Quittant la place du Duomo dont les cloches se mettent à valser dans tous les sens, je descends la Via de Calzaioli qui mène vers l’autre cœur de la ville, la Piazza della Signoria avec son Palazzo Vecchio, majesteux édifice de pierre moyenâgeux bardé d’écussons. Dans cette rue donc, je vois un visage dont je n’avais pas souvenir, une Florence de façade, semi-vitrine de luxe des quartiers riches, mais je me rabroue un peu vite en me disant que depuis le Moyen-Âge, cette ville a toujours été riche, sinon la création artistique n’y aurait pas été si foisonnante. Dans cette rue donc, je tombe sur un bâtiment somptueux, une sorte d’oratoire carré aux façades remplies de statues enchâssées dans leur niche finement ciselée. C’est Orsanmichele. Orsanmichele doit son nom étrange au fait qu’il est construit sur l’emplacement de l’ancien Saint-Michel-au-jardin (San Michele in orto ou Orto San Michele et donc par élision, Or’ San Michele) et ce n’est pas vraiment une église, mais plutôt un oratoire qui a servi également d’entrepôt et donc de marché au grain. L’intérieur contient un tabernacle assez riche que l’on doit à Orcagna, mais ce qui est surtout remarquable, ce sont toutes ces statues de saints qui ornent sa façade qui sont en réalité les saints protecteurs des corporations de marchands de la ville (on en revient à ce que je disais tout à l’heure). Certaines d’entre elles ont été réalisées par Donatello, Ghiberti et Giambologna. Le bâtiment lui-même, malgré son aspect monolithique, semble d’une légèreté impressionnante au regard des dentelles de sculptures qui ornent les niches et les arcades.
Il y avait bien longtemps que je n’avais pas écouté un bel album de jazz, quelque chose qui nécessite que je tende l’oreille et que j’arrête mes travaux de peinture pour me poser et tout laisser en plan. Il y a des musiques si belles que le temps s’arrête et vous transporte ailleurs le temps d’une mélodie. Le week-end dernier, j’ai passé une partie de ma journée à peindre et à écouter FIP. C’est là que j’ai découvert ce très bel album du jazzman Keith Jarrett, que je ne connaissais en réalité que de nom. Le morceau a duré 26 minutes, vous comprendrez pourquoi j’avais besoin de m’arrêter… c’est du Köln Concert de 1975 dont il est question… C’est simplement exceptionnel, surtout au vu des conditions dans lesquelles cet album est né, dans une improvisation totale à partir de quatre notes.
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Keith Jarret — The Köln Concert (1975)
Ecm Records
Dès mon arrivée, j’ai l’impression d’arriver dans un autre monde. Un personnage campe fermement sur le quai de la gare, le regard sévère, les pieds solidement ancrés sur le sol, les bras croisés. C’est comme un rappel qu’ici encore, la vie est rythmée par la religion…
Je jette un coup d’œil à l’architecture un rien futuriste de l’édifice qui date de 1934 et je me vois projeté des années en arrière, lorsque nous sommes arrivés avec notre petit groupe dans cette même gare, au même endroit. J’avais simplement 20 ans de moins.
En sortant du bâtiment, on se trouve nez à nez avec la très majestueuse église Santa Maria Novella dans laquelle se trouvent de petits trésors de la peinture renaissante. Pour l’instant, l’heure est à la prise de pouvoir, je veux aller déposer ma valise à l’hôtel. Il se trouve à deux pas de la gare dans une ruelle interdite à la circulation, la via Faenza.
Sur un mur, quelqu’un me demande si je vis bien. Oui, tout se passe bien pour l’instant, merci.
Dans la veine des compositeurs un peu confidentiels se trouve un homme qui fut en son temps un compositeur prodigue, même si son rôle resta plutôt anecdotique. En effet, Antonio Bertali ne reçut que le titre de maître de chapelle au cours de sa carrière. Tandis que les compositeurs allemands ou autrichiens de l’époque avaient tendance à s’expatrier vers l’Italie pour y recevoir une formation des plus grands maîtres, Bertali, lui, décida de quitter sa Vérone natale pour rejoindre Vienne et se mettre au service de l’empereur Ferdinand III. Si son œuvre s’est perdue pour partie dans la nature, il reste tout de même un des fondateurs des bases de l’opéra italien. Voici une très belle sonate docue en trois mouvements, extraite de l’album Valoroso produit en 2004, sous la direction de Philippe Pierlot avec le Ricercar Consort. A écouter sans modération.
Lungarno e Oltrarno, le long de l’Arno et de l’autre côté de l’Arno, c’est ainsi que les Florentins parlent avec tendresse de leur ville coupée en deux par un fleuve majestueux en apparence. Ce n’est finalement qu’un rivière qui a du mal à couler et qu’on contient entre deux retenues d’eau artificielles, histoire que la belle ville ne se retrouve pas assise sur un fleuve à sec. Quoi qu’il en soit, on n’y verra jamais autre chose naviguer que de petites embarcations légères, de sottes petites barques pour les amoureux romantiques…
Florence et moi, ce n’était pas une première fois. J’ai eu la chance de partir en voyage d’étude pour aller admirer les sculptures du Bargello, ainsi que tout ce qui avait à voir avec notre programme d’histoire de l’art, soit la Renaissance. C’était en 1992 il me semble, une éternité déjà. Ce n’était que la première étape d’une vision d’ensemble de l’art puisque l’année d’après j’étais à Venise. Des années après donc, j’y retourne, dans une certaine confusion, ne sachant pas trop ce que je vais y faire ni ce que je vais voir, mais tout ce que je sais le matin même, c’est que je pars en train et que ça fait des années que je n’ai pas fait de grand voyage en train. Florence, Venise, Madrid encore avant, j’ai l’impression que ce temps remonte à une autre vie. Cette fois-ci, ce sera un TGV jusqu’à Turin, et en première classe, s’il vous plait… Je crois que je n’ai voyagé qu’une seule fois en première classe, et c’était pour revenir de l’enterrement de mon grand-père en Bretagne. Il faut dire ce qui est, c’est rudement confortable, mais je ne suis pas certain que ça vaille de le coup de payer le double pour ça. En même temps, il ne restait plus que ça…
Je prends le temps d’admirer une France à 400 à l’heure, plate, belle sous le soleil, quadrillée de verts qui se cousent entre eux comme des carrés de patchwork.