Jul 16, 2010 | Livres et carnets |
C’est l’été, il fait presque beau, j’ai décidé de ne pas trop écrire et de partager quelques textes originaux. En plein dans le texte de Colin Thubron, l’ombre de la route de la soie, j’exulte devant une série d’anecdotes délectables, comme l’histoire de l’agneau végétal.

Photo © Sarah Macmillan
La Chine et l’Ouest continuèrent pourtant à vivre dans l’ignorance l’une de l’autre pendant des siècles. Ainsi les Romains, connaissant le coton, s’imaginèrent que la soie poussait sur des arbres, pendant que les Chinois se fondaient sur ce qu’ils savaient du ver à soie pour en déduire que le coton provenait d’un animal. Ils s’inventèrent donc un « agneau végétal », une créature surgie du sol, laquelle broutait secrètement la nuit et mettaient bas des petits qui donnaient du coton. Les Romains voyaient dans les lointains Chinois un peuple doux et béni ; simultanément, se répandait en Chine la rumeur, vague au départ, de l’existence d’une puissante monarchie élective, au-delà de la Perse, dotée de citoyens honnêtes et paisibles.
Colin Thubron, L’ombre de la route de la soie Folio, 2006, p148
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Jul 16, 2010 | Histoires de gens, Livres et carnets |
Dès la première lecture, certaines dédicaces vous promettent des voyages dont on ne revient pas indemnes. Pour la deuxième fois de ma vie, je tente de me replonger dans les lignes sombres de Les sept piliers de la sagesse, l’œuvre sublime de Thomas Edward Lawrence dont j’ai interrompu la lecture la première fois parce que j’ai donné mon livre à un ami. J’en avais oublié la dédicace, poème superbe écrit par l’auteur à l’attention d’un ami disparu (certainement Sheikh Ahmed connu aussi sous le nom de Dahoum), un texte en forme de programme qui donne toute l’envergure du personnage, à la fois passionné, mégalomane très certainement et chargé d’une puissance à la hauteur du désert qui l’accompagna une partie de sa vie. Sur ce visage solaire, rayonnant, figé, ne transparurent jamais les scarifications d’une souffrance intérieure qui ne put être soulagée que dans les mots de cette œuvre magistrale, et dans une vie en tous points marginale, qui se termina au détour d’un virage sur la moto qu’il avait surnommé George VII, alors qu’il tentait d’éviter deux cyclistes.

à S.A.
Parce que je t’aimais
J’ai pris dans mes mains ces marées d’hommes ;
Avec les étoiles qui le sillonnaient,
Sur le ciel, j’écrivis ma volonté.
A ce prix, j’obtins pour toi la liberté,
Demeure sacrée aux sept piliers :
Ainsi tes yeux brillaient-ils pour moi
A mon arrivée.
En route j’eus pour servante la mort.
Nous approchâmes et t’aperçûmes qui attendais.
A la vue de ton sourire, pleine d’envie et de larmes,
Elle me devança, te prit à part,
Te fit pénétrer dans sa paix.
L’amour, las du chemin, aveugle, s’avança vers toi pour te toucher,
Notre salaire en ce bref instant,
Avant que la terre ne dessine mollement
Ta forme de sa main fouisseuse,
Que les vers sans yeux ne s’engraissent de ton corps.
A la prière des hommes j’édifiai notre œuvre,
La maison inviolée,
En souvenir de toi.
Pourtant je mis en pièces ce monument indigne
Avant de l’achever.
Voici que maintenant les créatures infimes, timidement sortent
Se hourder des masures
Dans l’ombre souillée de mon offrande.
Thomas Edward Lawrence, les sept piliers de la sagesse
Traduction de Renée et André Guillaume, Livre de Poche collection Pochotèque
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Jul 14, 2010 | Passerelle |
Le soir m’a livré corps et bien aux tourbillons de tourments, une altercation avec mes rêves et je suis au regret de devoir refuser la proposition de mon lit, décliner poliment l’invitation au sommeil. C’est décidé, l’insomnie aura toute autorité sur mon esprit, jusqu’à preuve du contraire. Je me suis réveillé au beau milieu de la nuit pour fêter la vacuité des instants calmes à grands renforts de demi croches silencieuses, le ventre sommé de souffrir d’un mal qui ressemble à de la déception. Les minutes s’égrènent au rythme d’un chant léger et lointain, un oiseau à l’allure attendrie, perché certainement sur une des plus hautes branches d’un peuplier dormant, volatile dont le nom est inconnu jusqu’au prémices du jour. Nous sommes le quatorze juillet, jour de gloire nationale qui marque chez moi tous les ans le départ de pensées que je ne m’explique pas, des sales souvenirs, des secrets dont on ne parle à personne d’autre qu’aux pages de son journal intime… que je brade au nom des principes de l’effacement ; encore une fois, esthétique de la disparition. A force de disparaître, je vais bien finir par m’évanouir, que ce soit dans les bras de Morphée ou dans les rues poussiéreuses d’un souk, une grande ville de l’Orient qui me tend les bras, me bande les muscles. La nuit n’en est qu’à ses débuts et ce que je fais est proche de la folie, je m’étais dit qu’un jour je cesserais d’écrire, laisser couler le poison le laisser venir jusqu’au cœur dans une étreinte de passions oppressantes et puis non un dernier sursaut toujours déjà en train de tarir les sources de l’affliction, je me retrouve nu devant mon clavier à fournir encore et toujours des prétextes à une écriture que je ne pensais plus pouvoir maîtriser ; volontairement en processus d’acculturation, je voulais me désengager, redevenir idiot, tomber au fond déposer les armes mourir d’un coup et l’envie est toujours là, intacte, même plus belle qu’auparavant comme ces gloires passées que la patine du temps a cru bon de devoir polir comme les flancs d’une lampe à huile découverte dans les sables du désert.

Il s’en est fallu de peu, j’étais prêt à tout laisser tomber, dépôt de bilan factuel signifiant que les temps étaient révolus, résolu que j’étais à ne plus jamais reprendre du service, l’écriture trop lointaine déjà avait quitté son corps comme la vie qui s’en va dans un dernier souffle presque tangible. J’entends les touches de mon clavier brinqueballer au beau milieu de la nuit et de cette incongruité passagère me naissent des idées. Tout d’abord la faim, combler la faim d’une insomnie que je vide à coup de restes de pommes de terre cuites à l’eau que j’écrase avec un peu de beurre pour le laisser fondre et puis quelques verres d’eau pétillante, peur de rien. Mes lectures m’ont tenu en éveil, m’ont gardé au creux de leurs mains. Je continue. Je tente encore de croire qu’il y aura toujours plus d’après, autant d’après qu’il y eut d’avant. La nuit me tient chaud et me ligote à ses désirs. Il y a une vie pour ceux qui osent encore rêver, c’est la seule chose tangible qu’il m’ait été donné d’apprendre ces dernières années, même si c’est toujours aussi éprouvant et d’une terrifiante torture que de vouloir s’extirper des mains du marasme, lorsqu’enfin, j’en arrive à vouloir sourire encore, même si mes yeux ne cessent de s’embuer des souvenirs de celui qu’on m’a enlevé.
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Jul 13, 2010 | Histoires de gens |
Si les chroniques de l’époque sont exactes, le terrible empereur gisait dans sa tombe, sous mes pieds, entouré de ses épouses exécutées et au milieu d’une reproduction à l’identique de son empire — modèle vaste et compliqué, sillonné de rivières de vif-argent et animé par d’invisibles mécaniques. Sept cents mille ouvriers, dit-on, avaient trimé sur ce mausolée au cours des dernières années de son règne et, à l’achèvement de l’ouvrage, ceux qui en savaient trop avaient été emmurés dedans au moyen de portes de pierre qui s’abaissaient d’elles-mêmes. Dans la chambre funéraire, parmi des montagnes sculptées dans le cuivre et des villes de pierres précieuses, l’empereur navigue dans un cercueil en forme de barque, sur une rivière de mercure qui débouche dans une mer du même métal, sous un ciel de nuit constellé de perles.

Archer de Qin Shi Huangdi
Ainsi il s’était ménagé dans la mort un royaume miroir autonome, une maîtrise parfaite. Ses cités de gemmes bâties pour l’éternité faisaient écho au statisme des cieux. Des portes et des passages intérieurs, secrètement protégés par des arquebuses armées et pointées dessus, scellaient les frontières de son état posthume. Il avait emmuré le passé et l’avenir. Ses ancêtres, comme ceux de l’Empereur jaune, avaient sans doute été des barbares, et pourtant c’est de lui que la Chine tient son nom. Les lampes de graisse de phoque qui éclairaient sa tombe devaient, paraît-il, brûler à jamais.
Colin Thubron, L’ombre de la route de la soie
Folio, 2006, p39
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Jul 12, 2010 | Architectures, Arts |
L’Archibasilique du Très-Saint-Sauveur, plus connue sous le nom de basilique Saint-Jean-de-Latran est omnium urbis et orbis ecclesiarum mater et caput, Mère et tête de toutes les églises de la ville et du monde. Moins connue dans les esprits que la basilique Saint-Pierre, elle est pourtant la première des églises dans l’ordre protocolaire, avant Saint-Pierre et fait partie des quatre basiliques papales de Rome. Détruite à de multiples reprises, elle est aujourd’hui reconstruite dans un style majoritairement baroque italien (c’est à dire à mon sens, pas toujours de très bon goût). On peut toutefois encore admirer dans la chapelle du baptistère les restes de la basilique primitive, commencée en 315, avec une construction d’inspiration byzantine et des mosaïques dorées de toute beauté qui font oublier la grandiloquence fastueuse de la basilique elle-même. Il est à noter que la mosaïque de l’abside date du IVème siècle, même si elle a été profondément restaurée au XIIème siècle. On peut aujourd’hui grâce au site du Vatican visiter virtuellement (avec une musique tout ce qu’il y a de plus adaptée) l’ensemble du bâtiment comme vous ne le verrez certainement jamais, comme par exemple la chapelle Lancellotti ou la chapelle Corsini, qui ne sont pas ouvertes au public. Même si le lieu est impressionnant de grandiose et de faste, il reste une des manifestations les plus flamboyantes d’un art baroque qui ne s’est jamais embarrassé de simplicité et qui n’hésite pas à user d’une certaine théâtralité qui sied mal à un lieu de recueillement, fût-il à la tête des autres…
Il est à noter que le Président de la République Française reçoit pour comme titre celui de Chanoine d’Honneur de Saint-Pierre-de-Latran. Les deux seuls présidents de la cinquième république à avoir refusé leur intronisation sont Georges Pompidou et François Mitterrand.

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