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Un agneau végétal

C’est l’é­té, il fait presque beau, j’ai déci­dé de ne pas trop écrire et de par­ta­ger quelques textes ori­gi­naux. En plein dans le texte de Colin Thu­bron, l’ombre de la route de la soie, j’exulte devant une série d’a­nec­dotes délec­tables, comme l’his­toire de l’a­gneau végétal.

Spring Lamb

Pho­to © Sarah Mac­mil­lan

La Chine et l’Ouest conti­nuèrent pour­tant à vivre dans l’i­gno­rance l’une de l’autre pen­dant des siècles. Ain­si les Romains, connais­sant le coton, s’i­ma­gi­nèrent que la soie pous­sait sur des arbres, pen­dant que les Chi­nois se fon­daient sur ce qu’ils savaient du ver à soie pour en déduire que le coton pro­ve­nait d’un ani­mal. Ils s’in­ven­tèrent donc un « agneau végé­tal », une créa­ture sur­gie du sol, laquelle brou­tait secrè­te­ment la nuit et met­taient bas des petits qui don­naient du coton. Les Romains voyaient dans les loin­tains Chi­nois un peuple doux et béni ;  simul­ta­né­ment, se répan­dait en Chine la rumeur, vague au départ, de l’exis­tence d’une puis­sante monar­chie élec­tive, au-delà de la Perse, dotée de citoyens hon­nêtes et paisibles.

Colin Thu­bron, L’ombre de la route de la soie Folio, 2006, p148

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Avant que la terre ne des­sine mol­le­ment ta forme de sa main fouisseuse

Dès la pre­mière lec­ture, cer­taines dédi­caces vous pro­mettent des voyages dont on ne revient pas indemnes. Pour la deuxième fois de ma vie, je tente de me replon­ger dans les lignes sombres de Les sept piliers de la sagesse, l’œuvre sublime de Tho­mas Edward Law­rence dont j’ai inter­rom­pu la lec­ture la pre­mière fois parce que j’ai don­né mon livre à un ami. J’en avais oublié la dédi­cace, poème superbe écrit par l’au­teur à l’at­ten­tion d’un ami dis­pa­ru (cer­tai­ne­ment Sheikh Ahmed connu aus­si sous le nom de Dahoum), un texte en forme de pro­gramme qui donne toute l’en­ver­gure du per­son­nage, à la fois pas­sion­né, méga­lo­mane très cer­tai­ne­ment et char­gé d’une puis­sance à la hau­teur du désert qui l’ac­com­pa­gna une par­tie de sa vie. Sur ce visage solaire, rayon­nant, figé, ne trans­pa­rurent jamais les sca­ri­fi­ca­tions d’une souf­france inté­rieure qui ne put être sou­la­gée que dans les mots de cette œuvre magis­trale, et dans une vie en tous points mar­gi­nale, qui se ter­mi­na au détour d’un virage sur la moto qu’il avait sur­nom­mé George VII, alors qu’il ten­tait d’é­vi­ter deux cyclistes.

à S.A.

Parce que je t’aimais
J’ai pris dans mes mains ces marées d’hommes ;
Avec les étoiles qui le sillonnaient,
Sur le ciel, j’é­cri­vis ma volonté.
A ce prix, j’ob­tins pour toi la liberté,
Demeure sacrée aux sept piliers :
Ain­si tes yeux brillaient-ils pour moi
A mon arrivée.

En route j’eus pour ser­vante la mort.
Nous appro­châmes et t’a­per­çûmes qui attendais.
A la vue de ton sou­rire, pleine d’en­vie et de larmes,
Elle me devan­ça, te prit à part,
Te fit péné­trer dans sa paix.

L’a­mour, las du che­min, aveugle, s’a­van­ça vers toi pour te toucher,
Notre salaire en ce bref instant,
Avant que la terre ne des­sine mollement
Ta forme de sa main fouisseuse,
Que les vers sans yeux ne s’en­graissent de ton corps.

A la prière des hommes j’é­di­fiai notre œuvre,
La mai­son inviolée,
En sou­ve­nir de toi.
Pour­tant je mis en pièces ce monu­ment indigne
Avant de l’achever.
Voi­ci que main­te­nant les créa­tures infimes, timi­de­ment sortent
Se hour­der des masures
Dans l’ombre souillée de mon offrande.

Tho­mas Edward Law­rence, les sept piliers de la sagesse
Tra­duc­tion de Renée et André Guillaume, Livre de Poche col­lec­tion Pochotèque
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N’emporte que des sou­ve­nirs, ne laisse rien der­rière toi

Le soir m’a livré corps et bien aux tour­billons de tour­ments, une alter­ca­tion avec mes rêves et je suis au regret de devoir refu­ser la pro­po­si­tion de mon lit, décli­ner poli­ment l’in­vi­ta­tion au som­meil. C’est déci­dé, l’in­som­nie aura toute auto­ri­té sur mon esprit, jus­qu’à preuve du contraire. Je me suis réveillé au beau milieu de la nuit pour fêter la vacui­té des ins­tants calmes à grands ren­forts de demi croches silen­cieuses, le ventre som­mé de souf­frir d’un mal qui res­semble à de la décep­tion. Les minutes s’é­grènent au rythme d’un chant léger et loin­tain, un oiseau à l’al­lure atten­drie, per­ché cer­tai­ne­ment sur une des plus hautes branches d’un peu­plier dor­mant, vola­tile dont le nom est incon­nu jus­qu’au pré­mices du jour. Nous sommes le qua­torze juillet, jour de gloire natio­nale qui marque chez moi tous les ans le départ de pen­sées que je ne m’ex­plique pas, des sales sou­ve­nirs, des secrets dont on ne parle à per­sonne d’autre qu’aux pages de son jour­nal intime… que je brade au nom des prin­cipes de l’ef­fa­ce­ment ; encore une fois, esthé­tique de la dis­pa­ri­tion. A force de dis­pa­raître, je vais bien finir par m’é­va­nouir, que ce soit dans les bras de Mor­phée ou dans les rues pous­sié­reuses d’un souk, une grande ville de l’O­rient qui me tend les bras, me bande les muscles. La nuit n’en est qu’à ses débuts et ce que je fais est proche de la folie, je m’é­tais dit qu’un jour je ces­se­rais d’é­crire, lais­ser cou­ler le poi­son le lais­ser venir jus­qu’au cœur dans une étreinte de pas­sions oppres­santes et puis non un der­nier sur­saut tou­jours déjà en train de tarir les sources de l’af­flic­tion, je me retrouve nu devant mon cla­vier à four­nir encore et tou­jours des pré­textes à une écri­ture que je ne pen­sais plus pou­voir maî­tri­ser ; volon­tai­re­ment en pro­ces­sus d’ac­cul­tu­ra­tion, je vou­lais me désen­ga­ger, rede­ve­nir idiot, tom­ber au fond dépo­ser les armes mou­rir d’un coup et l’en­vie est tou­jours là, intacte, même plus belle qu’au­pa­ra­vant comme ces gloires pas­sées que la patine du temps a cru bon de devoir polir comme les flancs d’une lampe à huile décou­verte dans les sables du désert.

Il s’en est fal­lu de peu, j’é­tais prêt à tout lais­ser tom­ber, dépôt de bilan fac­tuel signi­fiant que les temps étaient révo­lus, réso­lu que j’é­tais à ne plus jamais reprendre du ser­vice, l’é­cri­ture trop loin­taine déjà avait quit­té son corps comme la vie qui s’en va dans un der­nier souffle presque tan­gible. J’en­tends les touches de mon cla­vier brin­que­bal­ler au beau milieu de la nuit et de cette incon­grui­té pas­sa­gère me naissent des idées. Tout d’a­bord la faim, com­bler la faim d’une insom­nie que je vide à coup de restes de pommes de terre cuites à l’eau que j’é­crase avec un peu de beurre pour le lais­ser fondre et puis quelques verres d’eau pétillante, peur de rien. Mes lec­tures m’ont tenu en éveil, m’ont gar­dé au creux de leurs mains. Je conti­nue. Je tente encore de croire qu’il y aura tou­jours plus d’a­près, autant d’a­près qu’il y eut d’a­vant. La nuit me tient chaud et me ligote à ses dési­rs. Il y a une vie pour ceux qui osent encore rêver, c’est la seule chose tan­gible qu’il m’ait été don­né d’ap­prendre ces der­nières années, même si c’est tou­jours aus­si éprou­vant et d’une ter­ri­fiante tor­ture que de vou­loir s’ex­tir­per des mains du marasme, lors­qu’en­fin, j’en arrive à vou­loir sou­rire encore, même si mes yeux ne cessent de s’embuer des sou­ve­nirs de celui qu’on m’a enlevé.

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Le monde sou­ter­rain de Qin Shi Huangdi

Si les chro­niques de l’é­poque sont exactes, le ter­rible empe­reur gisait dans sa tombe, sous mes pieds, entou­ré de ses épouses exé­cu­tées et au milieu d’une repro­duc­tion à l’i­den­tique de son empire — modèle vaste et com­pli­qué, sillon­né de rivières de vif-argent et ani­mé par d’in­vi­sibles méca­niques. Sept cents mille ouvriers, dit-on, avaient tri­mé sur ce mau­so­lée au cours des der­nières années de son règne et, à l’a­chè­ve­ment de l’ou­vrage, ceux qui en savaient trop avaient été emmu­rés dedans au moyen de portes de pierre qui s’a­bais­saient d’elles-mêmes. Dans la chambre funé­raire, par­mi des mon­tagnes sculp­tées dans le cuivre et des villes de pierres pré­cieuses, l’empereur navigue dans un cer­cueil en forme de barque, sur une rivière de mer­cure qui débouche dans une mer du même métal, sous un ciel de nuit constel­lé de perles.

Archer de Qin Shi Huangdi

Ain­si il s’é­tait ména­gé dans la mort un royaume miroir auto­nome, une maî­trise par­faite. Ses cités de gemmes bâties pour l’é­ter­ni­té fai­saient écho au sta­tisme des cieux. Des portes et des pas­sages inté­rieurs, secrè­te­ment pro­té­gés par des arque­buses armées et poin­tées des­sus, scel­laient les fron­tières de son état post­hume. Il avait emmu­ré le pas­sé et l’a­ve­nir. Ses ancêtres, comme ceux de l’Em­pe­reur jaune, avaient sans doute été des bar­bares, et pour­tant c’est de lui que la Chine tient son nom. Les lampes de graisse de phoque qui éclai­raient sa tombe devaient, paraît-il, brû­ler à jamais.

Colin Thu­bron, L’ombre de la route de la soie
Folio, 2006, p39

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Mère et tête de toutes les églises de la ville et du monde

L’Archi­ba­si­lique du Très-Saint-Sau­veur, plus connue sous le nom de basi­lique Saint-Jean-de-Latran est omnium urbis et orbis eccle­sia­rum mater et caput, Mère et tête de toutes les églises de la ville et du monde. Moins connue dans les esprits que la basi­lique Saint-Pierre, elle est pour­tant la pre­mière des églises dans l’ordre pro­to­co­laire, avant Saint-Pierre et fait par­tie des quatre basi­liques papales de Rome. Détruite à de mul­tiples reprises, elle est aujourd’­hui recons­truite dans un style majo­ri­tai­re­ment baroque ita­lien (c’est à dire à mon sens, pas tou­jours de très bon goût). On peut tou­te­fois encore admi­rer dans la cha­pelle du bap­tis­tère les restes de la basi­lique pri­mi­tive, com­men­cée en 315, avec une construc­tion d’ins­pi­ra­tion byzan­tine et des mosaïques dorées de toute beau­té qui font oublier la gran­di­lo­quence fas­tueuse de la basi­lique elle-même. Il est à noter que la mosaïque de l’ab­side date du IVème siècle, même si elle a été pro­fon­dé­ment res­tau­rée au XIIème siècle. On peut aujourd’­hui grâce au site du Vati­can visi­ter vir­tuel­le­ment (avec une musique tout ce qu’il y a de plus adap­tée) l’en­semble du bâti­ment comme vous ne le ver­rez cer­tai­ne­ment jamais, comme par exemple la cha­pelle Lan­cel­lot­ti ou la cha­pelle Cor­si­ni, qui ne sont pas ouvertes au public. Même si le lieu est impres­sion­nant de gran­diose et de faste, il reste une des mani­fes­ta­tions les plus flam­boyantes d’un art baroque qui ne s’est jamais embar­ras­sé de sim­pli­ci­té et qui n’hé­site pas à user d’une cer­taine théâ­tra­li­té qui sied mal à un lieu de recueille­ment, fût-il à la tête des autres…

Il est à noter que le Pré­sident de la Répu­blique Fran­çaise reçoit pour comme titre celui de Cha­noine d’Hon­neur de Saint-Pierre-de-Latran. Les deux seuls pré­si­dents de la cin­quième répu­blique à avoir refu­sé leur intro­ni­sa­tion sont Georges Pom­pi­dou et Fran­çois Mitterrand.

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