Sorting by

×
La gre­nade de Lazare — Cha­pitres 1 à 4

La gre­nade de Lazare — Cha­pitres 1 à 4

La gre­nade
de Lazare

La gre­nade de Lazare

Cha­pitres 1 à 4

Val­let­ta (Malte) — The Phoe­ni­cia Malta

Novembre 1947

Cha­pitre 1 — L’arrivée

Le fer­ry de Syra­cuse entra dans le Grand Har­bour à la tom­bée du jour, et Lazare Corte vit Malte pour la pre­mière fois.

Ce n’é­tait pas ce qu’il avait ima­gi­né. Il avait ima­gi­né une for­te­resse, quelque chose de raide et de ver­ti­cal, un poing de pierre ser­ré contre la mer. Ce qu’il vit res­sem­blait davan­tage à un visage — un très vieux visage doré, man­gé par endroits, éden­té par les bombes, mais sou­riant quand même, d’un sou­rire oblique et un peu fou, dans la lumière de novembre qui rosis­sait les bastions.

Les rem­parts mon­taient droit depuis l’eau, mas­sifs, cou­leur de miel brû­lé. Au-des­sus, les dômes, les clo­chers, et entre eux des trous — des béances noires là où des immeubles avaient été, des fenêtres qui ne don­naient plus sur rien, des façades debout par miracle ou par entê­te­ment, der­rière les­quelles il n’y avait que le ciel. La Valette avait l’air d’une ville qui s’é­tait bat­tue à mains nues et qui res­tait debout par habitude.

Lazare posa ses mains sur le bas­tin­gage. Le métal était encore tiède du soleil de l’a­près-midi. Il por­tait un man­teau de drap bleu marine qui avait tra­ver­sé au moins une guerre, peut-être deux, et dont le col s’é­tait défor­mé au point de ne plus res­sem­bler à aucune coupe connue. Un sac de marin à ses pieds. Pas de valise. Les gens qui portent des valises ont l’in­ten­tion de s’ins­tal­ler quelque part, et Lazare Corte ne s’ins­tal­lait nulle part.

Il avait le teint de ceux qui vivent dehors — pas le bron­zage des vacan­ciers, mais la patine mate et uni­forme que le soleil, le sel et le vent déposent sur la peau quand on s’ex­pose à eux pen­dant des années sans y pen­ser. Grand, mince, un visage aux plans nets, des yeux sombres légè­re­ment bri­dés qui pou­vaient être sici­liens, turcs ou levan­tins selon la lumière. À l’o­reille gauche, une petite boucle d’or — si dis­crète qu’on ne la voyait qu’au deuxième regard, quand le mou­ve­ment de la tête l’ac­cro­chait dans un rayon de soleil.

Le fer­ry accos­ta dans un bruit de chaînes et de cris. Les pas­sa­gers se levèrent — quelques mili­taires bri­tan­niques en per­mis­sion, des Mal­tais qui ren­traient de Sicile avec des paniers de pro­vi­sions, une famille nom­breuse dont les enfants cou­raient déjà vers la pas­se­relle. Lazare atten­dit que le pont se vide. Il n’é­tait pas pres­sé. Il ne l’é­tait jamais, ce qui était à la fois une qua­li­té et un défaut, selon les circonstances.

Il des­cen­dit sur le quai et respira.

L’air de Malte avait une odeur par­ti­cu­lière — du sel, bien sûr, mais aus­si quelque chose de miné­ral, de pou­dreux, comme si la pierre elle-même res­pi­rait et que sa sueur chaude se mêlait au vent. Et des­sous, très faible, une odeur de plâtre frais. On reconstruisait.

Il remon­ta à pied vers La Valette. Les rues mon­taient en esca­lier, raides et étroites entre les façades de cal­caire. Les gal­la­ri­ji — ces bal­cons fer­més en bois peint, verts, rouges, bleus — pen­daient au-des­sus de sa tête comme des lan­ternes éteintes. Cer­tains étaient neufs, d’autres cal­ci­nés, d’autres encore intacts mais pen­chés de tra­vers, rat­ta­chés à des murs que plus rien ne sou­te­nait. Des femmes éten­daient du linge d’une fenêtre à l’autre, au-des­sus du vide. Des gamins jouaient entre les gra­vats avec des éclats de pierre qu’ils fai­saient rou­ler comme des billes.

Lazare mar­chait len­te­ment, comme il fai­sait tou­jours dans une ville nou­velle. Il ne cher­chait rien encore — il lais­sait les lieux venir à lui, les bruits, les ombres, les angles. Il avait appris ça très jeune, dans les ports : ne jamais cher­cher, au début. Se lais­ser tra­ver­ser. Les choses impor­tantes finissent tou­jours par appa­raître au coin d’une rue, à condi­tion qu’on ne les attende pas au mau­vais endroit.

Il débou­cha sur une place — Repu­blic Square, disait un pan­neau en anglais et en mal­tais. Des chaises en fer autour de tables rondes, un café, le Biblio­the­ca, dont la façade néo­clas­sique avait per­du un mor­ceau de cor­niche mais se tenait bien droite. Des offi­ciers bri­tan­niques buvaient du thé. Un vieil homme ven­dait des pas­tiz­zi dans un panier d’o­sier, des feuille­tés dorés qui sen­taient la ricot­ta et le beurre chaud. Lazare en ache­ta deux et les man­gea en mar­chant. La pâte cra­quait, le fro­mage cou­lait, c’é­tait salé et bon.

Il conti­nua jus­qu’à la pointe de la pres­qu’île, aux Upper Bar­rak­ka Gar­dens, et là il s’arrêta.

Le Grand Har­bour s’ou­vrait sous lui comme un théâtre. L’eau était lisse, sombre, presque noire dans l’ombre des bas­tions, mais plus loin elle pre­nait une cou­leur de cuivre ter­ni sous le ciel qui virait au mauve. En face, les Trois Cités — Bir­gu, Sen­glea, Cos­pi­cua — ser­rées les unes contre les autres der­rière leurs propres murailles, avec Fort Saint-Ange qui avan­çait dans l’eau comme la proue d’un navire de pierre. Des dgha­j­sas tra­ver­saient le port, minus­cules entre les flancs rouillés des navires de guerre bri­tan­niques encore au mouillage. Le son des cloches mon­tait de par­tout — pas d’une seule église mais de dix, de vingt, se répon­dant d’un clo­cher à l’autre en un carillon sans fin qui rebon­dis­sait sur l’eau.

Lazare res­ta là un moment. Il fumait. Il pen­sait à ce qu’on lui avait dit à Syra­cuse — un marin sici­lien, un nom­mé Catal­do, qui connais­sait un pêcheur mal­tais, qui connais­sait quel­qu’un. L’in­for­ma­tion avait remon­té la chaîne des faveurs et des dettes, comme tou­jours en Médi­ter­ra­née, jus­qu’à atteindre Lazare à Tan­ger trois mois plus tôt. Un tableau. Peut-être un Cara­vage. Retrou­vé dans les décombres. Il avait enten­du des his­toires comme ça cent fois. Neuf fois sur dix, c’é­taient des faux, des copies, des lubies de contre­ban­diers qui ne savaient pas dis­tin­guer une icône d’un calen­drier. Mais la dixième fois, par­fois, la dixième fois valait le voyage.

Et puis il y avait le nom. Malte. Un nom qu’il por­tait dans un recoin de sa mémoire comme on porte un caillou dans sa poche — sans rai­son, sans pou­voir s’en débar­ras­ser. Quel­qu’un lui avait dit un jour, dans un bar d’A­lexan­drie, que son nom son­nait mal­tais. Il avait haus­sé les épaules. Il ne savait pas d’où venait son nom. Il ne savait pas grand-chose de ses ori­gines, et il s’en accom­mo­dait — les ori­gines sont comme les ancres : utiles pour qui veut s’ar­rê­ter, encom­brantes pour qui pré­fère dériver.

Il jeta sa ciga­rette par-des­sus le para­pet et regar­da la braise tom­ber dans le vide, très loin, jus­qu’aux rochers en bas.

* * *

L’hô­tel Phoe­ni­cia se dres­sait à l’en­trée de La Valette, juste avant la Porte de la Ville, sur l’emplacement des anciens gla­cis des for­ti­fi­ca­tions. Lazare le vit de loin et faillit sou­rire. C’é­tait un bâti­ment Art Déco en cal­caire mal­tais, tout en courbes et en lignes hori­zon­tales, avec un air de paque­bot échoué sur les rem­parts — un paque­bot blanc et or, flam­bant neuf, posé au milieu des ruines comme un mirage de normalité.

Il pous­sa la porte.

Le hall était cir­cu­laire — le Palm Court, appren­drait-il plus tard. Un pla­fond à cais­sons lourds et géo­mé­triques, des colonnes, un sol de marbre qui brillait encore de sa pre­mière couche de cire. L’o­deur de neuf était par­tout — pein­ture, ver­nis, tis­su fraî­che­ment ten­du. Mais sous cette odeur, si l’on fai­sait atten­tion, mon­tait quelque chose de plus ancien, de plus lourd : la pierre elle-même, le cal­caire des bas­tions sur les­quels l’hô­tel était bâti, cette haleine sèche et miné­rale qui ne ces­se­rait jamais, que ni le plâtre ni la pein­ture ni les années ne par­vien­draient à cou­vrir tout à fait.

Il y avait peu de monde. Un couple bri­tan­nique au salon, elle en robe à fleurs, lui en lin frois­sé, qui feuille­taient un guide. Un homme seul dans un fau­teuil, le visage der­rière un jour­nal. Un por­teur en uni­forme neuf qui sem­blait ne pas encore s’y être habi­tué et tirait sur ses manches avec embarras.

Lazare s’ap­pro­cha de la récep­tion. Une jeune femme l’ac­cueillit — brune, le visage rond, des yeux noirs très vifs. Elle par­lait anglais avec l’ac­cent mal­tais, qui rou­lait les consonnes et allon­geait les voyelles d’une manière presque chantante.

— Bien­ve­nue au Phoe­ni­cia, monsieur.

— Corte. J’ai réser­vé une chambre.

— Oui, mon­sieur Corte. Chambre 214, deuxième étage, vue sur le Marsamxett.

Elle lui ten­dit la clé — une clé en lai­ton, lourde, atta­chée à un médaillon de cuir frap­pé d’un phé­nix doré. Lazare la prit et la sou­pe­sa dans sa main. Il y avait quelque chose d’a­mu­sant dans ce phé­nix — l’oi­seau qui renaît de ses cendres, sur la clé d’un hôtel bâti sur des bom­bar­de­ments. Quel­qu’un avait le sens du symbole.

La chambre était au bout d’un cou­loir silen­cieux. Papier peint à motifs géo­mé­triques, meubles en bois clair, un lit large cou­vert d’un des­sus-de-lit crème. La salle de bain sen­tait le savon neuf. Tout était propre, lisse, intact — un monde sans bles­sures, ce qui, dans cette ville, rele­vait presque de la provocation.

Lazare ouvrit la fenêtre. Le Mar­samxett Har­bour s’é­ta­lait sous lui, plus étroit et plus intime que le Grand Har­bour de l’autre côté de la pres­qu’île. En face, l’île de Manoel avec son fort en étoile et son laza­ret — le lieu où l’on par­quait jadis les navires en qua­ran­taine, les pes­ti­fé­rés, les sus­pects. Plus loin, les lumières de Slie­ma com­men­çaient à s’al­lu­mer dans le cré­pus­cule. L’air du soir était doux, presque tiède, avec cette qua­li­té par­ti­cu­lière de l’au­tomne médi­ter­ra­néen où la cha­leur du jour per­siste dans la pierre long­temps après que le soleil a disparu.

Il ne défit pas son sac. Il s’as­sit sur le rebord de la fenêtre et regar­da la nuit tom­ber sur Malte.

* * *

Il dîna seul au res­tau­rant de l’hô­tel, dans la grande salle qui don­nait sur la ter­rasse et les jar­dins. La salle était presque vide — trois tables occu­pées sur vingt. Les ser­veurs, très jeunes pour la plu­part, évo­luaient entre les tables avec une appli­ca­tion tou­chante, comme des acteurs qui répé­te­raient pour une pre­mière qui n’a pas encore eu lieu. L’un d’eux ren­ver­sa un verre d’eau et s’ex­cu­sa trois fois. Le maître d’hô­tel, un homme sec et grave qui por­tait son habit comme une armure, sur­veillait la scène depuis le fond de la salle avec l’in­quié­tude d’un met­teur en scène le soir de la générale.

Lazare com­man­da du pois­son — du lam­pu­ki grillé, le pois­son de sai­son, lui dit le ser­veur avec fier­té. Le vin était mal­tais, un blanc sec et miné­ral qui avait le goût du cal­caire et de la mer.

Pen­dant qu’il man­geait, il obser­vait. Le couple bri­tan­nique dînait en silence, le genre de silence conju­gal qui n’est ni hos­tile ni tendre mais sim­ple­ment usé, comme un tapis qu’on a trop fou­lé. L’homme au jour­nal était pas­sé du salon à la salle à man­ger et man­geait en lisant, ce qui don­nait à sa soli­tude un air d’in­ten­tion plu­tôt que d’a­ban­don. À une troi­sième table, deux offi­ciers bri­tan­niques en civil par­laient à voix basse en décou­pant leur viande avec méthode.

L’hô­tel avait ouvert depuis quelques semaines à peine. On le sen­tait à mille détails — les ser­viettes encore raides, les chaises qui ne grin­çaient pas encore, les fleurs dans les vases qui étaient un peu trop par­faites, comme si elles n’a­vaient pas encore appris à faner natu­rel­le­ment dans ce décor. Le Phoe­ni­cia essayait d’être un palace, et par moments il y par­ve­nait — la hau­teur du pla­fond, la courbe des baies vitrées, la lumière douce des appliques Art Déco. Mais par moments aus­si, la fra­gi­li­té de l’en­tre­prise trans­pa­rais­sait, comme un acteur dont le cos­tume est magni­fique mais dont les mains tremblent.

Lazare ter­mi­na son pois­son, refu­sa le des­sert, accep­ta un café. Le café mal­tais était fort et ser­ré, presque turc. Il le but len­te­ment en regar­dant, à tra­vers les baies vitrées, les jar­dins de l’hô­tel qui des­cen­daient en ter­rasses vers les bas­tions. Sept acres de jar­dins, avait-il lu quelque part. Sept acres de ver­dure plan­tées sur des for­ti­fi­ca­tions du XVIe siècle, elles-mêmes bâties sur des gla­cis du XVIIe, eux-mêmes posés sur un socle de cal­caire vieux de vingt mil­lions d’années.

Tout, ici, était construit sur quelque chose d’autre. Chaque couche en recou­vrait une plus ancienne. Chaque sur­face cachait une profondeur.

Il signa l’ad­di­tion, se leva, tra­ver­sa le Palm Court dont les lumières tami­sées fai­saient briller le marbre, et mon­ta dans sa chambre.

Avant de se cou­cher, il regar­da une der­nière fois par la fenêtre. Le Mar­samxett était noir main­te­nant, avec les reflets des lumières de Slie­ma qui trem­blaient sur l’eau comme des pièces d’or dans un puits. Quelque part au loin, une cloche son­na — un seul coup, lent, grave, qui rou­la sur l’eau et mit long­temps à s’éteindre.

Lazare Corte, pour la pre­mière fois depuis des mois, eut l’im­pres­sion très nette et par­fai­te­ment inex­pli­cable d’être arri­vé quelque part.

Cha­pitre 2 — Salvu

Il prit le bus pour Mar­sax­lokk le len­de­main matin.

Le bus était un Bed­ford repeint en bleu et jaune, avec une Vierge col­lée au tableau de bord et un cha­pe­let qui se balan­çait au rétro­vi­seur. Le chauf­feur condui­sait comme on conduit sur les îles — c’est-à-dire avec une foi abso­lue dans la Pro­vi­dence et un mépris sou­ve­rain pour le code de la route. Les pas­sa­gers ne sem­blaient pas s’en émou­voir. Ils se tenaient aux barres de métal avec la rési­gna­tion tran­quille de gens qui savent que la mort, si elle doit venir, vien­dra d’où on ne l’at­tend pas.

La route tra­ver­sait l’in­té­rieur de l’île, et Lazare décou­vrit que Malte, hors de La Valette, était une cam­pagne. Des champs clos de murs de pierre sèche, des figuiers de Bar­ba­rie héris­sés le long des che­mins, des carou­biers tor­dus par le vent, des petites cha­pelles blanches posées au milieu de nulle part, fer­mées à clé, avec un saint peint au-des­sus de la porte qui regar­dait pas­ser les bus d’un air rési­gné. La terre était rouge et sèche. Les vil­lages qu’ils tra­ver­saient — Żej­tun, Mar­sas­ca­la — étaient des grappes de mai­sons basses autour d’une église déme­su­rée, tou­jours une église trop grande pour le nombre de mai­sons, comme si chaque vil­lage avait vou­lu prou­ver quelque chose à Dieu ou aux vil­lages voisins.

Mar­sax­lokk appa­rut au détour d’un virage — une baie arron­die, des quais bas, et sur l’eau les luz­zu, les barques de pêche mal­taises, peintes en bleu, vert, rouge, jaune, cha­cune por­tant à la proue deux yeux grands ouverts. Les yeux d’O­si­ris, disaient les guides. Les yeux qui voient dans les ténèbres et pro­tègent des mau­vais esprits. Lazare les regar­da, ces yeux peints sur le bois, et se dit qu’il était arri­vé dans un pays où même les bateaux avaient un visage.

Le port sen­tait le pois­son, le gou­dron et le filet mouillé. Des pêcheurs ravau­daient leurs filets sur le quai, assis sur des caisses retour­nées, les mains noir­cies par le chanvre. Des femmes ven­daient la prise du matin sur des étals de for­tune — du lam­pu­ki, des poulpes éta­lés comme des étoiles vio­lettes, des our­sins dans des seaux d’eau de mer. Les mouettes criaient au-des­sus des têtes. Un chat tigré dor­mait sur un rou­leau de cor­dage, par­fai­te­ment indif­fé­rent au monde.

Lazare trou­va le bar sans dif­fi­cul­té — Sal­vu lui avait dit « en face de l’é­glise, la porte bleue ». C’é­tait un local étroit et sombre, trois tables en bois, un comp­toir, une odeur de café brû­lé et de tabac. Un ven­ti­la­teur au pla­fond bras­sait l’air chaud sans convic­tion. Au mur, une pho­to du roi George VI à côté d’un calen­drier de l’an­née pré­cé­dente et d’une image de la Madone.

Sal­vu Zam­mit était assis au fond, devant un verre de vin rouge qu’il n’a­vait pas l’air d’a­voir enta­mé. C’é­tait un homme d’une soixan­taine d’an­nées, petit, sec, le visage tan­né comme du cuir, avec des yeux d’un bleu sur­pre­nant dans cette face brune — des yeux de marin, habi­tués à regar­der loin. Il por­tait un béret à la fran­çaise et une che­mise trop grande qui avait dû appar­te­nir à quel­qu’un de plus cor­pu­lent, ou à lui-même dans des temps meilleurs.

— Corte ?

Lazare s’as­sit en face de lui. Le patron du bar, sans qu’on lui demande rien, appor­ta deux cafés et un verre d’eau.

Sal­vu le dévi­sa­gea lon­gue­ment, sans gêne, avec cette manière qu’ont les gens de la mer de jau­ger un homme comme on jauge un bateau — la ligne, l’as­siette, ce qu’il peut porter.

— Catal­do m’a dit que tu étais un homme sérieux, dit Sal­vu dans un ita­lien tein­té de mal­tais, chaque voyelle un peu plus longue qu’il ne fal­lait. Catal­do dit beau­coup de choses. La moi­tié sont vraies.

— Et l’autre moitié ?

— L’autre moi­tié est vraie aus­si, mais pas de la manière dont il croit.

Sal­vu sou­rit. Il avait trois dents en or, en bas, du côté gauche, qui brillaient quand il sou­riait. Il prit le verre de vin, trem­pa ses lèvres, le reposa.

— Bon. Tu veux savoir.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Lazare ne répon­dit pas. Il atten­dait. On n’in­ter­rompt pas un homme qui s’ap­prête à racon­ter une his­toire, sur­tout quand il a l’air de quel­qu’un qui raconte bien.

Sal­vu raconta.

Pen­dant le siège — il disait « le siège » comme on dit « la sai­son » ou « la mala­die », un évé­ne­ment si cen­tral qu’il n’a­vait pas besoin d’ad­jec­tif — il fai­sait la navette entre Malte et la Sicile sur un luz­zu à moteur, de nuit, sans lumières. Il trans­por­tait de tout. De la farine, du pétrole, des lettres, des médi­ca­ments qu’il ache­tait à Catane au mar­ché noir, des mes­sages pour les Bri­tan­niques qu’il ne lisait pas, des mes­sages pour les Mal­tais qu’il lisait par­fois. Neuf tra­ver­sées sur dix se pas­saient bien. La dixième, on tom­bait sur une vedette ita­lienne ou un avion alle­mand, et il fal­lait cou­rir. Il avait per­du deux bateaux comme ça. Le troi­sième avait tenu.

— En 1943, dit Sal­vu, un homme est venu me voir ici, dans ce bar. Un Mal­tais, pas un pêcheur, un homme de la ville. La cin­quan­taine. Des mains propres. Il avait un paquet, enve­lop­pé dans de la toile cirée, bien fice­lé. Pas grand — comme ça.

Il écar­ta les mains d’une soixan­taine de centimètres.

— Il m’a dit : « Garde ça. Quel­qu’un vien­dra le cher­cher. » Il a payé. Bien payé. Je n’ai pas posé de ques­tions. En temps de guerre, on ne pose pas de ques­tions aux gens qui paient bien et qui ont des mains propres.

— Qui était-il ?

— Il a dit son nom. Un nom mal­tais, je ne m’en sou­viens plus. Borg, Camil­le­ri, Far­ru­gia — un nom comme on en a mille. Il n’est jamais reve­nu. J’ai appris plus tard qu’il était mort en avril 1943, dans un des der­niers bom­bar­de­ments. Sa mai­son, rue San­ta Lucia à La Valette. Directe, une bombe de cinq cents livres. Plus de mai­son. Plus d’homme.

Sal­vu but une gor­gée de café. Il avait la manière des bons racon­teurs — il lais­sait les silences faire leur travail.

— Per­sonne n’est venu cher­cher le paquet. J’ai atten­du un an, deux ans, trois ans. La guerre a fini. Per­sonne. Alors j’ai ouvert.

Lazare se pen­cha légè­re­ment en avant. Ce n’é­tait qu’un mil­li­mètre, un infime dépla­ce­ment du buste, mais Sal­vu le vit.

— C’é­tait une pein­ture. Sur toile. Pas grande, je te l’ai dit. Elle avait souf­fert — il y avait de l’hu­mi­di­té, des taches, un coin déchi­ré. Mais on voyait ce que c’é­tait. Un gar­çon. Jeune, beau. Il tenait un fruit dans les mains, un fruit rouge, ouvert. Il te regar­dait. Pas comme on regarde un étran­ger — comme on regarde quel­qu’un qu’on connaît. Quel­qu’un qu’on attendait.

Sal­vu se tut. Il regar­dait Lazare avec une expres­sion curieuse — un mélange de méfiance et de com­pli­ci­té, comme un homme qui montre ses cartes mais pas toutes.

— Je suis un pêcheur, dit-il. Je ne sais rien de la pein­ture. Mais je sais ce qui est vieux. Et je sais ce qui est beau. Cette toile est vieille et elle est belle. Ce gar­çon, avec son fruit — il y a quelque chose dans ses yeux. Quelque chose qui ne vieillit pas.

— Le tableau est ici ?

— Non. Il n’est plus ici depuis long­temps. Il est en lieu sûr. Plus sûr qu’une mai­son de pêcheur à Mar­sax­lokk, en tout cas. Il y a des gens qui cherchent ce genre de choses. Des Anglais, sur­tout. Les Anglais adorent les vieilles pein­tures. Ils adorent prendre les vieilles pein­tures des autres pays et les mettre dans leurs musées en disant qu’ils les pro­tègent. Comme ils pro­tègent Malte, tu vois ? En restant.

Il sou­rit de ses dents en or.

— Catal­do m’a dit que tu n’é­tais pas anglais.

— Je ne suis pas grand-chose.

— Ça me va.

Sal­vu com­man­da un autre café et se mit à par­ler d’autre chose — de la pêche, du prix du lam­pu­ki cette sai­son, de son fils qui vou­lait par­tir en Aus­tra­lie comme tous les jeunes. Il par­lait avec cette abon­dance médi­ter­ra­néenne qui n’est pas du bavar­dage mais un art de la digres­sion, une manière de tour­ner autour du sujet pour l’é­clai­rer par les côtés. Lazare écou­tait. Il savait qu’il ne fal­lait pas brus­quer. Les infor­ma­tions vien­draient quand Sal­vu déci­de­rait qu’elles devaient venir, et pas avant.

Au bout d’une heure, comme ils se levaient pour sor­tir, Sal­vu dit, presque en passant :

— Pen­dant le siège, les gens cachaient des choses dans les sou­ter­rains. Des tré­sors de famille, de l’ar­gen­te­rie, des sta­tues de saints. Les tun­nels sous La Valette sont immenses — les Che­va­liers les avaient creu­sés, et nous on les a élar­gis pour se pro­té­ger des bombes. Il y a des gale­ries qui n’ont pas été ouvertes depuis des siècles. Quand les bombes ont défon­cé les rues, par­fois elles ont cre­vé le pla­fond de gale­ries que per­sonne ne connais­sait. Des choses sont remon­tées. Des choses anciennes.

Il regar­da Lazare de ses yeux bleus.

— La pein­ture, je ne sais pas d’où elle vient. L’homme aux mains propres, celui qui me l’a confiée, il ne l’a­vait peut-être pas depuis long­temps. Peut-être qu’il l’a trou­vée dans les décombres, comme les autres. Peut-être qu’elle dor­mait sous une rue, sous une église, sous un palais de che­va­lier, depuis des cen­taines d’an­nées. Et la guerre l’a réveillée.

Ils sor­tirent sur le quai. Le soleil tapait. Les luz­zu se balan­çaient dou­ce­ment, leurs yeux peints grands ouverts sur la baie.

— Quand est-ce que je peux voir le tableau ? deman­da Lazare.

— Pas main­te­nant. Pas encore. Il y a des choses que tu dois voir avant. Com­prendre, un peu, ce qu’est cette île. Après, on verra.

Il ten­dit la main. La poi­gnée était dure, sèche, cal­leuse — une main de cor­dage et de sel.

— Reviens me voir quand tu auras visi­té la cathé­drale, dit Sal­vu. Pas l’é­glise de tou­riste — la vraie. L’o­ra­toire. Celui de l’autre peintre. Va voir ce qu’il a lais­sé ici, le Cara­vage. Après, tu com­pren­dras mieux ce que tu cherches.

Il tour­na les talons et s’en alla le long du quai, petit et sec dans sa che­mise trop grande, saluant les pêcheurs au pas­sage d’un mot en mal­tais et d’un geste de la main. Les mouettes criaient. Un enfant assis sur une borne d’a­mar­rage man­geait un pas­tizz en regar­dant la mer.

Lazare prit le bus du retour et regar­da défi­ler les murs de pierre sèche, les figuiers, les cha­pelles. Il pen­sait au gar­çon de la toile. Un fruit rouge, ouvert, dans les mains. Des yeux qui regardent comme s’ils atten­daient quelqu’un.

Il pen­sa aus­si à ce que Sal­vu avait dit — que la guerre réveille les choses qui dor­maient sous terre. C’é­tait vrai. Lazare le savait d’ex­pé­rience. La guerre défonce les sur­faces, crève les plan­chers, ouvre les caves. Ce qui était enfoui remonte. Ce qui était caché se montre. Et pas tou­jours les choses qu’on vou­drait voir.

Le bus frei­na bru­ta­le­ment pour lais­ser pas­ser un trou­peau de chèvres. Le cha­pe­let du rétro­vi­seur se balan­ça. La Vierge du tableau de bord ne cil­la pas.

Cha­pitre 3 — Le Phoe­ni­cia la nuit

Cette nuit-là, Lazare ne dor­mit pas.

Ce n’é­tait pas l’in­som­nie — il connais­sait l’in­som­nie, cette bête sèche et ner­veuse qui vous tient les yeux ouverts et l’es­prit en cage. C’é­tait autre chose. Une vigi­lance, plu­tôt. L’im­pres­sion qu’il y avait quelque chose à voir ou à entendre dans cet hôtel neuf, quelque chose qui ne se mon­trait que la nuit, quand les cou­loirs se vidaient et que les bruits du jour se reti­raient comme la marée.

Il sor­tit de sa chambre vers minuit.

Le Phoe­ni­cia la nuit était un lieu étrange. Les cou­loirs Art Déco, avec leurs appliques géo­mé­triques et leur moquette épaisse, avaient un air de décor aban­don­né — pas sinistre, pas mena­çant, mais irréel, comme un pla­teau de ciné­ma après le tour­nage, quand les acteurs sont par­tis et que les lumières res­tent allu­mées pour per­sonne. Les motifs du tapis — des losanges imbri­qués, dorés sur fond bleu nuit — sem­blaient se dépla­cer légè­re­ment sous l’é­clai­rage tami­sé, comme les mailles d’un filet qui se resserre.

Lazare des­cen­dit au rez-de-chaus­sée. Le Palm Court était désert. Le marbre brillait sous les lustres bais­sés. Le bar était fer­mé, les chaises retour­nées sur les tables. Mais il y avait de la lumière dans le bureau de la récep­tion — une lumière dis­crète, de travail.

Il s’ap­pro­cha et vit la jeune femme de l’ac­cueil, celle qui lui avait don­né sa clé. Elle était pen­chée sur un registre, un crayon dans les che­veux, un autre dans la main. Elle leva les yeux en l’entendant.

— Mon­sieur Corte. Vous avez besoin de quelque chose ?

— De rien. Je ne dors pas.

Elle le regar­da un moment, jau­geant sans doute s’il fal­lait lui pro­po­ser un lait chaud, un som­ni­fère, ou sim­ple­ment le lais­ser tran­quille. Elle choi­sit la troi­sième option, ce qui plut à Lazare.

— Moi non plus, dit-elle. Pas ici, en tout cas. Il y a trop de silence.

Elle avait dit ça d’une manière curieuse — pas comme quel­qu’un qui se plaint du silence, mais comme quel­qu’un qui s’en méfie.

— Consue­lo Dar­ma­nin, dit-elle en ten­dant la main par-des­sus le comptoir.

— Lazare.

— Je sais. Chambre 214.

— Vous tra­vaillez toute la nuit ?

— Non. Je véri­fie les réser­va­tions pour la semaine pro­chaine. On attend du monde — un diplo­mate grec, deux familles anglaises, un jour­na­liste ita­lien. L’hô­tel se rem­plit. Lentement.

Elle refer­ma le registre et se leva. Elle était plus petite qu’il ne l’a­vait pen­sé — une femme com­pacte, solide, avec des épaules droites et un cou fort. Pas jolie au sens conve­nu, mais frap­pante — quelque chose dans le port de tête, dans la manière dont elle tenait son dos, qui disait qu’elle avait appris très jeune à ne pas se voû­ter. Ses mains étaient celles d’une femme qui avait tra­vaillé, pas de bureau mais phy­si­que­ment — les mains courtes, les ongles cou­pés ras, une petite cica­trice blanche sur la paume gauche.

— Vous vou­lez voir la ter­rasse ? dit-elle. La nuit, la vue est meilleure. On ne voit pas les ruines.

Ils sor­tirent par les portes-fenêtres du res­tau­rant sur la grande ter­rasse qui sur­plom­bait les jar­dins. L’air était doux, presque immo­bile. Les jar­dins des­cen­daient en ter­rasses sombres vers le bord des bas­tions, les pal­miers et les cyprès décou­pés en sil­houettes noires contre le ciel de la ville. Au-delà, les rem­parts de La Valette — les vrais, les vieux, ceux du XVIe siècle — s’é­le­vaient comme des falaises, éclai­rés par la lune dans un blond presque blanc.

— Là-bas, dit Consue­lo en poin­tant vers le bas des jar­dins, on voit les ouvertures.

Lazare regar­da. Dans le flanc des bas­tions, à demi cachées par la végé­ta­tion, il dis­tin­guait des rec­tangles sombres — des bouches, des entrées, des embra­sures. Cer­taines avaient été murées. D’autres bâillaient dans le noir.

— Ce sont les case­mates des Che­va­liers, dit-elle. Des entre­pôts, des pou­drières, des dépôts. Cer­taines n’ont pas été ouvertes depuis la capi­tu­la­tion de 1798. Et en des­sous, il y a encore autre chose. Cet hôtel est construit sur des trous.

Elle avait dit ça sans emphase, comme un fait. Mais Lazare sen­tit que ce n’é­tait pas un fait ano­din pour elle.

— Pen­dant le siège, conti­nua-t-elle — et elle disait « le siège » exac­te­ment comme Sal­vu, ce mot unique qui n’a­vait besoin d’au­cune pré­ci­sion — les gens sont des­cen­dus là-des­sous. Les abris offi­ciels ne suf­fi­saient pas. Alors ils ont creu­sé, élar­gi, per­cé. Il y a des gale­ries sous toute la ville. Cer­taines font des cen­taines de mètres. On vivait là-dedans pen­dant des semaines.

— Vous y étiez ?

— J’a­vais seize ans en 1942. Oui, j’y étais.

Elle ne dit rien de plus. Le silence qui sui­vit n’é­tait pas un refus — c’é­tait un espace qu’elle gar­dait pour elle, une pièce fer­mée à laquelle on n’ac­cède pas au pre­mier soir.

Lazare regar­da les bas­tions, les bouches noires, la lune au-des­sus de tout ça. Il pen­sa que cette île entière était comme un ice­berg — une sur­face brillante de cal­caire doré, et en des­sous, invi­sible, une masse infi­ni­ment plus grande, creu­sée, exca­vée, habi­tée par des fantômes.

— Mer­ci pour la vue, dit-il.

— Bonne nuit, mon­sieur Corte.

Il remon­ta se cou­cher mais ne s’en­dor­mit qu’à l’aube, en pen­sant aux trous.

* * *

Le len­de­main, il alla à la Co-Cathédrale.

Il y alla seul, à pied, en des­cen­dant Repu­blic Street dans le soleil du matin. La rue était le cœur de La Valette — droite, large pour une fois, bor­dée de façades qui alter­naient le gran­diose et le détruit. Des écha­fau­dages par­tout. Des ouvriers en maillot de corps déblayaient des gra­vats à la pelle. Un mar­chand de jour­naux ven­dait le Times of Mal­ta à côté d’un étal de nou­gat. Des mili­taires bri­tan­niques flâ­naient. La vie repre­nait, avec cette obs­ti­na­tion dis­crète qui est la marque des villes blessées.

La Co-Cathé­drale Saint-Jean ne payait pas de mine de l’ex­té­rieur — une façade sobre, presque aus­tère, deux clo­chers tra­pus, de la pierre nue. On aurait dit une caserne ou un entre­pôt. Lazare pous­sa la porte.

Et le monde bascula.

L’in­té­rieur était un défer­le­ment d’or. Les murs, les voûtes, les cha­pelles laté­rales — tout était recou­vert de sculp­tures dorées, de volutes, de guir­landes, de put­ti, de bla­sons, dans un foi­son­ne­ment baroque si dense, si total, qu’il n’y avait plus un cen­ti­mètre car­ré de pierre nue. Le sol était un tapis de pierres tom­bales en marbre poly­chrome — des cen­taines de dalles, cha­cune mar­quant la sépul­ture d’un che­va­lier, avec son nom, ses armes, des crânes, des sque­lettes, des sabliers, des trom­pettes du Juge­ment der­nier incrus­tés dans le marbre en motifs d’une beau­té macabre. On mar­chait sur les morts. Chaque pas posait le pied sur un nom, une date, un bla­son effa­cé par les semelles de quatre siècles de fidèles.

Lazare tra­ver­sa la nef len­te­ment, écra­sé par l’ex­cès de beau­té — cette beau­té qui n’é­tait pas un orne­ment mais une décla­ra­tion de puis­sance, chaque cha­pelle étant celle d’une langue de l’Ordre, et chaque langue ayant vou­lu sur­pas­ser les autres en magni­fi­cence. La cha­pelle de France, la cha­pelle d’I­ta­lie, la cha­pelle d’A­ra­gon — cha­cune un écrin d’or et de pein­ture, cha­cune un tom­beau collectif.

Puis il entra dans l’Oratoire.

La pièce était plus sombre, plus basse, plus aus­tère que la nef. Et au fond, occu­pant tout le mur du fond, il y avait le tableau.

La Décol­la­tion de saint Jean-Baptiste.

Lazare s’ar­rê­ta.

Il connais­sait la pein­ture, bien sûr — il avait vu des repro­duc­tions, lu des des­crip­tions. Mais aucune repro­duc­tion ne pré­pa­rait à la taille de la chose. Trois mètres soixante-dix de haut, cinq mètres vingt de large. Le tableau était plus grand que la plu­part des pièces dans les­quelles les gens vivent. Il occu­pait le mur comme une fenêtre ouverte sur une scène qu’on ne vou­drait pas voir — et qu’on ne peut pas quit­ter des yeux.

Le bour­reau, pen­ché sur le corps du saint, tirait sa dague de la cein­ture pour ache­ver le tra­vail. Sa main gauche tenait la tête de Jean par les che­veux, comme un bou­cher tient un quar­tier de viande. La ser­vante ten­dait un plat d’or, les yeux bais­sés, prête à rece­voir la tête. Une vieille femme se cou­vrait les oreilles — pas les yeux, les oreilles, comme si le son de la lame sur la chair était pire que la vue. Le geô­lier don­nait des ordres. Et der­rière des bar­reaux, dans le fond, deux pri­son­niers regar­daient la scène avec l’a­vi­di­té atroce des spec­ta­teurs qui sont sou­la­gés de ne pas être la victime.

Le sang cou­lait sur le sol — un filet mince, très rouge, qui s’é­ta­lait sur la pierre.

Et dans ce sang, Lazare le vit : la signa­ture. f. Michelang.o. Le f pour fra, frère, che­va­lier. L’u­nique signa­ture que le Cara­vage ait jamais appo­sée sur une toile, et il l’a­vait tra­cée dans le sang du saint. Comme un aveu. Comme un pacte.

Lazare res­ta long­temps. Trente minutes, peut-être une heure. Il ne regar­dait pas le tableau comme un ama­teur d’art ou comme un expert — il le regar­dait comme on regarde un homme dans les yeux. Il cher­chait quelque chose dans cette pein­ture, et il ne savait pas quoi. Peut-être cher­chait-il le peintre lui-même — ce fugi­tif, ce meur­trier, cet homme qui avait tué à Rome et s’é­tait enfui à Naples, puis à Malte, et qui avait trou­vé ici, sur cette île de che­va­liers guer­riers, un refuge tem­po­raire et une gloire brève avant de tout gâcher encore, de se battre, d’être empri­son­né, de s’é­va­der, d’être chas­sé. Un homme inca­pable de res­ter en place. Un homme qui lais­sait der­rière lui des chefs-d’œuvre et des catastrophes.

Il y avait quelque chose de fami­lier là-dedans, et cette fami­lia­ri­té aga­ça Lazare. Il n’ai­mait pas se recon­naître dans les autres, sur­tout dans les morts illustres. C’é­tait une forme de vanité.

Mais la toile, elle, ne le lâchait pas.

Avant de par­tir, il s’ap­pro­cha le plus pos­sible — aus­si près que le per­met­tait la corde qui bar­rait l’ac­cès. Il regar­da le fond du tableau. Der­rière les figures, der­rière le mur de la pri­son, il y avait de l’ombre. Pas du noir — de l’ombre. Une pro­fon­deur. Le Cara­vage ne pei­gnait jamais des fonds plats. Ses ténèbres avaient une épais­seur, une den­si­té presque liquide, comme si on pou­vait y plon­ger la main et la reti­rer mouillée de nuit.

Et Lazare se deman­da — c’é­tait une pen­sée absurde, il le savait — ce que le Cara­vage avait mis dans le fond de l’autre toile. Celle que per­sonne n’a­vait vue depuis trois cent qua­rante ans. Celle qui dor­mait quelque part dans les sou­ter­rains de cette île, enve­lop­pée de toile cirée, avec un gar­çon qui tenait un fruit rouge et qui attendait.

Il sor­tit de la cathé­drale dans le soleil, ébloui, comme on remonte d’une plongée.

Cha­pitre 4 — Le Major

Le Major Alas­tair Finch buvait son gin-tonic au bar du Phoe­ni­cia tous les soirs à dix-huit heures, avec la régu­la­ri­té d’un astre.

Lazare l’a­vait remar­qué dès le deuxième jour — un homme impos­sible à ne pas remar­quer, non par son phy­sique, qui était ordi­naire, mais par la manière dont il occu­pait l’es­pace. Grand, sec, le che­veu gri­son­nant cou­pé court, un visage aux traits régu­liers où rien ne dépas­sait et rien ne man­quait. Il s’as­seyait tou­jours au même tabou­ret, le troi­sième en par­tant de la gauche, et posait ses mains sur le comp­toir avec le natu­rel de quel­qu’un qui consi­dère qu’un bar est un poste d’ob­ser­va­tion et que les postes d’ob­ser­va­tion doivent être choi­sis avec soin.

Le troi­sième soir, il adres­sa la parole à Lazare.

— Vous êtes nou­veau ici, dit-il en anglais, d’un ton qui n’é­tait pas une ques­tion mais une entrée en matière, comme un joueur d’é­checs qui avance un pion pour voir ce que l’ad­ver­saire fera du sien.

— Oui, dit Lazare.

— Vous res­tez longtemps ?

— Ça dépend.

— De quoi ?

— De l’île.

Finch sou­rit. C’é­tait un sou­rire tech­nique, par­fai­te­ment exé­cu­té, qui mon­trait les dents et plis­sait les yeux sans impli­quer aucune autre par­tie du visage. Un sou­rire de diplo­mate ou de joueur de poker.

— L’île a ten­dance à rete­nir les gens, dit-il. C’est un trait de carac­tère. Les Phé­ni­ciens sont res­tés, les Romains sont res­tés, les Arabes sont res­tés, les Che­va­liers sont res­tés, nous sommes res­tés. Per­sonne ne vient à Malte pour quelques jours. On y vient, et puis on découvre qu’il est plus dif­fi­cile de par­tir que d’arriver.

— Vous êtes ici depuis longtemps ?

— Depuis 1943. J’é­tais dans le génie mili­taire — recons­truc­tion des infra­struc­tures. Ponts, routes, aéro­dromes. J’au­rais dû repar­tir en 1945, mais on m’a deman­dé de res­ter pour super­vi­ser la suite. La recons­truc­tion d’une île bom­bar­dée, mon­sieur Corte, est un tra­vail consi­dé­rable. On déplace les pierres et on découvre des choses.

Il dit cela très natu­rel­le­ment, en fai­sant tour­ner le gla­çon dans son verre avec le petit doigt. Lazare nota le mot : choses.

— Quel genre de choses ?

— Oh, de tout. C’est la par­ti­cu­la­ri­té de Malte — il y a tant de couches sous la sur­face. Les Che­va­liers ont construit sur les Arabes, les Arabes sur les Romains, les Romains sur les Phé­ni­ciens, et les Phé­ni­ciens sur quelque chose de si ancien que per­sonne ne sait lui don­ner un nom. Quand une bombe alle­mande de cinq cents livres perce trois mètres de chaus­sée, elle tra­verse par­fois cinq siècles d’his­toire en une seconde. On a trou­vé des amphores romaines sous des fon­da­tions du XVIIe. Des tun­nels médié­vaux reliés à des citernes phé­ni­ciennes. Des frag­ments de sta­tues qu’au­cun archéo­logue ne sait dater.

Il prit une gor­gée de gin-tonic.

— Et par­fois, dit-il, des objets plus récents. Des choses que les gens ont cachées pen­dant le siège. De l’ar­gen­te­rie, des bijoux de famille, des docu­ments. Des œuvres d’art, aus­si. Malte a tou­jours été un lieu de pas­sage — les Che­va­liers venaient de toute l’Eu­rope, cha­cun appor­tait ses tré­sors. Quand ils sont par­tis en 1798, ils n’ont pas tout empor­té. Et quand les bombes sont tom­bées en 1942, les gens ont caché ce qui restait.

Il regar­da Lazare par-des­sus son verre, et cette fois le regard était dépouillé de toute ama­bi­li­té — un regard de pro­fes­sion­nel, net, froid, calibré.

— Ce que je veux dire, mon­sieur Corte, c’est que la ques­tion de savoir à qui appar­tiennent les choses qu’on trouve sous les décombres est une ques­tion com­pli­quée. Les Mal­tais disent que c’est à eux. Les Ita­liens réclament ce qui vient des Che­va­liers. Et la Cou­ronne bri­tan­nique consi­dère — avec une cer­taine logique, je dois dire — que ce qui est trou­vé sur le sol d’une colo­nie de la Cou­ronne relève de sa res­pon­sa­bi­li­té. De sa pro­tec­tion, si vous préférez.

— Je ne cherche rien en par­ti­cu­lier, dit Lazare.

— Bien sûr que non. Per­sonne ne cherche rien en par­ti­cu­lier. Les gens viennent à Malte pour le soleil, pour les plages, pour l’his­toire. Ils visitent la cathé­drale, ils mangent du pois­son, ils repartent. C’est la chose la plus natu­relle du monde.

Le sou­rire revint — le même, méca­nique, les dents et les yeux mais rien d’autre.

— Ce que je dis sim­ple­ment, c’est qu’il est pré­fé­rable que les choses de valeur — si par hasard il s’en trou­vait — tombent entre des mains capables de les pro­té­ger. De les authen­ti­fier, de les conser­ver, de les expo­ser dans les condi­tions appro­priées. Pas entre des mains qui les feraient dis­pa­raître dans des col­lec­tions pri­vées, ou pire, qui les abî­me­raient par ignorance.

Il posa son verre, par­fai­te­ment cen­tré sur le rond de feutre.

— Malte est petite, mon­sieur Corte. Tout se sait. Pas tou­jours tout de suite, mais toujours.

Lazare sou­tint le regard. Il n’a­vait pas peur des Anglais en géné­ral, ni de celui-ci en par­ti­cu­lier. Il avait appris, au fil des années et des ports, que les hommes les plus dan­ge­reux ne sont pas ceux qui menacent mais ceux qui vous expliquent cal­me­ment, avec un gin-tonic à la main, pour­quoi il serait rai­son­nable de faire ce qu’ils attendent de vous.

— Je vous remer­cie du conseil, Major.

— Il n’y a pas de quoi. Puis-je vous offrir un verre ?

Ils burent ensemble. Finch par­la de cri­cket, du nou­veau gou­ver­ne­ment tra­vailliste à Londres, de la qua­li­té du cal­caire mal­tais pour la construc­tion — un sujet sur lequel il était inta­ris­sable et même authen­ti­que­ment pas­sion­né. Il était, quand il ne vous mena­çait pas, un homme culti­vé et agréable, capable de dis­cou­rir sur les varia­tions de den­si­té du glo­bi­ge­ri­na limes­tone avec un enthou­siasme de géo­logue. Lazare l’é­cou­ta. Il aimait les gens qui savaient des choses, même les gens dan­ge­reux. Sur­tout les gens dangereux.

Quand ils se sépa­rèrent, Finch lui ser­ra la main avec une poi­gnée ferme et brève.

— J’es­père que votre séjour sera agréable, mon­sieur Corte. Malte est une île mer­veilleuse. Mais il faut se méfier de la lumière — elle est si belle qu’on oublie de regar­der les ombres.

Lazare remon­ta dans sa chambre et fuma à la fenêtre en regar­dant le port. Il pen­sait à Finch. L’homme savait. Peut-être pas tout, mais suf­fi­sam­ment. Il savait qu’il y avait un tableau, et il savait que Lazare le cher­chait. Ce qui signi­fiait que d’autres savaient aus­si, et que le réseau de Sal­vu n’é­tait pas aus­si étanche que le vieux pêcheur vou­lait le croire.

La ques­tion n’é­tait pas de savoir si Finch était un obs­tacle — il l’é­tait, évi­dem­ment. La ques­tion était de savoir pour qui il tra­vaillait. Pour la Cou­ronne, offi­ciel­le­ment. Mais Lazare avait croi­sé assez d’of­fi­ciers bri­tan­niques dans les ports de la Médi­ter­ra­née pour savoir que « la Cou­ronne » était un mot élas­tique qui pou­vait recou­vrir n’im­porte quoi, du ser­vice de Sa Majes­té au com­merce per­son­nel en pas­sant par les zones grises où les deux se confondent.

Il écra­sa sa ciga­rette sur le rebord de la fenêtre et regar­da la braise mourir.

L’île se res­ser­rait autour de lui. C’é­tait le pro­blème des îles — on ne peut pas s’y perdre. Les routes tournent en rond, les visages reviennent, et les secrets, faute d’es­pace pour se dis­soudre, finissent tou­jours par se concen­trer jus­qu’à deve­nir impos­sibles à ignorer.

Quelque part en bas, dans les jar­dins du Phoe­ni­cia, un gar­dien de nuit fai­sait sa ronde. Le fais­ceau de sa lampe balayait les pal­miers, les mas­sifs de fleurs, et s’ar­rê­tait par­fois sur les ouver­tures noires dans le flanc des bas­tions — ces bouches que Consue­lo lui avait mon­trées, ces entrées qui ne menaient nulle part, ou qui menaient trop loin.

Lazare fer­ma la fenêtre et se coucha.

Cette nuit-là, il rêva d’un gar­çon qui tenait un fruit dans les mains. Le fruit était ouvert et les grains étaient rouges, et le gar­çon sou­riait, et der­rière lui il n’y avait rien — pas du noir, pas de l’ombre, mais rien, un vide sans nom qui ava­lait la lumière et le son et qui avait la forme exacte d’une spirale.

Lire la suite…

Read more
Les soixante-huit arbres — Cha­pitres 10 à 13

Les soixante-huit arbres — Cha­pitres 10 à 13

Les soixante-huit
arbres

Les soixante-huit arbres

Cha­pitres 10 à 13

Cha­pitre 10 — La conversation

Le Falet­ti’s Hotel, le matin, appar­te­nait au juge Cornelius.

C’é­tait un arran­ge­ment tacite, non écrit, vieux de plu­sieurs décen­nies, que tout le per­son­nel de l’hô­tel res­pec­tait avec la défé­rence qu’on accorde aux lois natu­relles — la gra­vi­té, la marée, le lever du soleil, le petit-déjeu­ner du juge. Chaque matin, à sept heures pré­cises, Alvin Robert Cor­ne­lius, juge en chef de la Cour suprême du Pakis­tan, des­cen­dait de sa chambre 2 — la chambre du rez-de-chaus­sée dont il était le loca­taire per­ma­nent depuis 1951, après y avoir séjour­né de manière inter­mit­tente depuis les années 1930 — et s’ins­tal­lait à sa table, tou­jours la même, près de la fenêtre qui don­nait sur le jar­din, sous le por­trait à l’huile de Gio­van­ni Faletti.

Sa table était pré­pa­rée avant son arri­vée : une nappe blanche empe­sée, un cou­vert en argent, un toast rack en forme de lyre, un pot de mar­me­lade d’o­range Chi­vers — la seule marque qu’il accep­tait, impor­tée d’An­gle­terre à grands frais —, un œuf à la coque dont le temps de cuis­son — quatre minutes et demie, pas une seconde de plus — avait été gra­vé dans la mémoire du cui­si­nier comme un article de la Consti­tu­tion, et le Dawn du jour, plié en quatre, posé à droite de l’assiette.

Le juge Cor­ne­lius était un homme sin­gu­lier. Chré­tien dans un pays musul­man, né à Agra d’une famille anglo-indienne, il avait choi­si le Pakis­tan à la Par­ti­tion avec la convic­tion tran­quille de ceux qui croient que la natio­na­li­té est un choix moral, pas un acci­dent de nais­sance. Il avait gra­vi les éche­lons de la magis­tra­ture avec une rigueur intel­lec­tuelle qui effrayait les avo­cats et une indé­pen­dance qui effrayait les poli­tiques, et il vivait au Falet­ti’s parce qu’il n’a­vait jamais trou­vé de rai­son suf­fi­sante de vivre ailleurs — l’hô­tel lui four­nis­sait un lit, des repas, une adresse, et cette forme de soli­tude meu­blée qui conve­nait à un homme dont la seule com­pa­gnie véri­table était le droit.

Noor le croi­sait chaque matin.

Ils échan­geaient un salut — un hoche­ment de tête de la part du juge, un salam de la part de Noor — et rien de plus. Le juge Cor­ne­lius ne par­lait pas aux gens le matin. Il ne par­lait à per­sonne avant d’a­voir fini son œuf, lu son jour­nal, et pro­non­cé men­ta­le­ment le ver­dict du jour — pas un ver­dict juri­dique, un ver­dict exis­ten­tiel : le monde méri­tait-il ou non qu’on s’y inté­res­sât ? La réponse variait selon les jours et la qua­li­té de la marmelade.

Ce matin-là — le 23 avril 1955, trois jours après la libé­ra­tion de Faiz —, Noor arri­va au Falet­ti’s à huit heures. Elle por­tait le cahier dans son sac. Elle avait pas­sé la nuit à relire ce qu’elle avait écrit — les nou­veaux poèmes, ceux d’a­près Data Dar­bar, ceux d’a­près Ibra­him — et à se deman­der si elle aurait le cou­rage de les mon­trer à Faiz. Le cou­rage n’é­tait pas venu. Mais l’im­pos­si­bi­li­té de ne pas les mon­trer non plus. Elle était sus­pen­due entre les deux, comme un cerf-volant entre deux cou­rants d’air, et elle ne savait pas lequel l’emporterait.

Faiz était déjà là.

Il était assis dans le jar­din du Falet­ti’s, sous le vieil arbre sans nom — l’arbre de Guru Nanak, le bud­ha dar­ra­kht —, sur un banc en fer for­gé que la rouille avait trans­for­mé en den­telle. Il por­tait un kur­ta blanc, simple, sans orne­ment, et il fumait une ciga­rette avec la len­teur d’un homme qui a retrou­vé le goût du tabac après quatre ans de pri­va­tion et qui veut que chaque bouf­fée dure le plus long­temps pos­sible. À côté de lui, sur le banc, un exem­plaire de Dast-e-Saba — son propre recueil, celui qu’il avait écrit en pri­son, publié pen­dant sa cap­ti­vi­té, dis­tri­bué clan­des­ti­ne­ment, lu par des mil­liers de gens qu’il n’a­vait jamais rencontrés.

Il la vit arri­ver et leva la main — un geste simple, ouvert, sans emphase, le geste d’un homme qui attend quel­qu’un et qui n’est pas sur­pris de le voir.

« Asseyez-vous, dit-il. L’arbre est bon. J’ai deman­dé au jar­di­nier quel âge il avait, il m’a dit : “Plus vieux que les Anglais.” Ce qui, dans cette ville, est une façon de dire : éternel. »

Noor s’as­sit.

Le jar­din du Falet­ti’s, à huit heures du matin, était une chose à part. Les soixante-huit arbres pro­je­taient sur la pelouse des ombres longues, entre­croi­sées, qui for­maient un réseau com­plexe, une car­to­gra­phie d’ombre et de lumière que le soleil modi­fiait d’ins­tant en ins­tant, comme un cal­li­graphe qui réécrit la même phrase à l’in­fi­ni. Les fran­gi­pa­niers avaient fleu­ri — des fleurs blanches au cœur jaune, d’une dou­ceur presque impu­dique, qui tom­baient sur l’herbe avec un silence de neige. Et les jaca­ran­das — les deux jaca­ran­das de la ter­rasse sud — avaient enfin ouvert leurs fleurs mauves, et le sol sous leurs branches était cou­vert d’un tapis vio­let si intense qu’il sem­blait irréel, comme si un peintre fou avait ren­ver­sé un pot de pein­ture dans le jar­din pen­dant la nuit.

Faiz regar­da les jaca­ran­das. « En pri­son, dit-il, je pen­sais aux arbres. Pas aux gens. Pas à la poli­tique. Aux arbres. C’est étrange, non ? On croit qu’on va pen­ser à de grandes choses — la liber­té, la jus­tice, la révo­lu­tion. Et on pense aux arbres. À la manière dont la lumière passe à tra­vers les feuilles. Au bruit qu’ils font quand le vent les tra­verse. En pri­son, le bruit qui me man­quait le plus, c’é­tait le bruit des arbres. »

Noor ne dit rien. Elle attendait.

« Mon­trez-moi ce que vous avez écrit, dit Faiz.

— Com­ment savez-vous que j’ai appor­té le cahier ? »

Faiz sou­rit. « Votre père m’a dit que vous cachiez vos poèmes sous votre mate­las. Si vous les avez sor­tis de sous le mate­las pour les mettre dans votre sac, c’est que vous êtes venue pour les mon­trer. Sinon, vous les auriez lais­sés là où ils étaient. »

Il avait rai­son. Noor sor­tit le cahier de son sac.

C’é­tait un geste d’une sim­pli­ci­té ter­ri­fiante. Un cahier en car­ton mar­ron, ache­té pour trois annas au bazar d’A­nar­ka­li, ten­du à tra­vers l’es­pace entre deux êtres humains assis sur un banc en fer for­gé rouillé sous un arbre dont per­sonne ne connais­sait l’es­pèce. Et pour­tant ce geste conte­nait toute la vie de Noor — ses seize années d’é­cri­ture secrète, ses nuits pen­chée sur la page, ses vers imi­tant Gha­lib puis ces­sant d’i­mi­ter Gha­lib, la fis­sure de Data Dar­bar, la voix d’I­bra­him disant c’est toi, et main­te­nant cet ins­tant où le cahier quit­tait ses mains et entrait dans celles d’un homme qui avait écrit des poèmes sur les murs de sa cel­lule avec un mor­ceau de charbon.

Faiz prit le cahier. Il l’ouvrit.

Il lut.

* * *

Faiz lisait comme il fumait — len­te­ment, avec concen­tra­tion, en don­nant à chaque mot le temps d’exis­ter. Il ne tour­nait pas les pages avec hâte. Il s’ar­rê­tait sur cer­tains vers, reve­nait en arrière, reli­sait, et par­fois fer­mait les yeux un ins­tant, comme pour lais­ser les mots des­cendre de l’es­prit vers un endroit plus pro­fond, un endroit où la poé­sie n’est plus jugée mais éprouvée.

Noor le regar­dait lire et elle avait peur. Une peur phy­sique — les mains moites, le cœur accé­lé­ré, cette sen­sa­tion de nudi­té inté­rieure que connaissent tous ceux qui ont un jour ten­du un manus­crit à quel­qu’un dont le juge­ment compte plus que tous les autres. Elle avait mon­tré ses poèmes à Ibra­him, mais Ibra­him était un musi­cien, et un aveugle, et un saint — il jugeait avec l’o­reille et avec le cœur. Faiz jugeait avec tout. Avec l’o­reille, le cœur, l’es­prit, l’ex­pé­rience de qua­rante ans de poé­sie, de pri­son, de vie.

Faiz lut pen­dant vingt minutes.

Autour d’eux, le jar­din du Falet­ti’s vivait sa vie du matin. Un boy arro­sait la pelouse avec un tuyau dont le jet décri­vait des arcs pares­seux dans la lumière. Le juge Cor­ne­lius, sa mar­me­lade ter­mi­née, tra­ver­sa le jar­din d’un pas mesu­ré vers la sor­tie, son jour­nal sous le bras, et jeta un regard per­plexe au poète et à la jeune femme assis sous l’arbre, comme s’il se deman­dait quel article de la loi régis­sait les conver­sa­tions mati­nales sous les arbres cen­te­naires. Un écu­reuil des­cen­dit le long du tronc du vieil arbre, s’ar­rê­ta à un mètre de Faiz, le regar­da avec une curio­si­té impu­dente, puis remon­ta et dis­pa­rut dans les branches.

Faiz fer­ma le cahier.

Il ne dit rien pen­dant un moment. Il prit une ciga­rette, l’al­lu­ma, aspi­ra une bouf­fée. Puis il regar­da Noor — pas avec le regard d’un cri­tique, pas avec le regard d’un juge (il y en avait déjà un, de juge, dans cet hôtel, et un seul suf­fi­sait), mais avec le regard d’un homme qui recon­naît quelque chose.

« Les anciens sont bien faits, dit-il. Les gha­zals clas­siques. Les rimes sont justes. Le mètre est cor­rect. Mais ce n’est pas vous. »

Noor sen­tit son esto­mac se contrac­ter. C’é­taient les mêmes mots qu’I­bra­him. Exac­te­ment les mêmes.

« Ceux-là, en revanche… » Faiz rou­vrit le cahier vers la fin, là où les poèmes chan­geaient, où le mètre se bri­sait, où l’our­dou se mélan­geait au pend­ja­bi, où les images ces­saient d’être des images de biblio­thèque et deve­naient des images de rue, de sanc­tuaire, de cui­sine, de nuit. « Ceux-là sont autre chose. Ceux-là sont vivants. Ils sont mal­adroits, par endroits. Ils ne savent pas encore ce qu’ils sont. Mais ils res­pirent. Et un poème qui res­pire vaut mille poèmes par­faits qui ne res­pirent pas. »

Un silence. Une fleur de fran­gi­pa­nier tom­ba sur le cahier ouvert, entre deux vers, comme un com­men­taire botanique.

« Vous avez peur de votre propre voix, dit Faiz. C’est nor­mal. Tout le monde a peur de sa propre voix. J’ai eu peur de la mienne pen­dant des années — j’i­mi­tais Iqbal, j’i­mi­tais Gha­lib, j’i­mi­tais tout le monde sauf moi-même. Et puis un jour, en pri­son, j’ai ces­sé d’i­mi­ter. Pas par cou­rage. Par néces­si­té. En pri­son, on n’a pas le luxe de faire sem­blant. On n’a que soi. Et quand on n’a que soi, on découvre que soi, c’est suffisant. »

Noor sen­tit ses yeux se mouiller. Elle ne pleu­ra pas. Mais l’é­mo­tion était là, quelque part entre la gorge et la poi­trine, un nœud chaud qui ne deman­dait qu’à se défaire.

« Qu’est-ce que je dois faire ? demanda-t-elle.

— Conti­nuer. Écrire. Mon­trer. Pas à tout le monde — à ceux qui comptent. Et sur­tout, ne pas écou­ter ceux qui vous diront que les femmes n’é­crivent pas de gha­zals. Les femmes n’é­crivent pas de gha­zals comme les rivières ne coulent pas vers la mer — c’est un fait que les gens affirment parce qu’ils ne regardent pas les rivières. »

Il lui ren­dit le cahier. Leurs mains se tou­chèrent un ins­tant — le temps d’un bat­te­ment de cœur, d’une note tenue, d’un silence entre deux vers.

« Écri­vez, dit Faiz. Le monde attend qu’on le nomme. Et les femmes de Lahore ont autant le droit de le nom­mer que les hommes. Plus, peut-être. Parce qu’elles voient ce que les hommes refusent de voir. »

* * *

Noor quit­ta le jar­din du Falet­ti’s à neuf heures.

Le tour­nage l’at­ten­dait — une scène de foule à la gare, des figu­rants à gérer, des per­mis à tam­pon­ner. Elle tra­ver­sa le hall avec le cahier ser­ré contre elle. Le boy lus­trait les cuivres. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Le por­trait de Gio­van­ni Falet­ti la regar­dait avec ses yeux d’I­ta­lien ruiné.

Elle mar­cha vers la gare de Lahore dans la lumière du matin — cette lumière cou­leur de ghee, cou­leur de beurre cla­ri­fié, cou­leur d’or fon­du — et elle mar­chait dif­fé­rem­ment. Pas plus vite. Pas plus len­te­ment. Mais le sol, sous ses pieds, n’é­tait plus tout à fait le même sol. Il était plus ferme. Plus réel. Comme si Lahore, ce matin-là, avait déci­dé de la por­ter au lieu de sim­ple­ment la supporter.

Et dans sa tête, un vers de Faiz — pas un vers du cahier, un vers de Faiz lui-même, un vers de Zin­dan Nama, le car­net de pri­son, qu’elle avait lu cent fois et qui ce matin, pour la pre­mière fois, était adres­sé non plus au monde mais à elle :

Bol ke lab azad hain tere

Parle — tes lèvres sont libres

Cha­pitre 11 — Le tom­beau de Nur Jahan

On entre dans les jar­dins de Shah­da­ra par un por­tail en grès rose que le temps a ren­du gris, et la pre­mière chose qu’on voit n’est pas le tom­beau de Jahan­gir mais les arbres — des ran­gées de cyprès et de man­guiers qui bordent une allée pavée de briques, et qui sont si vieux, si hauts, si immo­biles, qu’ils semblent moins des arbres que des colonnes, les piliers d’un temple dont le toit serait le ciel.

Noor y alla un vendredi.

C’é­tait son jour de repos — le tour­nage ne tra­vaillait pas le ven­dre­di, jour de prière, et l’é­quipe amé­ri­caine en pro­fi­tait pour dor­mir, pour écrire des lettres à Hol­ly­wood, pour se plaindre de la cha­leur qui mon­tait de jour en jour avec la régu­la­ri­té d’une menace. Ava Gard­ner pas­sait ses ven­dre­dis au bord de la pis­cine du Gym­kha­na Club, bron­zant sous un para­sol pen­dant que des ser­veurs en gants blancs lui appor­taient des gin-tonics et que les épouses des offi­ciers pakis­ta­nais l’ob­ser­vaient depuis l’autre bout de la ter­rasse avec un mélange de fas­ci­na­tion et de répro­ba­tion — cette femme qui mon­trait ses jambes, cette femme qui buvait en plein jour, cette femme qui était tout ce qu’elles n’é­taient pas et peut-être, secrè­te­ment, tout ce qu’elles auraient vou­lu être.

Noor prit un tonga.

Le ton­ga — cette car­riole à deux roues tirée par un che­val, inven­tion moghole amé­lio­rée par les Bri­tan­niques et dégra­dée par le temps — la trans­por­ta le long de Mall Road, puis à tra­vers le vieux pont sur la rivière Ravi, et la rivière ce matin-là était basse, presque sèche, réduite à un ruban de boue lui­sante entre des berges de sable où des lavan­dières bat­taient le linge sur des pierres plates et où des buffles se vau­traient dans l’eau boueuse avec l’ex­pres­sion de satis­fac­tion abso­lue qui est le pri­vi­lège des ani­maux qui n’ont pas de conscience et qui, par consé­quent, n’ont pas de tourments.

Shah­da­ra est de l’autre côté de la Ravi — le côté nord, le côté des morts. C’est là que les Moghols enter­raient leurs grands — à l’é­cart de la ville vivante, dans des jar­dins clos, entou­rés d’eau et de silence, parce que les morts, dans la tra­di­tion moghole, méritent du calme, des fon­taines et des roses, et pas le bruit des bazars ni le chaos des vivants.

Le tom­beau de Jahan­gir est une splen­deur. Un bâti­ment car­ré, bas, en grès rouge incrus­té de marbre blanc, entou­ré de quatre mina­rets octo­go­naux revê­tus de mosaïques pie­tra dura — ces incrus­ta­tions de pierres semi-pré­cieuses, lapis-lazu­li, cor­na­line, jade, agate, qui forment des motifs flo­raux d’une pré­ci­sion hal­lu­ci­nante et qui sont, peut-être, la plus belle chose que des mains humaines aient jamais créée. L’in­té­rieur est une seule salle, vaste, haute, éclai­rée par la lumière qui tombe des jali — ces écrans de marbre ajou­ré qui filtrent le soleil et le trans­forment en den­telle. Et au centre, posé sur un socle, le céno­taphe de Jahan­gir — un bloc de marbre blanc sculp­té de motifs flo­raux, les quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu gra­vés sur les côtés, et sur le des­sus, les mots Alla­hu Akbar en lettres d’or.

Noor visi­ta le tom­beau de Jahan­gir. Mais ce n’é­tait pas pour lui qu’elle était venue.

* * *

Le tom­beau de Nur Jahan est à cinq cents mètres de celui de Jahan­gir, de l’autre côté d’un jar­din en friche.

Cinq cents mètres. La dis­tance d’une flèche. La lar­geur d’un silence. L’homme et la femme, sépa­rés dans la mort comme ils ne l’a­vaient jamais été dans la vie — Jahan­gir dans son mau­so­lée de grès et de marbre, visi­té par les tou­ristes et les pèle­rins, entre­te­nu par l’É­tat, pro­té­gé par des gar­diens, et Nur Jahan dans le sien, plus petit, plus modeste, presque oublié, noyé dans la végé­ta­tion sau­vage, comme si l’His­toire avait déci­dé que l’empereur méri­tait la mémoire et l’im­pé­ra­trice l’oubli.

Noor pous­sa la grille rouillée du jar­din de Nur Jahan.

Le tom­beau était là — un petit bâti­ment car­ré en grès, sans mina­rets, sans mosaïques, sans faste. Les murs étaient nus. Le jar­din qui l’en­tou­rait avait été un jar­din moghol, autre­fois — des par­terres symé­triques, des canaux, des fon­taines — mais la symé­trie avait été dévo­rée par l’herbe sau­vage, les canaux étaient secs, les fon­taines muettes, et des bou­gain­vil­liers avaient enva­hi les murs avec cette agres­si­vi­té magni­fique des plantes qui ne connaissent pas la poli­tesse et qui prennent ce qu’on ne leur donne pas.

Noor entra dans le tombeau.

L’in­té­rieur était frais — cette fraî­cheur des vieilles pierres qui gardent le froid de la nuit même quand le soleil de midi cogne sur le toit. Le céno­taphe de Nur Jahan était simple — un rec­tangle de marbre blanc, sans ins­crip­tion, sans orne­ment, comme si la femme qui avait régné sur un empire et intro­duit la rose en Inde avait vou­lu, dans la mort, l’a­no­ny­mat que la vie ne lui avait jamais accor­dé. Ou peut-être que per­sonne ne s’é­tait don­né la peine de gra­ver quoi que ce soit, ce qui reve­nait à dire que le monde avait oublié, et que l’ou­bli, pour une femme de pou­voir, était la forme ultime de la défaite.

Noor s’as­sit sur le sol, dos au mur, face au cénotaphe.

Elle pen­sa à Nur Jahan.

Mehr-un-Nis­sa — « Soleil par­mi les femmes » — née en 1577 dans une cara­vane entre l’Af­gha­nis­tan et l’Inde, fille d’un noble per­san en exil, mariée à quinze ans à un offi­cier afghan, veuve à trente-quatre ans, rema­riée à l’empereur Jahan­gir à trente-quatre ans et deve­nue, en quelques années, la femme la plus puis­sante du monde musul­man. Elle gou­ver­nait. Elle émet­tait des fir­mans impé­riaux por­tant son propre sceau. Elle chas­sait le tigre depuis le dos d’un élé­phant — quatre tigres en une seule jour­née, racontent les chro­niques, ce qui est peut-être exa­gé­ré mais qui dit quelque chose sur la nature de cette femme. Elle conce­vait des jar­dins, des tex­tiles, des bijoux. Elle avait inven­té l’es­sence de rose — le attar-e-gulab — en obser­vant, dit la légende, un canal rem­pli d’eau de rose dans lequel flot­tait une pel­li­cule hui­leuse que le soleil avait concen­trée. Elle avait fait de cette huile un par­fum, et de ce par­fum un empire olfac­tif, et les roses de Lahore, les roses du jar­din du pro­fes­seur Qure­shi, les roses du sanc­tuaire de Data Dar­bar, les roses qui par­fu­maient les nuits de la ville, étaient ses descendantes.

Et puis Jahan­gir était mort, et Shah Jahan avait pris le pou­voir, et Nur Jahan avait été écar­tée, relé­guée, confi­née dans un palais de Lahore avec une pen­sion et des ser­vantes et le silence — ce silence par­ti­cu­lier qu’on impose aux femmes puis­santes quand les hommes reprennent le contrôle. Elle avait vécu dix-huit ans dans ce silence. Dix-huit ans. Et quand elle était morte, en 1645, on l’a­vait enter­rée ici, dans ce tom­beau modeste, à cinq cents mètres de son époux qu’elle avait aimé et gou­ver­né, sépa­rée de lui par un jar­din en friche et par quatre siècles d’oubli.

* * *

Noor sor­tit le cahier.

Elle ne savait pas pour­quoi elle l’a­vait appor­té ici — ou plu­tôt elle le savait, mais elle ne vou­lait pas se l’a­vouer, parce que l’ad­mettre aurait été admettre qu’elle était venue cher­cher quelque chose, et que ce quelque chose avait à voir avec le silence de Nur Jahan et avec son propre silence, et avec la ques­tion qui la pour­sui­vait depuis des semaines : qu’est-ce que cela signi­fie, pour une femme, de nom­mer le monde ?

Elle écri­vit.

Elle écri­vit sur Nur Jahan. Sur les roses. Sur le tom­beau sans ins­crip­tion. Sur la dis­tance de cinq cents mètres entre l’homme et la femme, entre la mémoire et l’ou­bli. Sur sa mère — Zubai­da, qui pei­gnait des jar­dins moghols dans une lumière de plus en plus faible, dont les yeux s’é­tei­gnaient comme les fon­taines de Sha­li­mar s’é­taient éteintes, len­te­ment, imper­cep­ti­ble­ment, et qui pei­gnait quand même, une goutte d’eau à la fois, un pétale à la fois, contre l’obs­cu­ri­té, contre le silence, contre l’oubli.

Elle écri­vit sur les femmes de Lahore — celles qu’on voyait et celles qu’on ne voyait pas, celles qui par­laient et celles qui se tai­saient, celles qui pei­gnaient et celles qui priaient et celles qui chan­taient et celles qui, comme elle, écri­vaient en secret dans des cahiers cachés sous des mate­las, parce que le monde n’é­tait pas encore prêt à entendre ce qu’elles avaient à dire, ou parce qu’elles n’é­taient pas encore prêtes à le dire, ce qui reve­nait au même.

Elle écri­vit long­temps. La lumière tour­nait dans le tom­beau, pas­sant d’un mur à l’autre, et les ombres des bou­gain­vil­liers dan­saient sur le sol comme des cal­li­gra­phies végé­tales, et le silence du lieu n’é­tait pas un silence vide mais un silence habi­té — habi­té par Nur Jahan, par ses roses, par les dix-huit années de soli­tude, par le par­fum de l’at­tar qui avait impré­gné ces murs et qui, quatre siècles plus tard, sem­blait encore flot­ter dans l’air, comme une mémoire olfac­tive que la pierre avait absor­bée et qu’elle res­ti­tuait aux visi­teurs patients.

* * *

Quand elle sor­tit du tom­beau, le soleil était bas.

La lumière rasante frap­pait les murs du jar­din et les fai­sait briller — le grès rose, doré par le cou­chant, avait exac­te­ment la même cou­leur que le marbre de Sha­li­mar quand la lumière de la fin d’a­près-midi le trans­for­mait en chair vivante. Noor mar­cha dans le jar­din en friche. Les bou­gain­vil­liers, dans cette lumière, étaient d’un magen­ta si violent qu’il en deve­nait presque sonore, comme si les fleurs criaient. Un paon — Dieu sait d’où il venait, peut-être du jar­din de Jahan­gir, peut-être du ciel — tra­ver­sa l’al­lée devant elle, sa queue déployée en éven­tail, chaque plume un œil, chaque œil un monde.

Elle pen­sa à sa mère.

La veille, Zubai­da avait ter­mi­né le lotus rose de la minia­ture de Sha­li­mar. Le der­nier pétale. Quatre heures de tra­vail pour un cen­ti­mètre car­ré de papier was­li, et quand elle avait posé le pin­ceau, elle avait dit à Noor — la seule chose qu’elle avait dite, sans com­men­taire, sans fier­té, sans tris­tesse : « Celui-là, je l’ai peint de mémoire. Je ne le vois plus assez bien pour le peindre d’a­près nature. »

De mémoire.

Zubai­da pei­gnait les jar­dins de Sha­li­mar de mémoire parce que ses yeux ne lui per­met­taient plus de voir les détails. Elle pei­gnait les fon­taines de mémoire, les roses de mémoire, le lotus de mémoire. Et la mémoire de Zubai­da était si fidèle, si pré­cise, si amou­reu­se­ment exacte, que per­sonne en regar­dant la minia­ture n’au­rait pu devi­ner que l’ar­tiste ne voyait plus ce qu’elle pei­gnait — que la beau­té sur le papier venait non pas du regard mais du sou­ve­nir du regard, ce qui est peut-être, au fond, la défi­ni­tion même de l’art.

Noor déci­da quelque chose.

Ce n’é­tait pas une déci­sion spec­ta­cu­laire. Pas un ser­ment, pas une pro­cla­ma­tion. Plu­tôt un léger dépla­ce­ment inté­rieur — comme quand on déplace un meuble dans une pièce et que sou­dain la lumière tombe dif­fé­rem­ment et que l’es­pace change de nature. Elle déci­da qu’elle mon­tre­rait ses poèmes à sa mère. Pas au monde. Pas aux édi­teurs. Pas aux mushai­ras. À sa mère. Parce que Zubai­da, qui pei­gnait de mémoire, com­pren­drait ce que signi­fie créer dans l’ombre. Parce que Zubai­da, qui cachait ses pre­mières minia­tures dans une boîte à chaus­sures, com­pren­drait le cahier sous le mate­las. Parce que les femmes qui créent en secret se recon­naissent entre elles, comme les arbres de la même espèce se recon­naissent par les racines.

Elle reprit le ton­ga vers Lahore.

La rivière Ravi, dans le cré­pus­cule, avait chan­gé de cou­leur — elle n’é­tait plus boueuse mais dorée, comme si le soleil cou­chant avait fon­du dans l’eau et l’a­vait trans­for­mée en métal liquide. Les lavan­dières étaient par­ties. Les buffles dor­maient sur la berge. Un héron se tenait immo­bile dans les hauts-fonds, une patte repliée, le bec poin­té vers l’eau, atten­dant un pois­son avec la patience des saints.

Et Noor, dans le ton­ga qui caho­tait sur le vieux pont, ser­ra son cahier contre elle et regar­da la rivière dorée et pen­sa : la dis­tance entre Jahan­gir et Nur Jahan, c’est cinq cents mètres. La dis­tance entre le silence et la parole, c’est un souffle. La dis­tance entre ma mère et moi, c’est un cahier en car­ton mar­ron ache­té pour trois annas au bazar d’Anarkali.

Demain, elle fran­chi­rait cette distance.

Cha­pitre 12 — La der­nière nuit du tournage

Le tour­nage de Bho­wa­ni Junc­tion se ter­mi­na un mar­di de mai, dans la chaleur.

Mai à Lahore est une épreuve. Le ther­mo­mètre dépasse qua­rante degrés dès le milieu de la mati­née et ne redes­cend pas avant minuit. L’air est sec, brû­lant, char­gé de cette pous­sière ocre qui s’in­filtre par­tout — dans les narines, dans les yeux, dans les plis des vête­ments, dans les inter­stices des camé­ras, au grand déses­poir de Fred­die Young qui pas­sait ses jour­nées à net­toyer les objec­tifs avec un chif­fon de soie et à jurer en anglais avec une inven­ti­vi­té qui impres­sion­nait même les por­teurs de la gare, pour­tant experts en matière de jurons pend­ja­bis. Les ven­ti­la­teurs du Falet­ti’s tour­naient à plein régime, jour et nuit, et leur ron­ron­ne­ment était deve­nu le bruit de fond de l’hô­tel, le bat­te­ment de cœur méca­nique qui accom­pa­gnait les rêves des dor­meurs et les insom­nies des buveurs.

La der­nière scène fut tour­née à la gare.

C’é­tait un plan de foule — des cen­taines de figu­rants laho­ri, habillés en Indiens de 1946, mas­sés sur le quai numé­ro deux, criant des slo­gans en hin­di que la plu­part ne com­pre­naient pas mais qu’ils criaient avec une convic­tion si authen­tique que Cukor, der­rière la camé­ra, eut un fris­son. « Ils ne jouent pas, mur­mu­ra-t-il à Noor, qui se tenait à côté de lui. Ils se sou­viennent. » Et Noor hocha la tête, parce que c’é­tait vrai, parce que ces gens — ces com­mer­çants, ces arti­sans, ces chauf­feurs de rick­shaw, ces étu­diants, ces mères avec des enfants accro­chés à leurs hanches — n’a­vaient pas besoin de jouer la Par­ti­tion. Ils la por­taient dans leur corps. Ils por­taient les trains de morts, les familles déchi­rées, les mai­sons brû­lées, les fron­tières tra­cées à la hâte sur des cartes par des hommes qui n’a­vaient jamais mis les pieds dans le sous-conti­nent. Ils por­taient tout cela, et quand Cukor criait « Action ! », ils n’a­vaient qu’à ouvrir la porte de leur mémoire pour que la scène devienne vraie.

La der­nière prise fut bonne. Cukor dit « Cut », puis « Print », puis il se tut et regar­da le quai, et les figu­rants, et la gare de Lahore dans la lumière de la fin d’a­près-midi, et il dit, à per­sonne en par­ti­cu­lier : « C’est le meilleur film que j’aie jamais tour­né. Et per­sonne ne le saura. »

* * *

La fête fut don­née le soir même, dans le jar­din du Faletti’s.

Mr. Masood avait fait des miracles. Des guir­landes de lumières élec­triques avaient été ten­dues entre les arbres, et les soixante-huit troncs étaient enve­lop­pés de petites ampoules qui les fai­saient res­sem­bler à des piliers de lumière, à des colonnes de feu doux plan­tées dans la pelouse. Des tables rondes recou­vertes de nappes blanches avaient été dis­po­sées sous les fran­gi­pa­niers, et sur chaque table un bou­quet de roses — les roses de Lahore, cou­leur de sang et de crème, dont le par­fum, dans la cha­leur du soir, se mêlait à celui du jas­min et de la terre arro­sée, créant un cock­tail olfac­tif si intense qu’il sem­blait avoir été com­po­sé par un par­fu­meur fou ou par Nur Jahan elle-même.

Le menu était double — pakis­ta­nais et occi­den­tal, côte à côte, comme les deux mondes qui s’é­taient côtoyés pen­dant trois mois sans jamais se confondre tout à fait. D’un côté, les plats du Falet­ti’s : pou­let rôti, roast beef, pommes de terre à l’an­glaise, salade de concombre — la cui­sine colo­niale que l’hô­tel ser­vait depuis 1880 et qu’il conti­nuait de ser­vir par fidé­li­té à un fan­tôme. De l’autre, les plats que les figu­rants avaient appor­tés — des birya­ni, des kebabs, des kara­his de pou­let et de mou­ton, des naans frais sor­tis d’un tan­door impro­vi­sé dans un coin du jar­din, des jale­bis dorés, des gulab jamun nageant dans un sirop de car­da­mome et d’eau de rose, et un chau­dron de haleem si épais qu’une cuillère y tenait debout. Les deux cui­sines coexis­taient sur les mêmes tables, sépa­rées par un no man’s land de quelques cen­ti­mètres de nappe blanche, et les invi­tés pas­saient de l’une à l’autre avec une aisance qui disait quelque chose de pro­fond sur la capa­ci­té humaine à aimer deux choses incom­pa­tibles en même temps.

Tout le monde était là.

Cukor, en cos­tume de lin blanc — un cos­tume propre, pour une fois, que Mr. Masood lui avait fait repas­ser par le meilleur dho­bi de Lahore en guise de cadeau d’a­dieu. Ste­wart Gran­ger, droit comme un i, verre de whis­ky à la main, qui avait réus­si, au cours des trois mois, à apprendre exac­te­ment sept mots d’our­dou — shu­kriya, ji, nahin, accha, paa­ni, garam et bohut garam — ce qui consti­tuait, dans l’é­chelle de Gran­ger, un exploit lin­guis­tique consi­dé­rable. Pan­dro Ber­man, le pro­duc­teur, qui avait ces­sé de trans­pi­rer pour la pre­mière fois depuis février, pro­ba­ble­ment parce qu’il trans­pi­rait tel­le­ment depuis trois mois que son corps avait épui­sé ses réserves. Bill Tra­vers, l’Ir­lan­dais roux, qui dan­sait avec la femme de Mr. Bukha­ri le chef de gare et qui dan­sait très mal mais avec un enthou­siasme qui com­pen­sait tout. Les tech­ni­ciens amé­ri­cains et bri­tan­niques, les figu­rants laho­ri, les chauf­feurs, les por­teurs, les boys du Falet­ti’s en livrée blanche, les sol­dats pakis­ta­nais qui avaient ser­vi de gardes du corps et d’es­corte — tout le monde, mélan­gé, bras­sé, confon­du dans la cha­leur de la nuit et la musique.

La musique. Quel­qu’un avait appor­té un gra­mo­phone et des disques de jazz — du Duke Elling­ton, du Count Basie, de l’El­la Fitz­ge­rald — et le gra­mo­phone jouait sous un man­guier, et les notes cui­vrées du jazz amé­ri­cain mon­taient dans l’air de Lahore comme des bulles de savon venues d’un autre monde. Et en même temps — pas en alter­nance, en même temps —, dans un autre coin du jar­din, sous un neem, un har­mo­nium jouait. L’un des figu­rants, un jeune homme aux yeux noirs et aux doigts agiles, avait appor­té son har­mo­nium et jouait des gha­zals, et les deux musiques se che­vau­chaient, se mêlaient, se heur­taient par­fois et par­fois s’ac­cor­daient, et ces ins­tants d’ac­cord for­tuit — un accord de jazz qui tom­bait sur une note de raag, un phra­sé de saxo­phone qui épou­sait une mélo­die d’har­mo­nium — étaient comme des étin­celles, des illu­mi­na­tions brèves, la preuve que les mondes, même les plus éloi­gnés, ont des points de contact secrets.

* * *

Ava Gard­ner dansait.

Elle dan­sait seule, au milieu de la pelouse, entre les tables et les arbres illu­mi­nés, et elle dan­sait comme elle mar­chait — avec cette aisance sou­ve­raine, cette grâce qui n’é­tait pas apprise mais innée, qui venait de la Caro­line du Nord, de la terre rouge, des fermes de tabac, de quelque chose d’an­té­rieur à Hol­ly­wood et d’an­té­rieur au gla­mour, quelque chose de fon­da­men­tal, de phy­sique, de vrai. Elle avait reti­ré ses chaus­sures — encore, tou­jours — et ses pieds nus tou­chaient l’herbe du Falet­ti’s, et chaque pas était un accord entre son corps et le sol, entre sa peau et la terre de Lahore.

Des figu­rants la regar­daient. Cer­tains s’é­taient appro­chés, timi­de­ment, et for­maient un cercle autour d’elle — pas un cercle fer­mé, un cercle ouvert, res­pec­tueux, émer­veillé, comme le cercle que forment les dévots autour d’un der­viche qui tourne. Ava ne les voyait pas. Ou elle les voyait et s’en moquait. Ou elle les voyait et les incluait dans sa danse, parce que la danse, comme le qaw­wa­li, n’ex­clut personne.

Des guir­landes de jas­min avaient été appor­tées par les figu­rants laho­ri — c’est la cou­tume, à Lahore, d’of­frir des guir­landes de jas­min aux invi­tés d’hon­neur, et les figu­rants avaient déci­dé que tout le monde, ce soir, était un invi­té d’hon­neur. Des col­liers de jas­min pen­daient au cou de Cukor, de Gran­ger, de Ber­man, des tech­ni­ciens, des boys. L’o­deur du jas­min avait recou­vert toutes les autres odeurs — le roast beef, le birya­ni, le whis­ky, le die­sel loin­tain des camions — et le jar­din du Falet­ti’s, ce soir-là, sen­tait le jas­min et rien d’autre, comme si le jar­din avait déci­dé de n’être qu’un parfum.

Noor cir­cu­lait.

Elle pas­sait d’une table à l’autre, d’un groupe à l’autre, d’une conver­sa­tion à l’autre — en anglais avec les Amé­ri­cains, en our­dou avec les Pakis­ta­nais, en pend­ja­bi avec les figu­rants, en un mélange des trois avec les boys du Falet­ti’s qui avaient appris, au cours de soixante-quinze ans de ser­vice, à com­prendre toutes les langues du monde et à n’en par­ler aucune cor­rec­te­ment. Elle ser­vait de tra­duc­trice, de pont, de fil invi­sible entre des mondes qui, pen­dant trois mois, avaient coexis­té sans se com­prendre et qui, ce soir, fai­saient l’ef­fort — sin­cère, mal­adroit, tou­chant — de se toucher.

Et pour la pre­mière fois, elle ne se sen­tait étran­gère nulle part.

C’é­tait une sen­sa­tion nou­velle. Pen­dant toute sa vie, Noor avait vécu dans l’entre-deux — entre la tra­di­tion et la moder­ni­té, entre l’our­dou et l’an­glais, entre le silence et la parole, entre le monde de son père et le monde exté­rieur. Elle avait été, tou­jours, la tra­duc­trice — celle qui fait le pont, celle qui est entre les deux rives mais sur aucune. Et ce soir, dans le jar­din du Falet­ti’s, entre le jazz et l’har­mo­nium, entre le birya­ni et le roast beef, entre Ava Gard­ner qui dan­sait pieds nus et les figu­rants qui bat­taient des mains, elle com­prit que l’entre-deux n’é­tait pas un no man’s land. C’é­tait un pays. Son pays. Le pays de ceux qui voient des deux côtés, qui entendent des deux oreilles, qui écrivent dans deux langues et qui rêvent dans une troi­sième, et ce pays n’a­vait pas de carte et pas de fron­tière et pas de nom, mais il exis­tait, et elle y vivait, et c’é­tait bien.

* * *

Il était près de minuit quand Ava s’ap­pro­cha d’elle.

Ava avait ces­sé de dan­ser. Elle était essouf­flée, un verre à la main, les che­veux défaits, pieds nus sur l’herbe, et dans la lumière des guir­landes élec­triques, son visage avait quelque chose de dif­fé­rent — quelque chose de dépouillé, de vul­né­rable, comme si la danse avait enle­vé un masque qu’elle n’a­vait même pas conscience de por­ter. Elle s’as­sit à côté de Noor sur un banc, sous le vieil arbre sans nom, le bud­ha dar­ra­kht, et pen­dant un moment elles ne dirent rien, elles écou­tèrent la musique et les voix et le bruis­se­ment des arbres dans le vent tiède de la nuit.

Puis Ava dit : « Je vais vous dire une chose, Noor. Quelque chose que je ne dis pas sou­vent, parce que les gens ne com­prennent pas. »

Noor atten­dit.

« Je déteste Hol­ly­wood. Je déteste les stu­dios, les pro­duc­teurs, les maga­zines, les pho­to­graphes. Je déteste les fêtes à Bever­ly Hil­ls et les pre­mières au Chi­nese Theatre et les inter­views où on me demande ma cou­leur pré­fé­rée et ma recette de tarte aux pommes. Je déteste tout ça. Mais cette nuit — cette nuit dans ce jar­din, dans cette ville que je ne connais­sais pas il y a trois mois, avec ces arbres et ces fleurs et cette musique que je ne com­prends pas et ces gens qui m’offrent du jas­min — cette nuit est la plus belle de ma vie. Et demain, je ren­tre­rai à Hol­ly­wood, et je l’ou­blie­rai, parce que c’est ce que font les gens comme moi, nous oublions les belles choses et nous nous sou­ve­nons des mau­vaises. Mais ce soir, main­te­nant, sous cet arbre, je veux que vous sachiez que je n’ou­blie­rai pas. »

Noor la regar­da. Dans les yeux d’A­va — ces yeux que les pho­to­gra­phies mon­traient verts et qui étaient en réa­li­té d’un brun doré dans la lumière des guir­landes — il y avait quelque chose que Noor recon­nais­sait. La soli­tude de celles qui sont vues par tout le monde et com­prises par personne.

« You’re the one who real­ly sees this place, aren’t you? dit Ava. Vous êtes celle qui voit vrai­ment cet endroit. Pas les tou­ristes, pas les pro­duc­teurs, pas moi. Vous. »

Noor ne répon­dit pas. Mais elle prit la main d’A­va — un geste qu’elle n’au­rait jamais fait trois mois plus tôt, un geste impen­sable, une femme pakis­ta­naise pre­nant la main d’une star amé­ri­caine sous un arbre cen­te­naire dans le jar­din d’un hôtel fon­dé par un Ita­lien —, et les deux femmes res­tèrent assises un moment, la main dans la main, pen­dant que la nuit de Lahore tour­nait autour d’elles avec la len­teur majes­tueuse d’un derviche.

* * *

La fête dura jus­qu’à trois heures du matin.

Quand les der­niers invi­tés par­tirent — les figu­rants dans des ton­gas, les tech­ni­ciens dans des camions, Gran­ger titu­bant vers sa chambre avec la digni­té vacillante d’un gent­le­man ivre —, le jar­din du Falet­ti’s res­sem­blait à un champ de bataille paci­fique. Des pétales de jas­min jon­chaient la pelouse. Des verres vides traî­naient sur les tables. Les guir­landes de lumières cli­gno­taient encore dans les arbres, obs­ti­nées, refu­sant de s’é­teindre, comme si elles vou­laient pro­lon­ger la fête au-delà de la fête.

La fenêtre de la chambre 2 était éclai­rée. Le juge Cor­ne­lius, qui ne dor­mait jamais avant quatre heures du matin, lisait un trai­té de droit consti­tu­tion­nel à la lumière de sa lampe de che­vet, et le bruit de la fête, qui l’a­vait accom­pa­gné toute la soi­rée, ne l’a­vait ni déran­gé ni inté­res­sé. Le juge Cor­ne­lius avait vu pas­ser des fêtes, des guerres, des indé­pen­dances, des coups d’É­tat et des empires, depuis cette chambre, et il les avait tous regar­dés avec la même pla­ci­di­té qu’il accor­dait à la mar­me­lade Chi­vers de son petit-déjeu­ner : un fait, ni bon ni mau­vais, qui méri­tait d’être noté mais pas commenté.

Noor fut la der­nière à partir.

Elle tra­ver­sa le jar­din vide, entre les pétales de jas­min et les verres aban­don­nés, et quand elle pas­sa devant le vieil arbre sans nom, elle s’ar­rê­ta. Elle posa la main sur l’é­corce noire et rugueuse — cette écorce qui avait sen­ti la main de Guru Nanak, peut-être, cinq siècles plus tôt — et elle dit, à voix basse, en our­dou : « Shu­kriya. Mer­ci. »

L’arbre ne répon­dit pas. Mais une feuille tom­ba dans ses che­veux, et elle la garda.

Cha­pitre 13 — Le cahier

Le len­de­main, les camions partirent.

Noor les regar­da s’é­loi­gner depuis le per­ron du Falet­ti’s — les trois gros véhi­cules kaki, char­gés de caisses estam­pillées MGM, qui des­cen­dirent Eger­ton Road dans la lumière du matin, sou­le­vant la même pous­sière ocre qu’à leur arri­vée, trois mois plus tôt, comme si le temps avait fait un cercle et que les camions repas­saient par leur propre trace. Ava Gard­ner était par­tie à l’aube, dans la Ply­mouth du consul, sans dire au revoir — ou plu­tôt en disant au revoir à sa manière, c’est-à-dire en ne le disant pas, parce que les gens qui ont l’ha­bi­tude de par­tir savent que les adieux sont une forme de men­songe et qu’il vaut mieux dis­pa­raître, sim­ple­ment, comme on éteint une lumière. Elle avait lais­sé un mes­sage pour Noor à la récep­tion — un mot grif­fon­né sur le papier à en-tête du Falet­ti’s, de cette écri­ture ronde et pen­chée que les élèves des écoles de la Caro­line du Nord appre­naient dans les années 1930 : Thank you, Noor. For the ciga­rettes, the city, and eve­ry­thing bet­ween. — A.

Cukor était par­ti la veille, dans un avion pour Londres. Avant de mon­ter dans la voi­ture qui l’emmenait à l’aé­ro­port, il avait pris Noor à part dans le hall du Falet­ti’s, sous le por­trait de Gio­van­ni Falet­ti, et il avait dit : « Si vous venez un jour à Los Angeles, Miss Qure­shi, appe­lez-moi. Non pas pour le ciné­ma — pour le plai­sir de par­ler avec quel­qu’un qui voit. » Et il avait ajou­té, avec ce sou­rire qui avait vu pleu­rer Clark Gable et rire Katha­rine Hep­burn : « Écri­vez. Ce que vous avez à dire vaut la peine d’être enten­du. Et si vous ne m’é­cou­tez pas, écou­tez votre aveugle. Il a raison. »

Gran­ger avait ser­ré la main de Noor avec la vigueur méca­nique du pre­mier jour et avait dit shu­kriya, et Noor avait sou­ri, parce que le mot, dans la bouche de Gran­ger, avait tou­jours cet accent extra­or­di­nai­re­ment bri­tan­nique qui le ren­dait mécon­nais­sable et char­mant, et parce que c’é­tait la der­nière fois qu’elle enten­drait un Anglais écor­cher l’our­dou avec autant de bonne volonté.

Et main­te­nant, les camions s’en allaient, et avec eux les pro­jec­teurs, les rails de tra­vel­ling, les rou­leaux de pel­li­cule East­man­co­lor, les réflec­teurs, les câbles, tout l’at­ti­rail du ciné­ma, toute cette machi­ne­rie lourde et brillante qui avait trans­for­mé la gare de Lahore en Bho­wa­ni Junc­tion et qui repar­tait vers Hol­ly­wood, où elle serait mon­tée, mixée, éta­lon­née, dis­tri­buée dans les ciné­mas du monde entier, et les gens ver­raient Ava Gard­ner sur un quai de gare et ne sau­raient jamais que ce quai était le quai numé­ro deux de la gare de Lahore, et que le ciel der­rière elle était le ciel du Pend­jab, et que la foule qui criait des slo­gans ne jouait pas mais se souvenait.

* * *

Le Falet­ti’s retrou­va son silence.

C’est un silence par­ti­cu­lier, celui des hôtels après le départ des der­niers clients — un silence qui n’est pas l’ab­sence de bruit mais la pré­sence de tous les bruits qui ont eu lieu et qui résonnent encore, comme l’é­cho d’une cloche long­temps après que la cloche a ces­sé de son­ner. Les cou­loirs sen­taient encore le par­fum d’A­va — le gar­dé­nia et le tabac blond — et les boys le sen­taient en pas­sant devant la chambre 55 et regar­daient la porte fer­mée avec l’ex­pres­sion de ceux qui ont vu un miracle et qui savent que le miracle ne se repro­dui­ra pas.

Le juge Cor­ne­lius reprit son petit-déjeuner.

La mar­me­lade Chi­vers, l’œuf à la coque, le Dawn, la table près de la fenêtre. Rien n’a­vait chan­gé. Rien ne chan­ge­rait jamais. Le juge Cor­ne­lius res­te­rait dans sa chambre 2 pen­dant encore trente-six ans, jus­qu’à sa mort en 1991, et pen­dant ces trente-six années, il ver­rait pas­ser des pré­si­dents, des géné­raux, des coups d’É­tat, des guerres, des fêtes et des deuils, depuis sa fenêtre qui don­nait sur le jar­din, et il les regar­de­rait tous avec la même pla­ci­di­té, la même indif­fé­rence sou­ve­raine, la même confiance dans le fait que le droit sur­vi­vrait aux hommes, comme les arbres sur­vi­vaient aux saisons.

Les jar­di­niers arro­sèrent la pelouse. Ils balayèrent les pétales de jas­min de la fête. Ils ramas­sèrent un verre oublié sous un fran­gi­pa­nier, une guir­lande de roses fanées, un bou­ton de man­chette en argent que quel­qu’un avait per­du en dan­sant. Et quand ils pas­sèrent devant le vieil arbre sans nom, le bud­ha dar­ra­kht, ils incli­nèrent légè­re­ment la tête, par habi­tude ou par super­sti­tion, et le vieil arbre ne bou­gea pas, parce que les arbres ne bougent pas, ou parce que leur mou­ve­ment est si lent qu’il échappe à la per­cep­tion humaine, ce qui revient au même.

* * *

Noor alla au sanc­tuaire de Data Darbar.

Elle y alla le matin, tôt, avant la cha­leur. Le sanc­tuaire, à cette heure, était presque vide — quelques dévots de l’aube, ceux qui viennent avant le monde, avant le bruit, avant les autres, pour être seuls avec le saint et avec le silence. Le marbre blanc de la cour était frais sous ses pieds nus. Le tom­beau de Data Sahab brillait dans la lumière mati­nale, et les roses — des roses fraîches, dépo­sées à l’aube par les gar­diens — étaient encore humides de rosée, et leur par­fum, dans l’air frais du matin, avait une inten­si­té presque insou­te­nable, comme si les roses, elles aus­si, pro­fi­taient de la fraî­cheur pour exha­ler tout ce qu’elles avaient rete­nu pen­dant la nuit.

Noor s’as­sit dans la cour.

Elle ne priait pas. Pas exac­te­ment. Elle fai­sait quelque chose qui res­sem­blait à la prière sans en être une — elle res­pi­rait. Elle res­pi­rait l’en­cens et les roses et le marbre et l’air de Lahore et la pré­sence du saint qui dor­mait sous la pierre depuis mille ans, et cette res­pi­ra­tion était une forme d’at­ten­tion, de pré­sence, de gra­ti­tude, qui n’a­vait pas besoin de mots ni de gestes pour exister.

Elle pen­sa à Ibra­him. Elle ne l’a­vait pas revu depuis la veille de la fête. Il avait dit, la der­nière fois : « Tu n’as plus besoin de venir. Tu sais écou­ter main­te­nant. Le reste, c’est ton affaire. » Et elle avait com­pris que c’é­tait un adieu — pas un adieu triste, un adieu de maître, le moment où le maître dit à l’é­lève : va, tu es prête, et même si tu ne te sens pas prête, tu l’es, parce que la pré­pa­ra­tion ne finit jamais et que le début, lui, ne peut plus attendre.

Elle pen­sa à Faiz. Il avait quit­té Lahore deux jours plus tôt — pour Londres, disait-on, ou pour Mos­cou, ou pour les deux, parce que Faiz, comme les poètes et les oiseaux migra­teurs, ne res­tait jamais long­temps au même endroit. Avant de par­tir, il avait envoyé un mot à Noor par l’in­ter­mé­diaire du pro­fes­seur Qure­shi — un mot bref, écrit sur une feuille de cahier, de cette écri­ture en nas­ta­liq qui cou­lait de droite à gauche comme une rivière :

Écri­vez. Ne deman­dez la per­mis­sion à per­sonne. La per­mis­sion est dans le souffle.

Elle pen­sa à Ava. À ses pieds nus sur le trot­toir de Mall Road. À sa phrase — This city smells like it’s drea­ming — qui res­te­rait dans la mémoire de Noor comme un talis­man, un sésame, une clef pour une porte qu’elle n’a­vait pas encore ouverte.

Elle pen­sa à sa mère.

La veille au soir, après la fête, Noor était ren­trée chez elle et elle avait mon­té l’es­ca­lier jus­qu’à l’a­te­lier de Zubai­da. Sa mère était encore là — elle y était tou­jours, à minuit comme à midi, pen­chée sur sa planche de bois, le pin­ceau à la main, la loupe à côté, la lampe unique éclai­rant le papier was­li d’un fais­ceau de lumière concen­trée. La minia­ture de Sha­li­mar était ter­mi­née — les trois ter­rasses, les cyprès, les fon­taines, le lotus rose, le ciel, les oiseaux. Ter­mi­née et par­faite et belle et com­po­sée à par­tir de la mémoire d’une femme dont les yeux se fer­maient sur le monde.

Noor avait posé le cahier sur la table, à côté des pinceaux.

Zubai­da avait levé les yeux. Elle avait vu le cahier. Elle n’a­vait pas deman­dé ce que c’é­tait — elle savait. Les mères savent. Les mères qui peignent des jar­dins de mémoire savent que leurs filles écrivent des poèmes en secret, comme les arbres savent que leurs racines poussent dans l’ombre, et ce savoir n’a pas besoin de mots.

Zubai­da avait ouvert le cahier.

Elle avait lu len­te­ment, parce que ses yeux fati­guaient, parce que l’our­dou manus­crit de Noor était par­fois dif­fi­cile à déchif­frer, et parce qu’elle lisait les poèmes de sa fille comme elle pei­gnait ses minia­tures — un mot à la fois, un détail à la fois, avec la patience infi­nie de celle qui sait que la beau­té se trouve dans le grain, dans la tex­ture, dans le cen­ti­mètre car­ré qu’on regarde assez long­temps pour qu’il devienne un monde.

Elle avait lu tous les poèmes. Les anciens — les gha­zals clas­siques, ceux que Faiz et Ibra­him avaient jugés trop sages, trop poli­cés, trop enfer­més dans la biblio­thèque du père. Et les nou­veaux — ceux d’a­près Data Dar­bar, ceux d’a­près la fis­sure, ceux qui respiraient.

Puis elle avait refer­mé le cahier. Et elle avait dit une chose — une seule chose, quatre mots en our­dou, pro­non­cés d’une voix calme, sans emphase, sans émo­tion appa­rente, mais avec une cer­ti­tude si pro­fonde qu’elle sem­blait venir non pas de Zubai­da mais de quelque part au-des­sous de Zubai­da, de la terre, des racines, de cette strate de véri­té où les mères et les filles se rejoignent par-delà les silences et les cahiers cachés et les boîtes à chaus­sures sous le lit :

Ye tera hai.

C’est à toi.

* * *

Noor quit­ta le sanc­tuaire de Data Dar­bar et ren­tra chez elle.

La mai­son des Qure­shi dor­mait encore. Le pro­fes­seur avait lais­sé la lampe de la véran­da allu­mée — ce phare domes­tique, cette ponc­tua­tion lumi­neuse, cette habi­tude d’un père qui attend tou­jours que sa fille rentre, même quand sa fille est une femme de trente-deux ans qui écrit des poèmes et qui a pris la main d’A­va Gard­ner et qui a fait pleu­rer un musi­cien aveugle et qui a don­né son cahier à un poète sor­ti de prison.

Noor mon­ta dans sa chambre. Elle s’as­sit à son bureau — un petit bureau en bois que son père lui avait offert quand elle avait quinze ans, un bureau qui avait vu ses devoirs de lycéenne, ses dis­ser­ta­tions d’u­ni­ver­si­té, ses lettres admi­nis­tra­tives, et qui main­te­nant, pour la pre­mière fois, allait ser­vir à ce pour quoi il avait été fait sans le savoir : écrire.

Elle ouvrit le cahier.

Non — elle ouvrit un nou­veau cahier. Elle avait ache­té celui-là la veille, au bazar d’A­nar­ka­li, chez le même mar­chand que le pre­mier. Même cou­ver­ture en car­ton mar­ron. Mêmes pages lignées. Trois annas. Mais ce cahier-là ne serait pas caché sous le mate­las. Ce cahier-là res­te­rait sur le bureau, ouvert, visible, expo­sé à la lumière de la lampe et à la lumière du jour et au regard de qui­conque entre­rait dans la chambre.

Elle prit le sty­lo Parker.

Et elle écrivit.

Elle écri­vit et les mots qui venaient n’é­taient pas les mots de Gha­lib, ni les mots d’I­q­bal, ni les mots de Faiz, ni les mots d’I­bra­him, ni les mots d’A­va, ni les mots de son père, ni les mots de sa mère. C’é­taient ses mots à elle. Des mots en our­dou qui sen­taient le cur­ry et l’en­cens et le jas­min et le niha­ri de Gawal­man­di et les roses de Data Dar­bar et le marbre tiède de Sha­li­mar et le teck bir­man du Falet­ti’s et la pous­sière de Mall Road et le tabac des Gold Flake et l’eau de rose de Nur Jahan et le char­bon sur les murs d’une cel­lule de prison.

Elle écri­vit sur les arbres. Sur les soixante-huit arbres du Falet­ti’s — les fran­gi­pa­niers, les neem, les asho­ka, les jaca­ran­das, les man­guiers, et le vieil arbre sans nom dont per­sonne ne connais­sait l’es­pèce et dont tout le monde connais­sait l’âme. Elle écri­vit sur les arbres parce que les arbres sont la pre­mière chose qu’on voit et la der­nière chose qu’on oublie, parce que les arbres sont debout quand les hommes tombent, parce que les arbres poussent dans le silence et portent leurs fruits dans la lumière, et parce qu’un jar­din de soixante-huit arbres, dans un hôtel fon­dé par un Ita­lien mau­dit en 1880, dans une ville née d’un empe­reur moghol et d’un poète sou­fi et d’un juge chré­tien et d’une actrice pieds nus et d’un musi­cien aveugle et d’un fan­tôme de der­viche qui dor­mait sous le marbre depuis mille ans — un tel jar­din était, peut-être, la meilleure méta­phore du monde qu’une femme de Lahore pût trou­ver pour dire ce qu’elle avait à dire.

Et ce qu’elle avait à dire, c’é­tait ceci :

Que la lumière de Lahore est unique — cou­leur de ghee le matin, cou­leur de cuivre le soir, cou­leur d’or fon­du au cré­pus­cule. Que l’o­deur de Lahore est le jas­min, le die­sel et les épices, mélan­gés ensemble, et que cette odeur est l’o­deur du monde tel qu’il devrait être — impur, vivant, contra­dic­toire, beau. Que la musique de Lahore est le qaw­wa­li de Data Dar­bar et le taka-tak de Gawal­man­di et le chant du koel à la tom­bée de la nuit et la voix d’un vieil aveugle qui dit : c’est toi. Que l’is­lam de Lahore est un jar­din, pas une pri­son — un jar­din avec mille che­mins entre les roses. Que les femmes de Lahore peignent des jar­dins de mémoire et écrivent des poèmes en secret et portent des bra­ce­lets de verre qui tintent comme des cloches minus­cules et mâchent du paan dont le jus teinte leurs lèvres en rouge, et que ce rouge est le rouge de la vie, le rouge du cou­rage, le rouge des roses de Nur Jahan.

Que les arbres sont patients.

Que les fon­taines endor­mies se réveilleront.

Que les lèvres sont libres.

Elle écri­vit jus­qu’à l’aube, et quand la pre­mière lumière entra par la fenêtre — cette lumière cou­leur de ghee, cette lumière qui ne res­semble à aucune autre lumière sur terre —, elle enten­dit le chant du koel mon­ter du jar­din voi­sin, cette note ascen­dante, insis­tante, impu­dique, qui est le bruit même du matin à Lahore, et elle posa le sty­lo, et elle res­pi­ra, et elle sut que le cahier, cette fois, ne retour­ne­rait pas sous le matelas.

Il res­te­rait sur le bureau.

Ouvert.

À la lumière.

Read more
Les soixante-huit arbres — Cha­pitres 10 à 13

Les soixante-huit arbres — Cha­pitres 5 à 9

Les soixante-huit
arbres

Les soixante-huit arbres

Cha­pitres 5 à 9

Cha­pitre 5 — Der­rière la Del­hi Gate

Il existe à Lahore une porte qui ne ferme jamais.

La Del­hi Gate — Deh­li Dar­wa­za — est la plus grande des treize portes qui per­çaient autre­fois l’en­ceinte de la ville moghole. Les murs ont été rasés par les Bri­tan­niques au XIXe siècle, mais les portes sont res­tées debout, comme des phrases orphe­lines dans un livre dont on aurait arra­ché les pages. La Del­hi Gate donne sur le sud-est, vers la route qui menait jadis à Del­hi — cinq cents kilo­mètres de pous­sière, de plaines brû­lées et de forts en ruine —, et elle est ouverte jour et nuit, parce qu’à Lahore per­sonne n’a jamais trou­vé la clef, ou parce que la clef a été per­due il y a trois cents ans, ou parce que les portes de Lahore, comme les bras de ses habi­tants, ne se ferment pas.

Noor fran­chit la Del­hi Gate un matin de mars, à l’aube.

Le tour­nage s’é­tait dépla­cé dans la vieille ville — Cukor vou­lait des plans de rues authen­tiques, des façades, des bazars, de la vie brute, et l’é­quipe tech­nique devait repé­rer les lieux avant l’ar­ri­vée des acteurs. Noor avait ren­dez-vous avec le chef déco­ra­teur à sept heures, mais elle était venue plus tôt. Elle était venue seule. Elle ne savait pas très bien pour­quoi — ou plu­tôt elle le savait, mais elle n’a­vait pas envie de l’ad­mettre, comme un enfant qui sait qu’il fait une bêtise et qui la fait quand même, non par bra­vade mais par néces­si­té, parce que la bêtise en ques­tion est en réa­li­té une forme de courage.

Elle vou­lait voir la vieille ville sans les Américains.

La vieille ville de Lahore — l’Androon Shehr, la ville inté­rieure — est un orga­nisme. Pas un quar­tier, pas un monu­ment, pas un ensemble archi­tec­tu­ral : un orga­nisme vivant, qui res­pire, digère, trans­pire, dort et se réveille selon des rythmes qui n’ap­par­tiennent à aucun horaire offi­ciel et que seuls connaissent ceux qui y sont nés ou ceux qui ont pris le temps de l’é­cou­ter. Ses ruelles sont si étroites que deux per­sonnes ne peuvent s’y croi­ser sans se tou­cher les épaules. Ses mai­sons — des have­lis, cer­taines vieilles de quatre siècles — montent à trois ou quatre étages, avec des bal­cons en bois sculp­té, des jha­ro­khas d’où les femmes regar­daient jadis les pro­ces­sions royales sans être vues, et des cours inté­rieures où coulent encore, par­fois, des fon­taines que per­sonne n’a répa­rées mais qui refusent de tarir.

Noor mar­cha.

Elle pas­sa sous l’arc monu­men­tal de la Del­hi Gate — les briques rouges, les motifs géo­mé­triques en mosaïque bleue et blanche, l’ins­crip­tion en arabe qu’elle ne pou­vait pas lire mais que son père lui avait tra­duite un jour : Là ila­ha illa-llah — il n’y a de dieu que Dieu —, une phrase qui dans cette arche fonc­tion­nait moins comme un cre­do que comme un seuil, un aver­tis­se­ment, une pro­messe : au-delà de cette porte, le monde change de nature, devient plus dense, plus ancien, plus vrai. Elle pas­sa et le monde changea.

La lumière d’a­bord. Dans la ville nou­velle, la lumière tombe d’en haut, franche, démo­cra­tique, elle éclaire tout le monde de la même manière. Dans la vieille ville, la lumière est un contre­ban­dier — elle se fau­file entre les bal­cons, rebon­dit sur les murs en stuc, glisse le long des façades en biais, et chaque ruelle a sa propre lumière, sa propre heure, son propre soleil. À l’aube, les ruelles orien­tées à l’est sont dorées tan­dis que les ruelles orien­tées au nord res­tent bleues, et pen­dant quelques minutes, en mar­chant, on passe de l’or au bleu et du bleu à l’or comme si l’on tra­ver­sait les saisons.

Puis les odeurs. La vieille ville à l’aube sent le feu de bois — les tan­doors qu’on allume dans les bou­lan­ge­ries, ces fours en argile cylin­driques dont la cha­leur est si intense que le naan cuit en qua­rante secondes, pla­qué contre la paroi par la main nue du bou­lan­ger qui retire son bras juste à temps, chaque fois, depuis qua­rante ans, et qui a les avant-bras lisses et brillants comme du cuivre poli. Le feu de bois d’a­bord, puis le ghee — le beurre cla­ri­fié qui chauffe dans les poêles des ven­deurs de para­thas, cette odeur riche, grasse, dorée, qui est l’o­deur du matin au Pend­jab comme le café est l’o­deur du matin à Paris. Et sous le ghee, la car­da­mome — les pre­miers thés du jour, ser­vis dans ces petites tasses en argile, les kul­hars, que les chaï-wal­las empilent en pyra­mides et qui donnent au thé un goût de terre que les puristes trouvent gros­sier et que les connais­seurs trouvent sublime.

Noor mar­chait et res­pi­rait et com­men­çait à com­prendre qu’elle n’a­vait jamais res­pi­ré sa propre ville.

Elle était pas­sée mille fois devant la Del­hi Gate — en voi­ture, en ton­ga, à pied — mais elle n’y était jamais entrée. Pas vrai­ment. Pas seule. Pas à cette heure. La vieille ville, pour les familles de la nou­velle, était un endroit que l’on tra­ver­sait sans s’y arrê­ter — trop sale, trop bruyant, trop popu­laire, disaient les gens de Model Town et de Gul­berg avec cette pointe de dédain que les classes culti­vées réservent aux lieux où la vie est trop vivante pour eux. Noor n’a­vait jamais par­ta­gé ce dédain, mais elle avait par­ta­gé cette dis­tance, et elle s’en ren­dait compte main­te­nant, en mar­chant dans la ruelle qui des­cen­dait vers le bazar d’A­nar­ka­li, en sen­tant la pierre tiède sous ses san­dales, en enten­dant les pre­miers cris des ven­deurs, en voyant les cages à oiseaux sus­pen­dues aux bal­cons — des per­ruches vertes, des mai­nates noirs, des merles à ventre orange qui chan­taient comme des fous dans la lumière naissante.

* * *

Le bazar d’A­nar­ka­li est le plus vieux mar­ché de Lahore, et peut-être le plus vieux mar­ché du sous-conti­nent encore en activité.

Son nom vient d’une légende. Anar­ka­li — « fleur de gre­nade » — était une cour­ti­sane de la cour moghole, aimée du prince Salim, le futur empe­reur Jahan­gir. L’empereur Akbar, père de Salim, désap­prou­va cette pas­sion et condam­na Anar­ka­li à être enter­rée vivante entre deux murs. La légende est pro­ba­ble­ment fausse — les his­to­riens se dis­putent son authen­ti­ci­té depuis deux siècles —, mais elle est belle, et à Lahore, la beau­té d’une his­toire compte davan­tage que sa véra­ci­té. Le tom­beau d’A­nar­ka­li existe — une petite cou­pole moghole, à l’en­trée du bazar, que les Bri­tan­niques avaient trans­for­mée en église angli­cane et que le Pakis­tan avait trans­for­mée en bureau d’ar­chives, ce qui était peut-être le des­tin le plus triste que l’on puisse infli­ger à un tom­beau d’amoureuse.

Noor s’ar­rê­ta devant le tom­beau. Elle pen­sa à Anar­ka­li, murée vivante pour avoir aimé. Elle pen­sa à sa mère, murée vivante dans son ate­lier de minia­tures, non pas par puni­tion mais par choix, par amour de la pein­ture, ce qui revient au même : on est tou­jours muré par ce qu’on aime. Elle pen­sa à elle-même, murée dans son silence, dans son cahier caché, dans ses gha­zals qu’elle n’o­sait mon­trer à per­sonne. Et elle se deman­da si écrire en secret, c’é­tait être enter­rée vivante ou si c’é­tait, au contraire, le seul moyen de res­ter vivante.

Le bazar s’é­veillait. Les échoppes levaient leurs rideaux de fer avec un fra­cas métal­lique qui réson­nait dans les ruelles comme un orchestre de per­cus­sions se met­tant en place. Les mar­chands dis­po­saient leurs mar­chan­dises sur les étals — tis­sus bro­dés, châles de Cache­mire, bra­ce­lets en verre de toutes les cou­leurs, bijoux en argent, chaus­sures en cuir repous­sé, pote­ries ver­nis­sées, jouets en bois, épices en pyra­mides par­faites : cur­cu­ma jaune, piment rouge, coriandre verte, cumin brun, garam masa­la noir, et le safran, le safran royal, cou­leur d’or, cou­leur de soleil, enfer­mé dans des petites boîtes en fer-blanc comme un trésor.

Noor ache­ta des bra­ce­lets en verre — verts, comme son shal­war kameez, comme les per­ruches des bal­cons, comme les yeux d’A­va Gard­ner dans la lumière du bar. Le ven­deur — un gar­çon de seize ans, peut-être dix-sept, aux doigts agiles et au sou­rire de com­mer­çant né — les lui enfi­la un par un, et chaque bra­ce­let, en pas­sant le poi­gnet, fai­sait un petit bruit cris­tal­lin, un tinkle, et quand elle eut les huit bra­ce­lets au bras, elle secoua le poi­gnet et ce fut comme une musique, une petite musique de verre et de cou­leur qui l’ac­com­pa­gne­rait toute la jour­née, chaque geste tein­té d’un son, chaque mou­ve­ment deve­nu mélodie.

Puis elle ache­ta du paan.

Le paan — cette feuille de bétel gar­nie de chaux, d’a­rec, de car­da­mome, de fenouil et de mille autres ingré­dients que le paan-wal­la assemble avec la pré­ci­sion d’un apo­thi­caire — est le vice quo­ti­dien de Lahore. Tout le monde en mâche — les vieux, les jeunes, les riches, les pauvres, les hommes, les femmes, les chauf­feurs de rick­shaw, les juges, les poètes, les saints. La feuille est pliée en tri­angle, fixée avec un clou de girofle, et glis­sée dans la bouche, où elle libère une explo­sion de saveurs — amère, sucrée, men­tho­lée, poi­vrée — qui teinte les lèvres en rouge et qui est, disent les connais­seurs, le goût même de Lahore.

Noor mâcha son paan en mar­chant dans le bazar d’A­nar­ka­li, les bra­ce­lets de verre tin­tant à son poi­gnet, et elle sen­tit quelque chose se déplier en elle — quelque chose qui avait été com­pri­mé pen­dant long­temps, plié ser­ré comme ces feuilles de bétel dans la main du paan-wal­la, et qui main­te­nant se dépliait, s’ou­vrait, pre­nait l’air. Elle ne savait pas encore ce que c’é­tait. Plus tard, elle sau­rait. C’é­tait la per­mis­sion. La per­mis­sion de regar­der. La per­mis­sion de sen­tir. La per­mis­sion d’être là, dans sa propre ville, non pas en spec­ta­trice édu­quée, non pas en tra­duc­trice pour étran­gers, mais en femme qui marche et qui res­pire et qui est vivante.

* * *

L’é­quipe tech­nique la retrou­va à huit heures, devant la mos­quée de Wazir Khan.

La mos­quée de Wazir Khan est le chef-d’œuvre de la vieille ville — et peut-être le chef-d’œuvre de Lahore tout court. Bâtie en 1635 par un gou­ver­neur du Pend­jab qui était aus­si méde­cin — d’où son nom, Wazir Khan, le vizir-doc­teur —, elle est entiè­re­ment cou­verte de mosaïques kashi-kari : des mil­lions de petits car­reaux de faïence décou­pés à la main, assem­blés en motifs flo­raux, géo­mé­triques, cal­li­gra­phiques, dans des bleus, des jaunes, des verts, des oranges si intenses qu’ils semblent éma­ner de la pierre elle-même, comme si les cou­leurs n’a­vaient pas été posées sur les murs mais étaient nées dedans, comme des fleurs poussent dans la terre.

Le chef déco­ra­teur — un Anglais nom­mé William Hor­ning qui avait tra­vaillé sur des dizaines de films à Hol­ly­wood et qui croyait avoir tout vu — res­ta immo­bile pen­dant cinq minutes devant la façade de la mos­quée. Puis il dit : « On ne peut pas repro­duire ça. On ne peut même pas le fil­mer cor­rec­te­ment. C’est trop beau. La camé­ra ne sau­ra pas quoi faire. »

Cukor, qui arri­va plus tard, ne dit rien du tout. Il res­ta long­temps dans la cour de la mos­quée, assis sur les marches, le cha­peau de paille à la main, regar­dant les fidèles entrer et sor­tir, les pigeons tour­ner au-des­sus du mina­ret, un vieil homme faire ses ablu­tions à la fon­taine avec des gestes d’une len­teur litur­gique. Puis il se tour­na vers Noor et dit : « Est-ce que vous priez, Miss Qureshi ? »

La ques­tion était si inat­ten­due que Noor mit quelques secondes à répondre. « Par­fois. Pas autant que mon père. Mais par­fois oui. »

« Je ne prie pas, dit Cukor. Je suis juif et je ne prie pas. Mais si je priais, je crois que je vou­drais prier ici. »

Un pigeon se posa sur le bord de la fon­taine. Le vieil homme aux ablu­tions leva les mains mouillées vers le ciel, et l’eau, en tom­bant de ses doigts, fit un bruit de pluie minus­cule qui réson­na dans la cour comme un applaudissement.

* * *

La jour­née de repé­rage dans la vieille ville fut pour Noor une suc­ces­sion de chocs doux.

Ils mar­chèrent dans des ruelles si étroites que les câbles des tech­ni­ciens raclaient les murs des deux côtés. Ils pas­sèrent devant des have­lis dont les portes en bois mas­sif, clou­tées de fer, por­taient des heur­toirs en forme de main de Fati­ma. Ils croi­sèrent un fabri­cant de cerfs-volants — un arti­san accrou­pi dans un ate­lier grand comme un pla­card, entou­ré de bam­bous fen­dus et de papier de soie, qui fabri­quait les patangs les plus légers du monde, si légers qu’ils pou­vaient voler dans un souffle, et si tran­chants — le fil enduit de poudre de verre — qu’ils pou­vaient cou­per le fil d’un adver­saire à trois cents mètres de hau­teur. Le fes­ti­val de Basant, la fête des cerfs-volants, avait lieu chaque prin­temps, et pen­dant une jour­née entière, le ciel de Lahore se rem­plis­sait de mil­liers de cerfs-volants de toutes les cou­leurs — rouges, jaunes, verts, bleus — et les toits deve­naient des champs de bataille, et la ville entière levait les yeux et oubliait la terre.

Ils pas­sèrent devant l’a­te­lier d’un cal­li­graphe — un homme âgé, assis en tailleur devant un pupitre incli­né, qui tra­çait des ver­sets du Coran en nas­ta­liq — cette écri­ture our­doue qui coule de droite à gauche comme une rivière, chaque lettre reliée à la sui­vante par un fil invi­sible, chaque mot por­tant en lui le souffle du souffle de Dieu. L’homme tra­vaillait avec un roseau taillé en biseau et de l’encre noire qu’il fabri­quait lui-même — du noir de fumée mélan­gé à de la gomme ara­bique —, et ses lettres avaient une beau­té si pure, si évi­dente, qu’elles n’a­vaient pas besoin d’être com­prises pour être lues.

Et ils s’ar­rê­tèrent, à midi, dans une cour inté­rieure où des enfants jouaient au cri­cket avec une batte en bois et une balle en chif­fon, et une femme éten­dait du linge sur un fil ten­du entre deux bal­cons, et un chat dor­mait sur un tas de briques chaudes, et un tran­sis­tor posé sur un rebord de fenêtre dif­fu­sait une chan­son de Noor Jehan — la chan­teuse, l’autre Noor Jehan, la reine de la mélo­die — dont la voix mon­tait dans la cour et rebon­dis­sait sur les murs et enve­lop­pait tout et tous dans une dou­ceur si épaisse qu’on aurait pu la toucher.

Cukor se tour­na vers Noor. « C’est quoi, cette chanson ? »

Noor écou­ta. C’é­tait Chand­ni Raa­tein — les nuits de lune. Une chan­son d’a­mour, bien sûr. À Lahore, toutes les chan­sons sont des chan­sons d’a­mour. Même les chan­sons tristes. Sur­tout les chan­sons tristes.

« C’est une chan­son qui dit que les nuits de lune sont faites pour se sou­ve­nir de ceux qu’on a per­dus, tra­dui­sit Noor. Et que la lune est cruelle parce qu’elle éclaire ce qui devrait res­ter dans l’ombre. »

Cukor hocha la tête. « C’est exac­te­ment le sujet de notre film, dit-il. La lumière qui éclaire ce qui devrait res­ter dans l’ombre. »

Il regar­da la cour, les enfants, le chat, le linge, la femme, le tran­sis­tor, et quelque chose pas­sa dans ses yeux — quelque chose de triste et de tendre et de pro­fon­dé­ment humain, qui n’a­vait rien à voir avec le ciné­ma et tout à voir avec la vie.

Et Noor pen­sa : cet homme com­prend. Cet homme qui vient de Hol­ly­wood, qui a diri­gé Gar­bo et Hep­burn et Craw­ford, cet homme-là com­prend cette cour, ce chat, cette chan­son, cette lumière. Et si lui com­prend, peut-être que je peux com­prendre aus­si. Peut-être que je peux écrire ce que je vois. Peut-être que les mots existent.

Elle ne les avait pas encore trou­vés. Mais elle savait désor­mais qu’ils étaient là, quelque part, dans les ruelles de la vieille ville, entre les mosaïques de la mos­quée de Wazir Khan et le chant du cal­li­graphe, entre le paan et les bra­ce­lets de verre, entre la lumière dorée et la lumière bleue — des mots qui atten­daient, patiem­ment, qu’elle vienne les chercher.

Cha­pitre 6 — Le jeu­di soir de Data Darbar

Le jeu­di est le jour des morts et des saints.

Noor le savait — tout le monde le savait à Lahore, comme tout le monde sait que la pluie mouille et que le feu brûle : c’est un savoir du corps, pas de l’es­prit. Le jeu­di soir, dans les sanc­tuaires sou­fis du sous-conti­nent, les vivants rendent visite aux morts et les morts reçoivent les vivants, et entre les deux il y a le qaw­wa­li, qui est le pont, la barque, le fil ten­du entre les deux rives. Mais savoir et expé­ri­men­ter sont deux choses dif­fé­rentes, comme savoir que l’o­céan est grand et plon­ger dedans sont deux choses dif­fé­rentes, et Noor, qui savait, n’a­vait jamais plongé.

C’est Ustad Ibra­him qui l’emmena.

Elle l’a­vait ren­con­tré trois jours plus tôt, par hasard — mais le hasard, à Lahore, est un concept dou­teux ; les Laho­ri disent qis­mat, le des­tin, et ils le disent avec un haus­se­ment d’é­paules qui signi­fie à la fois rési­gna­tion et fier­té, comme s’ils disaient : nous ne choi­sis­sons pas, nous sommes choi­sis. Elle cher­chait une ruelle que le chef déco­ra­teur vou­lait repé­rer — une ruelle der­rière Bha­ti Gate dont on lui avait dit qu’elle avait des bal­cons excep­tion­nels —, et elle s’é­tait per­due. Se perdre dans la vieille ville de Lahore est la chose la plus facile du monde : les ruelles se divisent, se sub­di­visent, tournent sur elles-mêmes, reviennent à leur point de départ ou ne reviennent pas, et les noms des rues, quand elles en ont, ne cor­res­pondent à aucune carte parce qu’au­cune carte n’a jamais réus­si à car­to­gra­phier cet endroit, qui change de forme selon l’heure et la lumière et l’hu­meur de ses habitants.

Elle s’é­tait retrou­vée dans une cour inté­rieure qu’elle ne connais­sait pas — une petite cour car­rée, fer­mée sur trois côtés par des murs en brique d’où pen­daient des gly­cines, et ouverte sur le qua­trième par un pas­sage voû­té qui don­nait sur un esca­lier des­cen­dant vers un niveau infé­rieur, comme si la ville avait ici un étage sou­ter­rain, une cave, un secret. Et de ce pas­sage mon­tait une musique.

Pas une musique enre­gis­trée. Pas un tran­sis­tor. Une musique vivante — un har­mo­nium dont les notes longues et plain­tives mon­taient dans l’air tiède comme de la fumée d’en­cens, et une voix.

Noor des­cen­dit l’escalier.

En bas, dans une pièce voû­tée pas plus grande que l’a­te­lier de sa mère, un homme était assis sur un cous­sin, les jambes croi­sées, un har­mo­nium devant lui. Il jouait les yeux fer­més. Ses mains cou­raient sur les touches avec cette flui­di­té que seuls ont les musi­ciens qui ne regardent plus leurs doigts depuis si long­temps qu’ils ont oublié qu’ils ont des doigts — les notes venaient direc­te­ment de quelque part en des­sous des mains, de quelque part en des­sous de la pensée.

L’homme était aveugle.

Ses yeux étaient ouverts, d’un blanc lai­teux, tour­nés vers un point au-des­sus et au-delà de la pièce, vers un endroit que lui seul pou­vait voir — ou peut-être que lui seul ne pou­vait pas voir, ce qui reve­nait au même. Il avait soixante ans ou quatre-vingts ans ou mille ans — les musi­ciens aveugles n’ont pas d’âge, ils ont une durée, une épais­seur tem­po­relle, comme les arbres et les fleuves. Sa barbe blanche, teinte au hen­né sur les bords, lui don­nait l’air d’un pro­phète de minia­ture moghole éga­ré dans le siècle.

Autour de lui, quatre jeunes hommes — des dis­ciples, des élèves, des sha­girds — l’ac­com­pa­gnaient : un joueur de tabla dont les mains frap­paient les peaux avec la pré­ci­sion et la vitesse d’un bat­te­ment de cœur, un second har­mo­nium, un chan­teur de sou­tien, et un gar­çon de treize ou qua­torze ans qui frap­pait des mains et dont le visage, dans la lumière de la lampe à huile, avait l’ex­pres­sion concen­trée et exta­tique des enfants qui jouent à quelque chose de trop grand pour eux et qui le savent et qui s’en moquent.

Ustad Ibra­him chan­tait les vers de Bul­leh Shah.

Bul­leh Shah — le poète sou­fi du XVIIIe siècle, le mys­tique pend­ja­bi, le fou de Dieu qui dan­sait dans les rues de Kasur en haillons et qui scan­da­li­sait les mol­lahs et qui écri­vait des vers si simples et si pro­fonds qu’ils res­semblent à des pro­verbes et à des prières en même temps. Noor connais­sait ses vers — son père les citait par­fois, avec un sou­rire, quand la conver­sa­tion deve­nait trop sérieuse, comme on ouvre une fenêtre quand l’air d’une pièce est deve­nu irrespirable.

Ni main jana jogi de naal

Je par­ti­rai avec le der­viche errant

La voix d’I­bra­him était une chose à part. Pas belle au sens où les voix de radio sont belles — polie, cali­brée, sans aspé­ri­té. Sa voix était rauque, fis­su­rée, usée par des décen­nies de chant, et cette usure était sa beau­té, comme la patine d’un cuivre ancien est sa beau­té, comme les rides d’un visage aimé sont sa beau­té. Elle mon­tait depuis le ventre, pas­sait par la gorge avec un grain de sable, et arri­vait dans l’air de la pièce voû­tée comme une chose vivante, un ani­mal sonore, qui se cognait aux murs et rebon­dis­sait et reve­nait et repar­tait et emplis­sait chaque cen­ti­mètre cube d’es­pace avec une den­si­té que Noor n’a­vait jamais sen­tie dans aucune musique, jamais.

Elle res­ta debout dans l’embrasure de la porte, immo­bile, pen­dant vingt minutes.

Quand Ibra­him ces­sa de chan­ter, le silence qui sui­vit fut aus­si dense que la musique. Puis l’un des dis­ciples dit quelque chose en pend­ja­bi — Ustad­ji, koi aaya hai, maître, quel­qu’un est venu — et Ibra­him tour­na ses yeux blancs vers la porte, et sourit.

« Entre, dit-il en our­dou. Celui qui écoute est tou­jours le bienvenu. »

* * *

Elle revint trois fois en trois jours.

La pre­mière fois, elle écou­ta. Ibra­him chan­tait des kafis de Bul­leh Shah, des gha­zals de Shah Hus­sain, des ver­sets de Rumi tra­duits en pend­ja­bi, et entre les mor­ceaux il par­lait — pas aux dis­ciples, pas à Noor, à per­sonne en par­ti­cu­lier — de la musique comme d’un che­min, un tareeq, non pas vers Dieu mais vers le lieu en soi où Dieu réside, ce lieu que les sou­fis appellent le sirr, le secret, le point du cœur où le moi cesse et où com­mence autre chose, quelque chose qui n’a pas de nom mais qui a un son, et ce son est le son du qawwali.

La deuxième fois, elle posa des ques­tions. Ibra­him répon­dit sans impa­tience, avec cette géné­ro­si­té des maîtres qui savent que l’i­gno­rance n’est pas un défaut mais une porte — on ne peut entrer que par ce qu’on ne sait pas. Il lui par­la d’A­mir Khus­rau, le poète-musi­cien du XIIIe siècle qui avait inven­té le qaw­wa­li — ou qui l’a­vait reçu, disait Ibra­him, parce que la musique sacrée ne s’in­vente pas, elle se reçoit, comme on reçoit une pluie, comme on reçoit un don. Il lui par­la des maqams — les modes mélo­diques de la musique clas­sique, qui ne sont pas de simples gammes mais des états d’âme, des pay­sages inté­rieurs, des tem­pé­ra­tures de l’être. Le Raag Yaman pour le cré­pus­cule. Le Raag Bhai­ra­vi pour l’aube. Le Raag Dar­ba­ri pour la nuit — le raag des cours royales, le raag de la majes­té et de la mélancolie.

La troi­sième fois, elle lui mon­tra un ghazal.

Elle ne l’a­vait pas pré­vu. Elle était assise dans la pièce voû­tée, écou­tant Ibra­him accor­der son har­mo­nium — un geste quo­ti­dien, presque machi­nal, mais qui avait, quand il le fai­sait, la gra­vi­té d’un rituel —, et elle avait son cahier dans son sac, et sans réflé­chir, sans se don­ner le temps de réflé­chir — parce que si elle avait réflé­chi elle ne l’au­rait pas fait —, elle ouvrit le cahier et lut un gha­zal à voix haute.

C’é­tait un gha­zal ancien, l’un des pre­miers qu’elle avait écrits, un gha­zal clas­sique, rimé, mesu­ré, qui par­lait de la lune et de l’ab­sence avec les images tra­di­tion­nelles — la bou­gie, le papillon, le vin, le jar­din — et quand elle eut fini de lire, Ibra­him res­ta silen­cieux un long moment, la tête légè­re­ment incli­née, comme s’il écou­tait encore un son que les autres n’en­ten­daient plus.

Puis il dit : « C’est joli. C’est bien fait. Les rimes sont justes. Le mètre est cor­rect. Mais ce n’est pas toi. »

Noor sen­tit quelque chose se contrac­ter dans sa poi­trine. « Qu’est-ce que vous vou­lez dire ? »

« Je veux dire que tu écris avec le cer­veau. Les images sont dans ta tête, pas dans ton ventre. Le gha­zal de Gha­lib vient du ventre. Le gha­zal de Faiz vient du ventre. Le tien vient de la biblio­thèque de ton père. Ce n’est pas un reproche — il faut com­men­cer par la biblio­thèque, tout le monde com­mence par là. Mais ensuite il faut en sortir. »

Un silence. Les dis­ciples ne bou­geaient pas. Le gar­çon de treize ans avait ces­sé de frap­per des mains et regar­dait Noor avec des yeux immenses.

« Et com­ment on en sort ? deman­da Noor.

— En écou­tant. Pas la musique — la musique, tu l’en­tends déjà. En écou­tant autre chose. Le bruit de la ville. Le bruit de ton propre sang. Le bruit que fait le monde quand il ne fait pas de bruit. Viens ce soir au sanc­tuaire de Data Sahab. C’est jeu­di. Il y aura du qaw­wa­li. Écoute. Et après, tu écri­ras, et ce sera différent. »

* * *

Data Dar­bar à la tom­bée de la nuit.

Le sanc­tuaire du saint patron de Lahore — Haz­rat Ali Haj­ve­ri, Data Ganj Bakhsh, « celui qui dis­tri­bue les tré­sors » — se dresse au cœur de la vieille ville, entre Lower Mall Road et Bha­ti Gate, dans un quar­tier popu­laire où les mar­chands de fleurs voi­sinent avec les mar­chands de médi­ca­ments et les mar­chands de prières, et où l’o­deur de l’en­cens se mêle à celle des roses et du pétrole des lampes, créant un par­fum com­po­site, entê­tant, sacré, qui prend à la gorge dès qu’on entre dans le péri­mètre du sanc­tuaire et qui ne vous quitte plus — cer­tains disent qu’il ne vous quitte jamais, qu’il entre dans vos vête­ments et dans votre peau et qu’il reste là, comme une béné­dic­tion invi­sible, comme un tatouage olfactif.

Noor arri­va au cré­pus­cule — cette heure que les Arabes appellent magh­rib et qui est, au sanc­tuaire, l’heure du pas­sage. L’heure où les tra­vailleurs du jour cèdent la place aux dévots de la nuit. L’heure où les lumières s’al­lument — des guir­landes élec­triques, des bou­gies, des lampes à huile, des néons verts qui baignent le tom­beau de marbre blanc dans une lumière d’a­qua­rium sacré. L’heure où com­mence le jeu­di soir de Data Darbar.

La cour était pleine.

Non — la cour était vivante. Il y a une dif­fé­rence. Un stade peut être plein. Un bus peut être plein. Mais une cour de sanc­tuaire sou­fi un jeu­di soir n’est pas pleine — elle est vivante, d’une vie qui n’est pas la somme des indi­vi­dus pré­sents mais quelque chose de plus, quelque chose de dif­fé­rent, comme un essaim n’est pas la somme des abeilles mais une enti­té en soi, un orga­nisme unique com­po­sé de mille corps. Des hommes en shal­war kameez blanc, assis en rangs ser­rés sur le sol de marbre. Des femmes en dupat­tas de cou­leurs vives, regrou­pées dans la sec­tion qui leur est réser­vée, der­rière un paravent en bois ajou­ré. Des enfants qui cou­raient entre les jambes des adultes avec cette impu­ni­té joyeuse que la reli­gion accorde aux inno­cents. Des men­diants, des fous, des malades, des vieux — le sanc­tuaire les accueillait tous, sans dis­tinc­tion, sans juge­ment, avec cette hos­pi­ta­li­té radi­cale qui est le cœur du sou­fisme : viens comme tu es, Dieu s’oc­cu­pe­ra du reste.

Et par­tout, l’o­deur des roses. Des pétales de roses étaient posés sur le tom­beau de Data Sahab, des guir­landes de roses enca­draient les portes, des roses séchées brû­laient dans des cas­so­lettes de cuivre dont la fumée mon­tait en volutes lentes vers le ciel qui noir­cis­sait. Les roses de Lahore — les des­cen­dantes, disait le pro­fes­seur Qure­shi, des roses que Nur Jahan avait intro­duites en Inde quatre siècles plus tôt, quand elle avait décou­vert que la terre du Pend­jab, irri­guée par cinq rivières, pro­dui­sait des roses plus par­fu­mées que celles d’Ispahan.

Ibra­him était déjà là, assis devant le tom­beau avec ses dis­ciples, l’har­mo­nium devant lui, les yeux blancs tour­nés vers le ciel.

Le qaw­wa­li commença.

* * *

Com­ment décrire le qaw­wa­li à quel­qu’un qui ne l’a jamais entendu ?

On pour­rait dire : c’est de la musique dévo­tion­nelle isla­mique chan­tée par un groupe de musi­ciens accom­pa­gnés d’har­mo­niums et de tablas. On pour­rait dire : ça dure des heures, le volume monte pro­gres­si­ve­ment, les chan­teurs se relaient et par­fois chantent ensemble, et l’ef­fet recher­ché est l’ex­tase mys­tique, le wajd, cet état où le moi s’ef­face et où ne reste que la musique et Dieu et le vide entre les deux, qui est le même vide. On pour­rait dire tout cela et on n’au­rait rien dit. Parce que le qaw­wa­li n’est pas une chose qu’on décrit. C’est une chose qui vous arrive.

Ça com­men­ça dou­ce­ment. Ibra­him posa ses mains sur les touches de l’har­mo­nium et joua un alap — une intro­duc­tion libre, sans rythme, sans mesure, une explo­ra­tion lente du raag, comme un nageur qui entre dans l’eau pied par pied, tes­tant la tem­pé­ra­ture, s’ha­bi­tuant à l’élé­ment. Les notes étaient longues, plain­tives, sus­pen­dues dans l’air du sanc­tuaire comme des oiseaux qui planent sans battre des ailes. Le tabla était silen­cieux. Les dis­ciples étaient immo­biles. La foule écoutait.

Puis la voix d’I­bra­him s’éleva.

Elle s’é­le­va comme monte un fleuve — len­te­ment d’a­bord, imper­cep­ti­ble­ment, puis avec une force crois­sante qui emporte tout ce qu’elle trouve sur son pas­sage. Il chan­tait les vers de Shah Hus­sain, le saint sou­fi de Lahore, contem­po­rain de l’empereur Akbar, qui avait renon­cé à tout — la famille, la richesse, la res­pec­ta­bi­li­té — pour vivre pieds nus dans les rues de la ville et dan­ser et chan­ter l’a­mour de Dieu avec la liber­té scan­da­leuse des fous.

Ni saj­j­na mai­nu qadr na jaani

Ô bien-aimé, tu n’as pas connu ma valeur

Le tabla entra. Un bat­te­ment d’a­bord, lent, sourd, comme un cœur. Puis un deuxième bat­te­ment, plus rapide, qui che­vau­chait le pre­mier. Puis un troi­sième. Les dis­ciples com­men­cèrent à frap­per des mains — un cla­que­ment sec, régu­lier, qui scan­dait le rythme comme un métro­nome de chair et d’os. La voix d’I­bra­him mon­ta d’un cran. Puis d’un autre. Les notes n’é­taient plus plain­tives — elles étaient urgentes, insis­tantes, elles cognaient contre les murs du sanc­tuaire et reve­naient et cognaient encore, et chaque fois qu’elles reve­naient elles étaient plus fortes, plus denses, plus char­gées de cette chose que les sou­fis appellent hal — l’é­tat, la condi­tion, le moment où la musique cesse d’être de la musique et devient autre chose, un véhi­cule, un vais­seau, un che­val ailé qui vous emporte loin de vous-même.

La foule bou­geait. Pas debout — assis, mais bou­geant, balan­çant, oscil­lant d’a­vant en arrière comme des algues dans un cou­rant. Des hommes fer­maient les yeux. Des femmes pleu­raient — pas de tris­tesse, pas de dou­leur, mais de cette émo­tion sans nom qui naît quand la beau­té dépasse ce que le corps peut conte­nir et déborde par les yeux. Le gar­çon de treize ans frap­pait des mains avec une vio­lence joyeuse, le visage ren­ver­sé vers le ciel, la bouche ouverte, et des pétales de rose tom­baient des guir­landes au-des­sus de lui et se posaient sur ses épaules comme des papillons sacrés.

Noor ne bou­geait pas.

Elle était assise sur le sol de marbre, les jambes repliées sous elle, le dos droit, les mains posées sur les genoux, et elle écou­tait. Elle écou­tait avec son corps entier — pas seule­ment les oreilles, le ventre, la peau, la plante des pieds qui tou­chait le marbre froid, les bra­ce­lets de verre à son poi­gnet qui vibraient avec le tabla, les che­veux sur sa nuque qui se héris­saient quand la voix d’I­bra­him attei­gnait les notes les plus hautes, ces notes impos­sibles qui semblent venir d’au-delà de la gorge humaine, d’un endroit où la voix n’est plus une voix mais un cri de l’âme, un appel que per­sonne n’a lan­cé et que tout le monde entend.

Et quelque chose se fissura.

Pas vio­lem­ment — pas une cas­sure, pas une frac­ture. Une fis­sure. Comme dans un mur ancien, comme dans une pote­rie, comme dans la terre sèche quand la pre­mière pluie tombe après des mois de séche­resse : un cra­que­ment doux, presque inau­dible, et par la fis­sure quelque chose entre — l’eau, la lumière, l’air, Dieu, la musique, tout à la fois, indis­tinct, indivisible.

Noor ne pleu­rait pas. Mais ses yeux étaient mouillés, et ses lèvres for­maient des mots qu’elle ne pro­non­çait pas — des vers, peut-être, ou une prière, ou sim­ple­ment le nom de la ville qui l’a­vait mise au monde et qui, ce soir, sem­blait la remettre au monde une deuxième fois.

Le qaw­wa­li dura trois heures.

Quand il s’ar­rê­ta — ou plu­tôt quand il s’é­pui­sa, comme un feu s’é­puise, comme une vague s’é­puise —, il était minuit pas­sé. La foule se dis­per­sait len­te­ment, avec cette len­teur des gens qui viennent de vivre quelque chose de trop grand et qui ne veulent pas le quit­ter trop vite, de peur qu’il ne dis­pa­raisse, de peur qu’il n’ait été qu’un rêve. Les lampes à huile s’é­tei­gnaient une à une. Le tom­beau de Data Sahab brillait dans la lumière verte des néons, blanc et silen­cieux, et les roses sur la pierre sem­blaient plus rouges dans l’ombre, comme si la musique les avait ravivées.

Ibra­him ran­geait son har­mo­nium. Noor s’ap­pro­cha de lui. Elle ne savait pas quoi dire. Il n’y avait peut-être rien à dire.

Le vieil aveugle leva la tête vers elle — ou plu­tôt vers l’en­droit où il sen­tait sa pré­sence, parce qu’I­bra­him ne voyait pas avec ses yeux mais avec sa peau, avec ses oreilles, avec cette chose que les mys­tiques appellent le basi­rah, la vue intérieure.

« Main­te­nant tu sais, dit-il.

— Je ne sais pas ce que je sais, dit Noor.

— C’est le début. Quand tu sau­ras ce que tu sais, ce sera la fin. Entre les deux, il y a le che­min. Et le che­min, c’est l’é­cri­ture. Écris. »

* * *

Noor ren­tra chez elle à pied dans la nuit de Lahore.

Les rues étaient vides. Ou plu­tôt : les rues étaient pleines d’un vide habi­té — un vide qui sen­tait le jas­min et la fumée des der­niers feux de bois, un vide tra­ver­sé par le chant loin­tain d’un koel et par l’ap­pel de la prière d’isha qui tom­bait d’un mina­ret quelque part der­rière Bha­ti Gate, une voix soli­taire qui mon­tait dans le noir et qui disait, en arabe, les mots les plus anciens du monde : Alla­hu Akbar, Dieu est le plus grand, et ces mots, dans cette nuit, après cette musique, n’é­taient pas une pro­cla­ma­tion mais un mur­mure, une confi­dence, un secret par­ta­gé entre le mina­ret et les étoiles.

Elle arri­va chez elle. La mai­son dor­mait. Le pro­fes­seur Qure­shi avait lais­sé la lampe de la véran­da allu­mée, comme il le fai­sait tou­jours quand Noor ren­trait tard — un phare domes­tique, une ponc­tua­tion lumi­neuse dans la nuit.

Elle mon­ta dans sa chambre. Elle sor­tit le cahier de sous le mate­las. Elle prit le sty­lo Parker.

Et elle écrivit.

Pas un gha­zal. Pas un vers mesu­ré. Pas une image de la biblio­thèque de son père. Elle écri­vit ce qu’elle avait enten­du — le tabla, la voix, les mains qui claquent, les roses qui tombent, le marbre sous ses pieds, la fis­sure. Elle écri­vit avec le ventre, comme Ibra­him le lui avait dit, et les mots qui venaient n’é­taient pas les mots qu’elle connais­sait, pas les mots de Gha­lib, pas les mots d’I­q­bal, pas les mots de Faiz — c’é­taient ses mots à elle, rugueux, impar­faits, mal­adroits, vivants.

Elle écri­vit jus­qu’à l’aube.

Et quand la pre­mière lumière entra par la fenêtre — cette lumière cou­leur de ghee, cou­leur de beurre cla­ri­fié, qui est la lumière de Lahore au matin —, elle relut ce qu’elle avait écrit, et elle ne savait pas si c’é­tait bon ou mau­vais, si c’é­tait de la poé­sie ou autre chose, si c’é­tait digne d’être lu ou digne d’être brûlé.

Mais elle savait que c’é­tait elle.

Cha­pitre 7 — Les jar­dins de Shalimar

Il y a des lieux qui ne veulent pas être filmés.

La mos­quée de Wazir Khan était l’un de ces lieux — trop belle, avait dit le chef déco­ra­teur, trop par­faite, la camé­ra ne sau­rait pas quoi faire. Les jar­dins de Sha­li­mar en étaient un autre, mais pour une rai­son dif­fé­rente : ce n’est pas qu’ils fussent trop beaux — ils l’é­taient —, c’est qu’ils étaient trop vastes, trop silen­cieux, trop habi­tés par une pré­sence qui n’é­tait pas humaine et que l’ob­jec­tif ne pou­vait pas cap­tu­rer, comme il ne peut pas cap­tu­rer le vent ou le temps qui passe ou l’i­dée de Dieu.

L’é­quipe tech­nique y pas­sa une jour­née entière.

Cukor vou­lait un plan-séquence — un long tra­vel­ling sur les fon­taines de la ter­rasse supé­rieure, les fawa­rah, les jets d’eau qui s’é­lèvent en arcs symé­triques et retombent dans des bas­sins de marbre blanc vei­né de gris, et der­rière les fon­taines, les ran­gées de cyprès, et der­rière les cyprès, le ciel du Pend­jab, immense, lim­pide, sans un nuage, un ciel qui ne finit pas. Le pro­blème, c’est que les fon­taines ne fonc­tion­naient plus. Pas toutes — cer­taines cra­chaient encore un filet d’eau ané­mique, comme un vieil homme qui tousse —, mais le sys­tème hydrau­lique moghol, cette mer­veille d’in­gé­nie­rie du XVIIe siècle qui ali­men­tait plus de quatre cents fon­taines sur trois ter­rasses en uti­li­sant la seule pres­sion de l’eau cana­li­sée depuis un canal déri­vé de la rivière Ravi, ce sys­tème-là était en grande par­tie hors d’u­sage, vic­time non pas du temps mais de la négli­gence, cette forme de des­truc­tion qui est plus lente que la guerre et plus efficace.

Le pro­duc­teur Pan­dro Ber­man cal­cu­la le coût de la répa­ra­tion des fon­taines pour le temps du tour­nage. Le chiffre le fit pâlir. Cukor haus­sa les épaules. « On fil­me­ra sans les fon­taines, dit-il. L’ab­sence d’eau dans un jar­din aqua­tique, c’est du ciné­ma. C’est la nos­tal­gie ren­due visible. »

Noor tra­dui­sit cette phrase au gar­dien des jar­dins — un vieil homme en tur­ban vert qui s’ap­pe­lait Ghu­lam Rasool et qui vivait dans un caba­non der­rière la ter­rasse infé­rieure depuis trente-sept ans, et qui connais­sait chaque arbre, chaque dalle, chaque fis­sure dans le marbre comme on connaît les rides du visage de sa mère. Ghu­lam Rasool écou­ta la phrase de Cukor, réflé­chit, et dit : « L’A­mé­ri­cain a rai­son. Un jar­din sans eau, c’est un jar­din qui rêve d’eau. Et le rêve est plus beau que la chose. »

* * *

Les jar­dins de Sha­li­mar avaient été construits en 1641 par l’empereur Shah Jahan — le même qui avait bâti le Taj Mahal à Agra, pour la même rai­son : l’a­mour. Pas l’a­mour d’une femme, cette fois — l’a­mour du para­dis. Le mot Sha­li­mar vient du sans­krit et signi­fie « demeure de l’a­mour » ou « demeure de la joie », et les jar­dins avaient été conçus comme une image ter­restre du Jan­nat, le para­dis cora­nique : des eaux vives, des arbres frui­tiers, des pavillons d’ombre, et par­tout, cette symé­trie par­faite, cette géo­mé­trie du bon­heur que les Moghols avaient emprun­tée aux jar­dins per­sans et por­tée à un degré de raf­fi­ne­ment que per­sonne, avant ou après eux, n’a jamais atteint.

Trois ter­rasses, dis­po­sées en esca­lier. La ter­rasse infé­rieure — le jar­din public, ouvert à tous, où les sujets de l’empereur pou­vaient se pro­me­ner et jouir de la beau­té sans autre condi­tion que d’ô­ter leurs chaus­sures. La ter­rasse inter­mé­diaire — le jar­din pri­vé, réser­vé à la cour, où les nobles buvaient du sher­bet sous des auvents de soie et écou­taient des musi­ciens jouer du sitar dans la lumière dorée de la fin d’a­près-midi. Et la ter­rasse supé­rieure — le jar­din de l’empereur, le sanc­tuaire intime, où Shah Jahan se reti­rait avec son épouse Mum­taz Mahal — celle du Taj Mahal, celle qu’il aimait plus que l’empire et plus que lui-même — et où ils regar­daient les fon­taines jouer dans la lumière et le monde, en bas, se réduire à ce qu’il était : un bruit loin­tain, une rumeur, une chose négli­geable com­pa­rée à l’eau et aux roses et à la pré­sence de l’être aimé.

Noor connais­sait les jar­dins. Elle y était venue enfant, avec ses parents, les dimanches — on appor­tait un panier de pique-nique, des samo­sas enve­lop­pés dans du papier jour­nal, du las­si dans une bou­teille en terre, des mangues en été, et on s’as­seyait sur la ter­rasse infé­rieure, sous un man­guier, et le pro­fes­seur Qure­shi racon­tait l’his­toire des Moghols à ses enfants avec la même fer­veur qu’il met­tait à ensei­gner Gha­lib à ses étu­diants, et Zubai­da sor­tait un car­net et des­si­nait les motifs flo­raux des fon­taines, et Tariq cou­rait après les écu­reuils, et Noor, assise à l’ombre, écou­tait et regar­dait et sen­tait l’herbe et la terre et l’eau et la paix.

Mais elle n’é­tait jamais venue seule.

* * *

L’é­quipe tech­nique par­tit à quatre heures de l’a­près-midi. Les camions remon­tèrent l’al­lée de cyprès et dis­pa­rurent par le por­tail en grès rouge, lais­sant der­rière eux des traces de pneus sur le gra­vier et une odeur de die­sel qui mit quelques minutes à se dis­si­per, chas­sée par le vent tiède qui venait de l’est et qui por­tait, très fai­ble­ment, l’o­deur de la rivière Ravi — une odeur de limon, de terre mouillée, de vie aqua­tique, cette odeur que les fleuves ont quand ils passent près des villes et qui est l’o­deur même du temps qui coule.

Cukor par­tit avec eux. Gran­ger était res­té au Falet­ti’s — il avait un mal de tête que le doc­teur du tour­nage attri­buait au soleil et que Noor attri­buait au gin-tonic de la veille. Ava n’é­tait pas venue — elle n’a­vait pas de scènes pré­vues dans les jar­dins et elle avait pas­sé la jour­née à la pis­cine d’un club pri­vé de Lahore, dont les membres l’a­vaient accueillie avec une hos­pi­ta­li­té si empres­sée qu’elle s’é­tait retrou­vée, selon ses propres mots, « noyée dans le thé et les compliments ».

Noor res­ta.

Elle dit à Ghu­lam Rasool qu’elle vou­lait res­ter un moment, et le vieux gar­dien hocha la tête sans poser de ques­tion, parce qu’à Lahore on ne pose pas de ques­tions aux gens qui veulent res­ter dans un jar­din — c’est une rai­son suf­fi­sante en soi, une rai­son qui n’a pas besoin d’ex­pli­ca­tion, comme on n’ex­plique pas pour­quoi on respire.

Elle mon­ta à la ter­rasse supérieure.

Seule.

Le jar­din de l’empereur était vide. Les dalles de marbre blanc étaient tièdes sous ses pieds — elle avait reti­ré ses san­dales, parce que le marbre d’un jar­din moghol se touche pieds nus, comme le sol d’une mos­quée, comme la terre d’un sanc­tuaire, comme tout ce qui est sacré. Les fon­taines étaient muettes — des vasques de pierre d’où ne jaillis­sait rien, des conduits secs dans les­quels le vent s’en­gouf­frait par­fois et pro­dui­sait un son creux, une note de flûte fan­tôme. Les cyprès, eux, n’a­vaient pas chan­gé — droits, sombres, immo­biles, ils se tenaient le long des allées comme des gardes d’hon­neur qui n’ont pas reçu l’ordre de rompre les rangs et qui ne le rece­vront peut-être jamais.

Noor s’as­sit au bord du bas­sin central.

L’eau du bas­sin était immo­bile. Pas stag­nante — immo­bile, ce qui est dif­fé­rent : une eau stag­nante est une eau morte, une eau immo­bile est une eau qui a choi­si de ne pas bou­ger, qui attend, qui réflé­chit. Dans cette eau, le ciel se reflé­tait — un rec­tangle de bleu par­fait, enca­dré par les bords en marbre du bas­sin, et dans ce rec­tangle, les nuages pas­saient, len­te­ment, comme des pen­sées dans un esprit calme.

Noor regar­da le reflet du ciel dans l’eau.

Elle pen­sa à Nur Jahan.

Nur Jahan — « Lumière du monde » — l’im­pé­ra­trice moghole qui avait régné sur le cœur de Jahan­gir et, par exten­sion, sur l’empire. Née Mehr-un-Nis­sa en 1577, fille d’un noble per­san, mariée une pre­mière fois à un offi­cier afghan, veuve, rema­riée à l’empereur Jahan­gir en 1611, et deve­nue, en quelques années, la femme la plus puis­sante du sous-conti­nent. Elle gou­ver­nait. Elle chas­sait le tigre depuis le dos d’un élé­phant. Elle com­po­sait des vers. Elle conce­vait des jar­dins, des tis­sus, des bijoux, des par­fums. Et sur­tout — sur­tout — elle avait intro­duit la rose en Inde. La rose de Damas, la gulab, dont elle avait appor­té les plants depuis la Perse et qu’elle avait fait culti­ver dans les jar­dins de Lahore, et de ces roses elle avait extrait la pre­mière essence de rose du sous-conti­nent, le attar-e-gulab, ce par­fum si concen­tré qu’une seule goutte sur le poi­gnet embaume une pièce entière pen­dant des heures.

Noor por­tait le même nom. Noor — lumière. Nur Jahan — lumière du monde. Ce n’é­tait pas un hasard. Son père avait choi­si ce pré­nom en toute connais­sance de cause, avec cette pres­cience des let­trés qui savent que les noms ne sont pas des éti­quettes mais des pro­grammes, des des­tins pliés en syllabes.

Elle pen­sa à sa mère.

Zubai­da, qui pei­gnait les jar­dins de Sha­li­mar sans y être venue depuis des années — elle les pei­gnait de mémoire, et sa mémoire était si pré­cise qu’elle pou­vait peindre de mémoire les ner­vures d’une feuille de pla­tane et le reflet de la lumière sur l’eau d’une fon­taine, et cette pré­ci­sion, cette fidé­li­té de la mémoire au réel, était peut-être la seule chose qui res­tait intacte tan­dis que ses yeux, len­te­ment, s’obscurcissaient.

Noor pen­sa au der­nier jar­din de sa mère — cette minia­ture de Sha­li­mar à laquelle Zubai­da tra­vaillait depuis six mois, avec le lotus rose au centre du bas­sin supé­rieur, chaque pétale néces­si­tant quatre heures de tra­vail. Ce jar­din peint était une réplique du jar­din où Noor se tenait en cet ins­tant — le même bas­sin, les mêmes cyprès, le même ciel —, mais dans la ver­sion de Zubai­da, les fon­taines fonc­tion­naient. L’eau jaillis­sait. Les jets d’eau mon­taient en arcs par­faits et retom­baient dans des bas­sins de marbre, et chaque goutte d’eau était un point de pein­ture blanche posé avec un pin­ceau de trois poils d’é­cu­reuil, une par une, avec la patience infi­nie d’une femme qui sait que ses yeux ne lui per­met­tront plus, bien­tôt, de peindre ces gouttes, et qui les peint quand même, une par une, contre le temps, contre l’obs­cu­ri­té qui vient.

Noor fer­ma les yeux.

Le silence des jar­dins de Sha­li­mar n’é­tait pas un silence ordi­naire. C’é­tait un silence com­po­sé — fait de couches, de strates, comme ces roches sédi­men­taires qui racontent l’his­toire géo­lo­gique d’un lieu en super­po­sant les époques. Il y avait le silence du vent dans les cyprès — un bruis­se­ment conti­nu, si doux qu’on ces­sait de l’en­tendre au bout de quelques minutes et qu’il deve­nait le tis­su même du silence. Il y avait le silence des oiseaux — les mai­nates qui se tai­saient à cette heure et les per­ruches qui volaient sans crier, comme des flèches vertes silen­cieuses. Il y avait le silence de l’eau immo­bile dans le bas­sin. Et sous ces silences, un silence plus pro­fond — le silence de l’ab­sence. L’ab­sence des empe­reurs, des cour­ti­sans, des musi­ciens, des roses, des fon­taines en marche, de tout ce qui avait fait de ce jar­din un para­dis et qui avait dis­pa­ru, empor­té par le temps, et dont il ne res­tait que la forme — les murs, les dalles, les canaux — comme il ne reste d’un poème oublié que le mètre et la rime, le conte­nant sans le conte­nu, le vase sans les fleurs.

Noor ouvrit les yeux.

La lumière avait chan­gé. Le soleil des­cen­dait vers l’ouest et les ombres des cyprès s’al­lon­geaient sur le marbre comme des doigts géants, des doigts d’ombre qui ram­paient len­te­ment vers le bas­sin cen­tral. Et dans cette lumière rasante, quelque chose se pro­dui­sit — un effet que le chef opé­ra­teur Fred­die Young aurait don­né sa car­rière pour cap­tu­rer sur pel­li­cule : le marbre blanc des dalles, éclai­ré de biais, devint rose. Pas un rose franc — un rose sub­til, presque imper­cep­tible, comme si la pierre se sou­ve­nait d’a­voir été, autre­fois, un coquillage, et que ce sou­ve­nir remon­tait à la sur­face sous l’ef­fet de la lumière.

Le marbre rose. Les cyprès noirs. Le ciel qui pas­sait du bleu au cuivre. Et le silence — ce silence feuille­té, immense, habi­té par quatre siècles de beau­té et de perte.

Noor res­ta jus­qu’à la tom­bée de la nuit.

* * *

Quand elle quit­ta les jar­dins, Ghu­lam Rasool l’at­ten­dait au por­tail. Il avait appor­té un ther­mos de thé — du thé vert au car­da­mome, le thé qu’on boit dans les jar­dins, pas le thé noir des bazars — et deux bis­cuits secs qu’il sor­tit d’un mou­choir avec la céré­mo­nie d’un major­dome pré­sen­tant un pla­teau d’argent.

Ils burent le thé ensemble, debout devant le por­tail en grès rouge, dans la lumière déclinante.

« Vous tra­vaillez pour les gens du ciné­ma, dit Ghu­lam Rasool. Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Ils vont mon­trer les jar­dins dans leur film ?

— Peut-être. Quelques plans.

— Mais pas les fontaines.

— Non. Les fon­taines ne marchent pas.

— Elles mar­che­ront, dit Ghu­lam Rasool. Pas cette année. Pas l’an­née pro­chaine. Mais un jour. Les fon­taines de Shah Jahan ont fonc­tion­né pen­dant trois cents ans. On ne détruit pas une chose qui a fonc­tion­né pen­dant trois cents ans. On l’en­dort. Et un jour, quel­qu’un la réveille. »

Noor le regar­da. Le vieil homme avait dit cela avec une cer­ti­tude si tran­quille, si abso­lue, qu’elle en fut tou­chée — non pas par la cer­ti­tude elle-même, mais par la foi qui la por­tait, cette foi des gar­diens, des veilleurs, de ceux qui res­tent quand tout le monde part et qui attendent, avec la patience des arbres, que les choses reviennent à ce qu’elles sont.

Elle mar­cha vers Mall Road dans le cré­pus­cule. Les étoiles appa­rais­saient. Un crois­sant de lune mince comme une rognure d’ongle d’argent se posait au-des­sus des arbres. L’ap­pel du magh­rib mon­tait de trois mina­rets à la fois, trois voix dif­fé­rentes qui disaient la même chose, et Noor mar­chait dans ces voix comme on marche dans la pluie, les bras ouverts, la tête levée.

Et elle sut — non pas avec son esprit mais avec son corps, avec ses pieds qui tou­chaient le sol tiède et ses bras qui tou­chaient l’air doux et sa peau qui tou­chait la lumière mou­rante — qu’elle écri­rait sur ces jar­dins. Pas ce soir. Pas demain. Mais bien­tôt. Elle écri­rait sur l’eau absente et les fon­taines endor­mies et le marbre rose et le silence feuille­té et Nur Jahan et les roses et sa mère qui pei­gnait des gouttes d’eau une par une dans la lumière de plus en plus faible de ses yeux.

Elle écri­rait, et les fon­taines, dans ses mots, fonctionneraient.

Cha­pitre 8 — Le musi­cien aveugle

Ibra­him racon­tait les his­toires en jouant.

C’é­tait sa manière — il ne sépa­rait pas la parole de la musique, comme les sou­fis ne séparent pas le corps de l’âme. Ses mains cou­raient sur l’har­mo­nium pen­dant qu’il par­lait, et les notes qu’il jouait n’illus­traient pas ses mots, elles les pro­lon­geaient, les enve­lop­paient, leur don­naient une épais­seur sonore, un poids, une cou­leur. Quand il par­lait de tris­tesse, l’har­mo­nium jouait en Raag Mar­wa — le raag du cré­pus­cule qui n’a pas de quinte et qui semble tou­jours cher­cher quelque chose qu’il ne trou­ve­ra jamais. Quand il par­lait de joie, l’har­mo­nium pas­sait en Raag Bila­wal — le raag du matin, lumi­neux, ouvert, comme une fenêtre qui donne sur un jar­din. Et quand il par­lait de Dieu — ce qui arri­vait sou­vent, natu­rel­le­ment, sans solen­ni­té, comme on parle d’un ami qu’on attend —, l’har­mo­nium jouait une note unique, tenue, sus­pen­due dans l’air de la pièce voû­tée comme une prière qui n’a pas besoin de mots.

Noor venait presque chaque jour.

Elle arri­vait le matin, avant le repé­rage avec l’é­quipe de tour­nage, ou le soir, après. Elle reti­rait ses san­dales à la porte, s’as­seyait sur le cous­sin que les dis­ciples avaient appris à pla­cer pour elle dans le coin gauche de la pièce, et elle écou­tait. Par­fois Ibra­him chan­tait. Par­fois il ensei­gnait — la tech­nique vocale, les orne­ments du qaw­wa­li, la manière de faire mon­ter une note depuis le dia­phragme pour qu’elle vibre dans les cavi­tés du crâne et acquière cette réso­nance que les musi­ciens appellent goonj, l’é­cho inté­rieur. Par­fois il ne fai­sait rien du tout — il était assis, immo­bile, les mains posées sur les genoux, les yeux blancs tour­nés vers un point au-delà du pla­fond, et le silence qu’il créait était aus­si ensei­gnant que sa musique.

Un matin, il racon­ta l’his­toire de sa cécité.

Il n’a­vait pas tou­jours été aveugle. Il avait vu le monde pen­dant vingt-trois ans — les cou­leurs, les visages, les jar­dins de Lahore, le ciel. Il avait vu sa mère, il avait vu la lumière du Pend­jab, il avait vu les mains de son propre maître sur l’har­mo­nium. Puis la fièvre était venue — une fièvre qui n’a­vait pas de nom, ou trop de noms, et que les méde­cins n’a­vaient pas su trai­ter parce que les méde­cins, à cette époque et dans ce quar­tier, étaient des her­bo­ristes qui fai­saient de leur mieux avec des décoc­tions de neem et des prières, et ni le neem ni les prières n’a­vaient arrê­té la fièvre, et la fièvre avait brû­lé ses yeux.

« J’ai pleu­ré pen­dant un an, dit Ibra­him. Pas de tris­tesse. Pas de colère. De peur. La peur de celui qui perd la lumière et qui croit qu’il a per­du le monde. Puis mon maître — Ustad Ghu­lam Farid, que Dieu bénisse son âme — m’a dit une chose que je n’ai pas com­prise sur le moment et que j’ai pas­sé le reste de ma vie à com­prendre. Il m’a dit : “Les yeux voient le monde. Les oreilles entendent le monde. Mais la musique, Ibra­him, la musique voit et entend en même temps, et elle n’a besoin ni des yeux ni des oreilles, parce qu’elle passe par un endroit que la mala­die ne peut pas atteindre.” »

Les dis­ciples hochaient la tête. Ils avaient enten­du cette his­toire cent fois. Mais chaque fois, elle était dif­fé­rente — Ibra­him y ajou­tait un détail, en reti­rait un autre, la modu­lait comme il modu­lait un raag, et l’his­toire, comme le raag, n’é­tait jamais ter­mi­née, elle se dérou­lait sans fin, comme les ruelles de la vieille ville, comme les vers d’un gha­zal dont le der­nier cou­plet ren­voie au premier.

« Et main­te­nant ? deman­da Noor. Est-ce que le monde vous manque ? Le monde visible ? »

Ibra­him sou­rit. C’é­tait un sou­rire étrange sur un visage aveugle — un sou­rire qui n’é­tait adres­sé à per­sonne en par­ti­cu­lier, qui flot­tait dans l’air de la pièce comme un papillon libéré.

« Le monde visible est un tri­cheur, dit-il. Il montre la sur­face et cache la pro­fon­deur. Il montre les murs et cache les portes. Il montre les visages et cache les cœurs. Depuis que je suis aveugle, je vois les portes, les cœurs, les che­mins sous les che­mins. Je vois la musique à l’in­té­rieur du bruit. Je te vois toi, par exemple. »

Noor se rai­dit. « Qu’est-ce que vous voyez ? »

« Je vois une femme qui porte un cahier dans son sac comme on porte un enfant qu’on n’ose pas mon­trer. Je vois une femme dont la voix change quand elle parle de poé­sie — elle monte d’un quart de ton, elle s’a­dou­cit, comme la voix des gens qui parlent de ce qu’ils aiment. Je vois une femme qui a peur. »

Un silence.

« Peur de quoi ? dit Noor.

— D’elle-même. De sa propre voix. De ce qui se pas­se­ra quand elle arrê­te­ra de se cacher der­rière les voix des autres. »

Les mots tom­bèrent dans le silence de la pièce voû­tée comme des pierres dans un puits, et Noor enten­dit l’é­cho, et l’é­cho disait la vérité.

* * *

Les jours pas­saient et Noor menait une double vie.

Le jour, elle était l’in­ter­prète. La liai­son. La jeune femme com­pé­tente et dis­crète qui accom­pa­gnait les Amé­ri­cains sur les lieux de tour­nage, qui négo­ciait avec les auto­ri­tés, qui tra­dui­sait les ordres de Cukor et les récla­ma­tions de Pan­dro Ber­man et les exi­gences de Mr. Bukha­ri le chef de gare, qui résol­vait les pro­blèmes quo­ti­diens — un figu­rant qui refu­sait de cou­per sa barbe pour le rôle, un ven­deur de thé qui vou­lait être payé en dol­lars, un poli­cier en civil qui sui­vait l’é­quipe par­tout et que per­sonne n’o­sait questionner.

La nuit, elle écrivait.

Le cahier se rem­plis­sait. Les vers qui en sor­taient n’é­taient plus les gha­zals clas­siques qu’elle avait écrits pen­dant des années — ils étaient autre chose, quelque chose qui n’a­vait pas encore de nom, une forme hybride, bâtarde, qui emprun­tait au gha­zal sa com­pres­sion et sa musi­ca­li­té mais qui cas­sait le mètre quand le souffle l’exi­geait, qui aban­don­nait la rime quand la pen­sée refu­sait de rimer, qui mélan­geait l’our­dou et le pend­ja­bi et par­fois un mot d’an­glais, comme la ville elle-même mélan­geait les langues et les époques et les odeurs.

Elle écri­vait sur la gare de Lahore — les por­teurs en tur­ban rouge, les trains qui partent vers des noms de sor­ti­lèges. Sur Gawal­man­di — le niha­ri, le taka-tak, le vieil homme qui dit aur ?. Sur la mos­quée de Wazir Khan — les mosaïques, le cal­li­graphe, les pigeons. Sur les jar­dins de Sha­li­mar — l’eau absente, le marbre rose, le silence feuille­té. Sur Data Dar­bar — le qaw­wa­li, la fis­sure, les roses qui tombent des guir­landes. Et sur la voix d’I­bra­him — cette voix rauque, usée, fis­su­rée, qui était deve­nue pour elle une sorte de bous­sole inté­rieure, un nord magné­tique vers lequel sa propre écri­ture s’o­rien­tait sans qu’elle sût comment.

Elle écri­vait aus­si sur Ava Gardner.

Pas comme une fan — pas comme une spec­ta­trice éblouie. Avec la dis­tance tendre et amu­sée d’une femme qui observe une autre femme et qui recon­naît, sous le gla­mour et les ciga­rettes et les pieds nus, quelque chose de fami­lier — la soli­tude de celles qui sont regar­dées par tout le monde et vues par per­sonne. Elle écri­vait sur les pieds nus d’A­va sur le trot­toir de Mall Road. Sur sa manière de fumer. Sur cette phrase — This city smells like it’s drea­ming — qui était peut-être la chose la plus juste qu’un étran­ger ait jamais dite sur Lahore.

* * *

Un après-midi, entre deux scènes de tour­nage à la gare, Noor revint chez Ibrahim.

La pièce voû­tée était vide. Les dis­ciples étaient par­tis — une fête de famille, un mariage, quelque chose. Ibra­him était seul, assis devant son har­mo­nium fer­mé, les mains posées sur le cou­vercle comme on pose les mains sur un livre qu’on s’ap­prête à ouvrir.

« Tu es reve­nue, dit-il.

— Oui.

— Tu as écrit.

— Com­ment le savez-vous ?

— Ta res­pi­ra­tion a chan­gé. Les gens qui écrivent res­pirent dif­fé­rem­ment de ceux qui n’é­crivent pas. Leur souffle est plus lent. Plus pro­fond. Comme s’ils res­pi­raient avec des pou­mons plus grands. »

Noor s’as­sit. Elle sor­tit le cahier de son sac. Elle l’ou­vrit à la der­nière page. Puis elle hésita.

« Lisez-moi quelque chose, dit Ibra­him. Pas les anciens. Les nouveaux. »

Elle lut.

C’é­tait un poème — si on pou­vait appe­ler cela un poème — sur la nuit de Data Dar­bar. Sur le qaw­wa­li. Sur la fis­sure. Les mots étaient en our­dou, mais un our­dou qui avait été pas­sé au feu, un our­dou qui avait per­du sa poli­tesse de salon et gagné quelque chose de cru, de direct, de phy­sique — les mots sen­taient la sueur et l’en­cens et les roses, ils avaient le grain de la voix d’I­bra­him et le rythme du tabla, et quand Noor les lisait à voix haute, ils vibraient dans la pièce voû­tée comme les notes d’un harmonium.

Ibra­him écou­ta. Ses mains, posées sur le cou­vercle de l’har­mo­nium, ne bou­gèrent pas. Son visage ne chan­gea pas. Mais quand Noor eut fini de lire, il y eut un silence — pas un silence vide, un silence plein, comme un verre rem­pli à ras bord —, et dans ce silence, Ibra­him ouvrit l’har­mo­nium et joua une note.

Une seule note. Longue. Tenue. Qui mon­tait et des­cen­dait et remon­tait, comme une vague, comme un souffle, comme le son que fait le monde quand il acquiesce.

Puis il dit : « C’est toi. »

Et Noor com­prit que c’é­taient les deux mots qu’elle atten­dait depuis seize ans — depuis le jour où elle avait écrit son pre­mier vers dans un cahier d’é­co­lière, à seize ans, assise sous le man­guier du jar­din de ses parents, en écou­tant le koel chan­ter et en se deman­dant si elle avait le droit de nom­mer ce qu’elle voyait.

C’est toi.

Non pas : c’est bien. Non pas : c’est beau. Non pas : c’est publiable, c’est com­mer­cia­li­sable, c’est digne de tel ou tel prix. Mais : c’est toi. C’est ta voix. C’est ton souffle. C’est ce que tu es quand tu cesses de faire sem­blant d’être quel­qu’un d’autre.

Noor ser­ra le cahier contre sa poitrine.

La lumière de la lampe à huile vacillait. L’har­mo­nium réson­nait encore — un goonj, un écho, qui met­tait long­temps à mou­rir dans la pièce voû­tée. Dehors, dans la ruelle, un ven­deur de kul­fi pas­sait en fai­sant tin­ter sa clo­chette, et ce son — ce petit son clair, métal­lique, joyeux, ce son de clo­chette de mar­chand de glaces dans une ruelle de Lahore — se mêla à l’é­cho de l’har­mo­nium et for­ma, pen­dant un ins­tant, un accord par­fait, un accord que per­sonne n’a­vait com­po­sé et que per­sonne n’en­ten­drait jamais de la même façon.

Ibra­him fer­ma l’harmonium.

« Main­te­nant, dit-il, il faut que tu le montres. »

Noor secoua la tête. « À qui ? »

Le vieil aveugle sourit.

« Quel­qu’un arrive, dit-il. Quel­qu’un qui sau­ra lire ce que tu as écrit. Je ne le connais pas. Mais je l’en­tends. Il est en route. »

Noor ne com­prit pas ce qu’il vou­lait dire. Pas encore. Le len­de­main, elle comprendrait.

Le len­de­main, Faiz Ahmed Faiz sor­ti­rait de prison.

Cha­pitre 9 — Le retour de Faiz

La nou­velle arri­va par la radio.

Le 20 avril 1955, à six heures du matin, Radio Pakis­tan dif­fu­sa entre deux gha­zals de Meh­di Has­san un com­mu­ni­qué du minis­tère de l’In­té­rieur qui tenait en trois lignes : les der­niers pri­son­niers de l’af­faire de conspi­ra­tion de Rawal­pin­di avaient été libé­rés. Par­mi eux, le poète Faiz Ahmed Faiz, déte­nu depuis le 9 mars 1951.

Le pro­fes­seur Qure­shi était sous la véran­da, le hoo­kah éteint sur la table, les yeux fixés sur le tran­sis­tor comme si l’ap­pa­reil venait de lui annon­cer la résur­rec­tion d’un mort — ce qui, d’une cer­taine manière, était le cas. Il ne dit rien pen­dant un long moment. Puis il posa la main sur le tran­sis­tor, dou­ce­ment, comme on pose la main sur le front d’un malade pour véri­fier que la fièvre est tom­bée, et il mur­mu­ra un vers de Faiz — un vers que tout le monde connais­sait, que les étu­diants réci­taient dans les cafés de Mall Road, que les pri­son­niers poli­tiques gra­vaient sur les murs de leurs cellules :

Mujh se peh­li si mohab­bat meri meh­boob na maang

Ne me demande pas, ma bien-aimée, l’a­mour d’autrefois

Puis il dit, à per­sonne en par­ti­cu­lier : « Il est vivant. Il est libre. Alham­du­lil­lah. »

Tariq, qui des­cen­dait l’es­ca­lier en bou­ton­nant sa che­mise, s’ar­rê­ta net. « Faiz ? Ils ont libé­ré Faiz ? »

Le pro­fes­seur hocha la tête. Tariq pous­sa un cri — un cri de joie pure, ani­male, qui réson­na dans la mai­son comme un pétard, et Zubai­da, qui était dans son ate­lier depuis cinq heures du matin, sor­tit dans le cou­loir avec un pin­ceau à la main et deman­da ce qui se pas­sait, et quand on le lui dit, elle ne dit rien, elle sou­rit, et ce sou­rire — le sou­rire d’une femme qui peint des jar­dins moghols dans une lumière de plus en plus faible et qui apprend qu’un poète est sor­ti de l’ombre — était peut-être le plus beau de tous les sou­rires de ce matin-là.

Noor était dans la cui­sine. Elle pré­pa­rait le thé — le rituel du matin, le pre­mier thé, les feuilles de Dar­jee­ling qu’on fait infu­ser exac­te­ment quatre minutes dans l’eau bouillante avec trois gousses de car­da­mome et un bâton de can­nelle. Elle enten­dit le com­mu­ni­qué à tra­vers la cloi­son. Elle enten­dit le vers de son père. Elle enten­dit le cri de Tariq. Et elle res­ta immo­bile, la bouilloire à la main, pen­dant que quelque chose se dépla­çait en elle — pas un choc, pas une émo­tion vio­lente, plu­tôt un réar­ran­ge­ment, comme quand les pièces d’un puzzle qu’on croyait dis­pa­rates trouvent sou­dain leur place et forment une image qu’on n’a­vait pas prévue.

Faiz était libre. Faiz reve­nait à Lahore. Et les mots d’I­bra­him, la veille — quel­qu’un arrive, quel­qu’un qui sau­ra lire ce que tu as écrit — pre­naient sou­dain un sens qu’elle n’a­vait pas vou­lu entendre.

* * *

Lahore ce jour-là était une fête.

Pas une fête offi­cielle — il n’y eut ni défi­lé, ni dis­cours, ni célé­bra­tion publique. Le gou­ver­ne­ment qui avait empri­son­né Faiz n’al­lait pas célé­brer sa libé­ra­tion. Mais la ville savait. La ville savait tou­jours. Les nou­velles à Lahore cir­culent comme l’eau — elles trouvent leur che­min par les fis­sures, les ruelles, les conver­sa­tions de mar­ché, les chu­cho­te­ments des chaï-wal­las, les bra­ce­lets de verre qui tintent quand une femme se penche vers sa voi­sine pour mur­mu­rer : suna hai ? — tu as enten­du ? Et avant midi, tout Lahore avait entendu.

Dans les cafés de Mall Road, les étu­diants de Govern­ment Col­lege et de Pun­jab Uni­ver­si­ty se réci­taient les vers de Faiz comme des mots de passe, comme des for­mules magiques, comme des preuves que la poé­sie pou­vait sur­vivre à la pri­son et que les mots, même enchaî­nés, res­taient libres. Dans les salons de Model Town et de Gul­berg, les femmes let­trées sor­taient les recueils — Dast-e-Saba et Zin­dan Nama, publiés pen­dant la cap­ti­vi­té, dis­tri­bués sous le man­teau, lus en cachette — et les reli­saient à la lumière du jour, pour la pre­mière fois sans crainte. Dans les bazars, les mar­chands ajou­taient une cuille­rée de sucre dans le thé des clients, sans expli­ca­tion, parce qu’à Lahore le sucre est le signe de la joie et la joie, ce jour-là, avait le goût de la liberté.

Au Falet­ti’s, per­sonne ne savait.

Ni Cukor, ni Ava, ni Gran­ger, ni Pan­dro Ber­man, ni aucun des tech­ni­ciens amé­ri­cains ou bri­tan­niques ne connais­saient le nom de Faiz Ahmed Faiz. Pour eux, le 20 avril 1955 était un jour de tour­nage ordi­naire — des plans à la gare, des rac­cords, un pro­blème de lumière sur le quai numé­ro trois. Noor ne leur dit rien. Non par choix — par impos­si­bi­li­té. Com­ment expli­quer à un pro­duc­teur hol­ly­woo­dien ce que signi­fie la libé­ra­tion d’un poète dans un pays de huit ans ? Com­ment tra­duire en anglais cette joie sourde, sou­ter­raine, élec­trique, qui par­cou­rait Lahore comme un cou­rant et qui n’a­vait rien à voir avec le ciné­ma et tout à voir avec la cer­ti­tude que les mots, quand ils sont justes, sont plus forts que les murs ?

Elle tra­vailla toute la jour­née comme si de rien n’é­tait. Elle tra­dui­sit, négo­cia, accom­pa­gna. Elle sou­rit quand il fal­lait sou­rire. Elle répon­dit aux ques­tions de Cukor avec sa pré­ci­sion habi­tuelle. Mais quelque chose en elle était ailleurs — à Rawal­pin­di, où Faiz avait pas­sé quatre ans dans une cel­lule, à Mont­go­me­ry, où il avait été trans­fé­ré, et main­te­nant quelque part entre la pri­son et Lahore, dans une voi­ture ou un train, en route vers la ville qui l’attendait.

* * *

La réunion eut lieu trois jours plus tard.

Pas au Falet­ti’s — dans une mai­son de Model Town, chez un pro­fes­seur de phi­lo­so­phie nom­mé Saf­dar Mir, un ami du pro­fes­seur Qure­shi, un homme bar­bu et doux qui avait fait de son salon un car­re­four intel­lec­tuel, un lieu où se croi­saient les poètes, les jour­na­listes, les avo­cats, les uni­ver­si­taires, les rêveurs et les conspi­ra­teurs de Lahore, c’est-à-dire, sou­vent, les mêmes per­sonnes. Le salon de Saf­dar Mir sen­tait le tabac, les livres, le thé vert et cette odeur par­ti­cu­lière des mai­sons où l’on a trop dis­cu­té — une odeur de mots, si une telle chose existe.

Le pro­fes­seur Qure­shi y emme­na Noor.

Il ne lui avait pas deman­dé si elle vou­lait venir — il lui avait dit : « Mets ton dupat­ta vert, celui que ta mère a bro­dé, et viens avec moi. » C’é­tait un ordre dégui­sé en sug­ges­tion, une habi­tude de père let­tré. Noor avait obéi, parce qu’elle avait envie d’o­béir, parce qu’elle savait ce que cette invi­ta­tion signi­fiait, et parce que le dupat­ta vert de sa mère — bro­dé de fils d’argent, avec des motifs de feuilles de neem — était le plus beau vête­ment qu’elle pos­sé­dait et qu’elle ne le por­tait que pour les occa­sions qui le méritaient.

Il y avait une tren­taine de per­sonnes dans le salon de Saf­dar Mir. Des hommes, pour la plu­part — des intel­lec­tuels en kur­tas de lin et en san­dales, des jour­na­listes du Pakis­tan Times et de l’Im­roze, des étu­diants qui se tenaient debout contre les murs faute de chaises, un avo­cat célèbre dont Noor avait oublié le nom, et deux ou trois femmes — des pro­fes­seures, des écri­vaines, des pré­sences dis­crètes et essen­tielles, comme des piliers qu’on ne voit pas mais sans les­quels le toit s’effondrerait.

Et puis Faiz entra.

Il entra par la porte du jar­din, pas par la porte prin­ci­pale — un détail qui était peut-être un hasard et peut-être un choix, parce que Faiz, toute sa vie, avait pré­fé­ré les portes de côté, les entrées déro­bées, les che­mins qui ne mènent pas direc­te­ment au but mais qui y arrivent quand même, par des détours que seuls les poètes et les amou­reux connaissent.

Il était amai­gri. Quatre ans de pri­son avaient creu­sé ses joues et blan­chi ses tempes, et ses yeux — ces yeux que les pho­to­gra­phies des années 1940 mon­traient brillants, iro­niques, vivants — avaient acquis quelque chose de nou­veau, une pro­fon­deur, une gra­vi­té, comme si le regard avait été taillé par l’en­fer­me­ment, affi­né, aigui­sé, de la même manière que la soli­tude aiguise l’o­reille et le jeûne aiguise la faim.

Mais il souriait.

Ce sou­rire — le sou­rire de Faiz Ahmed Faiz le soir de sa libé­ra­tion, dans le salon de Saf­dar Mir, entou­ré de ses amis, de ses lec­teurs, de ceux qui avaient lu ses vers en cachette pen­dant quatre ans et qui avaient gar­dé la foi — ce sou­rire n’a­vait rien de triom­phal. Il était doux. Presque timide. Comme le sou­rire d’un homme qui rentre chez lui après un long voyage et qui retrouve sa mai­son intacte et ses livres à leur place et l’o­deur du thé dans la cui­sine, et qui n’ose pas croire que tout est encore là, que rien n’a bou­gé, que le monde l’a attendu.

Alys était à côté de lui.

Alys Faiz — née George, Anglaise, com­mu­niste, conver­tie, épouse, mère, roc. Elle avait tenu seul pen­dant quatre ans. Elle avait tra­vaillé au Pakis­tan Times pour nour­rir la famille. Elle avait éle­vé leurs deux filles. Elle avait gar­dé les manus­crits, répon­du aux lettres, reçu les visi­teurs, tenu la mai­son et tenu la foi — la foi non pas en Dieu mais en Faiz, ce qui exi­geait peut-être la même dose de confiance aveugle. Alys avait le visage d’une femme qui n’a pas dor­mi assez depuis quatre ans mais qui ne le dira jamais, parce que se plaindre n’est pas dans sa nature, et parce que la nature d’A­lys était d’être là, sim­ple­ment, soli­de­ment, comme un arbre est là — pas pour être admi­ré, mais pour tenir.

Le pro­fes­seur Qure­shi s’a­van­ça. Les deux hommes s’embrassèrent — une acco­lade longue, silen­cieuse, qui disait tout ce que les mots ne pou­vaient pas dire. Puis le pro­fes­seur se tour­na vers Noor et dit : « Faiz Sahab, voi­ci ma fille, Noor. Elle écrit. »

Noor sen­tit le sol se dérober.

Elle n’a­vait pas pré­vu cela. Elle n’a­vait jamais dit à son père qu’elle écri­vait. Elle ne lui avait jamais mon­tré le cahier. Elle n’a­vait jamais pro­non­cé le mot « poé­sie » en sa pré­sence autre­ment que pour par­ler de Gha­lib ou de Rumi. Et pour­tant il savait. Bien sûr qu’il savait. Il avait tou­jours su. Il était le pro­fes­seur Ahmed Qure­shi, il ensei­gnait la lit­té­ra­ture depuis trente-quatre ans, il avait lu dix mille gha­zals et en avait enten­du vingt mille, et il recon­nais­sait un poète à sa res­pi­ra­tion — comme Ibra­him. Comme les aveugles. Comme les arbres.

Elle écrit.

Deux mots. Dits avec la sim­pli­ci­té d’un fait — le ciel est bleu, l’eau coule, ma fille écrit. Pas de fier­té exces­sive, pas de pré­sen­ta­tion gran­di­lo­quente. Juste la véri­té, nue, posée devant Faiz comme on pose un cadeau sur une table.

Faiz regar­da Noor. Ses yeux — ces yeux taillés par la pri­son — la regar­dèrent avec une atten­tion qui n’a­vait rien de poli, rien de mon­dain, rien de super­fi­ciel. C’é­tait le regard d’un homme qui avait pas­sé quatre ans à ne regar­der que des murs et qui, main­te­nant qu’il pou­vait regar­der des visages, pre­nait le temps de les voir vraiment.

« Qu’est-ce que vous écri­vez ? dit-il.

— Des gha­zals, dit Noor. Enfin… quelque chose qui res­semble à des gha­zals. Quelque chose qui essaie d’être des gha­zals et qui n’y arrive pas tout à fait. »

Faiz sou­rit. « Les meilleurs gha­zals sont ceux qui n’y arrivent pas tout à fait. Le gha­zal par­fait est un gha­zal mort. C’est l’im­per­fec­tion qui le fait respirer. »

* * *

La soi­rée dura cinq heures.

On but du thé — d’a­bord du thé vert, puis du thé noir, puis un thé au lait si char­gé en car­da­mome et en gin­gembre qu’il res­sem­blait à un médi­ca­ment et en avait la puis­sance. On man­gea — des samo­sas que la femme de Saf­dar Mir appor­tait par pla­teaux entiers depuis la cui­sine, des kebabs, des mithai — ces sucre­ries pakis­ta­naises à base de lait concen­tré, de pis­tache et de car­da­mome, enve­lop­pées dans des feuilles d’argent comes­tible qui brillaient sous la lumière comme des bijoux. On fuma — des ciga­rettes, des bidis, le hoo­kah de Saf­dar Mir qui tour­nait de main en main comme un calu­met de paix intellectuelle.

Et on récita.

Les poèmes de Faiz — ceux d’a­vant la pri­son et ceux de la pri­son — cir­cu­lèrent dans le salon comme le thé, pas­sant de bouche en bouche, de voix en voix. Cha­cun avait son vers pré­fé­ré, sa strophe de pré­di­lec­tion, et quand quel­qu’un com­men­çait un poème, trois autres le ter­mi­naient, et par­fois tout le salon réci­tait en chœur, et les mots de Faiz rem­plis­saient la pièce comme le qaw­wa­li rem­plis­sait le sanc­tuaire de Data Dar­bar — avec la même den­si­té, la même cha­leur, la même nécessité.

Faiz lui-même réci­tait peu. Il écou­tait les autres réci­ter ses propres vers avec une expres­sion d’é­ton­ne­ment amu­sé, comme un père qui retrouve ses enfants après une longue absence et qui les découvre gran­dis, chan­gés, deve­nus des per­sonnes qu’il recon­naît sans les recon­naître tout à fait. Par­fois, quand un vers était mal réci­té — un mot chan­gé, un accent dépla­cé —, il cor­ri­geait dou­ce­ment, sans reproche, avec la patience de celui qui sait que les poèmes, une fois publiés, ne lui appar­tiennent plus et qu’ils vivent leur vie, comme les enfants.

Alys était assise dans un coin du salon, un verre de thé à la main, silen­cieuse. Noor la regar­dait. Cette femme anglaise qui avait tra­ver­sé la Par­ti­tion, la conspi­ra­tion, la pri­son, l’at­tente, et qui était encore là, droite, les che­veux gris tirés en chi­gnon, les yeux clairs, le sou­rire rare mais réel — cette femme-là était un per­son­nage de roman, pen­sa Noor, un per­son­nage que per­sonne n’é­cri­rait jamais parce qu’il était trop vrai pour la fiction.

À un moment de la soi­rée, Noor se retrou­va assise à côté de Faiz.

Ce n’é­tait pas pré­mé­di­té. Un mou­ve­ment de la foule, un fau­teuil qui se libé­rait, un hasard qui n’en était pas un. Faiz buvait son thé len­te­ment, à petites gor­gées, comme un homme qui a appris en pri­son que chaque gor­gée est un luxe et que les luxes se dégustent.

« Votre père m’a dit que vous écri­vez, dit-il. Mais il ne m’a pas dit pourquoi. »

Noor réflé­chit. « Je ne sais pas pour­quoi. Je crois que c’est parce que je ne peux pas ne pas écrire. C’est une réponse stupide. »

« C’est la seule réponse, dit Faiz. Toutes les autres sont des men­songes. On n’é­crit pas pour publier, ni pour être lu, ni pour chan­ger le monde. On écrit parce qu’on ne peut pas ne pas écrire. Le reste vient après. Ou ne vient pas. Ça n’a aucune importance. »

Un silence. Noor sen­tait le cahier dans son sac, contre sa hanche, comme un cœur supplémentaire.

« Est-ce que vous vou­driez lire quelque chose ? dit-elle.

— Oui, dit Faiz. Mais pas ce soir. Ce soir est un soir pour écou­ter. Appor­tez-moi votre cahier demain. Au Falet­ti’s, si vous vou­lez. On me dit que c’est tou­jours un bon endroit pour lire de la poé­sie. Le juge Cor­ne­lius y vit depuis qua­rante ans, il doit bien y avoir une raison. »

Noor rit. Et Faiz rit aus­si — un rire doux, fati­gué, pro­fond, le rire d’un homme qui a ri dans une cel­lule de pri­son et qui sait que le rire, comme la poé­sie, sur­vit à tout.

* * *

Noor ren­tra chez elle ce soir-là avec son père.

Ils mar­chèrent en silence dans les rues de Lahore. La nuit était chaude — avril, les pre­mières cha­leurs, les jas­mins en pleine flo­rai­son, l’air si épais de par­fum qu’il sem­blait solide, qu’on aurait pu le décou­per au cou­teau et en gar­der un mor­ceau dans sa poche. Les étoiles étaient voi­lées par un léger brouillard de pous­sière — la pous­sière du Pend­jab, cette pous­sière ocre et fine qui est la tex­ture même de l’air dans cette par­tie du monde et qui donne au ciel de Lahore, cer­tains soirs, la cou­leur d’un vieux parchemin.

Le pro­fes­seur Qure­shi mar­chait les mains der­rière le dos, le pas lent, le regard au sol. Puis il dit, sans lever les yeux : « Tu aurais pu me le dire. »

Noor ne répon­dit pas tout de suite. Ils pas­sèrent devant le Musée de Lahore. Le canon Zam­za­ma brillait sous un réver­bère. Un chat tra­ver­sa la rue.

« Je n’é­tais pas prête, dit-elle.

— Et maintenant ?

— Je ne sais pas. Peut-être. »

Le pro­fes­seur s’ar­rê­ta. Il se tour­na vers sa fille. Dans la lumière du réver­bère, son visage avait la gra­vi­té tendre des por­traits moghols — ces visages de pro­fil, peints sur fond d’or, qui regardent quelque chose que le spec­ta­teur ne peut pas voir.

« Ta mère aus­si, dit-il. Ta mère n’a mon­tré ses pre­mières minia­tures à per­sonne pen­dant trois ans. Elle les cachait dans une boîte à chaus­sures sous le lit. Et puis un jour, elle me les a mon­trées, et j’ai com­pris que j’a­vais épou­sé une artiste, et j’en ai été ter­ri­fié et heu­reux en même temps. »

Un silence.

« Est-ce que tu en es heu­reux ? deman­da Noor. Pour moi ? »

Le pro­fes­seur Qure­shi sou­rit. C’é­tait le sou­rire d’un homme qui avait ensei­gné la poé­sie pen­dant trente-quatre ans et qui décou­vrait que la poé­sie, au lieu de res­ter dans les livres et les amphi­théâtres, avait pris racine dans sa propre mai­son, sous son propre toit, dans le cœur de sa propre fille.

« Alham­du­lil­lah, dit-il. Grâce à Dieu. »

Et ils ren­trèrent chez eux, côte à côte, dans la nuit par­fu­mée de Lahore, et les soixante-huit arbres du Falet­ti’s, trois kilo­mètres plus loin, bruis­saient dans le vent tiède d’a­vril, et quelque part dans la ville un poète libre dor­mait pour la pre­mière nuit depuis quatre ans dans un lit qui n’é­tait pas un lit de pri­son, et le monde, cette nuit-là, était exac­te­ment à sa place.

Lire la suite…

Read more
Les soixante-huit arbres — Cha­pitres 10 à 13

Les soixante-huit arbres — Cha­pitres 1 à 4

Les soixante-huit
arbres

Les soixante-huit arbres

Cha­pitres 1 à 4

Cha­pitre 1 — Le jar­din aux soixante-huit arbres

Il y avait un arbre, dans le jar­din du Falet­ti’s Hotel, dont per­sonne ne connais­sait l’espèce.

Les jar­di­niers l’ap­pe­laient bud­ha dar­ra­kht — le vieil arbre — et pas­saient devant lui chaque matin en incli­nant légè­re­ment la tête, par habi­tude ou par super­sti­tion, ce qui dans cette ville reve­nait au même. Son tronc, noir et noueux comme le bras d’un lut­teur, por­tait des cica­trices qu’au­cun bota­niste n’a­vait su expli­quer, et ses racines avaient sou­le­vé trois dalles de la ter­rasse sud sans que qui­conque osât les tailler. On racon­tait que Guru Nanak s’é­tait assis sous ses branches, cinq siècles plus tôt, et qu’il y avait médi­té trois jours et trois nuits en ne buvant que l’eau de pluie qui cou­lait le long de l’é­corce. Mais on racon­tait beau­coup de choses au Falet­ti’s. On racon­tait que Gio­van­ni Falet­ti, l’I­ta­lien qui avait fon­dé l’hô­tel en 1880, avait été mau­dit pour avoir abat­tu deux banians sacrés et qu’il avait fini rui­né, les yeux écar­quillés de ter­reur, dans un hos­pice de Gênes. On racon­tait que la chambre 2 était han­tée — non par un fan­tôme, mais par un juge, ce qui était plus inquié­tant encore. On racon­tait que les murs en teck bir­man absor­baient les conver­sa­tions et les res­ti­tuaient cer­taines nuits, dans un mur­mure indis­tinct, aux voya­geurs insomniaques.

Noor Jehan Qure­shi ne croyait pas aux fan­tômes, mais elle croyait aux arbres. Elle les avait comp­tés un après-midi de décembre, par dés­œu­vre­ment et parce que le vent fai­sait tom­ber les der­nières feuilles jaunes sur les chaises longues de la pelouse : il y en avait exac­te­ment soixante-huit. Des fran­gi­pa­niers, des neem, des asho­ka au feuillage sombre et lui­sant, quelques man­guiers, deux jaca­ran­das dont les fleurs mauves, au prin­temps, recou­vraient le sol comme un tapis de prière oublié par un dieu dis­trait, et le vieil arbre sans nom. Soixante-huit arbres pour soixante-huit chambres. La coïn­ci­dence l’a­vait amu­sée, puis trou­blée, puis elle n’y avait plus pensé.

Ce matin-là — le 22 février 1955, un mar­di — Noor se tenait debout dans le hall du Falet­ti’s à sept heures trente, vêtue d’un shal­war kameez vert pâle qu’elle avait repas­sé deux fois, un car­net relié de cuir dans la main gauche, un sty­lo Par­ker dans la poche droite. Elle atten­dait les Américains.

Le hall sen­tait l’en­caus­tique et le car­da­mome. Un boy en livrée blanche et tur­ban rouge lus­trait les cuivres de la récep­tion avec un chif­fon qui avait dû être blanc lui aus­si, dans une vie anté­rieure. Der­rière le comp­toir en aca­jou, Mr. Masood, le direc­teur adjoint, ran­geait et déran­geait les clefs des chambres avec la ner­vo­si­té d’un joueur de sitar avant un concert. Depuis une semaine, tout le Falet­ti’s était en émoi. La Metro-Goldwyn-Mayer venait tour­ner un film. Un film avec Ava Gardner.

Noor ne savait pas exac­te­ment qui était Ava Gardner.

Elle avait vu, six mois plus tôt, une affiche de The Bare­foot Contes­sa col­lée sur un mur d’A­nar­ka­li Bazaar, entre une réclame pour du savon Lux et un pos­ter déchi­ré d’un film de Lol­ly­wood dont il ne res­tait que les yeux immenses de l’hé­roïne. L’af­fiche mon­trait une femme brune en robe rouge, pieds nus, regar­dant quelque chose hors champ avec une expres­sion qui n’é­tait ni triste ni joyeuse mais quelque chose entre les deux, une sorte de défi tran­quille, et Noor s’é­tait arrê­tée un ins­tant, frap­pée par la res­sem­blance — non pas phy­sique, mais par cette manière de regar­der le monde comme s’il n’é­tait pas tout à fait à la hauteur.

Son père l’a­vait pré­ve­nue : « Tu vas tra­vailler avec des étran­gers. Sois polie, sois pré­cise, ne leur montre pas que tu es plus intel­li­gente qu’eux. » Puis il avait sou­ri dans sa mous­tache grise et ajou­té, en per­san : « Mais si par hasard ils te posent une ques­tion sur la poé­sie, ne te retiens pas. »

Le gou­ver­ne­ment du Pakis­tan avait déta­ché une petite équipe de liai­son pour faci­li­ter le tour­nage — un fonc­tion­naire du minis­tère de l’In­for­ma­tion, un offi­cier de police en civil, un chauf­feur, et Noor. On l’a­vait choi­sie parce qu’elle par­lait anglais sans accent — ou plu­tôt avec l’ac­cent de Govern­ment Col­lege, ce qui impres­sion­nait les Bri­tan­niques et amu­sait les Amé­ri­cains —, parce qu’elle connais­sait Lahore, et parce qu’elle était la fille du pro­fes­seur Qure­shi, dont la répu­ta­tion de let­tré avait l’a­van­tage de ras­su­rer tout le monde : les auto­ri­tés, les pro­duc­teurs, et les familles des figu­rants qui accep­te­raient plus faci­le­ment de lais­ser leurs enfants jouer dans un film si une jeune femme res­pec­table super­vi­sait l’opération.

Noor ne se sen­tait pas res­pec­table. Elle se sen­tait ner­veuse. Elle avait trente-deux ans, elle n’é­tait pas mariée — un scan­dale doux, tem­pé­ré par l’ex­cuse de la famille let­trée et par le fait que per­sonne n’o­sait affron­ter le pro­fes­seur Qure­shi sur le sujet —, elle écri­vait des gha­zals en secret dans un cahier caché sous son mate­las, et elle n’a­vait jamais mis les pieds dans un stu­dio de cinéma.

* * *

Les camions arri­vèrent les premiers.

Trois gros véhi­cules kaki, loués à l’ar­mée pakis­ta­naise, qui remon­tèrent Eger­ton Road en sou­le­vant une pous­sière ocre et s’ar­rê­tèrent devant le por­tail du Falet­ti’s avec un bruit de freins fati­gués. Des hommes en salo­pette com­men­cèrent à déchar­ger des caisses en bois estam­pillées MGM — des pro­jec­teurs, des rails de tra­vel­ling, des rou­leaux de câbles, des car­tons de pel­li­cule mar­qués EAST­MAN­CO­LOR que les por­teurs du Falet­ti’s regar­daient avec la même méfiance res­pec­tueuse qu’ils auraient accor­dée à des caisses de dyna­mite. Mr. Masood sor­tit sur le per­ron, ajus­ta sa cra­vate, et dit à Noor, en our­dou : « Khu­da ka shu­kar — grâce à Dieu, ils n’ont pas appor­té d’éléphants. »

Le soleil mon­tait. Février à Lahore est un mois doux, presque frais — les nuits tombent encore à dix-sept degrés, le ciel a cette trans­pa­rence lavée qui pré­cède les grandes cha­leurs, et les jar­dins, gor­gés par les pluies d’hi­ver, ont un éclat vert et vif qui ne dure­ra pas. Les soixante-huit arbres du Falet­ti’s étaient en pleine gloire. Les jaca­ran­das n’a­vaient pas encore fleu­ri mais leurs bour­geons gon­flés pro­met­taient le mauve, et les fran­gi­pa­niers, ces mira­cu­lés qui perdent toutes leurs feuilles en hiver et res­semblent pen­dant deux mois à des sque­lettes scan­da­li­sés, com­men­çaient à pous­ser de petites feuilles vert tendre, trans­lu­cides comme du papier de soie.

Noor regar­dait les camions, les caisses, les hommes en sueur, et elle sen­tait quelque chose d’é­trange — une exci­ta­tion qui n’é­tait pas tout à fait de la joie, plu­tôt une intui­tion que le cours ordi­naire des jours venait de dérailler, comme un train qui quitte les rails au ralen­ti, sans fra­cas, presque en dou­ceur, et glisse vers un ter­ri­toire qu’au­cun horaire n’a­vait prévu.

Puis la voi­ture noire arriva.

Une Ply­mouth Bel­ve­dere, emprun­tée au consul amé­ri­cain, qui s’ar­rê­ta sous le porche du Falet­ti’s avec une pré­ci­sion de limou­sine. Le chauf­feur, un Pend­ja­bi mous­ta­chu en cos­tume croi­sé trop grand pour lui, fit le tour pour ouvrir la por­tière arrière, et un homme en des­cen­dit — petit, rond, le crâne dégar­ni, des lunettes à mon­tures noires, vêtu d’un cos­tume en lin clair par­fai­te­ment frois­sé. Il regar­da la façade du Falet­ti’s, puis le jar­din, puis le ciel de Lahore, et il dit, à per­sonne en par­ti­cu­lier : « Well. This is not Culver City. »

C’é­tait George Cukor.

Noor s’a­van­ça, ten­dit la main, et dit en anglais : « Bien­ve­nue à Lahore, Mr. Cukor. Je suis Noor Qure­shi, votre liai­son avec le gou­ver­ne­ment pakis­ta­nais. Si vous avez besoin de quoi que ce soit — un inter­prète, un guide, un miracle — c’est à moi qu’il faut s’adresser. »

Cukor la regar­da avec des yeux qui avaient vu Clark Gable pleu­rer et Katha­rine Hep­burn rire — des yeux qui jau­geaient les gens en trois secondes, non pas avec cruau­té mais avec cette intel­li­gence rapide des met­teurs en scène qui savent qu’un visage raconte une his­toire avant même d’ou­vrir la bouche. Il sou­rit. « Un miracle, vous dites ? J’en aurai pro­ba­ble­ment besoin avant la fin de la semaine. Dites-moi, Miss Qure­shi — avez-vous lu Bho­wa­ni Junc­tion ? »

Noor hési­ta une frac­tion de seconde — une frac­tion que Cukor, bien sûr, ne man­qua pas.

« Oui, dit-elle. Bien sûr. »

Elle ne l’a­vait pas lu.

* * *

Le reste de la mati­née fut un chaos joyeux.

Ste­wart Gran­ger arri­va une heure après Cukor, très grand, très blond, très bri­tan­nique, ser­rant les mains avec la vigueur méca­nique d’un homme habi­tué aux récep­tions royales. Il ins­pec­ta sa chambre, deman­da si l’eau était potable (elle ne l’é­tait pas), deman­da si l’on pou­vait obte­nir du Earl Grey (on le pou­vait, à condi­tion de ne pas regar­der de trop près la marque sur la boîte), et s’ins­tal­la au bar du Falet­ti’s avec un gin-tonic et un exem­plaire du Times de Londres vieux de trois semaines.

Ava Gard­ner n’ar­ri­va qu’en fin d’après-midi.

Noor ne la vit pas des­cendre de voi­ture. Elle était dans le bureau de Mr. Masood, en train de résoudre un pro­blème de per­mis de tour­nage — le fonc­tion­naire du minis­tère de l’In­for­ma­tion avait oublié de faire tam­pon­ner un for­mu­laire, et sans ce tam­pon, les auto­ri­tés de la gare de Lahore refu­saient d’ac­cor­der l’ac­cès aux quais —, quand elle sen­tit une vibra­tion tra­ver­ser le bâti­ment. Pas un bruit. Pas un cri. Plu­tôt un fré­mis­se­ment col­lec­tif, comme lors­qu’un oiseau rare se pose sur une branche et que tous les autres oiseaux du jar­din se taisent en même temps. Noor leva la tête. Mr. Masood avait ces­sé de par­ler. Le boy qui lus­trait les cuivres avait ces­sé de lus­trer. Le ven­ti­la­teur au pla­fond tour­nait tou­jours, mais il sem­blait, lui aus­si, rete­nir son souffle.

Noor sor­tit dans le couloir.

Ava Gard­ner tra­ver­sait le hall du Faletti’s.

Elle por­tait une robe de voyage en coton blanc, des lunettes de soleil qu’elle n’a­vait pas reti­rées, et des san­dales plates — presque pieds nus. Ses che­veux noirs étaient tirés en arrière, sans apprêt, et elle mar­chait avec cette démarche que les jour­na­listes de l’é­poque qua­li­fiaient de « féline » mais qui était en réa­li­té plus simple que cela : elle mar­chait comme une femme qui sait que le sol est fait pour elle. Der­rière elle, un por­teur traî­nait deux valises en cuir fauve, et un homme que Noor n’i­den­ti­fia pas — un assis­tant, un secré­taire, quel­qu’un dont le métier consis­tait à être là — por­tait un vani­ty-case et un étui à ciga­rettes en argent.

Ava Gard­ner ne regar­da per­sonne. Elle tra­ver­sa le hall, prit l’es­ca­lier — il n’y avait pas d’as­cen­seur au Falet­ti’s, c’é­tait une des fier­tés absurdes de l’é­ta­blis­se­ment —, et dis­pa­rut au pre­mier étage, en direc­tion de la chambre 55.

Dans son sillage : un par­fum de gar­dé­nia et de tabac blond.

Le boy reprit son chif­fon. Mr. Masood reprit son for­mu­laire. Le ven­ti­la­teur reprit son souffle. Mais quelque chose avait chan­gé dans l’air du Falet­ti’s — une den­si­té nou­velle, comme si l’hô­tel venait d’in­ha­ler une pré­sence qu’il n’é­tait pas près d’expirer.

* * *

Ce soir-là, Noor ren­tra chez elle à pied.

La mai­son des Qure­shi se trou­vait à vingt minutes de marche, dans une ruelle tran­quille der­rière Law­rence Gar­dens, bor­dée de murs en brique rose der­rière les­quels on devi­nait des jar­dins, des véran­das, des vies ordon­nées autour du thé de cinq heures et des jour­naux du soir. Noor aimait cette marche. Elle lon­geait Mall Road — les pla­tanes, les bâti­ments colo­niaux en brique rouge, le Musée de Lahore avec son dôme et ses tou­relles vic­to­riennes, le canon Zam­za­ma devant lequel Kipling avait fait jouer son petit Kim —, puis elle tour­nait vers les jar­dins, et la ville chan­geait de registre, pas­sait du majeur au mineur, du bruit au murmure.

Elle mar­chait et elle pen­sait à Ava Gard­ner. Non pas à sa beau­té, qui était évi­dente et presque abs­traite, comme la beau­té d’un monu­ment. Plu­tôt à ses pieds nus sur le sol du Falet­ti’s. Il y avait dans ce geste — reti­rer ses chaus­sures, mar­cher pieds nus dans un hôtel étran­ger — quelque chose qui res­sem­blait à une décla­ra­tion. Comme si cette femme, en posant ses pieds sur le marbre de Lahore, pre­nait pos­ses­sion du lieu sans le conqué­rir. Comme un der­viche. Ou comme un chat.

Noor sou­rit. Elle pous­sa la porte de la mai­son. L’o­deur du dîner — daal aux len­tilles dorées, cha­pa­tis frais, achaar de mangue — l’en­ve­lop­pa comme un châle chaud. Son père, assis sous la véran­da, lisait Gha­lib à la lumière d’une lampe à pétrole, bien qu’il y eût l’élec­tri­ci­té — il pré­fé­rait la lampe, disait-il, parce que Gha­lib avait été écrit pour être lu à la flamme.

« Alors ? dit le pro­fes­seur Qure­shi sans lever les yeux. Ils sont arri­vés, tes Américains ? »

Noor s’as­sit à côté de lui.

« Ils sont arrivés. »

Un silence. Le chant d’un koel — le cou­cou indien — mon­ta du jar­din voi­sin, cette note ascen­dante, insis­tante, presque impu­dique, qui est le bruit même du cré­pus­cule à Lahore.

« Et com­ment est-elle ? deman­da le pro­fes­seur. La contes­sa aux pieds nus ? »

Noor réflé­chit.

« Elle sent le gar­dé­nia, dit-elle. Et elle ne regarde personne. »

Le pro­fes­seur Qure­shi tour­na une page de Ghalib.

« C’est un bon début pour un per­son­nage de roman, dit-il. Le gar­dé­nia et l’ab­sence de regard. Mir­za Gha­lib aurait approuvé. »

Il leva enfin les yeux et sou­rit à sa fille, et dans ce sou­rire il y avait toute la ten­dresse d’un homme qui savait que sa fille était une poé­tesse et qui atten­dait, patiem­ment, qu’elle le sache aussi.

Cha­pitre 2 — La gare de Lahore

La gare de Lahore est un men­songe magnifique.

Vue de l’ex­té­rieur, c’est un châ­teau. Deux tours cré­ne­lées en brique rouge, des meur­trières, des arcs en ogive — un archi­tecte vic­to­rien, en 1860, avait déci­dé que les voya­geurs du Pend­jab méri­taient une for­te­resse médié­vale pour prendre le train, et per­sonne n’a­vait osé lui dire que l’i­dée était folle. Peut-être n’é­tait-elle pas folle. Peut-être que dans un pays où les Moghols avaient bâti des mos­quées grandes comme des villes et des jar­dins ordon­nés comme des poèmes, une gare qui res­sem­blait à un palais n’a­vait rien d’ab­surde. Elle était sim­ple­ment à la hauteur.

Noor n’a­vait pas pris le train depuis trois ans.

La der­nière fois, c’é­tait pour aller à Rawal­pin­di voir une cou­sine qui se mariait — un voyage de cinq heures dans un com­par­ti­ment de deuxième classe où elle avait par­ta­gé sa ban­quette avec une famille de sept per­sonnes, un panier de mangues et une chèvre que per­sonne ne sem­blait trou­ver dépla­cée. Elle se sou­ve­nait de la lumière rasante sur les champs de blé du Pend­jab, des gares de cam­pagne où des gamins ven­daient du thé dans des tasses en argile qu’on jetait par la fenêtre après avoir bu — les tasses se bri­saient sur le bal­last et retour­naient à la terre, et Noor avait pen­sé que c’é­tait la chose la plus élé­gante qu’elle ait jamais vue, cette vais­selle éphé­mère, cette beau­té faite pour être cassée.

Ce matin-là — le troi­sième jour du tour­nage —, elle accom­pa­gnait l’é­quipe tech­nique à la gare pour le pre­mier repé­rage. George Cukor vou­lait voir les quais, les voies, les salles d’at­tente, le bureau du chef de gare, et sur­tout cette lumière — cette fameuse lumière du Pend­jab dont on lui avait par­lé, qui n’é­tait ni jaune ni blanche mais quelque chose entre les deux, cou­leur de beurre cla­ri­fié, cou­leur de ghee, et qui fai­sait des choses aux visages que les pro­jec­teurs d’Hol­ly­wood ne savaient pas faire.

Ils arri­vèrent à huit heures. Le soleil était déjà chaud. La place devant la gare bouillon­nait de la vie ordi­naire de Lahore — des ton­gas tirées par des che­vaux maigres dont les gre­lots fai­saient un bruit de fête triste, des rick­shaws qui se fau­fi­laient entre les car­rioles avec l’a­gi­li­té sui­ci­daire des insectes, des por­teurs en rouge qui cou­raient vers les trains avec des valises en équi­libre sur la tête, des familles entières assises sur des bal­lots de tis­su, des ven­deurs de chan­na grillé dont les bra­se­ros fumaient dans l’air du matin comme de petits vol­cans domestiques.

Cukor s’ar­rê­ta au milieu de la place et regarda.

Noor l’ob­ser­vait. Elle com­men­çait à com­prendre quelque chose sur cet homme : il ne par­lait pas beau­coup, mais il regar­dait avec une inten­si­té qui était presque phy­sique, comme s’il pho­to­gra­phiait chaque détail avec ses yeux avant de le trans­fé­rer sur pel­li­cule. Il por­tait le même cos­tume en lin frois­sé que la veille — peut-être en avait-il plu­sieurs exem­plaires iden­tiques, comme les hommes qui ont réso­lu une fois pour toutes la ques­tion de l’é­lé­gance — et un cha­peau de paille à bords courts qui lui don­nait l’air d’un peintre impres­sion­niste éga­ré dans le sous-continent.

« Miss Qure­shi, dit-il sans se retour­ner. Com­bien de trains par jour ? »

Noor cal­cu­la men­ta­le­ment. « Une tren­taine. Plus les trains de mar­chan­dises, la nuit. »

« Et com­bien de per­sonnes passent par cette gare chaque jour ? »

« Peut-être cin­quante mille. Les jours de fête, le double. »

Cukor hocha la tête. « Cin­quante mille figu­rants gra­tuits, mur­mu­ra-t-il. Jack War­ner aurait une crise cardiaque. »

* * *

Ils entrèrent dans la gare.

Et c’est là que Noor com­prit ce que signi­fiait voir sa propre ville à tra­vers les yeux d’un étranger.

Le hall prin­ci­pal de la gare de Lahore est une cathé­drale. Des piliers en fonte, un pla­fond voû­té si haut que les pigeons qui y nichent ont l’air de mouches, des gui­chets en bois sombre der­rière les­quels des employés en uni­forme kaki vendent des billets avec la len­teur sacra­men­telle des prêtres dis­tri­buant la com­mu­nion. L’é­cho trans­forme chaque voix en chœur. L’an­nonce des trains, nasillée par un haut-par­leur gré­sillant, arrive par vagues, en our­dou d’a­bord — Pesha­war Mail, plat­form num­ber chaar —, puis en anglais approxi­ma­tif, puis se perd dans le brou­ha­ha géné­ral, absor­bée par les conver­sa­tions, les cris des ven­deurs, les pleurs d’un bébé, le cla­que­ment des san­dales sur le sol en mosaïque.

Noor avait tra­ver­sé ce hall cent fois. Elle ne l’a­vait jamais vu.

C’est-à-dire qu’elle ne l’a­vait jamais vu comme Cukor le voyait — en plans, en cadres, en lumières. Le réa­li­sa­teur mar­chait len­te­ment entre les piliers, levant par­fois les mains pour for­mer un rec­tangle avec ses pouces et ses index, mimant un cadrage, et dans ce rec­tangle impro­vi­sé, des frag­ments de la gare de Lahore deve­naient du ciné­ma : un por­teur en tur­ban rouge tra­ver­sant un rayon de soleil oblique, une femme en bur­qa bleue assise sur une malle en fer, un gar­çon ven­dant des jour­naux dont les gros titres en our­dou cal­li­gra­phié res­sem­blaient à des poèmes, un vieil homme dor­mant sur un banc avec une telle séré­ni­té qu’il sem­blait mort ou saint, ou les deux.

Bill Tra­vers, l’ac­teur qui jouait le chef de gare anglo-indien Patrick Tay­lor, était là aus­si — un Irlan­dais roux et dégin­gan­dé qui suait déjà abon­dam­ment et qui deman­da à Noor si la cha­leur allait empirer.

« Nous sommes en février, Mr. Tra­vers, dit Noor. En mai, il fera qua­rante-cinq degrés. »

Tra­vers la regar­da comme si elle venait de lui annon­cer sa condam­na­tion à mort.

« C’est une plaisanterie ? »

« Lahore ne plai­sante jamais avec la cha­leur, Mr. Tra­vers. La cha­leur est une chose sérieuse ici. C’est presque une religion. »

Cukor, qui avait enten­du, sou­rit. « Miss Qure­shi, dit-il, vous avez le sens de la réplique. Avez-vous jamais son­gé à écrire des scénarios ? »

Noor sen­tit quelque chose se contrac­ter dans sa poi­trine — cette cris­pa­tion fami­lière chaque fois que quel­qu’un s’ap­pro­chait, même invo­lon­tai­re­ment, du secret qu’elle gar­dait sous son mate­las. « Non, dit-elle. Je ne suis qu’une interprète. »

C’é­tait la deuxième fois en trois jours qu’elle mentait.

* * *

Le repé­rage dura toute la matinée.

Cukor vou­lait tout voir. Les quais — longs rubans de béton bor­dés de colonnes en fonte peintes en vert, où les voya­geurs atten­daient sous des auvents qui res­sem­blaient à de la den­telle indus­trielle. Les voies — un entre­lacs de rails lui­sants qui par­taient vers Kara­chi, Pesha­war, Quet­ta, Rawal­pin­di, et au-delà, vers des noms qui son­naient comme des sor­ti­lèges : Mul­tan, Suk­kur, Jaco­ba­bad, Sibi. Les salles d’at­tente — pre­mière classe avec des fau­teuils en cuir défon­cé et des por­traits de la reine Vic­to­ria qu’on n’a­vait pas encore décro­chés huit ans après l’in­dé­pen­dance, deuxième classe avec des bancs en bois et un ven­ti­la­teur qui ne fonc­tion­nait qu’un jour sur trois, troi­sième classe avec rien du tout, juste le sol et la patience des pauvres.

L’é­quipe tech­nique pre­nait des mesures, des notes, des pho­tos. Le chef opé­ra­teur, un Amé­ri­cain nom­mé Fred­die Young qui avait le visage buri­né d’un cow-boy et les mains déli­cates d’un chi­rur­gien, pas­sait son temps à lever un pose­mètre vers le ciel et à secouer la tête avec une expres­sion d’é­mer­veille­ment contra­rié. « Cette lumière, disait-il. Cette fou­tue lumière. Elle change toutes les dix minutes. C’est comme essayer de fil­mer à l’in­té­rieur d’un kaléidoscope. »

Noor tra­dui­sait. Elle négo­ciait avec le chef de gare — un Pend­ja­bi mas­sif, mous­ta­chu, qui s’ap­pe­lait Mr. Bukha­ri et qui regar­dait les Amé­ri­cains avec un mélange de curio­si­té bien­veillante et d’au­to­ri­té impla­cable. Mr. Bukha­ri vou­lait des garan­ties : pas de retard sur les horaires, pas d’en­com­bre­ment sur les quais, pas de figu­rants sur les voies pen­dant le pas­sage des trains, et un bak­chich rai­son­nable pour les désagréments.

« Com­bien ? deman­da le pro­duc­teur, un homme ner­veux nom­mé Pan­dro Ber­man qui trans­pi­rait dans un cos­tume trois-pièces inadap­té au climat.

Noor tra­dui­sit la somme. Ber­man blê­mit. Cukor haus­sa les épaules. « Payez-le, Pan­dro. C’est moins cher qu’un décor à Culver City. Et le décor, ici, est vivant. »

Le décor était vivant, en effet. Pen­dant que l’é­quipe mesu­rait et pho­to­gra­phiait, la gare conti­nuait de vivre autour d’eux, indif­fé­rente, sou­ve­raine, avec cette capa­ci­té qu’ont les lieux très anciens et très fré­quen­tés d’ab­sor­ber les intrus sans se lais­ser trou­bler. Un train arri­va de Mul­tan — le Mul­tan Express, trois heures de retard, ce qui était consi­dé­ré comme un miracle de ponc­tua­li­té — et déver­sa sur le quai numé­ro deux une marée humaine, des hommes en shal­war kameez blanc, des femmes en dupat­tas de cou­leurs vives qui flot­taient comme des dra­peaux, des enfants accro­chés aux jupes de leur mère, des mar­chands por­tant des sacs de grain, des paniers de pou­lets vivants, un homme avec un singe en laisse, un sol­dat endor­mi qu’on dut réveiller et qui des­cen­dit du wagon en titu­bant, les yeux encore pleins de rêves.

Noor regar­dait. Elle regar­dait comme si elle voyait cette scène pour la pre­mière fois, et peut-être était-ce le cas — peut-être faut-il la pré­sence d’un regard étran­ger pour rendre visible ce que la fami­lia­ri­té a ren­du invi­sible. Cukor, à côté d’elle, regar­dait aus­si, et elle sen­tait que leurs regards, le sien et celui du réa­li­sa­teur, ne voyaient pas la même chose mais voyaient ensemble, comme deux ins­tru­ments jouant des mélo­dies dif­fé­rentes dans le même orchestre.

« C’est beau, dit Cukor. C’est d’une beau­té insensée. »

Noor ne répon­dit pas. Elle pen­sait à un vers d’I­q­bal — Sita­ron se aage jahan aur bhi hain — « Au-delà des étoiles, il y a d’autres mondes encore » — et elle se deman­dait si le monde qu’elle voyait ce matin, le monde de la gare de Lahore dans la lumière de février, était le même qu’a­vant ou si c’é­tait l’un de ces autres mondes dont par­lait le poète, un monde paral­lèle, super­po­sé au pre­mier, qu’elle n’a­vait jamais remarqué.

* * *

Ils quit­tèrent la gare à midi.

La cha­leur avait mon­té d’un cran — pas encore la four­naise de l’é­té, mais cette tié­deur insis­tante de la fin de l’hi­ver pun­ja­bi qui annonce, comme un pre­mier aver­tis­se­ment, les incan­des­cences à venir. L’é­quipe tech­nique retour­na au Falet­ti’s dans les camions. Cukor mon­ta dans la Ply­mouth du consul. Noor, elle, déci­da de ren­trer à pied.

Elle ne ren­tra pas.

Au lieu de tour­ner à gauche vers Mall Road, elle tour­na à droite, sans savoir pour­quoi — ou plu­tôt en le sachant par­fai­te­ment, mais en refu­sant de se l’a­vouer, comme on refuse d’a­vouer qu’on est amou­reux tant que le mot n’a pas été pro­non­cé. Elle tour­na à droite et mar­cha vers Gawalmandi.

Gawal­man­di à midi. La ruelle prin­ci­pale — une artère étroite bor­dée de façades décré­pites dont les bal­cons en bois sculp­té pen­chaient vers la rue comme des visages curieux — sen­tait le feu de bois, le ghee brû­lant et cette odeur unique, épaisse, presque pal­pable, du niha­ri qui a mijo­té toute la nuit dans des mar­mites en cuivre aus­si larges que des bou­cliers. Les échoppes étaient ouvertes. Des hommes accrou­pis devant des plaques de fer mar­te­laient de la viande hachée avec deux cou­teaux — le fameux taka-tak, bap­ti­sé du bruit même qu’il pro­dui­sait, tac-tac, tac-tac, un rythme de per­cus­sion qui se mêlait aux voix des ven­deurs, au gré­sille­ment de l’huile, au cla­que­ment des naans qu’on pla­quait contre les parois du tandoor.

Noor s’ar­rê­ta devant une échoppe sans nom — un comp­toir en bois noir­ci par la fumée, trois tabou­rets bran­lants, un homme âgé en calotte blanche qui touillait une mar­mite avec une cuillère en bois longue comme un bras. Elle s’as­sit sur un tabou­ret. L’homme la regar­da sans sur­prise — il avait vu pas­ser trop de visages pour s’é­ton­ner de quoi que ce soit — et lui ser­vit, sans qu’elle eût rien com­man­dé, un bol de nihari.

Le niha­ri de Gawalmandi.

Com­ment décrire une chose qui n’a d’é­qui­valent dans aucune autre cui­sine du monde ? Ima­gi­nez un ragoût de bœuf cuit à feu doux pen­dant douze heures dans un bouillon d’é­pices si com­plexe qu’il fau­drait un chi­miste pour en iso­ler les com­po­sants — car­da­mome noire, can­nelle, clous de girofle, fenouil, mus­cade, gin­gembre, et une dizaine d’autres que le cui­si­nier refuse de nom­mer, invo­quant le secret de famille comme d’autres invoquent le secret d’É­tat. La viande a fon­du dans la sauce. La sauce est onc­tueuse, cui­vrée, d’un brun pro­fond qui tire sur le roux, par­se­mée de fila­ments de gin­gembre frais et de coriandre hachée, avec, flot­tant à la sur­face, des ron­delles de piment vert qui sont comme de petites mines marines — il faut les évi­ter ou les affron­ter, il n’y a pas de demi-mesure. On mange le niha­ri avec un naan brû­lant, déchi­ré en mor­ceaux qu’on trempe dans la sauce, et chaque bou­chée est un évé­ne­ment, une petite déto­na­tion de saveur qui remonte depuis la langue jus­qu’à un endroit du cer­veau qu’on ne connais­sait pas et qui sou­dain se réveille et dit : oui, c’est ça, c’est exac­te­ment ça.

Noor man­gea son nihari.

Elle man­gea en silence, len­te­ment, assise sur un tabou­ret ban­cal dans une ruelle de Gawal­man­di, entre un ven­deur de paan et un ate­lier de répa­ra­tion de bicy­clettes, pen­dant que la gare de Lahore se trans­for­mait en décor de ciné­ma et qu’A­va Gard­ner, à trois kilo­mètres de là, déjeu­nait pro­ba­ble­ment d’une salade dans le res­tau­rant cli­ma­ti­sé du Falet­ti’s. Et elle pen­sa que ce bol de niha­ri — ce bol de terre brune rem­pli d’un liquide sombre qui sen­tait le feu et les épices et les siècles — était la chose la plus vraie qu’elle ait tou­chée depuis longtemps.

Le vieil homme der­rière le comp­toir la regar­da finir, hocha la tête avec satis­fac­tion, et dit : « Aur ? » Encore ?

Noor hési­ta. Puis elle dit oui.

Cha­pitre 3 — Por­trait de Noor avec sa famille

La mai­son des Qure­shi avait été blanche.

Elle l’é­tait peut-être encore, sous les strates de pous­sière, de pluie séchée et de mous­son accu­mu­lées depuis qua­rante ans, mais cette blan­cheur ori­gi­nelle était désor­mais une idée plu­tôt qu’une cou­leur — un sou­ve­nir enfoui sous un cré­pi rosâtre que le soleil pun­ja­bi avait patiem­ment tra­vaillé, année après année, jus­qu’à lui don­ner cette teinte incer­taine, entre le sau­mon et la terre cuite, qu’ont les vieilles mai­sons de Lahore qui ont ces­sé de résis­ter au cli­mat et se sont aban­don­nées à lui, comme on s’a­ban­donne à un amant insis­tant et tendre.

C’é­tait une mai­son à un étage, modeste par les stan­dards des grandes familles, mais vaste par ceux du com­mun — sept pièces, une véran­da cou­verte de bou­gain­vil­liers mauves, un jar­din inté­rieur où le père de Noor culti­vait des roses avec une rigueur scien­ti­fique et une pas­sion mys­tique, comme si chaque fleur était un vers qu’il fal­lait ame­ner à matu­ri­té. La rue n’a­vait pas de nom, ou plu­tôt elle en avait trois : les Bri­tan­niques l’a­vaient appe­lée Ait­chi­son Lane, les gens du quar­tier l’ap­pe­laient Gulab Gali — la ruelle des roses — à cause du jar­din du pro­fes­seur, et l’ad­mi­nis­tra­tion pakis­ta­naise, dans un élan de ratio­na­li­té post­co­lo­niale, l’a­vait rebap­ti­sée Street Num­ber 7, Sec­tor G, ce que per­sonne n’u­ti­li­sait jamais.

Le pro­fes­seur Ahmed Qure­shi était un homme que ses étu­diants crai­gnaient et que ses amis ado­raient, ce qui est peut-être la meilleure com­bi­nai­son pos­sible pour un ensei­gnant. Il avait soixante-trois ans. Il ensei­gnait la lit­té­ra­ture per­sane et our­doue à Govern­ment Col­lege depuis trente-quatre ans — il y était entré comme maître de confé­rences l’an­née où Gand­hi avait lan­cé la Marche du sel, et il y était encore, titu­laire d’une chaire qu’il consi­dé­rait moins comme un poste que comme un devoir sacré, une forme de iba­dah, de dévo­tion, exer­cée non pas devant Dieu mais devant Gha­lib, Iqbal, Hafez et Rumi. Ses étu­diants l’ap­pe­laient « Qure­shi Sahab » et ne com­pre­naient pas tou­jours ses cours, ce dont il ne leur tenait pas rigueur. « La com­pré­hen­sion vien­dra plus tard, disait-il. Pour l’ins­tant, écou­tez la musique des mots. La musique est tou­jours en avance sur le sens. »

C’é­tait un homme mince, droit, qui por­tait un sher­wa­ni noir sur un shal­war blanc avec l’é­lé­gance natu­relle de ceux qui ne pensent jamais à leur appa­rence et qui, pré­ci­sé­ment pour cette rai­son, ont tou­jours l’air impec­cables. Sa mous­tache grise, soi­gneu­se­ment taillée, était le seul élé­ment de sa per­sonne auquel il accor­dait une atten­tion esthé­tique — il la pei­gnait chaque matin avec un petit peigne en os qui avait appar­te­nu à son père et qu’il ran­geait dans la poche inté­rieure de son sher­wa­ni, à côté d’un sty­lo-plume Sheaf­fer et d’un exem­plaire minia­ture du Coran relié en cuir vert.

Il fumait le hoo­kah le soir, sous la véran­da, en écou­tant Radio Pakis­tan qui dif­fu­sait des gha­zals à neuf heures — la voix de Begum Akh­tar, ou celle de Meh­di Has­san, ou par­fois la voix de Noor Jehan, la chan­teuse, l’autre Noor Jehan, celle qui avait la voix d’une rivière et le tem­pé­ra­ment d’une reine, et le pro­fes­seur fer­mait les yeux et lais­sait la fumée et la musique se mêler dans l’air du soir, et c’é­tait, disait-il, la seule prière dont il eût besoin après celle de la mosquée.

Car le pro­fes­seur Qure­shi priait. Il priait cinq fois par jour, avec la régu­la­ri­té d’un métro­nome et la fer­veur d’un amant, et il ne voyait aucune contra­dic­tion entre sa foi et son amour de la poé­sie per­sane, de la musique, du vin — qu’il ne buvait pas mais dont il appré­ciait l’i­dée, le vin comme méta­phore, le vin des sou­fis, le vin de Hafez qui est l’i­vresse de Dieu et non celle des hommes. « L’is­lam, disait-il à ses enfants, est un jar­din, pas une pri­son. Il y a mille che­mins entre les roses. Le pro­blème n’est pas ceux qui cherchent leur che­min, c’est ceux qui pré­tendent qu’il n’y en a qu’un. »

* * *

La mère de Noor s’ap­pe­lait Zubaida.

Elle pei­gnait.

Pas comme on peint le dimanche, par loi­sir ou par ennui — elle pei­gnait comme on res­pire, avec cette néces­si­té silen­cieuse des gens qui ont trou­vé la seule chose qu’ils savent faire et qui la font sans com­men­taire, sans jus­ti­fi­ca­tion, sans autre rai­son que l’im­pos­si­bi­li­té de ne pas la faire. Elle pei­gnait des minia­tures dans le style moghol — ces petites mer­veilles de pré­ci­sion et de cou­leur qui repré­sentent des jar­dins, des scènes de cour, des chasses au fau­con, des amants enla­cés sous des arbres en fleurs, dans un monde où chaque feuille est dis­tincte, chaque pétale est comp­té, chaque goutte d’eau dans une fon­taine a été posée au pin­ceau, une par une, avec une patience qui confine à la folie ou à la prière.

L’a­te­lier de Zubai­da était la plus petite pièce de la mai­son — un réduit sans fenêtre au fond du cou­loir du pre­mier étage, qu’elle avait choi­si pré­ci­sé­ment pour son obs­cu­ri­té, parce que la minia­ture moghole exige une lumière contrô­lée, une lampe unique pla­cée à gauche du pin­ceau, dont le fais­ceau tombe sur la feuille comme un pro­jec­teur sur une scène. Elle tra­vaillait assise sur un cous­sin posé à même le sol, les jambes repliées sous elle, le dos droit, pen­chée sur une planche de bois où était fixée une feuille de papier was­li — ce papier fait main, poli à la pierre d’a­gate, lisse comme de la soie et résis­tant comme du par­che­min, sur lequel les pig­ments glissent sans bavure.

Ses pin­ceaux étaient faits de poils d’é­cu­reuil. Trois poils pour les détails les plus fins — les cils d’un per­son­nage, les ner­vures d’une feuille, les fils d’or d’un tur­ban. Six poils pour les lignes moyennes. Douze pour les aplats de cou­leur. Elle fabri­quait ses pig­ments elle-même, selon des recettes trans­mises par sa propre mère, qui les tenait d’un maître minia­tu­riste de Luck­now : le lapis-lazu­li broyé pour le bleu, la mala­chite pour le vert, le cinabre pour le rouge, le safran pour le jaune, et pour l’or, de véri­tables feuilles d’or bat­tues si fines qu’elles trem­blaient au moindre souffle et qu’il fal­lait les poser sur le papier en rete­nant sa res­pi­ra­tion, comme on pose un bai­ser sur le front d’un enfant endormi.

Zubai­da avait cin­quante-huit ans et ses yeux fatiguaient.

Elle ne le disait pas. Elle ne se plai­gnait jamais — la plainte n’exis­tait pas dans son voca­bu­laire, comme si le mot avait été effa­cé de son dic­tion­naire inté­rieur. Mais Noor voyait. Elle voyait sa mère rap­pro­cher la lampe, un peu plus chaque semaine. Elle voyait la loupe, posée à côté des pin­ceaux, que Zubai­da uti­li­sait de plus en plus sou­vent. Elle voyait les pauses — la main qui se figeait au-des­sus de la feuille, les yeux qui se fer­maient un ins­tant, non pas par fatigue mais par cette sorte de ver­tige que donne une vision qui se trouble, comme si le monde, len­te­ment, refu­sait de res­ter net.

Noor n’en par­lait pas. Il y avait entre la mère et la fille un accord tacite, plus solide que n’im­porte quel mot, qui disait : je vois, tu sais que je vois, nous n’en par­le­rons pas, parce que cer­taines véri­tés n’ont pas besoin d’être pro­non­cées pour exis­ter, et parce que les pro­non­cer serait leur don­ner un pou­voir qu’elles n’ont pas encore.

Le soir, après le dîner, Zubai­da mon­trait par­fois à Noor la minia­ture en cours. Elle tra­vaillait depuis six mois sur une scène des jar­dins de Sha­li­mar — les trois ter­rasses, les fon­taines, les pavillons de marbre blanc, les cyprès et les pla­tanes, et au centre, dans le bas­sin supé­rieur, un lotus rose dont chaque pétale néces­si­tait quatre heures de tra­vail. La minia­ture mesu­rait trente cen­ti­mètres sur vingt. Elle conte­nait un monde.

« Regarde, disait Zubai­da en mon­trant un coin de la minia­ture avec l’ex­tré­mi­té de son pin­ceau. Tu vois cet oiseau, là, dans le pla­tane ? C’est un koel. Celui qu’on entend chaque soir dans le jar­din du voi­sin. Je l’ai mis là pour qu’il chante. »

Et Noor regar­dait l’oi­seau peint — un minus­cule point noir et cuivre, plus petit qu’un grain de riz — et elle enten­dait, oui, elle enten­dait le chant.

* * *

Le frère de Noor, Tariq, avait vingt-quatre ans et vou­lait chan­ger le monde.

C’é­tait, en 1955, une ambi­tion rai­son­nable. Le Pakis­tan avait huit ans. Tout était à construire — la Consti­tu­tion, les ins­ti­tu­tions, l’i­dée même de ce que signi­fiait être pakis­ta­nais, cette iden­ti­té neuve, encore humide comme de l’encre fraîche, qui ne deman­dait qu’à être écrite. Tariq étu­diait le droit à Pun­jab Uni­ver­si­ty et pas­sait ses soi­rées dans les cafés de Mall Road à dis­cu­ter poli­tique avec des jeunes gens qui por­taient des cra­vates trop larges et des idées trop grandes, ce qui est la défi­ni­tion même de la jeu­nesse dans un pays neuf.

Il admi­rait Jin­nah — pas le Jin­nah des dis­cours offi­ciels, le père de la nation embau­mé dans le res­pect, mais le Jin­nah vivant, l’a­vo­cat brillant, l’homme qui por­tait des cos­tumes Savile Row et buvait du whis­ky et défen­dait la liber­té reli­gieuse, cet homme-là, le Jin­nah qui avait séjour­né dans la chambre 18 du Falet­ti’s en 1929 pour plai­der devant la Haute Cour et qui était, aux yeux de Tariq, la preuve que l’on pou­vait être musul­man, moderne et libre tout à la fois.

Il admi­rait aus­si Faiz. Mais c’é­tait un autre genre d’ad­mi­ra­tion — plus secrète, plus dan­ge­reuse. Admi­rer Faiz en 1955, c’é­tait admi­rer un homme qui venait de pas­ser quatre ans en pri­son pour avoir conspi­ré contre l’É­tat. C’é­tait se ran­ger, même silen­cieu­se­ment, du côté des rêveurs, des socia­listes, des poètes qui croyaient que la jus­tice et la beau­té étaient la même chose. Tariq ne l’a­vouait pas à son père — non pas que le pro­fes­seur Qure­shi eût désap­prou­vé, mais parce qu’il y avait une saveur par­ti­cu­lière à gar­der pour soi une admi­ra­tion inter­dite, comme un bon­bon volé qu’on laisse fondre len­te­ment sous la langue.

Le soir, à table, Tariq et le pro­fes­seur se dis­pu­taient avec une élé­gance qui était la marque de fabrique de la famille Qure­shi. Le sujet chan­geait — la Consti­tu­tion, le rôle de l’ar­mée, l’a­ve­nir du Cache­mire, la ques­tion des langues — mais le ton res­tait le même : une rhé­to­rique affû­tée, des cita­tions en per­san, des silences qui pesaient plus lourd que les mots, et tou­jours, en des­sous, ce cou­rant de ten­dresse sou­ter­rain que les familles culti­vées du sous-conti­nent dis­si­mulent sous les argu­ments comme on cache de l’or sous des cailloux.

Zubai­da écou­tait en man­geant, sans inter­ve­nir. De temps en temps, elle posait une ques­tion d’une sim­pli­ci­té dévas­ta­trice — « Mais est-ce que les gens auront assez à man­ger ? » ou « Et les femmes, qu’est-ce qu’elles feront pen­dant que vous construi­rez votre Consti­tu­tion ? » — et les deux hommes se tai­saient, parce qu’ils savaient que der­rière la ques­tion il y avait une réponse qu’ils n’a­vaient pas, et qu’ils n’au­raient peut-être jamais.

Noor, elle, écou­tait et se tai­sait. Elle avait appris très tôt que dans cette famille, le silence était un espace — non pas un vide, mais un lieu habi­table, un jar­din inté­rieur où l’on pou­vait se reti­rer sans quit­ter la table, sans quit­ter la conver­sa­tion, sans quit­ter l’amour.

* * *

Le cahier de Noor était un cahier ordinaire.

Cou­ver­ture en car­ton mar­ron, pages lignées, ache­té au bazar d’A­nar­ka­li pour trois annas. Il n’a­vait rien de remar­quable. C’é­tait pré­ci­sé­ment ce qu’elle vou­lait — un objet invi­sible, que per­sonne ne son­ge­rait à ouvrir, posé sous le mate­las comme une lettre d’a­mour qu’on n’a pas encore envoyée.

Elle écri­vait des ghazals.

Le gha­zal est une forme poé­tique ancienne — per­sane à l’o­ri­gine, puis our­doue, puis uni­ver­selle — qui obéit à des règles strictes : des cou­plets indé­pen­dants (sher), liés entre eux par un sché­ma de rimes (radif et qafia), et dont le der­nier cou­plet porte le nom du poète, comme une signa­ture tis­sée dans le tis­su du poème. C’est une forme qui parle d’a­mour — mais l’a­mour, dans le gha­zal, n’est jamais simple. Il est tou­jours double, tou­jours ambi­gu : amour humain et amour divin, désir et renon­ce­ment, pré­sence et absence, le feu et la cendre du feu. Les grands maîtres du gha­zal — Gha­lib, Mir Taqi Mir, Hafez — ont fait de cette ambi­guï­té un art, une dis­ci­pline, presque une science de l’âme.

Noor écri­vait depuis l’âge de seize ans.

Elle avait com­men­cé par imi­ter Gha­lib — tout le monde com­mence par imi­ter Gha­lib, comme tout appren­ti peintre com­mence par copier les maîtres —, puis elle avait imi­té Iqbal, puis Faiz, puis elle avait ces­sé d’i­mi­ter et quelque chose d’autre était appa­ru, quelque chose qu’elle ne savait pas encore nom­mer, une voix qui n’é­tait ni celle de Gha­lib ni celle de Faiz mais la sienne, ou plu­tôt une voix qui cher­chait à deve­nir la sienne, comme un oiseau qui essaie dif­fé­rents chants à l’aube avant de trou­ver celui qui lui appartient.

Ses gha­zals par­laient de jar­dins. De lumière. D’arbres. De cette heure entre le cré­pus­cule et la nuit que les Arabes appellent magh­rib et les Pend­ja­bis sand­hya, cette heure où le ciel de Lahore devient vio­let, puis indi­go, puis noir, et où les étoiles appa­raissent une à une, comme des mots qui se forment len­te­ment sur une page blanche. Ils par­laient d’a­mour aus­si, mais d’un amour sans objet pré­cis — ou dont l’ob­jet était peut-être la ville elle-même, ses odeurs, ses sons, ses cou­leurs, cette beau­té quo­ti­dienne et fra­cas­sante que per­sonne ne remar­quait parce qu’elle était là depuis tou­jours, comme l’air.

Elle ne mon­trait ses gha­zals à personne.

Non pas par peur du juge­ment — son père aurait com­pris, sa mère aurait sou­ri, Tariq aurait dit quelque chose d’en­cou­ra­geant et de mal­adroit. Mais parce que mon­trer ses poèmes aurait été comme mon­trer l’in­té­rieur de son corps, les organes, les veines, le bat­te­ment même du cœur, et qu’il y a des choses qu’on ne montre pas, non par pudeur mais par néces­si­té, parce qu’elles ont besoin de l’obs­cu­ri­té pour gran­dir, comme les racines, comme les graines, comme les prières qu’on mur­mure à voix basse dans la nuit et qui ne sont adres­sées à per­sonne, ou à tout le monde, ou à Dieu, ou à Lahore, ce qui revient peut-être au même.

* * *

Ce soir-là, le troi­sième soir du tour­nage, Noor mon­ta dans sa chambre après le dîner — daal masoor, cha­pa­tis, achaar de mangue, un verre de las­si — et sor­tit le cahier de sous son matelas.

Elle l’ou­vrit à la der­nière page écrite. Un gha­zal qu’elle avait com­men­cé la veille et qu’elle n’a­vait pas ter­mi­né — un gha­zal sur la lumière, sur la manière dont la lumière de Lahore change de nature selon l’heure et la sai­son, et sur l’im­pos­si­bi­li­té de cap­tu­rer cette lumière autre­ment qu’en la nom­mant, et sur l’in­suf­fi­sance des noms.

Elle prit le sty­lo Parker.

Elle pen­sa à la gare de Lahore. Au rec­tangle que Cukor for­mait avec ses mains. Au niha­ri de Gawal­man­di. À l’oi­seau que sa mère avait peint dans le pla­tane de la minia­ture — ce minus­cule koel qui chan­tait en silence sur le papier was­li. À Ava Gard­ner tra­ver­sant le hall du Falet­ti’s pieds nus, et à cette phrase de son père : « Le gar­dé­nia et l’ab­sence de regard. »

Elle écri­vit.

Pas un gha­zal. Autre chose. Quelque chose qui n’a­vait pas encore de forme, pas encore de nom — des lignes en our­dou qui n’o­béis­saient ni au radif ni au qafia, qui ne rimaient pas tou­jours, qui cas­saient le vers là où le souffle cas­sait, comme si le poème res­pi­rait au lieu de chan­ter. Des lignes sur la gare, sur les por­teurs en tur­ban rouge, sur le vieil homme du niha­ri qui avait dit aur ? — encore ? — avec la géné­ro­si­té abso­lue de ceux qui nourrissent.

C’é­tait mal­adroit. C’é­tait impar­fait. C’é­tait vivant.

Noor écri­vit pen­dant une heure, pen­chée sur son cahier à la lumière de la lampe de che­vet, dans le silence de la mai­son endor­mie, pen­dant que dehors le koel du jar­din voi­sin chan­tait son chant insis­tant et impu­dique, et que quelque part, à trois kilo­mètres de là, Ava Gard­ner ne dor­mait peut-être pas elle non plus dans sa chambre 55, et que les soixante-huit arbres du Falet­ti’s bruis­saient dou­ce­ment dans la nuit de Lahore, comme s’ils se racon­taient entre eux des his­toires que per­sonne d’autre n’entendait.

Puis elle fer­ma le cahier, le glis­sa sous le mate­las, étei­gnit la lampe, et s’endormit.

Et dans son som­meil elle enten­dit — ou crut entendre — la voix du vieil arbre sans nom du jar­din du Falet­ti’s, qui disait, dans une langue qu’elle ne connais­sait pas mais qu’elle com­pre­nait par­fai­te­ment : patience.

Cha­pitre 4 — La contes­sa aux pieds nus

Elle fumait comme on prie — avec concen­tra­tion, les yeux mi-clos, le poi­gnet légè­re­ment flé­chi, la ciga­rette tenue entre l’in­dex et le majeur à la manière euro­péenne, et chaque ins­pi­ra­tion sem­blait remon­ter depuis les pou­mons jus­qu’à un endroit du cer­veau où quelque chose se dénouait, se relâ­chait, comme un nœud défait sous l’eau.

Noor l’a­vait sur­prise au bar du Falet­ti’s, à onze heures du soir.

Ce n’é­tait pas un bar au sens où les Amé­ri­cains l’en­ten­daient — pas de tabou­rets chro­més, pas de néons, pas de juke­box. C’é­tait un salon lam­bris­sé de teck, avec quatre fau­teuils en cuir vert bou­teille dis­po­sés autour d’une table basse sur laquelle trô­nait un cen­drier en cris­tal et une carafe de whis­ky que Mr. Masood rem­plis­sait chaque soir avec la dis­cré­tion d’un major­dome et la rési­gna­tion d’un homme pieux qui sait que l’al­cool est haram mais que les clients étran­gers ne le sont pas. Aux murs, des gra­vures colo­niales repré­sen­tant des scènes de chasse dans les mon­tagnes du Cache­mire — des Anglais en casque de liège tirant sur des bou­que­tins depuis des élé­phants —, et un por­trait à l’huile de Gio­van­ni Falet­ti lui-même, le fon­da­teur ita­lien, qui regar­dait la scène avec les yeux d’un homme qui en avait vu d’autres.

Ava Gard­ner était assise dans le fau­teuil le plus éloi­gné de la porte.

Elle por­tait un pan­ta­lon de soie noire et un che­mi­sier blanc dont les deux pre­miers bou­tons étaient ouverts, et ses pieds — encore ses pieds — étaient nus sur le tapis per­san. À côté d’elle, sur la table, un gin-tonic enta­mé et un exem­plaire du Time Maga­zine qu’elle ne lisait pas. Elle fumait et regar­dait le pla­fond, où un ven­ti­la­teur en bois tour­nait avec la len­teur pares­seuse des choses qui ont ces­sé de croire en leur utilité.

Noor hési­ta sur le seuil. Elle était reve­nue au Falet­ti’s pour récu­pé­rer un dos­sier oublié dans le bureau de Mr. Masood — les per­mis de tour­nage pour la gare, qui devaient être signés avant le len­de­main matin. Elle n’a­vait pas pré­vu de croi­ser la star. Elle n’a­vait pas pré­vu grand-chose, ces der­niers jours — les évé­ne­ments avan­çaient à leur propre rythme, comme un fleuve qui décide de sa vitesse, et Noor se conten­tait de nager.

« Vous êtes la fille qui parle anglais, dit Ava Gard­ner sans la regar­der. Entrez. »

Ce n’é­tait pas une invi­ta­tion. C’é­tait un constat. Noor entra.

« Je ne vou­lais pas vous déran­ger, Miss Gard­ner. Je venais cher­cher un dossier. »

Ava leva les yeux. De près, son visage était dif­fé­rent de ce que les pho­tos lais­saient ima­gi­ner — plus angu­leux, plus fati­gué, plus inté­res­sant. Les pom­mettes hautes, les yeux d’un vert sombre qui tirait sur le brun dans la lumière tami­sée du bar, et cette bouche que les maga­zines qua­li­fiaient de « par­faite » mais qui était en réa­li­té légè­re­ment asy­mé­trique, la lèvre infé­rieure un peu plus pleine à droite qu’à gauche, ce qui lui don­nait, au repos, un air d’i­ro­nie per­ma­nente, comme si elle venait d’en­tendre une plai­san­te­rie dont elle était la seule à com­prendre la chute.

« Asseyez-vous, dit Ava. Per­sonne ne dort dans cet hôtel de toute façon. Il y a un oiseau qui chante toute la nuit. Un oiseau dément. Qu’est-ce que c’est ? »

Noor s’as­sit. « Un koel. Un cou­cou asia­tique. Il chante la nuit au prin­temps. C’est la sai­son des amours. »

« La sai­son des amours, répé­ta Ava avec un demi-sou­rire. Eh bien, au moins quel­qu’un fait l’a­mour dans cette ville. »

Un silence. Ava écra­sa sa ciga­rette, en allu­ma une autre — des Lucky Strike, le paquet posé sur l’ac­cou­doir comme un acces­soire de théâtre — et regar­da Noor avec cette atten­tion sou­daine, presque bru­tale, qu’ont les gens habi­tués à être regar­dés et qui, de temps en temps, retournent le regard.

« Vous vivez ici ? À Lahore ? »

« Oui. Depuis toujours. »

« Com­ment c’est ? »

La ques­tion était si vaste et si simple que Noor ne sut pas com­ment y répondre. Com­ment c’est, Lahore ? Com­ment c’est, respirer ?

« C’est…, com­men­ça-t-elle. C’est une ville qui ne vous laisse pas tran­quille. Elle vous suit par­tout. Elle entre dans vos vête­ments, dans vos che­veux, dans vos rêves. Il y a des gens qui partent et qui sentent encore l’o­deur de Lahore dix ans après — l’o­deur du jas­min, du die­sel et des épices, mélan­gés ensemble. »

Ava aspi­ra une bouf­fée de fumée. « C’est exac­te­ment ça. Le jas­min, le die­sel et les épices. J’ai cru que c’é­tait mon par­fum qui avait tourné. »

Noor rit. C’é­tait la pre­mière fois qu’elle riait en pré­sence d’A­va Gard­ner, et ce rire, inat­ten­du, créa entre elles un espace — un espace minus­cule, fra­gile, comme ces bulles de savon que les enfants font dans les jar­dins et qui durent trois secondes avant d’é­cla­ter, mais pen­dant ces trois secondes elles contiennent un monde.

* * *

Elles par­lèrent pen­dant une heure.

Noor apprit qu’A­va détes­tait les hôtels. Qu’elle avait été mariée trois fois — avec Mickey Roo­ney, avec Artie Shaw, avec Frank Sina­tra — et qu’elle n’a­vait rien rete­nu de ces mariages sinon l’art de quit­ter une pièce avec élé­gance. Qu’elle ne se trou­vait pas belle — « Je suis pho­to­gé­nique, ce n’est pas la même chose, la beau­té c’est autre chose, la beau­té c’est Grace Kel­ly, moi je suis juste une fille de la Caro­line du Nord qui a eu de la chance avec l’é­clai­rage. » Qu’elle avait gran­di dans une ferme de tabac, qu’elle par­lait avec un accent du Sud qu’elle avait appris à gom­mer pour le ciné­ma et qui reve­nait quand elle buvait. Qu’elle aimait l’Es­pagne, les cor­ri­das, le fla­men­co, les hommes qui dansent mieux qu’ils ne parlent. Qu’elle n’a­vait pas lu Bho­wa­ni Junc­tion avant d’ac­cep­ter le rôle et qu’elle ne l’a­vait tou­jours pas terminé.

« Vous non plus, vous ne l’a­vez pas lu, dit Ava en poin­tant sa ciga­rette vers Noor. J’ai vu votre visage quand George vous a posé la question. »

Noor rou­git. « C’est si visible ? »

« Pour une actrice, oui. On vit de repé­rer les men­songes sur les visages. Le vôtre est très mau­vais — votre men­songe, pas votre visage. Votre visage est bien. »

Noor ne savait pas si c’é­tait un com­pli­ment ou un diag­nos­tic. Avec Ava Gard­ner, la fron­tière était floue.

« Pour­quoi avez-vous men­ti ? deman­da Ava.

— Je ne sais pas. Par réflexe. Pour ne pas avoir l’air ignorante.

— C’est la meilleure rai­son de men­tir. Toutes les autres sont pires. »

* * *

Il était minuit pas­sé quand Ava dit qu’elle vou­lait des cigarettes.

Mr. Masood avait fer­mé le bar. Le boy avait éteint les lumières du hall. Le Falet­ti’s s’é­tait replié sur lui-même, comme un ani­mal qui se couche, et les seuls bruits étaient le ven­ti­la­teur du bar, le chant du koel dans le jar­din, et le ron­fle­ment loin­tain du juge Cor­ne­lius dans sa chambre 2 — un ron­fle­ment régu­lier, majes­tueux, qui tra­ver­sait le cou­loir du rez-de-chaus­sée avec l’au­to­ri­té d’un ver­dict de la Cour suprême.

« Il n’y a pas de ciga­rettes amé­ri­caines à Lahore après minuit, dit Noor. Mais il y a un mar­chand sur Mall Road qui vend des Gold Flake toute la nuit. »

Ava la regar­da. « Allons‑y. »

Elles sor­tirent.

Le jar­din du Falet­ti’s, la nuit, était un autre pays. Les soixante-huit arbres, pri­vés de lumière, n’é­taient plus que des formes — des masses sombres, immo­biles, monu­men­tales, qui sen­taient la terre mouillée et le neem, cette odeur amère et médi­ci­nale qui est le par­fum de l’Inde et du Pakis­tan, l’o­deur que les mères uti­lisent pour éloi­gner les mous­tiques et les mau­vais esprits, ce qui dans cette par­tie du monde revient au même. Le vieil arbre sans nom, celui de Guru Nanak, se dres­sait dans l’obs­cu­ri­té comme une sen­ti­nelle, et quand elles pas­sèrent devant lui, Noor crut sen­tir quelque chose — pas un mou­ve­ment, pas un bruit, plu­tôt une pré­sence, une atten­tion, comme si l’arbre les regar­dait partir.

Mall Road à minuit.

La grande ave­nue de Lahore, qui le jour res­sem­blait aux Champs-Ély­sées — les pla­tanes, les bâti­ments offi­ciels, le musée, le canon Zam­za­ma —, pre­nait la nuit une autre allure. Les réver­bères au sodium jetaient une lumière oran­gée sur le maca­dam vide. Les ton­gas avaient dis­pa­ru. Les bou­tiques étaient fer­mées, sauf ici et là un chai-wal­la — un ven­deur de thé — accrou­pi devant un réchaud à char­bon, qui ser­vait du thé au car­da­mome dans des tasses en argile à des noc­tam­bules, des rick­shaw-wal­lahs, des étu­diants, des insom­niaques, des amou­reux et des fous, c’est-à-dire, à Lahore, à peu près tout le monde.

Ava mar­chait pieds nus sur le trot­toir. Elle avait lais­sé ses san­dales à l’hô­tel — ou les avait oubliées, ce qui reve­nait au même. Elle mar­chait pieds nus sur les pavés tièdes de Mall Road à Lahore, à minuit, en fumant sa der­nière ciga­rette, et Noor mar­chait à côté d’elle, et c’é­tait l’une de ces scènes qui n’ar­rivent qu’une fois dans une vie et qu’on ne recon­naît comme excep­tion­nelles que des années plus tard, quand le sou­ve­nir a eu le temps de décan­ter et de révé­ler sa vraie couleur.

« Là-bas, dit Noor. Le mar­chand au coin. »

L’é­choppe était un trou dans le mur — deux mètres car­rés de bric-à-brac éclai­ré par une ampoule nue : des ciga­rettes en paquets et en vrac, des bidis, du paan, des bon­bons, du savon, des peluches pous­sié­reuses, des images pieuses de La Mecque, un miroir fêlé dans lequel un visage se divi­sait en deux. Le mar­chand — un vieil homme sec, ridé comme une noix, por­tant une calotte en cro­chet et une barbe teinte au hen­né — ne leva même pas les yeux quand Ava Gard­ner s’ar­rê­ta devant son comp­toir. Il ne la recon­nut pas. Il ne savait pro­ba­ble­ment pas qui elle était. Pour lui, elle était une étran­gère grande et brune qui vou­lait des ciga­rettes à minuit, ce qui n’a­vait rien d’ex­tra­or­di­naire — Lahore était pleine d’é­tran­gers, Lahore avait tou­jours été pleine d’é­tran­gers, depuis les Moghols jus­qu’aux Bri­tan­niques en pas­sant par les Sikhs et les Afghans et les mar­chands de la Route de la Soie, et un étran­ger de plus ou de moins ne chan­geait rien au cours des choses.

Noor ache­ta deux paquets de Gold Flake. Ava en ouvrit un, allu­ma une ciga­rette, aspi­ra pro­fon­dé­ment, et dit : « C’est bon. C’est très bon. Qu’est-ce qu’il y a dedans, de l’opium ? »

« Du tabac du Pend­jab, dit Noor. Mon père dit que le tabac d’i­ci est le meilleur du monde parce que la terre est irri­guée par cinq rivières, et que l’eau des rivières porte les prières des soufis. »

Ava souf­fla la fumée vers le ciel de Lahore, où les étoiles étaient si brillantes qu’elles sem­blaient fausses, comme les étoiles en car­ton qu’on sus­pen­dait au-des­sus des décors à la MGM.

« This city smells like it’s drea­ming, dit-elle. Comme si elle rêvait les yeux ouverts. »

Noor ne répon­dit pas. Elle se conten­ta de res­pi­rer — l’air de la nuit, le tabac, le jas­min des jar­dins voi­sins, le neem, et cette odeur indé­fi­nis­sable qui était l’o­deur de Lahore elle-même, un mélange de pous­sière ancienne et de vie neuve, de cur­ry et d’en­cens, de fleuve et de feu.

Elles ren­trèrent en silence. Et quand elles se sépa­rèrent dans le cou­loir du Falet­ti’s — Ava vers sa chambre 55, Noor vers la sor­tie —, Ava dit, sans se retour­ner : « Bonne nuit, Noor. » Et Noor com­prit que c’é­tait la pre­mière fois qu’A­va Gard­ner pro­non­çait son pré­nom, et que ce pré­nom, dans la bouche de cette femme qui sen­tait le gar­dé­nia et le tabac, avait un son qu’elle ne lui connais­sait pas — un son amé­ri­cain, éti­ré, lumi­neux, comme si le mot Noor — lumière — venait de s’allumer.

* * *

Ste­wart Gran­ger était un autre monde.

Noor le voyait chaque matin au petit-déjeu­ner du Falet­ti’s, impec­ca­ble­ment rasé, vêtu d’une che­mise blanche à col ami­don­né même quand le ther­mo­mètre attei­gnait trente degrés, lisant le Times avec une appli­ca­tion de gent­le­man fer­mier — il avait, apprit-elle, une pro­prié­té dans le Sur­rey où il éle­vait des che­vaux et des labra­dors, ce qui sem­blait être l’oc­cu­pa­tion natu­relle des acteurs bri­tan­niques entre deux films. Il était poli, cour­tois, légè­re­ment dis­tant — non pas par arro­gance mais par cette réserve insu­laire que les Anglais portent comme un vête­ment sup­plé­men­taire et qu’ils n’ôtent que dans l’in­ti­mi­té ou dans l’alcool.

Il appe­lait Noor « Miss Qure­shi » et ne posait jamais de ques­tions sur Lahore, ce que Noor trou­vait à la fois repo­sant et dom­mage. Il vivait dans le film comme un acteur vit dans un film — concen­tré sur son rôle, pro­fes­sion­nel, her­mé­tique au monde exté­rieur. Quand il sor­tait du Falet­ti’s, c’é­tait pour aller sur le pla­teau et en reve­nir, comme un fonc­tion­naire qui va au bureau. La ville ne l’in­té­res­sait pas. Ou plu­tôt, elle l’in­ti­mi­dait — Noor le sen­tait, cette légère cris­pa­tion quand les rues deve­naient trop bruyantes, trop colo­rées, trop vivantes, quand la foule se pres­sait autour de la voi­ture et que des visages appa­rais­saient aux vitres, curieux, sou­riants, insis­tants, et que Gran­ger regar­dait droit devant lui avec la fixi­té d’un homme qui tra­verse un ter­ri­toire ennemi.

Mais il était bien­veillant. Il por­tait les sacs des figu­rantes quand elles tré­bu­chaient sur les câbles. Il offrait du thé aux tech­ni­ciens pakis­ta­nais. Il avait appris à dire shu­kriya — mer­ci — avec un accent si extra­or­di­nai­re­ment bri­tan­nique que les Laho­ri écla­taient de rire et le cor­ri­geaient, et il recom­men­çait, et ils riaient encore, et c’é­tait, peut-être, sa manière à lui d’en­trer dans la ville — par la porte étroite de la mal­adresse et de la bonne volonté.

* * *

George Cukor, lui, entrait par toutes les portes à la fois.

En dix jours, il avait com­pris plus de choses sur Lahore que Gran­ger n’en com­pren­drait en trois mois. Il avait com­pris que le Mall Road n’é­tait pas Lahore — que c’é­tait la vitrine, le masque colo­nial, l’emballage, et que la ville vraie était der­rière, dans les ruelles de la vieille cité, der­rière les portes moghole, dans les bazars, les sanc­tuaires, les cours inté­rieures où des arti­sans fabri­quaient les mêmes objets depuis cinq siècles. Il avait com­pris que la nour­ri­ture était un lan­gage — que le niha­ri du matin n’a­vait pas le même sens que le kara­hi du soir, que le thé au car­da­mome offert par un incon­nu était une décla­ra­tion d’hos­pi­ta­li­té aus­si solen­nelle qu’une poi­gnée de main en Occi­dent. Il avait com­pris que la musique était par­tout — dans les radios qui dif­fu­saient des gha­zals depuis les échoppes, dans les appels à la prière qui se che­vau­chaient d’un mina­ret à l’autre cinq fois par jour, dans le taka-tak des cou­teaux à Gawal­man­di, dans le cli­que­tis des bra­ce­lets en verre des femmes au bazar.

Et il avait com­pris Noor.

Pas com­plè­te­ment — per­sonne ne com­pre­nait com­plè­te­ment Noor, pas même Noor elle-même —, mais il avait com­pris qu’elle était plus que ce qu’elle mon­trait. Il le sen­tait à ces ins­tants où elle tra­dui­sait et où quelque chose pas­sait dans son regard — une lueur, une hési­ta­tion, comme si elle cher­chait non pas le mot juste mais le mot beau, comme si tra­duire était pour elle un acte d’é­cri­ture autant qu’un acte de communication.

Un soir, après une longue jour­née de tour­nage à la gare, Cukor lui deman­da de res­ter un moment dans le jar­din du Falet­ti’s. Ils s’as­sirent sous un fran­gi­pan­nier. L’air sen­tait le jas­min et le die­sel — les deux par­fums fon­da­men­taux de Lahore, qui se com­bat­taient et se com­plé­taient comme les deux voix d’un duo.

« Par­lez-moi de ce film que nous tour­nons, dit Cukor. Pas le film tech­nique — le film tel que vous le voyez, vous. »

Noor réflé­chit. « Vous tour­nez un film sur la fin du Raj dans un pays qui est né de cette fin. C’est comme tour­ner un film sur un accou­che­ment dans la chambre du bébé. Tout le monde ici connaît l’his­toire — pas parce qu’on la leur a racon­tée, mais parce qu’ils la portent dans leur corps. La Par­ti­tion. Les trains de morts. Les familles sépa­rées. Quand vos figu­rants jouent la foule en colère à la gare, ils ne jouent pas, Mr. Cukor. Ils se souviennent. »

Cukor la regar­da lon­gue­ment. Puis il dit, d’une voix douce : « Vous êtes extra­or­di­naire, Miss Qure­shi. Et je pense que vous le savez. Ce qui est encore plus extra­or­di­naire, c’est que vous faites sem­blant de ne pas le savoir. »

Noor bais­sa les yeux. Le fran­gi­pan­nier lais­sa tom­ber une fleur blanche sur la table, entre eux, comme une ponctuation.

Elle ne répon­dit pas.

Lire la suite…

Read more
Mata­lon — Cha­pitres 9 à 12

Mata­lon — Cha­pitres 9 à 12

Mata­lon

Mata­lon

Cha­pitres 9 à 12

Cha­pitre 9 — Le cimetière

Elias ne vint pas à l’hô­tel le len­de­main. Il envoya un mes­sage par l’in­ter­mé­diaire d’An­dréas — un mes­sage oral, comme au siècle pré­cé­dent, parce qu’E­lias n’a­vait pas de télé­phone por­table, ou n’en vou­lait pas, ce qui reve­nait au même.

— Mon­sieur Sal­tiel dit qu’il vous attend à la porte de l’u­ni­ver­si­té Aris­tote, à dix heures. L’en­trée prin­ci­pale, sur Egnatia.

Noor y fut à dix heures moins dix. La rue Egna­tia — la Via Egna­tia, l’an­cienne voie romaine qui tra­ver­sait l’empire d’ouest en est, de Durrës à Constan­ti­nople — était un fleuve de bruit et de die­sel, une artère à quatre voies satu­rée de bus, de taxis, de moby­lettes, bor­dée de maga­sins de chaus­sures et de bou­tiques de télé­pho­nie mobile. L’en­trée de l’u­ni­ver­si­té s’ou­vrait sur la droite — un por­tail en fer, des bâti­ments modernes en béton clair, des arbres, des étu­diants en t‑shirt qui fumaient sur les marches.

Elias était là, appuyé sur sa canne, à l’ombre d’un pla­tane. Il por­tait le même cos­tume en lin, mais pas de cha­peau — il avait mis à la place une cas­quette en toile beige, qui lui don­nait un air de vieux capi­taine à la retraite. Il ne sou­rit pas en la voyant. Il hocha la tête, comme on acquiesce à quelque chose qui va de soi.

— Venez, dit-il. Je vais vous mon­trer quelque chose.

Ils entrèrent dans le cam­pus. Mar­chèrent le long d’une allée bor­dée de lau­riers, entre des bâti­ments uni­ver­si­taires — facul­té de phi­lo­so­phie, facul­té de droit, biblio­thèque. Des étu­diants pas­saient en sens inverse, absor­bés par leurs écrans, leurs écou­teurs, leurs conver­sa­tions. Per­sonne ne regar­dait le vieil homme à la canne et la femme brune qui mar­chait à ses côtés, trop len­te­ment pour la cha­leur, comme si chaque pas comptait.

Elias s’ar­rê­ta au milieu d’une grande espla­nade. Dalles de béton, bancs en pierre, quelques arbres. Un bâti­ment admi­nis­tra­tif sur la gauche, un par­king sou­ter­rain dont l’en­trée bâillait comme une bouche. Des pou­belles, des vélos atta­chés à des poteaux, un chat roux qui dor­mait sur un mur bas. L’en­droit le plus ordi­naire du monde. Le genre d’en­droit qu’on tra­verse sans le voir.

— Regar­dez par terre, dit Elias.

Noor bais­sa les yeux. Les dalles. Du béton gris, usé, taché par endroits, fis­su­ré. Et entre les dalles, ici et là, quelque chose d’autre — des mor­ceaux de pierre plus claire, inté­grés dans le sol, comme les pièces d’un puzzle mal assor­ti. Elle s’ac­crou­pit. Regar­da de plus près. Les mor­ceaux de pierre claire por­taient des traces — des lettres, à moi­tié effa­cées. Des carac­tères hébraïques.

— C’est du marbre, dit Elias. Du marbre de pierres tombales.

Noor se rele­va. Regar­da l’es­pla­nade autour d’elle — les bancs, les dalles, le par­king, le bâti­ment admi­nis­tra­tif. Regar­da Elias.

— Ici, dit-il. Sous vos pieds. Sous les bâti­ments, sous les allées, sous le par­king, sous tout ça. Il y avait le plus grand cime­tière juif d’Eu­rope. Trois cents ans de morts. Trois cent mille tombes. Peut-être plus — per­sonne ne sait exac­te­ment. Il s’é­ten­dait sur une sur­face immense, des dizaines d’hec­tares, de là-bas — il poin­ta sa canne vers le sud — jus­qu’à là — il poin­ta vers l’est. Tout ce que vous voyez. L’u­ni­ver­si­té, les rési­dences, les rues, les immeubles. Tout ça, c’est le cimetière.

Noor ne dit rien. Elle regar­dait le sol. Le sol ordi­naire, gris, quo­ti­dien, pié­ti­né chaque jour par des mil­liers d’é­tu­diants, de pro­fes­seurs, de pas­sants. Le sol sous lequel des cen­taines de mil­liers de morts étaient enfouis, sans tombes, sans noms, sans rien.

— Les Nazis l’ont détruit en 1942, conti­nua Elias. D’une voix sans inflexion, la voix de quel­qu’un qui a racon­té cela tant de fois que les mots ont per­du leur tran­chant. Mais les mots res­taient là, cou­pants sous leur usure, comme des lames rouillées qui blessent encore. — Ils ont ordon­né la des­truc­tion du cime­tière. Les auto­ri­tés grecques ont obéi. Les pierres tom­bales ont été arra­chées, bri­sées, trans­por­tées. Cer­taines ont ser­vi à construire des trot­toirs. D’autres ont été uti­li­sées pour répa­rer des églises endom­ma­gées par le trem­ble­ment de terre de 1978. D’autres encore ont été récu­pé­rées pour des murs de sou­tè­ne­ment, des fon­da­tions, des ter­rasses. On a construit une ville avec les os des morts.

Il tapo­ta le sol de sa canne. Le bruit — un cla­que­ment sec, métal­lique — réson­na dans l’air chaud.

— Et après la guerre, quand les Juifs sur­vi­vants sont reve­nus — les rares qui sont reve­nus — le cime­tière n’exis­tait plus. Il avait été rasé, apla­ni, recou­vert. L’u­ni­ver­si­té a été construite des­sus dans les années cin­quante. Per­sonne n’a deman­dé la per­mis­sion aux morts.

Noor pen­sa aux tombes de ses propres morts. Le cime­tière du Jel­laz, à Tunis, sur la col­line — les tombes blanches sous le soleil, les cyprès, les femmes en sef­sa­ri qui venaient le ven­dre­di prier sur les sépul­tures. Le cime­tière où Hichem avait été enter­ré en 2003, avec les prières musul­manes, la sou­rate Yasin, les poi­gnées de terre jetées dans la fosse. Un enter­re­ment musul­man pour un homme qui s’ap­pe­lait peut-être Navarro.

Et ici, à Thes­sa­lo­nique, les tombes des Navar­ro — le grand-père d’Es­trel­la, le père de Noor si on remon­tait assez loin — avaient dis­pa­ru sous du béton.

— Venez, dit Elias.

Il la gui­da à tra­vers le cam­pus, len­te­ment, en s’ar­rê­tant tous les cin­quante mètres pour reprendre son souffle. La cha­leur était féroce — le béton irra­diait, l’air vibrait, les arbres eux-mêmes sem­blaient épui­sés. Elias trans­pi­rait sous sa cas­quette mais ne se plai­gnait pas. Il mar­chait avec la déter­mi­na­tion d’un homme qui a une destination.

Ils arri­vèrent devant un muret bas, en pierre, à demi caché par des buis­sons. Elias s’ar­rê­ta. Écar­ta une branche. Der­rière le muret, appuyées contre un mur de béton, trois dalles de marbre blanc. Des pierres tom­bales. Intactes, ou presque — les lettres étaient lisibles, gra­vées en hébreu, avec des dates, des noms.

— Les étu­diants les trouvent, dit Elias. De temps en temps, quand on creuse pour poser un câble, pour répa­rer un tuyau, on tombe des­sus. Des frag­ments. Des mor­ceaux de marbre avec des noms. On les met là, contre ce mur, et per­sonne ne sait quoi en faire. Il n’y a pas de cime­tière où les remettre. Il n’y a plus de cimetière.

Noor s’ac­crou­pit devant les dalles. Pas­sa ses doigts sur les lettres gra­vées. Le marbre était chaud — la cha­leur du soleil, mais aus­si une autre cha­leur, une cha­leur qui venait d’en des­sous, de la terre, de la masse com­pacte des morts sous le cam­pus. Elle lut les noms sans les com­prendre — des noms en hébreu, qu’elle ne savait pas déchif­frer. Mais les dates, oui. 1847. 1903. 1921. Des gens qui avaient vécu et qui étaient morts et qui avaient été enter­rés ici, dans ce sol, avec des prières et des larmes et des pierres gra­vées, et dont les tombes avaient été arra­chées et les pierres dis­per­sées et le lieu effacé.

— Navar­ro, dit-elle. Est-ce qu’il y a des Navar­ro là-dessous ?

— Cer­tai­ne­ment. Les Navar­ro étaient une grande famille. Plu­sieurs branches. Le cime­tière devait conte­nir des dizaines de tombes de Navar­ro. Le grand-père d’Es­trel­la, l’ar­rière-grand-père, et avant eux, d’autres encore. Mais on ne sau­ra jamais les­quels, ni où exac­te­ment. Tout a été mélan­gé, bri­sé, dispersé.

Elias s’as­sit sur le muret. Ôta sa cas­quette. Son crâne, presque chauve, lui­sait de sueur. Il res­pi­rait avec dif­fi­cul­té — la marche, la cha­leur, l’é­mo­tion peut-être, ou les trois. Noor lui offrit sa bou­teille d’eau. Il but une gor­gée, s’es­suya la bouche du revers de la main.

— Je venais ici avec ma mère, dit-il. Avant la guerre. Tous les ven­dre­dis avant le Shab­bat, on venait se recueillir sur la tombe de mon grand-père. C’é­tait là-bas — il dési­gna un point vague, vers l’est, der­rière un bâti­ment uni­ver­si­taire — à côté d’un grand cyprès. Le cyprès n’est plus là. La tombe n’est plus là. Tout ce qui reste, c’est moi. Et quand je ne serai plus là, il ne res­te­ra rien.

Il dit ça sans pathos, sans tré­mo­lo. Comme un fait. Comme on dit qu’il fait chaud, ou que la mer est bleue. La voix d’un homme qui a dépas­sé le cha­grin et qui se trouve main­te­nant dans un ter­ri­toire au-delà — un ter­ri­toire où les choses sont sim­ple­ment ce qu’elles sont, et où la tris­tesse n’est plus un sen­ti­ment mais un état, un élé­ment, comme la gravité.

Noor s’as­sit à côté de lui sur le muret. Ils res­tèrent là un moment, côte à côte, dans la cha­leur, sans par­ler. Des étu­diants pas­saient devant eux — rires, conver­sa­tions, musique sor­tant des télé­phones. Des vivants sur les morts. Le pré­sent sur le pas­sé. Le béton sur le marbre.

— Quand j’é­tais enfant, dit Noor, ma grand-mère me par­lait des djinns. Elle disait que les djinns habitent les lieux aban­don­nés. Les mai­sons vides, les ruines, les cime­tières oubliés.

Elias la regarda.

— Alors cet endroit doit être plein de djinns.

Il avait dit ça avec un demi-sou­rire — le même qu’au salon de l’Ex­cel­sior, quand il avait par­lé du bâti­ment qui décide. Un sou­rire qui n’é­tait ni de l’i­ro­nie ni de la com­pli­ci­té mais quelque chose entre les deux — la recon­nais­sance que les fron­tières entre les mondes sont poreuses, que les morts et les vivants coha­bitent, que le sol sous les pieds n’est jamais tout à fait solide.

— Est-ce que vous les enten­dez ? deman­da Noor. Dans le bâti­ment. Est-ce que vous enten­dez les voix ?

Elias ne répon­dit pas tout de suite. Il remit sa cas­quette, reprit sa canne, se leva.

— Je suis vieux, dit-il. Les vieux entendent beau­coup de choses. Des voix, des bruits, des musiques. Les méde­cins disent que c’est l’âge, que c’est le cer­veau qui se dégrade, que ce sont des hal­lu­ci­na­tions audi­tives. Peut-être qu’ils ont raison.

Il fit une pause. Regar­da le cam­pus, les bâti­ments, les arbres, le parking.

— Mais quand j’entre dans le bâti­ment Mata­lon — dans l’Ex­cel­sior, comme vous l’ap­pe­lez — j’en­tends des choses que je n’en­tends nulle part ailleurs. Des choses qui res­semblent à des voix. Des voix qui parlent une langue que je connais.

Il se tour­na vers Noor.

— Est-ce que ce sont des djinns, des fan­tômes, des hal­lu­ci­na­tions, ou la mémoire des murs ? Je n’en sais rien. Et je me fiche de le savoir. Ce qui compte, c’est qu’ils parlent. Et que quel­qu’un les entende.

Ils quit­tèrent le cam­pus en silence. Mar­chèrent le long de la Via Egna­tia, dans le vacarme des bus et des klaxons, deux sil­houettes inégales — le vieil homme voû­té sur sa canne, la femme brune avec son sac et son médaillon — qui avan­çaient len­te­ment dans la cha­leur blanche de midi, au-des­sus d’un cime­tière invi­sible, au milieu d’une ville qui avait oublié ses morts, ou qui fai­sait sem­blant de les avoir oubliés.

Devant l’hô­tel, Elias s’arrêta.

— Demain, dit-il. Les deux der­nières lettres. Vous êtes prête ?

— Je ne sais pas.

— C’est la bonne réponse.

Il tour­na les talons et dis­pa­rut dans la rue Kom­ni­non, sa canne cla­quant sur le trot­toir à inter­valles régu­liers, comme un métro­nome, comme un cœur.

Cha­pitre 10 — L’appel

Elle appe­la sa mère le soir même. Pas depuis la chambre 312 — elle ne pou­vait pas, pas dans cette pièce, pas avec Estrel­la dans les murs. Elle des­cen­dit dans la rue, mar­cha jus­qu’au front de mer, s’as­sit sur un banc face au golfe, et com­po­sa le numéro.

Souad décro­cha à la deuxième son­ne­rie. Ce qui signi­fiait qu’elle ne dor­mait pas, ce qui signi­fiait qu’elle atten­dait, ce qui signi­fiait qu’elle savait — à un cer­tain niveau, dans une cer­taine couche de sa conscience de mère — que cet appel allait venir.

— Noor ? C’est toi ? Ça fait dix jours que tu ne m’ap­pelles pas. J’ai failli appe­ler la police.

La voix de Souad. Aiguë, rapide, char­gée de reproches qui n’é­taient que de l’in­quié­tude retour­née comme un gant. Noor fer­ma les yeux. Devant elle, le golfe était noir, avec les lumières du port qui trem­blaient à la sur­face comme des pièces d’or jetées dans l’eau.

— Je suis à Thes­sa­lo­nique, maman.

Silence. Un silence d’une qua­li­té par­ti­cu­lière — pas l’ab­sence de bruit, mais la pré­sence d’une pen­sée qui se forme, qui cherche sa forme, qui hésite entre plu­sieurs formes.

— En Grèce ? Qu’est-ce que tu fais en Grèce ?

— J’ai trou­vé une boîte. Der­rière l’é­ta­gère de l’ar­rière-bou­tique. Une boîte que papa avait cachée.

Silence encore. Plus long. Noor enten­dait la res­pi­ra­tion de sa mère — une res­pi­ra­tion qui s’é­tait modi­fiée, qui avait per­du sa régu­la­ri­té, qui tra­his­sait quelque chose.

— Qu’est-ce qu’il y avait dans la boîte ?

— Tu le sais, maman.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Noor l’a­vait dit comme Elias disait les choses — comme un fait, sans orne­ment, sans détour. Et le silence qui sui­vit, le plus long de tous, lui don­na rai­son. Souad savait.

— Des lettres, dit Noor. En ladi­no. Tu sais ce que c’est, le ladino ?

— Oui.

Un seul mot. Pro­non­cé à voix basse, presque un mur­mure. Oui. Souad savait ce qu’é­tait le ladi­no. Souad, qui n’a­vait jamais lu un livre de sa vie, qui regar­dait des feuille­tons turcs à la télé­vi­sion et qui s’en­dor­mait avec de la tisane de ver­veine, savait ce qu’é­tait le ladino.

— Depuis quand ? deman­da Noor.

— Depuis quand quoi ?

— Depuis quand tu sais. Pour papa.

La res­pi­ra­tion de Souad se fit plus rapide. Noor l’i­ma­gi­na dans son salon de la Haf­sia — le cana­pé en velours vert, la table basse avec le nap­pe­ron en den­telle, la pho­to de Hichem sur le buf­fet, dans un cadre en argent, la seule pho­to de lui qu’elle avait gar­dée en évi­dence, un por­trait en noir et blanc pris dans les années quatre-vingt où il avait les che­veux noirs et un sou­rire timide et des yeux qui regar­daient légè­re­ment à côté de l’ob­jec­tif, comme s’il ne vou­lait pas être vu de face.

— Il me l’a dit une fois, dit Souad. Une seule fois. C’é­tait en 1995 ou 1996, je ne sais plus. On regar­dait la télé­vi­sion, il y avait un repor­tage sur Israël, je ne sais plus quoi exac­te­ment, et il a dit — il a dit que sa famille venait de Grèce. Qu’ils étaient juifs. Que son père — ton grand-père — s’ap­pe­lait autre­ment avant. Il a dit ça et puis il s’est tu. Il ne m’a pas regar­dée. Il regar­dait la télé­vi­sion mais il ne voyait plus la télé­vi­sion. Et moi je n’ai rien dit. Je n’ai pas posé de ques­tions. Je n’ai rien demandé.

— Pour­quoi ?

— Parce que j’a­vais peur, Noor. J’a­vais peur de ce que ça vou­lait dire. Si ton père était juif — si sa famille était juive — alors quoi ? Notre mariage n’é­tait pas valide ? Ton père m’a­vait men­ti ? Toi, tu étais quoi — musul­mane, juive, les deux, ni l’un ni l’autre ? J’a­vais peur que tout s’ef­fondre. Alors j’ai fait comme si je n’a­vais pas enten­du. Et lui, il a fait comme si il n’a­vait rien dit. Et on n’en a plus jamais par­lé. Jamais. Pen­dant huit ans, jus­qu’à sa mort, on n’en a plus jamais parlé.

La voix de Souad s’é­tait mise à trem­bler. Pas de colère — de quelque chose de plus ancien, de plus pro­fond, un trem­ble­ment qui venait du socle, des fon­da­tions, du sol sur lequel elle avait construit sa vie avec Hichem Bel­hadj, libraire de la rue Zar­koun, homme dis­cret, homme tendre, homme qui cachait dans un mur ce qu’il ne pou­vait pas dire à voix haute.

— Il t’ai­mait, dit Souad. Ça, tu le sais. Quoi qu’il ait caché, quoi qu’il n’ait pas dit, il t’ai­mait. Et moi aus­si il m’ai­mait. À sa façon. Avec son silence.

Noor pleu­rait. Les larmes cou­laient sur ses joues, tom­baient sur ses mains, et le golfe noir devant elle se brouillait, se dédou­blait, les lumières du port nageaient dans l’eau de ses yeux. Elle pleu­rait pour Souad, pour sa mère qui avait pas­sé quinze ans à vivre avec un secret qu’elle ne pou­vait par­ta­ger avec per­sonne, qu’elle avait enfoui comme Hichem avait enfoui la boîte — der­rière un meuble, dans un recoin, dans l’obscurité.

— Pour­quoi tu ne m’as rien dit après sa mort ?

— Pour te pro­té­ger. Pour te lais­ser ta vie. Tu avais vingt-cinq ans, tu repre­nais la librai­rie, tu avais assez de choses à por­ter sans ajou­ter ça. Et puis — com­ment dire une chose pareille ? Com­ment dire à sa fille que son père n’é­tait pas celui qu’elle croyait ? Que son nom n’est pas son nom ? Que sa reli­gion n’est peut-être pas sa religion ?

— Tu aurais dû me le dire.

— Oui. J’au­rais dû.

Souad pleu­rait aus­si, main­te­nant. Noor l’en­ten­dait — les reni­fle­ments, les ins­pi­ra­tions sac­ca­dées, le bruit d’un mou­choir en papier qu’on froisse. Elles pleu­raient ensemble, à deux mille kilo­mètres l’une de l’autre, de chaque côté de la mer qui avait por­té les bateaux des Séfa­rades et les secrets des pères et les silences des mères.

— Com­ment il s’ap­pe­lait ? deman­da Noor. Le vrai nom de papa. Tu le sais ?

— Non. Il ne me l’a pas dit. Il a dit que sa famille venait de Grèce et qu’ils étaient juifs. C’est tout. Il n’a pas dit le nom.

— Navar­ro. Il s’ap­pe­lait Navarro.

Silence. Souad répé­ta le nom, len­te­ment, comme si elle le goûtait.

— Navar­ro. C’est espagnol.

— C’est séfa­rade. C’est la même chose.

Un long silence. Le bruit de la mer, très doux, venait du rivage à quelques mètres du banc — un cla­po­tis lent, régu­lier, comme une res­pi­ra­tion. La même mer à Tunis. La même mer ici. La même mer qui reliait tout ce que les hommes avaient séparé.

— Tu rentres quand ? deman­da Souad.

— Bien­tôt. Demain ou après-demain. Il me reste quelque chose à faire.

— Quoi ?

— Deux lettres. Il reste deux lettres à lire.

Souad ne deman­da pas quelles lettres. Elle ne posa pas de ques­tions. Elle dit seulement :

— Fais atten­tion à toi, ma fille.

Et elle rac­cro­cha. Et Noor res­ta sur le banc, le télé­phone contre sa cuisse, le visage mouillé de larmes séchant dans la cha­leur de la nuit, à regar­der le golfe Ther­maïque qui ne bou­geait pas, qui ne par­lait pas, qui ne cachait rien.

*

Elle mar­cha long­temps, cette nuit-là. Le long du front de mer, vers l’est, dépas­sant la Tour Blanche — illu­mi­née, mas­sive, blanche comme un os plan­té dans la nuit — puis conti­nuant sur la pro­me­nade qui lon­geait le lit­to­ral, la Nea Para­lia, avec ses sculp­tures modernes, ses jar­dins géo­mé­triques, ses bancs où des couples s’embrassaient dans l’obs­cu­ri­té. L’air était chaud, salé, char­gé des odeurs du golfe — algues, sel, die­sel, pois­son — et la ville, der­rière elle, bour­don­nait encore de sa vie noc­turne, les ter­rasses de Lada­di­ka, les bars de Valao­ri­tou, la musique qui s’é­chap­pait des fenêtres ouvertes.

Elle mar­chait et elle pen­sait à rien. Ou plu­tôt elle pen­sait à tout en même temps, et tout se mélan­geait — Estrel­la, Souad, Hichem, les djinns, le cime­tière, le miroir, les lettres, le médaillon — et le résul­tat n’é­tait pas une pen­sée mais un bruit, un bour­don­ne­ment, une fré­quence conti­nue qui vibrait dans sa tête comme le ron­ron­ne­ment de la cli­ma­ti­sa­tion de la chambre 312.

Elle s’ar­rê­ta devant une sta­tue. Un homme en bronze, assis sur un socle, le regard tour­né vers la mer. Elle lut la plaque : Aris­tote. Le phi­lo­sophe. Celui qui avait ensei­gné que la connais­sance com­mence par l’é­ton­ne­ment. Noor regar­da la sta­tue et pen­sa que l’é­ton­ne­ment était un mot trop doux pour ce qu’elle éprou­vait. Ce qu’elle éprou­vait res­sem­blait davan­tage à un séisme — le sol qui bouge, les murs qui craquent, les objets fami­liers qui tombent de leurs éta­gères et se brisent sur le carrelage.

Elle reprit sa marche. Revint vers l’hô­tel par les petites rues — Proxe­nou Koro­mi­la, Kala­po­tha­ki, des rues étroites et mal éclai­rées où des chats fouillaient dans les pou­belles et où les bal­cons des immeubles déver­saient une lumière jaune et des odeurs de cui­sine. Elle croi­sa un groupe de jeunes qui riaient en sor­tant d’un bar, une vieille femme qui arro­sait ses plantes sur un bal­con du pre­mier étage, un chien errant qui la regar­da pas­ser avec des yeux d’une dou­ceur insoutenable.

Elle arri­va devant l’Ex­cel­sior à minuit pas­sé. Leva la tête vers la façade. Les fenêtres du troi­sième étage étaient noires — sa chambre, la 312, était éteinte, elle l’a­vait lais­sée éteinte en par­tant. Mais pen­dant une seconde — une seconde — elle crut voir quelque chose à la fenêtre. Une sil­houette. Non — un reflet. Non — rien. La façade était blanche et vide, les bal­cons Art déco des­si­naient leurs courbes dans la nuit, et il n’y avait personne.

Elle entra, mon­ta, se cou­cha. Et cette nuit-là, pour la pre­mière fois depuis son arri­vée, le bâti­ment fut silen­cieux. Pas un mur­mure, pas une voix, pas un souffle. Comme si les murs, après avoir tant par­lé, avaient besoin eux aus­si de reprendre leur souffle. Ou comme si, ayant été enten­dus, ils pou­vaient enfin se taire.

Cha­pitre 11 — La der­nière visite d’Elias

Le vent souf­flait du nord quand Elias arri­va pour la der­nière fois. Le Var­da­ris — le vent du Var­dar, celui qui des­cend de la val­lée, celui qui avait por­té les flammes en août 1917 — par­cou­rait les rues de Thes­sa­lo­nique en longues rafales chaudes et sèches qui fai­saient cla­quer les stores et sou­le­vaient la pous­sière entre les immeubles. Le golfe, pour la pre­mière fois depuis l’ar­ri­vée de Noor, avait des vagues — de petites crêtes blanches, ner­veuses, qui cou­raient vers le rivage comme des mes­sages pressés.

Elias était dif­fé­rent. Noor le vit dès qu’il entra dans le hall de l’Ex­cel­sior — quelque chose dans sa démarche, dans la manière dont il s’ap­puyait sur sa canne, plus lour­de­ment que d’ha­bi­tude, comme si la canne por­tait davan­tage de poids. Son visage aus­si avait chan­gé. Les rides sem­blaient plus pro­fondes, les yeux plus enfon­cés, la peau plus trans­pa­rente, presque trans­lu­cide, comme du papier qui laisse devi­ner la lumière der­rière lui. Il avait vieilli de dix ans en une nuit. Ou peut-être qu’il avait tou­jours eu cet âge-là et que les jours pré­cé­dents, l’éner­gie de la tra­duc­tion, l’ex­ci­ta­tion de retrou­ver le ladi­no vivant dans des lettres, l’a­vait momen­ta­né­ment rajeu­ni, et que main­te­nant, la tâche presque ter­mi­née, son corps repre­nait ses droits.

Il s’as­sit dans le fau­teuil blanc. Posa sa canne. Ne reti­ra pas son chapeau.

— Le Var­da­ris, dit-il. Vous le sentez ?

— Oui. Tout bouge.

— C’est le vent de l’in­cen­die. Le même. Il souffle trois ou quatre fois par été, tou­jours du nord, tou­jours chaud, tou­jours sec. Quand j’é­tais enfant, les vieux disaient qu’il por­tait encore l’o­deur du feu. Qu’il n’a­vait jamais oublié le chemin.

Il regar­da Noor. Ses yeux étaient clairs, mal­gré tout — d’une clar­té presque exces­sive, comme si la fatigue du corps avait eu pour effet de puri­fier le regard, de le débar­ras­ser de tout ce qui n’é­tait pas essentiel.

— Les deux der­nières lettres, dit-il.

Noor les posa sur la table. Les deux der­nières. Les deux qu’E­lias avait refu­sé de lire lors de leur deuxième ren­contre, parce que l’é­cri­ture avait chan­gé, parce que quelque chose était dif­fé­rent. Noor les avait regar­dées, depuis, dans la chambre, le soir, en tenant les feuilles devant la lampe. L’é­cri­ture d’Es­trel­la avait effec­ti­ve­ment chan­gé — les lettres étaient plus petites, plus ser­rées, plus trem­blantes, comme si la main qui les tra­çait avait per­du de sa force ou de sa certitude.

Elias prit la pre­mière des deux. Chaus­sa ses lunettes. Lut en silence, les lèvres bou­geant à peine. Puis il leva les yeux et Noor vit quelque chose dans son regard qu’elle n’a­vait pas vu avant — de la surprise.

— Cette lettre est datée de 1941, dit-il. Avril 1941. Le mois de l’in­va­sion allemande.

Il tra­dui­sit.

Ma fille. Les Alle­mands sont entrés dans la ville ce matin. Ils sont venus par la route de l’est, en colonnes, avec des camions et des motos. Les gens les regar­daient depuis les bal­cons. Per­sonne ne disait rien. Le silence était le bruit le plus fort que j’aie jamais enten­du. Je suis vieille main­te­nant, j’ai soixante et onze ans, et mes mains tremblent quand j’é­cris, et mes yeux ne voient plus bien les lettres. Mais je vou­lais t’é­crire une der­nière fois de cet apar­ta­men­to. Je ne sais pas ce qui va arri­ver. Les gens disent que les Alle­mands ne sont pas comme les Grecs, qu’ils ne veulent pas seule­ment nos maga­sins et nos mai­sons, qu’ils veulent autre chose. Je ne veux pas croire à ça. Je ne peux pas croire à ça. Nous avons sur­vé­cu à l’In­qui­si­tion, nous avons sur­vé­cu au fue­go, nous avons sur­vé­cu à tout. Com­ment ne sur­vi­vrions-nous pas à cela aus­si ? Le bâti­ment est solide. Les murs sont épais. Le señor Pley­ber a bien construit. Je reste ici, dans l’a­par­ta­men­to, avec les meubles de ton père et les livres de ton père et la lumière du matin qui entre par les ven­ta­nas. Si quelque chose arrive, sache que je suis morte ici, dans cette pièce, en pen­sant à toi. Ta mère, Estrella.

Elias posa la lettre. Ses mains trem­blaient — pas du trem­ble­ment habi­tuel, le trem­ble­ment fin de l’âge, mais d’un trem­ble­ment plus pro­fond, qui venait de plus loin, qui mon­tait des os.

— Elle savait, dit Noor.

— Elle savait et elle ne savait pas. Comme tout le monde. En avril 1941, per­sonne à Thes­sa­lo­nique ne savait ce que les Nazis allaient faire. Per­sonne n’i­ma­gi­nait Ausch­witz. Mais ils sen­taient quelque chose. Les vieux, sur­tout. Les vieux sen­taient que cette fois, c’é­tait différent.

Il prit la der­nière lettre. La sep­tième. La regar­da long­temps avant de l’ou­vrir — et Noor com­prit qu’il hési­tait. Que ce vieil homme de quatre-vingt-dix ans, qui avait sur­vé­cu aux dépor­ta­tions, qui avait vu dis­pa­raître sa com­mu­nau­té, qui lisait le ladi­no comme on res­pire, hési­tait devant une feuille de papier jauni.

— Celle-ci n’est pas d’Es­trel­la, dit-il.

Noor le regarda.

— L’é­cri­ture est dif­fé­rente. Plus jeune, plus ferme. Une autre main.

Il lut.

Chère madame. Je m’ap­pelle Dimi­tra Papa­do­pou­los. J’ha­bite au deuxième étage du bâti­ment Mata­lon. Je vous écris pour vous dire que votre mère, madame Estrel­la Navar­ro, est par­tie avec les autres, le 15 mars 1943. Ils les ont emme­nés à la gare, avec les valises. Elle m’a­vait don­né les clés de l’a­par­ta­men­to la veille, et elle m’a­vait deman­dé de vous envoyer cette lettre si un jour je trou­vais votre adresse. Je l’ai trou­vée dans un des livres de votre père — une adresse à Tunis, écrite sur un mor­ceau de papier, glis­sée dans un livre de prières. Je n’ai pas pu la pro­té­ger. J’au­rais vou­lu. Elle était bonne, votre mère. Elle me don­nait des gâteaux aux amandes pour mes enfants et elle chan­tait le soir, je l’en­ten­dais à tra­vers le plan­cher. Elle chan­tait des chan­sons que je ne com­pre­nais pas, dans sa langue, et c’é­tait beau. Je vous envoie cette lettre avec les six lettres que j’ai trou­vées dans l’a­par­ta­men­to. Elle les avait gar­dées — elle n’a­vait pas pu les envoyer, ou elle n’a­vait pas vou­lu, je ne sais pas. Peut-être qu’elle vou­lait les empor­ter mais qu’elle n’a pas eu le temps. Par­don­nez-moi de ne rien avoir pu faire. Que Dieu ait son âme. Dimi­tra Papa­do­pou­los, Thes­sa­lo­nique, sep­tembre 1945.

Le silence qui sui­vit n’é­tait pas un silence. C’é­tait un gouffre. Un trou dans le tis­su du temps, un espace où les mots n’exis­taient plus, où le lan­gage lui-même se reti­rait, vain­cu, insuf­fi­sant, obscène.

Estrel­la n’a­vait pas envoyé les lettres. Elle les avait écrites — toutes les six, sur des années, des décen­nies, de 1924 à 1941 — et elle les avait gar­dées. Dans l’ap­par­te­ment. Dans la pièce. Peut-être dans une boîte, peut-être dans un tiroir, peut-être sous un oreiller. Elle avait écrit à sa fille par­tie à Tunis, et elle n’a­vait pas pos­té les lettres. Pour­quoi ? Parce qu’elle ne connais­sait pas l’a­dresse exacte ? Parce que les lettres n’ar­ri­vaient plus ? Parce qu’é­crire suf­fi­sait — parce que l’acte d’é­crire, de poser les mots sur le papier, de s’a­dres­ser à sa fille absente, était en soi une forme de lien, une prière sans des­ti­na­taire, un fil lan­cé dans le vide qui n’a­vait pas besoin d’ar­ri­ver pour exister ?

Et c’é­tait Dimi­tra, la voi­sine grecque du deuxième étage, qui avait trou­vé les lettres après le départ d’Es­trel­la — le départ, le mot était obs­cène, c’é­tait une dépor­ta­tion, un convoi vers Ausch­witz, le 15 mars 1943 — et qui avait cher­ché l’a­dresse, et qui avait fini par la trou­ver dans un livre de prières, et qui avait tout envoyé à Tunis, en sep­tembre 1945, quand la guerre était finie et qu’il n’y avait plus rien à sauver.

Et les lettres étaient arri­vées à Tunis. Et quel­qu’un les avait reçues — la fille d’Es­trel­la, ou Isaac, ou un des­cen­dant — et les avait gar­dées. Et quel­qu’un d’autre les avait mises dans une boîte en car­ton, avec la pho­to et le médaillon, et avait caché la boîte der­rière une éta­gère dans une librai­rie de la rue Zar­koun. Et la boîte était res­tée là pen­dant trente, qua­rante, cin­quante ans, dans le noir, dans la pous­sière, en attendant.

Noor prit la lettre de Dimi­tra. La relut, en silence, avec ses propres yeux, bien qu’elle ne com­prît pas les mots. Mais elle n’a­vait pas besoin de com­prendre les mots. Elle com­pre­nait le geste. Une femme grecque qui écrit à une incon­nue tuni­sienne pour lui dire que sa mère a été emme­née. Qui garde des lettres pen­dant deux ans, dans un appar­te­ment vide, pen­dant l’Oc­cu­pa­tion, alors que gar­der les affaires d’une famille juive était dan­ge­reux, peut-être mor­tel. Qui cherche une adresse dans un livre de prières. Qui envoie tout, sans rien gar­der, sans rien deman­der en retour.

— Dimi­tra, dit Noor. Est-ce qu’on sait ce qu’elle est devenue ?

— Non, dit Elias. Il y avait des mil­liers de Papa­do­pou­los à Thes­sa­lo­nique. Ce serait impos­sible à retrou­ver. Mais elle a fait ce qu’elle a fait. Et c’est grâce à elle que vous êtes assise ici, avec ces lettres, dans ce bâti­ment, soixante-sept ans plus tard.

Elias reti­ra ses lunettes. Cette fois, il ne les essuya pas. Il les posa sur la table, à côté des lettres, et ses yeux nus — sans le filtre des verres — étaient d’une vul­né­ra­bi­li­té que Noor ne leur avait pas vue. Des yeux de très vieil homme. Des yeux qui avaient trop vu et qui voyaient encore, mal­gré tout, avec une acui­té douloureuse.

— Il y a une chose que je ne vous ai pas dite, dit-il.

Noor atten­dit.

— Je connais­sais des Navar­ro. Quand j’é­tais enfant. Avant la guerre. Mon père ache­tait ses livres chez un libraire du bâti­ment Mata­lon — un homme grand, maigre, avec des lunettes rondes et une voix douce. Il s’ap­pe­lait Navar­ro. Yaa­kov Navar­ro. Mon père l’ai­mait beau­coup. Ils jouaient aux échecs ensemble, le dimanche, dans le salon du pre­mier étage. Et la femme de ce Navar­ro — elle s’ap­pe­lait Estrel­la, je crois — fai­sait des gâteaux aux amandes. Des tra­va­dos. Je m’en sou­viens parce que ma mère disait que c’é­taient les meilleurs tra­va­dos de Salo­nique, et ma mère ne fai­sait jamais de compliments.

Il eut un sou­rire — pas le demi-sou­rire habi­tuel, un vrai sou­rire, un sou­rire com­plet qui éclai­ra son visage de rides et lui don­na, pen­dant une seconde, l’air du petit gar­çon qu’il avait été quatre-vingts ans plus tôt, man­geant des gâteaux aux amandes dans un salon du bâti­ment Mata­lon pen­dant que son père jouait aux échecs avec un libraire nom­mé Navarro.

— Le bâti­ment se sou­vient, dit-il. Mieux que moi, mieux que les livres, mieux que les plaques com­mé­mo­ra­tives. Les murs gardent tout — les voix, les odeurs, les gestes. On peut repeindre, on peut réno­ver, on peut poser du marbre neuf et du par­quet blond et des toiles d’ar­tistes contem­po­rains. Mais en des­sous, tout est là. Tout attend. Et quand quel­qu’un vient — quel­qu’un qui a le droit d’en­tendre, quel­qu’un à qui les murs ont quelque chose à dire — alors les murs parlent.

Il se leva. Plus dif­fi­ci­le­ment que les fois pré­cé­dentes — il dut s’y reprendre à deux fois, la canne glis­sant sur le sol en marbre. Noor fit un geste pour l’ai­der, il l’ar­rê­ta d’un mou­ve­ment de la main.

— Je suis vieux, pas infirme. Pas encore.

Il mit son cha­peau. Prit sa canne. Regar­da autour de lui — le hall, l’es­ca­lier en marbre, les feuilles rouges du lustre, les murs blancs. Il regar­dait le bâti­ment comme on regarde quel­qu’un qu’on ne rever­ra peut-être pas.

— N’ayez pas peur des voix, dit-il. Ce ne sont pas des djinns. Ce ne sont pas des fan­tômes. Ce sont des gens. Des gens qui ont vécu ici, qui ont aimé ici, qui ont cui­si­né et chan­té et pleu­ré et joué aux échecs ici. Ils ne veulent pas vous faire du mal. Ils veulent être enten­dus. C’est tout ce que veulent les morts — être entendus.

Il s’ap­pro­cha de Noor. De très près. Elle sen­tit son odeur — du savon, de la naph­ta­line, et en des­sous, l’o­deur de la vieillesse, sucrée et un peu aigre, l’o­deur d’un corps qui se défait len­te­ment. Il leva la main et tou­cha le médaillon qu’elle por­tait au cou. Ses doigts trem­blants effleu­rèrent l’é­toile de David, et il dit quelque chose en ladi­no — quelques mots, à voix basse, que Noor ne com­prit pas.

— Qu’est-ce que vous avez dit ?

Ke el Dió te guadre. Que Dieu te garde. C’est ce que disaient les mères à Salo­nique quand leurs enfants par­taient en voyage. Estrel­la a dû le dire à sa fille, le jour où elle est par­tie pour Tunis. Et main­te­nant c’est moi qui vous le dis.

Il la regar­da une der­nière fois. Et dans ce regard, Noor vit pas­ser toute l’his­toire — les bateaux de 1492, les syna­gogues de Salo­nique, le feu de 1917, les gâteaux aux amandes, les par­ties d’é­checs, les lettres qu’on n’en­voie pas, les noms qu’on efface, les cime­tières qu’on recouvre, les voix qu’on n’en­tend plus. Tout tenait dans ce regard. Tout le poids de cinq siècles de pré­sence et d’un demi-siècle d’absence.

— Adieu, made­moi­selle Navar­ro, dit-il.

Navar­ro. C’é­tait la pre­mière fois que quel­qu’un l’ap­pe­lait par ce nom. Le vrai nom. Le nom d’a­vant le nom.

Puis il sor­tit. La porte vitrée se refer­ma. Et le Var­da­ris l’emporta dans la rue, son cha­peau de paille et sa canne et son cos­tume en lin, comme une feuille arra­chée à un arbre très ancien, le der­nier arbre d’une forêt qui n’existe plus.

Cha­pitre 12 — Matalon

La der­nière nuit, Noor ne dor­mit pas.

Elle ne cher­cha pas à dor­mir. Elle res­ta assise sur le lit de la chambre 312, la boîte ouverte à côté d’elle, les sept lettres éta­lées sur le des­sus-de-lit comme un jeu de cartes dont elle connais­sait main­te­nant toutes les figures. Les six lettres d’Es­trel­la et celle de Dimi­tra. Sept feuilles de papier jau­ni, sept voix, sept moments d’un monde dis­pa­ru. Elle les tou­cha une à une, du bout des doigts, sans les lire — elle n’a­vait pas besoin de les lire, elle les por­tait en elle, tra­duites par la voix d’E­lias, dépo­sées dans sa mémoire comme des cailloux au fond d’une rivière.

La fenêtre était ouverte. Le Var­da­ris avait ces­sé, et l’air de la nuit entrait dans la chambre, chaud, humide, char­gé de toutes les odeurs de Thes­sa­lo­nique — le sel du golfe, le jas­min des ter­rasses, le die­sel des taxis, la graisse des souv­la­kis, et en des­sous, cette autre odeur, celle que Noor avait appris à recon­naître, l’o­deur de cendres anciennes que la ville por­tait comme un par­fum de deuil que le temps ne par­ve­nait pas à dissiper.

Elle se leva. Mar­cha pieds nus jus­qu’à la fenêtre. Se pen­cha sur le bal­con Art déco, les mains sur la balus­trade en fer for­gé dont les motifs géo­mé­triques, elle le savait main­te­nant, avaient été des­si­nés par Eli Has­sid Fer­nan­dez en 1924. Le fer était encore tiède de la cha­leur du jour. En bas, la rue Kom­ni­non était déserte — une voi­ture garée, un chat qui tra­ver­sait, les halos jaunes des réver­bères. Et au bout de la rue, la mer. On ne la voyait pas dans le noir, mais on la sen­tait — sa pré­sence immense, patiente, son souffle lent qui mon­tait entre les immeubles.

Noor pen­sa à Estrel­la, debout à cette même fenêtre. Pas cette fenêtre exac­te­ment — la fenêtre d’a­vant, celle de l’ap­par­ta­men­to, avant la réno­va­tion, avant l’hô­tel. Mais le même empla­ce­ment. Le même rec­tangle décou­pé dans la façade, ouvrant sur la même rue, le même bout de mer, le même ciel. Estrel­la avait regar­dé cette vue pen­dant vingt ans — de 1924, année de la construc­tion du bâti­ment, à 1943, année de la dépor­ta­tion. Vingt ans de matins où la lumière entrait par les ven­ta­nas. Vingt ans de soirs où le golfe virait au noir. Et puis un jour de mars, on était venu la cher­cher, et elle était par­tie avec sa valise, et la fenêtre était res­tée ouverte der­rière elle, et per­sonne ne l’a­vait plus jamais regar­dée avec les mêmes yeux.

Jus­qu’à maintenant.

*

Le matin arri­va comme il arri­vait tou­jours à Thes­sa­lo­nique en juillet — d’un coup, sans tran­si­tion, le noir cédant au blanc en quelques minutes, le soleil sur­gis­sant der­rière les mon­tagnes de l’est avec une bru­ta­li­té joyeuse qui ne tenait aucun compte des insom­nies ni des cha­grins. Noor n’a­vait pas fer­mé les rideaux. La lumière l’at­tei­gnit de plein fouet, et elle la lais­sa faire, assise sur le lit, les yeux ouverts, le visage offert.

La lumière est belle dans l’a­par­ta­men­to du troi­sième étage, sur­tout le matin quand le soleil entre par les ven­ta­nas de la façade.

Elle se dou­cha. S’ha­billa. Ran­gea ses affaires dans la valise — les robes en lin, les san­dales, le livre qu’elle n’a­vait pas lu, la crème solaire, le char­geur de télé­phone. Et la boîte. Elle prit les lettres, les replia une à une, les remit dans la boîte avec la pho­to et la lettre de Dimi­tra. Le médaillon, elle le gar­da au cou. Elle fer­ma la boîte, la glis­sa dans son sac. Puis elle fit le tour de la chambre — la salle de bains, le pla­card, le bureau — pour véri­fier qu’elle n’ou­bliait rien. La chambre 312 était vide. Propre, nue, prête pour le pro­chain occu­pant. On ne voyait aucune trace de son pas­sage. On ne voyait aucune trace du pas­sage de personne.

Elle des­cen­dit. Ren­dit la carte magné­tique à Andréas, qui était der­rière le comp­toir, sou­riant, en che­mise blanche, comme le pre­mier jour.

— Vous par­tez ? dit-il. J’es­père que vous avez aimé Thessalonique.

— J’ai aimé Thessalonique.

Elle paya la note. Andréas lui pro­po­sa un taxi. Elle refu­sa. Elle vou­lait mar­cher. Elle avait le temps — son vol ne par­tait qu’en fin d’après-midi.

— Madame Belhadj ?

Elle se retourna.

— Le mon­sieur — mon­sieur Sal­tiel — il est pas­sé ce matin, très tôt, avant l’ou­ver­ture. Il a lais­sé quelque chose pour vous.

Andréas lui ten­dit un petit paquet enve­lop­pé dans du papier kraft, fice­lé avec une ficelle blanche. Noor le prit. Il pesait presque rien.

— Il a dit que vous sau­riez quoi en faire.

Elle ouvrit le paquet dans le hall, debout devant l’es­ca­lier en marbre. À l’in­té­rieur, un livre. Très petit, très vieux, relié en cuir sombre, la cou­ver­ture cra­que­lée, les pages jau­nies et gon­do­lées par le temps. Elle l’ou­vrit. Du texte en carac­tères hébraïques — du ladi­no, cer­tai­ne­ment. Et sur la page de garde, à l’encre bleue, une ins­crip­tion manus­crite, en fran­çais cette fois, de l’é­cri­ture trem­blante d’Elias :

Pour Noor Navar­ro. Ce livre de prières appar­te­nait à mon père. Il n’a plus per­sonne à qui prier. Peut-être qu’entre vos mains, il retrou­ve­ra une voix. E.S.

Elle refer­ma le livre. Le ser­ra contre elle un ins­tant, puis le glis­sa dans son sac, à côté de la boîte.

*

Elle sor­tit de l’hô­tel. Posa sa valise sur le trot­toir. Et fit ce qu’elle n’a­vait pas fait le pre­mier jour, parce que le pre­mier jour elle ne savait rien : elle se retour­na et regar­da le bâtiment.

Le bâti­ment Mata­lon. L’Ex­cel­sior. Quatre étages de pierre blanche, les bal­cons Art déco, les fenêtres néo­clas­siques, la façade rava­lée, les joints frais. Le même bâti­ment que sur la pho­to de 1932 — et pas le même. Le même et un autre. Comme elle. Noor Bel­hadj et Noor Navar­ro. La même femme et une autre. Deux noms, deux his­toires, deux rives de la même mer, super­po­sés dans un même corps comme les couches de cette ville étaient super­po­sées dans un même sol.

Elle tou­cha la façade. Posa sa paume à plat contre la pierre. La pierre était déjà tiède — le soleil de huit heures, la cha­leur qui s’ins­tal­lait. Et sous la tié­deur, la pierre. Et sous la pierre, l’his­toire. Et sous l’his­toire, les voix. Et sous les voix, le silence. Et sous le silence, quelque chose qui n’a­vait pas de nom — quelque chose qui était ni mémoire ni oubli, ni pré­sence ni absence, mais l’empreinte de tout ce qui avait été vécu entre ces murs, de toutes les mains qui avaient tou­ché cette pierre, de tous les regards qui avaient tra­ver­sé ces fenêtres, de toutes les prières et de toutes les ber­ceuses et de tous les gâteaux aux amandes et de toutes les par­ties d’é­checs et de toutes les lettres qu’on n’a­vait pas envoyées.

Noor reti­ra sa main. Prit sa valise. Com­men­ça à mar­cher vers la rue Tsi­mis­ki, où elle trou­ve­rait un bus pour l’aéroport.

Elle mar­chait vite, comme tou­jours, trop vite pour la cha­leur. Le soleil tapait déjà. Les bou­tiques ouvraient, les rideaux de fer se levaient dans un fra­cas métal­lique, les pre­miers cafés fumaient sur les ter­rasses. Thes­sa­lo­nique se réveillait, recom­men­çait, fai­sait ce que les villes font chaque matin — effa­cer la nuit et repar­tir de zéro.

Mais Noor savait main­te­nant que les villes ne repartent jamais de zéro. Que sous chaque matin il y a tous les matins pré­cé­dents. Que sous chaque trot­toir il y a un cime­tière. Que sous chaque nom il y a un autre nom. Et que les murs ne sont pas des murs — ce sont des mémoires, des archives, des biblio­thèques silen­cieuses qui conservent tout et qui attendent, patiem­ment, qu’un lec­teur pousse la porte.

Elle arri­va au croi­se­ment de Tsi­mis­ki et d’A­ris­to­té­lous. La grande place s’ou­vrit devant elle, avec ses arcades, ses ter­rasses, la mer au bout. Elle s’ar­rê­ta un ins­tant. Regar­da la mer — le golfe Ther­maïque, bleu pâle dans la brume de cha­leur, étale, patient, la même mer qu’à Tunis, la même mer qu’à Bar­ce­lone, la même mer que celle sur laquelle les Séfa­rades avaient navi­gué en 1492 avec leurs clés de mai­son et leurs livres de prières et leurs recettes de travados.

Elle pen­sa à Estrel­la. Elle pen­sa à Elias. Elle pen­sa à Dimi­tra, la voi­sine du deuxième étage. Elle pen­sa à son père, Hichem, qui fre­don­nait des airs en ladi­no en ran­geant les livres. Elle pen­sa à sa mère, Souad, qui avait gar­dé un secret pen­dant quinze ans par amour et par peur. Elle pen­sa aux djinns de Fat­tou­ma, qui habitent les murs des mai­sons abandonnées.

Et elle pen­sa au bâti­ment Mata­lon, der­rière elle, dont elle s’é­loi­gnait à chaque pas. Elle ne se retour­na pas. Mais elle sen­tit — ou crut sen­tir, ou vou­lut sen­tir, la dif­fé­rence impor­tait de moins en moins — que le bâti­ment la regar­dait par­tir. Comme il avait regar­dé par­tir Estrel­la, un jour de mars 1943. Comme il regar­dait par­tir tous ceux qui avaient vécu entre ses murs et qui s’en allaient, les uns après les autres, vers des des­ti­na­tions dont cer­taines avaient des noms et d’autres n’en avaient pas.

Le bus pour l’aé­ro­port arri­va. Noor mon­ta, s’as­sit côté fenêtre, posa son sac sur ses genoux. Le bus démar­ra. La ville défi­la — les immeubles, les églises, les mina­rets, les ruines romaines, les par­kings construits sur les syna­gogues, les trot­toirs construits sur les tombes. Puis la ville s’ef­fa­ça, les immeubles devinrent des entre­pôts, les entre­pôts devinrent des champs, et la mer disparut.

Dans le sac, contre sa hanche, la boîte et le livre de prières d’E­lias. Au cou, le médaillon d’Es­trel­la. Dans la tête, les voix — non pas les voix du bâti­ment, celles-là s’é­taient tues, mais d’autres voix, plus proches, plus intimes : la voix d’E­lias tra­dui­sant le ladi­no, la voix de Souad disant il t’ai­mait, la voix d’An­dréas disant c’est ici, la voix de son père fre­don­nant dans la librai­rie un air qu’elle recon­nais­sait enfin, un air qu’elle n’a­vait jamais su nom­mer et dont elle savait main­te­nant qu’il venait de très loin, de très long­temps, d’une ville au bord d’une mer où les gens par­laient comme des Espa­gnols et priaient comme des Juifs et vivaient comme des Grecs.

Noor fer­ma les yeux. L’a­vion l’at­ten­dait. Tunis l’at­ten­dait. La librai­rie l’at­ten­dait, avec ses éta­gères, ses car­tons, son odeur de papier et de jas­min. Et der­rière une de ces éta­gères, le ren­fon­ce­ment dans le mur, vide main­te­nant, où la boîte avait dor­mi pen­dant des décen­nies, un petit rec­tangle d’ombre dans le plâtre, la forme exacte d’une absence.

Elle y remet­trait les lettres. Ou peut-être pas. Peut-être qu’elle les gar­de­rait sur elle, dans un tiroir de sa table de nuit, pour les relire, pour apprendre le ladi­no, pour com­prendre les mots d’Es­trel­la sans avoir besoin d’E­lias. Ou peut-être qu’elle les enca­dre­rait et les accro­che­rait au mur de la librai­rie, entre Kateb Yacine et Albert Mem­mi, à l’en­droit exact où la lumière de l’a­près-midi entrait par la fenêtre. Ou peut-être qu’elle ferait autre chose encore — quelque chose qu’elle ne pou­vait pas encore ima­gi­ner, quelque chose que le voyage avait ren­du pos­sible mais pas encore visible, comme une graine qu’on a plan­tée et dont on ne voit pas encore la tige.

L’a­vion décol­la. Noor regar­da par le hublot. La ville réap­pa­rut, vue d’en haut — blanche, grise, éta­lée le long du golfe, avec le doigt de la Tour Blanche et la tache verte du cam­pus et, quelque part dans le centre, invi­sible d’i­ci mais pré­sent, un bâti­ment blanc aux bal­cons Art déco qui por­tait deux noms, comme elle, et qui gar­dait dans ses murs la mémoire de ceux qui l’a­vaient habi­té, et de ceux qui l’ha­bi­te­raient, et de ceux qui n’y feraient que pas­ser, le temps de dix nuits, le temps d’en­tendre les voix, le temps d’ap­prendre son propre nom.

La mer appa­rut. Le golfe Ther­maïque, étale, immense, bleu d’acier.

Puis les nuages. Et puis plus rien.

Read more