Mar 22, 2011 | Passerelle |

Au lever du jour, en passant devant la fenêtre, j’attrape l’air du matin, la couleur de ce moment de grâce pendant lequel le soleil arrive enfin à montrer le bout de son nez. J’ai le souvenir d’un poème des Fleurs du mal qui monte en moi comme une bouffée de chaleur et qui m’émeut… Le monde n’exhale jamais autant de beauté que lorsqu’il passe entre les mots d’un de ses poètes. Au petit matin, le ciel prend des couleurs de coulée de lave sur les flancs d’un volcan éreinté.
Ta tête, ton geste, ton air
Sont beaux comme un beau paysage ;
Le rire joue en ton visage
Comme un vent frais dans un ciel clair.
Le passant chagrin que tu frôles
Est ébloui par la santé
Qui jaillit comme une clarté
De tes bras et de tes épaules.

Au lendemain du jour au ciel de lave, le petit matin annonce une couleur tendre, une frange d’un superbe dégradé tandis qu’à l’ouest les ténèbres sont encore présentes et profondes. Tous les matins, je me laisse bercer par cette lumière, assis sur mon canapé avec ma tasse de café, avec de plus en plus de plaisir lorsque les jours de printemps se lèvent de plus en plus tôt. J’essaie de tenir la distance, de me lever avec le soleil, d’épouser le rythme naturel d’une belle journée, comme un ancien.
Les retentissantes couleurs
Dont tu parsèmes tes toilettes
Jettent dans l’esprit des poètes
L’image d’un ballet de fleurs.
Ces robes folles sont l’emblème
De ton esprit bariolé ;
Folle dont je suis affolé,
Je te hais autant que je t’aime !

Je ravale mes pensées présomptueuses en me disant qu’un jour je serai pleinement satisfait de ce que j’ai. Quand bien même je pourrais satisfaire mon désir, que je serai certainement encore à la recherche d’autre chose, c’est ce qui me fait dire qu’à ne point désirer, on finit par ne jamais être déçu. Alors des images me traînent dans la tête, de purs fantasmes qui resteront fantasmes, des rêves qui resteront rêve ; c’est peut-être ça qui maintient en vie.
Quelquefois dans un beau jardin
Où je traînais mon atonie,
J’ai senti, comme une ironie,
Le soleil déchirer mon sein ;
Et le printemps et la verdure
Ont tant humilié mon cœur,
Que j’ai puni sur une fleur
L’insolence de la Nature.

Alors les jours se referment les uns après les autres comme des fleurs de prairie au crépuscule, et je me mets en arrière, perdu dans mes songes qui comblent les minutes solitaires. Je m’imagine visitant les salles lumineuses d’un musée baigné de soleil, dont les rayons éblouissent les dalles de marbre coloré et les portes en bois sombre, naviguant entre une frise en céramique bleue et le relief féminin d’une dalle de Douro-Europos au regard vide et impersonnel, mais qui traduit au fond une absence de plusieurs centaines d’années.
Finalement, c’est toujours moi le gagnant dans l’histoire, même si personne ne joue au même jeu…
Ainsi je voudrais, une nuit,
Quand l’heure des voluptés sonne,
Vers les trésors de ta personne,
Comme un lâche, ramper sans bruit,
Pour châtier ta chair joyeuse,
Pour meurtrir ton sein pardonné,
Et faire à ton flanc étonné
Une blessure large et creuse,
Et, vertigineuse douceur !
A travers ces lèvres nouvelles,
Plus éclatantes et plus belles,
T’infuser mon venin, ma sœur !
Charles Baudelaire, 1857
Read more
Mar 19, 2011 | Arts, Histoires de gens |
I never saw a part done so excellent in all my life, for in her acting she has all the simplicity of nature and not the least tincture of the theatrical…
On entendit un homme un jour parler d’elle en ces termes. Fanny Abington était une actrice célèbre en son temps, une femme de spectacle, mal mariée à un homme trop âgé, son propre professeur de musique. Sir Joshua Reynolds, lui, était un peintre fameux, spécialiste du portrait et premier directeur de la Royal Academy et accessoirement, le maître de Joseph Mallord William Turner.

Joshua Reynolds avait une prédilection pour les portraits des gens de cour. Le traitement de la lumière est chez lui absolument exceptionnel. Sa façon de traiter les carnations en fait un des plus grands spécialiste du portrait.

On le voit également dans ce triple portrait des dames Waldegrave. Le détail du grain de peau des sœurs est particulièrement bien rendu et l’on se rend compte que celle de gauche devait certainement avoir la peau vérolée. Chez les deux autres femmes, ce n’est que débauche de cous et de poitrines blanches…

Il semblerait que Reynolds fut ami avec Mrs Frances “Fanny” Abington, qui selon les sources, était actrice, selon d’autre une prostituée devenue courtisane après avoir joué quelques grands rôles. Regardez bien la succession des peintures et la tendresse avec laquelle il la représente au fur et à mesure de ces toiles. D’abord en actrice sortant de derrière le rideau…

En jeune fille timide et provocante…

Le regard et l’air mutin de Frances Abington est ici terriblement révélateur d’une complicité entre le peintre et son modèle…

Sur cette toile particulièrement aérienne, les traits fins de l’actrice sont magnifiés, le traitement du rendu est beaucoup moins classique que les autres peintures.

Cette toile en définitive, est la plus belle de toutes. La lumière tamisée, l’air un peu absent de cette belle femme et la posture presque négligée, assise face au dossier du siège, un doigt élégamment posé sur la lèvre, et surtout, le regard légèrement décalé par rapport au peintre… Comme s’il la surprenait dans l’intimité de ses pensées profondes. C’est je pense un tableau révélateur du fait que les relations entre Reynolds et Mrs Abington étaient plus qu’amicales…


On remarquera également cette étude particulièrement touchante, une superbe pièce du peintre…

Read more
Mar 18, 2011 | Arts, Photo |
L’année dernière, avec mon fils et ma grand-mère, nous sommes allés visiter le musée Albert Kahn, ou plutôt les superbes jardins du musée, car si l’intérêt de cette résidence située en bord de seine à Boulogne-Billancourt réside principalement dans les jardins agencés par le banquier alsacien, c’est aussi une des plus grandes collections d’autochromes avec plus de 72 000 pièces conservées dans cette institution. La librairie du musée permet d’acheter des tirages d’art de ces petits bijoux qui font des photographes de l’époque de véritables artistes qui ont su donner ses lettres de noblesse à cet art jeune qu’est la photographie, des tirages en couleurs, absolument émouvants de par leur âge et leur précision.
Vieille maison,
Le Caire, 1914,
Auguste Léon, inv. A 3 067
Porte de la tour du Jasmin au fort Rouge,
Agra, Inde, 1913,
Stéphane Passet, inv. A 4 235
Fayz Bey el-Azm, un compagnon de l’émir Fayçal,
Quweira, mars 1918,
Paul Castelnau, inv. A 15 506
Prêtre en tenue d’officiant dans le temple jaïn de Hathi Singh,
Ahmedabad, Inde, 20 décembre 1913,
Stéphane Passet, inv. A 4 177
Read more
Mar 14, 2011 | Histoires de gens, Livres et carnets |


Si la traversée de l’Atlantique jusqu’à ce petit archipel est si hasardeuse et ne peut se faire que lorsque le vent souffle nord-est, c’est que Saint-Kilda se trouve à soixante bons kilomètres des Hébrides extérieures, déjà à l’écart de l’extrême nord du nord de l’Écosse, autant dire au bord du monde connu…
En 1876, les seize cabanes en pierre sèche (cleitan), les trois maisons et l’église qui composent les seules traces de vies humaines sur l’île maudite d’Hirta sont désertées… Tous les habitants ont fui une étrange malédiction qui tuait tous les nouveaux-nés dans les premiers jours de leur vie terrestre. Héritage consanguin, nourriture trop amère ou asphyxie due à la tourbe ? D’autre disent que c’est un châtiment divin… Éleveurs de mouton, agriculteurs ou exploitants d’œufs marins, tous ont perdus la foi en leur île et l’ont abandonné aux flots et aux vents…
Localisation d’Hirta sur Google maps. Pour en savoir plus, Atlas des îles abandonnées par Judith Schalansky, éditions Arthaud.




Read more
Mar 13, 2011 | Architectures, Arts |
Dans la ville d’Agrâ, connue pour abriter sur son territoire le superbe Taj Mahal, se trouve un élégant bâtiment de marbre blanc flanqué de quatre tours hexagonales d’environ treize mètres de haut, bâti sur un socle carré posé sur la rive gauche de la rivière Yamunâ. Ce mausolée, construit par la fille de Mîrzâ Ghiyâs Beg (grand-père de Arjumand Bânu Begam, plus connue sous le nom de Mumtâz Mahal), qui avait pris le titre de pilier de l’état (Itimâd-ud-Daulâ — اعتماد الدولہ کا مقبرہ) au dix-septième siècle, est considéré comme le premier exemple d’architecture moghole(1). On estime souvent qu’il est le brouillon du Taj Mahal dans richesse ornementale et la beauté du bâtiment est soutenue par les jalis(2), des écrans de marbre finement ciselés conférant à l’intérieur une ambiance fantomatique lorsque la lumière y pénètre et par l’inclusion de pierre semi-précieuses dans les panneaux de marbre blanc à la finesse remarquable.





Localisation du mausolée d’Itimâd-ud-Daulâ sur Google Maps.
Notes:
1 — Le peuple moghol descend de Tamerlan, de tradition turco-mongole et persanisé
2 — Le jali le plus célèbre est celui de la mosquée Siddi Saiyyed à Ahmedabad, au Gujarat. C’est une version indienne du moucharabieh (mašrabīya, مشربية) arabe.
Read more