers inven­tèrent le galouti.

Cent cin­quante épices. De l’a­gneau haché si fin qu’il n’é­tait plus de la viande mais de la pen­sée de viande, une abs­trac­tion tendre, un sou­ve­nir de pâtu­rage et d’herbe. De la papaye crue pour atten­drir encore ce qui était déjà ren­du. Du ghee — pas du beurre, jamais du beurre, le ghee — cette ver­sion cla­ri­fiée, puri­fiée, presque sacrée du beurre, ce beurre qui a tra­ver­sé le feu et qui en est res­sor­ti plus vrai. On façon­nait une galette épaisse comme un doigt, on la posait sur le tawa brû­lant, et il fal­lait de l’a­mour et de la peur en parts égales pour la retour­ner au bon moment — trop tôt, elle se défai­sait ; trop tard, elle dur­cis­sait, et un galou­ti dur est une contra­dic­tion dans les termes, une obs­cé­ni­té, une faute de goût pire qu’une faute de grammaire.

Irfan pré­pa­rait les galou­ti depuis l’âge de treize ans, quand son père, qui les tenait de son père, qui les tenait du cui­si­nier d’un cou­sin du der­nier nawab, lui avait mon­tré le geste. Pas la recette — le geste. Parce que la recette, n’im­porte qui pou­vait la connaître. Les épices, on pou­vait les lis­ter, les peser, les mesu­rer avec la pré­ci­sion maniaque d’un phar­ma­cien anglais. Mais le geste — cette façon de pétrir la viande avec le tran­chant de la main et non la paume, cette pres­sion exacte qui bri­sait les fibres sans écra­ser le grain, cette cadence lente puis rapide puis lente encore, comme un raga qui monte et qui des­cend — le geste ne s’ap­pre­nait pas dans un livre. Il s’ap­pre­nait par le corps. Il se trans­met­tait de main à main, comme un secret, comme une prière, comme une maladie.

Ce soir-là, Irfan pré­pa­rait les galou­ti pour le dîner du mar­di, et il pen­sait à ses mains.

Ou plu­tôt, pour la pre­mière fois, il pen­sait à ses mains en pen­sant qu’elle les avait regardées.

C’é­tait une pen­sée nou­velle, et elle le gênait, comme un vête­ment trop ser­ré, comme une épice qu’on ne recon­naît pas dans un plat qu’on croyait connaître. Elle — Mira, il savait son nom main­te­nant, toute la mai­son­née ne par­lait que d’elle depuis trois jours, la veuve, la cou­sine, celle-qui-est-reve­nue — elle était redes­cen­due à la cui­sine le len­de­main, et le sur­len­de­main, et chaque fois elle s’é­tait assise sur le tabou­ret près de la porte, et chaque fois elle avait regar­dé ses mains tra­vailler avec cette atten­tion totale, cette immo­bi­li­té du regard qui n’é­tait pas de la contem­pla­tion mais de la faim.

Il ne savait pas ce qu’elle avait faim de. Il ne vou­lait pas le savoir. Pas encore.

— Com­bien d’é­pices ? demanda-t-elle.

Elle avait posé la ques­tion comme on pose un pied sur une marche dont on ne sait pas si elle va tenir. Pru­dem­ment, mais avec le poids du corps déjà engagé.

— Cent soixante, dit Irfan.

— On dit cent cinquante.

— Ceux qui disent cent cin­quante n’en connaissent que cent cinquante.

Elle sou­rit. Il vit le sou­rire sans la regar­der, parce qu’il avait les yeux sur la viande, et le sou­rire pas­sa dans l’air comme une odeur, comme ces effluves de jas­min qui tra­versent les cours de Luck­now le soir quand le vent tourne et qu’on ne sait jamais d’où ils viennent, de quel jar­din, de quelle femme, de quel souvenir.

— Et les dix de plus ?

— Elles n’ont pas de nom.

C’é­tait un men­songe, et c’é­tait la véri­té. Les dix épices qu’Ir­fan ajou­tait au mélange cano­nique des galou­ti n’a­vaient pas de nom parce que son père ne les avait pas nom­mées, et le père de son père avant lui. C’é­taient des poudres gar­dées dans de petits sacs de mous­se­line, sans éti­quette, et Irfan les recon­nais­sait à l’o­deur, au tou­cher, à la cou­leur quand il en fai­sait tom­ber une pin­cée dans la lumière. L’une d’elles avait la teinte exacte du ciel de Luck­now une heure avant le cré­pus­cule — ce mauve gris qui n’exis­tait nulle part ailleurs, qui était la cou­leur propre de cette ville, sa signa­ture. Une autre sen­tait le bois brû­lé et la pluie, et Irfan ne l’u­ti­li­sait qu’en été, quand la cha­leur était si féroce que le corps avait besoin qu’on lui rap­pelle que la pluie exis­tait, qu’elle revien­drait, que rien n’é­tait perdu.

— Vous me les mon­tre­rez ? dit Mira.

— On ne montre pas les épices, dit Irfan. On les fait goûter.

Il ten­dit la main. Sur sa paume, une galette de viande crue, pas encore cuite, encore informe, mais déjà par­fu­mée des cent soixante épices, et cette paume ouverte offerte à une femme qu’il connais­sait depuis trois jours conte­nait plus d’im­pu­deur que tout ce que les poètes du mar­di soir avaient jamais écrit sur le désir.

Mira avan­ça la main. Du bout des doigts, elle pré­le­va un frag­ment de la pâte d’a­gneau. Elle le por­ta à sa bouche. Et elle fer­ma les yeux.

Irfan regar­da ses yeux se fer­mer. Et quelque chose dans sa poi­trine fit le même mou­ve­ment — un repli, une fer­me­ture, mais douce, comme on ferme une porte pour gar­der la cha­leur, pas pour empê­cher d’entrer.

— C’est, dit-elle, et elle ne finit pas sa phrase. Les yeux tou­jours fer­més, elle cher­chait le mot, et le mot ne venait pas, parce que le mot n’exis­tait peut-être pas, parce que les galou­ti d’Ir­fan étaient pré­ci­sé­ment ce qui rend le lan­gage inutile, ce qui oblige le corps à prendre le relais quand l’es­prit abdique.

— Oui, dit Irfan. C’est.

Et ce « c’est » sans com­plé­ment, ce « c’est » nu, ce « c’est » qui ne dési­gnait rien et dési­gnait tout, fut le pre­mier mot d’a­mour échan­gé entre eux, même si aucun des deux ne l’au­rait recon­nu comme tel, même si un obser­va­teur n’au­rait vu qu’un cui­si­nier et une veuve debout dans une cui­sine, l’un avec de la viande crue dans la main, l’autre avec un goût dans la bouche, et entre eux quatre marches, une caste, une reli­gion, un monde.

* * *

Le dîner du mar­di soir se dérou­lait dans le grand salon, celui dont les portes-fenêtres ouvraient sur la cour et dont le pla­fond conser­vait, mal­gré les années et les couches de chaux suc­ces­sives, un motif Art Déco de lignes géo­mé­triques entre­croi­sées qui fai­sait pen­ser à un plan de ville — une ville idéale, sans cul-de-sac, sans impasse, une ville où toutes les rues menaient quelque part.

Les gad­di étaient dis­po­sés en cercle sur le sol cou­vert de draps blancs. Des cous­sins cylin­driques — les takiya — per­met­taient aux convives de s’ac­cou­der, et cette posi­tion semi-allon­gée, ni debout ni cou­chée, ni for­melle ni intime, était l’ex­pres­sion même du tem­pé­ra­ment luck­no­wi : on ne s’en­ga­geait jamais tout à fait, on ne se reti­rait jamais tout à fait, on flot­tait dans un entre-deux qui était le lieu natu­rel de la conver­sa­tion, de la poé­sie, et de cette forme par­ti­cu­lière de men­songe poli qu’à Luck­now on appe­lait la vérité.

Le Nawab avait invi­té ce soir-là neuf per­sonnes, et cha­cune d’entre elles méri­tait un roman, mais la vie n’est pas un roman et tous les per­son­nages n’ont pas droit au même nombre de pages, ce qui est injuste mais inévi­table, comme la cha­leur en juin, comme la mort, comme le fait que les meilleures mangues de Mali­ha­bad ne durent que trois semaines par an.

Il y avait le doc­teur Soh­rab Pes­ton­ji, par­si de Luck­now — une rare­té, comme un per­ro­quet blanc ou un men­songe sin­cère —, qui jouait du sitar avec une mélan­co­lie joyeuse et qui pré­ten­dait que la musique gué­ris­sait tout sauf la bêtise. Il y avait le pro­fes­seur Tri­ve­di, un hin­dou brah­mane si maigre qu’il sem­blait des­si­né au crayon, qui ensei­gnait la lit­té­ra­ture anglaise à l’u­ni­ver­si­té et qui avait tra­duit les son­nets de Sha­kes­peare en our­dou, per­dant en route la moi­tié du sens et gagnant le double de la beau­té. Il y avait Mum­taz Begum, la seule femme invi­tée, une vieille chan­teuse de gha­zals dont la voix avait cette fêlure que seules pos­sèdent les voix qui ont trop don­né — comme un cuivre qui a trop ser­vi et qui sonne dif­fé­rem­ment des cuivres neufs, mieux, plus pro­fond, avec une mémoire dans le métal.

Et il y avait un jeune homme que per­sonne ne connaissait.

Il était arri­vé avec le pro­fes­seur Tri­ve­di, qui l’a­vait pré­sen­té vague­ment comme « un poète de pas­sage ». Il por­tait un kur­ta frois­sé et des lunettes rondes, et il avait cet air un peu fié­vreux des gens qui dorment mal parce qu’ils pensent trop. Le Nawab l’a­vait accueilli avec le même adaab qu’il aurait offert au vice-roi en per­sonne, parce que le teh­zeeb ne fai­sait pas de dis­tinc­tion entre le puis­sant et l’in­con­nu — le salut était le même, l’in­cli­nai­son était la même, la grâce était la même, et c’é­tait peut-être la der­nière chose que Luck­now pou­vait ensei­gner au monde : que la cour­toi­sie n’a de sens que si elle est universelle.

Le jeune homme s’ap­pe­lait Riyaz. Il ne dit presque rien pen­dant le repas.

Irfan ser­vit les galou­ti sur un pla­teau de cuivre mar­te­lé, posés sur des feuilles de bétel qui leur don­naient un socle vert, une assise végé­tale, comme des joyaux dans un écrin. La vapeur mon­tait des galettes brunes et for­mait dans l’air chaud du salon une brume légère, presque visible, un voile entre les convives et le reste du monde, et le par­fum — cent soixante épices fon­dues en un seul souffle — le par­fum entra dans la pièce comme une per­sonne, prit sa place par­mi les invi­tés, s’installa.

Le Nawab mor­dit. Fer­ma les yeux. Rou­vrit les yeux.

— Irfan, dit-il.

C’est tout ce qu’il dit. Le nom seul. Mais la façon dont il le dit — avec cette len­teur, cette gra­vi­té tendre, cette façon de faire rou­ler les deux syl­labes comme on fait rou­ler une perle entre le pouce et l’in­dex — la façon dont il le dit conte­nait tout le voca­bu­laire de la louange sans en uti­li­ser un seul mot, et les convives hochèrent la tête, et le doc­teur Pes­ton­ji fit un bruit avec sa langue contre son palais qui dans le lan­gage des gour­mets par­sis signi­fiait l’extase.

— Sahab, dit Irfan depuis le seuil de la cuisine.

C’é­tait le pro­to­cole : le rakab­dar ne man­geait pas avec les invi­tés, ne s’as­seyait pas dans le salon, ne fran­chis­sait pas la fron­tière invi­sible entre ceux qui servent et ceux qui sont ser­vis. Mais il res­tait au seuil, il écou­tait, il regar­dait les visages chan­ger au contact de ses plats, et ce regard avait quelque chose du regard d’un père — cette fier­té sans pos­ses­sion, cet amour sans droit, cette joie donnée.

Le repas avan­çait. Le birya­ni vint après les galou­ti, puis les seekh, puis le niha­ri mijo­té depuis le matin, puis le sheer­mal — ce pain brio­ché doré au safran et au lait que les bou­lan­gers de Luck­now cui­saient dans des tan­doors pro­fonds comme des puits et qui sor­tait gon­flé, lui­sant, avec une croûte qui cra­quait sous les doigts et un inté­rieur si moel­leux qu’on avait l’im­pres­sion de man­ger un nuage qui aurait eu le goût du beurre.

Puis vinrent les ghazals.

Le Nawab lan­ça le pre­mier vers. C’é­tait la tra­di­tion : il com­men­çait, et les autres sui­vaient, cha­cun ajou­tant un cou­plet à la conver­sa­tion poé­tique, rebon­dis­sant sur une image, retour­nant une méta­phore, et le tout for­mait une sorte de jazz our­dou, une impro­vi­sa­tion col­lec­tive où le talent indi­vi­duel comp­tait moins que la capa­ci­té à écou­ter, à rebon­dir, à se glis­ser dans le rythme de l’autre.

Le Nawab réci­ta du Mir Taqi Mir. Le pro­fes­seur Tri­ve­di répon­dit avec du Gha­lib. Mum­taz Begum chan­ta — pas réci­ta, chan­ta — un gha­zal de Daagh Dehl­vi, et sa voix fêlée fit le même effet que les galou­ti d’Ir­fan : elle trans­for­ma l’air du salon en quelque chose de comes­tible, de pal­pable, quelque chose qu’on pou­vait presque mâcher.

Alors le jeune homme, Riyaz, ouvrit la bouche pour la pre­mière fois de la soirée.

Il ne réci­ta pas un gha­zal clas­sique. Il réci­ta quelque chose de nou­veau, de jamais enten­du, avec des mots qui par­laient de trains et de fron­tières et de valises qu’on ne peut pas por­ter et de mai­sons qu’on ne peut pas empor­ter et d’un pays qu’on coupe en deux comme on coupe un fruit, sauf que le fruit saigne. Sa voix trem­blait, mais ce n’é­tait pas la peur — c’é­tait la colère, une colère douce, une colère luck­no­wie, polie jusque dans sa fureur, et les mots tom­baient dans le salon comme des graines dans la terre, et le silence qui sui­vit fut un silence de ger­mi­na­tion, un silence où quelque chose poussait.

Le Nawab tous­sa. Puis il dit :

— Encore du sherbet ?

Et tout le monde com­prit que le vers de Riyaz était entré, qu’il avait tou­ché, qu’il avait fait mal, et que le Nawab offrait du sher­bet pour exac­te­ment la même rai­son qu’on offre un pan­se­ment — non pas pour gué­rir, mais pour signa­ler qu’on a vu la blessure.

Irfan, au seuil de sa cui­sine, avait enten­du chaque mot. Et pour la pre­mière fois de sa vie de cui­si­nier, il eut l’im­pres­sion que quel­qu’un avait fait avec des mots ce que lui fai­sait avec des épices — prendre cent choses dis­tinctes et les fondre en une seule, qui n’a­vait pas de nom, qui ne se dosait pas, qui ne se contrô­lait pas, et qui fon­dait dans la bouche avant qu’on ait eu le temps de com­prendre ce qu’on était en train de goûter.

En remon­tant vers les chambres, bien plus tard, Mira s’ar­rê­ta en haut des quatre marches.

— Irfan ?

Il levait les cuivres. Il ne leva pas les yeux.

— Les galou­ti de ce soir. Ils étaient dif­fé­rents des autres jours.

— Ah bon ?

— Plus doux. Plus… Elle cher­cha le mot. Plus tristes.

— Les galou­ti ne sont jamais tristes, dit Irfan. Les galou­ti sont les galouti.

— Men­teur, dit-elle.

Et elle dis­pa­rut dans l’es­ca­lier, et le mot res­ta dans la cui­sine, « men­teur », posé sur le plan de tra­vail entre les cuivres lavés et les épices ran­gées, et Irfan sou­rit, parce que c’é­tait la pre­mière fois qu’on l’ac­cu­sait de men­tir avec sa cui­sine, et que c’é­tait vrai, il avait men­ti — il avait ajou­té une cent soixante et unième épice ce soir-là, une épice qui n’a­vait pas de nom et pas de cou­leur et pas d’o­deur iden­ti­fiable, et qui n’exis­tait dans aucun bocal de verre, mais qui chan­geait tout, abso­lu­ment tout, comme trois gouttes de kewra dans un verre d’eau.

Cha­pitre 3 — Ittar

Le jar­din du bun­ga­low avait été plan­té par un homme qui com­pre­nait le parfum.

Ban­si Lal ne par­lait jamais de lui-même à la troi­sième per­sonne — les jar­di­niers de Luck­now n’a­vaient pas cette pré­ten­tion — mais si quel­qu’un l’a­vait décrit, il aurait dit : c’est un homme de soixante-cinq ans qui pèse moins lourd que la terre qu’il porte dans ses mains, qui a les ongles si noirs de ter­reau qu’ils res­semblent à dix petites nuits, et qui tutoie le Nawab parce que le Nawab et lui ont gran­di ensemble, dans cette cour, à une époque où le bun­ga­low sen­tait encore le plâtre frais et où les bou­gain­vil­liers n’é­taient que des plants timides qu’on arro­sait deux fois par jour en leur disant des mots d’en­cou­ra­ge­ment, comme on fait avec les enfants et les empires naissants.

Le jar­din, c’é­tait Ban­si Lal. Il l’a­vait des­si­né quand il avait vingt ans, en 1936 — non, pas des­si­né, le mot est trop froid. Il l’a­vait rêvé. Il avait rêvé un jar­din qui sen­ti­rait dif­fé­rem­ment selon l’heure du jour, et il avait plan­té en consé­quence : le jas­min du soir ici, parce que le jas­min ouvre ses fleurs au cré­pus­cule et que son par­fum est plus fort la nuit, comme les secrets ; le cha­me­li là, le long du mur est, parce que le vent du matin venait de l’est et por­te­rait son odeur de miel jus­qu’à la ter­rasse où le Nawab pre­nait son thé ; la raat ki rani — la reine de la nuit — dans l’angle le plus recu­lé, parce que son par­fum était si violent, si enva­his­sant, si scan­da­leu­se­ment volup­tueux, qu’il fal­lait le tenir à dis­tance, comme cer­taines émo­tions, comme cer­taines per­sonnes, comme cer­taines vérités.

Ce soir-là, c’é­tait le soir du mushai­ra, et Ban­si Lal avait tra­vaillé tout l’a­près-midi à dis­po­ser le jar­din comme on dis­pose une table — sauf qu’au lieu de cou­verts et d’as­siettes, c’é­taient des par­fums qu’il plaçait.

Il avait taillé le jas­min de façon à ce que les fleurs ouvertes soient au niveau exact des narines d’un homme assis sur un gad­di. Il avait arro­sé le cham­pa juste avant le cré­pus­cule, parce qu’un arbre mouillé sent plus fort qu’un arbre sec, et que la poé­sie méri­tait un cadre olfac­tif à sa mesure. Il avait même, et c’é­tait son secret, sa coquet­te­rie de vieux jar­di­nier, dis­po­sé des cou­pelles d’it­tar de rose aux quatre coins du jar­din — de l’it­tar, ce par­fum dis­til­lé dans l’ar­gile, qui ne conte­nait pas une goutte d’al­cool et qui était à la par­fu­me­rie ce que le ghee était au beurre : la ver­sion puri­fiée, essen­tielle, presque spi­ri­tuelle d’une chose déjà belle.

— Tu as mis com­bien de cou­pelles ? deman­da le Nawab, qui ins­pec­tait le jar­din en tapo­tant sa canne contre ses che­villes — il n’a­vait pas besoin de canne, il n’a­vait que cin­quante-trois ans et ses jambes étaient solides, mais la canne fai­sait par­tie du per­son­nage, comme le calot, comme les montres suisses, comme le adaab.

— Quatre, dit Ban­si Lal.

— Quatre c’est bien, dit le Nawab.

— Quatre c’est trop, dit Ban­si Lal. Mais tu invites tou­jours trop de monde, alors il faut trop de parfum.

Le Nawab rit. C’é­tait le pri­vi­lège de Ban­si Lal : il pou­vait dire au Nawab ce que per­sonne d’autre n’o­sait dire, pas parce qu’il était cou­ra­geux — Ban­si Lal n’é­tait pas cou­ra­geux, il avait peur des ser­pents, du ton­nerre et du silence de sa femme quand elle était en colère — mais parce que leur inti­mi­té était anté­rieure à la hié­rar­chie. Ils avaient joué ensemble dans cette cour quand la cour n’é­tait qu’un chan­tier, quand le ciment n’a­vait pas séché, quand les ouvriers chan­taient des chan­sons de construc­tion qui res­sem­blaient à des ber­ceuses. Et cette mémoire com­mune, cette enfance par­ta­gée, créait entre eux un espace où les règles ne péné­traient pas, un jar­din dans le jar­din, un lieu sans caste, sans rang, sans fron­tière — exac­te­ment ce que Luck­now pré­ten­dait être et qu’elle n’é­tait, en véri­té, que dans ces inter­stices, dans ces failles entre deux hommes qui se connais­saient depuis toujours.

— Les poètes arrivent à quelle heure ? deman­da Ban­si Lal.

— Après le Magh­rib. Quand les pre­mières étoiles.

— Les pre­mières étoiles, c’est tôt en juin.

— Oui, dit le Nawab. C’est ce que j’aime. L’é­té, les mushai­ras com­mencent tôt et finissent tard, et entre le début et la fin il y a la nuit, et la nuit à Luck­now est le seul moment où la ville dit la vérité.

Ban­si Lal ne répon­dit pas. Il retour­na à ses fleurs. Mais en pas­sant devant le mas­sif de raat ki rani, il s’ar­rê­ta et mur­mu­ra quelque chose en awadhi — pas aux fleurs, aux racines, parce que Ban­si Lal savait que les racines comp­taient plus que les fleurs, que tout ce qui durait se pas­sait en des­sous, là où l’on ne voyait pas, dans le noir et l’hu­mi­di­té et le silence.

* * *

Le mushai­ra com­men­ça quand le ciel de Luck­now pas­sa du blanc au mauve.

Ils étaient une ving­taine, assis en cercle dans le jar­din, sur les gad­di que les ser­vi­teurs avaient dis­po­sés sous les lan­ternes. Les lan­ternes étaient en lai­ton ajou­ré — des motifs flo­raux décou­pés dans le métal — et la lumière qu’elles pro­je­taient pas­sait par ces décou­pures et des­si­nait sur les visages et les mains des convives des ombres végé­tales, si bien que tout le monde avait l’air d’être assis dans une forêt de lumière, et que la fron­tière entre le jar­din réel et le jar­din pro­je­té par les lan­ternes s’es­tom­pait, et que per­sonne ne savait plus très bien s’il était assis dans un jar­din ou dans un rêve de jardin.

Au centre du cercle, un chan­de­lier unique — pas de bou­gie, une lampe à huile, parce que le Nawab insis­tait sur ce point : la lumière élec­trique tuait la poé­sie comme le DDT tuait les mous­tiques, sans dis­tinc­tion, sans nuance, avec cette bru­ta­li­té hygié­nique des choses modernes. La lampe à huile, elle, trem­blait, vacillait, fai­sait dan­ser les ombres, et quand un poète réci­tait un vers par­ti­cu­liè­re­ment beau, la flamme sem­blait s’in­cli­ner vers lui, comme si elle aus­si écou­tait, comme si elle aus­si avait soif de mots.

La tra­di­tion vou­lait que la lampe soit pla­cée devant chaque poète à tour de rôle, et que celui qui réci­tait prenne la lampe dans ses mains — ou plu­tôt la laisse près de lui, car on ne pre­nait pas la lumière, on la rece­vait, comme on rece­vait l’ins­pi­ra­tion, comme on rece­vait un invi­té, comme on rece­vait une gifle ou un baiser.

Le Nawab ouvrit le mushai­ra par un cou­plet de bien­ve­nue, selon l’u­sage. Sa voix avait la tona­li­té exacte de l’oc­ca­sion — ni trop grave ni trop légère, une voix de soie beige, si on peut dire une chose pareille, une voix qui ne cher­chait pas à briller mais à accueillir, à ouvrir l’es­pace pour que les autres y entrent.

Puis les poètes commencèrent.

C’é­tait une chose étrange et magni­fique que le mushai­ra de Luck­now — une chose qui n’a­vait d’é­qui­valent nulle part au monde, ni dans les salons de Paris ni dans les cafés de Vienne ni dans les tavernes de Dublin où les poètes aus­si se retrou­vaient pour échan­ger des mots comme d’autres échangent des coups. Mais le mushai­ra n’é­tait pas un com­bat. C’é­tait un tis­sage. Chaque poète ajou­tait un fil, et le tis­su qui en résul­tait n’ap­par­te­nait à per­sonne et appar­te­nait à tous, et il était plus beau que n’im­porte lequel des fils pris sépa­ré­ment, et cette beau­té col­lec­tive, cette beau­té sans auteur, était la chose la plus pré­cieuse que Luck­now avait inven­tée — plus pré­cieuse que les kebabs, plus pré­cieuse que la chi­kan­ka­ri, plus pré­cieuse que le teh­zeeb lui-même, parce que le teh­zeeb pou­vait deve­nir un masque, un men­songe, une pri­son dorée, tan­dis que le mushai­ra, quand il était réus­si, quand les mots s’emboîtaient les uns dans les autres comme les épices dans un galou­ti, le mushai­ra était la vérité.

Un vieux poète réci­ta un gha­zal sur l’ab­sence. Un jeune pro­fes­seur répon­dit par un cou­plet sur le retour. Mum­taz Begum, qui était venue mal­gré la cha­leur et qui s’é­ven­tait avec un éven­tail de palme qui fai­sait plus de bruit que de vent, chan­ta un vers de Baha­dur Shah Zafar — le der­nier empe­reur moghol, celui qui avait écrit de sa pri­son : « Quelle mal­chance que Zafar n’ait même pas trou­vé deux mètres de terre pour sa tombe dans la ruelle de son bien-aimé » — et sa voix mon­ta dans le jar­din comme une fumée, s’ac­cro­cha aux branches du fran­gi­pane, redes­cen­dit en pluie invi­sible sur les têtes incli­nées des convives.

Irfan écou­tait depuis la cuisine.

Il écou­tait tou­jours depuis la cui­sine. Le mushai­ra était pour les invi­tés, pas pour le cui­si­nier, mais les murs du bun­ga­low n’é­taient pas des murs — c’é­taient des mem­branes, des peaux poreuses qui lais­saient pas­ser les sons, les odeurs, les cou­rants d’air et les émo­tions, et depuis sa cui­sine en contre­bas Irfan enten­dait tout, chaque vers, chaque silence entre les vers, chaque Wah Wah mur­mu­ré par l’as­sem­blée quand un cou­plet tou­chait juste, et ces Wah Wah étaient pour la poé­sie ce que la fer­me­ture des yeux était pour les galou­ti : le signe que quelque chose avait tra­ver­sé les défenses du corps et atteint un endroit plus profond.

Il pré­pa­rait le thé. Du thé vert au safran et à la car­da­mome, ser­vi dans des tasses de terre cuite — des kul­har — qu’on n’u­ti­li­sait qu’une fois et qu’on jetait ensuite, parce que la terre cuite absor­bait le goût et qu’un kul­har qui avait ser­vi une fois gar­dait en lui la mémoire du thé pré­cé­dent, et qu’Ir­fan ne vou­lait pas que ses thés aient de la mémoire, il vou­lait qu’ils soient neufs, abso­lus, sans pas­sé, comme le pre­mier thé qu’on a bu dans sa vie et qu’on ne retrou­ve­ra jamais.

Il posa les kul­har sur le pla­teau. Et en se retour­nant, il vit Mira.

Elle était assise à l’é­tage, sur la ter­rasse qui sur­plom­bait le jar­din, der­rière le mou­cha­ra­bieh — cet écran de bois ajou­ré qui per­met­tait de voir sans être vue, d’é­cou­ter sans être enten­due, d’exis­ter sans être comp­tée. C’é­tait la place des femmes dans l’an­cienne archi­tec­ture moghole, et c’é­tait un para­doxe que les fémi­nistes auraient dénon­cé et que les mys­tiques auraient com­pris : être caché, c’é­tait être libre. Der­rière le mou­cha­ra­bieh, on pou­vait rire, pleu­rer, gri­ma­cer, dési­rer, sans que per­sonne le sache. On était sou­ve­raine de ses propres expres­sions. On était un regard pur, débar­ras­sé du poids d’être regardé.

Mais Irfan, depuis sa cui­sine en contre­bas, avait un angle de vue que per­sonne d’autre n’a­vait. La ter­rasse où se tenait Mira était visible depuis la fenêtre de la cui­sine, par un hasard de l’ar­chi­tec­ture ou par une inten­tion du construc­teur, et cet angle unique, ce regard du bas vers le haut, trans­for­mait Mira en une figure de minia­ture moghole — une femme pen­chée sur un bal­con, le men­ton dans la main, les yeux tour­nés vers un jar­din où des hommes parlent de choses qui comptent, et tout autour d’elle la nuit, les lan­ternes, les étoiles, les fleurs qui exhalent leur par­fum comme un aveu.

Il la regar­dait écou­ter la poésie.

Et regar­der quel­qu’un écou­ter de la poé­sie, c’est plus intime que de le regar­der dor­mir. Parce que le dor­meur ne sait pas qu’il est regar­dé, tan­dis que l’au­di­teur de poé­sie est dans un état inter­mé­diaire — éveillé mais vul­né­rable, conscient mais ouvert, tra­ver­sé par les mots des autres avec une pas­si­vi­té qui est le contraire de la fai­blesse. Le visage de Mira, éclai­ré par-des­sous par la lumière des lan­ternes du jar­din, chan­geait avec chaque vers — une contrac­tion des sour­cils pour la tris­tesse, un léger mou­ve­ment des lèvres pour les vers d’a­mour, un sou­rire rapide, presque cou­pable, pour les traits d’es­prit — et ce visage en mou­ve­ment per­pé­tuel était le plus beau texte de la soi­rée, un poème sans mots, une gha­zal du corps.

Riyaz prit la parole.

Le jeune poète de l’autre soir était reve­nu, et cette fois il était atten­du, parce que le sou­ve­nir de ses vers sur les trains et les fron­tières avait cir­cu­lé, de bouche en oreille, de salon en salon, avec cette vitesse qui est propre aux choses dan­ge­reuses — les rumeurs, les épi­dé­mies, les poèmes poli­tiques. Le Nawab lui avait fait signe de prendre la lampe, et le geste était à la fois une invi­ta­tion et un aver­tis­se­ment : tu peux par­ler, mais sou­viens-toi où tu es.

Riyaz com­men­ça dou­ce­ment. Un gha­zal d’a­mour, clas­sique, presque conven­tion­nel — la sépa­ra­tion, la nuit, le sou­ve­nir du visage de l’ai­mée. Les Wah Wah de l’as­sem­blée étaient polis, appro­ba­teurs, sans sur­prise. Puis, au troi­sième cou­plet, il bifur­qua. Le visage de l’ai­mée devint le visage d’une ville. La sépa­ra­tion devint une fron­tière. La nuit devint août. Et les mots, sans ces­ser d’être beaux, devinrent vrais, vrais de cette véri­té qui fait mal et qui fait du bien en même temps, comme le piment, comme l’a­mour, comme le fait d’être vivant dans un monde qui se déchire.

Le silence qui sui­vit ne fut pas un silence de poli­tesse. Ce fut un silence d’a­près l’ex­plo­sion — un silence plein de débris, de pous­sière, de par­ti­cules en suspension.

Le doc­teur Pes­ton­ji se racla la gorge. Le pro­fes­seur Tri­ve­di ajus­ta ses lunettes. Le Nawab — et c’é­tait là toute la gran­deur du Nawab, toute sa grâce, tout ce qui fai­sait de lui le der­nier repré­sen­tant d’une espèce en voie de dis­pa­ri­tion — le Nawab dit :

— Wah.

Un seul Wah. Sans excla­ma­tion. Presque mur­mu­ré. Mais ce Wah unique avait plus de poids que cent Wah Wah enthou­siastes, parce qu’il recon­nais­sait non seule­ment la beau­té du vers mais la dou­leur qu’il por­tait, et la dou­leur que le Nawab lui-même ne s’au­to­ri­sait jamais à expri­mer autre­ment que par cette syl­labe — Wah — qui conte­nait tout, le pas­sé, l’a­ve­nir, la peur, la fier­té, la rési­gna­tion et la résis­tance, le tout fon­du en un seul son, comme cent soixante épices en un seul galouti.

Mira, sur la ter­rasse, avait les yeux brillants. Irfan le vit. Il vit les yeux de Mira briller der­rière le mou­cha­ra­bieh, et il sut que quelque chose s’é­tait pas­sé dans le jar­din qui dépas­sait la poé­sie, qui dépas­sait la poli­tique, qui tou­chait à quelque chose de plus élé­men­taire — la conscience que la beau­té est tou­jours mena­cée, que le par­fum des fleurs de Ban­si Lal ne dure­rait pas tou­jours, que le mushai­ra était un acte de résis­tance contre la dis­per­sion du monde, et que chaque vers réci­té dans ce jar­din était une main ten­due par-des­sus un gouffre.

* * *

Plus tard, quand les convives furent par­tis et que les ser­vi­teurs ramas­sèrent les kul­har de terre cuite pour les cas­ser — parce que la terre cuite se casse, c’est sa fonc­tion, c’est sa digni­té, ser­vir une fois et mou­rir —, Begum Tahi­ra des­cen­dit au salon.

Elle s’as­sit à la place du Nawab, celle qu’elle n’oc­cu­pait jamais en public. Elle ôta son dupat­ta et le plia sur ses genoux. Ses mains étaient fines, ner­veuses, des mains qui comp­taient, qui clas­saient, qui orga­ni­saient — des mains de Begum, des mains qui gou­ver­naient un monde depuis les coulisses.

— Ahmed, dit-elle au vieux scribe qui l’at­ten­dait dans l’ombre.

Ahmed sor­tit de l’ombre comme un per­son­nage sort des cou­lisses — sans bruit, sans tran­si­tion, comme s’il avait tou­jours été là et que seul le regard de la Begum l’a­vait fait appa­raître. Il por­tait un registre et un calame, et ses doigts étaient tachés d’encre comme les doigts d’Ir­fan étaient tachés de cur­cu­ma — les marques de leur métier, les stig­mates joyeux de ceux qui tra­vaillent avec leurs mains.

— Écris, dit la Begum.

Et elle com­men­ça à dicter.

Ce n’é­tait pas un jour­nal. Ce n’é­tait pas un roman. Ce n’é­tait pas non plus les comptes du ménage, bien qu’elle les dic­tât aus­si, à d’autres heures, avec la même auto­ri­té tran­quille. C’é­tait quelque chose qui n’a­vait pas encore de nom — un texte qui flot­tait entre la chro­nique et la confes­sion, entre le registre et la rêve­rie, et dont la Begum elle-même ne savait pas ce qu’il devien­drait, si ce serait un livre ou un tes­ta­ment ou sim­ple­ment une voix lais­sée dans le papier pour que quel­qu’un, un jour, puisse l’entendre.

Elle dic­ta pen­dant une heure. Elle par­la du mushai­ra. Des vers de Riyaz. Du silence du Nawab après les vers de Riyaz. De la lumière des lan­ternes sur les visages. De l’o­deur du jas­min. Des galou­ti d’Ir­fan. De la veuve, Mira, qu’elle avait aper­çue der­rière le mou­cha­ra­bieh. De la Par­ti­tion qui appro­chait comme une mous­son — on sen­tait l’air chan­ger, on sen­tait la pres­sion mon­ter, mais la pluie n’é­tait pas encore tom­bée, et dans ce temps d’a­vant la pluie tout était pos­sible, tout était sus­pen­du, et la sus­pen­sion était peut-être la forme la plus aiguë de la beau­té, parce que rien n’est aus­si beau que ce qui est sur le point de tomber.

— C’est tout pour ce soir, dit la Begum.

Ahmed fer­ma le registre. La Begum remit son dupat­ta. Et en pas­sant devant la cui­sine, elle s’ar­rê­ta, non pas parce qu’elle avait quelque chose à dire à Irfan, mais parce que l’o­deur qui mon­tait de la cui­sine — l’o­deur de la nuit luck­no­wie fil­trée à tra­vers les rési­dus de cent soixante épices et l’en­cens de san­tal que le cui­si­nier fai­sait brû­ler chaque soir pour chas­ser les mous­tiques — cette odeur la retint un ins­tant, la fit hési­ter sur le seuil de sa propre mai­son, comme si elle était une étran­gère dans un pays dont elle ne connais­sait pas encore tous les parfums.

Puis elle mon­ta. Et le bun­ga­low refer­ma ses pau­pières de pierre sur la nuit de Luck­now, et le jas­min de Ban­si Lal exha­la son der­nier souffle, et quelque part dans les murs — dans ces murs Art Déco qui avaient onze ans et qui en parais­saient cent — quelque part dans les murs, un papier dormait.

Le Nawab en avait par­lé au dîner, en pas­sant, comme on men­tionne une anec­dote de famille — un ouvrier avait trou­vé, pen­dant des tra­vaux de réfec­tion du pla­fond, un paquet de feuillets jau­nis coin­cé entre deux briques, enve­lop­pé dans un tis­su hui­lé qui les avait pro­té­gés de l’hu­mi­di­té. Des pages manus­crites, en hin­di, d’une écri­ture fine et ser­rée. Le Nawab les avait feuille­tées avec la curio­si­té dis­traite d’un homme qui pos­sède trop de choses pour s’é­mer­veiller d’une de plus.

— Pro­ba­ble­ment un scribe de la construc­tion, avait-il dit. Des notes, un jour­nal, que sais-je.

Mais le pro­fes­seur Tri­ve­di avait exa­mi­né les feuillets, et son visage avait chan­gé. Il n’a­vait rien dit. Il avait posé les feuillets sur la table, les avait recou­verts de sa main comme on couvre un oiseau bles­sé, et il avait dit, très cal­me­ment, avec cette voix que prennent les uni­ver­si­taires quand ils ont peur de ce qu’ils viennent de découvrir :

— Il fau­drait que je les exa­mine de plus près.

Per­sonne n’a­vait insis­té. C’é­tait aus­si ça, le teh­zeeb — ne pas insis­ter, ne pas pres­ser, lais­ser les choses venir à leur rythme, comme les mangues, comme les mous­sons, comme les véri­tés qu’on n’est pas encore prêt à entendre.

Les feuillets étaient main­te­nant dans le bureau du Nawab, dans un tiroir qui ne fer­mait pas à clé, parce que dans le bun­ga­low rien ne fer­mait à clé, parce que le Nawab appar­te­nait à une géné­ra­tion et à une classe pour qui la confiance n’é­tait pas une ver­tu mais une condi­tion — on ne fer­mait pas à clé pour la même rai­son qu’on ne criait pas, qu’on ne cou­rait pas, qu’on ne man­geait pas debout : c’é­tait une ques­tion de tenue.

Le manus­crit dormait.

Le jas­min dormait.

Irfan, seul dans sa cui­sine, ne dor­mait pas.

Il tenait entre ses doigts un brin de jas­min — pas celui de la veille, un nou­veau, tom­bé de la branche qu’il avait frô­lée en mon­tant les pla­teaux dans le jar­din — et il pen­sait, ou plu­tôt il sen­tait, avec cette intel­li­gence du corps qui était la sienne, que le mushai­ra de ce soir n’a­vait pas été comme les autres mushai­ras. Quelque chose avait chan­gé dans l’air. Un par­fum nou­veau. Une épice incon­nue. Et le par­fum venait à la fois du jar­din de Ban­si Lal et des vers de Riyaz et du visage de Mira der­rière le mou­cha­ra­bieh et de ce manus­crit trou­vé dans les murs et de cette cha­leur de juin qui ne vou­lait pas finir et de cette radio qui gré­sillait des nou­velles de Del­hi comme une théière qui siffle quand l’eau est prête.

Le par­fum n’a­vait pas de nom.

Mais il était là, par­tout, dans chaque pore du bun­ga­low, comme l’it­tar de rose dans les cou­pelles de Ban­si Lal — invi­sible, insis­tant, impos­sible à ignorer.

Cha­pitre 4 — Dum Pukht

Août arri­va comme un animal.

Pas un ani­mal de fable — un ani­mal de chair, lourd et lent, avec une haleine de vapeur et de fer. L’air de Luck­now devint solide. On ne le res­pi­rait plus, on le mâchait. Il col­lait aux vitres, aux draps, aux pau­pières. Les ven­ti­la­teurs bras­saient cette masse épaisse sans la rafraî­chir, tour­nant et retour­nant la cha­leur comme Irfan tour­nait et retour­nait la viande dans le dum, et la com­pa­rai­son n’é­tait pas une com­pa­rai­son — c’é­tait le même prin­cipe. La ville entière cui­sait. Luck­now était un birya­ni géant posé sur la plaine du Gange, et quel­qu’un avait scel­lé le couvercle.

Le dum pukht — la cuis­son étouf­fée — était le som­met de l’art culi­naire awadhi, et c’é­tait aus­si sa phi­lo­so­phie. On pre­nait les ingré­dients, on les super­po­sait en couches dans un réci­pient de cuivre — le riz ici, la viande là, les épices entre, le safran dis­sous dans le lait par-des­sus, les oignons frits d’a­bord — et puis on scel­lait. On pre­nait de la pâte à pain, on l’é­ta­lait en un bou­din épais, on la pres­sait tout autour du cou­vercle, et quand la pâte avait séché, plus rien ne sor­tait. Ni la vapeur. Ni l’o­deur. Ni le temps. Le réci­pient deve­nait un monde clos, un uni­vers auto­nome où les saveurs s’af­fron­taient, se mélan­geaient, se trans­for­maient sans témoin, et la seule chose que le cui­si­nier pou­vait faire, c’é­tait attendre.

Irfan atten­dait.

Il avait scel­lé le birya­ni à onze heures du matin, et il était main­te­nant trois heures de l’a­près-midi, et la cui­sine en contre­bas avait cette atmo­sphère de grotte sous-marine qu’elle pre­nait les jours de grande cha­leur — l’air y était légè­re­ment plus frais qu’ailleurs, mais plus humide, plus dense, char­gé d’une moi­teur qui se dépo­sait sur la peau comme un ver­nis. Irfan était assis sur le sol de pierre, le dos contre le mur de chaux, les yeux fer­més. Il ne dor­mait pas. Il écoutait.

Il écou­tait le dum cuire.

C’é­tait un son presque inau­dible — un mur­mure, un fré­mis­se­ment, le bruit d’un monde qui se fait en secret. De temps en temps, une bulle de vapeur trou­vait un pas­sage micro­sco­pique dans le joint de pâte, et il y avait un sif­fle­ment, un souffle minus­cule, comme un bébé qui res­pire dans son som­meil. Irfan connais­sait cha­cun de ces souffles. Il savait à quel moment le riz com­men­çait à absor­ber le jus de la viande, à quel moment les épices ces­saient d’être des épices sépa­rées pour deve­nir un accord unique, à quel moment le safran — cette épice folle, cette épice qui coû­tait plus cher que l’or et qui n’exis­tait que pour la cou­leur et le par­fum, pas pour le goût, jamais pour le goût, parce que le goût du safran était un leurre, une pro­messe, une fleur qui dis­pa­rais­sait au moment où on la cueillait — à quel moment le safran tein­tait le riz du haut en or et lais­sait le riz du bas blanc, créant dans le réci­pient scel­lé une géo­gra­phie de cou­leurs que per­sonne ne voyait mais qui exis­tait, qui impor­tait, qui fai­sait la dif­fé­rence entre un birya­ni et un grand biryani.

Sur la ter­rasse, au-des­sus, le Nawab ne dor­mait pas non plus.

Il était allon­gé sur son divan de jour, sous le ven­ti­la­teur, avec une montre suisse posée sur la poi­trine — une Jae­ger-LeCoultre Rever­so, modèle 1931, avec le cadran bas­cu­lant qu’on pou­vait retour­ner pour pro­té­ger le verre pen­dant les matchs de polo, bien que le Nawab n’eût jamais joué au polo et que la seule chose contre laquelle il pro­té­geait le cadran fût le temps lui-même. Il pos­sé­dait qua­torze montres, et il les por­tait à tour de rôle, et cha­cune lui don­nait une per­son­na­li­té légè­re­ment dif­fé­rente, un rap­port dif­fé­rent aux heures, et la Rever­so était la montre des jours d’at­tente — ces jours où le temps ne pas­sait pas mais s’ac­cu­mu­lait, couche sur couche, comme les ingré­dients dans le dum.

La radio était allu­mée. Elle était tou­jours allu­mée depuis juin — un filet de son conti­nu, un mur­mure de fond, comme le bruit d’une rivière qu’on ne voit pas. La voix de All India Radio annon­çait les pré­pa­ra­tifs de l’in­dé­pen­dance, la date du trans­fert de pou­voir, les dis­cours de Neh­ru, les silences de Jin­nah. Le mot « Par­ti­tion » reve­nait comme un refrain, mais le Nawab avait appris à l’é­cou­ter sans l’en­tendre, à le lais­ser pas­ser à tra­vers lui comme le vent passe à tra­vers les mou­cha­ra­biehs — fil­tré, adou­ci, réduit à un motif décoratif.

— Tu vas éteindre cette radio un jour ? dit Begum Tahi­ra depuis la porte.

Elle se tenait dans l’en­ca­dre­ment, et la lumière de la ter­rasse der­rière elle la décou­pait en ombre chi­noise — une sil­houette nette, droite, sans la moindre courbe de sou­mis­sion. La Begum ne se tenait jamais pen­chée. La Begum ne s’ap­puyait jamais. La Begum était ver­ti­cale comme un mina­ret, et tout aus­si impos­sible à ignorer.

— La radio me tient com­pa­gnie, dit le Nawab.

— La radio te ment et tu la crois.

— C’est le prin­cipe de la compagnie.

La Begum ne sou­rit pas. Elle s’as­sit sur le bord du divan, ce qui chez elle était un acte d’in­ti­mi­té rare — la Begum ne s’as­seyait pas sur les meubles du Nawab, elle avait ses propres meubles, ses propres pièces, sa propre géo­gra­phie dans le bun­ga­low, et quand elle fran­chis­sait la fron­tière entre ses espaces et ceux du Nawab, c’é­tait tou­jours pour une raison.

— J’ai reçu une lettre de Fari­da à Kara­chi, dit-elle.

Le Nawab ne bou­gea pas. La montre sur sa poi­trine mon­tait et des­cen­dait avec sa respiration.

— Fari­da dit que Kara­chi se pré­pare. Que les mai­sons se vendent et s’a­chètent. Que les bonnes familles d’Hy­de­ra­bad, de Del­hi, de Luck­now arrivent. Que le Pakis­tan sera — elle cher­cha le mot exact que Fari­da avait uti­li­sé — elle dit que le Pakis­tan sera « propre ».

— Propre, répé­ta le Nawab.

— Propre de quoi ? dit la Begum.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un cou­teau. Et le Nawab le sen­tit, parce que la Begum avait cette capa­ci­té rare de poser des ques­tions qui étaient des réponses, des phrases inter­ro­ga­tives qui conte­naient en elles-mêmes la dénon­cia­tion de ce qu’elles sem­blaient inter­ro­ger, et « propre de quoi » signi­fiait que la Begum avait com­pris ce que Fari­da vou­lait dire par « propre », et qu’elle trou­vait ça insup­por­table, et beau, et ten­tant, et hon­teux, tout en même temps.

— Nous ne par­tons pas, dit le Nawab.

— Je sais.

— Luck­now est notre ville.

— Je sais, dit la Begum. Mais notre ville est en train de deve­nir la ville de quel­qu’un d’autre.

Le ven­ti­la­teur tour­na. La radio gré­silla. La montre Jae­ger-LeCoultre mar­qua une seconde, puis une autre, puis une autre, avec cette pré­ci­sion suisse qui n’a­vait rien à voir avec le temps de Luck­now, le temps de Luck­now étant un temps mou, un temps de sieste, un temps qui se dis­ten­dait l’a­près-midi comme un chat au soleil et qui se contrac­tait le soir comme un poing.

Le Nawab prit la main de sa femme. C’é­tait un geste qu’il ne fai­sait presque jamais en dehors de leur chambre, un geste qui n’ap­par­te­nait pas au réper­toire du teh­zeeb mais à un voca­bu­laire plus ancien, plus nu, un voca­bu­laire d’a­vant les manières, d’a­vant les formes, un voca­bu­laire de peau.

— On ne part pas, dit-il encore.

La Begum ne reti­ra pas sa main. Mais elle ne la ser­ra pas non plus. Elle la lais­sa là, dans la main du Nawab, comme on laisse un objet pré­cieux dans un endroit qu’on n’est pas sûr d’être assez solide pour le porter.

* * *

En bas, dans sa chambre à l’ar­rière du bun­ga­low — une chambre petite, blanche, avec une fenêtre qui don­nait sur le mur du fond et un lit de corde qu’il avait lui-même tres­sé, Irfan n’a­vait pas non plus fait de sieste.

Il était assis devant le petit miroir accro­ché au mur et il se regar­dait — chose qu’il ne fai­sait jamais, ou si rare­ment que le miroir en était sur­pris. Il voyait un homme de qua­rante ans avec un visage mar­qué par la cha­leur des tan­doors, des yeux noirs sans par­ti­cu­la­ri­té, une mous­tache qu’il taillait chaque ven­dre­di, des joues creuses. Un visage de cui­si­nier. Un visage qui avait plus l’ha­bi­tude d’être pen­ché sur un plan de tra­vail que de se regar­der lui-même. Mais aujourd’­hui il se regar­dait, et il se deman­dait — non, il ne se deman­dait pas, les ques­tions étaient trop pré­cises pour ce qu’il res­sen­tait — il sen­tait quelque chose, une curio­si­té neuve à l’é­gard de son propre corps, comme si le regard de Mira sur ses mains l’a­vait ren­du visible à lui-même.

Mira.

Il ne la voyait pas tous les jours. Cer­tains jours, elle ne des­cen­dait pas à la cui­sine, et ces jours-là avaient un goût dif­fé­rent, un grain plus sec, comme un birya­ni où il man­que­rait le safran — tech­ni­que­ment cor­rect mais dépour­vu de lumière. D’autres jours, elle venait tôt, à l’heure où il pré­pa­rait le petit-déjeu­ner du Nawab — des para­thas feuille­tés, du hal­wa de semoule doré au ghee, un thé épais comme une pro­messe — et elle s’as­seyait sur son tabou­ret et ne disait rien, et ce silence n’é­tait pas un vide mais un tis­su, quelque chose de tan­gible qu’ils tis­saient ensemble, mot à mot absent, geste à geste retenu.

Puis il y avait les jours où elle parlait.

Ces jours-là, elle lui posait des ques­tions sur les épices — pas des ques­tions de cui­si­nière, des ques­tions de quel­qu’un qui vou­lait com­prendre le monde à tra­vers les épices, qui avait déci­dé que la gram­maire de la réa­li­té n’é­tait pas faite de mots mais de saveurs, et qu’on pou­vait déchif­frer l’exis­tence avec une pin­cée de cumin et un bâton de can­nelle. Elle vou­lait savoir pour­quoi le cur­cu­ma tachait et pas le safran. Pour­quoi l’ail chan­geait quand on le cui­sait et pour­quoi le gin­gembre res­tait le même. Pour­quoi le clou de girofle anes­thé­siait la langue et pour­quoi le piment la brû­lait. Et Irfan répon­dait, pas avec des mots de science — il ne connais­sait pas la science — mais avec des mots de corps, des mots de main, des mots d’expérience.

— Le piment ne brûle pas, disait-il. Le piment fait croire au corps qu’il brûle. C’est un men­teur. Le meilleur men­teur de la cuisine.

Et Mira, qui avait appris dans ses livres que la cap­saï­cine acti­vait les mêmes récep­teurs que la cha­leur, trou­vait l’ex­pli­ca­tion d’Ir­fan plus juste que celle des chi­mistes, parce qu’elle conte­nait en elle-même la morale de l’his­toire : que la réa­li­té n’est pas ce qui est, mais ce que le corps croit.

Et la danse.

Il y avait eu un soir — un soir de juillet, la cha­leur avait atteint un point où elle ces­sait d’être désa­gréable pour deve­nir hal­lu­ci­na­toire, un soir où l’air trem­blait et où les murs du bun­ga­low sem­blaient res­pi­rer — un soir où Irfan avait enten­du les ghungroo.

Les ghun­groo — les gre­lots de che­ville des dan­seurs de Kathak. Un son métal­lique, pré­cis, rapide. Tchak tchak tchak. Puis un silence. Puis encore : tchak tchak tchak tchak tchak, plus vite, comme un cœur qui s’emballe. Le son venait de l’é­tage, de la chambre de Mira. Elle dan­sait. Seule, la nuit, dans sa chambre de veuve, elle dan­sait le Kathak avec des gre­lots aux che­villes, et le son tra­ver­sait le plan­cher, des­cen­dait les esca­liers, se fau­fi­lait dans les cou­loirs, et arri­vait dans la cui­sine d’Ir­fan comme un mes­sage codé — un mes­sage qui disait : je suis vivante, je suis vivante, je suis vivante.

Il ne mon­ta pas. Il n’al­la pas voir. Il res­ta dans sa cui­sine, les yeux fer­més, et il écou­ta les ghun­groo comme on écoute de la musique — non, comme on écoute la pluie, avec cette atten­tion pas­sive qui est la forme la plus pure de la pré­sence, cette façon d’ac­cueillir un son sans le cher­cher, sans le pour­suivre, sans le rete­nir quand il s’arrête.

Le son s’arrêta.

Et le silence qui sui­vit fut un dum — un monde scel­lé, étanche, où quelque chose cui­sait en secret, où les saveurs se mélan­geaient sans témoin, et où le seul indice que quelque chose se pas­sait était cette cha­leur, cette cha­leur insen­sée qui mon­tait du sol, des murs, du corps, de tout.

* * *

Le soir, Irfan ouvrit le dum.

C’é­tait un rituel. On ne pou­vait pas ouvrir un dum n’im­porte com­ment. Il fal­lait cas­ser le joint de pâte séchée avec le dos d’un cou­teau, d’un coup sec, et le geste devait être pré­cis — trop faible, la pâte résis­tait ; trop fort, des mor­ceaux tom­baient dans le birya­ni. Puis on sou­le­vait le cou­vercle, et c’é­tait là, à cet ins­tant exact, que tout se jouait. Quatre heures de cuis­son aveugle, quatre heures de confiance, quatre heures pen­dant les­quelles le cui­si­nier avait abdi­qué tout contrôle et lais­sé les élé­ments — le feu, la vapeur, le temps, les épices — faire leur tra­vail sans surveillance.

Irfan sou­le­va le couvercle.

La vapeur mon­ta d’un coup, épaisse, par­fu­mée, presque solide, un nuage de safran et de car­da­mome et de viande fon­dante et d’oi­gnons cara­mé­li­sés et de cette chose indé­fi­nis­sable qui n’é­tait pas la somme des par­ties mais leur trans­for­ma­tion, leur deve­nir-autre, leur méta­mor­phose en quelque chose qui n’exis­tait pas avant et qui n’exis­te­rait plus après — parce que chaque dum était unique, chaque dum était un évé­ne­ment, et celui-ci, celui de ce soir d’août 1947, celui que per­sonne ne man­ge­rait jamais une deuxième fois, celui-ci sen­tait exac­te­ment comme ce moment de l’his­toire : satu­ré, sur­char­gé, prêt à explo­ser de saveur et de sens.

Le Nawab appa­rut dans la cuisine.

Il n’y venait presque jamais — la cui­sine était le ter­ri­toire d’Ir­fan, et le Nawab res­pec­tait les ter­ri­toires, les siens comme ceux des autres, avec cette scru­pu­lo­si­té des aris­to­crates qui savent que le pou­voir le plus durable est celui qui connaît ses propres limites. Mais l’o­deur l’a­vait atti­ré, l’o­deur du dum ouvert, cette explo­sion olfac­tive qui tra­ver­sait les murs et les étages et les conven­tions, et le Nawab se tenait en haut des quatre marches, exac­te­ment là où Mira s’é­tait tenue la pre­mière fois, et son visage avait la même expres­sion — un mélange de faim et d’é­mer­veille­ment et de quelque chose d’autre, de plus pro­fond, qu’on pour­rait appe­ler la gra­ti­tude, cette gra­ti­tude muette que les hommes puis­sants n’ex­priment que devant ce qu’ils ne peuvent pas acheter.

— Ce sera ton meilleur, dit le Nawab.

— Huzoor, dit Irfan.

— Tu le sais, n’est-ce pas ? Tu le sens.

Irfan ne répon­dit pas. Mais oui, il le savait. Il le sen­tait. Ce dum avait quelque chose de dif­fé­rent, une den­si­té sup­plé­men­taire, une pro­fon­deur qui ne venait pas des épices — les épices étaient les mêmes, les dosages étaient les mêmes, les gestes étaient les mêmes — qui venait d’ailleurs, de ce lieu invi­sible où les mains du cui­si­nier ren­contrent son état inté­rieur et où l’é­tat inté­rieur modi­fie le goût aus­si sûre­ment que le sel modi­fie l’eau.

Et son état inté­rieur, ce soir-là, était un dum lui-même — scel­lé, fié­vreux, en train de cuire.

Le Nawab des­cen­dit les marches. Il s’ap­pro­cha du réci­pient ouvert. Il se pen­cha. Il inspira.

— Tu sais ce que c’est, dit-il sans lever les yeux, ce goût en plus ?

— Non, Huzoor.

— Men­teur.

C’é­tait le deuxième « men­teur » que le bun­ga­low lui adres­sait en quelques semaines, et cette fois c’é­tait le Nawab, et le mot n’a­vait rien de sévère — il était tendre, presque com­plice, le « men­teur » d’un homme qui recon­naît chez un autre le même art qu’il pra­tique lui-même depuis tou­jours : l’art de ne pas dire, l’art du dum, l’art de scel­ler ce qui brûle et de sou­rire comme si tout était froid.

Cha­pitre 5 — Chikankari

La bro­deuse s’ap­pe­lait Noor, et elle était aveugle.

Pas aveugle de nais­sance — aveugle d’u­sage. Qua­rante ans de bro­de­rie chi­kan­ka­ri sur mous­se­line blanche avaient usé ses yeux comme l’eau use la pierre, len­te­ment, par couches, avec une patience géo­lo­gique. Elle avait com­men­cé à bro­der à huit ans, dans l’a­te­lier de sa mère, qui l’a­vait appris de sa mère, qui l’a­vait appris de la sienne, et quelque part dans cette chaîne de femmes et de fils, les yeux avaient ces­sé de voir les cou­leurs puis les formes puis les contours, et il ne res­tait plus que le tou­cher — mais quel tou­cher. Les doigts de Noor lisaient le tis­su comme d’autres lisent le braille, et les motifs qu’elle bro­dait avaient cette qua­li­té étrange des choses faites sans regard : ils étaient plus justes que les motifs des voyantes, plus régu­liers, plus pro­fonds, comme si l’ab­sence de vue avait libé­ré dans ses mains une intel­li­gence supé­rieure, un sens du beau qui ne dépen­dait pas de la véri­fi­ca­tion mais de la foi.

Elle était venue au bun­ga­low pour bro­der le trous­seau d’A­mi­na, la cou­sine du Nawab dont le mariage était pré­vu en sep­tembre. Elle était assise dans la cour, sous le fran­gi­pane de Ban­si Lal, et autour d’elle la mous­se­line blanche se déployait comme une mer de lait. Ses doigts allaient et venaient, tirant le fil blanc à tra­vers le tis­su blanc, et le résul­tat était un fan­tôme de bro­de­rie, une bro­de­rie qu’on ne voyait pas à moins de pen­cher le tis­su vers la lumière, de le faire jouer dans le soleil, de le tour­ner et le retour­ner jus­qu’à ce que les motifs appa­raissent — des fleurs, des feuilles, des paons, des treillis — comme des secrets qu’on ne peut lire que dans la lumière rasante.

Blanc sur blanc.

C’é­tait le prin­cipe même de la chi­kan­ka­ri, et c’é­tait le prin­cipe même de Luck­now. On bro­dait des motifs invi­sibles sur un tis­su déjà blanc. On cachait la beau­té dans la beau­té. On super­po­sait le silence au silence, l’é­lé­gance à l’é­lé­gance, le non-dit au non-dit, jus­qu’à ce que l’ac­cu­mu­la­tion de ces couches invi­sibles pro­duise une den­si­té pal­pable, une épais­seur para­doxale du vide, et que le tis­su blanc bro­dé de blanc soit incom­pa­ra­ble­ment plus riche que n’im­porte quel tis­su colo­ré — parce que la cou­leur impose, tan­dis que le blanc invite, et que l’in­vi­ta­tion est tou­jours plus puis­sante que l’injonction.

Mira s’as­sit à côté de Noor.

Elle ne le fit pas par hasard. Depuis quelques semaines, Mira avait pris l’ha­bi­tude de gra­vi­ter autour des arti­sans du bun­ga­low avec cette curio­si­té vorace qui était sa façon d’ha­bi­ter le monde — elle avait pas­sé des heures avec Irfan dans la cui­sine, des heures avec Ban­si Lal dans le jar­din, et main­te­nant elle s’as­seyait à côté de la bro­deuse aveugle et la regar­dait ne pas voir ce qu’elle faisait.

— Vous ne regar­dez jamais votre tra­vail ? deman­da Mira.

— Pour­quoi regar­der ce que les doigts savent ? dit Noor.

Sa voix avait la pla­ci­di­té des gens qui ont tra­ver­sé la perte et qui en sont reve­nus, non pas intacts mais trans­for­més, comme un métal qui a tra­ver­sé le feu et qui en res­sort plus dur et plus souple à la fois.

— Mais com­ment savez-vous que c’est beau ?

— Je ne sais pas que c’est beau. Je sais que c’est juste. La beau­té, c’est vous qui la voyez. Moi, je fais le juste.

Mira res­ta silen­cieuse un moment. Puis elle ten­dit la main et tou­cha le tis­su bro­dé. Sous ses doigts, les motifs appa­rurent — des reliefs minus­cules, des creux et des bosses si sub­tils qu’un tou­cher moins atten­tif les aurait confon­dus avec les irré­gu­la­ri­tés natu­relles du tis­su. Elle fer­ma les yeux et lut la bro­de­rie comme Noor la fai­sait — avec les doigts. Et ce qu’elle lut la bou­le­ver­sa, parce que c’é­tait plus beau les yeux fer­més qu’à la lumière, c’é­tait un pay­sage entier de fleurs et de feuillages qui n’exis­tait que sous la pulpe des doigts, un jar­din secret, un jar­din tac­tile, et elle com­prit sou­dain que Noor n’a­vait rien per­du en per­dant la vue — elle avait gagné un monde que les voyants ne soup­çon­naient pas.

— C’est comme la cui­sine d’Ir­fan, dit Mira sans s’en rendre compte.

— Ah, dit Noor. Le cuisinier.

— Vous le connaissez ?

— Tout le monde connaît Irfan. Pas besoin d’yeux pour ça. L’o­deur suf­fit. Quand il passe dans la cour, l’air change. Il y a un avant et un après son pas­sage, comme il y a un avant et un après la pluie.

Mira ne répon­dit pas. Elle avait rou­gi, et elle était recon­nais­sante que Noor ne puisse pas le voir — mais les aveugles per­çoivent les rou­geurs autre­ment, par la cha­leur qui irra­die de la peau, par le léger chan­ge­ment de res­pi­ra­tion, par ce silence par­ti­cu­lier qui suit les phrases qui touchent trop près, et Noor sou­rit, d’un sou­rire qui ne deman­dait rien, qui ne jugeait rien, qui se conten­tait de reconnaître.

— Le blanc sur blanc, dit Noor en repre­nant son aiguille, c’est la chose la plus dif­fi­cile. Plus dif­fi­cile que la cou­leur. Plus dif­fi­cile que l’or. Parce qu’il n’y a nulle part où se cacher. Quand on brode du rouge sur du bleu, les erreurs dis­pa­raissent dans le contraste. Mais du blanc sur du blanc — chaque point se voit. Chaque trem­ble­ment de la main. Chaque hési­ta­tion. Le blanc par­donne rien.

Elle tira le fil. Il glis­sa dans le tis­su avec un mur­mure soyeux, presque inaudible.

— Mais le blanc par­donne tout, ajou­ta-t-elle. C’est son autre secret.

* * *

Le pro­fes­seur Tri­ve­di revint au bun­ga­low le len­de­main, avec les feuillets du manus­crit dans une sacoche de cuir qui avait connu des jours meilleurs.

Il avait la tête de quel­qu’un qui n’a pas dor­mi — non pas fati­gué mais exal­té, avec cette fièvre par­ti­cu­lière des uni­ver­si­taires qui croient avoir trou­vé quelque chose et qui ont peur d’y croire, parce que croire serait trop beau, et que les choses trop belles, dans le monde uni­ver­si­taire, se révèlent géné­ra­le­ment fausses.

Le Nawab le reçut dans son bureau — une pièce au pre­mier étage dont les fenêtres don­naient sur le jar­din de Ban­si Lal et dont les murs étaient cou­verts de rayon­nages où s’en­tas­saient des livres en our­dou, en per­san, en anglais et en hin­di, dans un désordre qui était en réa­li­té un ordre per­son­nel, un sys­tème de clas­si­fi­ca­tion dont le Nawab seul pos­sé­dait la clé et qui obéis­sait non pas à l’al­pha­bet ni au sujet mais au plai­sir — les livres qu’il aimait le plus étaient le plus près de sa main, et ceux qu’il n’a­vait pas encore lus étaient en hau­teur, dans l’at­tente, comme des promesses.

— Alors ? dit le Nawab.

Le pro­fes­seur Tri­ve­di posa la sacoche sur le bureau. Ses mains trem­blaient, et il ne les cachait pas — un autre homme les aurait cachées, par fier­té ou par pudeur, mais Tri­ve­di était un homme dont la trans­pa­rence était la forme de cou­rage, et ses mains trem­blantes disaient : ce que je vais vous mon­trer me bou­le­verse, et je ne suis pas hon­teux d’être bouleversé.

— L’é­cri­ture, dit Tri­ve­di. J’ai com­pa­ré l’é­cri­ture avec les manus­crits connus. La gra­phie. Les habi­tudes — les ratures, les ajouts en marge, la façon de for­mer les ka et les ga.

— Et ?

— Ce n’est pas concluant. Ce n’est jamais concluant, avec les manus­crits. Il fau­drait une exper­tise gra­pho­lo­gique com­plète, une ana­lyse du papier, de l’encre. Mais…

Le Nawab atten­dait. La montre sur la com­mode — pas la Rever­so, une Ome­ga Sea­mas­ter, la montre des conver­sa­tions sérieuses — mar­quait les secondes avec une indif­fé­rence mécanique.

— Mais ce sont des pages de fic­tion, conti­nua Tri­ve­di. Un texte nar­ra­tif. Un début de récit. Et le style — le style, Nawab Sahab, le style est…

Il ne finit pas sa phrase. Il ouvrit la sacoche et en sor­tit les feuillets avec la déli­ca­tesse d’un homme qui mani­pule un oiseau bles­sé. Le papier était jaune, cas­sant aux bords, avec cette odeur de vieux papier indien — un mélange de coton et de pous­sière et de quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable, l’o­deur du temps pas­sé à l’a­bri, l’o­deur d’un texte qui a attendu.

— Lisez, dit Trivedi.

Le Nawab chaus­sa ses lunettes — des lunettes rondes, en écaille, qu’il por­tait avec une élé­gance qui trans­for­mait la pres­by­tie en acces­soire de mode — et il lut.

Il lut len­te­ment. Il lut deux pages, puis trois, puis cinq. Puis il posa les feuillets, ôta ses lunettes, et regar­da Trivedi.

— C’est beau, dit-il.

— Oui.

— C’est Premchand ?

— Je ne sais pas. C’est… c’est le Prem­chand de la fin. Le Prem­chand d’a­près Godan. Plus sombre. Plus lucide. Plus…

— Plus triste ?

— Non. Plus tendre.

Le manus­crit racon­tait l’his­toire d’un joueur de sitar qui perd pro­gres­si­ve­ment l’ouïe. Pas d’un coup — len­te­ment, note après note, fré­quence après fré­quence, comme si la musique se reti­rait de lui comme la mer se retire du rivage, en lais­sant der­rière elle des flaques de plus en plus petites. Le joueur conti­nue de jouer. Il joue de mémoire, il joue par le tou­cher, il joue avec ses os et ses dents et la vibra­tion de ses côtes, et la musique qu’il pro­duit — que per­sonne n’en­tend, que lui-même n’en­tend plus — est la plus belle musique jamais jouée, parce qu’elle est libé­rée de l’o­reille, libé­rée du juge­ment, libé­rée de tout ce qui n’est pas le geste pur.

— C’est la même his­toire que Noor, mur­mu­ra le Nawab.

— Par­don ?

— La bro­deuse. La bro­deuse aveugle qui brode mieux que les voyantes. C’est la même histoire.

Tri­ve­di res­ta silen­cieux. Le paral­lèle ne lui avait pas échap­pé, mais il n’a­vait pas vou­lu le for­mu­ler, parce que les uni­ver­si­taires pré­fèrent les connexions qui se font dans l’es­prit de l’au­di­teur plu­tôt que dans la bouche du confé­ren­cier — c’est plus élé­gant, c’est plus lucknowi.

— Que fait-on ? deman­da le Nawab.

— On peut le faire authen­ti­fier. Il y a un expert à Alla­ha­bad. Un autre à Béna­rès. Ça pren­dra du temps.

— Du temps, répé­ta le Nawab, et le mot son­na étran­ge­ment dans sa bouche, comme si le temps était une den­rée dont il n’é­tait plus sûr de dis­po­ser. Le temps.

Il ran­gea les feuillets dans le tiroir de son bureau. Le tiroir qui ne fer­mait pas à clé.

— En atten­dant, dit-il, on n’en parle pas.

— Bien sûr, dit Trivedi.

Mais ils en par­lèrent, natu­rel­le­ment. Pas en public — jamais en public, le teh­zeeb inter­di­sait la van­tar­dise — mais en pri­vé, à demi-mot, par allu­sions, par le biais de ces conver­sa­tions obliques qui étaient la spé­cia­li­té de Luck­now et qui per­met­taient de dire tout sans rien dire, et bien­tôt le mushai­ra du mar­di savait, et le doc­teur Pes­ton­ji savait, et Mum­taz Begum savait, et la rumeur cir­cu­la dans le bun­ga­low comme le par­fum du jas­min dans le jar­din de Ban­si Lal — par­tout à la fois, impos­sible à loca­li­ser, impos­sible à ignorer.

* * *

Irfan l’ap­prit par Mira.

Elle des­cen­dit un soir à la cui­sine avec les yeux de quel­qu’un qui vient de lire quelque chose de bou­le­ver­sant — non, qui vient d’en­tendre par­ler de quelque chose de bou­le­ver­sant, ce qui est dif­fé­rent, parce que la chose lue vous appar­tient tan­dis que la chose enten­due vous tra­verse, et Mira avait l’air traversée.

— Il y a un manus­crit, dit-elle.

Irfan émin­çait des oignons. Les larmes cou­laient, et c’é­tait com­mode — les larmes d’oi­gnon sont les seules larmes qui ne demandent aucune explication.

— Un manus­crit trou­vé dans les murs du bun­ga­low, conti­nua Mira. Le pro­fes­seur Tri­ve­di pense que c’est peut-être Premchand.

— Prem­chand, répé­ta Irfan.

Il ne connais­sait pas bien Prem­chand. Il connais­sait le nom, comme tout le monde à Luck­now connais­sait le nom — Prem­chand, le grand écri­vain, le Dickens hin­di, celui qui avait racon­té la vie des pauvres avec une com­pas­sion qui n’é­tait jamais de la pitié. Mais Irfan n’a­vait pas lu Prem­chand. Irfan ne lisait pas beau­coup. Non par manque d’in­tel­li­gence — son intel­li­gence était immense, mais elle pas­sait par d’autres canaux, d’autres sens, d’autres gram­maires — mais par manque de temps, parce qu’un rakab­dar qui cui­sine pour un Nawab n’a pas de temps pour les livres, et aus­si par manque de cette confiance par­ti­cu­lière qui per­met aux gens de milieux modestes de s’as­seoir avec un livre et de se sen­tir légitimes.

— Il est mort en 1936, dit Mira. L’an­née de la construc­tion du bungalow.

— Alors le manus­crit a tou­jours été là.

— Oui. Dans les murs. Depuis le pre­mier jour.

— Comme les épices dans le dum, dit Irfan.

Mira le regar­da. Et ce regard — ce regard qu’elle avait par­fois, ce regard qui ne glis­sait pas sur les choses mais qui s’y enfon­çait, qui creu­sait, qui cher­chait sous la sur­face quelque chose que la sur­face ne mon­trait pas — ce regard s’ar­rê­ta sur Irfan, sur son visage pen­ché sur les oignons, sur ses mains qui émin­caient avec cette régu­la­ri­té hyp­no­tique, et elle dit :

— Irfan. Vous êtes un poète.

Il rit. Pas de gêne — de sur­prise. Per­sonne ne l’a­vait jamais appe­lé poète. Cui­si­nier, oui. Arti­san, oui. Ser­vi­teur, bien sûr. Mais poète — le mot lui allait comme un vête­ment d’emprunt, trop beau pour lui, fait pour quel­qu’un d’autre.

— Les poètes écrivent, dit-il. Moi, je cuisine.

— C’est la même chose.

— Non. Un poème reste. Un plat disparaît.

— Un poème aus­si dis­pa­raît, dit Mira. Il dis­pa­raît dans celui qui le lit. Il est man­gé, digé­ré, trans­for­mé. Et ce qui reste, ce n’est pas le poème — c’est ce que le poème a fait à celui qui l’a lu. C’est exac­te­ment pareil avec vos galouti.

Les oignons étaient émin­cés. Irfan essuya ses yeux avec le dos de la main. Il la regar­da — vrai­ment, pas à la déro­bée, pas par cet angle de vue oblique qui était deve­nu son habi­tude, mais de face, yeux dans les yeux, et ce regard fron­tal, dans cette cui­sine en contre­bas, entre un homme qui tenait un cou­teau et une femme qui tenait une idée, ce regard avait la même den­si­té que le dum au moment où l’on sou­lève le cou­vercle : satu­ré, char­gé, prêt.

— Vous réci­tez des vers le soir, dit-il. Je vous entends.

— Vous écoutez ?

— J’en­tends. La cui­sine entend tout. Les murs sont minces.

— Qu’est-ce que vous enten­dez d’autre ?

La ques­tion était un piège, et ils le savaient tous les deux. « Qu’est-ce que vous enten­dez d’autre » signi­fiait : est-ce que vous enten­dez les ghun­groo ? Est-ce que vous enten­dez mes pas de danse ? Est-ce que vous m’en­ten­dez vivre, la nuit, dans ma chambre de veuve, est-ce que vous m’en­ten­dez refu­ser de mourir ?

— J’en­tends les gre­lots, dit Irfan.

Et c’é­tait fait. La bro­de­rie était visible. Le blanc avait été nom­mé sur le blanc, et main­te­nant ils ne pou­vaient plus pré­tendre ne pas voir, l’un et l’autre, le motif qu’ils étaient en train de des­si­ner — ce motif impos­sible, cet amour blanc sur blanc, cet amour sans cou­leur et sans nom qui n’exis­tait que dans la lumière rasante, quand on pen­chait le tis­su de leur his­toire dans le soleil cou­chant de Luck­now et qu’on le fai­sait jouer entre ses doigts.

— Je danse pour ne pas deve­nir folle, dit Mira.

— Je cui­sine pour la même rai­son, dit Irfan.

Puis ils se turent, et le silence qui s’ins­tal­la entre eux n’é­tait plus le silence du début — ce silence de décou­verte, pru­dent, tâton­nant — mais un silence d’a­près, un silence qui avait tra­ver­sé le feu, un silence de dum ouvert, un silence qui sen­tait le safran et la car­da­mome et le jas­min de Ban­si Lal et le kewra de la pre­mière fois et les cent soixante et une épices des galou­ti, et toutes les bro­de­ries invi­sibles de Noor, et toutes les pages du manus­crit endor­mi dans les murs, et toute la cha­leur de cet été 1947 qui ne vou­lait pas finir.

Dehors, les nou­velles du Pend­jab arrivaient.

Elles arri­vaient par la radio, par les lettres, par les voya­geurs qui pas­saient par Luck­now et qui racon­taient des choses que les gens du bun­ga­low écou­taient avec le même mélange d’hor­reur et d’in­cré­du­li­té qu’on éprouve devant un cau­che­mar fait par quel­qu’un d’autre — réel mais dis­tant, ter­rible mais abs­trait, comme un incen­die qu’on voit par la fenêtre d’un train et qui ne brûle pas notre mai­son. Les trains du Pend­jab arri­vaient char­gés de morts. Les colonnes de réfu­giés s’é­ti­raient sur les routes comme des rivières humaines. Des vil­lages entiers avaient été vidés, brû­lés, effa­cés, et les mots pour décrire ce qui se pas­sait là-bas n’exis­taient pas encore — ils seraient inven­tés plus tard, par les his­to­riens, par les roman­ciers, par ceux dont le métier est de trou­ver des mots pour l’innommable.

Mais à Luck­now, rien.

Luck­now ne brû­lait pas. Luck­now ser­vait du thé. Luck­now bro­dait du blanc sur blanc. Luck­now pré­pa­rait un mariage. Et cette nor­ma­li­té n’é­tait pas de l’in­dif­fé­rence — c’é­tait du dum pukht. C’é­tait une cocotte scel­lée. Tout ce qui devait explo­ser explo­sait en silence, sous le cou­vercle, et le cou­vercle tenait, et il tien­drait peut-être, ou peut-être pas, mais pour l’ins­tant il tenait, et le par­fum qui s’en échap­pait — par les fis­sures, par les inter­stices, par les silences entre les phrases — ce par­fum était à la fois déli­cieux et inquié­tant, comme tout ce qui cuit sans qu’on puisse le voir.

Noor bro­dait dans la cour.

Blanc sur blanc.

Et per­sonne ne savait ce que les mains aveugles écri­vaient dans le tis­su — per­sonne sauf le tis­su lui-même, et le tis­su gar­dait le secret, comme les murs gar­daient le manus­crit, comme la cui­sine gar­dait l’a­mour, comme Luck­now gar­dait tout, dans ses plis, dans ses replis, dans cet art immé­mo­rial de cacher les choses les plus pré­cieuses à l’en­droit exact où tout le monde pou­vait les voir.

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