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L’as­cen­seur de cris­tal — Cha­pitres 10 à 12

L’as­cen­seur de cris­tal — Cha­pitres 10 à 12

L’as­cen­seur
de cris­tal

L’as­cen­seur de cristal

Cha­pitres 10 à 12

TROI­SIÈME PARTIE

LA NAIS­SANCE

(16 – 26 jan­vier 1919)

CHA­PITRE 10

Le gou­ver­ne­ment

Le 16 jan­vier 1919, à dix heures du matin, Igna­cy Jan Pade­rews­ki devint Pre­mier ministre de la Répu­blique de Pologne.

La nou­velle se répan­dit dans le Bris­tol comme une onde de choc — non pas parce qu’elle était sur­pre­nante (tout le monde s’y atten­dait depuis le 7 jan­vier et la visite de Pił­sud­ski), mais parce que le fait de savoir qu’une chose va arri­ver ne vous pré­pare pas au moment où elle arrive. C’est comme la mort, ou comme l’a­mour, ou comme le pre­mier jour de neige : on sait que ça vient, et quand ça vient, on est quand même stupéfait.

Nous l’ap­prîmes par étapes. Mag­da l’ap­prit par la femme de chambre du deuxième étage, qui l’ap­prit par Szy­mon, qui l’ap­prit par le secré­taire de Pade­rews­ki, qui l’ap­prit par Hele­na, qui l’ap­prit par Pade­rews­ki lui-même, lequel l’ap­prit — si l’on peut dire — par Pił­sud­ski, qui le lui signi­fia par un télé­gramme d’une séche­resse toute mili­taire : « Gou­ver­ne­ment for­mé. Vous Pre­mier ministre et Affaires étran­gères. Pre­nez fonc­tions immé­dia­te­ment. Piłsudski. »

Pre­nez fonc­tions immé­dia­te­ment. Comme si for­mer un gou­ver­ne­ment était un geste du même ordre qu’en­fi­ler un man­teau ou mon­ter dans un tram­way. Comme si diri­ger un pays de vingt-sept mil­lions d’ha­bi­tants, cinq mon­naies, neuf sys­tèmes juri­diques, soixante-six types de réseaux fer­ro­viaires et trois cent mille enfants qui avaient faim était une chose qu’on pou­vait faire immé­dia­te­ment, entre le petit-déjeu­ner et le déjeu­ner, dans la suite 211 d’un hôtel de luxe.

Mais Pade­rews­ki le fit. Parce que Pade­rews­ki fai­sait tout — il don­nait des concerts de quatre heures, il tra­ver­sait des océans en bateau, il convain­quait des pré­si­dents et des rois, et main­te­nant il allait gou­ver­ner un pays, et il allait le faire depuis le Bris­tol, parce que c’é­tait son hôtel, son pia­no, sa suite, et que la Pologne, de toute façon, n’a­vait pas de lieu plus appro­prié pour ins­tal­ler un gou­ver­ne­ment que la chambre d’un pianiste.

Le Bris­tol se transforma.

Ce fut l’un de ces chan­ge­ments qui ne se voient pas de l’ex­té­rieur — la façade res­ta la même, les fenêtres res­tèrent les mêmes, le dra­peau rouge et blanc conti­nua de pendre au-des­sus de l’en­trée avec la rési­gna­tion d’un tis­su qui a com­pris que son rôle est d’être là, pas d’être beau — mais qui, de l’in­té­rieur, modi­fièrent tout. Le rythme chan­gea. Le volume chan­gea. Le nombre de per­sonnes qui entraient et sor­taient du hall chaque heure dou­bla, puis tri­pla. Les télé­phones — les six télé­phones du Bris­tol, qui n’a­vaient jamais son­né plus de vingt fois par jour depuis 1901 — se mirent à son­ner sans inter­rup­tion, si bien que le récep­tion­niste Wiś­niews­ki, un homme pla­cide dont la patience était pro­ver­biale, déve­lop­pa un tic à la pau­pière droite qui ne le quit­te­rait plus jamais.

Des secré­taires s’ins­tal­lèrent dans le salon Mar­co­ni — le grand salon du rez-de-chaus­sée, celui avec les stucs allé­go­riques et les vitraux Art nou­veau, celui que Hel­bling consi­dé­rait comme le joyau de l’é­ta­blis­se­ment et dont il sur­veillait l’u­sage avec la vigi­lance d’un gar­dien de musée. Des machines à écrire appa­rurent. Des machines à écrire ! Dans le salon Mar­co­ni ! Le cli­que­tis métal­lique des touches, ce bruit de grêle méca­nique qui est le son même de la bureau­cra­tie, enva­hit les cou­loirs du Bris­tol et se mêla au son du pia­no qui, là-haut, dans la suite 211, conti­nuait de jouer la nuit, parce que Pade­rews­ki, même Pre­mier ministre, res­tait un pia­niste, et qu’un pia­niste qui ne joue pas est un homme à qui on a reti­ré les poumons.

Hel­bling rédi­gea le mémo numé­ro 53. Puis le 54. Puis le 55. Il les rédi­geait main­te­nant à un rythme qui tra­his­sait, der­rière la rigueur suisse, quelque chose qui res­sem­blait à de la panique — une panique ordon­née, métho­dique, par­fai­te­ment for­ma­tée, mais de la panique tout de même. Le mémo 54 por­tait le titre : « De l’in­com­pa­ti­bi­li­té fon­da­men­tale entre le son d’une machine à écrire Reming­ton et l’a­cous­tique du salon Mar­co­ni. » Le mémo 55, plus bref, plus rési­gné, por­tait un seul mot : « Néanmoins. »

Néan­moins. Le plus beau mot de la langue de Hel­bling. Le mot qui disait : je désap­prouve, mais je fais avec. Le mot qui per­met­tait à un homme d’une rigi­di­té abso­lue de plier sans rompre, comme le roseau de la fable, sauf que Hel­bling n’é­tait pas un roseau — il était un pilier de marbre qui avait appris, sous la pres­sion des évé­ne­ments, à oscil­ler d’un demi-degré.

Tar­nows­ki, pen­dant ce temps, observait.

Il obser­vait depuis sa table du Café Bris­tol, où il s’ins­tal­lait chaque après-midi à quatre heures, avec son thé, sa bab­ka et son Kurier Wars­zaws­ki. Il obser­vait avec l’at­ten­tion déta­chée d’un homme qui regarde un spec­tacle dont il n’est pas l’ac­teur — ou dont il n’est plus l’ac­teur, ce qui est pire, parce que cela signi­fie qu’on a été sur scène et qu’on en a été chas­sé, et que tout ce qui reste, c’est la mémoire du pro­jec­teur et le goût amer de l’ap­plau­dis­se­ment qu’on n’a pas reçu.

Tomasz le fai­sait mon­ter chaque soir. Et chaque soir, dans l’as­cen­seur, Tar­nows­ki lui adres­sait un mot.

Le 16 jan­vier : « Eh bien. Un pianiste. »

Le 17 : « Mon grand-père rece­vait des pia­nistes dans ce salon. Mais il ne les lais­sait pas gouverner. »

Le 18 : « Vous savez ce qui est le plus étrange, Tomasz ? Ce n’est pas qu’un pia­niste soit Pre­mier ministre. C’est que per­sonne ne trouve ça étrange. »

Et le 19 — la phrase la plus longue que Tar­nows­ki eût jamais pro­non­cée dans l’as­cen­seur, et peut-être la plus importante :

— Ce pays a tou­jours été gou­ver­né par des gens qui n’au­raient jamais dû gou­ver­ner. Des rois élus par des nobles qui ne s’en­ten­daient sur rien. Des patriotes qui déclen­chaient des insur­rec­tions vouées à l’é­chec. Des musi­ciens qui deve­naient pre­miers ministres. C’est notre génie et notre malé­dic­tion. Nous confions le pou­voir à des ama­teurs, et par­fois — rare­ment, mais par­fois — l’a­ma­teur fait quelque chose qu’au­cun pro­fes­sion­nel n’au­rait osé.

Tomasz ne répon­dit pas. L’as­cen­seur arri­va au troi­sième. Tar­nows­ki sortit.

Mais avant de dis­pa­raître dans le cou­loir, il ajou­ta, par-des­sus son épaule :

— Deman­dez à Szy­mon de venir me voir. J’ai quelque chose à lui dire.

* * *

Le Bris­tol bour­don­nait. Les jours qui sui­virent la nomi­na­tion de Pade­rews­ki furent les plus intenses que l’hô­tel eût connus depuis son ouver­ture — plus intenses que l’i­nau­gu­ra­tion de 1901, plus intenses que les visites royales d’a­vant-guerre, plus intenses que la nuit du coup d’É­tat. Le hall ne dor­mait plus. Les cui­sines fonc­tion­naient dix-huit heures par jour. Mali­nows­ki, le chef, avait embau­ché deux com­mis sup­plé­men­taires et triait ses żurek en fonc­tion de leur des­ti­na­tion : un żurek léger pour les petits-déjeu­ners diplo­ma­tiques, un żurek robuste pour les déjeu­ners de tra­vail, un żurek d’ur­gence — épais, salé, presque solide — pour les séances de nuit, quand les secré­taires tapaient leurs télé­grammes dans le salon Mar­co­ni jus­qu’à deux heures du matin et que seule une soupe capable de tenir debout toute seule pou­vait les main­te­nir éveillés.

Et Pade­rews­ki, au milieu de tout cela, jouait du piano.

Nous l’en­ten­dions chaque nuit. Les notes mon­taient de la suite 211 comme une fumée sonore, tra­ver­saient les cou­loirs, des­cen­daient les esca­liers, attei­gnaient le hall où Wła­dek veillait, et se mêlaient au silence du Bris­tol endor­mi. C’é­tait Cho­pin, par­fois — les Noc­turnes, les Pré­ludes, la Bal­lade en sol mineur. C’é­tait Pade­rews­ki lui-même — ses propres com­po­si­tions, son Menuet en sol, sa Légende. Et c’é­tait, cer­taines nuits, autre chose. Quelque chose que nous ne recon­nais­sions pas. Quelque chose d’hé­si­tant, de cher­cheur, de tâton­nant, comme une main qui avance dans le noir.

Les par­ti­tions de Rozenberg.

Per­sonne ne le savait avec cer­ti­tude. Per­sonne n’a­vait vu Pade­rews­ki ouvrir le cahier, poser les pages sur le pupitre du Stein­way, déchif­frer les notes bru­nies par le temps. Mais nous le pen­sions — nous le sen­tions, avec cette intui­tion col­lec­tive qui est le sixième sens des employés d’hô­tel. Car la musique qui mon­tait de la suite 211 à trois heures du matin, les nuits où Pade­rews­ki ne dor­mait pas — et il ne dor­mait presque jamais, les insom­niaques font les meilleurs musi­ciens et les pires poli­ti­ciens —, cette musique avait quelque chose de dif­fé­rent. Elle n’a­vait pas l’as­su­rance de Cho­pin. Elle n’a­vait pas la vir­tuo­si­té de Pade­rews­ki. Elle avait un grain plus rugueux, une hési­ta­tion plus humaine, une tris­tesse plus intime — la tris­tesse d’un musi­cien de Nalew­ki qui avait joué aux mariages et aux bar-mits­va et qui avait caché sa musique dans le ventre d’un pia­no parce qu’il n’a­vait pas d’autre endroit au monde où la mettre.

Wła­dek, chaque nuit, écou­tait. Et chaque nuit, il disait à Tomasz la même chose :

— Tu entends ? C’est Rozen­berg. C’est le fantôme.

Et Tomasz, chaque nuit, ne disait rien. Mais il écou­tait lui aus­si. Et dans son silence, quelque chose bou­geait — len­te­ment, comme bouge la glace sur la Vis­tule quand le prin­temps com­mence à chauf­fer, par en des­sous, invi­si­ble­ment, jus­qu’au jour où la sur­face craque.

CHA­PITRE 11

Cho­pin à trois heures du matin

C’est Tar­nows­ki qui révéla.

Il le fit le 20 jan­vier, dans l’as­cen­seur, comme il fai­sait tout — avec un natu­rel si par­fait qu’on aurait pu croire qu’il n’a­vait pas atten­du quinze jours pour le dire, qu’il n’a­vait pas choi­si son moment, qu’il n’a­vait pas cal­cu­lé l’ef­fet. Mais Tar­nows­ki cal­cu­lait tou­jours. Sous le flegme aris­to­cra­tique, sous la désin­vol­ture du conspi­ra­teur relâ­ché, sous la poli­tesse de l’homme qui ne paie pas sa chambre et qui ne s’en excuse pas, il y avait un esprit d’une pré­ci­sion redou­table, un esprit de joueur d’é­checs — et Tar­nows­ki, nous l’ap­pren­drions plus tard, avait été cham­pion d’é­checs de la gar­ni­son de Cra­co­vie en 1908, ce qui expli­quait peut-être sa ten­dance à dépla­cer les pièces len­te­ment, une par une, sans jamais révé­ler sa stra­té­gie avant le coup final.

Ce soir-là, Tomasz le fit mon­ter du rez-de-chaus­sée au troi­sième. Le tra­jet habi­tuel. Les qua­rante-cinq secondes habi­tuelles. Mais au lieu de son com­men­taire quo­ti­dien — ses remarques sur le żurek, sur le temps, sur l’os­cil­la­tion de l’as­cen­seur au deuxième —, Tar­nows­ki dit :

— Rozen­berg.

Tomasz le regar­da. Tar­nows­ki regar­dait droit devant lui, les yeux fixés sur la paroi de cris­tal, et son reflet — son visage long, ses yeux sombres, son pro­fil de lévrier aris­to­cra­tique — flot­tait dans le verre comme une apparition.

— Szy­mon est venu me voir, dit-il. Comme je le lui avais deman­dé. Il m’a racon­té l’his­toire. Le cahier dans le pia­no. Le musi­cien de Nalew­ki. Le luthier qui se sou­vient. C’est une belle his­toire. Mais elle est incomplète.

L’as­cen­seur pas­sa le pre­mier étage. Trente secondes.

— Rozen­berg n’a pas caché ses par­ti­tions dans le pia­no par hasard, dit Tar­nows­ki. Il les a cachées parce que mon père le lui a demandé.

Le silence qui sui­vit cette phrase fut, dans les annales de l’as­cen­seur du Bris­tol, le plus dense que Tomasz eût jamais connu. Plus dense que le silence de Pił­sud­ski. Plus dense que le silence des gens qui pleurent. Un silence dans lequel les mots qui venaient d’être pro­non­cés conti­nuaient de vibrer, comme les har­mo­niques d’une note de pia­no après qu’on a levé les doigts des touches.

— Mon père, conti­nua Tar­nows­ki, connais­sait Rozen­berg. C’est une chose que per­sonne ne sait — ou que per­sonne ne se sou­vient. Avant que le palais ne soit ven­du à Pade­rews­ki et à ses asso­ciés, avant qu’il ne devienne un hôtel, mon père y don­nait des soi­rées musi­cales. Des soi­rées pri­vées, dans le grand salon — le salon qui est aujourd’­hui le salon Mar­co­ni, celui avec les stucs. Mon père aimait la musique. Tous les Tar­nows­ki aimaient la musique — c’est une mala­die de famille, comme l’en­det­te­ment. Et par­mi les musi­ciens qu’il invi­tait, il y avait Rozenberg.

L’as­cen­seur appro­chait du deuxième étage. Vingt secondes.

— Un gar­çon de Nalew­ki qui jouait dans le salon d’un aris­to­crate de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie. Tu vois l’i­mage, Tomasz ? Tu vois ce que cela signi­fie ? En 1899, à Var­so­vie, sous l’oc­cu­pa­tion russe, un comte polo­nais et un musi­cien juif par­ta­geaient un pia­no. Pas en public — en pri­vé. Dans un salon. Le soir. Quand per­sonne ne regar­dait. Parce que c’est comme ça que fonc­tion­nait Var­so­vie, depuis tou­jours — en sur­face, les cloi­sons, les quar­tiers, les langues, les reli­gions, cha­cun chez soi, cha­cun dans sa rue. Et en des­sous, les pas­sages secrets. Les musiques par­ta­gées. Les ami­tiés qu’on ne mon­trait pas mais qui exis­taient, qui exis­taient avec une force que les cloi­sons ne pou­vaient pas contenir.

L’as­cen­seur arri­va au deuxième. Tar­nows­ki ne sor­tit pas. Ce n’é­tait pas son étage — il allait au troi­sième —, mais l’as­cen­seur, obéis­sant à un appel venu d’en bas, s’é­tait arrê­té. Tomasz ouvrit la porte. Per­sonne n’at­ten­dait. Il refer­ma la porte. L’as­cen­seur reprit sa mon­tée. Quinze secondes supplémentaires.

— Quand mon père a ven­du le palais, reprit Tar­nows­ki, il a écrit à Rozen­berg. Je ne sais pas ce qu’il a écrit — la lettre a dis­pa­ru, comme dis­pa­raissent les lettres, dans le grand incen­die lent de la mémoire. Mais je sais ce que Rozen­berg a fait en retour. Il est venu le soir de l’i­nau­gu­ra­tion, le 19 novembre 1901. Il est venu avec son cahier de par­ti­tions — huit pièces pour pia­no qu’il avait com­po­sées pour les soi­rées de mon père, dans le salon qui allait deve­nir le salon Mar­co­ni. Et il les a cachées dans le Stein­way de la suite 211. Parce que c’é­tait la seule manière qu’il avait de lais­ser un mor­ceau de leur ami­tié dans le bâti­ment qui avait rem­pla­cé leur lieu de rencontre.

L’as­cen­seur arri­va au troi­sième. Tar­nows­ki sortit.

Puis il se retour­na. Et pour la pre­mière fois depuis qu’il était au Bris­tol — quinze jours, quinze soirs, quinze tra­jets en ascen­seur —, il regar­da Tomasz dans les yeux. Pas par-des­sus l’é­paule, pas dans le reflet de la paroi, pas en biais. Dans les yeux.

— C’est pour cela que je suis ici, dit-il. Pas pour le coup d’É­tat. Le coup d’É­tat était une idio­tie — une idio­tie de plus, dans une longue série d’i­dio­ties aris­to­cra­tiques dont ma famille a le secret. Non. Je suis ici parce que cet hôtel est le seul endroit au monde où il reste quelque chose de mon père. Et ce quelque chose, ce n’est pas un meuble, ni un por­trait, ni un titre de pro­prié­té. C’est un cahier de par­ti­tions caché dans un pia­no par un musi­cien juif de Nalew­ki, le soir où le palais est deve­nu un hôtel et où le monde de mon père a ces­sé d’exister.

Il fit un pas dans le cou­loir. S’arrêta.

— La chambre 304, ce n’est pas la biblio­thèque de mon père, Tomasz. C’est la chambre où Rozen­berg dor­mait quand il venait jouer au palais. Mon père lui don­nait tou­jours cette chambre. Tou­jours la même. Troi­sième étage, angle nord-ouest.

Puis il s’é­loi­gna dans le cou­loir, et la porte de la 304 se refer­ma der­rière lui, et Tomasz res­ta dans l’as­cen­seur, la main sur la manette, immo­bile, et quelque chose en lui — quelque chose de pro­fond, de sou­ter­rain, quelque chose qui avait dor­mi depuis le Karst, depuis les tran­chées, depuis les nuits dans la boue à écou­ter mou­rir des gar­çons dont il ne connais­sait pas la langue — quelque chose se brisa.

Pas dans le mau­vais sens. Dans le sens de la glace qui craque sur la Vis­tule. Dans le sens de la lumière qui entre par une fis­sure. Dans le sens des choses qui s’ouvrent quand elles ont été fer­mées trop longtemps.

* * *

Cette nuit-là, Tomasz ne des­cen­dit pas voir Władek.

Il res­ta au deuxième étage. Assis sur la ban­quette du cou­loir, devant la porte de la suite 211, dans la pénombre du cor­ri­dor que les appliques Art nou­veau éclai­raient d’une lumière ambrée, une lumière de veilleuse, une lumière qui ne ser­vait pas à voir mais à rassurer.

Il atten­dit.

À trois heures du matin, le pia­no commença.

Ce n’é­tait pas Cho­pin. Ce n’é­tait pas Pade­rews­ki. C’é­tait l’autre musique — la musique hési­tante, cher­chante, la musique qui avan­çait par à‑coups comme un homme qui marche dans une pièce incon­nue. La musique de Rozenberg.

Tomasz écou­ta.

Il écou­ta la pre­mière pièce — Neige sur la Vis­tule — qui com­men­çait par une note seule, sus­pen­due dans le silence, une note si longue et si claire qu’elle sem­blait venir non pas du pia­no mais de l’air lui-même, de la nuit, de la neige qui tom­bait dehors sur Kra­kows­kie Przed­mieś­cie. Puis d’autres notes s’a­jou­taient, len­te­ment, comme des flo­cons, et la mélo­die se construi­sait avec une patience qui n’a­vait rien de la vir­tuo­si­té de Pade­rews­ki — c’é­tait une patience de Nalew­ki, une patience d’homme qui a le temps, qui n’est pas pres­sé d’ar­ri­ver, qui sait que la musique, comme le thé de Lich­ten­baum, ne se pré­pare pas dans l’urgence.

Il écou­ta la deuxième pièce — Noc­turne pour une ville endor­mie — qui était plus sombre, plus lente, avec des accords graves qui réson­naient comme des cloches loin­taines, et une main droite qui errait au-des­sus de ces accords comme un oiseau au-des­sus d’un lac, et qui trou­vait, par­fois, une note si juste, si exacte, si néces­saire, que Tomasz sen­tit quelque chose mon­ter dans sa gorge — non pas des larmes, Tomasz ne pleu­rait pas, Tomasz n’a­vait pas pleu­ré depuis le Karst —, mais quelque chose de voi­sin, quelque chose qui avait la consis­tance des larmes sans en avoir la forme.

Et il écou­ta la qua­trième pièce — Danse des ombres sur Nalew­ki — qui chan­geait tout. Qui pas­sait du grave au vif, de la len­teur à la vitesse, de la mélan­co­lie à quelque chose qui res­sem­blait à de la joie — mais une joie étrange, une joie à contre­temps, une joie de Nalew­ki, c’est-à-dire une joie qui danse sur un pied et qui pleure sur l’autre, parce que c’est la seule joie que connaissent les gens qui ont appris que le bon­heur et le mal­heur ne sont pas des contraires mais des voi­sins, et qu’ils par­tagent le même palier, la même cour, le même immeuble-Babylone.

La musique s’arrêta.

Le silence revint. Ce silence par­ti­cu­lier d’a­près la musique — un silence habi­té, un silence plein, un silence qui contient encore les notes qu’il vient de rem­pla­cer, comme le ciel contient encore la lumière du soleil après qu’il s’est couché.

Tomasz res­ta assis dans le cou­loir. L’é­paule gauche lui fai­sait mal — l’é­clat d’o­bus, le Karst, le froid. Dehors, la Vis­tule char­riait ses gla­çons. Quelque part dans la ville, trois cent mille enfants dor­maient le ventre vide. Quelque part à Paris, on redes­si­nait les fron­tières du monde sur des cartes que les habi­tants de ces fron­tières ne ver­raient jamais. Et ici, au deuxième étage du Bris­tol, un pia­niste qui allait deve­nir le diri­geant d’un pays jouait la musique d’un musi­cien de Nalew­ki qui avait dis­pa­ru en Amé­rique dix-huit ans plus tôt.

Et Tomasz, assis dans le cou­loir, la main posée sur son épaule dou­lou­reuse, com­prit quelque chose. Quelque chose de simple — si simple que cela ne méri­tait pro­ba­ble­ment pas d’être dit à voix haute, mais qui, dans le silence du Bris­tol à trois heures du matin, avait la force d’une révélation.

Il com­prit que le Bris­tol n’é­tait pas un hôtel.

Ou plu­tôt — il com­prit que le Bris­tol était un hôtel, bien sûr, avec ses chambres et ses cou­loirs et son ascen­seur de cris­tal et ses draps repas­sés par Pani Lewan­dows­ka et ses żurek de Mali­nows­ki et ses mémos de Hel­bling, mais qu’il était aus­si autre chose. Quelque chose de plus. Un lieu où les mondes se croi­saient. Où un aris­to­crate et un musi­cien juif par­ta­geaient un salon. Où un pia­niste et un révo­lu­tion­naire sibé­rien par­ta­geaient un ascen­seur. Où un gar­çon de Nalew­ki et un lif­tier de Łódź par­ta­geaient un secret. Où la musique d’un homme oublié trou­vait, dix-huit ans plus tard, les mains d’un homme célèbre.

Le Bris­tol était un car­re­four. Un nœud. Un endroit où les fils se croisent — les fils du temps, de la musique, de la poli­tique, de la faim, de l’es­poir, de la mémoire — et où, pen­dant un ins­tant, ces fils forment un motif qui res­semble à quelque chose.

Pas à un pays. Pas à une nation. Quelque chose de plus modeste et de plus vrai.

Un endroit où les gens se rencontrent.

Tomasz se leva. Des­cen­dit l’es­ca­lier — pas l’as­cen­seur, l’es­ca­lier, parce qu’il avait besoin de sen­tir les marches sous ses pieds, de comp­ter les étages, de pas­ser sa main sur la rampe en bois que Hel­bling fai­sait cirer chaque semaine. Il arri­va au rez-de-chaus­sée. Trou­va Wła­dek à son poste.

— Tu n’es pas des­cen­du cette nuit, dit Władek.

— Non.

— Tu as écouté ?

— Oui.

— C’é­tait Rozenberg ?

Tomasz s’as­sit sur la ban­quette. Regar­da Wła­dek. Et pour la pre­mière fois en six ans de ser­vice au Bris­tol, pour la pre­mière fois depuis qu’il avait pris son poste dans l’as­cen­seur de cris­tal, pour la pre­mière fois depuis le Karst, depuis la boue, depuis les gar­çons qui mou­raient dans des langues qu’il ne com­pre­nait pas, Tomasz dit plus de dix mots d’affilée.

— C’é­tait Rozen­berg, dit-il. Un musi­cien de Nalew­ki. Il jouait dans le salon du palais Tar­nows­ki. Le père du comte l’in­vi­tait. Ils étaient amis. Quand le palais est deve­nu un hôtel, Rozen­berg a caché ses par­ti­tions dans le pia­no. Puis il est par­ti en Amé­rique. Le comte est reve­nu pour ça. Pour la musique de Rozen­berg. Pour le sou­ve­nir de son père.

Wła­dek écou­ta. Pour la pre­mière fois depuis vingt-trois ans de ser­vice noc­turne, Wła­dek n’a­vait rien à ajou­ter. Pas un com­men­taire, pas une digres­sion, pas une théo­rie. Le silence de Wła­dek, cette nuit-là, fut le cadeau le plus pré­cieux qu’il pût offrir à Tomasz — un silence de por­tier de nuit, un silence pro­fes­sion­nel, le silence de celui qui com­prend que cer­taines his­toires n’ont pas besoin d’être embellies.

Puis Wła­dek prit son car­net noir. L’ou­vrit. Écrivit.

Et refer­ma le carnet.

Et ser­vit le thé.

CHA­PITRE 12

Les élec­tions

Le 26 jan­vier 1919, la Pologne vota.

Pour la pre­mière fois en cent qua­rante ans. Cent qua­rante ans sans urnes, sans bul­le­tins, sans iso­loirs, sans cette céré­mo­nie modeste et gran­diose qui consiste à mettre un mor­ceau de papier dans une boîte en espé­rant que ce mor­ceau de papier chan­ge­ra quelque chose. Cent qua­rante ans pen­dant les­quels les Polo­nais avaient été gou­ver­nés par des Russes, des Prus­siens, des Autri­chiens, des gens qui ne par­laient pas leur langue et qui n’a­vaient pas besoin de leur avis. Cent qua­rante ans, c’est sept géné­ra­tions. Sept géné­ra­tions de Polo­nais qui avaient vécu, aimé, tra­vaillé, souf­fert, enfan­té et sont morts sans avoir jamais glis­sé un bul­le­tin dans une urne.

Et ce dimanche de jan­vier, à Var­so­vie, par moins vingt degrés, ils votèrent.

Nous le vîmes. Nous le vîmes depuis les fenêtres du Bris­tol, depuis le hall, depuis l’as­cen­seur, depuis les cui­sines où Mali­nows­ki, qui avait pré­pa­ré un żurek spé­cial pour l’oc­ca­sion — un żurek « élec­to­ral », avait-il dit, avec de la sau­cisse, de l’œuf dur et une quan­ti­té de rai­fort qui aurait réveillé un mort —, Mali­nows­ki regar­dait par la fenêtre des cui­sines la file de Var­so­viens qui s’al­lon­geait sur Kra­kows­kie Przed­mieś­cie, devant l’é­cole qui ser­vait de bureau de vote, et qui avan­çait len­te­ment, très len­te­ment, dans le froid, avec cette patience obs­ti­née des gens qui ont atten­du cent qua­rante ans et qui ne sont pas à une heure près.

Ils étaient venus de par­tout. Des quar­tiers riches et des quar­tiers pauvres. De Kra­kows­kie Przed­mieś­cie et de Nalew­ki. De Pra­ga, de l’autre côté de la Vis­tule, où les usines cra­chaient leur fumée dans le ciel gris. De Mokotów, de Żoli­borz, de Wola. Des hommes en redin­gote et des hommes en blouse de tra­vail. Des femmes — car les femmes aus­si votaient, pour la pre­mière fois, et cela mérite d’être dit et redit, parce que la Pologne, ce pays né de rien, ce pays qui n’a­vait pas de mon­naie, pas de fron­tières, pas de sys­tème juri­dique uni­fié, ce pays chao­tique, affa­mé, mira­cu­leux, avait fait quelque chose qu’au­cune des grandes démo­cra­ties occi­den­tales n’a­vait encore fait : don­ner le droit de vote aux femmes. Dès le pre­mier jour. Dès la pre­mière élec­tion. Comme si la Pologne, ayant été pri­vée de tout pen­dant si long­temps, avait déci­dé que plus per­sonne ne serait pri­vé de rien.

Des femmes votaient. Pani Lewan­dows­ka, la lin­gère du Bris­tol, vota. Mag­da, la gou­ver­nante en chef, vota. Pani Rogals­ka, la seconde pâtis­sière, vota — elle avait mis sa plus belle robe pour l’oc­ca­sion, une robe bleue avec un col en den­telle, qu’elle por­tait nor­ma­le­ment aux mariages et aux enter­re­ments et qu’elle avait déci­dé de por­ter aux élec­tions, parce que les élec­tions, dit-elle, c’est un peu un mariage — celui d’un peuple avec lui-même.

Jad­wi­ga Golcz vota. Elle pho­to­gra­phia la file d’at­tente, les visages, les mains qui tenaient les bul­le­tins, la buée des souffles dans le froid. Elle pho­to­gra­phia une vieille femme en châle noir qui pleu­rait en sor­tant du bureau de vote — pas de tris­tesse, de stu­pé­fac­tion, la stu­pé­fac­tion de quel­qu’un qui vient de faire, à soixante-dix ans, quelque chose que per­sonne dans sa famille n’a­vait jamais fait et que per­sonne ne lui avait jamais dit qu’elle pour­rait faire. Jad­wi­ga pho­to­gra­phia cette femme et gar­da la pho­to dans sa boîte en car­ton, sous la table de déve­lop­pe­ment, avec les pho­tos de Tomasz, et cette pho­to — une vieille Var­so­vienne en larmes devant une école, un jour de jan­vier — serait, des années plus tard, la seule image de ce jour-là à avoir survécu.

Szy­mon vota. Il vota tôt le matin, avant son ser­vice au Bris­tol, dans un bureau de vote de Nalew­ki, au milieu d’une foule dense et bruyante où le yid­dish et le polo­nais se mêlaient dans un brou­ha­ha joyeux. Sur Nalew­ki, les élec­tions avaient un goût par­ti­cu­lier — le goût d’une pro­messe, d’un test. La Pologne disait : vous êtes des citoyens. Nalew­ki répon­dait : nous ver­rons. Mais en atten­dant, Nalew­ki votait, parce que voter, c’est croire que le mor­ceau de papier dans la boîte a un poids, et que ce poids, même infime, même ridi­cule, même déri­soire com­pa­ré au poids des armées, des fron­tières et des empires, ce poids existe et qu’il compte.

Wła­dek vota. Il vota en fin de mati­née, après sa nuit de ser­vice, les yeux cer­nés, la mous­tache en bataille, avec l’air d’un homme qui n’a pas dor­mi depuis 1901 et qui s’en porte très bien. En sor­tant du bureau de vote, il décla­ra à qui vou­lait l’en­tendre que c’é­tait le plus beau jour de sa vie — plus beau que son mariage, plus beau que la nais­sance de ses quatre filles, plus beau que le soir où Caru­so avait chan­té dans le hall du Bris­tol à deux heures du matin. Et per­sonne ne le contre­dit, parce que Wła­dek, ce jour-là, avait rai­son, et que même les gens qui ne l’ad­met­taient pas le savaient.

Karol, le bar­man, vota. Hel­bling ne vota pas — il était suisse, et les Suisses, comme il le rap­pe­la avec une pointe de mélan­co­lie, ne votent que chez eux, ce qui est à la fois une preuve de patrio­tisme et une forme d’i­so­le­ment cosmique.

Et Tomasz vota.

* * *

Il quit­ta le Bris­tol à midi. Il avait deman­dé une heure de pause à Hel­bling — la pre­mière pause qu’il deman­dait en six ans —, et Hel­bling, qui n’ac­cor­dait jamais de pause, accor­da celle-ci sans com­men­taire, ce qui était, venant de lui, la plus haute forme de respect.

Tomasz sor­tit sur Kra­kows­kie Przed­mieś­cie. Le froid le sai­sit. Moins vingt. L’air était si froid qu’il sem­blait solide, comme si on pou­vait le tou­cher, le cas­ser, le mettre en mor­ceaux. Le ciel était blanc — pas gris, pas bleu, blanc, un blanc abso­lu, un blanc de page vierge, le blanc d’un pays qui commence.

Il mar­cha. Pas vite — Tomasz ne mar­chait jamais vite, c’é­tait un homme de len­teur, un homme d’as­cen­seur, un homme habi­tué à la vitesse modeste et régu­lière de qua­rante-cinq secondes entre le rez-de-chaus­sée et le hui­tième étage. Il mar­cha le long de l’a­ve­nue, dépas­sa le Palais Pré­si­den­tiel, dépas­sa l’u­ni­ver­si­té, dépas­sa l’é­glise Sainte-Anne dont les cloches son­naient midi avec une insis­tance joyeuse. Il mar­cha dans la neige, dans le froid, dans la lumière blanche de jan­vier, et il vit — comme Wła­dek le lui avait décrit, comme Szy­mon le lui avait racon­té, comme le Bris­tol le lui avait mon­tré à tra­vers ses fenêtres de dix-huit mètres car­rés — la file.

La file d’at­tente devant le bureau de vote.

Des cen­taines de per­sonnes. Peut-être un mil­lier. Des gens emmi­tou­flés dans tout ce qu’ils pos­sé­daient — man­teaux, châles, écharpes, bon­nets, cou­ver­tures —, des gens qui souf­flaient dans leurs mains pour les réchauf­fer, qui tapaient des pieds sur le sol gelé, qui par­laient, qui riaient, qui se tai­saient, qui atten­daient. Des gens de toutes les condi­tions, de tous les âges, de toutes les tailles, réunis par un seul point com­mun : ils étaient polo­nais, et pour la pre­mière fois de leur vie, cela signi­fiait quelque chose.

Tomasz se mit dans la file.

Il atten­dit. Long­temps. Le froid mor­dait ses pieds, ses mains, son visage. L’é­clat d’o­bus dans l’é­paule gauche se rap­pe­la à lui avec une insis­tance par­ti­cu­lière, comme si le Karst, depuis le fond de sa mémoire, pro­tes­tait contre le froid de Var­so­vie. Il atten­dit sans rien dire — il était le seul silen­cieux dans une file qui bour­don­nait de conver­sa­tions, de rumeurs, de rires, de plaintes sur le froid et de com­men­taires sur la poli­tique —, il atten­dit avec cette patience d’homme d’as­cen­seur, cette patience de qua­rante-cinq secondes répé­tée mille fois par jour, cette patience qui était deve­nue, au fil des années, non pas une habi­tude mais une philosophie.

Et il pensa.

Il pen­sa au Bris­tol. À l’as­cen­seur de cris­tal. À la manette de cuivre qu’il action­nait chaque matin depuis six ans. Il pen­sa à Hel­bling et à ses mémos, à Wła­dek et à ses mono­logues, à Mag­da et à ses draps, à Mali­nows­ki et à ses żurek, à Karol et à son Polo­nais Res­sus­ci­té que per­sonne ne com­man­dait jamais. Il pen­sa à Szy­mon, qui tra­ver­sait chaque matin la fron­tière invi­sible entre Nalew­ki et Kra­kows­kie Przed­mieś­cie. Il pen­sa à Jad­wi­ga et à ses pho­tos volées. Il pen­sa à Kel­logg et à ses cinq mille tonnes de farine pour trois cent mille enfants.

Il pen­sa à Pade­rews­ki, assis devant son Stein­way à trois heures du matin, les mains sur les touches, jouant la musique d’un homme qu’il n’a­vait jamais ren­con­tré. Il pen­sa à Pił­sud­ski, dans l’as­cen­seur, son regard gris, sa voix basse, sa soli­tude de loup. Il pen­sa à Tar­nows­ki, dans la chambre 304, qui regar­dait par la fenêtre l’en­droit où son père avait plan­té un tilleul.

Et il pen­sa à Rozen­berg. Léon Rozen­berg, de Nalew­ki, qui avait joué dans le salon d’un palais qui n’exis­tait plus, qui avait caché ses par­ti­tions dans un pia­no parce qu’il n’a­vait pas d’autre endroit où lais­ser sa musique, et qui était par­ti en Amé­rique en empor­tant avec lui tout ce qu’il était, sauf huit pièces pour pia­no et une dédi­cace en fran­çais : « Pour le Bris­tol. Pour qu’il se souvienne. »

Et le Bris­tol se souvenait.

Tomasz arri­va devant l’urne. Un homme en cos­tume sombre, assis der­rière une table, lui ten­dit un bul­le­tin. Tomasz le prit. Le regar­da. Un mor­ceau de papier. Rien de plus. Un mor­ceau de papier dans un pays qui, trois mois plus tôt, n’exis­tait pas.

Il glis­sa le bul­le­tin dans l’urne.

Le papier fit un son — un petit son, un frois­se­ment, presque rien, le son le plus modeste du monde. Mais ce son-là, ce soir-là, quand Tomasz le racon­te­rait à Wła­dek — car il le racon­te­rait, pour la pre­mière fois de sa vie il racon­te­rait quelque chose —, ce son-là avait la même qua­li­té que les notes de Rozen­berg mon­tant de la suite 211 à trois heures du matin : il était petit, il était fra­gile, il était presque inau­dible, et il chan­geait tout.

* * *

Tomasz revint au Bris­tol. Reprit son poste dans l’as­cen­seur. Enfi­la ses gants blancs. Posa la main sur la manette.

Le pre­mier pas­sa­ger de l’a­près-midi fut Tar­nows­ki, qui des­cen­dait prendre le thé. Il entra dans l’as­cen­seur comme il entrait tou­jours — en homme qui rentre chez lui. Regar­da Tomasz. Sourit.

— Vous avez voté, dit-il.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui, dit Tomasz.

— Moi aus­si, dit Tarnowski.

Et il y eut, dans ces deux « moi aus­si », dans ces deux mono­syl­labes échan­gés entre un comte sans argent et un lif­tier sans mots, dans cette cabine de cris­tal sus­pen­due entre le troi­sième étage et le rez-de-chaus­sée de l’Hô­tel Bris­tol de Var­so­vie, quelque chose qui res­sem­blait à ce que la Pologne essayait de deve­nir : un endroit où un aris­to­crate et un ancien capo­ral pou­vaient se par­ler d’é­gal à égal, dans un ascen­seur, pen­dant qua­rante-cinq secondes, et où ces qua­rante-cinq secondes suffisaient.

L’as­cen­seur arri­va au rez-de-chaus­sée. Tomasz ouvrit la porte.

— Mer­ci, dit Tarnowski.

Et il sor­tit. Et il alla prendre son thé. Et Tomasz refer­ma la porte et remonta.

* * *

Ce soir-là, pour la der­nière fois de notre récit, le pia­no joua.

Il joua tard — plus tard que d’ha­bi­tude, bien après minuit, bien après que le Bris­tol se fut endor­mi, bien après que Wła­dek eut fer­mé son car­net noir et ces­sé de par­ler, bien après que la neige eut recou­vert les traces de pas des élec­teurs sur Kra­kows­kie Przedmieście.

Il joua les par­ti­tions de Rozen­berg. Les huit pièces, l’une après l’autre, sans inter­rup­tion, sans hési­ta­tion, avec une assu­rance que nous ne lui avions jamais enten­due. Comme si Pade­rews­ki avait enfin appri­voi­sé cette musique — ou comme si cette musique l’a­vait enfin appri­voi­sé, lui. Neige sur la Vis­tule. Les Tilleuls de Kra­kows­kie. Noc­turne pour une ville endor­mie. Danse des ombres sur Nalew­ki. Cinq heures du matin à la gare. L’Es­ca­lier. La Prière du funam­bule. Le Der­nier Invité.

Nous écou­tâmes.

Tous. Wła­dek dans le hall. Tomasz sur sa ban­quette du deuxième étage. Szy­mon, qui ne dor­mait pas non plus, assis dans l’es­ca­lier de ser­vice. Mag­da, qui fai­sait sem­blant de véri­fier les draps mais qui ne véri­fiait rien. Karol, qui polis­sait le même verre depuis une heure au Column Bar. Mateusz, le chas­seur de treize ans, qui s’é­tait glis­sé hors de sa chambre de ser­vice et qui écou­tait depuis le palier du pre­mier étage avec des yeux grands comme des lunes. Hel­bling, dans son bureau, qui avait éteint la lumière et qui, pour la pre­mière fois peut-être de sa vie de direc­teur, ne rédi­gea aucun mémo.

Et Tar­nows­ki, dans la chambre 304, la fenêtre ouverte mal­gré le froid, qui écou­tait mon­ter vers lui la musique que son père avait enten­due dans un salon qui n’exis­tait plus, jouée par un homme qui n’a­vait jamais ren­con­tré celui qui l’a­vait écrite, dans un hôtel bâti sur les ruines d’un palais, dans un pays qui n’exis­tait pas il y a trois mois.

La musique de Rozen­berg mon­ta dans la nuit de Var­so­vie. Elle tra­ver­sa les cou­loirs du Bris­tol, fran­chit les fenêtres, sor­tit dans le froid, sur­vo­la Kra­kows­kie Przed­mieś­cie, attei­gnit peut-être — qui sait — les rues de Nalew­ki, où Lich­ten­baum, le vieux luthier, dor­mait au milieu de ses vio­lons sus­pen­dus. Elle mon­ta plus haut. Par-des­sus les toits, par-des­sus les clo­chers, par-des­sus la Vis­tule gelée et les dra­peaux rouges et blancs qui pen­daient dans la nuit comme des prières.

Puis la musique s’arrêta.

Le silence revint.

Et nous sûmes — nous, les employés de l’Hô­tel Bris­tol, nous qui savions tout, nous qui avions tout vu, tout enten­du, tout por­té, tout ser­vi, tout ran­gé —, nous sûmes que quelque chose venait de finir et que quelque chose d’autre com­men­çait. Que le Bris­tol res­te­rait le Bris­tol — les draps seraient repas­sés, les żurek seraient ser­vis, l’as­cen­seur mon­te­rait et des­cen­drait, Hel­bling rédi­ge­rait des mémos, Wła­dek racon­te­rait des his­toires, Tomasz se tai­rait. Mais que le pays, dehors, le pays de neige et de dra­peaux, le pays de Pade­rews­ki et de Pił­sud­ski, le pays de Nalew­ki et de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie, le pays de Rozen­berg et de Tar­nows­ki, le pays de trois cent mille enfants affa­més et de cinq mille tonnes de farine, ce pays-là était né. Vrai­ment né. Né comme naissent les choses qui durent — dans le bruit et dans le silence, dans la dou­leur et dans la musique, dans un hôtel de Var­so­vie où un pia­niste jouait la nuit les par­ti­tions d’un fantôme.

Et Tomasz, dans son ascen­seur de cris­tal, posa la main sur la manette de cuivre, et atten­dit le pre­mier pas­sa­ger du lendemain.

Il vien­drait.

Ils vien­draient tous.

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DEUXIÈME PAR­TIE

LA NÉGO­CIA­TION

(6 – 16 jan­vier 1919)

CHA­PITRE 5

Le direc­teur et le comte

Le mémo numé­ro 47 de Hel­bling, rédi­gé le 6 jan­vier 1919 à cinq heures vingt-trois du matin — l’heure figu­rait dans la marge, car Hel­bling datait ses mémos avec la pré­ci­sion d’un astro­nome —, était adres­sé à l’en­semble du per­son­nel et por­tait le titre sui­vant : « De la dis­tinc­tion fon­da­men­tale entre un hôtel et un siège du gouvernement. »

Le texte, que Mag­da affi­cha dans l’of­fice du pre­mier étage à sept heures et que nous lûmes tous avec un mélange de res­pect et d’hi­la­ri­té conte­nue, disait ceci :

« Il est por­té à l’at­ten­tion du per­son­nel que l’Hô­tel Bris­tol demeure un éta­blis­se­ment hôte­lier de pre­mière caté­go­rie et n’a, à aucun moment, été conver­ti en siège du pou­voir exé­cu­tif, en caserne, en salle de rédac­tion, en bureau de poste, en quar­tier géné­ral mili­taire, en agence de ren­sei­gne­ment, en réfec­toire pour diplo­mates en tran­sit, ni en tout autre lieu incom­pa­tible avec la mis­sion fon­da­men­tale de notre éta­blis­se­ment, qui est de four­nir à nos hôtes un ser­vice d’ex­cel­lence dans un cadre de séré­ni­té et de raf­fi­ne­ment. Il est donc rap­pe­lé que : 1) les cou­loirs ne sont pas des salles de réunion ; 2) les salons ne sont pas des forums de débat poli­tique ; 3) le Café Bris­tol n’est pas une can­tine ; 4) l’as­cen­seur n’est pas un ins­tru­ment de négo­cia­tion diplo­ma­tique. Le per­son­nel est prié de main­te­nir en toutes cir­cons­tances les stan­dards de l’é­ta­blis­se­ment. Signé : R. Hel­bling, Direc­teur général. »

Nous aimions Hel­bling. Nous l’ai­mions comme on aime un hor­lo­ger obses­sion­nel ou un chef d’or­chestre tyran­nique — avec une admi­ra­tion mêlée de ter­reur et une pointe de ten­dresse qu’il nous aurait été impos­sible d’ex­pri­mer en sa pré­sence, car Hel­bling ne tolé­rait pas la ten­dresse, qu’il consi­dé­rait comme un relâ­che­ment incom­pa­tible avec le métier d’hô­te­lier. Nous l’ai­mions parce qu’il était la seule chose qui ne chan­geait pas dans un monde en pleine convul­sion. Dehors, des empires s’ef­fon­draient, des fron­tières se redes­si­naient, des peuples renais­saient — mais à l’in­té­rieur du Bris­tol, les cou­verts étaient tou­jours ali­gnés, les draps tou­jours repas­sés, le beurre tou­jours à la bonne tem­pé­ra­ture, et Hel­bling tou­jours debout, ver­ti­cal, indes­truc­tible, comme un phare dans la tempête.

Le mémo numé­ro 47 était, bien enten­du, par­fai­te­ment inutile. Le Bris­tol était bel et bien en train de se trans­for­mer en quar­tier géné­ral infor­mel de la poli­tique polo­naise, et rien ni per­sonne — pas même Hel­bling, pas même ses mémos — ne pou­vait l’empêcher. Depuis l’ar­ri­vée de Pade­rews­ki, le hall ne désem­plis­sait plus. Le Column Bar était deve­nu un lieu de ren­dez-vous pour les atta­chés mili­taires étran­gers — on y voyait des Amé­ri­cains, des Fran­çais, des Bri­tan­niques, assis dans les fau­teuils de cuir, devant des verres de cognac, en train de dis­cu­ter de l’a­ve­nir de la Pologne avec la décon­trac­tion de gens qui dis­cutent de l’a­ve­nir d’un pays qui n’est pas le leur. Le Café Bris­tol ser­vait le double de cou­verts qu’en temps nor­mal. Les cui­sines fonc­tion­naient en régime de guerre — Mali­nows­ki, qui avait l’ha­bi­tude de nour­rir soixante per­sonnes par ser­vice, en nour­ris­sait désor­mais cent vingt, et ses żurek, pré­pa­rés dans des mar­mites de taille indus­trielle, étaient deve­nus le car­bu­rant offi­cieux de la renais­sance polonaise.

Hel­bling endu­rait. Il endu­rait avec la patience de ceux qui savent que l’his­toire est un phé­no­mène tem­po­raire et que l’hô­tel­le­rie est éter­nelle. Il endu­rait les bottes sur ses tapis, les mégots dans ses cen­driers en cris­tal, les éclats de voix dans ses cou­loirs feu­trés. Il endu­rait les diplo­mates qui ren­ver­saient du café sur les nappes damas­sées et les offi­ciers qui accro­chaient leurs sabres au por­te­man­teau du ves­tiaire — un por­te­man­teau en chêne mas­sif, des­si­né par Otto Wag­ner le Jeune, qui n’a­vait pas été conçu pour sup­por­ter le poids d’un sabre de cava­le­rie, et dont Hel­bling crai­gnait à chaque ins­tant qu’il ne cède, entraî­nant dans sa chute le sabre, le por­te­man­teau, le mur et sa propre rai­son de vivre.

Mais il y avait une chose que Hel­bling n’en­du­rait pas. Une chose qui le ren­dait, sinon fou — Hel­bling était trop suisse pour deve­nir fou —, du moins pro­fon­dé­ment, vis­cé­ra­le­ment, struc­tu­rel­le­ment contrarié.

Le comte Tarnowski.

* * *

Le comte Tar­nows­ki ne par­tait pas.

Le 6 jan­vier, il était là. Le 7, il était là. Le 8, le 9, le 10 — il était là. Il ne don­nait aucun signe de départ. Il n’a­vait pas de bagages — pas une malle, pas un sac, pas même une trousse de toi­lette. Il por­tait le même uni­forme chaque jour, un uni­forme qu’il fai­sait bros­ser par le ser­vice de net­toyage avec l’as­su­rance tran­quille d’un homme qui consi­dère que les ser­vices d’un hôtel existent pour être uti­li­sés, même quand on n’a pas les moyens de les payer — ce qui, nous le décou­vrîmes rapi­de­ment, était le cas.

Tar­nows­ki n’a­vait pas d’argent. Ou plu­tôt, il avait l’argent de son nom — c’est-à-dire rien de tan­gible, mais une quan­ti­té consi­dé­rable de cré­dit moral, de res­pect héri­té, d’au­ra aris­to­cra­tique, le genre de mon­naie qui ne s’im­prime pas mais qui cir­cule très bien dans cer­tains milieux. Il signait ses addi­tions. Il signait tout. Il signait avec un paraphe d’une élé­gance si consom­mée que la signa­ture elle-même sem­blait valoir davan­tage que la somme qu’elle était cen­sée couvrir.

Hel­bling avait exa­mi­né la situa­tion avec sa rigueur habi­tuelle. Le comte Tar­nows­ki occu­pait la chambre 304. Il pre­nait ses repas au res­tau­rant — des repas modestes, il est vrai : un potage, un plat, rare­ment un des­sert, jamais de vin avant le dîner, un verre de tokay après, jamais deux. Il pre­nait le thé au Café Bris­tol chaque après-midi à quatre heures — un thé noir, sans lait, avec un car­ré de sucre, et un mor­ceau de bab­ka au pavot qu’il man­geait en lisant le Kurier Wars­zaws­ki d’un bout à l’autre, y com­pris les petites annonces, ce qui sug­gé­rait soit un inté­rêt ency­clo­pé­dique pour la vie var­so­vienne, soit un ennui consi­dé­rable. Il n’a­vait pas payé un zlo­ty — ou plu­tôt, puisque le zlo­ty n’exis­tait pas encore en jan­vier 1919, pas un mark, pas un rouble, pas un pfen­nig, pas un sou de la mon­naie que l’on voudrait.

Hel­bling rédi­gea le mémo numé­ro 48. Titre : « De la situa­tion comp­table du client de la chambre 304. » Conte­nu : une ana­lyse en trois points de la dette du comte, assor­tie d’une recom­man­da­tion de « cla­ri­fi­ca­tion cour­toise mais ferme ». Il le dépo­sa lui-même à la récep­tion, avec la consigne de le remettre au comte.

Le comte lut le mémo. Sou­rit. Et dit au récep­tion­niste, avec une poli­tesse si par­faite qu’elle en deve­nait inattaquable :

— Trans­met­tez à mon­sieur Hel­bling mes remer­cie­ments pour sa vigi­lance. Et dites-lui que les dettes, comme les tilleuls, ont besoin de temps pour pousser.

Le récep­tion­niste trans­mit. Hel­bling reçut le mes­sage. Son visage ne chan­gea pas d’ex­pres­sion — le visage de Hel­bling ne chan­geait jamais d’ex­pres­sion, il n’a­vait qu’une seule expres­sion, qui était la neu­tra­li­té armée —, mais Mag­da, qui pas­sait dans le cou­loir à ce moment-là, jura avoir enten­du un son pro­ve­nant de la mâchoire du direc­teur, un son infime, presque inau­dible, qui res­sem­blait au grin­ce­ment d’une hor­loge dont on aurait remon­té le méca­nisme un tour de trop.

Le fait est que Tar­nows­ki avait un pou­voir étrange. Pas un pou­voir poli­tique — le coup d’É­tat avait prou­vé que ses talents dans ce domaine étaient limi­tés. Pas un pou­voir finan­cier — il ne pos­sé­dait mani­fes­te­ment rien. C’é­tait un pou­voir plus ancien, plus dif­fi­cile à nom­mer, quelque chose qui tenait à sa manière d’oc­cu­per l’es­pace, de tra­ver­ser le hall, de s’as­seoir dans un fau­teuil du Café Bris­tol comme si le fau­teuil avait été fabri­qué pour lui, ce qui, dans un sens his­to­rique, était peut-être vrai.

Il connais­sait l’hô­tel mieux que nous.

Mieux que Hel­bling, qui le diri­geait depuis seize ans. Mieux que Wła­dek, qui y tra­vaillait depuis l’ou­ver­ture. Mieux que qui­conque, parce qu’il ne connais­sait pas l’hô­tel — il connais­sait ce qui avait été avant l’hô­tel. Il savait que le Column Bar occu­pait l’emplacement de la salle de musique de son grand-père. Que l’es­ca­lier prin­ci­pal sui­vait exac­te­ment le tra­cé de l’an­cien esca­lier du palais. Que les fenêtres du troi­sième étage — les fenêtres de sa chambre — don­naient sur le même angle de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie que les fenêtres de la biblio­thèque pater­nelle, et que la lumière, à quatre heures de l’a­près-midi en jan­vier, entrait par ces fenêtres avec le même angle qu’il y a qua­rante ans, parce que la lumière, elle, ne se sou­cie pas de savoir si elle éclaire un palais ou un hôtel.

Tomasz le fai­sait mon­ter et des­cendre deux fois par jour. Le matin, de la 304 au rez-de-chaus­sée. Le soir, du rez-de-chaus­sée à la 304. Qua­rante-cinq secondes à chaque fois. Et chaque fois, Tar­nows­ki lui adres­sait un mot — un seul, par­fois deux, jamais plus.

Le 7 jan­vier : « Belle journée. »

Le 8 : « Le żurek était meilleur hier. »

Le 9 : « Votre ascen­seur a une légère oscil­la­tion au pas­sage du deuxième. Ce n’est pas grave. C’est plu­tôt agréable, en fait. Comme une valse. »

Le 10 : « Vous êtes un homme patient. C’est rare. »

Tomasz ne répon­dait pas, ou répon­dait par un regard, ou par un imper­cep­tible mou­ve­ment de la tête qui pou­vait signi­fier n’im­porte quoi et que Tar­nows­ki inter­pré­tait, appa­rem­ment, comme une conver­sa­tion. C’é­tait un dia­logue d’une asy­mé­trie totale — un homme qui par­lait, un homme qui se tai­sait — et pour­tant quelque chose cir­cu­lait entre eux, quelque chose qui n’é­tait pas de l’a­mi­tié, pas encore, mais qui en avait la tex­ture : une atten­tion réci­proque, une curio­si­té silen­cieuse, la recon­nais­sance mutuelle de deux hommes qui observent le monde depuis des endroits que les autres ne regardent pas.

Tar­nows­ki obser­vait depuis la biblio­thèque de son père.

Tomasz obser­vait depuis un ascen­seur de cristal.

Les deux endroits étaient, à leur manière, des postes de vigie.

* * *

Le 10 jan­vier, Hel­bling convo­qua une réunion du per­son­nel de direc­tion. Ce qui, au Bris­tol, signi­fiait : Hel­bling, Mag­da, le chef de récep­tion Wiś­niews­ki, le maître d’hô­tel Jan­kows­ki, et Karol du Column Bar — ce der­nier invi­té non pas en rai­son de son rang hié­rar­chique, qui était modeste, mais parce que Karol savait des choses sur les clients que per­sonne d’autre ne savait, ce qui fai­sait de lui, selon Hel­bling, un « actif stratégique ».

La réunion eut lieu dans le bureau de Hel­bling, au rez-de-chaus­sée, une pièce dont la déco­ra­tion — un bureau en aca­jou, une biblio­thèque vitrée conte­nant les registres de l’hô­tel depuis 1901, une pho­to­gra­phie enca­drée de l’hô­tel le jour de son inau­gu­ra­tion, un baro­mètre suisse réglé chaque matin — reflé­tait la per­son­na­li­té de son occu­pant avec une fidé­li­té presque alarmante.

Le sujet prin­ci­pal, natu­rel­le­ment, était l’invasion.

— Le Bris­tol, com­men­ça Hel­bling, tra­verse une période excep­tion­nelle. Je ne le nie pas. La pré­sence de mon­sieur Pade­rews­ki, les évé­ne­ments poli­tiques en cours, la fré­quen­ta­tion accrue de nos espaces publics — tout cela consti­tue un défi opé­ra­tion­nel que nous rele­vons avec pro­fes­sion­na­lisme. Cependant.

Le « cepen­dant » de Hel­bling était un évé­ne­ment en soi. Il le pro­non­çait en posant les deux mains à plat sur son bureau, comme un pia­niste qui plaque un accord — et d’une cer­taine manière, c’en était un : un accord dis­so­nant, annon­cia­teur de tensions.

— Cepen­dant, nos stan­dards ne sont pas négo­ciables. J’ai obser­vé, au cours des der­niers jours, un cer­tain nombre d’é­carts que je sou­haite por­ter à votre attention.

Sui­vit une liste. Hel­bling avait une liste. Hel­bling avait tou­jours une liste. La liste com­pre­nait : des mégots de cigare trou­vés dans un pot de fou­gère du hall (inac­cep­table), une tache de cirage sur la moquette du deuxième étage (inad­mis­sible), un sabre oublié dans les toi­lettes du rez-de-chaus­sée (incom­pré­hen­sible), trois assiettes de por­ce­laine de Limoges ébré­chées au Café Bris­tol (impar­don­nable), et — le som­met de l’hor­reur — une empreinte de main sur la vitre de l’as­cen­seur de cristal.

Tomasz, qui avait été infor­mé de ce der­nier point par Mag­da, sen­tit une petite brû­lure de honte. L’empreinte était celle de Pił­sud­ski — il en était cer­tain, car il avait vu le maré­chal poser sa main sur la paroi le 3 jan­vier, lors d’une de ses visites à Pade­rews­ki, et il n’a­vait pas eu le temps de la net­toyer avant la ronde de Hel­bling. Une empreinte de main du chef de l’É­tat polo­nais sur le cris­tal de l’as­cen­seur du Bris­tol. Pour un his­to­rien, c’é­tait une relique. Pour Hel­bling, c’é­tait une tache.

— Et enfin, dit Hel­bling, il y a la ques­tion du client de la chambre 304.

Le silence se fit. Tout le monde savait de qui il s’agissait.

— Le comte Tar­nows­ki occupe la chambre 304 depuis cinq jours. Il n’a effec­tué aucun paie­ment. Il n’a four­ni aucune garan­tie. Il n’a don­né aucune date de départ. Sa situa­tion est, du point de vue de notre comp­ta­bi­li­té, irrégulière.

Karol, qui n’a­vait pas peur de Hel­bling — Karol n’a­vait peur de per­sonne, c’est un pri­vi­lège des bar­mans —, prit la parole.

— Le comte est un client agréable. Il ne fait aucun bruit. Il ne dérange per­sonne. Il lit le jour­nal. Il mange sa bab­ka. Il dit bon­soir au per­son­nel. Si tous nos clients étaient comme lui, le Bris­tol serait un paradis.

— Le para­dis ne se finance pas avec des bon­soirs, répli­qua Helbling.

— Non, dit Karol. Mais un homme dont la famille a bâti l’en­droit où nous tra­vaillons mérite peut-être une cer­taine latitude.

La réunion se conclut sans réso­lu­tion. Hel­bling rédi­gea le mémo numé­ro 49 — « De la néces­si­té d’une poli­tique claire en matière de cré­dit accor­dé aux clients de longue durée » —, le clas­sa dans le tiroir supé­rieur gauche de son bureau, et reprit ses rondes.

Le comte Tar­nows­ki, pen­dant ce temps, pre­nait le thé au Café Bris­tol, lisait les petites annonces du Kurier Wars­zaws­ki, et atten­dait — avec la patience polie des aris­to­crates rui­nés — que quelque chose se passe.

Quelque chose allait se passer.

Le len­de­main, Pił­sud­ski vien­drait au Bristol.

Et cette fois, ce ne serait pas pour prendre l’ascenseur.

CHA­PITRE 6

L’as­cen­seur et le maréchal

Il vint le 7 jan­vier, en fin d’a­près-midi, quand la lumière de Var­so­vie virait au gris de plomb et que les réver­bères de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie com­men­çaient à pro­je­ter leurs ronds de lumière jaune sur la neige piétinée.

Nous ne l’at­ten­dions pas. Ou plu­tôt — nous l’at­ten­dions tou­jours, comme on attend un orage quand l’air est trop lourd, mais nous ne savions pas quand il vien­drait, ni com­ment, ni par où. Pił­sud­ski avait cette qua­li­té des hommes qui ont été clan­des­tins : il appa­rais­sait. Il ne s’an­non­çait pas, ne se fai­sait pas pré­cé­der d’é­mis­saires ou de télé­grammes, ne deman­dait pas qu’on pré­pare une suite ou qu’on tende des tapis. Il sur­gis­sait, comme sur­gissent les choses inévi­tables — les hivers, les inon­da­tions, les révo­lu­tions —, et quand il était là, tout le reste sem­blait avoir été en attente de sa présence.

Ce jour-là, il arri­va à pied. Seul. Sans escorte, sans aide de camp, sans auto­mo­bile. Un homme en tunique grise — la fameuse tunique de la Pre­mière Bri­gade des Légions, usée aux coudes, bou­ton­née de tra­vers, que Pił­sud­ski por­tait comme d’autres portent une seconde peau et qui était deve­nue, sans qu’il l’ait vou­lu ni cher­ché, le sym­bole même de la Pologne renais­sante. Il pous­sa la porte du Bris­tol, tra­ver­sa le hall, et s’ar­rê­ta devant l’ascenseur.

Wła­dek, qui était encore à son poste — il ter­mi­nait son ser­vice à six heures mais ne par­tait jamais avant sept, par curio­si­té pro­fes­sion­nelle —, le vit entrer et sen­tit quelque chose se modi­fier dans la pres­sion de l’air, comme si la porte du Bris­tol venait de lais­ser pas­ser non pas un homme mais un champ magné­tique. Wła­dek avait vu beau­coup de gens entrer dans cet hôtel en dix-huit ans — des rois, des chan­teurs, des espions, des fous, des femmes d’une beau­té irréelle et des hommes d’une lai­deur non moins remar­quable —, mais il n’a­vait jamais vu per­sonne entrer comme Pił­sud­ski entrait : en silence, sans bruit, sans geste, avec une éco­no­mie de mou­ve­ment si abso­lue que chaque pas sem­blait avoir été cal­cu­lé à l’a­vance, non pas pour impres­sion­ner mais pour ne rien gas­piller. Pił­sud­ski ne gas­pillait rien — ni ses mots, ni ses gestes, ni son éner­gie, ni sa patience, qui était immense, ni sa colère, qui l’é­tait tout autant.

Tomasz le vit appro­cher de l’as­cen­seur et com­prit, dans les trois secondes qui sépa­rèrent le moment où Pił­sud­ski appa­rut dans son champ de vision du moment où il posa la main sur la porte de la cabine, que ce tra­jet-ci ne res­sem­ble­rait à aucun autre.

Il ouvrit la porte. Pił­sud­ski entra.

Et l’as­cen­seur devint le lieu le plus impor­tant de Pologne.

* * *

La pre­mière chose que Tomasz nota, ce fut l’o­deur. Pił­sud­ski sen­tait le tabac — pas le tabac blond et coû­teux des diplo­mates, mais un tabac noir, fort, un tabac de cam­pagne, un tabac de Sibé­rie peut-être, un tabac qui avait tra­ver­sé des hivers dont la plu­part des hommes ne reviennent pas. Le tabac et autre chose — quelque chose de métal­lique, de miné­ral, qui était peut-être la fatigue, ou la ten­sion, ou sim­ple­ment l’o­deur que prennent les hommes qui portent sur leurs épaules le poids d’un pays qui n’existe pas encore tout à fait.

La deuxième chose, ce fut le visage. Tomasz l’a­vait déjà vu — Pił­sud­ski était venu au Bris­tol deux ou trois fois depuis le 1er jan­vier —, mais jamais d’aus­si près, jamais dans l’es­pace confi­né de la cabine de cris­tal, et la proxi­mi­té révé­lait ce que la dis­tance mas­quait. C’é­tait un visage taillé dans un maté­riau plus dur que la chair. Les pom­mettes saillantes, les yeux enfon­cés — des yeux gris, durs, qui ne regar­daient pas les gens mais qui les tra­ver­saient, comme si Pił­sud­ski voyait non pas ce qu’on était mais ce qu’on cachait. La mous­tache épaisse, tom­bante, qui don­nait au visage une expres­sion de tris­tesse per­ma­nente, ou de patience, ou de mépris — on ne savait jamais exac­te­ment, et Pił­sud­ski ne pre­nait pas la peine de cla­ri­fier. Des rides pro­fondes, comme des cica­trices lais­sées par le temps. Et cette mai­greur — cette mai­greur de loup, cette mai­greur de cinq ans de Sibé­rie, cette mai­greur qui ne s’ef­face jamais com­plè­te­ment, même quand on mange à sa faim, parce que le corps n’ou­blie pas ce que l’es­prit fait sem­blant d’oublier.

— Deuxième, dit Piłsudski.

Sa voix. Une voix basse, rauque, une voix qui ne mon­tait jamais, qui n’a­vait pas besoin de mon­ter, parce que les gens se tai­saient quand elle par­lait, non par peur mais par ins­tinct, comme les ani­maux se taisent quand un pré­da­teur entre dans la clairière.

Tomasz action­na la manette. L’as­cen­seur com­men­ça sa mon­tée. Qua­rante-cinq secondes.

Pił­sud­ski ne regar­dait pas Tomasz. Il ne regar­dait pas les parois de cris­tal. Il regar­dait devant lui, un point fixe dans l’es­pace, et ses yeux avaient cette qua­li­té par­ti­cu­lière des gens qui réflé­chissent si inten­sé­ment que leur regard se vide de toute pré­sence immé­diate et se rem­plit de quelque chose d’autre — un plan, une vision, un cal­cul, un pays tout entier avec ses fron­tières qui n’existent pas encore et ses enne­mis qui existent déjà.

Dix secondes pas­sèrent. Quinze. Vingt.

Puis Pił­sud­ski fit quelque chose d’i­nat­ten­du. Il tour­na la tête et regar­da Tomasz. Pas un regard en pas­sant, pas un regard de client à employé, pas un regard de chef d’É­tat à homme du peuple — un regard direct, hori­zon­tal, d’homme à homme, le genre de regard que Tomasz n’a­vait reçu que dans les tran­chées, quand les hié­rar­chies fon­daient comme la neige et que le capo­ral et le géné­ral deve­naient, le temps d’un bom­bar­de­ment, exac­te­ment la même chose : des hommes qui espé­raient survivre.

— Vous étiez sol­dat, dit Piłsudski.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un constat. Pił­sud­ski recon­nais­sait les sol­dats comme Tomasz recon­nais­sait les pas­sa­gers de l’as­cen­seur — par des signes imper­cep­tibles, une pos­ture, un regard, une façon de se tenir qui ne s’ef­face jamais complètement.

— Oui, mon­sieur, dit Tomasz.

C’é­tait la pre­mière fois en six jours qu’il adres­sait la parole au chef de l’É­tat. C’é­tait, à vrai dire, l’un des pre­miers mots qu’il adres­sait à qui­conque dans l’as­cen­seur, car Tomasz ne par­lait pas dans l’as­cen­seur, l’as­cen­seur était son lieu de silence, son obser­va­toire, et il avait rom­pu cette règle sans y pen­ser, comme si la voix de Pił­sud­ski avait ouvert en lui une porte que per­sonne d’autre n’a­vait trouvée.

— Quel front ?

— Le Karst, mon­sieur. Front ita­lien. Armée austro-hongroise.

— L’ar­mée autri­chienne, répé­ta Pił­sud­ski, et quelque chose pas­sa dans ses yeux — non pas du mépris, mais une iro­nie amère, l’i­ro­nie d’un homme qui savait que des cen­taines de mil­liers de Polo­nais avaient com­bat­tu dans des armées qui n’é­taient pas la leur, contre des gens qui étaient par­fois leurs frères.

— Vous avez tiré sur des Ita­liens, dit-il.

— Oui, monsieur.

— Des gens qui ne vous avaient rien fait.

Tomasz ne répon­dit pas. La ques­tion ne deman­dait pas de réponse. Elle était sa propre réponse.

L’as­cen­seur pas­sa le pre­mier étage. Trente secondes.

Pił­sud­ski hocha la tête, presque imper­cep­ti­ble­ment. Puis il dit, d’une voix qui n’é­tait plus celle du chef d’É­tat mais celle de quelque chose de plus ancien, de plus pro­fond — la voix de l’homme qui avait été dépor­té en Sibé­rie à dix-neuf ans et qui avait pas­sé cinq hivers dans le froid abso­lu, le froid qui rend fou ou qui rend sage, et qui dans son cas avait fait les deux :

— Moi aus­si, j’ai fait des choses qui n’a­vaient aucun sens. Toute ma vie n’a été qu’une suc­ces­sion de choses qui n’a­vaient aucun sens, jus­qu’au jour où elles en ont eu un. C’est le pro­blème avec l’his­toire : elle ne donne ses rai­sons qu’a­près coup.

L’as­cen­seur s’ar­rê­ta au deuxième étage. Le léger tres­saille­ment habi­tuel. Tomasz ouvrit la porte.

Pił­sud­ski ne bou­gea pas. Pen­dant deux secondes — deux secondes qui parurent durer une heure —, il res­ta immo­bile dans la cabine, les yeux fixés sur un point que Tomasz ne pou­vait pas voir, et Tomasz eut l’im­pres­sion — fugace, absurde, mais abso­lu­ment cer­taine — que Pił­sud­ski ne vou­lait pas sor­tir. Que ces qua­rante-cinq secondes dans l’as­cen­seur de cris­tal, ces qua­rante-cinq secondes de silence et de mou­ve­ment ver­ti­cal, de mon­tée lente entre les étages d’un hôtel de luxe, avaient été, pour le chef de l’É­tat polo­nais, un répit. Une pause. Un moment où il n’é­tait plus Pił­sud­ski-le-maré­chal, Pił­sud­ski-le-chef, Pił­sud­ski-le-sau­veur, mais sim­ple­ment un homme fati­gué dans une boîte de verre, sus­pen­du entre deux étages comme entre deux mondes.

Puis il sor­tit. Sans un mot. Et mar­cha vers la suite 211.

Tomasz refer­ma la porte. L’as­cen­seur redes­cen­dit. Et dans la cabine vide, il res­ta — comme après chaque pas­sage de Pił­sud­ski — une odeur de tabac noir et quelque chose d’autre, quelque chose d’im­pal­pable, que Tomasz, s’il avait été un homme de mots, aurait peut-être appe­lé de la solitude.

* * *

Ce qui se pas­sa ensuite dans la suite 211, nous ne le vîmes pas. Mais nous l’en­ten­dîmes — par bribes, par frag­ments, par les inter­stices que laissent les portes fer­mées et les murs épais de l’hô­tel­le­rie de luxe.

Nous sûmes que Pił­sud­ski et Pade­rews­ki res­tèrent enfer­més pen­dant trois heures. Nous sûmes que Hele­na avait été priée de sor­tir — ce qui ne s’é­tait jamais pro­duit, car Hele­na ne sor­tait jamais, Hele­na était l’ombre per­ma­nente, la vigie inflexible — et qu’elle avait atten­du dans le cou­loir, assise sur une chaise que Szy­mon lui avait appor­tée, en buvant du cho­co­lat chaud avec l’ex­pres­sion d’une femme qui sait exac­te­ment ce qui se passe de l’autre côté de la porte et qui n’en pense pas moins.

Nous sûmes, par Mateusz — qui avait l’o­reille fine et la conscience élas­tique des enfants de treize ans —, que des voix s’é­taient éle­vées. Pas des cris — ni Pił­sud­ski ni Pade­rews­ki n’é­taient des hommes qui crient —, mais des voix fortes, ten­dues, char­gées de quelque chose qui res­sem­blait à de la pas­sion conte­nue, cette forme de vio­lence civile qui est le propre des négo­cia­tions entre gens bien élevés.

Nous sûmes, par Mag­da — qui avait été appe­lée pour appor­ter du thé et qui avait eu le temps, en dix secondes de pré­sence dans la pièce, de pho­to­gra­phier la scène avec la pré­ci­sion d’un objec­tif pro­fes­sion­nel —, que Pił­sud­ski était debout, ados­sé à la fenêtre, les bras croi­sés, et que Pade­rews­ki était assis au pia­no — non pas sur le tabou­ret, mais sur le bord, de biais, comme quel­qu’un qui n’est pas sûr de vou­loir res­ter. Et que le cahier de par­ti­tions — le cahier de Rozen­berg — était posé sur le pupitre du Stein­way, ouvert, visible, comme s’il avait été consul­té récemment.

Et nous sûmes, enfin, par le résul­tat — car le résul­tat, lui, fut public, écla­tant, irré­ver­sible —, que Pił­sud­ski avait pro­po­sé à Pade­rews­ki de deve­nir Pre­mier ministre de la Pologne.

Pas deman­dé. Pro­po­sé. La nuance est impor­tante. Pił­sud­ski ne deman­dait rien — il n’a­vait jamais deman­dé quoi que ce soit à qui que ce soit, pas en Sibé­rie, pas dans la clan­des­ti­ni­té, pas dans les tran­chées. Il pro­po­sait, ce qui est une manière de com­man­der qui laisse à l’autre l’illu­sion du choix. Il avait pro­po­sé avec sa voix basse, ses yeux gris, sa tunique usée, et son argu­ment — le seul argu­ment qui comp­tait — était le sui­vant : la Pologne avait besoin d’un visage que le monde connais­sait. Pił­sud­ski avait les armées. Dmows­ki, le rival natio­na­liste, avait la diplo­ma­tie à Paris. Mais aucun des deux n’a­vait ce que Pade­rews­ki avait : la gloire. La vraie gloire, celle qui tra­verse les océans, celle qui fait que le pré­sident des États-Unis décroche son télé­phone, celle qui fait que des gens qui ne savent pas pla­cer la Pologne sur une carte savent qui est Paderewski.

La Pologne avait besoin d’un pia­niste à sa tête.

C’é­tait absurde. C’é­tait magni­fique. C’é­tait, comme l’a­vait dit Wła­dek, polonais.

Pade­rews­ki accep­ta-t-il immé­dia­te­ment ? Non. Pas ce soir-là. Pił­sud­ski repar­tit — seul, à pied, dans le froid, sans que per­sonne l’ac­com­pagne, ce qui don­na à Wła­dek l’oc­ca­sion de dire, le soir même, à Tomasz : « Tu vois, c’est un homme qui n’a besoin de rien. Ni d’es­corte, ni de voi­ture, ni de man­teau chaud. C’est pour ça qu’il est dan­ge­reux. Les gens qui n’ont besoin de rien sont les plus puis­sants, parce qu’on n’a aucune prise sur eux. »

Mais quelque chose avait chan­gé. Nous le sen­tîmes dans les jours qui sui­virent — dans le rythme des visites, dans la fré­quence des coups de télé­phone, dans la ten­sion qui éma­nait de la suite 211 comme la cha­leur émane d’un four. Les évé­ne­ments avaient bas­cu­lé. Le Bris­tol n’é­tait plus un hôtel dans lequel un pia­niste rece­vait des visi­teurs — c’é­tait le lieu où se fabri­quait un gouvernement.

Hel­bling le sen­tit aus­si. Le mémo numé­ro 50, rédi­gé le 8 jan­vier, ne por­tait aucun titre. Il conte­nait une seule phrase : « Je prends acte. »

Nous ne sûmes jamais si cette phrase expri­mait la rési­gna­tion, l’ac­cep­ta­tion, ou une forme très suisse de déses­poir stoïque. Connais­sant Hel­bling, c’é­tait pro­ba­ble­ment les trois à la fois.

* * *

Le soir du 7 jan­vier, après le départ de Pił­sud­ski, Tomasz net­toya l’ascenseur.

Il le fai­sait chaque soir — un chif­fon doux, un peu d’al­cool pour les parois de cris­tal, de l’huile pour la manette de cuivre, un coup de brosse sur les gar­ni­tures de lai­ton. C’é­tait un rituel, une médi­ta­tion manuelle, sa manière à lui de clore la jour­née et de pré­pa­rer la sui­vante. L’as­cen­seur, propre et silen­cieux, était son ins­tru­ment, comme le Stein­way était celui de Pade­rews­ki, et il en pre­nait soin avec le même respect.

Ce soir-là, en net­toyant la paroi gauche — celle contre laquelle Pił­sud­ski ne s’é­tait pas appuyé mais qu’il avait effleu­rée d’un doigt, un geste incons­cient, presque tendre —, Tomasz s’ar­rê­ta. Il regar­da la paroi de cris­tal. Il y vit son propre reflet — un homme en uni­forme bor­deaux, la main sur un chif­fon, le visage mar­qué par le froid et par quelque chose d’autre, de plus pro­fond, que la guerre avait lais­sé et que la paix n’a­vait pas encore effacé.

Il pen­sa à Pił­sud­ski. À la ques­tion — « Vous étiez sol­dat » — qui n’en était pas une. Au regard hori­zon­tal, d’homme à homme. Aux qua­rante-cinq secondes de répit. Et il pen­sa, sans pou­voir s’empêcher de pen­ser, que Pił­sud­ski et lui avaient quelque chose en com­mun, quelque chose que ni le rang ni la for­tune ni la gloire ne pou­vaient chan­ger : ils avaient tous les deux sur­vé­cu à des choses aux­quelles on ne sur­vit pas, et ils por­taient tous les deux cette sur­vie comme un poids que per­sonne d’autre ne pou­vait voir.

Puis il finit de net­toyer l’as­cen­seur. Étei­gnit la lumière de la cabine. Et des­cen­dit au rez-de-chaus­sée retrou­ver Wła­dek, qui l’at­ten­dait avec du thé brû­lant et une théo­rie nou­velle sur le cahier de Rozen­berg — une théo­rie qui impli­quait, cette fois, un com­plot inter­na­tio­nal, trois duchesses et un caniche — et que Tomasz écou­ta sans rien dire, assis sur sa ban­quette, dans le hall désert du Bris­tol, pen­dant que dehors la neige tom­bait sur Var­so­vie et que, deux étages au-des­sus, dans la suite 211, Pade­rews­ki — qui ne dor­mi­rait pas cette nuit-là, ni la sui­vante, ni celle d’a­près — ouvrait le cou­vercle du Stein­way et posait ses mains sur les touches.

La musique mon­ta dans les couloirs.

Cette fois, nous la recon­nûmes tous. C’é­tait du Cho­pin. Le Noc­turne en mi bémol majeur, opus 9 numé­ro 2 — la mélo­die la plus douce et la plus triste du réper­toire polo­nais, celle que jouent les pia­nistes quand ils ne savent plus quoi jouer, quand les mots ne suf­fisent plus, quand le monde est trop grand ou trop petit pour ce qu’ils ressentent.

Pade­rews­ki jouait Cho­pin dans la nuit du Bris­tol, et Var­so­vie dor­mait, et la neige tom­bait, et quelque part dans les entrailles du pia­no, un cahier de par­ti­tions oublié atten­dait son heure.

Et nous écoutions.

Nous écou­tions tous.

CHA­PITRE 7

La pho­to­graphe et le fantôme

Jad­wi­ga Golcz ne res­sem­blait à personne.

C’est une phrase que nous aurions pu appli­quer à beau­coup de gens — Pade­rews­ki ne res­sem­blait à per­sonne, Pił­sud­ski ne res­sem­blait à per­sonne, Tar­nows­ki ne res­sem­blait à per­sonne, et Wła­dek, à sa manière modeste et bavarde, ne res­sem­blait à per­sonne non plus —, mais dans le cas de Jad­wi­ga, la phrase avait une signi­fi­ca­tion par­ti­cu­lière, parce que Jad­wi­ga ne res­sem­blait pas non plus à l’i­dée que l’on se fai­sait, en 1919, de ce à quoi une femme devait ressembler.

Elle avait qua­rante-trois ans. Elle était grande — presque aus­si grande que Tar­nows­ki, ce qui, pour une femme, était remar­quable à une époque où la taille moyenne des Var­so­viens ne dépas­sait guère le mètre soixante-cinq. Elle por­tait les che­veux courts, cou­pés à la gar­çonne, une audace qui ne devien­drait à la mode qu’une décen­nie plus tard et qui, en jan­vier 1919, lui valait des regards allant de l’ad­mi­ra­tion à la conster­na­tion. Elle s’ha­billait en noir — tou­jours en noir, un noir sobre et sans fio­ri­tures, le noir des gens qui ont renon­cé à plaire et qui, par ce renon­ce­ment même, deviennent infi­ni­ment plus inté­res­sants. Et elle avait les mains tachées d’argent — les mains de quel­qu’un qui passe ses jour­nées dans un bain de révé­la­teur pho­to­gra­phique, les doigts plon­gés dans le nitrate d’argent et le sul­fite de sodium, ces pro­duits chi­miques qui fixent la lumière sur le papier et qui laissent sur la peau des marques indé­lé­biles, comme des tatouages involontaires.

Le stu­dio de Jad­wi­ga Golcz se trou­vait au rez-de-chaus­sée du Bris­tol, dans une pièce atte­nante au hall que Hel­bling avait accep­té de lui louer en 1906, à une époque où la pho­to­gra­phie était encore consi­dé­rée comme un art mineur — un peu au-des­sus du des­sin de mode, un peu en des­sous de la pein­ture à l’huile — et où Hel­bling, avec un prag­ma­tisme qui rache­tait sa rigi­di­té, avait com­pris que la pré­sence d’un stu­dio pho­to­gra­phique dans un hôtel de luxe pou­vait atti­rer une clien­tèle vani­teuse, c’est-à-dire la meilleure clien­tèle qui soit.

Le cal­cul s’é­tait avé­ré juste. Depuis treize ans, le stu­dio de Jad­wi­ga était un pas­sage obli­gé pour qui­conque fré­quen­tait le Bris­tol — artistes, poli­ti­ciens, offi­ciers, dames de la bonne socié­té qui venaient se faire tirer le por­trait en cha­peau à plumes, indus­triels qui vou­laient un cadre noble pour leur trom­bine, et quelques excen­triques qui posaient avec leurs chiens, leurs vio­lons ou leurs col­lec­tions de papillons. Jad­wi­ga les pho­to­gra­phiait tous avec la même atten­tion — la même lumière, le même cadrage, le même regard qui ne jugeait pas mais qui voyait, qui voyait avec une acui­té presque cruelle, ce genre d’a­cui­té qui fait de cer­taines pho­to­gra­phies non pas des por­traits mais des confessions.

Car Jad­wi­ga ne fai­sait pas de belles pho­tos. Elle fai­sait des pho­tos vraies. C’est très dif­fé­rent, et beau­coup plus dan­ge­reux. Une belle pho­to flatte. Une pho­to vraie désha­bille. Et les pho­tos de Jad­wi­ga Golcz — ses por­traits en noir et blanc, tirés sur du papier au bro­mure d’argent, avec cette qua­li­té de lumière gra­nu­leuse et douce qui était sa signa­ture — avaient cette capa­ci­té redou­table de mon­trer non pas ce que les gens vou­laient être, mais ce qu’ils étaient.

C’est pour cette rai­son que Pade­rews­ki refu­sait de se lais­ser pho­to­gra­phier par elle.

Hele­na avait trans­mis la consigne dès le pre­mier jour : pas de pho­to. Jad­wi­ga avait reçu le mes­sage sans bron­cher. Elle ne pro­tes­tait jamais quand on lui refu­sait une séance — elle avait l’ha­bi­tude, c’é­tait même, d’une cer­taine manière, un com­pli­ment, car les gens qui refusent d’être pho­to­gra­phiés sont géné­ra­le­ment ceux qui ont le plus de choses à mon­trer. Elle atten­dait. Les pho­to­graphes, comme les pêcheurs, savent que la patience est la plus effi­cace des techniques.

En atten­dant Pade­rews­ki, elle pho­to­gra­phiait tout le reste.

Elle pho­to­gra­phiait les diplo­mates qui tra­ver­saient le hall avec des mal­lettes pleines de docu­ments dont dépen­dait peut-être l’a­ve­nir de l’Eu­rope. Elle pho­to­gra­phiait les femmes de chambre qui mon­taient les esca­liers de ser­vice avec des piles de draps repas­sés sur les bras, et dont les visages fati­gués avaient une beau­té que les dames en cha­peau à plumes n’au­raient jamais. Elle pho­to­gra­phiait les mains de Karol, le bar­man, ver­sant la Żubrów­ka dans un verre — les mains d’un bar­man sont comme les mains d’un pia­niste, avait-elle dit un jour à Tomasz, elles racontent une vie. Elle pho­to­gra­phiait Kra­kows­kie Przed­mieś­cie depuis la fenêtre de son stu­dio — la neige, les dra­peaux, les pas­sants, les chiens errants, les sol­dats démo­bi­li­sés qui fumaient des ciga­rettes sous les tilleuls nus.

Et elle pho­to­gra­phiait Tomasz.

Tomasz ne savait pas qu’elle le pho­to­gra­phiait. Jad­wi­ga avait un appa­reil de petit for­mat — un Vest Pocket Kodak, un objet ingé­nieux qu’elle pou­vait glis­ser dans la poche de sa jupe et sor­tir en une seconde, sans tré­pied, sans flash, sans céré­mo­nie — et elle l’u­ti­li­sait pour sai­sir ce qu’elle appe­lait les « images volées », ces moments où les gens ne posent pas, ne se pré­parent pas, ne com­posent pas leur visage pour l’ob­jec­tif, et où la véri­té, pen­dant un dixième de seconde, affleure à la sur­face comme un pois­son dans une eau claire.

Elle avait pris Tomasz dans son ascen­seur, la main sur la manette, le regard per­du dans le reflet des parois de cris­tal. Elle l’a­vait pris en train de net­toyer les gar­ni­tures de lai­ton, le chif­fon à la main, pen­ché en avant, concen­tré, avec l’ap­pli­ca­tion d’un moine enlu­mi­neur. Elle l’a­vait pris assis sur sa ban­quette du hall, à minuit, en train d’é­cou­ter Wła­dek sans rien dire, le visage éclai­ré par la lumière du lustre tami­sé, et sur cette pho­to — qui était peut-être la meilleure qu’elle eût jamais faite — on voyait quelque chose d’ex­tra­or­di­naire : on voyait le silence. Le silence de Tomasz, fait visible, fait matière, fait lumière, un silence qui n’é­tait pas de l’ab­sence mais de la pré­sence concentrée.

Jad­wi­ga ran­geait ces pho­tos dans une boîte en car­ton qu’elle gar­dait dans son stu­dio, sous la table de déve­lop­pe­ment, et qu’elle n’a­vait jamais mon­trée à per­sonne. Elle ne savait pas elle-même pour­quoi elle les pre­nait. Peut-être parce que Tomasz était le seul habi­tant du Bris­tol qui ne posait jamais — même les femmes de chambre, quand elles la voyaient appro­cher, ajus­taient un sou­rire ou une mèche de che­veux, ce réflexe uni­ver­sel du genre humain devant l’ob­jec­tif. Tomasz, lui, res­tait iden­tique. Devant ou sans l’ap­pa­reil, il était le même homme. C’est extrê­me­ment rare, et pour un pho­to­graphe, extrê­me­ment précieux.

* * *

Le 9 jan­vier, Jad­wi­ga fit quelque chose qu’elle n’a­vait encore jamais fait : elle deman­da à voir le cahier de Rozenberg.

La rumeur avait eu le temps de faire son œuvre. Tout le Bris­tol savait, désor­mais, qu’on avait trou­vé des par­ti­tions dans le pia­no de la suite 211. L’his­toire avait pris, dans le réseau de bouche-à-oreille de l’hô­tel, des pro­por­tions mytho­lo­giques — Wła­dek, en par­ti­cu­lier, avait ajou­té à cha­cune de ses ver­sions noc­turnes un détail sup­plé­men­taire, si bien que l’his­toire res­sem­blait désor­mais à une pou­pée gigogne dans laquelle chaque couche révé­lait un mys­tère plus pro­fond. Mais Jad­wi­ga, contrai­re­ment aux autres, ne s’in­té­res­sait pas au mys­tère. Elle s’in­té­res­sait à l’objet.

— Je vou­drais le pho­to­gra­phier, dit-elle à Szy­mon, le gar­çon d’é­tage, qui était deve­nu, sans l’a­voir vou­lu, l’in­ter­mé­diaire offi­cieux entre les employés du Bris­tol et les secrets de la suite 211. Je vou­drais pho­to­gra­phier le cahier. Les pages, l’é­cri­ture, la reliure de cuir. Tout.

Szy­mon la regar­da. Jad­wi­ga avait une façon de for­mu­ler ses demandes qui ne lais­sait pas beau­coup de place au refus — non pas qu’elle fût auto­ri­taire, mais elle avait cette assu­rance tran­quille des gens qui savent exac­te­ment ce qu’ils veulent et qui n’ont aucune rai­son de s’en excuser.

— Hele­na a dit : pas un mot.

— Je ne veux pas un mot. Je veux une image. C’est très différent.

Szy­mon réflé­chit. La dis­tinc­tion était dis­cu­table, mais elle avait une cer­taine élé­gance logique.

— Je vais voir, dit-il.

Il vit. C’est-à-dire qu’il atten­dit que les Pade­rews­ki quittent la suite pour un ren­dez-vous au Palais du Bel­vé­dère, qu’il entra dans la 211 sous pré­texte de chan­ger les ser­viettes de la salle de bains, qu’il prit le cahier sur le gué­ri­don — il était tou­jours là, à côté du pia­no, comme s’il avait tou­jours été là, comme s’il fai­sait par­tie du mobi­lier —, qu’il le glis­sa sous son tablier, des­cen­dit au stu­dio de Jad­wi­ga, et le lui remit avec la désin­vol­ture d’un gar­çon de vingt-quatre ans qui vient de com­mettre un acte dont il ne mesure pas tout à fait la portée.

Jad­wi­ga prit le cahier. L’ou­vrit. Le posa sur sa table, sous la lumière de la ver­rière de son stu­dio — une lumière froide de jan­vier, blanche et égale, la meilleure lumière pour la pho­to­gra­phie. Et pen­dant une heure, avec la minu­tie d’une archéo­logue, elle pho­to­gra­phia chaque page.

Les por­tées tra­cées à la main, légè­re­ment de tra­vers, comme si Rozen­berg avait écrit dans l’ur­gence ou dans le noir. Les notes, rondes et pleines, d’une encre qui avait bru­ni avec le temps mais qui res­tait par­fai­te­ment lisible. Les titres en polo­nais — Neige sur la Vis­tule, Noc­turne pour une ville endor­mie, Danse des ombres sur Nalew­ki. La dédi­cace en fran­çais, sur la page de garde, dans une écri­ture qui hési­tait entre le soin et la fébri­li­té : « Pour le Bris­tol. Pour qu’il se souvienne. »

Et quelque chose que per­sonne n’a­vait encore remar­qué — ou que per­sonne n’a­vait jugé digne d’at­ten­tion. Sur la der­nière page, après la hui­tième pièce (Le Der­nier Invi­té), il y avait un des­sin. Un petit des­sin à l’encre, rapide, mal­adroit — un des­sin de musi­cien, pas de des­si­na­teur. Il repré­sen­tait un bâti­ment. Pas le Bris­tol — le bâti­ment du des­sin n’a­vait pas la façade néo-Renais­sance de l’hô­tel. C’é­tait quelque chose de plus modeste, de plus ancien. Une mai­son à deux étages, avec un bal­con de fer for­gé, des fenêtres hautes, et une enseigne au-des­sus de la porte qu’on ne pou­vait pas lire mais dont la forme — longue, étroite, incli­née — évo­quait un ate­lier ou un commerce.

— C’est sur Nalew­ki, dit Jad­wi­ga à voix basse, en regar­dant le des­sin à la loupe.

Szy­mon, qui était res­té dans le stu­dio pour sur­veiller le cahier — il ne fai­sait pas entiè­re­ment confiance à Jad­wi­ga, non qu’il la crût mal­hon­nête, mais parce qu’il avait appris, à Nalew­ki, que les objets qui sortent de chez leurs pro­prié­taires ne reviennent pas tou­jours —, Szy­mon s’ap­pro­cha et regarda.

— Oui, dit-il. Je connais ce type de maison.

Il ne l’a­vait jamais vue en per­sonne — la mai­son du des­sin appar­te­nait à 1901, et les mai­sons de Nalew­ki chan­geaient, dis­pa­rais­saient, se trans­for­maient avec la rapi­di­té d’un orga­nisme vivant. Mais il connais­sait la forme — le bal­con de fer for­gé, les fenêtres hautes, l’en­seigne incli­née. C’é­tait le type même de la mai­son-Baby­lone de Nalew­ki, ces immeubles immenses à cours mul­tiples où des cen­taines de familles vivaient, tra­vaillaient, priaient et com­mer­çaient dans un espace que les archi­tectes de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie auraient jugé inha­bi­table et que les habi­tants de Nalew­ki consi­dé­raient sim­ple­ment comme le monde.

— Il y a un luthier, dit Szy­mon, en fron­çant les sour­cils, comme si le sou­ve­nir remon­tait de très loin. Sur Gęsia, pas loin de Nalew­ki. Un vieux. Pan Lich­ten­baum. Il répare des vio­lons. Des vio­lons et des man­do­lines et des gui­tares et à peu près tout ce qui a des cordes. Ma mère le connaît. Tout le monde le connaît. Il est là depuis toujours.

— Depuis 1901 ?

— Depuis avant 1901. Depuis avant le Bris­tol. Depuis avant tout.

Jad­wi­ga refer­ma le cahier. Le ren­dit à Szy­mon. Regar­da ses pho­tos — les néga­tifs, encore humides, ali­gnés sur le fil de séchage comme des dra­peaux miniatures.

— Va voir Lich­ten­baum, dit-elle. Demande-lui s’il se sou­vient d’un musi­cien nom­mé Léon Rozen­berg. Et demande-lui si cette mai­son existe encore.

Szy­mon hocha la tête. Il remon­ta à la suite 211, repo­sa le cahier sur le gué­ri­don — exac­te­ment à l’en­droit où il l’a­vait pris, avec la pré­ci­sion d’un cam­brio­leur repen­ti —, chan­gea les ser­viettes de la salle de bains pour cou­vrir sa visite, et redescendit.

Il irait voir Lich­ten­baum. Pas aujourd’­hui — aujourd’­hui, il y avait des petits-déjeu­ners à ser­vir, des chambres à appro­vi­sion­ner, des diplo­mates à nour­rir. Mais demain. Ou après-demain. Nalew­ki n’é­tait qu’à trois rues du Bris­tol, mais c’é­tait un autre monde, et pour y entrer, il fal­lait du temps — non pas le temps de la marche, qui était court, mais le temps de la conver­sa­tion, qui ne l’é­tait pas.

Sur Nalew­ki, les réponses ne venaient jamais en ligne droite. Elles fai­saient des détours, des boucles, des spi­rales. Elles pas­saient par des anec­dotes, des digres­sions, des sou­ve­nirs qui sem­blaient n’a­voir aucun rap­port avec la ques­tion posée et qui, au bout d’une heure, s’a­vé­raient être la réponse même. C’est la manière de Nalew­ki. C’est aus­si, d’une cer­taine façon, la manière du Bris­tol. Les deux lieux avaient cela en com­mun : on n’y appre­nait jamais rien direc­te­ment. On y appre­nait par les côtés, par les bords, par les échos.

* * *

Jad­wi­ga, seule dans son stu­dio, déve­lop­pa les der­nières pho­tos. Le bain d’hy­po­sul­fite fai­sait mon­ter les images avec une len­teur qui, chaque fois, même après vingt ans de métier, lui pro­cu­rait le même ver­tige — le ver­tige de voir appa­raître, dans le blanc du papier, quelque chose qui n’exis­tait pas une seconde aupa­ra­vant et qui, une seconde plus tard, exis­te­rait pour toujours.

Elle regar­da les pages de Rozen­berg se maté­ria­li­ser dans le bain. Les notes. Les titres. La dédi­cace. Et le des­sin — la petite mai­son de Nalew­ki, avec son bal­con de fer for­gé et son enseigne illisible.

Elle pen­sa à Rozen­berg. Un homme dont elle ne savait rien — ni le visage, ni la voix, ni les mains. Un musi­cien sans corps, sans his­toire, sans pré­sence phy­sique. Un fantôme.

Mais un fan­tôme qui avait lais­sé quelque chose. Huit pièces pour pia­no, cachées dans un Stein­way, avec une dédi­cace qui disait : « Pour qu’il se sou­vienne. » Rozen­berg avait vou­lu qu’on se sou­vienne de quelque chose. Pas de lui — la dédi­cace ne disait pas « sou­ve­nez-vous de moi ». Elle disait : « Pour qu’il se sou­vienne. » L’hô­tel. Le Bris­tol. Comme si Rozen­berg avait confié au bâti­ment lui-même le soin de gar­der une mémoire.

Jad­wi­ga accro­cha les tirages sur le fil. Elle les regar­da sécher. Et elle pen­sa que cette his­toire ne fai­sait que com­men­cer — que le cahier, comme une pho­to­gra­phie sous-expo­sée, ne révé­le­rait son image com­plète que len­te­ment, par couches suc­ces­sives, et qu’il fau­drait de la patience, du temps et de la chi­mie pour voir appa­raître ce que Léon Rozen­berg avait vou­lu dire.

Elle étei­gnit la lumière du stu­dio. Sor­tit dans le hall. Pas­sa devant l’as­cen­seur, où Tomasz, debout dans sa cabine, la main sur la manette, atten­dait le pro­chain pas­sa­ger avec l’im­mo­bi­li­té d’une statue.

— Bon­soir, Tomasz, dit-elle.

— Bon­soir, Pani Golcz.

C’é­tait la pre­mière fois de la jour­née que Tomasz pro­non­çait plus de deux syl­labes. Jad­wi­ga sou­rit — un sou­rire de biais, rapide, le sou­rire de quel­qu’un qui recon­naît un sem­blable — et sor­tit dans le froid de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie, son Vest Pocket Kodak dans la poche, les mains tachées d’argent, le pas long et déci­dé d’une femme qui sait où elle va.

La nuit de Var­so­vie l’avala.

Et le Bris­tol, der­rière elle, conti­nua de briller dans le noir, comme il brillait depuis 1901, comme il brille­rait encore long­temps — un vais­seau de lumière et de cris­tal, posé sur l’a­ve­nue comme un rêve que per­sonne ne veut interrompre.

CHA­PITRE 8

Le lait condensé

Le Dr Ver­non Kel­logg arri­va au Bris­tol le 10 jan­vier 1919, à onze heures du matin, avec une mal­lette en cuir, un rhume nais­sant et l’air de quel­qu’un qui vient de décou­vrir que le monde est beau­coup plus com­pli­qué qu’il ne le pensait.

Kel­logg était amé­ri­cain. C’est la pre­mière chose qu’on voyait chez lui, avant même qu’il n’ouvre la bouche — une cer­taine fran­chise dans la pos­ture, une cer­taine lar­geur dans les épaules, une cer­taine confiance dans le regard qui n’ap­par­te­nait qu’aux citoyens d’un pays qui n’a­vait jamais été enva­hi, jamais été par­ta­gé, jamais ces­sé d’exis­ter. Les Amé­ri­cains, à Var­so­vie en jan­vier 1919, avaient l’air de gens qui visitent un hôpi­tal : pleins de bonne volon­té, sin­cè­re­ment émus par la souf­france qu’ils constatent, et secrè­te­ment per­sua­dés qu’un sys­tème orga­ni­sé, quelques wagons de nour­ri­ture et une dose rai­son­nable de démo­cra­tie pour­raient tout arranger.

Kel­logg était ento­mo­lo­giste. Cela mérite d’être pré­ci­sé, car cela explique beau­coup de choses sur sa manière de voir le monde — avec la patience et la minu­tie d’un homme habi­tué à obser­ver les insectes, c’est-à-dire à exa­mi­ner des créa­tures très petites avec une atten­tion très grande. Il avait été envoyé en Pologne par Her­bert Hoo­ver, le chef de l’A­me­ri­can Relief Admi­nis­tra­tion, pour éva­luer l’é­tat de famine du pays et orga­ni­ser l’a­che­mi­ne­ment de vivres. Sa mis­sion était simple, sur le papier : nour­rir la Pologne. Dans la réa­li­té, elle était d’une com­plexi­té qui aurait fait recu­ler un homme moins opi­niâtre, car nour­rir un pays qui n’a pas de sys­tème fer­ro­viaire uni­fié, pas de mon­naie stable, pas de gou­ver­ne­ment recon­nu, et dont les routes sont encom­brées de sol­dats démo­bi­li­sés, de réfu­giés et de che­vaux morts, est un exer­cice qui dépasse de très loin les com­pé­tences d’un ento­mo­lo­giste, fût-il de Stanford.

Il s’ins­tal­la au Bris­tol — où aurait-il pu s’ins­tal­ler d’autre ? — dans une chambre du qua­trième étage, la 412, une chambre modeste mais propre, avec une vue sur la cour inté­rieure de l’hô­tel et un radia­teur qui, selon les rap­ports de Józef le chauf­fa­giste, fonc­tion­nait à 74 % de sa capa­ci­té, ce qui était, par les stan­dards de Var­so­vie en jan­vier 1919, un luxe.

Kel­logg prit immé­dia­te­ment ses habi­tudes au Column Bar.

C’est là que nous le vîmes le mieux — Karol, en par­ti­cu­lier, qui devint en quelques jours le confi­dent invo­lon­taire de l’A­mé­ri­cain, parce que les bar­mans ont cette capa­ci­té uni­ver­selle d’ins­pi­rer la confiance, et que Kel­logg, loin de chez lui, dans un pays dont il ne par­lait pas la langue, dont il ne connais­sait pas l’his­toire et dont il ne com­pre­nait pas les mœurs, avait besoin de par­ler à quel­qu’un qui l’é­cou­te­rait sans le juger.

Karol l’é­cou­tait. Karol écou­tait tout le monde — c’é­tait sa pro­fes­sion, son don, sa malé­dic­tion. Il écou­tait en polis­sant ses verres, en décap­su­lant ses bou­teilles, en ver­sant le cognac avec ce geste cir­cu­laire du poi­gnet qui était sa signa­ture et que les habi­tués du Column Bar recon­nais­saient les yeux fer­més, comme on recon­naît le bruit d’un ins­tru­ment fami­lier. Et ce qu’il enten­dait de Kel­logg, soir après soir, était le récit stu­pé­fait d’un homme rai­son­nable confron­té à un pays déraisonnable.

— Ce pays, disait Kel­logg en buvant un cognac qu’il fai­sait durer une heure — les Amé­ri­cains, contrai­re­ment à la légende, sont des buveurs patients quand ils ne sont pas en groupe —, ce pays a cinq mon­naies dif­fé­rentes. Cinq ! Le mark alle­mand, le rouble russe, la cou­ronne autri­chienne, le mark polo­nais et quelque chose qu’on appelle le fenig, qui est tel­le­ment dépré­cié qu’il faut un sac entier pour ache­ter un pain. Com­ment vou­lez-vous orga­ni­ser la dis­tri­bu­tion de nour­ri­ture dans un pays où l’argent ne veut rien dire ?

Karol ne répon­dait pas direc­te­ment. Il polis­sait un verre, le levait à la lumière pour véri­fier qu’il n’y avait pas de trace, et disait :

— En Pologne, doc­teur, l’argent n’a jamais rien vou­lu dire. Ce qui a tou­jours vou­lu dire quelque chose, c’est le pain. Si vous avez du pain, vous avez du pou­voir. Si vous n’en avez pas, vous avez de la poé­sie. C’est un sys­tème impar­fait, mais il fonc­tionne depuis mille ans.

Kel­logg sou­riait. Il aimait Karol — il aimait sa phi­lo­so­phie de comp­toir, qui avait quelque chose de pro­fond sous son ver­nis d’i­ro­nie, et il aimait sur­tout le Polo­nais Res­sus­ci­té, ce cock­tail à base de Żubrów­ka et de jus de pomme verte que Karol lui avait fait goû­ter le deuxième soir et qui était deve­nu, contre toute attente, la bois­son offi­cielle de la mis­sion amé­ri­caine en Pologne.

— Le pro­blème, conti­nuait Kel­logg, c’est que Washing­ton veut des chiffres. Des chiffres ! Com­bien de per­sonnes à nour­rir. Com­bien de tonnes de blé. Com­bien de wagons de lait conden­sé. Com­bien de mois de rations. Et je leur envoie des chiffres, bien sûr, je leur envoie des rap­ports très détaillés avec des colonnes et des totaux et des pour­cen­tages, mais la véri­té, Karol, la véri­té que mes rap­ports ne disent pas, c’est que ce pays est un miracle. Un miracle de sur­vie. Les gens devraient être morts. Ils devraient être morts de faim, de froid, de mala­die, de déses­poir. Et ils ne sont pas morts. Ils sont debout. Ils chantent. Ils font la queue devant les bou­lan­ge­ries à moins quinze degrés et ils chantent. Com­ment met­tez-vous ça dans un rapport ?

Karol ver­sa un autre Polo­nais Res­sus­ci­té. La lumière ambrée du Column Bar — une lumière tami­sée, cui­vrée, qui don­nait à tout le monde l’air de per­son­nages d’un tableau de Rem­brandt — se reflé­ta dans le liquide ver­dâtre du cocktail.

— Vous ne le met­tez pas dans un rap­port, doc­teur. Vous le met­tez dans une chan­son. Ou dans un verre.

* * *

Les wagons de l’A­RA com­men­cèrent à arri­ver le 12 janvier.

Nous le sûmes par Szy­mon — qui le sut par Nalew­ki, qui le sut avant tout le monde, parce que les wagons arri­vaient à la gare de Var­so­vie-Est, et que la gare de Var­so­vie-Est était dans le quar­tier juif, et que les habi­tants de Nalew­ki avaient vu les pre­miers caisses être déchar­gées avant même que le gou­ver­ne­ment n’en fût offi­ciel­le­ment informé.

Du lait conden­sé. Des sacs de farine. Du sucre. Du sain­doux. Du café — du vrai café, amé­ri­cain, en boîtes de fer-blanc avec des éti­quettes en anglais que per­sonne ne savait lire mais que tout le monde trou­vait magni­fiques, parce qu’elles repré­sen­taient des femmes sou­riantes en tablier, dans des cui­sines imma­cu­lées, et que ces images d’un bon­heur domes­tique d’outre-Atlan­tique avaient, dans la Var­so­vie affa­mée de jan­vier 1919, la puis­sance hal­lu­ci­na­toire d’un rêve.

Kel­logg super­vi­sait la dis­tri­bu­tion depuis le Bris­tol, ce qui don­nait à Hel­bling des pal­pi­ta­tions. Le hall se trans­for­mait, cer­tains matins, en centre logis­tique — des cartes éta­lées sur les tables du Café Bris­tol, des télé­grammes empi­lés sur le comp­toir de la récep­tion, des offi­ciers amé­ri­cains en uni­forme kaki qui par­laient trop fort et mar­chaient trop vite et ren­ver­saient du café sur les nappes avec une régu­la­ri­té qui fri­sait le sabotage.

Le mémo numé­ro 52 de Hel­bling, daté du 13 jan­vier, por­tait un titre d’une conci­sion inha­bi­tuelle : « Le café. » Il sti­pu­lait, en trois lignes, que le café ren­ver­sé sur les nappes damas­sées du Café Bris­tol devait être immé­dia­te­ment épon­gé par le per­son­nel, que les nappes tachées devaient être rem­pla­cées dans un délai de quatre minutes — pas cinq, quatre —, et que si le rythme des ren­ver­se­ments se pour­sui­vait, il fau­drait envi­sa­ger « des mesures de pro­tec­tion du mobi­lier dont la nature reste à déter­mi­ner ». Hel­bling ne pré­ci­sa pas la nature de ces mesures, ce qui lais­sa pla­ner dans les offices un doute déli­cieux — cer­tains ima­gi­naient des nappes en toile cirée, d’autres des gobe­lets en fer-blanc, et Wła­dek, avec son flair habi­tuel pour le mélo­drame, sug­gé­ra que Hel­bling envi­sa­geait de ser­vir les Amé­ri­cains dans les écu­ries, s’il y en avait eu.

Mais sous la comé­die logis­tique, quelque chose de grave se jouait. Kel­logg ne le mon­trait pas au bar — au bar, il était l’A­mé­ri­cain jovial, l’en­to­mo­lo­giste prag­ma­tique, le buveur de Polo­nais Res­sus­ci­té —, mais nous le voyions, par moments, quand il pen­sait que per­sonne ne le regar­dait. Nous le voyions dans l’ascenseur.

Tomasz le fai­sait mon­ter chaque matin à huit heures et des­cendre chaque soir à onze heures. Et dans les qua­rante-cinq secondes de chaque tra­jet, Tomasz voyait ce que Karol ne voyait pas au bar — la fatigue, la vraie, celle qui ne se noie pas dans le cognac. L’in­quié­tude. Et par­fois, quand Kel­logg pen­sait que Tomasz ne regar­dait pas — mais Tomasz regar­dait tou­jours, c’é­tait sa fonc­tion, son talent, sa croix —, quelque chose qui res­sem­blait à de l’im­puis­sance. L’im­puis­sance d’un homme bon face à un pro­blème trop grand pour lui. L’im­puis­sance d’un ento­mo­lo­giste devant une famine.

Un matin du 14 jan­vier, dans l’as­cen­seur, Kel­logg dit quelque chose qui ne s’a­dres­sait pas à Tomasz — qui s’a­dres­sait au vide, ou à Dieu, ou à la paroi de cristal :

— Trois cent mille enfants. Trois cent mille enfants sous-ali­men­tés dans ce pays. Et je n’ai que cinq mille tonnes de farine.

Tomasz ne répon­dit pas. Il n’y avait rien à répondre. Mais il pres­sa la manette un peu plus dou­ce­ment qu’à l’or­di­naire, et l’as­cen­seur mon­ta un peu plus len­te­ment, comme si ces quelques secondes sup­plé­men­taires pou­vaient offrir à l’A­mé­ri­cain un répit, une sus­pen­sion, un moment de grâce entre deux étages.

Ce soir-là, Kel­logg ne vint pas au Column Bar. Karol, qui avait pré­pa­ré un Polo­nais Res­sus­ci­té d’a­vance, le lais­sa sur le comp­toir pen­dant une heure, puis le but lui-même, len­te­ment, en regar­dant les colonnes de marbre du bar, et en pen­sant — car Karol pen­sait beau­coup, contrai­re­ment à ce que sup­po­saient les gens qui le pre­naient pour un simple bar­man — que le monde était un endroit étrange, où un homme pou­vait comp­ter des insectes à Stan­ford, tra­ver­ser un océan, et se retrou­ver dans un hôtel de Var­so­vie à essayer de nour­rir trois cent mille enfants avec cinq mille tonnes de farine et un cock­tail inven­té par un bar­man polonais.

* * *

Le 15 jan­vier au matin, Kel­logg ren­con­tra Paderewski.

La ren­contre eut lieu dans la suite 211 — où d’autre ? Toute la vie du Bris­tol conver­geait désor­mais vers la suite 211 comme les rivières convergent vers la mer. Kel­logg appor­tait des chiffres, des cartes, des pro­jec­tions. Pade­rews­ki l’é­cou­ta avec cette atten­tion de musi­cien qui entend non seule­ment les notes mais aus­si les silences entre les notes, et quand Kel­logg eut ter­mi­né, Pade­rews­ki posa une seule question :

— Quand les enfants mangeront-ils ?

Pas « com­bien coû­te­ra-t-il ». Pas « quel sera l’im­pact poli­tique ». Pas « com­ment cela affec­te­ra-t-il les négo­cia­tions à Paris ». Quand les enfants mangeront-ils.

Kel­logg, qui avait pas­sé trois jours à pré­pa­rer un argu­men­taire tech­nique de vingt pages, res­ta un ins­tant silen­cieux. Puis il dit :

— Si le gou­ver­ne­ment signe l’ac­cord de dis­tri­bu­tion demain, les pre­miers repas pour­ront être ser­vis dans les écoles de Var­so­vie d’i­ci une semaine.

— Faites pré­pa­rer l’ac­cord, dit Pade­rews­ki. Je signerai.

C’é­tait aus­si simple que cela. Un pia­niste qui décide de nour­rir les enfants. Un ento­mo­lo­giste qui orga­nise les convois. Un hôtel qui sert de quar­tier géné­ral. La bureau­cra­tie de la com­pas­sion, impro­vi­sée dans un salon Art nou­veau entre un Stein­way et un gué­ri­don sur lequel repo­sait, sans que per­sonne n’y prête atten­tion, un cahier de par­ti­tions oublié.

Kel­logg redes­cen­dit. Tomasz le fit mon­ter dans l’as­cen­seur à midi — non, des­cendre, des­cendre du deuxième au rez-de-chaus­sée. Qua­rante-cinq secondes. Et cette fois, Kel­logg regar­da Tomasz. Le regar­da vrai­ment, comme Pił­sud­ski l’a­vait regar­dé, d’homme à homme, et il dit, en anglais, une phrase que Tomasz ne com­prit pas sur le moment mais dont il retint le son, et dont Szy­mon, plus tard, lui don­ne­rait la traduction :

— This coun­try deserves bet­ter than what his­to­ry gave it.

Ce pays mérite mieux que ce que l’his­toire lui a donné.

Tomasz hocha la tête. Il ne com­pre­nait pas l’an­glais. Mais il com­pre­nait le ton. Et le ton disait ce que les mots auraient dit s’il les avait compris.

L’as­cen­seur arri­va au rez-de-chaus­sée. Kel­logg sor­tit. Tra­ver­sa le hall. Pas­sa devant le Column Bar, où Karol, der­rière son comp­toir, lui adres­sa un geste de la main — un geste entre le salut et la béné­dic­tion. Sor­tit dans le froid. Mon­ta dans l’au­to­mo­bile qui l’at­ten­dait — une Ford T prê­tée par l’am­bas­sade amé­ri­caine, une machine si bruyante et si capri­cieuse que Wła­dek l’a­vait sur­nom­mée « le che­val méca­nique de Washington ».

Et il par­tit vers la gare, super­vi­ser l’ar­ri­vée du pro­chain convoi.

Cinq mille tonnes de farine.

Trois cent mille enfants.

Le chef Mali­nows­ki, aux cui­sines, qui avait enten­du les chiffres par Szy­mon, res­ta silen­cieux un long moment. Puis il dit à son com­mis, d’une voix qu’on ne lui connais­sait pas — une voix douce, presque tendre, la voix d’un homme qui fait de la nour­ri­ture depuis trente ans et qui sait, mieux que les diplo­mates et les géné­raux, ce que signi­fie avoir faim :

— Pré­pare un sup­plé­ment de żurek pour le dîner. Et mets‑y de la vraie sau­cisse. Pas la sau­cisse de rem­pla­ce­ment. La vraie.

Le com­mis obéit. Le żurek fut ser­vi le soir même au res­tau­rant du Bris­tol, avec de la vraie sau­cisse, et les clients — les diplo­mates, les offi­ciers, les jour­na­listes, Tar­nows­ki dans son coin avec son verre de tokay — le man­gèrent sans savoir que ce żurek-là avait été pré­pa­ré avec une inten­tion par­ti­cu­lière, une inten­tion qui n’a­vait rien à voir avec la gas­tro­no­mie et tout à voir avec le fait qu’un chef cui­si­nier de Var­so­vie, ayant appris que trois cent mille enfants n’a­vaient pas de quoi man­ger, avait déci­dé, à sa manière modeste et silen­cieuse, de mettre dans sa soupe tout l’a­mour dont il était capable.

C’est aus­si cela, un hôtel.

C’est aus­si cela, la Pologne en jan­vier 1919.

CHA­PITRE 9

Le gar­çon d’étage

Szy­mon alla voir Lich­ten­baum un mardi.

Il fai­sait moins dix-huit. Le froid de Var­so­vie avait atteint ce stade où il cesse d’être un désa­gré­ment pour deve­nir un fait — un fait aus­si incon­tes­table que la gra­vi­té ou la mort, un fait avec lequel on ne négo­cie pas mais auquel on s’a­dapte, comme s’a­daptent les Var­so­viens depuis des siècles, c’est-à-dire en super­po­sant les couches de vête­ments, en mar­chant vite, et en consi­dé­rant que toute per­sonne qui se plaint du froid est soit un étran­ger, soit un faible, soit les deux.

Szy­mon quit­ta le Bris­tol à trois heures de l’a­près-midi, à la fin de son ser­vice. Il des­cen­dit Kra­kows­kie Przed­mieś­cie en direc­tion de la Vieille Ville, tour­na dans Dłu­ga, puis bifur­qua vers Nalew­ki. Le tra­jet durait vingt minutes à pied — vingt minutes pen­dant les­quelles le monde changeait.

Le chan­ge­ment n’é­tait pas bru­tal. Il ne se pro­dui­sait pas à un point pré­cis, à une inter­sec­tion iden­ti­fiable, à un pan­neau qui aurait dit : « Vous entrez dans le quar­tier juif. » C’é­tait plus sub­til. C’é­tait une ques­tion de den­si­té. L’air deve­nait plus épais. Les bruits se mul­ti­pliaient — voix, cris de mar­chands, cla­que­ments de volets, grin­ce­ments de car­rioles, cloches de tram­ways, aboie­ments de chiens et, par-des­sus tout, cette rumeur humaine per­ma­nente, ce bour­don­ne­ment de ruche, qui était le son carac­té­ris­tique de Nalew­ki et qu’on enten­dait à deux rues de dis­tance, comme on entend la mer avant de la voir. Les odeurs aus­si chan­geaient — le char­bon et la neige de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie lais­saient place au pain frais, au hareng fumé, à l’encre d’im­pri­me­rie, aux oignons frits, à la cire de bou­gie, et à cette odeur indé­fi­nis­sable que Wła­dek appe­lait « l’o­deur du monde » et qui était peut-être, tout sim­ple­ment, l’o­deur d’une concen­tra­tion humaine si intense que chaque mètre car­ré de trot­toir por­tait la trace de mille vies.

Et le yid­dish. Le yid­dish entrait par les oreilles comme une musique fami­lière — fami­lière à Szy­mon, qui l’a­vait enten­du avant toute autre langue, dans le ventre de sa mère, dans les ber­ceuses de sa grand-mère, dans les dis­putes de ses oncles, dans les prières de son père. Le yid­dish de Nalew­ki n’é­tait pas le yid­dish des livres — c’é­tait un yid­dish vivant, mou­vant, colo­ré, far­ci de mots polo­nais, de mots russes, de mots hébreux, un yid­dish qui s’a­dap­tait à tout, qui absor­bait tout, qui était lui-même une langue-Baby­lone, une langue à cours mul­tiples, capable de conte­nir simul­ta­né­ment la prière et la blague, le sacré et le pro­fane, le com­merce et la poésie.

Szy­mon retrou­va ses repères. L’é­pi­ce­rie de Pan Grynsz­pan, au coin de Nalew­ki et Fran­cisz­kańs­ka, qui ven­dait des cor­ni­chons dans des ton­neaux de bois et du hal­va cou­pé au cou­teau. La librai­rie Giter­man, dont la vitrine affi­chait les der­niers numé­ros de Haynt et de Der Moment, les deux grands quo­ti­diens yid­dish de Var­so­vie, avec leurs gros titres en carac­tères hébraïques qui annon­çaient les mêmes nou­velles que les jour­naux polo­nais — le gou­ver­ne­ment, les élec­tions, la famine — mais dans une autre langue, et donc, d’une cer­taine manière, dans un autre monde. Le théâtre Eli­zeum, dont l’af­fiche annon­çait une repré­sen­ta­tion du Dyb­buk — cette pièce d’An-ski sur un esprit qui pos­sède une jeune mariée, et qui était deve­nue, sans que per­sonne l’ait pré­vu, le spec­tacle le plus joué de Var­so­vie, peut-être parce qu’une ville habi­tée par tant de fan­tômes avait besoin d’un théâtre pour les mettre en scène.

Szy­mon tour­na dans Gęsia. La rue de l’Oie. Plus étroite que Nalew­ki, plus sombre, bor­dée d’im­meubles de cinq étages dont les façades gri­sâtres n’a­vaient pas été repeintes depuis des années et dont les cours inté­rieures — ces laby­rinthes de bal­cons, d’es­ca­liers, de pas­se­relles et de cordes à linge — abri­taient un monde en minia­ture que les pas­sants de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie ne soup­çon­naient même pas.

L’a­te­lier de Pan Lich­ten­baum se trou­vait au fond de la troi­sième cour du numé­ro 14. Pour y accé­der, il fal­lait tra­ver­ser un porche voû­té, lon­ger un mur cou­vert de mousse, des­cendre trois marches, contour­ner un puits, pas­ser devant un ate­lier de tailleur dont la machine à coudre ron­ron­nait der­rière une vitre embuée, et pous­ser une porte de bois peinte en vert — un vert qui avait dû être vif autre­fois et qui était deve­nu, avec le temps, un vert de mousse, un vert de chose ancienne, le vert des objets que per­sonne ne repeint parce que tout le monde les aime tels qu’ils sont.

La porte s’ou­vrit sur un espace minus­cule — dix mètres car­rés peut-être, pas plus — encom­bré d’ins­tru­ments. Des vio­lons pen­daient au pla­fond par des fils de nylon, comme des chauves-sou­ris endor­mies. Des man­do­lines étaient empi­lées dans un coin. Des gui­tares, des luths, des bala­lai­kas, un ban­jo, une cithare, et des ins­tru­ments que Szy­mon ne pou­vait pas nom­mer, s’en­tas­saient sur des éta­gères qui mon­taient jus­qu’au pla­fond et qui pen­chaient dan­ge­reu­se­ment vers la droite, comme si le poids de la musique les dés­équi­li­brait. L’air sen­tait le bois, la résine, le ver­nis et quelque chose de plus ancien — l’o­deur du temps qui passe sur les objets et qui leur donne cette patine que les anti­quaires appellent « carac­tère » et que les luthiers appellent « âme ».

Pan Lich­ten­baum était assis der­rière un éta­bli cou­vert de copeaux de bois, une loupe vis­sée à l’œil droit, en train de recol­ler la touche d’un vio­lon avec une concen­tra­tion si intense qu’il ne leva pas la tête quand Szy­mon entra. Il avait — selon l’es­ti­ma­tion la plus conser­va­trice — soixante-quinze ans. Peut-être quatre-vingts. Peut-être davan­tage. Son âge exact était un mys­tère que même sa femme, décé­dée en 1911, n’a­vait jamais réus­si à per­cer, et que Lich­ten­baum lui-même sem­blait avoir oublié, comme on oublie un détail sans importance.

C’é­tait un petit homme — petit par la taille, immense par la barbe, une barbe blanche, longue, épaisse, qui des­cen­dait jus­qu’au milieu de sa poi­trine et qui lui don­nait l’air d’un pro­phète éga­ré dans un ate­lier de musique. Ses mains étaient extra­or­di­naires — des mains de luthier, c’est-à-dire des mains qui avaient tou­ché dix mille ins­tru­ments, qui avaient répa­ré dix mille fis­sures, recol­lé dix mille che­va­lets, rem­pla­cé dix mille cordes, et qui por­taient dans leurs lignes la mémoire tac­tile de cin­quante ans de bois, de colle et de musique.

— Pan Lich­ten­baum, dit Szymon.

Le vieux leva la tête. Regar­da Szy­mon par-des­sus sa loupe. Le recon­nut — sur Nalew­ki, tout le monde recon­naît tout le monde, c’est une néces­si­té de la densité.

— Le petit Katz, dit-il. De chez Gęsia. Le fils de Mosze. Tu tra­vailles au grand hôtel, non ? Le Bristol ?

— Oui, Pan Lichtenbaum.

— Assieds-toi. Tu veux du thé ?

Szy­mon s’as­sit. Le thé fut ser­vi — un thé noir, très sucré, dans un verre avec un porte-verre en métal, le même thé qu’au Bris­tol mais infi­ni­ment meilleur, parce que le thé de Lich­ten­baum avait été pré­pa­ré dans une théière qui ser­vait depuis qua­rante ans et dont les parois avaient absor­bé tant de thé qu’elles en exha­laient l’a­rôme même à vide, comme les murs d’une syna­gogue exhalent les prières.

— Je suis venu vous poser une ques­tion, dit Szymon.

— Une seule ? C’est rare. Les jeunes ont d’ha­bi­tude cent ques­tions. C’est les vieux qui n’en ont plus qu’une, et c’est tou­jours la même : com­bien de temps ?

Il rit. Un rire de gorge, rauque, un rire de fumeur ou de chan­teur — Lich­ten­baum avait été les deux.

— Est-ce que vous vous sou­ve­nez d’un musi­cien qui s’ap­pe­lait Léon Rozenberg ?

Le rire s’ar­rê­ta. Pas bru­ta­le­ment — il s’é­tei­gnit, comme s’é­teint une bou­gie quand le vent entre par la fenêtre, dou­ce­ment, par degrés, et le visage de Lich­ten­baum, qui un ins­tant plus tôt était celui d’un vieillard amu­sé, devint celui d’un vieillard qui se souvient.

— Rozen­berg, dit-il.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait une incan­ta­tion. Le nom, pro­non­cé dans l’a­te­lier de Gęsia, au milieu des vio­lons sus­pen­dus et des copeaux de bois, prit une réso­nance par­ti­cu­lière, comme si les ins­tru­ments eux-mêmes l’a­vaient enten­du et s’en souvenaient.

— Léon Rozen­berg, répé­ta Lich­ten­baum. Le pianiste.

— Vous le connaissiez ?

— Je le connais­sais. Tout Nalew­ki le connais­sait. C’é­tait — il cher­cha le mot — un mensch. Un homme bon. Un musi­cien. Pas un grand musi­cien — pas un Pade­rews­ki, pas un Rubin­stein. Un musi­cien de Nalew­ki. Un musi­cien qui jouait aux mariages, aux bar-mits­va, dans les cafés, dans les res­tau­rants. Un musi­cien qui jouait pour les gens, pas pour les salles de concert. Il jouait du pia­no, mais aus­si un peu de vio­lon, un peu d’ac­cor­déon, un peu de tout. Il avait les mains d’un pia­niste et le cœur d’un klezmer.

Lich­ten­baum se tut. But une gor­gée de thé. Regar­da Szy­mon par-des­sus le verre.

— Pour­quoi tu me demandes ça ?

Szy­mon racon­ta. Le pia­no du Bris­tol. Le cahier de par­ti­tions. Les huit pièces. La dédi­cace en fran­çais. Le des­sin sur la der­nière page — la mai­son de Nalew­ki, le bal­con de fer for­gé, l’enseigne.

Lich­ten­baum écou­ta sans inter­rompre. Quand Szy­mon eut ter­mi­né, le vieux posa son verre, se leva — len­te­ment, avec la pru­dence de ceux qui savent que leur corps n’o­béit plus aus­si vite que leur esprit —, et alla cher­cher quelque chose sur une éta­gère, der­rière une pile de mandolines.

C’é­tait une pho­to­gra­phie. Une pho­to­gra­phie en noir et blanc, petite, cor­née, col­lée sur un car­ton rigide. Elle mon­trait un groupe de musi­ciens — cinq hommes, debout devant un bâti­ment. Trois vio­lo­nistes, un cla­ri­net­tiste, et un homme plus jeune, assis devant un pia­no droit posé à même le trot­toir, les mains sur les touches, le visage tour­né vers l’ob­jec­tif avec un sou­rire qui sem­blait dire : je sais que c’est absurde, un pia­no sur un trot­toir, mais c’est exac­te­ment là qu’il doit être.

— C’est lui, dit Lich­ten­baum. Rozen­berg. En 1900, devant la mai­son de Gęsia. L’an­née avant l’ou­ver­ture du Bristol.

Szy­mon regar­da la pho­to. Le visage de Rozen­berg — un visage jeune, ouvert, avec des yeux sombres et une mous­tache fine, un visage de musi­cien de quar­tier, de musi­cien de mariage, de musi­cien de Nalew­ki — le regar­dait en retour, à tra­vers dix-neuf ans de silence.

— Que lui est-il arrivé ?

Lich­ten­baum se ras­sit. Reprit son thé.

— Il est par­ti. En 1902 — un an après l’ou­ver­ture du Bris­tol. Il est par­ti en Amé­rique. Comme beau­coup. Comme des dizaines de mil­liers. New York. Le Lower East Side. Il a écrit une ou deux lettres, au début. Puis plus rien. On l’a oublié. Nalew­ki oublie ceux qui partent — c’est une ques­tion de sur­vie. Si on se sou­ve­nait de tous ceux qui sont par­tis, on ne pour­rait plus vivre.

— Alors il n’est pas mort ?

— Mort ? Lich­ten­baum haus­sa les épaules. Peut-être. Peut-être pas. En Amé­rique, tout est pos­sible. On meurt, on vit, on devient riche, on devient pauvre. On change de nom. Rozen­berg devient Rose, ou Ross, ou quelque chose d’autre. L’A­mé­rique efface les noms comme la neige efface les traces.

Szy­mon regar­da la pho­to­gra­phie une der­nière fois. Le pia­no sur le trot­toir. Les musi­ciens. Le sou­rire de Rozenberg.

— Et le Bris­tol ? dit-il. Pour­quoi aurait-il caché ses par­ti­tions dans le pia­no du Bristol ?

Lich­ten­baum eut un geste de la main — un geste lent, cir­cu­laire, qui englo­bait l’a­te­lier, les vio­lons, Gęsia, Nalew­ki, Var­so­vie, le monde entier.

— Parce que le Bris­tol était la plus belle chose qu’il ait jamais vue. Tu com­prends, Szy­mon, pour un gar­çon de Nalew­ki en 1901, le Bris­tol, c’é­tait… c’é­tait comme une syna­gogue, mais pour les vivants. Un endroit qui disait : la beau­té existe. Le luxe existe. La musique existe ailleurs que dans les cours de Gęsia. Rozen­berg est allé au Bris­tol pour l’i­nau­gu­ra­tion — je m’en sou­viens, il m’en a par­lé. Il a vu le hall, les lustres, les fenêtres, l’as­cen­seur. Et il a vu le pia­no. Le Stein­way de la suite 211. Il m’a dit — je m’en sou­viens comme si c’é­tait hier — il m’a dit : « Lich­ten­baum, j’ai vu un pia­no si beau que j’ai eu envie de pleurer. »

Le vieux but la der­nière gor­gée de son thé. Posa le verre. Regar­da Szy­mon avec des yeux qui conte­naient soixante-quinze ans de Nalew­ki — les mariages, les enter­re­ments, les fêtes, les pogroms, les nais­sances, les départs, les retours, toute la vie, toute la mort, tout le bruit et tout le silence d’une rue qui était un monde.

— Il a caché ses par­ti­tions dans ce pia­no parce qu’il savait qu’il allait par­tir. Et il vou­lait lais­ser quelque chose der­rière lui. Pas à quel­qu’un — à un endroit. Au plus bel endroit qu’il ait jamais vu. Un cadeau d’a­dieu. Un musi­cien de Nalew­ki qui laisse sa musique dans le ventre d’un Stein­way, pour que l’hô­tel se sou­vienne qu’il a exis­té. C’est beau, non ? C’est triste et c’est beau.

Szy­mon se leva. Remer­cia Lich­ten­baum. Refu­sa un deuxième thé — il avait ce qu’il était venu cher­cher, et le froid dehors ne fai­sait que s’aggraver.

— Szy­mon, dit Lich­ten­baum alors qu’il attei­gnait la porte.

— Oui ?

— La musique. Les par­ti­tions. Est-ce qu’elles sont belles ?

Szy­mon pen­sa à ce qu’il avait enten­du dans le cou­loir du deuxième étage. Les hési­ta­tions. La mélo­die qui mon­tait et qui tom­bait. La courbe qui res­sem­blait à une chan­son de son père.

— Oui, dit-il. Elles sont belles.

Lich­ten­baum hocha la tête. Et dans ce hoche­ment de tête, il y avait quelque chose qui res­sem­blait à de la fier­té — pas une fier­té per­son­nelle, mais une fier­té de quar­tier, une fier­té de Nalew­ki, la fier­té de savoir qu’un gar­çon de Gęsia avait lais­sé quelque chose de beau dans le plus bel hôtel de Var­so­vie, et que cette beau­té avait survécu.

Szy­mon sor­tit. Tra­ver­sa les cours. Remon­ta Gęsia. Tour­na dans Nalew­ki. Le froid le mor­dit au visage, mais il ne le sen­tit pas, ou plu­tôt il le sen­tit autre­ment — comme un rap­pel que le monde était réel, que les pieds tou­chaient le sol, que le souffle fai­sait de la buée dans l’air, et que quelque part, dans un hôtel de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie, un cahier de par­ti­tions atten­dait qu’on le joue.

Il ren­tra au Bris­tol à la tom­bée de la nuit. Trou­va Tomasz dans son ascenseur.

— Rozen­berg, dit-il.

Tomasz le regarda.

— Il s’ap­pe­lait Léon Rozen­berg. C’é­tait un musi­cien de Nalew­ki. Il a caché ses par­ti­tions dans le pia­no du Bris­tol en 1901, la nuit de l’i­nau­gu­ra­tion, parce que c’é­tait le plus bel endroit qu’il ait jamais vu. Puis il est par­ti en Amé­rique. Et per­sonne ne l’a plus revu.

Tomasz ne dit rien. Mais ses yeux — ses yeux gris de sol­dat du Karst, ses yeux qui avaient vu des hommes mou­rir dans la boue et des ascen­seurs mon­ter dans la lumière — ses yeux dirent quelque chose que sa bouche ne pou­vait pas dire, quelque chose qui res­sem­blait à : je comprends.

La porte de l’as­cen­seur se refer­ma. La cabine mon­ta. Qua­rante-cinq secondes.

Et dans ces qua­rante-cinq secondes, quelque chose chan­gea. Pas dans l’as­cen­seur — dans Tomasz. Quelque chose qui n’a­vait pas de nom, pas de forme, pas de son. Une déci­sion peut-être. Ou le début d’une déci­sion. L’in­tui­tion que cette his­toire — les par­ti­tions, le pia­no, Rozen­berg, le Bris­tol, la Pologne — était aus­si son his­toire. Qu’il n’é­tait pas seule­ment un témoin. Qu’il était, d’une manière qu’il ne com­pre­nait pas encore, un acteur.

Mais il ne le dit pas.

Pas encore.

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PRE­MIÈRE PARTIE

L’AR­RI­VÉE

(1er – 5 jan­vier 1919)

CHA­PITRE 1

L’as­cen­seur de cristal

Nous savions tout.

Nous savions avant les jour­naux, avant les diplo­mates, avant les géné­raux en tunique frois­sée qui tra­ver­saient le hall en lais­sant des traces de boue sur le marbre blanc. Nous savions avant le direc­teur Hel­bling lui-même, qui pour­tant se levait à cinq heures du matin pour ins­pec­ter l’a­li­gne­ment des cou­verts et la tem­pé­ra­ture exacte du beurre dans les cou­pelles d’argent. Nous savions parce que nous étions par­tout à la fois — aux étages, dans les offices, der­rière les portes, sous les esca­liers, dans le ventre chaud et gron­dant des cui­sines où le chef Mali­nows­ki régnait sur un empire de cuivre et de vapeur. Nous étions les yeux, les oreilles, les mains du Bris­tol. Et le Bris­tol, en ce pre­mier matin de l’an­née 1919, était le centre du monde.

Ou du moins le centre de la Pologne, ce qui reve­nait exac­te­ment au même puisque la Pologne venait de renaître et que tout ce qui renaît se prend momen­ta­né­ment pour le centre du monde, comme les nour­ris­sons qui hurlent dans leur ber­ceau avec la convic­tion d’être les pre­miers à avoir décou­vert l’exis­tence de l’air.

La Pologne avait cent vingt-trois ans de retard. Cent vingt-trois ans de néant, de par­ti­tions, d’empires qui s’é­taient par­ta­gé son corps comme on découpe un gâteau — un mor­ceau pour la Rus­sie, un mor­ceau pour la Prusse, un mor­ceau pour l’Au­triche, et pour les Polo­nais le droit de se sou­ve­nir qu’ils avaient autre­fois exis­té. Cent vingt-trois ans, c’est long. C’est assez long pour que trois géné­ra­tions naissent, gran­dissent et meurent dans un pays qui n’existe pas. C’est assez long pour oublier la forme exacte de ses propres fron­tières. Mais ce n’est pas assez long, appa­rem­ment, pour oublier le goût de la liber­té, car au matin du 1er jan­vier 1919, Var­so­vie était ivre d’un bon­heur si violent qu’il res­sem­blait à de la fièvre, et des dra­peaux polo­nais — rouge et blanc, blanc et rouge, beau­coup de rouge — pen­daient à toutes les fenêtres, y com­pris celles de l’Hô­tel Bris­tol, où Hel­bling les avait fait accro­cher la veille au soir avec une répu­gnance visible, non qu’il fût hos­tile à l’in­dé­pen­dance polo­naise, mais parce qu’il esti­mait qu’un dra­peau est un objet fon­da­men­ta­le­ment incom­pa­tible avec l’i­dée d’hos­pi­ta­li­té de luxe.

Hel­bling. Il fau­dra que nous par­lions de Hel­bling. Mais pas tout de suite.

Ce matin-là, le Bris­tol s’é­veillait dans le froid. Le froid de Var­so­vie en jan­vier, il faut l’a­voir connu pour com­prendre ce qu’il fait aux choses et aux gens. Ce n’est pas un froid qui mord — c’est un froid qui pense. Il s’ins­talle, il attend, il observe. Il entre par les fis­sures des fenêtres et par les inter­stices des portes et il se couche sur les meubles avec la patience d’un chat. Les radia­teurs du Bris­tol — ces fameux radia­teurs qui avaient fait la fier­té de l’hô­tel à son ouver­ture en 1901, chauf­fage cen­tral, eau chaude et froide dans les salles de bains, six lignes télé­pho­niques, le pro­grès incar­né — les radia­teurs cra­cho­taient et sif­flaient comme de vieilles loco­mo­tives, mais ils tenaient. Ils tenaient parce que Józef, le chauf­fa­giste, un homme silen­cieux dont les mains étaient per­pé­tuel­le­ment noires de char­bon, des­cen­dait chaque matin à quatre heures dans les entrailles de l’hô­tel pour ali­men­ter la chau­dière, et que Józef pre­nait son tra­vail au sérieux avec la solen­ni­té d’un prêtre devant son autel.

Józef était l’un des nôtres.

Comme Mag­da, la gou­ver­nante en chef, qui com­man­dait un bataillon de femmes de chambre avec une auto­ri­té que Pił­sud­ski lui-même aurait pu lui envier. Comme Karol, le bar­man du Column Bar, qui savait pré­pa­rer qua­rante-sept cock­tails dif­fé­rents et qui affir­mait, sans que per­sonne pût le contre­dire, avoir inven­té une variante du Mar­ti­ni à base de vod­ka Żubrów­ka et d’un soup­çon de jus de pomme verte, qu’il appe­lait le Polo­nais Res­sus­ci­té et que per­sonne n’a­vait jamais com­man­dé. Comme Pani Lewan­dows­ka, la lin­gère, dont les mains repas­saient les draps avec une telle pré­ci­sion qu’on aurait dit qu’elle effa­çait les plis du monde. Comme Mateusz, le chas­seur, treize ans et demi, qui cou­rait si vite dans les cou­loirs que Hel­bling avait un jour envi­sa­gé de le chro­no­mé­trer. Comme Wła­dek, le por­tier de nuit, mais Wła­dek est un cha­pitre à lui tout seul.

Et comme Tomasz.

Tomasz Wiec­zo­rek, opé­ra­teur de l’as­cen­seur de cris­tal, trente-deux ans, né à Łódź dans une famille de tis­se­rands, ancien capo­ral dans l’ar­mée aus­tro-hon­groise, affec­té sur le front ita­lien en 1915, démo­bi­li­sé en 1918 avec pour tout butin une paire de chaus­sures trop grandes, un éclat d’o­bus dans l’é­paule gauche — inof­fen­sif, mais sen­sible au froid, ce qui à Var­so­vie en jan­vier est une forme dis­crète de tor­ture per­ma­nente — et une capa­ci­té pro­di­gieuse à res­ter immo­bile dans des espaces réduits pen­dant des durées consi­dé­rables. Cette der­nière com­pé­tence, acquise dans les tran­chées du Karst, s’é­tait révé­lée mira­cu­leu­se­ment trans­fé­rable à la cabine de l’as­cen­seur du Bris­tol, un habi­tacle de trois mètres car­rés aux parois de verre et de lai­ton doré, sus­pen­du dans la cage d’es­ca­lier comme un bijou dans un écrin, et dont Tomasz était le gar­dien, le méca­ni­cien, le pilote et — selon la défi­ni­tion offi­cielle de Hel­bling — le « pré­po­sé au confort ver­ti­cal des hôtes de l’établissement ».

L’as­cen­seur du Bris­tol était le pre­mier ascen­seur de Pologne. Le pre­mier. Quand il avait été ins­tal­lé en 1901, on avait enga­gé un employé spé­cia­le­ment char­gé de ras­su­rer les pas­sa­gers, dont cer­tains, disait-on, ris­quaient de s’é­va­nouir d’é­mo­tion. Dix-huit ans plus tard, plus per­sonne ne s’é­va­nouis­sait — le pro­grès avait fait son œuvre, même en Pologne — mais l’as­cen­seur conser­vait quelque chose de sacré, une aura de pro­dige méca­nique, et Tomasz, debout dans sa cabine, la main sur la manette de cuivre, était le prêtre de ce temple vertical.

Il ne par­lait pas beau­coup. Il ne par­lait presque pas. C’é­tait un homme de peu de mots, non par bêtise ni par timi­di­té, mais par une sorte de convic­tion pro­fonde que la parole est un maté­riau fra­gile qu’il convient d’é­co­no­mi­ser. La guerre n’y était pour rien, contrai­re­ment à ce que croyaient ses col­lègues — « le pauvre Tomasz, depuis le front, il ne dit plus rien » — car Tomasz n’a­vait jamais beau­coup par­lé, même avant le Karst, même avant les obus, même avant les nuits pas­sées dans la boue à écou­ter mou­rir des gar­çons qui par­laient des langues qu’il ne com­pre­nait pas. Il était né silen­cieux, voi­là tout, comme d’autres naissent roux ou gau­chers, et ce silence, loin de le des­ser­vir, lui avait don­né un sens de l’ob­ser­va­tion que ses col­lègues qua­li­fiaient de sur­na­tu­rel et qui n’é­tait en véri­té que le résul­tat logique d’une vie pas­sée à regar­der au lieu de dire.

Il recon­nais­sait les gens à leur façon d’en­trer dans l’ascenseur.

Les timides rasaient la paroi du fond, tour­nant le dos à la porte, comme s’ils espé­raient que la cabine les ava­le­rait et les ferait dis­pa­raître. Les puis­sants occu­paient le centre, pieds écar­tés, men­ton haut, pre­nant pos­ses­sion de l’es­pace comme s’il leur était dû depuis la nuit des temps. Les amou­reux se col­laient l’un à l’autre dans un coin et oubliaient de lui dire à quel étage ils allaient. Les indé­cis posaient un pied dans la cabine, puis recu­laient, puis reve­naient, dans un bal­let d’hé­si­ta­tion qui pou­vait durer trente secondes — une éter­ni­té en temps d’as­cen­seur. Les mili­taires entraient au pas, le regard droit, comme si la cabine était une tran­chée. Les ivrognes entraient en dia­go­nale. Les femmes de chambre n’en­traient pas du tout — elles pre­naient l’es­ca­lier de ser­vice, par habi­tude ou par pudeur, comme si l’as­cen­seur de cris­tal était un objet trop beau pour des gens comme elles, ce qui ren­dait Tomasz furieux, d’une fureur muette et têtue, car il esti­mait que l’as­cen­seur appar­te­nait à tout le monde, y com­pris à Pani Lewan­dows­ka et à ses draps immaculés.

Ce matin du 1er jan­vier, Tomasz avait pris son poste à six heures, comme chaque jour. La cabine était froide — l’as­cen­seur n’a­vait pas de chauf­fage, et les parois de cris­tal lais­saient entrer le froid de jan­vier avec une géné­ro­si­té que Tomasz trou­vait per­son­nel­le­ment exces­sive. Il avait enfi­lé son uni­forme — veste bor­deaux à bou­tons dorés, pan­ta­lon gris, gants blancs — et il se tenait droit, la main sur la manette, dans l’at­tente du pre­mier pas­sa­ger de l’année.

Le pre­mier pas­sa­ger de l’an­née 1919 fut Helbling.

Rudolf Hel­bling, direc­teur géné­ral de l’Hô­tel Bris­tol, Suisse alé­ma­nique de nais­sance, Var­so­vien d’a­dop­tion, maniaque de voca­tion. Un homme de cin­quante-quatre ans dont le visage était un exer­cice de géo­mé­trie — mâchoire car­rée, front haut, mous­tache taillée au cor­deau, sour­cils hori­zon­taux — et dont l’exis­tence entière était une lutte sans mer­ci contre le désordre. Hel­bling ne dor­mait pas : il pro­cé­dait à des ins­pec­tions noc­turnes. Hel­bling ne man­geait pas : il audi­tait le petit-déjeu­ner. Hel­bling ne sou­riait pas : il accor­dait des expres­sions de satis­fac­tion mesu­rée. Il diri­geait le Bris­tol depuis 1903 avec une rigueur que ses admi­ra­teurs qua­li­fiaient de suisse et que ses détrac­teurs qua­li­fiaient de patho­lo­gique, et il consi­dé­rait que l’hô­tel, construit sur les plans de Mar­co­ni dans le plus beau style néo-Renais­sance de la fin du siècle, avec des inté­rieurs Art nou­veau des­si­nés par Otto Wag­ner le Jeune — le fils, pas le père, nuance à laquelle il tenait énor­mé­ment — était un chef-d’œuvre qu’il lui incom­bait de pro­té­ger contre les assauts conju­gués du temps, de la poli­tique et de l’hu­ma­ni­té en général.

Ce matin-là, Hel­bling entra dans l’as­cen­seur comme il entrait tou­jours : ver­ti­ca­le­ment. C’est-à-dire par­fai­te­ment droit, pas un mil­li­mètre de dévia­tion, comme si sa colonne ver­té­brale était un ins­tru­ment de mesure. Il por­tait un cos­tume anthra­cite, une cra­vate de soie gris perle, et une expres­sion qui signi­fiait que quelque chose, quelque part dans l’hô­tel, n’é­tait pas exac­te­ment à sa place.

— Rez-de-chaus­sée, dit-il.

Tomasz action­na la manette. La cabine des­cen­dit avec la len­teur majes­tueuse qui était sa signa­ture — l’as­cen­seur du Bris­tol ne se pres­sait pas, il ne se pres­sait jamais, il avait été conçu pour être une expé­rience et non un moyen de trans­port, et Hel­bling, qui détes­tait cette len­teur, ne s’é­tait jamais réso­lu à la cor­ri­ger, parce qu’elle fai­sait par­tie de l’âme de l’é­ta­blis­se­ment et que l’âme d’un éta­blis­se­ment, même dys­fonc­tion­nelle, est sacrée.

Pen­dant la des­cente, Hel­bling ne dit rien. Il ne regar­dait pas Tomasz — il ne regar­dait jamais Tomasz, il ne regar­dait jamais per­sonne dans l’as­cen­seur, il fixait un point au-des­sus de la porte comme s’il y avait là une ins­truc­tion cos­mique que lui seul pou­vait lire. Mais quand la cabine s’im­mo­bi­li­sa au rez-de-chaus­sée avec un léger tres­saille­ment, il dit, sans tour­ner la tête :

— Il paraît qu’il arrive aujourd’hui.

Tomasz ne deman­da pas de qui il s’a­gis­sait. Tout le monde savait de qui il s’a­gis­sait. Depuis trois jours, le Bris­tol ne par­lait que de ça. Les cui­sines en par­laient. La lin­ge­rie en par­lait. Wła­dek, le por­tier de nuit, en avait fait le sujet exclu­sif de ses mono­logues. Mateusz, le chas­seur de treize ans, avait ciré ses chaus­sures deux fois de suite, ce qui ne s’é­tait jamais produit.

Il arri­vait. Le pia­niste. Le plus célèbre Polo­nais vivant. L’homme dont le visage figu­rait sur des affiches à New York, à Londres, à Paris. L’homme qui avait rem­pli le Car­ne­gie Hall et le Royal Albert Hall et le Tro­ca­dé­ro et toutes les salles de concert du monde civi­li­sé. L’homme qui avait dîné avec des pré­si­dents et des rois et qui avait convain­cu Woo­drow Wil­son, le pré­sident des États-Unis d’A­mé­rique, d’in­clure dans ses Qua­torze Points une Pologne libre et indé­pen­dante — ce que per­sonne, en cent vingt-trois ans, n’a­vait réus­si à faire.

Igna­cy Jan Pade­rews­ki reve­nait au Bristol.

Et le Bris­tol l’at­ten­dait comme une mère attend un fils pro­dige — avec fier­té, avec anxié­té, avec la cer­ti­tude que rien ne serait plus jamais comme avant.

La suite 211 avait été pré­pa­rée. Mag­da y avait per­son­nel­le­ment super­vi­sé le chan­ge­ment des draps — trois fois, parce que la pre­mière paire pré­sen­tait un pli que seul son œil de lynx avait détec­té, et que la deuxième exha­lait un par­fum de lavande qu’elle jugea dépla­cé pour un homme qui venait de tra­ver­ser l’Eu­rope en train. Karol avait mon­té une bou­teille de Moët et Chan­don 1906 et une carafe de vod­ka Żubrów­ka, parce que per­sonne ne savait exac­te­ment ce que buvait Pade­rews­ki et qu’il valait mieux cou­vrir les deux hypo­thèses. Hel­bling avait ins­pec­té la chambre sept fois en qua­rante-huit heures et rédi­gé trois mémos internes sur la tem­pé­ra­ture idéale du salon — dix-neuf degrés, pas un de plus, pas un de moins —, la dis­po­si­tion des cous­sins — deux sur le cana­pé, un sur chaque fau­teuil, aucun sur le lit —, et la néces­si­té abso­lue de ne pla­cer aucun vase de fleurs à proxi­mi­té du piano.

Car il y avait un pia­no dans la suite 211. Il y avait tou­jours eu un pia­no dans la suite 211. C’é­tait la suite de Pade­rews­ki — elle por­tait offi­cieu­se­ment son nom depuis 1901, année où le pia­niste, copro­prié­taire de l’hô­tel, avait choi­si cette chambre comme rési­dence per­ma­nente et y avait fait ins­tal­ler un Stein­way de concert, modèle D, en ébène noire, deux mètres soixante-qua­torze de long, un ins­tru­ment d’une beau­té si impé­rieuse qu’il fai­sait paraître le reste du mobi­lier — les fau­teuils Louis XVI, les rideaux de velours, les lustres de cris­tal — aus­si insi­gni­fiant qu’un décor de carton.

Le pia­no était res­té dans la suite pen­dant dix-huit ans. Il avait tra­ver­sé la Grande Guerre, l’oc­cu­pa­tion alle­mande, la famine, les épi­dé­mies de grippe, l’ef­fon­dre­ment de trois empires, et il était là, mas­sif et noir et silen­cieux, dans la lumière grise du matin de Var­so­vie, et il attendait.

Nous atten­dions tous.

Dehors, la ville bruis­sait. Nous l’en­ten­dions à tra­vers les grandes fenêtres du Bris­tol — ces fenêtres qui avaient stu­pé­fié les pre­miers clients en 1901 et qui, dix-huit ans plus tard, stu­pé­fiaient encore, parce qu’une fenêtre de cette ampleur dans une ville où la plu­part des gens vivaient dans des pièces à peine plus grandes était un objet de luxe si extra­va­gant qu’il en deve­nait presque obs­cène. À tra­vers ces fenêtres, on voyait Kra­kows­kie Przed­mieś­cie, la plus belle ave­nue de Var­so­vie, qui des­cen­dait vers la Vieille Ville en pas­sant devant le Palais Pré­si­den­tiel, l’é­glise Sainte-Anne, l’u­ni­ver­si­té, les palais néo­clas­siques, les tilleuls dénu­dés par l’hi­ver. On voyait les dra­peaux. On voyait la foule qui, mal­gré le froid, mal­gré la faim — car Var­so­vie avait faim, Var­so­vie avait ter­ri­ble­ment faim en ce début jan­vier 1919 — arpen­tait l’a­ve­nue avec l’al­lé­gresse des gens qui ne savent pas encore que la liber­té est plus com­pli­quée que l’oppression.

Et on voyait, au loin, par-delà les toits et les clo­chers, la direc­tion de la gare, d’où le train de Pade­rews­ki arri­ve­rait dans quelques heures.

Tomasz refer­ma la porte de l’as­cen­seur. Remon­ta au pre­mier étage. Redes­cen­dit. Remon­ta. Chaque voyage durait qua­rante-cinq secondes exac­te­ment — il les avait comp­tées, un jour de dés­œu­vre­ment, et ce chiffre s’é­tait incrus­té dans son esprit comme un refrain. Qua­rante-cinq secondes entre le rez-de-chaus­sée et le hui­tième étage. Qua­rante-cinq secondes pen­dant les­quelles il était seul avec un pas­sa­ger dans une boîte de verre et de lai­ton sus­pen­due au-des­sus du vide, et pen­dant les­quelles il pou­vait voir — dans le reflet des parois, dans l’angle d’un regard, dans le mou­ve­ment d’une main qui se crispe sur une poi­gnée — ce que les gens ne mon­traient à per­sonne d’autre.

L’as­cen­seur était un confes­sion­nal. L’as­cen­seur était un théâtre. L’as­cen­seur était, à sa manière modeste et ver­ti­cale, le lieu le plus intime de tout l’hôtel.

Et en ce pre­mier jour de l’an 1919, dans ce pays tout neuf qui ne savait pas encore mar­cher, l’as­cen­seur de cris­tal du Bris­tol atten­dait, comme nous tous, de voir ce que l’an­née allait lui envoyer.

Il ne serait pas déçu.

CHA­PITRE 2

Le pia­niste et le piano

Il arri­va à trois heures de l’a­près-midi, dans un chaos de four­rures, de malles et d’acclamations.

Nous l’a­vions vu de loin — ou plu­tôt nous avions vu la foule qui le pré­cé­dait, parce que Pade­rews­ki ne se dépla­çait pas : il était dépla­cé. La masse humaine qui l’es­cor­tait depuis la gare, gros­sis­sant à chaque rue comme une rivière qui dévore ses affluents, l’a­vait por­té jus­qu’au Bris­tol dans un tor­rent de dra­peaux, de vivats, de bous­cu­lades, de cha­peaux jetés en l’air et de femmes en larmes. Var­so­vie tout entière sem­blait s’être vidée dans Kra­kows­kie Przed­mieś­cie. Des gamins étaient mon­tés dans les arbres nus pour voir par-des­sus les têtes. Un vieux mon­sieur en redin­gote s’é­tait éva­noui d’é­mo­tion sur le trot­toir d’en face — du moins c’est ce que Wła­dek racon­te­rait le soir même, en pré­ci­sant qu’il l’a­vait « vu de ses propres yeux, aus­si vrai que je suis là », ce qui, venant de Wła­dek, ne garan­tis­sait abso­lu­ment rien.

Pade­rews­ki entra dans le hall du Bris­tol et le hall se tut.

Ce fut l’un de ces silences qui ne sont pas des absences de bruit, mais des pré­sences de stu­peur. Cin­quante per­sonnes — employés, diplo­mates, jour­na­listes, quelques curieux qui avaient réus­si à se fau­fi­ler — cin­quante per­sonnes retinrent leur souffle en même temps, et ce souffle col­lec­ti­ve­ment rete­nu fit un vide qui avait la den­si­té d’un objet.

Nous le vîmes alors tel qu’il était.

La cri­nière, d’a­bord. C’é­tait la pre­mière chose qu’on voyait et la der­nière qu’on oubliait — cette masse de che­veux roux et gris, indo­ciles, sou­le­vés, comme élec­tri­fiés par une éner­gie inté­rieure, qui lui don­nait l’air d’un lion éga­ré dans un salon. La cri­nière de Pade­rews­ki était célèbre dans le monde entier. Elle figu­rait sur les cari­ca­tures, les cartes pos­tales, les affiches de concert. Des coif­feurs de trois conti­nents avaient ten­té de l’ex­pli­quer, de la repro­duire, de la domp­ter. Elle résis­tait à tout, comme la Pologne.

Ensuite venait le visage. Un visage long, angu­leux, aux pom­mettes hautes et aux yeux d’un bleu très pâle — un bleu d’hi­ver, un bleu de pays froid — qui expri­maient simul­ta­né­ment l’in­tel­li­gence, la fatigue et une espèce de tris­tesse magni­fique, la tris­tesse de ceux qui ont pas­sé leur vie à être admi­rés et qui se demandent encore pour­quoi. La mous­tache, abon­dante et rousse, enca­drait une bouche qui, au repos, avait quelque chose de dou­lou­reux, comme si sou­rire lui coû­tait un effort dont il mesu­rait constam­ment le prix.

Et les mains. Bien sûr, les mains. Pade­rews­ki avait les mains devant lui, jointes à hau­teur de la poi­trine, les doigts entre­la­cés, dans un geste qui n’é­tait ni une prière ni une pose, mais un réflexe de pro­tec­tion — celui d’un homme dont les mains valent des mil­lions et qui le sait et qui ne l’ou­blie jamais, pas même en dor­mant, pas même en tra­ver­sant une foule en délire, pas même en entrant dans un hôtel où l’at­tend une nation tout entière.

Il por­tait un man­teau de four­rure sombre, trop grand pour lui, qui lui don­nait l’al­lure d’un ani­mal noble revê­tu par erreur d’une peau qui n’é­tait pas la sienne. Sa femme, Hele­na, mar­chait un demi-pas der­rière lui — un demi-pas exac­te­ment, jamais plus, jamais moins —, petite, brune, le regard aigui­sé comme une lame, enve­lop­pée dans un châle de voyage qui avait dû être élé­gant quelque part entre Poz­nan et Var­so­vie et qui ne l’é­tait plus du tout.

Hele­na Pade­rews­ka. Il fau­drait un roman entier pour Hele­na. Elle avait été la pre­mière femme diplô­mée de méde­cine de l’Em­pire russe, ou la deuxième, ou la troi­sième — les sources diver­geaient et elle ne cor­ri­geait per­sonne, ce qui était en soi une forme de pou­voir. Elle avait épou­sé Pade­rews­ki en 1899, deux ans avant l’ou­ver­ture du Bris­tol, et depuis vingt ans elle gérait tout — les tour­nées, les contrats, les finances, la cor­res­pon­dance, les admi­ra­teurs, les impor­tuns, les pia­nos, les crises diplo­ma­tiques — avec l’ef­fi­ca­ci­té tran­quille d’un géné­ral qui a depuis long­temps ces­sé de s’é­ton­ner du chaos. Quand nous la vîmes entrer dans le hall, nous sûmes immé­dia­te­ment que c’é­tait elle qui com­man­dait. Les grands hommes ont tou­jours, dans leur ombre, quel­qu’un qui range le monde après leur pas­sage. Hele­na rangeait.

Hel­bling s’a­van­ça. Il avait pré­pa­ré un dis­cours de bien­ve­nue — trois phrases, pas une de plus, chro­no­mé­trées à quinze secondes, car Hel­bling esti­mait que l’hos­pi­ta­li­té, comme la chi­rur­gie, requiert de la pré­ci­sion. Mais Pade­rews­ki, qui avait le don de trans­for­mer n’im­porte quel moment en scène de théâtre sans même le vou­loir, le prit de court. Au lieu de ser­rer la main du direc­teur, il s’ar­rê­ta au milieu du hall, leva les yeux vers le pla­fond Art nou­veau — les stucs blancs et dorés, les fresques allé­go­riques, les lustres de cris­tal qui pen­daient comme des constel­la­tions figées — et il mur­mu­ra quelque chose que per­sonne n’en­ten­dit, sauf Mateusz, le chas­seur de treize ans, qui se trou­vait à deux mètres de là et qui jura ensuite qu’il avait dit : « Tu n’as pas changé. »

Mateusz men­tait peut-être. Mateusz avait treize ans et une ima­gi­na­tion pro­por­tion­nelle à son éner­gie, c’est-à-dire consi­dé­rable. Mais nous choi­sîmes de le croire, parce que c’é­tait exac­te­ment ce que Pade­rews­ki aurait dû dire, et que dans un hôtel, la véri­té qui convient a tou­jours prio­ri­té sur la véri­té qui est.

Puis il y eut la montée.

Tomasz atten­dait dans l’as­cen­seur, droit comme un cierge, la main sur la manette. Il avait ciré ses bou­tons, lis­sé ses gants, véri­fié trois fois que la cabine ne fai­sait pas ce petit bruit de fer­raille qui appa­rais­sait par­fois au troi­sième étage et qui l’ob­sé­dait comme une fausse note obsède un musi­cien. La cabine était prête. Tomasz était prêt. La Pologne tout entière, d’une cer­taine manière, était prête.

Pade­rews­ki entra dans l’ascenseur.

Et Tomasz vit quelque chose que la foule n’a­vait pas vu, que les jour­na­listes ne ver­raient jamais, que per­sonne au monde ne ver­rait jamais, parce que cela n’a­vait duré qu’un dixième de seconde, dans l’es­pace clos de la cabine de cris­tal, entre le moment où Pade­rews­ki fran­chit le seuil et celui où il se recomposa :

De la peur.

Pas la peur du com­bat ou la peur de la mort — Tomasz connais­sait celles-là, il les avait vues sur le Karst, il les recon­nais­sait au pre­mier coup d’œil. Non. C’é­tait la peur de l’homme qui sait qu’on attend de lui quelque chose qu’il ne peut pas don­ner. La peur de l’im­pos­teur magni­fique. La peur du pia­niste à qui on va deman­der de gou­ver­ner un pays avec les mêmes mains qui jouent Cho­pin, et qui sait — dans le dixième de seconde de véri­té que per­met un ascen­seur fer­mé — que ce n’est pas du tout la même chose.

— Deuxième étage, dit Hele­na der­rière lui, d’une voix qui ne trem­blait pas.

Tomasz action­na la manette. L’as­cen­seur mon­ta. Qua­rante-cinq secondes.

Pade­rews­ki regar­dait ses propres mains.

* * *

La suite 211 l’a­va­la comme un ventre familier.

Nous ne fûmes pas témoins de ce qui se pas­sa der­rière la porte — les employés du Bris­tol ont un code, une fron­tière invi­sible qu’on ne fran­chit pas, même quand la curio­si­té vous dévore — mais nous sûmes, par Mag­da, qui pas­sa devant la suite une heure plus tard pour véri­fier que la tem­pé­ra­ture était conforme aux spé­ci­fi­ca­tions de Hel­bling, que Pade­rews­ki n’a­vait pas ouvert les malles, n’a­vait pas tou­ché au cham­pagne ni à la Żubrów­ka, n’a­vait pas défait son man­teau de four­rure. Il s’é­tait assis devant le piano.

Il n’a­vait pas joué. Il s’é­tait assis, voi­là tout. Les mains sur les genoux. Le cou­vercle du cla­vier fermé.

Hele­na, pen­dant ce temps, avait fait appe­ler un accordeur.

C’est ici que l’his­toire du pia­no com­mence, et avec elle quelque chose que nous ne com­pren­drions que bien plus tard.

L’ac­cor­deur se nom­mait Pan Wit­kows­ki. C’é­tait un homme de soixante ans qui avait accor­dé tous les pia­nos de Var­so­vie — ceux des salons, ceux des conser­va­toires, ceux des bor­dels de la rue Chmiel­na, qui pos­sé­daient, selon lui, les pia­nos les mieux entre­te­nus de la ville, car les tenan­cières savaient que la musique est un inves­tis­se­ment. Wit­kows­ki arri­va au Bris­tol à six heures du soir, avec sa mal­lette d’ou­tils et l’air de quel­qu’un qui vient accom­plir un acte sacré. Ce qui, à sa manière, était le cas.

On le fit mon­ter par l’es­ca­lier de ser­vice — Hele­na avait insis­té, car Pade­rews­ki s’é­tait endor­mi dans un fau­teuil et le bruit de l’as­cen­seur l’au­rait réveillé. Wit­kows­ki entra dans la suite 211 sur la pointe des pieds, salua Hele­na d’un hoche­ment de tête, et s’ap­pro­cha du Stein­way comme on s’ap­proche d’un ani­mal sau­vage : avec res­pect et prudence.

Il ouvrit le couvercle.

Il sou­le­va la table d’harmonie.

Et il trou­va le cahier.

Un cahier de par­ti­tions manus­crites, relié en cuir brun, d’en­vi­ron trente pages, glis­sé dans l’es­pace entre les mar­teaux et la table d’har­mo­nie, là où aucun objet n’a­vait de rai­son d’être. Le cuir était usé aux angles, taché par endroits, comme s’il avait été mani­pu­lé lon­gue­ment avant d’être aban­don­né là, dans le ventre du pia­no, comme un secret confié à la mécanique.

Wit­kows­ki le sor­tit avec pré­cau­tion. Il l’ou­vrit. Son visage changea.

Ce n’é­taient pas des par­ti­tions de Pade­rews­ki — le style, l’é­cri­ture, la dis­po­si­tion sur la por­tée, tout était dif­fé­rent. Pas du Cho­pin non plus, ni du Liszt, ni du Moniusz­ko. C’é­tait autre chose. Des pièces pour pia­no seul, huit en tout, numé­ro­tées à la main, écrites d’une encre noire qui avait bru­ni avec le temps. Chaque pièce por­tait un titre en polo­nais : Neige sur la Vis­tule. Les Tilleuls de Kra­kows­kie. Noc­turne pour une ville endor­mie. Danse des ombres sur Nalew­ki. Cinq heures du matin à la gare. L’Es­ca­lier. La Prière du funam­bule. Le Der­nier Invité.

Et sur la page de garde, un nom, écrit d’une main appli­quée : Léon Rozenberg.

Une date : 1901.

Et une dédi­cace, en fran­çais : « Pour le Bris­tol. Pour qu’il se souvienne. »

Wit­kows­ki res­ta un moment immo­bile, le cahier ouvert entre les mains, comme un homme qui vient de trou­ver un os dans un jar­din et qui ne sait pas encore s’il s’a­git d’un os de pou­let ou d’un fémur de dino­saure. Puis il refer­ma le cahier, le posa sur le gué­ri­don à côté du pia­no, et entre­prit d’ac­cor­der le Stein­way avec une minu­tie redou­blée, comme si la décou­verte du cahier avait ren­du l’o­pé­ra­tion plus grave, plus néces­saire, plus urgente.

Hele­na, qui avait obser­vé la scène depuis le seuil de la chambre à cou­cher, s’ap­pro­cha du gué­ri­don. Elle prit le cahier. Le feuille­ta. Son regard ne tra­hit rien — Hele­na avait depuis long­temps appris à ne rien lais­ser paraître, c’é­tait la condi­tion de sur­vie d’une femme mariée à un homme que le monde entier regar­dait. Elle repo­sa le cahier, se tour­na vers Wit­kows­ki, et dit :

— Pas un mot.

Wit­kows­ki hocha la tête. Les accor­deurs de pia­no sont, par nature, des gens dis­crets — leur métier consiste à cor­ri­ger les imper­fec­tions sans que per­sonne s’en aper­çoive, ce qui est aus­si une défi­ni­tion pos­sible de l’élégance.

Mais le Bris­tol n’est pas un lieu où les secrets res­tent secrets.

Ce fut Mateusz qui vit le cahier le pre­mier — ou plu­tôt qui le repé­ra, car on ne trouve pas à pro­pre­ment par­ler un objet posé en évi­dence sur un gué­ri­don, même si cet objet a pas­sé dix-huit ans dans les entrailles d’un pia­no. Mateusz, envoyé par Hel­bling pour dépo­ser une enve­loppe dans la suite 211 pen­dant que les Pade­rews­ki dînaient au Café Bris­tol, aper­çut le cahier, l’ou­vrit, ne com­prit rien à la musique mais retint le nom — Rozen­berg — et la dédi­cace en fran­çais, qu’il ne com­prit pas non plus mais qu’il mémo­ri­sa pho­né­ti­que­ment avec l’exac­ti­tude stu­pé­fiante des enfants de treize ans.

Le soir même, aux cui­sines, Mateusz racon­ta. Il racon­ta comme les enfants racontent, c’est-à-dire en mélan­geant l’es­sen­tiel et l’ac­ces­soire, en ajou­tant des détails qu’il n’a­vait pas vus et en omet­tant ceux qu’il avait vus, si bien que l’his­toire, en pas­sant de Mateusz au chef Mali­nows­ki, de Mali­nows­ki à Pani Lewan­dows­ka, de Lewan­dows­ka à Karol le bar­man, de Karol à Tomasz, et de Tomasz à Wła­dek — qui lui don­na sa forme défi­ni­tive, c’est-à-dire spec­ta­cu­lai­re­ment embel­lie —, l’his­toire devint en l’es­pace de quelques heures la légende suivante :

On avait trou­vé dans le pia­no de Pade­rews­ki l’œuvre per­due d’un com­po­si­teur inconnu.

Qui était Léon Rozen­berg ? Per­sonne ne savait. Les cui­sines pen­chaient pour un rival de Pade­rews­ki, un génie mécon­nu, assas­si­né peut-être. Karol, au bar, sug­gé­ra un aris­to­crate dilet­tante qui avait caché son œuvre dans le pia­no par timi­di­té. Pani Lewan­dows­ka, plus prag­ma­tique, pen­sait qu’il s’a­gis­sait d’une erreur — un cahier oublié là par un client étour­di en 1901, rien de plus. Wła­dek, évi­dem­ment, avait la théo­rie la plus éla­bo­rée : Rozen­berg était un fan­tôme, un musi­cien mort dans l’in­cen­die d’un théâtre de Nalew­ki, dont l’es­prit han­tait le Bris­tol par l’in­ter­mé­diaire de son piano.

— Je l’ai tou­jours dit, décla­rait Wła­dek à qui­conque vou­lait l’en­tendre, et à beau­coup de gens qui ne le vou­laient pas. Je l’ai tou­jours dit : cet hôtel est habité.

Tomasz, lui, ne dit rien. Mais le nom de Rozen­berg s’ins­cri­vit dans sa mémoire avec la net­te­té d’une note jouée dans une pièce silen­cieuse. Il avait appris, au Karst, que les choses enfouies finissent tou­jours par remon­ter. Les obus dor­maient dans la terre pen­dant des semaines, puis explo­saient sans pré­ve­nir. Les morts dis­pa­rais­saient dans la boue, puis réap­pa­rais­saient au prin­temps, quand le sol dége­lait, avec sur le visage une expres­sion de sur­prise pai­sible, comme s’ils étaient éton­nés d’être encore là.

Léon Rozen­berg avait dor­mi dix-huit ans dans le ventre d’un Stein­way. Il venait de se réveiller. Et Tomasz, sans savoir pour­quoi, pres­sen­tait que ce réveil n’é­tait pas un hasard — qu’il y avait un lien entre le retour de Pade­rews­ki et l’é­mer­gence de ce cahier, entre le pia­no qui atten­dait et les par­ti­tions qui dor­maient, entre la Pologne qui renais­sait et la musique qui resurgissait.

Mais il ne le dit pas.

Il ne le disait jamais.

* * *

Ce soir-là, Pade­rews­ki dîna au Café Bristol.

Le Café Bris­tol était, à cette époque, l’en­droit où Var­so­vie venait se mon­trer, se voir, se racon­ter des men­songes et boire du cho­co­lat chaud. C’é­tait un espace de velours crème et de boi­se­ries sombres, de miroirs biseau­tés et de petites tables rondes en marbre, où les pâtis­se­ries — les mako­wiec au pavot, les ser­nik au fro­mage blanc, les pącz­ki four­rés à la confi­ture de rose, les kremów­ki à la crème — étaient dis­po­sées dans des vitrines de verre comme des bijoux dans un écrin, et où le simple fait de com­man­der un café au lait vous don­nait le sen­ti­ment d’ap­par­te­nir à une civi­li­sa­tion. Le chef pâtis­sier, un cer­tain Barańs­ki, était un artiste dont les kremów­ki — ces mille-feuilles à la crème que les Polo­nais éle­vaient au rang de monu­ment natio­nal — avaient fait pleu­rer d’é­mo­tion un cri­tique gas­tro­no­mique de Vienne, ce que Hel­bling consi­dé­rait comme la plus haute dis­tinc­tion qu’un des­sert pût recevoir.

Pade­rews­ki man­gea peu. Un bortsch clair, un pie­ro­gi rus­kie — ces ravioles far­cies de pommes de terre et de fro­mage blanc qui sont à la cui­sine polo­naise ce que le pré­lude est à la fugue : un com­men­ce­ment modeste mais indis­pen­sable — et un thé. Hele­na, en face de lui, man­gea davan­tage, avec l’ap­pé­tit métho­dique de quel­qu’un qui sait que demain sera une longue jour­née et que les guerres se gagnent aus­si par le ventre.

Autour d’eux, le café bour­don­nait. Tous les regards conver­geaient vers la table des Pade­rews­ki, mais à dis­tance, avec cette poli­tesse var­so­vienne qui consiste à regar­der quel­qu’un avec une inten­si­té qui ferait fondre du plomb tout en fai­sant sem­blant de regar­der ailleurs. Des jour­na­listes notaient dans des car­nets. Des diplo­mates mur­mu­raient dans des coins. Un offi­cier amé­ri­cain — pas Kel­logg, pas encore, un autre, plus jeune, plus ner­veux — buvait un café en consul­tant des papiers.

Et Pade­rews­ki, au milieu de tout cela, avait l’air d’un homme assis dans l’œil d’un cyclone, par­fai­te­ment immo­bile, par­fai­te­ment calme, par­fai­te­ment terrorisé.

Nous le ser­vîmes. Nous débar­ras­sâmes son assiette. Nous ver­sâmes son thé. Et nous sûmes, à ce moment-là, que quelque chose de très grand et de très fra­gile venait d’en­trer dans notre hôtel — quelque chose qui res­sem­blait à l’es­poir, mais en plus lourd, en plus dan­ge­reux, en plus beau.

La nuit tom­ba sur Var­so­vie. Le froid ser­ra son étreinte. Les dra­peaux rouges et blancs cla­quèrent dans le vent de la Vistule.

Et au deuxième étage du Bris­tol, dans la suite 211, quel­qu’un — per­sonne ne sau­rait jamais avec cer­ti­tude qui — ouvrit le cou­vercle du Steinway.

Les pre­mières notes mon­tèrent dans les cou­loirs comme de la fumée.

CHA­PITRE 3

Le por­tier de nuit

Wła­dek ne dor­mait jamais. Ou s’il dor­mait, il le fai­sait de manière si dis­crète, si fur­tive, si par­fai­te­ment dis­si­mu­lée der­rière ses yeux mi-clos et son air de sphinx mous­ta­chu, que per­sonne — en vingt-trois ans de ser­vice au Bris­tol — n’a­vait jamais pu le prou­ver. Wła­dek, d’ailleurs, niait. Il niait farou­che­ment, avec l’in­di­gna­tion théâ­trale d’un homme faus­se­ment accu­sé, et si vous insis­tiez, il vous regar­dait avec une expres­sion de pitié bien­veillante et décla­rait : « Je ne dors pas, mon­sieur, j’ob­serve. Il se trouve que j’ob­serve les yeux fer­més, ce qui est une tech­nique avancée. »

Wła­dek Kowals­ki, por­tier de nuit, soixante et un ans, ancien cocher de fiacre, veuf, père de quatre filles dont trois l’a­vaient déçu en épou­sant des hommes rai­son­nables et dont la qua­trième l’a­vait com­blé en épou­sant un joueur de man­do­line iti­né­rant, ce qui prou­vait, selon Wła­dek, qu’il y avait dans sa lignée un goût irré­duc­tible pour le beau et l’i­nu­tile. Un homme de petite taille, de grande mous­tache et de parole inta­ris­sable, qui consi­dé­rait le silence comme une mala­die hon­teuse et la nuit comme un vaste salon de conver­sa­tion dont il était le seul occu­pant — sauf quand Tomasz, en des­cen­dant de son ascen­seur à minuit, venait s’as­seoir sur la ban­quette du hall et lui ser­vir de public.

Car tel était le rituel.

Chaque nuit, à minuit, quand le der­nier client avait rega­gné sa chambre et que le Bris­tol bas­cu­lait dans cette forme de som­meil par­ti­cu­lier aux grands hôtels — un som­meil qui n’est jamais com­plet, tou­jours tra­ver­sé de cra­que­ments, de chu­cho­te­ments, de pas feu­trés sur les tapis, comme si le bâti­ment rêvait —, Tomasz des­cen­dait au rez-de-chaus­sée et retrou­vait Wła­dek à son poste, der­rière le comp­toir de marbre, sous le lustre tami­sé du hall. Wła­dek l’at­ten­dait avec l’im­pa­tience d’un acteur qui a répé­té seul toute la soi­rée et qui aper­çoit enfin son public. Tomasz s’as­seyait. Wła­dek par­lait. C’é­tait aus­si simple et aus­si néces­saire que la respiration.

Wła­dek par­lait de tout. De la poli­tique, de la météo, de la qua­li­té décli­nante du pain de seigle, de l’é­trange com­por­te­ment du chat du phar­ma­cien de Nowy Świat, de la cou­leur exacte du ciel au-des­sus de la Vis­tule le matin à cinq heures — un gris bleu­té tirant sur le lilas, disait-il, un gris qu’au­cun peintre n’a­vait jamais su repro­duire et qu’il consi­dé­rait comme la pro­prié­té exclu­sive de Var­so­vie. Il par­lait des clients — ceux d’au­jourd’­hui et ceux d’hier, ceux d’a­vant-guerre et ceux d’a­vant-avant-guerre, parce que Wła­dek tra­vaillait au Bris­tol depuis l’ou­ver­ture, depuis ce jour de novembre 1901 où la pre­mière cliente, une cer­taine Emi­lia Finot, arri­vée de Paris, avait fran­chi le seuil et avait été si stu­pé­faite par l’as­cen­seur de cris­tal qu’on avait dû lui appor­ter un verre d’eau. Wła­dek avait vu pas­ser Edward Grieg, qui tous­sait. Richard Strauss, qui ne tous­sait pas mais qui ins­pec­tait les rideaux. Enri­co Caru­so, qui avait chan­té dans le hall à deux heures du matin après un dîner trop arro­sé, et que Hel­bling avait failli faire expul­ser avant de réa­li­ser que l’homme qui chan­tait dans son hall était la plus grande voix du siècle. Marie Curie, qui était venue une fois, briè­ve­ment, accom­pa­gnée d’un homme que per­sonne n’a­vait recon­nu et que Wła­dek pré­ten­dait être un espion russe, bien que rien, abso­lu­ment rien, ne jus­ti­fiât cette affirmation.

— Tu com­prends, disait Wła­dek à Tomasz, un hôtel comme le Bris­tol, c’est un filet. On le jette dans la rivière du temps et on voit ce qu’on attrape. Par­fois c’est un pois­son. Par­fois c’est un vieux sou­lier. Par­fois c’est un dia­mant. Et par­fois — il bais­sait la voix, parce que Wła­dek avait le sens du drame — par­fois c’est un monstre.

Tomasz ne répon­dait pas. Tomasz écou­tait. C’é­tait leur accord tacite, leur contrat non signé : Wła­dek four­nis­sait les mots, Tomasz four­nis­sait le silence, et dans l’es­pace entre les deux se construi­sait quelque chose qui res­sem­blait à de l’a­mi­tié, bien que ni l’un ni l’autre n’eût jamais uti­li­sé ce mot, qui leur aurait paru aus­si incon­gru qu’un cha­peau sur un cheval.

Ce soir du 1er jan­vier, cepen­dant, le mono­logue de Wła­dek avait un sujet unique.

— Tu l’as vu, dit-il. Tu l’as fait mon­ter dans ton ascen­seur. Alors, raconte.

Tomasz haus­sa un sour­cil. Ce qui, dans le voca­bu­laire facial de Tomasz, équi­va­lait à un dis­cours de vingt minutes.

— Bon, très bien, tu ne racontes pas, dit Wła­dek sans la moindre contra­rié­té. Je vais te dire, moi, ce que j’ai vu. J’ai vu un homme qui a tra­ver­sé l’Eu­rope en train pour venir sau­ver un pays qui n’a pas de mon­naie, pas de fron­tières, pas d’ar­mée, pas de consti­tu­tion, et neuf sys­tèmes juri­diques dif­fé­rents. Neuf ! Tu te rends compte ? Neuf façons dif­fé­rentes de dire à un homme qu’il est cou­pable. C’est à deve­nir fou. Et cet homme, cet homme qui va devoir démê­ler tout ça, cet homme est un pia­niste. Un pia­niste ! Est-ce que tu te rends compte du comique de la situa­tion ? C’est comme si on confiait la répa­ra­tion d’une loco­mo­tive à un joueur de flûte. C’est magni­fique. C’est absurde. C’est — il cher­cha le mot — c’est polonais.

Tomasz ne dit rien, mais un coin de sa bouche tres­saillit, ce que Wła­dek inter­pré­ta, à juste titre, comme un sourire.

— Et sa femme, conti­nua Wła­dek, qui n’a­vait pas besoin d’en­cou­ra­ge­ment pour conti­nuer quoi que ce fût. Tu as vu sa femme ? Cette petite femme en châle gris qui mar­chait der­rière lui comme si elle le pous­sait ? Je te le dis, Tomasz, c’est elle qui gou­ver­ne­ra. Pade­rews­ki signe­ra les décrets et sa femme les écri­ra. C’est tou­jours comme ça. Les grands hommes sont des façades. Der­rière la façade, il y a une femme en châle gris qui sait où sont les clés.

Wła­dek se tut un ins­tant — un ins­tant de cinq secondes, ce qui pour lui consti­tuait une pause de lon­gueur his­to­rique — puis il reprit, sur un autre ton, plus bas, plus grave :

— Mais tu sais ce qui m’inquiète ?

Tomasz le regarda.

— Ce qui m’in­quiète, c’est dehors. C’est la ville. Tu n’es pas sor­ti aujourd’­hui, Tomasz, tu es res­té dans ton ascen­seur, tu n’as rien vu. Mais moi, avant de prendre mon poste, je suis allé faire un tour. J’ai mar­ché. J’ai pris par Nowy Świat, j’ai des­cen­du vers la Vis­tule, j’ai remon­té par Mars­zał­kows­ka, j’ai bifur­qué vers Nalew­ki. Tu sais ce que j’ai vu ?

Tomasz ne savait pas.

— J’ai vu deux villes. Deux villes dans la même ville. D’un côté, les dra­peaux, les vivats, les fan­fares, tout le monde qui crie « Pologne ! Pologne ! » comme si le mot lui-même avait un goût de miel. De l’autre côté — et l’autre côté com­mence à trois rues d’i­ci, Tomasz, trois rues —, des files d’at­tente devant les bou­lan­ge­ries. Des files de cent per­sonnes, peut-être deux cents, qui attendent dans le froid à moins quinze degrés pour ache­ter un pain noir que même le chef Mali­nows­ki ne don­ne­rait pas à man­ger à un chien. Des enfants sans chaus­sures. Des femmes qui portent tout ce qu’elles pos­sèdent sur le dos, trois couches de vête­ments, et qui gre­lottent quand même. Des sol­dats démo­bi­li­sés qui men­dient au coin des rues — des sol­dats, Tomasz, des hommes qui ont fait la guerre, qui ont per­du des bras, des jambes, des yeux, et qui tendent la main dans la neige parce que le pays pour lequel ils se sont bat­tus ne sait pas encore com­ment les nourrir.

Wła­dek se tut à nou­veau. Cette fois, le silence dura presque dix secondes.

— Et puis il y a Nalewki.

Nalew­ki. Le nom seul avait un son par­ti­cu­lier — quelque chose de liquide, de mou­vant, un son qui cou­lait comme la petite rivière Nalew­ka dont la rue tirait son nom et qui avait dis­pa­ru depuis long­temps sous les pavés, mais dont l’é­cho sub­sis­tait dans les syllabes.

Nalew­ki, c’é­tait le cœur juif de Var­so­vie. Un tiers de la ville était juif — un tiers ! — et ce tiers-là vivait, tra­vaillait, priait, man­geait, chan­tait, se dis­pu­tait, fai­sait du com­merce, publiait des jour­naux, mon­tait des pièces de théâtre et cui­si­nait les meilleurs bagels d’Eu­rope cen­trale dans un dédale de rues étroites et sur­peu­plées dont Nalew­ki était l’ar­tère prin­ci­pale. Une rue large, encom­brée de tram­ways et de car­rioles, bor­dée de mai­sons-Baby­lones — ces immeubles immenses à cours mul­tiples où s’en­tas­saient des mil­liers de per­sonnes, des dizaines de com­merces, des syna­gogues, des ate­liers, des impri­me­ries, des théâtres, des écoles tal­mu­diques, le tout dans un brou­ha­ha per­ma­nent de yid­dish, de polo­nais, de russe et d’hé­breu qui fai­sait de Nalew­ki la rue la plus bruyante et la plus vivante de Varsovie.

— Tu sais ce qu’ils disent, sur Nalew­ki ? deman­da Władek.

Tomasz ne savait pas.

— Ils disent : « La Pologne est de retour. Très bien. Mais est-ce que c’est notre Pologne, ou est-ce que c’est la leur ? » Et tu sais quoi, Tomasz ? C’est une très bonne ques­tion. C’est même la seule ques­tion qui compte, si tu y réfléchis.

Wła­dek avait été cocher de fiacre pen­dant vingt ans avant de deve­nir por­tier de nuit. Il avait pro­me­né ses clients dans tous les quar­tiers de la ville — les quar­tiers riches et les quar­tiers pauvres, le quar­tier polo­nais et le quar­tier juif, le quar­tier russe et le quar­tier alle­mand —, et cette expé­rience lui avait don­né une connais­sance de Var­so­vie que les géo­graphes auraient pu lui envier. Wła­dek connais­sait les rues par leur odeur. Kra­kows­kie Przed­mieś­cie sen­tait le tilleul en été et le char­bon en hiver. Mars­zał­kows­ka sen­tait le cuir neuf et l’eau de Cologne. Chmiel­na sen­tait la bière et le par­fum bon mar­ché. Et Nalew­ki sen­tait le pain frais, l’encre d’im­pri­me­rie, le hareng fumé et quelque chose d’autre, quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable, que Wła­dek appe­lait « l’o­deur du monde » et qui était peut-être tout sim­ple­ment l’o­deur de la vie quand elle est vécue à une den­si­té telle qu’elle déborde de partout.

— Sur Nalew­ki, conti­nua Wła­dek, j’ai vu un gar­çon. Un gar­çon de vingt ans peut-être, vingt-deux. Il por­tait un pla­teau de verres de thé sur l’é­paule — tu sais, les verres de thé dans des porte-verres en métal, comme ils font là-bas — et il tra­ver­sait la rue en cou­rant entre les tram­ways, les car­rioles, les chiens, les poules — oui, il y a des poules sur Nalew­ki, Tomasz, on n’est pas au Bris­tol ici —, et il ne ren­ver­sait pas une seule goutte. Pas une. C’é­tait un miracle d’é­qui­libre. Un funam­bule du thé. Et pen­dant qu’il cou­rait, il chan­tait. Il chan­tait quelque chose en yid­dish, une chan­son que je ne connais­sais pas, avec une voix aiguë et claire qui pas­sait au-des­sus du bruit comme un oiseau. Et je me suis dit : voi­là. Voi­là la Pologne. La Pologne, c’est un gar­çon qui porte du thé brû­lant en chan­tant dans une langue que la moi­tié du pays ne com­prend pas, et qui ne ren­verse pas une seule goutte. Si on arrive à ne pas ren­ver­ser le thé, on s’en sor­ti­ra. Si on le ren­verse, on est fichus.

Wła­dek sou­pi­ra. Un sou­pir de cocher, ample et rési­gné, le sou­pir d’un homme habi­tué à attendre dans le froid que les gens se décident.

— Mais je n’ai pas confiance, Tomasz. Les gens de Nalew­ki, je les connais. Des gens bien. Des gens durs au tra­vail, qui se lèvent à quatre heures du matin pour ouvrir leur bou­tique et qui se couchent à minuit après avoir lu un livre de phi­lo­so­phie, parce que sur Nalew­ki, même le cor­don­nier lit de la phi­lo­so­phie. Mais est-ce qu’on va leur faire une place ? Est-ce que cette Pologne toute neuve, cette Pologne de Pade­rews­ki, cette Pologne qui est en train de se fabri­quer au-des­sus de nos têtes — il mon­tra le pla­fond, c’est-à-dire le deuxième étage, c’est-à-dire la suite 211 —, est-ce que cette Pologne va être assez grande pour tout le monde ?

La ques­tion res­ta sus­pen­due dans le hall désert, sous le lustre tami­sé, entre les colonnes de marbre, dans l’air froid que les radia­teurs de Józef ne par­ve­naient pas tout à fait à dompter.

Tomasz ne répon­dit pas.

Mais quelque chose dans son silence avait chan­gé. Ce n’é­tait plus le silence confor­table de celui qui écoute — c’é­tait le silence atten­tif de celui qui entend.

* * *

C’est Szy­mon qui, le len­de­main, rame­na Nalew­ki à l’in­té­rieur du Bristol.

Szy­mon Katz, gar­çon d’é­tage, vingt-quatre ans, juif var­so­vien, né sur Gęsia — la rue de l’Oie, un nom que les Fran­çais auraient trou­vé char­mant et que les habi­tants de Gęsia trou­vaient sim­ple­ment exact, car il y avait effec­ti­ve­ment eu des oies, autre­fois, avant que les immeubles ne les rem­placent. Szy­mon était poly­glotte, non par choix ni par talent par­ti­cu­lier, mais par néces­si­té de sur­vie. Il par­lait le polo­nais — sa langue d’é­cole. Le yid­dish — sa langue de mai­son, la langue dans laquelle sa mère l’in­sul­tait quand il ren­ver­sait le bortsch et dans laquelle son père chan­tait le ven­dre­di soir. Le russe — la langue de l’an­cien occu­pant, qu’on n’ai­mait pas mais qu’on par­lait quand même, parce que cent vingt-trois ans d’oc­cu­pa­tion, ça laisse des traces dans la bouche. L’al­le­mand — appris avec un oncle hor­lo­ger qui rece­vait des cata­logues de Dresde. Et quelques mots de fran­çais, pico­rés dans les menus du Café Bris­tol et dans les conver­sa­tions des diplo­mates qu’il ser­vait au petit-déjeuner.

Szy­mon avait été enga­gé au Bris­tol six mois plus tôt, sur recom­man­da­tion d’un cou­sin qui tra­vaillait dans les cui­sines d’un hôtel de moindre rang et qui connais­sait le chef Mali­nows­ki par un canal dont la nature exacte res­tait mys­té­rieuse. Il était, selon les cri­tères de Hel­bling, un employé cor­rect — ponc­tuel, dis­cret, effi­cace — et selon les cri­tères de Wła­dek, un gar­çon « inté­res­sant », ce qui, dans le voca­bu­laire de Wła­dek, signi­fiait qu’il avait des his­toires à raconter.

Szy­mon fai­sait le lien.

Chaque matin, avant de prendre son ser­vice au Bris­tol, il tra­ver­sait Var­so­vie à pied depuis Gęsia — une marche de vingt minutes qui le fai­sait pas­ser de Nalew­ki à Dłu­ga, de Dłu­ga à Kra­kows­kie Przed­mieś­cie, du quar­tier juif au quar­tier du pou­voir, d’un monde à l’autre. Et chaque matin, il arri­vait au Bris­tol char­gé de nou­velles, de rumeurs, d’o­deurs et de bribes de chan­sons qu’il dépo­sait aux cui­sines comme on dépose un colis, sans céré­mo­nie, entre deux piles d’assiettes.

Ce matin du 2 jan­vier, Szy­mon arri­va avec une information.

— Sur Nalew­ki, dit-il en enfi­lant son tablier, on dit que Pade­rews­ki va for­mer un gouvernement.

Mali­nows­ki, qui était en train de pré­pa­rer un żurek — cette soupe à la farine de seigle fer­men­tée dont l’o­deur aigre­lette enva­his­sait les cui­sines chaque matin d’hi­ver et qui était, selon lui, le seul remède effi­cace contre le froid, la gueule de bois et le déses­poir exis­ten­tiel —, Mali­nows­ki haus­sa les épaules.

— Tout le monde dit ça.

— Oui, mais sur Nalew­ki, on dit autre chose aus­si. On dit que le gou­ver­ne­ment sera dans l’hô­tel. Ici. Au Bristol.

Mali­nows­ki ces­sa de touiller son żurek. Hel­bling, s’il avait enten­du cette phrase, aurait pro­ba­ble­ment eu besoin d’un verre d’eau et d’une chaise. L’i­dée que le Bris­tol — son Bris­tol, le temple de l’hos­pi­ta­li­té de luxe, le joyau Art nou­veau de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie — puisse deve­nir un siège du gou­ver­ne­ment était, pour un homme comme Hel­bling, l’é­qui­valent d’une catas­trophe naturelle.

— Et on dit autre chose encore, ajou­ta Szymon.

Mali­nows­ki atten­dit. Szy­mon avait cette habi­tude de dis­tri­buer ses infor­ma­tions en trois temps, comme un pres­ti­di­gi­ta­teur qui sort les cartes de sa manche une par une.

— On dit que dans la nuit du 4, il y aura un coup.

— Un coup de quoi ?

— Un coup d’État.

Mali­nows­ki reprit sa cuillère. Il touilla le żurek. La sur­face de la soupe fit un petit tour­billon lai­teux qui res­sem­blait, de loin, à une galaxie en miniature.

— Szy­mon, dit-il, depuis que la Pologne existe à nou­veau — c’est-à-dire depuis envi­ron six semaines —, on m’a annon­cé quatre coups d’É­tat, deux révo­lu­tions, une inva­sion bol­che­vique et la fin du monde. Aucun de ces évé­ne­ments ne s’est pro­duit. En revanche, mes żurek ont tou­jours été prêts à sept heures. Tâche de mettre tes prio­ri­tés dans le bon ordre.

Szy­mon sou­rit. Il avait un sou­rire de biais, asy­mé­trique, qui lui don­nait l’air de quel­qu’un qui en sait plus long qu’il n’en dit, ce qui était sou­vent le cas. Il noua son tablier, prit un pla­teau de petits-déjeu­ners — café, pain blanc, beurre, confi­ture de prune, un œuf mol­let, la totale — et mon­ta au deuxième étage.

En pas­sant devant la suite 211, il enten­dit le piano.

Quel­qu’un jouait. Pas Cho­pin — il aurait recon­nu Cho­pin, tout le monde recon­naît Cho­pin, c’est la musique que la Pologne joue quand elle se parle à elle-même. Non. C’é­tait autre chose. Quelque chose de plus hési­tant, de plus étrange, une musique qui avan­çait par à‑coups, comme si le pia­niste la décou­vrait en même temps qu’il la jouait, comme s’il déchif­frait une par­ti­tion qu’il n’a­vait jamais vue.

Szy­mon s’ar­rê­ta. Posa le pla­teau sur la console du cou­loir. Écouta.

La musique mon­tait et des­cen­dait, cher­chait, tâton­nait, trou­vait une phrase et la per­dait, la retrou­vait sous une forme légè­re­ment dif­fé­rente, plus belle, plus triste, et quelque chose dans ces hési­ta­tions — dans cette façon qu’a­vait la mélo­die de ne pas savoir exac­te­ment où elle allait — ser­ra le cœur de Szy­mon, parce que cela res­sem­blait à quelque chose qu’il connais­sait. Cela res­sem­blait à une chan­son que son père chan­tait le ven­dre­di soir, en yid­dish, en balan­çant la tête, une chan­son dont il avait oublié les paroles mais dont la courbe mélo­dique — ce mou­ve­ment de mon­tée lente et de chute brusque, cette façon d’al­ler cher­cher la note la plus haute pour mieux retom­ber dans le grave — s’é­tait ins­crite en lui comme un second bat­te­ment de cœur.

La musique s’arrêta.

Szy­mon reprit son pla­teau. Conti­nua dans le cou­loir. Livra le petit-déjeu­ner à la chambre 215 — un atta­ché mili­taire fran­çais qui man­geait ses œufs avec une concen­tra­tion de chi­rur­gien. Revint sur ses pas. Repas­sa devant la 211.

Silence.

Le silence d’un pia­no qui vient de jouer est un silence par­ti­cu­lier. Ce n’est pas du vide — c’est du plein. La musique est encore là, sus­pen­due dans l’air, comme de la pous­sière dans un rayon de soleil, et elle met un cer­tain temps à se dépo­ser, à dis­pa­raître, à lais­ser le silence rede­ve­nir du silence.

Szy­mon des­cen­dit aux cui­sines. Reprit son ser­vice. Mais quelque chose le pour­sui­vait — la musique, les hési­ta­tions, cette mélo­die qui res­sem­blait à une chan­son de Nalew­ki jouée sur un Stein­way de concert dans la suite d’un pia­niste qui allait deve­nir Pre­mier ministre.

Il ne savait pas encore, à ce moment-là, qu’il s’a­gis­sait des par­ti­tions de Léon Rozen­berg. Il ne savait pas encore que ce nom le mène­rait dans les arrière-cours de Nalew­ki, chez un vieux luthier qui se sou­ve­nait de choses que le Bris­tol avait oubliées. Il ne savait rien de tout cela.

Mais il avait enten­du la musique.

Et la musique, sur Nalew­ki comme au Bris­tol, ne ment jamais.

* * *

Ce soir-là, Wła­dek, ins­tal­lé der­rière son comp­toir, atten­dait la nuit.

La nuit à Var­so­vie, en jan­vier 1919, tom­bait à quatre heures de l’a­près-midi. À cinq heures, il fai­sait noir. À six heures, les lam­pa­daires à gaz de Kra­kows­kie Przed­mieś­cie — ceux qui fonc­tion­naient encore, car la guerre en avait cas­sé un sur trois — pro­je­taient des ronds de lumière jaune sur la neige, et entre ces ronds de lumière, c’é­tait l’obs­cu­ri­té com­plète, une obs­cu­ri­té de cam­pagne, presque de forêt, comme si la ville, mal­gré ses palais et ses tram­ways, n’a­vait jamais tout à fait réus­si à convaincre la nuit qu’elle était une ville.

Wła­dek aimait cette obs­cu­ri­té. Elle fai­sait du Bris­tol un vais­seau illu­mi­né dans un océan noir — un phare, un navire, un monde à part. Les fenêtres du hall pro­je­taient leur lumière sur le trot­toir comme une pro­messe de cha­leur, et les pas­sants, là-dehors, dans le froid, levaient les yeux vers ces fenêtres avec un mélange d’en­vie et de mélan­co­lie, comme les enfants devant les vitrines de Noël.

À minuit, Tomasz descendit.

Il s’as­sit sur la ban­quette du hall. Wła­dek lui ser­vit un thé — un thé noir, brû­lant, ser­vi dans un verre avec un porte-verre en métal, à la manière russe, parce que cer­taines habi­tudes de l’oc­cu­pant avaient sur­vé­cu à l’oc­cu­pant, et que le thé à la russe, quoi qu’on en dise, était le meilleur thé du monde quand il fait moins quinze dehors.

— Alors ? dit Władek.

— Alors quoi ?

— Rozen­berg. Le cahier dans le pia­no. Tu y as pensé ?

Tomasz but une gor­gée de thé. Brû­lante. Parfaite.

— Oui, dit-il.

Ce fut tout. Mais Wła­dek, qui avait depuis long­temps appris à lire les silences de Tomasz comme d’autres lisent les jour­naux, com­prit que ce « oui » conte­nait des ques­tions que Tomasz ne pose­rait pas à voix haute, et que c’é­tait donc à lui, Wła­dek, de les poser pour deux.

— Rozen­berg, dit Wła­dek. C’est un nom juif. Ça, c’est cer­tain. Un com­po­si­teur juif qui cache ses par­ti­tions dans un pia­no de l’Hô­tel Bris­tol en 1901. Pour­quoi ? Pour­quoi dans le pia­no de Pade­rews­ki ? Pour­quoi pas chez un édi­teur ? Pour­quoi pas dans un tiroir, comme tout le monde ? Qu’est-ce qu’il vou­lait ? Qu’est-ce qu’il fuyait ? Et sur­tout — Wła­dek bais­sa la voix — sur­tout : est-ce que la musique est belle ?

C’é­tait, de toutes les ques­tions, la seule qui comp­tait vrai­ment. Et c’é­tait la seule à laquelle per­sonne, pour l’ins­tant, ne pou­vait répondre — per­sonne, sauf peut-être l’homme qui, au-des­sus de leurs têtes, dans la suite 211, avait joué ce matin-là une musique que per­sonne n’a­vait reconnue.

— Demain, dit Wła­dek, je deman­de­rai à Szy­mon d’al­ler poser des ques­tions sur Nalew­ki. Quel­qu’un doit se sou­ve­nir. Nalew­ki se sou­vient de tout. C’est une rue qui a de la mémoire. Pas comme Kra­kows­kie Przed­mieś­cie, qui oublie tout à mesure, parce que les rues du pou­voir n’ont pas besoin de mémoire — elles ont des monu­ments, ce qui est le contraire.

Tomasz finit son thé. Se leva. Regar­da Władek.

— Bonne nuit, dit-il.

— Bonne nuit, Tomasz. Et ne t’in­quiète pas. On saura.

Tomasz remon­ta. Pas par l’as­cen­seur — à cette heure-là, l’as­cen­seur dor­mait, ou du moins ne tra­vaillait pas, ce qui pour Wła­dek reve­nait au même. Tomasz prit l’es­ca­lier, len­te­ment, en comp­tant les marches par habi­tude, et en pas­sant devant le deuxième étage, il s’arrêta.

La suite 211 était silencieuse.

Mais dans ce silence, Tomasz crut per­ce­voir quelque chose — non pas un son, mais l’empreinte d’un son, la trace que la musique avait lais­sée dans l’air du cou­loir, comme un par­fum qui per­siste après qu’on a quit­té la pièce.

Il res­ta immo­bile un moment. L’é­clat d’o­bus dans son épaule gauche lui envoya une petite décharge de dou­leur, froide et pré­cise, comme un rap­pel du Karst. Dehors, le vent souf­flait. La Vis­tule, quelque part au-delà des toits, char­riait ses gla­çons dans le noir.

Et Tomasz pen­sa à Léon Rozen­berg — un homme qu’il n’a­vait jamais connu, dont il ne savait rien, et qui avait pour­tant réus­si, dix-huit ans après avoir caché ses par­ti­tions dans un pia­no, à faire entendre quelque chose que per­sonne n’at­ten­dait, dans un hôtel qui atten­dait tout.

Il mon­ta se coucher.

Dans deux jours, il y aurait un coup d’État.

Mais ça, nous ne le savions pas encore.

CHA­PITRE 4

La nuit du coup

Szy­mon avait raison.

Le coup eut lieu dans la nuit du 4 au 5 jan­vier, exac­te­ment comme Nalew­ki l’a­vait pré­dit, ce qui confir­ma deux choses que nous savions déjà : pre­miè­re­ment, que les rumeurs de Nalew­ki étaient plus fiables que les bul­le­tins offi­ciels du gou­ver­ne­ment, et deuxiè­me­ment, que les coups d’É­tat polo­nais, comme les mariages polo­nais, se pré­parent dans le bruit, s’exé­cutent dans le chaos et se ter­minent par un repas.

Mais n’al­lons pas trop vite.

Les jours qui sépa­rèrent l’ar­ri­vée de Pade­rews­ki du coup d’É­tat — trois jours, du 1er au 4 jan­vier — furent, pour le Bris­tol, une période d’ef­fer­ves­cence crois­sante qui res­sem­blait à la mon­tée en tem­pé­ra­ture d’une cocotte-minute. Le hall, qui n’a­vait jamais été un lieu calme — un grand hôtel n’est jamais calme, il est au mieux maî­tri­sé —, devint un car­re­four per­ma­nent où se croi­saient des diplo­mates pres­sés, des offi­ciers boueux, des jour­na­listes affa­més, des émis­saires venus de Cra­co­vie, de Poz­nań, de Lwów, de Lublin, cha­cun por­teur d’un mes­sage urgent, d’une requête vitale, d’une crise à résoudre dans l’heure. Hel­bling les regar­dait pas­ser avec l’ex­pres­sion d’un homme qui voit des bottes de cava­le­rie fou­ler un tapis per­san — une expres­sion de souf­france conte­nue mais pro­fonde, le genre de souf­france qui ne crie pas mais qui laisse des traces.

Le Bris­tol n’é­tait pas fait pour ça. Le Bris­tol avait été conçu pour les voya­geurs for­tu­nés, les artistes de pas­sage, les hommes d’af­faires en quête de confort — pas pour accueillir la nais­sance d’une nation. Mais les nations naissent où elles veulent, et celle-ci avait déci­dé de naître dans les cou­loirs du plus bel hôtel de Var­so­vie, et Hel­bling, qui était suisse et donc res­pec­tueux de la démo­cra­tie tout en la trou­vant pro­fon­dé­ment déran­geante, n’y pou­vait rien.

Pade­rews­ki, pen­dant ces trois jours, ne quit­ta presque pas l’hô­tel. Il rece­vait. Du matin au soir, dans le salon de la suite 211, défi­laient des poli­ti­ciens, des mili­taires, des ecclé­sias­tiques, des repré­sen­tants de par­tis dont les noms chan­geaient plus vite que les sai­sons — Natio­nal-Démo­crates, Socia­listes Polo­nais, Démo­crates-Chré­tiens, Pay­sans de tel bord, Pay­sans de tel autre bord — et dont les reven­di­ca­tions, super­po­sées les unes aux autres, for­maient un palimp­seste de contra­dic­tions que Pade­rews­ki écou­tait avec la patience d’un homme habi­tué à accor­der des ins­tru­ments désaccordés.

Nous mon­tions du thé. Des pla­teaux entiers de thé. Du thé noir, du thé au citron, du thé à la menthe pour l’en­voyé d’une délé­ga­tion dont nous ne com­pre­nions pas la langue. Des petits-fours du Café Bris­tol — les mako­wiec de Barańs­ki, les bis­cuits au beurre de Pani Rogals­ka, la seconde pâtis­sière, qui fai­sait des sablés si fins qu’on pou­vait lire un jour­nal à tra­vers. Du cho­co­lat chaud pour Hele­na, qui en buvait trois tasses par jour, métho­di­que­ment, à des heures fixes, comme un médi­ca­ment. Nous mon­tions tout cela par l’es­ca­lier de ser­vice, parce que l’as­cen­seur était occu­pé — occu­pé par le bal­let inces­sant des visi­teurs que Tomasz fai­sait mon­ter et des­cendre, mon­ter et des­cendre, toute la jour­née, dans sa cabine de cris­tal, avec le visage impas­sible d’un homme qui trans­porte des pas­sa­gers sans jamais deman­der où ils vont ni pourquoi.

Tomasz, pen­dant ces trois jours, apprit plus de choses sur la poli­tique polo­naise qu’en trente-deux ans d’exis­tence. Il apprit, dans les qua­rante-cinq secondes de chaque tra­jet, à dis­tin­guer un Natio­nal-Démo­crate d’un Socia­liste rien qu’à la façon dont il bou­ton­nait son man­teau. Les Natio­nal-Démo­crates bou­ton­naient jus­qu’au col — des hommes ser­rés, ten­dus, méfiants, qui sen­taient le tabac blond et l’eau de Cologne autri­chienne. Les Socia­listes lais­saient le der­nier bou­ton ouvert, par négli­gence ou par prin­cipe, et sen­taient le tabac noir et la sueur, ce qui n’é­tait pas un juge­ment de valeur mais une obser­va­tion olfac­tive. Les mili­taires ne bou­ton­naient rien du tout — ils tra­ver­saient l’as­cen­seur comme on tra­verse un champ de bataille, sans prê­ter atten­tion au décor.

Et puis il y avait les autres. Ceux qui n’ap­par­te­naient à aucun par­ti, à aucune fac­tion, à aucun camp, et qui venaient voir Pade­rews­ki non pas pour reven­di­quer ou exi­ger, mais pour deman­der. Des gens qui avaient per­du quel­qu’un — un fils, un mari, un frère — dans les armées de l’un ou l’autre des empires qui s’é­taient effon­drés, et qui espé­raient que le grand homme, le pia­niste mira­cu­leux qui avait l’o­reille de l’A­mé­rique et de la France, pour­rait les aider à retrou­ver une trace, un nom, un corps. Ceux-là, Tomasz les recon­nais­sait à leur façon d’en­trer dans l’as­cen­seur : len­te­ment, le dos voû­té, les yeux bais­sés, comme s’ils avaient honte d’exis­ter dans un endroit aus­si beau quand la per­sonne qu’ils cher­chaient n’exis­tait peut-être plus du tout.

Tomasz les fai­sait mon­ter sans rien dire. Il appuyait sur le bou­ton. L’as­cen­seur mon­tait. Et dans les qua­rante-cinq secondes du tra­jet, il arri­vait que ces gens — ces hommes, ces femmes, ces vieux en redin­gote usée, ces jeunes en uni­forme rapié­cé — lèvent les yeux vers les parois de cris­tal et voient, reflé­té dans le verre, leur propre visage, et que quelque chose dans ce reflet — la lumière, peut-être, ou le mou­ve­ment de l’as­cen­seur, ou sim­ple­ment le fait d’être enfer­mé dans un habi­tacle trans­pa­rent sus­pen­du au-des­sus du vide — les fasse pleurer.

Tomasz ne disait rien. Il ne détour­nait pas le regard. Il res­tait là, la main sur la manette, et il atten­dait que l’as­cen­seur arrive au deuxième étage, et il ouvrait la porte, et les gens sor­taient en essuyant leurs yeux, et Tomasz refer­mait la porte et redescendait.

C’é­tait sa façon à lui d’être présent.

* * *

La nuit du 4 jan­vier tom­ba avec une den­si­té par­ti­cu­lière, comme si le ciel de Var­so­vie avait déci­dé de s’a­lour­dir pour l’occasion.

Wła­dek, à son poste, sen­tit que quelque chose se pré­pa­rait. Il le sen­tit dans ses os — ses os de cocher, ses os habi­tués au froid et aux longues attentes, qui per­ce­vaient les chan­ge­ments de pres­sion atmo­sphé­rique et poli­tique avec la même pré­ci­sion qu’un baro­mètre. L’air avait une tex­ture dif­fé­rente. Les rares pas­sants sur Kra­kows­kie Przed­mieś­cie mar­chaient plus vite, les épaules ren­trées, sans s’ar­rê­ter, sans regar­der les vitrines, sans lever les yeux vers les fenêtres illu­mi­nées du Bris­tol. Des auto­mo­biles — rares à cette époque, où Var­so­vie était encore une ville de fiacres et de tram­ways — pas­sèrent plu­sieurs fois devant l’hô­tel, ralen­tirent, repartirent.

À onze heures du soir, un groupe d’of­fi­ciers en civil entra dans le hall. Ils étaient cinq. Wła­dek les recon­nut immé­dia­te­ment — non pas leurs visages, mais leur allure. Des hommes qui mar­chaient comme des mili­taires même quand ils ne por­taient pas l’u­ni­forme. Des hommes dont les yeux balayaient la pièce en dia­go­nale, éva­luant les issues, cal­cu­lant les dis­tances. Des hommes qui sen­taient le cuir, la poudre et la détermination.

L’un d’eux s’ap­pro­cha du comptoir.

— Le prince Sapie­ha a lais­sé un mes­sage pour nous, dit-il.

Wła­dek, dont le génie consis­tait à ne jamais mon­trer ce qu’il pen­sait tout en pen­sant énor­mé­ment, hocha la tête, consul­ta le casier, et ten­dit une enve­loppe. L’of­fi­cier la prit sans remer­cier — les gens qui pré­parent un coup d’É­tat n’ont géné­ra­le­ment pas le temps de la poli­tesse — et les cinq hommes mon­tèrent au qua­trième étage par l’es­ca­lier, ce qui confir­mait qu’ils savaient exac­te­ment où ils allaient.

Wła­dek atten­dit qu’ils aient dis­pa­ru. Puis il décro­cha le télé­phone — l’un des six télé­phones du Bris­tol, relique mira­cu­leuse de 1901, dont le com­bi­né de baké­lite avait la forme d’un os de seiche — et appe­la la loge du concierge.

— Kaziu, dit-il, pré­viens Hel­bling. On a de la visite.

À minuit, Tomasz des­cen­dit. Wła­dek lui résu­ma la situa­tion en cin­quante mots — un record de conci­sion pour un homme qui en uti­li­sait habi­tuel­le­ment cinq cents pour dire bonjour.

— Sapie­ha est au qua­trième. Avec des offi­ciers. Il se passe quelque chose.

Tomasz s’as­sit. Écou­ta le silence du hall. Le silence, cette nuit-là, n’é­tait pas le silence habi­tuel du Bris­tol endor­mi — c’é­tait un silence char­gé, ten­du, un silence de chien à l’ar­rêt, le silence qui pré­cède les choses qui ne devraient pas arriver.

À une heure du matin, un bruit de bottes dans l’es­ca­lier. Des voix étouf­fées. Une porte qui claque. Puis le silence revint, plus épais qu’avant.

À deux heures, le télé­phone son­na dans le hall. Wła­dek décro­cha. Une voix qu’il ne recon­nut pas dit : « C’est ter­mi­né. » Et raccrocha.

À trois heures, la porte du Bris­tol s’ou­vrit et un homme entra.

* * *

Nous sûmes plus tard — par Szy­mon, par les cui­sines, par les jour­naux, par le réseau de rumeurs qui irri­guait Var­so­vie comme un sys­tème san­guin secon­daire — ce qui s’é­tait passé.

Le prince Sapie­ha et un groupe de conspi­ra­teurs de droite, des Natio­nal-Démo­crates mécon­tents du gou­ver­ne­ment socia­liste de Morac­zews­ki, avaient ten­té de prendre le pou­voir. Le plan était simple, comme le sont tous les plans qui échouent : s’emparer des bâti­ments clés, arrê­ter Morac­zews­ki, ins­tal­ler un gou­ver­ne­ment pro­vi­soire. Le tout en une nuit, pro­pre­ment, chi­rur­gi­ca­le­ment, à la manière d’un coup d’é­checs bien calculé.

Le pro­blème était que le coup n’a­vait été ni propre ni chi­rur­gi­cal ni bien cal­cu­lé. Les conspi­ra­teurs avaient été repé­rés avant même de quit­ter l’hô­tel — Wła­dek n’a­vait pas été le seul à remar­quer les cinq offi­ciers en civil —, et le géné­ral Szep­ty­cki, bras droit de Pił­sud­ski, avait été pré­ve­nu. À deux heures du matin, les conju­rés avaient été arrê­tés. Morac­zews­ki était sain et sauf. Le coup d’É­tat le plus bref de l’his­toire de la Pologne indé­pen­dante — six heures, de la concep­tion à l’ar­res­ta­tion — était terminé.

Et Pił­sud­ski, le chef de l’É­tat, l’homme qui tenait le pays dans ses mains comme on tient un oiseau bles­sé — assez fer­me­ment pour qu’il ne s’en­vole pas, assez dou­ce­ment pour ne pas le tuer —, Pił­sud­ski avait fait quelque chose d’extraordinaire.

Il les avait relâchés.

Tous. Sans pro­cès, sans repré­sailles, sans même une répri­mande offi­cielle. Il les avait convo­qués, l’un après l’autre, leur avait par­lé briè­ve­ment — per­sonne ne savait exac­te­ment ce qu’il avait dit, mais Wła­dek sou­te­nait qu’il s’é­tait conten­té de les regar­der en silence pen­dant deux minutes, ce qui, venant de Pił­sud­ski, était plus ter­ri­fiant qu’un dis­cours —, et il les avait ren­voyés chez eux.

La clé­mence comme arme poli­tique. L’in­dul­gence comme cal­cul. Pił­sud­ski savait que punir les conspi­ra­teurs aurait mis le feu aux poudres — la droite natio­nale se serait sou­le­vée, et la fra­gile coexis­tence entre les fac­tions polo­naises aurait volé en éclats. Alors il avait par­don­né. Pas par bon­té d’âme — Pił­sud­ski n’é­tait pas un homme bon, pas exac­te­ment, il était un homme effi­cace, ce qui est une ver­tu beau­coup plus rare et beau­coup plus dan­ge­reuse —, mais par intel­li­gence tactique.

Et l’homme qui entra dans le Bris­tol à trois heures du matin, alors que Wła­dek et Tomasz veillaient dans le hall, l’homme qui pous­sa la porte et tra­ver­sa le hall à grands pas, sans regar­der ni à droite ni à gauche, l’homme dont le man­teau por­tait encore la neige fon­due et dont les bottes lais­sèrent sur le marbre blanc une trace de boue que Hel­bling met­trait trois jours à par­don­ner, cet homme était l’un des conspirateurs.

Le comte Kazi­mierz Tarnowski.

* * *

Il était grand. C’est la pre­mière chose que Tomasz nota — un réflexe d’homme de l’as­cen­seur, pour qui la taille des pas­sa­gers est une don­née pro­fes­sion­nelle. Grand, mince, les épaules larges mais osseuses, comme si la char­pente avait été construite pour un homme plus cor­pu­lent et que la chair avait oublié de suivre. Un visage long, des yeux sombres enfon­cés dans des orbites creuses, un nez aris­to­cra­tique — c’est-à-dire un nez qui avait été cas­sé au moins une fois et qui s’en était remis avec élé­gance. Des che­veux gris cou­pés court, pla­qués en arrière. L’al­lure géné­rale d’un lévrier afghan qui aurait fré­quen­té les meilleures tables d’Eu­rope et qui serait ren­tré chez lui un peu amaigri.

Il por­tait un uni­forme sous son man­teau — un uni­forme de cava­le­rie, sans grade visible, ce qui pou­vait signi­fier qu’il était si haut gra­dé que le grade était super­flu, ou si indif­fé­rent à la hié­rar­chie qu’il ne se don­nait pas la peine de l’af­fi­cher. Il s’ap­pro­cha du comp­toir de Wła­dek avec la démarche d’un homme qui sait exac­te­ment où il va et qui est légè­re­ment amu­sé d’y aller.

— Je vou­drais ma chambre, dit-il.

Wła­dek, qui n’a­vait jamais vu cet homme de sa vie, ne cil­la pas.

— Votre nom, monsieur ?

— Tar­nows­ki. Kazi­mierz Tarnowski.

Wła­dek ouvrit le registre. Véri­fia. Il n’y avait aucune réser­va­tion au nom de Tarnowski.

— Je crains, mon­sieur, que nous n’ayons pas de réser­va­tion à ce nom.

Le comte sou­rit. Un sou­rire lent, asy­mé­trique, le sou­rire de quel­qu’un qui s’a­muse d’une plai­san­te­rie que lui seul comprend.

— C’est nor­mal, dit-il. Il n’y a pas de réser­va­tion. Il n’y a jamais eu de réser­va­tion. Ce n’est pas néces­saire. Ma famille a construit cet endroit.

Wła­dek com­prit. Tar­nows­ki. Le palais Tar­nows­ki. Le Bris­tol avait été bâti en 1899 sur l’emplacement du palais Tar­nows­ki, rache­té par Pade­rews­ki et ses asso­ciés. Le comte Tar­nows­ki n’é­tait pas un client — il était, d’une cer­taine manière, un fan­tôme, le des­cen­dant d’un lieu qui n’exis­tait plus et qui avait été rem­pla­cé par un hôtel, comme on rem­place un arbre par un immeuble, et qui reve­nait main­te­nant, en pleine nuit, après un coup d’É­tat raté, récla­mer une chambre dans un bâti­ment qui por­tait la mémoire de sa maison.

— Mon­sieur le comte, dit Wła­dek, qui savait ins­tinc­ti­ve­ment quand il fal­lait uti­li­ser un titre et quand il ne le fal­lait pas, nous avons des chambres dis­po­nibles au cin­quième étage. Si vous vou­lez bien…

— Le troi­sième, cou­pa Tar­nows­ki. Chambre 304, si elle est libre. C’est là que se trou­vait la biblio­thèque de mon père.

Wła­dek consul­ta le registre. La 304 était libre. La 304 était tou­jours libre — c’é­tait une chambre d’angle, un peu froide, un peu ven­tée, que les clients habi­tuels évi­taient pour des rai­sons de confort. Wła­dek nota le nom, ten­dit la clé. Tar­nows­ki la prit avec un léger hoche­ment de tête qui pou­vait pas­ser pour un remer­cie­ment dans les milieux où l’on consi­dère que remer­cier est une forme de faiblesse.

Puis il se tour­na vers l’ascenseur.

Tomasz, qui avait obser­vé toute la scène depuis sa ban­quette, se leva, enfi­la ses gants, et prit posi­tion dans la cabine. Tar­nows­ki entra. Il entra comme per­sonne n’é­tait jamais entré dans l’as­cen­seur du Bris­tol — ni comme un puis­sant, ni comme un timide, ni comme un mili­taire, ni comme un ivrogne. Il entra comme quel­qu’un qui rentre chez lui. C’est-à-dire avec cette assu­rance décon­trac­tée, cette absence totale de gêne, cette fami­lia­ri­té avec l’es­pace que seuls ont les gens qui consi­dèrent que le lieu leur appartient.

— Troi­sième, dit-il.

Tomasz action­na la manette. L’as­cen­seur mon­ta. Qua­rante-cinq secondes.

Pen­dant la mon­tée, Tar­nows­ki regar­da les parois de cris­tal. La lumière tami­sée du hall se reflé­ta dans le verre et des­si­na sur son visage des motifs de lumière et d’ombre qui lui don­nèrent, pen­dant un ins­tant, l’air d’un por­trait ancien — un de ces por­traits d’a­ris­to­crates polo­nais qu’on voit dans les musées, les hommes en armure ou en four­rure, le regard per­du dans un loin­tain que per­sonne d’autre ne peut voir.

— Vous savez, dit-il à Tomasz, sans le regar­der, mon père m’a por­té sur ses épaules dans l’es­ca­lier de ce bâti­ment quand j’a­vais cinq ans. Il n’y avait pas d’as­cen­seur à l’é­poque. Il n’y avait pas d’hô­tel non plus. Il y avait une maison.

Tomasz ne répon­dit pas. L’as­cen­seur arri­va au troi­sième. La porte s’ouvrit.

Tar­nows­ki sor­tit. Fit trois pas dans le cou­loir. S’ar­rê­ta. Se retourna.

— Mer­ci, dit-il.

Puis il dis­pa­rut dans le cou­loir, et Tomasz refer­ma la porte, et l’as­cen­seur redes­cen­dit, et le Bris­tol absor­ba le comte Tar­nows­ki comme il absor­bait tout le monde — silen­cieu­se­ment, com­plè­te­ment, avec cette capa­ci­té qu’ont les grands hôtels de faire dis­pa­raître les gens dans leurs étages comme la terre fait dis­pa­raître les graines.

Wła­dek, en bas, notait quelque chose dans un car­net qu’il gar­dait sous le comp­toir et dont il ne par­lait jamais, un car­net à cou­ver­ture noire dans lequel il consi­gnait, chaque nuit, les arri­vées tar­dives, les départs fur­tifs, les phrases enten­dues, les silences sus­pects. Ce car­net, Wła­dek l’ap­pe­lait sa « mémoire de secours », et il y tenait comme un marin tient à sa boussole.

Cette nuit-là, il écri­vit : « 3h15. Arri­vée du comte K. Tar­nows­ki. Conspi­ra­teur. Relâ­ché. Demande la chambre 304 (ancienne biblio­thèque du palais). Ne semble pas avoir l’in­ten­tion de repartir. »

En des­sous, après un moment de réflexion, il ajou­ta : « À surveiller. »

Puis il refer­ma le car­net, le glis­sa sous le comp­toir, et reprit sa veille.

Dehors, la neige tom­bait sur Var­so­vie. Une neige fine, ser­rée, obs­ti­née, qui recou­vrait les traces de bottes sur Kra­kows­kie Przed­mieś­cie et qui effa­çait, avec la patience des choses silen­cieuses, les preuves de ce qui venait de se passer.

Le coup d’É­tat le plus court de l’his­toire de la Pologne s’a­che­vait dans un hôtel de luxe, par l’ar­ri­vée d’un aris­to­crate qui deman­dait la chambre qui avait été la biblio­thèque de son père.

Nous ne savions pas encore que Tar­nows­ki resterait.

Nous ne savions pas encore que sa pré­sence au Bris­tol, jour après jour, semaine après semaine, dans cette chambre du troi­sième étage d’où il ne sor­tait que pour dîner, prendre le thé et mon­ter dans l’as­cen­seur de Tomasz, devien­drait l’un des mys­tères les plus dis­cu­tés de notre hôtel.

Nous ne savions pas encore qu’il déte­nait la clé de quelque chose que nous cher­chions tous — une clé qui n’ou­vrait pas une porte, mais un piano.

Tout cela vien­drait plus tard.

Pour l’ins­tant, la neige tom­bait, le Bris­tol dor­mait, et le comte Tar­nows­ki, dans la chambre 304, regar­dait par la fenêtre l’en­droit exact où, qua­rante ans plus tôt, son père avait plan­té un tilleul.

Le tilleul n’é­tait plus là.

L’hô­tel, si.

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La gre­nade de Lazare — Cha­pitres 9 à 12

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La gre­nade
de Lazare

La gre­nade de Lazare

Cha­pitres 9 à 12

 

Cha­pitre 9 — La piste

L’ac­cé­lé­ra­tion vint sans pré­ve­nir, comme toujours.

Sal­vu envoya un mes­sage par l’in­ter­mé­diaire d’un gar­çon de courses — un gamin de douze ans, pieds nus, qui se pré­sen­ta à la récep­tion du Phoe­ni­cia avec un bout de papier plié en quatre. Le mes­sage disait : Demain. Mdi­na. Bus de huit heures. Rien d’autre. L’é­cri­ture était celle d’un homme qui n’é­cri­vait pas sou­vent — grosse, irré­gu­lière, chaque lettre for­mée avec effort.

Lazare prit le bus le len­de­main à l’aube. Sal­vu l’at­ten­dait à l’ar­rêt de Rabat, le vil­lage qui jouxte Mdi­na, vêtu de son éter­nelle che­mise trop grande et coif­fé de son béret. Il ne dit rien. Il fit signe à Lazare de le suivre.

Ils mar­chèrent sur la route qui mon­tait vers Mdi­na, la vieille capi­tale, la Cit­tà Nota­bile, la Ville Silen­cieuse. Le soleil n’a­vait pas encore atteint les hau­teurs et l’air était frais, presque froid, avec cette net­te­té cris­tal­line des matins d’au­tomne médi­ter­ra­néen où l’on voit chaque détail du pay­sage comme au tra­vers d’une len­tille. La cam­pagne mal­taise s’é­ta­lait en ter­rasses de pierre sèche, les murs ocre striés par les sai­sons, les figuiers de Bar­ba­rie dres­sés comme des sen­ti­nelles vertes héris­sées d’é­pines. Au loin, la mer — tou­jours la mer, par­tout, de tous côtés, cette fron­tière liquide qui rap­pe­lait à chaque regard que tout ici était un frag­ment de roche posé sur l’eau.

Mdi­na appa­rut sur la col­line, ceinte de ses murailles arabes et nor­mandes, avec sa porte monu­men­tale et ses tours de guet. La ville était presque déserte — quelques cen­taines d’ha­bi­tants vivaient encore dans les palais de la vieille noblesse mal­taise, der­rière des portes closes et des heur­toirs de bronze. Les rues étaient pavées de dalles polies par les siècles. Le silence y était d’une qua­li­té par­ti­cu­lière — pas le silence de l’a­ban­don mais le silence de la conser­va­tion, un silence culti­vé, entre­te­nu, comme si la ville avait déci­dé, un jour, de ne plus faire de bruit et s’y tenait.

Leurs pas réson­naient sur les pavés avec une net­te­té de métronome.

— L’homme que tu vas voir s’ap­pelle Dot­tor Azzo­par­di, dit Sal­vu. Il n’est pas méde­cin — c’est un titre de cour­toi­sie. Il achète et il vend des anti­qui­tés. Des meubles, de l’ar­gen­te­rie, des tableaux, des armes anciennes. Tout ce qui sort des palais des vieilles familles, c’est par ses mains que ça passe. Il a des contacts par­tout — en Ita­lie, en Angle­terre, en France. C’est un homme de goût et un homme de com­merce. Les deux vont rare­ment ensemble, mais chez lui, ils font bon ménage.

— C’est lui qui a le tableau ?

— Non. Le tableau est ailleurs. Mais c’est lui qui l’a vu. C’est lui qui sait ce que c’est. Et c’est lui qui peut orga­ni­ser les choses.

— Quelles choses ?

Sal­vu s’ar­rê­ta et regar­da Lazare avec une expres­sion inha­bi­tuelle — sérieuse, presque inquiète.

— Il y a un pro­blème, dit-il. Tu n’es pas le seul à cher­cher. L’An­glais — Finch — a fait une offre. Par un inter­mé­diaire. Azzo­par­di a reçu l’offre. Il ne l’a pas accep­tée, pas encore, mais il y réflé­chit. L’offre est généreuse.

— Com­bien ?

— Assez pour ache­ter dix luz­zu et la moi­tié du port de Mar­sax­lokk. Plus que ce que je ver­rai jamais de ma vie. Plus que ce que n’im­porte quel Mal­tais ver­ra jamais de sa vie.

Il reprit la marche.

— Moi, dit-il, je ne suis qu’un pêcheur. Le tableau est venu à moi par hasard — par la guerre, par un homme mort. Je ne peux pas déci­der de son sort. Azzo­par­di a des rela­tions, des moyens, des connais­sances. C’est lui qui déci­de­ra. Mais il veut te voir d’a­bord. Il veut savoir qui tu es et ce que tu veux.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’Az­zo­par­di est un homme curieux. Et parce qu’il ne fait jamais rien sans com­prendre toutes les par­ties de l’af­faire. C’est pour ça qu’il a sur­vé­cu cin­quante ans dans le com­merce des anti­qui­tés sans aller en prison.

* * *

Le Dot­tor Azzo­par­di vivait dans un palaz­zo de la Via Vil­le­gai­gnon, une des rues prin­ci­pales de Mdi­na — un bâti­ment du XVIIe siècle avec une façade sobre en cal­caire, un bal­con fer­mé au pre­mier étage, et un por­tail mas­sif orné d’un bla­son effa­cé par le temps.

Sal­vu frap­pa. Un domes­tique ouvrit — un vieil homme en tablier, aus­si sec et silen­cieux que Kar­me­nu l’ar­chi­viste. Il les fit entrer dans un ves­ti­bule dal­lé de marbre, puis dans un salon.

Le salon était un musée. Ou plu­tôt un entre­pôt dégui­sé en musée — des meubles baroques côtoyaient des com­modes Empire, des tableaux de toutes tailles cou­vraient les murs du sol au pla­fond, des vitrines débor­daient d’ar­gen­te­rie, de por­ce­laine, de bijoux, de minia­tures. Des tapis super­po­sés étouf­faient les pas. L’o­deur était celle de la cire d’a­beille et du vieux bois, avec un soup­çon de naph­ta­line — l’o­deur du temps conser­vé, embau­mé, mis en boîte.

Azzo­par­di se leva d’un fau­teuil au fond de la pièce. C’é­tait un homme de soixante-dix ans, peut-être plus, avec une cri­nière de che­veux blancs, un visage char­nu et rose, et des yeux d’un gris très clair, presque trans­pa­rents, qui don­naient l’im­pres­sion de voir à tra­vers les choses — non pas au-delà, mais dedans, comme des rayons X. Il por­tait un cos­tume de lin gris perle, impec­cable, avec un mou­choir de soie dans la poche de poi­trine. Ses mains étaient fines, soi­gnées, avec une bague en or au petit doigt — un sceau, peut-être un bla­son de famille.

— Mon­sieur Corte, dit-il en fran­çais, avec un accent mal­tais à peine per­cep­tible. Sal­vu m’a par­lé de vous. Asseyez-vous, je vous prie.

Le domes­tique appor­ta du café et des bis­cuits aux amandes — des figol­li, ces gâteaux mal­tais en forme de per­son­nages, four­rés de pâte d’a­mande. Lazare en prit un par poli­tesse. Azzo­par­di n’en prit pas — il buvait son café à petites gor­gées, en regar­dant son visi­teur par-des­sus sa tasse avec la patience d’un félin.

— Sal­vu me dit que vous n’êtes ni mar­chand ni col­lec­tion­neur, dit-il. Il me dit que vous êtes un marin. Un marin qui s’in­té­resse à la pein­ture. C’est une com­bi­nai­son inhabituelle.

— Je m’in­té­resse à beau­coup de choses.

— Oui. C’est ce que je vois. Vous êtes un homme curieux, mon­sieur Corte. Pas curieux au sens de l’in­dis­cré­tion — curieux au sens propre. Qui veut com­prendre. C’est rare. La plu­part des gens qui viennent me voir veulent ache­ter ou vendre. Vous, vous vou­lez com­prendre. C’est plus dangereux.

Il posa sa tasse.

— J’ai vu le tableau, dit-il.

Le silence qui sui­vit avait une den­si­té phy­sique, comme l’air dans les souterrains.

— Sal­vu me l’a appor­té il y a six mois. Il ne savait pas ce qu’il avait. Moi, je l’ai su tout de suite. Pas avec cer­ti­tude — la cer­ti­tude, en matière d’at­tri­bu­tion, est un luxe que seuls les imbé­ciles s’offrent. Mais avec cette convic­tion du corps que les mar­chands d’art connaissent bien — cette sen­sa­tion phy­sique, dans l’es­to­mac, devant cer­taines toiles. On ne peut pas la prou­ver, mais on ne peut pas la nier non plus.

Il se leva et alla ouvrir un tiroir dans une com­mode. Il en sor­tit une pho­to­gra­phie — un cli­ché en noir et blanc, un peu flou, pris de près.

— Je l’ai pho­to­gra­phié avant de le remettre en lieu sûr.

Il ten­dit la pho­to à Lazare.

Lazare la prit.

Un jeune homme. Dix-sept, dix-huit ans. Le visage éclai­ré par la gauche, selon la manière du Cara­vage — cette lumière laté­rale, rasante, qui creuse les ombres et fait saillir les volumes. Des che­veux sombres, un teint mat, des yeux grands ouverts qui regar­daient droit vers le spec­ta­teur. Il tenait à deux mains un fruit — une gre­nade — ouverte, les grains débor­dant de la fente. Ses doigts étaient tachés de jus rouge. L’ex­pres­sion de son visage était ambi­guë — ni sou­rire ni gra­vi­té, mais quelque chose entre les deux, une offrande et un défi, comme s’il disait : tiens, prends, regarde, ose.

Le fond était sombre. Noir. Mais même sur la pho­to en noir et blanc, même à tra­vers le grain du cli­ché, Lazare devi­nait que ce noir n’é­tait pas un noir uni. Il y avait des formes dedans. Des courbes. Des spirales.

— Le tableau est endom­ma­gé, dit Azzo­par­di. L’hu­mi­di­té, le temps, le sto­ckage inadé­quat. La couche pic­tu­rale a souf­fert, sur­tout dans les angles. Le fond est très sale — il fau­drait un net­toyage pro­fes­sion­nel pour voir ce qu’il y a des­sous la crasse. Mais la figure cen­trale est intacte. Le gar­çon est là. Il attend.

— Et l’offre de Finch ?

Azzo­par­di sou­rit — un sou­rire de mar­chand, ni chaud ni froid, qui mesu­rait les distances.

— Le Major Finch, par l’in­ter­mé­diaire d’un cer­tain Mr. Grech, avo­cat à La Valette, a pro­po­sé une somme consi­dé­rable pour l’ac­qui­si­tion du tableau au nom de la Cou­ronne bri­tan­nique. Le tableau serait envoyé à Londres, authen­ti­fié, res­tau­ré, et éven­tuel­le­ment expo­sé — au Bri­tish Museum, à la Natio­nal Gal­le­ry, quelque part. L’offre est sérieuse. Elle est aus­si dis­crète — le Major ne sou­haite pas que l’af­faire soit connue.

— Pour­quoi ?

— Parce que si les Mal­tais apprennent qu’un Cara­vage a été trou­vé sur leur sol et qu’un offi­cier bri­tan­nique l’en­voie à Londres, il y aura des com­pli­ca­tions. Les Mal­tais sont patients, mais ils ont des limites. Ils ont don­né leur sang pen­dant le siège, et ils com­mencent à se deman­der ce que les Bri­tan­niques leur donnent en retour. Un Cara­vage qui dis­pa­raît à Londres, ce serait le sym­bole de trop.

— Et vous ?

— Moi, je suis un mar­chand. Je n’ai pas de patrie — j’ai des clients. Mais je suis aus­si mal­tais. Et cette toile, si c’est bien ce que je crois, appar­tient à cette île. Elle a été peinte ici, cachée ici, retrou­vée ici. La dépla­cer serait une erreur.

Il regar­da Lazare avec ses yeux de verre gris.

— La ques­tion, mon­sieur Corte, est de savoir ce que vous, vous vou­lez en faire.

Lazare ren­dit la pho­to­gra­phie. Il la ten­dit avec une len­teur déli­bé­rée, comme s’il ren­dait quelque chose de pré­cieux — non pas la pho­to, mais le regard du gar­çon sur la pho­to, cet échange silen­cieux entre le modèle et le spec­ta­teur qui tra­ver­sait les siècles.

— Je ne sais pas encore, dit-il.

Azzo­par­di hocha la tête, comme si c’é­tait la meilleure réponse possible.

— Bien. Les gens qui savent trop vite sont les plus dan­ge­reux. Réflé­chis­sez. Mais ne réflé­chis­sez pas trop long­temps — Finch n’est pas un homme patient, mal­gré les appa­rences. Et il n’est pas seul.

Lazare et Sal­vu sor­tirent du palaz­zo dans la lumière de Mdi­na. La ville était tou­jours aus­si silen­cieuse, tou­jours aus­si immo­bile. Un fau­con tour­nait dans le ciel au-des­sus des rem­parts, très haut, por­té par un cou­rant ascendant.

— Qu’est-ce que tu vas faire ? deman­da Salvu.

— Je vais voir le tableau.

— Bien­tôt. Bientôt.

Le vieux pêcheur regar­da le fau­con, plis­sant les yeux contre le soleil.

— Tu sais ce qu’on dit ici, à Malte ? On dit que les choses qui sont sous la terre veulent res­ter sous la terre. Que quand on les remonte à la sur­face, elles attirent le mal­heur. Les vieux disent ça. Moi, je ne sais pas si c’est vrai. Mais je sais que depuis que ce tableau est remon­té, les choses ont chan­gé. Des gens posent des ques­tions. Des Anglais rôdent. Et toi, tu es là.

Il remit son béret et des­cen­dit vers l’ar­rêt de bus, petit et sec dans le soleil, avec son ombre qui le sui­vait sur les pavés comme un pois­son suit un bateau.

Cha­pitre 10 — La chambre de l’Oracle

Consue­lo vint le cher­cher à trois heures du matin.

Elle frap­pa à la porte de la chambre 214 — deux coups brefs, comme un signal conve­nu. Lazare était habillé. Il n’a­vait pas dor­mi. Depuis Mdi­na, depuis la pho­to, depuis les yeux du gar­çon à la gre­nade, quelque chose en lui s’é­tait mis en mou­ve­ment — pas de l’a­gi­ta­tion, plu­tôt un cou­rant pro­fond, comme ces cou­rants sous-marins qui déplacent les masses d’eau sans trou­bler la surface.

— Où allons-nous ? dit-il.

— En des­sous, dit-elle. Plus bas que la der­nière fois.

Ils sor­tirent du Phoe­ni­cia par une porte de ser­vice. La nuit était noire — pas de lune, les étoiles seules, et l’é­clai­rage public de La Valette trop faible pour atteindre les jar­dins de l’hô­tel. Ils des­cen­dirent les ter­rasses en silence, entre les pal­miers et les mas­sifs, jus­qu’au pied des bastions.

Consue­lo s’ar­rê­ta devant une ouver­ture dans la muraille — pas celle qu’ils avaient emprun­tée la pre­mière fois, mais une autre, plus basse, plus étroite, à demi cachée par un buis­son de jas­min dont les fleurs blanches lui­saient dans le noir comme des yeux. Elle écar­ta les branches, se glis­sa dans l’ou­ver­ture, et disparut.

Lazare la suivit.

Ils n’é­taient plus dans les abris de 1942. Dès les pre­mières marches, il le sen­tit — la qua­li­té de l’air, la tem­pé­ra­ture, l’o­deur. L’air était plus froid, plus sec, avec cette absence totale d’é­cho qui signale les espaces confi­nés, les puits de pierre qui ne com­mu­niquent pas avec la sur­face. L’es­ca­lier était étroit, irré­gu­lier, taillé dans une roche plus dure que le cal­caire des gale­ries pré­cé­dentes. Les marches n’é­taient pas des marches — c’é­taient des encoches creu­sées dans la paroi, juste assez larges pour poser un pied.

— Ce pas­sage a été ouvert pen­dant le siège, dit Consue­lo. Une bombe a cre­vé le pla­fond d’une cave sous un palaz­zo de Mer­chants Street. Les gens qui ont déga­gé les gra­vats ont trou­vé cet esca­lier en des­sous. Ils ont cru que c’é­tait un ancien cel­lier. Ils ont des­cen­du quelques mètres et ils ont eu peur. Ils ont muré l’en­trée avec des par­paings. Mais pen­dant la guerre, quel­qu’un a rou­vert le pas­sage — pour cacher des choses, pro­ba­ble­ment. Et il est res­té ouvert.

Ils des­cen­dirent. Lazare comp­ta les marches — trente, qua­rante, cin­quante. L’air deve­nait de plus en plus froid. Les parois se res­ser­raient. Par moments, il devait avan­cer de pro­fil, les épaules frot­tant contre la pierre. Le fais­ceau de sa lampe éclai­rait un monde de sur­faces lisses et courbes — pas les angles nets de la construc­tion humaine, mais les formes orga­niques de la roche tra­vaillée par des mains qui avaient une autre idée de la géométrie.

Puis l’es­ca­lier ces­sa et ils débou­chèrent dans un espace.

Lazare ne pou­vait pas en mesu­rer les dimen­sions — sa lampe n’at­tei­gnait pas les murs les plus éloi­gnés. Il sen­tait l’es­pace autour de lui, une impres­sion de volume, comme quand on entre dans une cathé­drale les yeux fer­més et qu’on sait, par la manière dont l’air cir­cule et dont les sons se com­portent, qu’on est dans un lieu vaste.

— Où sommes-nous ? murmura-t-il.

— Sous La Valette. Sous les fon­da­tions des Che­va­liers. Sous tout.

Consue­lo balaya l’es­pace avec sa lampe. Le fais­ceau révé­la des colonnes — pas des colonnes clas­siques, mais des piliers de roche lais­sés en place quand le reste avait été exca­vé, des sup­ports natu­rels qui por­taient le pla­fond comme des arbres de pierre. Le pla­fond lui-même était bas, arron­di, peint d’un rouge brique qui avait sur­vé­cu aux mil­lé­naires — un rouge miné­ral, fait d’ocre et de graisse, le même rouge qu’on trou­vait dans les grottes pré­his­to­riques de France et d’Espagne.

Et sur les murs, les spirales.

Elles étaient par­tout. Pas les spi­rales iso­lées qu’il avait vues dans la gale­rie pré­cé­dente — un réseau entier, un sys­tème, des dizaines de spi­rales inter­con­nec­tées qui cou­vraient les parois sur des mètres et des mètres, gra­vées pro­fon­dé­ment dans la pierre, cer­taines grandes comme un bras, d’autres petites comme un poing. Elles tour­naient dans tous les sens — cer­taines dans le sens des aiguilles d’une montre, d’autres en sens inverse — et là où elles se croi­saient, elles for­maient des nœuds, des centres de gra­vi­té autour des­quels tout le reste sem­blait orbiter.

Lazare s’ap­pro­cha d’un mur et posa la main sur la pierre. Les spi­rales étaient froides sous ses doigts, plus froides que la roche qui les entou­rait, comme si les sillons creu­sés dans le cal­caire conser­vaient un froid propre, indé­pen­dant de la tem­pé­ra­ture ambiante.

— C’est l’Hy­po­gée ? demanda-t-il.

— Non. L’Hy­po­gée est à Pao­la, au sud. Ici, c’est autre chose. Quelque chose que per­sonne n’a cata­lo­gué, que per­sonne n’é­tu­die, que presque per­sonne ne connaît. C’est sous la ville — sous les mai­sons, sous les rues, sous les églises. Com­ment veux-tu fouiller ça ? Il fau­drait démo­lir La Valette.

— Mais la chambre de l’Oracle —

— Viens.

Elle le gui­da à tra­vers la salle, entre les piliers de pierre, jus­qu’à un pas­sage bas qu’il fal­lut fran­chir à quatre pattes. Au-delà, un cou­loir étroit, puis une ouver­ture — et ils entrèrent dans un espace plus petit, cir­cu­laire, avec un pla­fond en dôme.

La chambre était vide. Pas de spi­rales ici — les murs étaient lisses, polis, d’une régu­la­ri­té presque arti­fi­cielle. Le sol était plat, cou­vert d’une fine pous­sière blanche. Au centre de la pièce, une légère dépres­sion dans la roche — un creux ovale, comme un bas­sin assé­ché, ou comme l’empreinte d’un corps allongé.

— Parle, dit Consuelo.

— Quoi ?

— Dis quelque chose. N’im­porte quoi.

Lazare hési­ta. Puis il dit son nom.

— Lazare.

Le son quit­ta sa bouche et se pro­dui­sit quelque chose d’im­pos­sible. Le mot ne rebon­dit pas sur les murs comme un écho nor­mal — il fut absor­bé, aspi­ré par la pierre, et revint une seconde plus tard, trans­for­mé. Ce n’é­tait plus sa voix. C’é­taient des voix — plu­sieurs, super­po­sées, cha­cune sur une fré­quence légè­re­ment dif­fé­rente, créant un accord, un bour­don­ne­ment har­mo­nique qui sem­blait venir de l’in­té­rieur même de la roche. Le son rou­la autour de la chambre, mon­ta vers le dôme, redes­cen­dit, s’en­rou­la sur lui-même — comme une spi­rale — et s’é­tei­gnit len­te­ment, par couches suc­ces­sives, les basses d’a­bord, puis les médiums, puis les aigus, jus­qu’au silence.

Un silence qui n’é­tait pas un vrai silence. Un silence vibrant, plein, le silence d’a­près un coup de gong.

Lazare ne bou­gea pas. Il avait les bras le long du corps, les yeux grands ouverts dans le noir — Consue­lo avait éteint sa lampe pen­dant qu’il par­lait, et il n’a­vait pas pen­sé à allu­mer la sienne. L’obs­cu­ri­té était totale. Pas l’obs­cu­ri­té de la nuit, qui est tou­jours un peu grise, un peu poreuse. L’obs­cu­ri­té d’a­vant la lumière. L’obs­cu­ri­té originelle.

Il sen­tit — non, il sut — que quel­qu’un avait été là avant lui. Pas quel­qu’un de son époque, pas quel­qu’un des der­niers siècles. Quel­qu’un d’a­vant. Quel­qu’un qui avait des­cen­du le même esca­lier, fran­chi le même pas­sage, et qui s’é­tait tenu exac­te­ment là où il se tenait, et qui avait dit un mot dans cette chambre, et qui avait enten­du sa propre voix reve­nir mul­ti­pliée par la pierre, et qui avait com­pris — quoi ? Que la pierre parle. Que la terre écoute. Que sous la sur­face il y a un autre monde, et que ce monde n’est pas mort.

Le Cara­vage avait été là. Lazare en était cer­tain — non pas d’une cer­ti­tude ration­nelle, mais d’une cer­ti­tude du corps, la même que celle d’Az­zo­par­di devant le tableau. Le Cara­vage, dans les sou­ter­rains de La Valette, avait trou­vé ce pas­sage, ou quel­qu’un le lui avait mon­tré. Il avait vu les spi­rales. Il avait enten­du l’O­racle. Et il avait peint ce qu’il avait vu — non pas les spi­rales elles-mêmes, mais ce qu’elles signi­fiaient. Le pas­sage. Le seuil entre les mondes. Le gar­çon qui tient le fruit des morts et qui se tient au bord du gouffre, avec der­rière lui l’im­men­si­té de ce qui est des­sous, de ce qui est avant, de ce qui ne cesse jamais.

La seule chose vraie qu’il eût jamais peinte.

Consue­lo ral­lu­ma sa lampe. La lumière fut bru­tale, dou­lou­reuse. Lazare cli­gna des yeux. Il avait les mains gla­cées et le front cou­vert de sueur — un contraste absurde, comme si son corps ne savait plus dans quel monde il se trouvait.

— Ça va ? dit-elle.

— Oui.

— Non. Mais ça ira.

Elle lui prit le bras — fer­me­ment, sans dou­ceur, avec l’ef­fi­ca­ci­té d’une femme qui a l’ha­bi­tude de rame­ner les gens d’en bas. Ils remon­tèrent sans par­ler. L’es­ca­lier, les gale­ries, les abris de 1942 avec leurs bancs de pierre, puis la porte de fer, puis le jas­min, puis le ciel.

Le ciel.

Lazare leva la tête. Les étoiles étaient encore là, inchan­gées, indif­fé­rentes. La brise de mer souf­flait. Il ins­pi­ra pro­fon­dé­ment — l’air du dehors, l’air de la sur­face, char­gé de sel et de fleurs et de vie — et sen­tit ses pou­mons se gon­fler comme s’il res­pi­rait pour la pre­mière fois.

Ils remon­tèrent les ter­rasses du Phoe­ni­cia. L’hô­tel dor­mait, toutes lumières éteintes sauf celle du hall, où le veilleur de nuit lisait un jour­nal der­rière son comptoir.

Devant la porte de la chambre 214, Consue­lo lâcha son bras.

— Main­te­nant vous savez, dit-elle. Ce que le Cara­vage savait. Ce qu’il a peint. Ce n’est pas un tableau. C’est une porte.

— Une porte vers quoi ?

— Vers ce qui est en des­sous. Vers ce qui était là avant nous, avant les Che­va­liers, avant les Phé­ni­ciens, avant tout. Les spi­rales sont la clé. Le gar­çon à la gre­nade est le gar­dien. Et le fruit qu’il tient est le prix du passage.

Elle le regar­da avec une inten­si­té qu’il ne lui avait pas vue — une inten­si­té qui n’é­tait ni de la pas­sion ni de la peur mais quelque chose de plus ancien, de plus imper­son­nel, l’in­ten­si­té de quel­qu’un qui trans­met un savoir qu’elle n’a pas inven­té et qu’elle ne pos­sède pas.

— Les gens qui veulent ache­ter ce tableau, dit-elle — Finch, les Anglais, les col­lec­tion­neurs — ils ne savent pas ce que c’est. Ils voient une pein­ture. Une attri­bu­tion. Un prix. Ils ne voient pas la porte. Et c’est tant mieux. Parce que la porte, mon­sieur Corte, ne doit pas être ouverte par n’im­porte qui.

Elle tour­na les talons et dis­pa­rut dans le cou­loir, ses pas absor­bés par la moquette neuve.

Lazare entra dans sa chambre et s’as­sit sur le lit sans allu­mer. L’obs­cu­ri­té de la chambre n’é­tait rien com­pa­rée à celle d’en bas — une obs­cu­ri­té domes­tique, civi­li­sée, pleine de formes recon­nais­sables. Il res­ta assis long­temps, les mains sur les genoux, à écou­ter le silence du Phoe­ni­cia qui n’é­tait pas un vrai silence mais un bruis­se­ment de tuyau­te­rie, de bois qui tra­vaille, de tis­su qui frôle — les bruits d’un bâti­ment neuf qui s’ins­talle dans ses murs, qui apprend à être un lieu.

Il tou­cha la boucle d’o­reille à son lobe gauche. Le métal était tiède. Une femme la lui avait don­née, des années plus tôt, dans un port qu’il avait oublié. Elle lui avait dit que l’or pro­té­geait des noyades et des mau­vais esprits. Il ne croyait pas aux mau­vais esprits. Mais il ne croyait pas non plus que le monde se limi­tait à ce qu’on pou­vait voir et tou­cher, et cette nuit, dans la chambre de l’O­racle, il avait enten­du quelque chose qui confir­mait cette intui­tion — pas une véri­té, pas une révé­la­tion, mais un fré­mis­se­ment. Le fré­mis­se­ment de ce qui est dessous.

Il s’en­dor­mit tout habillé, les chaus­sures encore aux pieds, et rêva de rien.

Cha­pitre 11 — Le gar­çon à la grenade

Sal­vu vint le cher­cher un matin, sans prévenir.

Il se tenait dans le hall du Phoe­ni­cia, incon­gru et magni­fique dans son béret et sa che­mise trop grande, au milieu du marbre et des colonnes Art Déco, comme un pêcheur entré par erreur dans un théâtre. Le por­teur le regar­dait avec une per­plexi­té polie. Le récep­tion­niste, un jeune homme en cos­tume, hési­tait entre la cour­toi­sie et l’in­quié­tude. Sal­vu, lui, ne sem­blait trou­blé par rien — il atten­dait, les mains dans les poches, avec la patience des gens de mer qui savent que tout finit par arri­ver si l’on reste immo­bile assez longtemps.

— Aujourd’­hui, dit-il quand Lazare descendit.

Ils prirent le bus pour Mar­sax­lokk. Le tra­jet fut silen­cieux. Sal­vu regar­dait par la fenêtre, les lèvres ser­rées, le béret enfon­cé bas sur le front. Il avait l’air d’un homme qui s’ap­prête à faire quelque chose d’im­por­tant et qui ras­semble ses forces. Lazare ne posa pas de questions.

Mar­sax­lokk était calme ce matin-là — une brume légère flot­tait sur la baie, estom­pant les luz­zu et brouillant la ligne entre l’eau et le ciel. Les pêcheurs étaient ren­trés depuis l’aube. Les filets séchaient sur le quai. Un chien dor­mait au soleil, cou­ché sur un rou­leau de cordage.

Sal­vu ne l’emmena pas au bar. Il prit une ruelle qui mon­tait der­rière l’é­glise, entre des mai­sons basses aux volets fer­més, puis tour­na dans un pas­sage si étroit que Lazare dut bais­ser la tête pour pas­ser sous une arche de pierre. Au bout du pas­sage, une porte bleue — la pein­ture écaillée, le bois gon­flé par le sel. Sal­vu sor­tit une clé et ouvrit.

C’é­tait une remise. Un local de pêcheur — filets rou­lés dans un coin, casiers empi­lés, une odeur puis­sante de gou­dron et de sel et de pois­son séché. Un éta­bli contre le mur, des outils, des bobines de cor­dage. Une fenêtre étroite, très haute, qui lais­sait entrer un rai de lumière blanche.

Au centre de la pièce, sur l’é­ta­bli, il y avait un objet enve­lop­pé de tis­su. Un tis­su gros­sier, cou­leur de terre, atta­ché par de la ficelle.

Sal­vu refer­ma la porte der­rière eux. Il allu­ma une lampe à pétrole — pas la lumière élec­trique, bien qu’il y eût une ampoule au pla­fond. La lampe à pétrole. Lazare com­prit pour­quoi : la lumière de la lampe était chaude, dorée, mobile. La lumière d’un autre siècle. La lumière dans laquelle le tableau avait été peint.

Sal­vu défit la ficelle, len­te­ment, avec ses doigts de pêcheur qui savaient défaire les nœuds les plus ser­rés sans brus­quer les choses. Il écar­ta le tissu.

Et Lazare vit le tableau.

Il était petit — plus petit qu’il ne l’a­vait ima­gi­né, même après la des­crip­tion de Sal­vu et la pho­to­gra­phie d’Az­zo­par­di. Soixante cen­ti­mètres sur quatre-vingts, peut-être un peu moins. La toile était ten­due sur un châs­sis de bois ver­mou­lu, les bords effi­lo­chés, un coin déchi­ré et recol­lé mal­adroi­te­ment avec ce qui res­sem­blait à de la colle de pois­son. La sur­face était sale — une patine de crasse, de fumée, d’hu­mi­di­té accu­mu­lée pen­dant des siècles dans des caves et des sou­ter­rains. Des cra­que­lures cou­raient sur toute la sur­face, fines comme des veines, for­mant un réseau de rides qui don­naient à la pein­ture l’as­pect d’une peau très ancienne.

Mais sous la crasse, sous les cra­que­lures, sous les dom­mages du temps et de la négli­gence — le gar­çon était là.

Il sor­tait de l’ombre comme les figures du Cara­vage sortent tou­jours de l’ombre — non pas posé devant le noir, mais émer­geant du noir, comme si le noir était la matière pre­mière et que la lumière venait l’ar­ra­cher à la nuit, mor­ceau par mor­ceau, épaule par épaule, doigt par doigt. La lumière venait de la gauche, rasante, bru­tale et tendre à la fois — la lumière du Cara­vage, recon­nais­sable entre toutes, cette lumière de cave et de grâce qui trans­forme les corps en pay­sages et les visages en questions.

Le gar­çon avait dix-sept ou dix-huit ans. Des che­veux sombres, bou­clés, cou­pés court. Un visage médi­ter­ra­néen — des pom­mettes hautes, un nez droit, une bouche pleine, un men­ton volon­taire. La peau mate, dorée par la lumière, avec des ombres si pro­fondes dans le creux des joues et sous les yeux qu’elles sem­blaient creu­sées au burin. Il por­tait une che­mise blanche, ouverte sur la gorge — une che­mise simple, sans orne­ment, le vête­ment d’un page ou d’un serviteur.

Et il tenait la grenade.

Le fruit était ouvert — fen­du par le milieu, les deux moi­tiés légè­re­ment écar­tées, révé­lant les grains à l’in­té­rieur. Les grains étaient d’un rouge pro­fond, presque vio­let, lui­sants de jus, et dans la lumière de la lampe à pétrole ils brillaient comme des rubis — ou comme des gouttes de sang. Les mains du gar­çon tenaient le fruit avec une déli­ca­tesse qui contre­di­sait la vio­lence de l’ou­ver­ture — des mains de musi­cien, pas de guer­rier, des mains qui offraient plu­tôt qu’elles ne prenaient.

Et les yeux. Les yeux regar­daient Lazare. Pas à tra­vers lui, pas au-delà de lui — direc­te­ment, inti­me­ment, avec une fran­chise qui n’é­tait ni pro­vo­ca­tion ni séduc­tion mais quelque chose de plus simple et de plus ter­rible. De la connais­sance. Le gar­çon savait. Il savait qui le regar­de­rait, et quand, et pour­quoi. Il avait été peint pour cet ins­tant pré­cis — pour le moment où quel­qu’un vien­drait, des siècles plus tard, dans une remise de pêcheur de Mar­sax­lokk, à la lumière d’une lampe à pétrole, et croi­se­rait son regard.

Lazare res­ta immo­bile. Il ne savait pas com­bien de temps — cinq minutes, dix, une demi-heure. Le temps avait ces­sé d’a­voir de l’im­por­tance. Il regar­dait le gar­çon et le gar­çon le regar­dait et entre eux il y avait trois cent qua­rante ans et rien du tout.

Puis il regar­da le fond.

Der­rière le gar­çon, l’ombre. Le noir du Cara­vage — ce noir qui n’est jamais plat, jamais mort, jamais un simple décor. Ce noir qui vit, qui res­pire, qui contient. Et dans ce noir, sous la crasse, sous la patine des siècles, Lazare vit les spirales.

Elles étaient à peine visibles — des formes plus sombres dans le sombre, des varia­tions de den­si­té dans le noir, comme des cou­rants dans une eau pro­fonde. Il fal­lait les cher­cher, et même en les cher­chant on n’é­tait pas sûr de les voir — elles appa­rais­saient et dis­pa­rais­saient selon l’angle de la lumière, selon la posi­tion de l’œil, comme ces images cachées dans les images qui ne se révèlent qu’à celui qui sait où regarder.

Mais elles étaient là. Les mêmes spi­rales que dans les sou­ter­rains, les mêmes courbes que sur les murs de la chambre de l’O­racle — trans­po­sées en pein­ture, inté­grées au noir, deve­nues par­tie du tableau sans que rien ne les signale. Le Cara­vage les avait peintes avec la dis­cré­tion du génie — pas en les mon­trant, mais en les cachant, en les noyant dans l’ombre, de sorte que seul celui qui avait vu les ori­gi­nales pou­vait les reconnaître.

Le gar­çon à la gre­nade se tenait devant les spi­rales comme devant une porte ouverte. Le fruit dans ses mains était la clé. Les grains rouges étaient le prix.

— La seule chose vraie, mur­mu­ra Lazare.

Sal­vu, qui était res­té debout près de la porte, les bras croi­sés, en silence, dit :

— Il faut décider.

Lazare se retourna.

— Finch a fait une offre, conti­nua Sal­vu. Azzo­par­di me presse de répondre. L’argent est réel. Ce que je pour­rais faire avec cet argent — pour ma famille, pour mon fils qui veut par­tir en Aus­tra­lie, pour mes vieux jours — c’est réel aus­si. Je suis un pêcheur. Je n’ai pas les moyens de dire non à l’argent.

Il regar­da Lazare avec ses yeux bleus, et dans ces yeux il y avait de la fatigue, de l’hon­nê­te­té, et quelque chose qui res­sem­blait à une supplication.

— Mais ce tableau — je ne sais pas pour­quoi — je ne peux pas le don­ner aux Anglais. Ce n’est pas de la poli­tique. C’est autre chose. Quand je le regarde, je sens quelque chose. Je sens que ce gar­çon est d’i­ci. Qu’il appar­tient à cette île. Qu’il ne doit pas partir.

Consue­lo était là aus­si — Lazare ne l’a­vait pas enten­due entrer, mais elle était là, debout dans l’ombre près de la porte, les bras le long du corps, silen­cieuse. Elle regar­dait le tableau, et son visage avait une expres­sion que Lazare ne lui avait jamais vue — une dou­ceur, une gra­vi­té, la tête légè­re­ment pen­chée, comme on regarde un enfant endor­mi ou un mort qu’on a aimé.

— Ce tableau devrait res­ter sous terre, dit-elle. Sa voix était calme, sans appel.

— Sous terre ? dit Salvu.

— Là où il était. Là d’où il vient. Il n’a pas été peint pour être mon­tré. Il a été peint pour être caché. Le Cara­vage le savait — c’est pour ça qu’il n’a rien dit quand on le lui a confis­qué. Il savait que la toile trou­ve­rait sa place. Et sa place est en des­sous. Avec les spi­rales. Avec le reste.

Lazare regar­da le gar­çon à la gre­nade une der­nière fois. Le gar­çon le regar­da en retour, avec ses yeux de trois cent qua­rante ans, avec son fruit ouvert et ses mains tachées de rouge, avec les spi­rales qui tour­naient der­rière lui dans le noir le plus profond.

Il sut, à cet ins­tant, qu’il ne pos­sè­de­rait jamais ce tableau. Non pas parce qu’il ne pou­vait pas se le per­mettre, ni parce que Finch était plus rapide ou plus riche. Mais parce que ce tableau ne se pos­sé­dait pas. On ne pos­sède pas une porte. On passe à tra­vers, ou on ne passe pas, mais on ne l’emporte pas avec soi.

— Il faut que je réflé­chisse, dit-il.

C’é­tait un men­songe. Il n’a­vait plus besoin de réflé­chir. Mais il avait besoin de temps — pas pour déci­der, mais pour accep­ter ce qu’il avait déjà décidé.

Sal­vu recou­vrit le tableau avec le tis­su, refit les nœuds, étei­gnit la lampe. La remise rede­vint ce qu’elle était — un local de pêcheur qui sen­tait le filet et le sel, avec des casiers dans un coin et un éta­bli contre le mur. Rien de sacré. Rien de spé­cial. Un lieu ordi­naire abri­tant une chose extra­or­di­naire — comme Malte elle-même, son­gea Lazare en sor­tant dans la lumière de Marsaxlokk.

Les luz­zu se balan­çaient sur l’eau. Leurs yeux peints regar­daient la mer, grands ouverts, comme ceux du garçon.

Cha­pitre 12 — Partenza

Lazare quit­ta le Phoe­ni­cia un mar­di matin, par temps clair.

Il avait réglé sa note la veille au soir — trois semaines de séjour, chambre 214. Le récep­tion­niste, un autre que celui de son arri­vée, avait comp­té les jours avec appli­ca­tion, addi­tion­né les repas, le vin, les cafés, et avait pré­sen­té le total avec la fier­té dis­crète d’un hôtel qui com­mence à croire en lui-même. Lazare avait payé en livres ster­ling, ce qui était la mon­naie de l’île et la mon­naie du monde, en 1947.

Il ne prit pas le temps de faire ses adieux au Phoe­ni­cia. Il n’é­tait pas homme à prendre congé des lieux — il les quit­tait, c’est tout, comme on quitte un navire quand il entre au port, sans céré­mo­nie et sans regret. Mais en tra­ver­sant le hall pour la der­nière fois, il s’ar­rê­ta un ins­tant dans le Palm Court et regar­da le pla­fond à cais­sons, les colonnes, le marbre. L’hô­tel avait chan­gé en trois semaines — ou peut-être était-ce lui qui avait chan­gé. Le Phoe­ni­cia n’a­vait plus l’air d’un décor de théâtre. Il avait pris du poids, de la den­si­té. Les meubles avaient com­men­cé à por­ter les marques des corps qui s’y asseyaient. Les moquettes gar­daient la trace des pas. L’o­deur de neuf cédait la place à une odeur plus com­plexe — le marbre et le par­fum des clientes bri­tan­niques, le tabac et le gin du bar, la cui­sine mal­taise qui mon­tait de la salle du res­tau­rant, et des­sous, tou­jours, l’ha­leine sèche du calcaire.

L’hô­tel appre­nait à être un lieu. Bien­tôt il serait un vrai lieu — avec ses habi­tudes, ses fan­tômes, ses couches de mémoire. Et bien plus tard, dans des décen­nies, quand les gens qui l’a­vaient construit seraient morts et que d’autres seraient venus, le Phoe­ni­cia serait comme La Valette elle-même — un palimp­seste, une accu­mu­la­tion de temps, un bâti­ment construit sur des trous.

Lazare prit son sac et sortit.

* * *

Ce qui s’é­tait pas­sé avec le tableau, il ne le racon­te­rait à per­sonne, et les ver­sions qui cir­cu­le­raient par la suite seraient contra­dic­toires, incom­plètes, et toutes par­tiel­le­ment vraies.

La ver­sion de Sal­vu — celle qu’il racon­te­rait dans les bars de Mar­sax­lokk, des années plus tard, à qui vou­lait l’en­tendre, avec de plus en plus de détails et de moins en moins de pré­ci­sion — était que le tableau avait été « ren­du à qui de droit ». Il ne disait pas qui était le bon des­ti­na­taire, et quand on insis­tait, il chan­geait de sujet et par­lait de la pêche au lampuki.

La ver­sion du Père Bon­ni­ci — celle qu’il ne racon­tait pas mais qu’on pou­vait lire dans ses silences, si l’on savait lire les silences d’un prêtre mal­tais — était que le tableau avait retrou­vé sa place. Pas une place dans un musée, pas une place sur un mur, pas une place dans une col­lec­tion. Sa place.

La ver­sion d’Az­zo­par­di — celle qu’il nota dans un car­net pri­vé, en ita­lien, d’une écri­ture ser­rée, avec la pré­ci­sion d’un homme qui sait que les traces écrites sur­vivent aux témoins — était que l’af­faire avait été réso­lue de manière satis­fai­sante, que le Major Finch avait été infor­mé que le tableau n’exis­tait pas et n’a­vait jamais exis­té, et que toute l’his­toire n’é­tait qu’une inven­tion de contre­ban­diers mal­tais cher­chant à escro­quer les Bri­tan­niques. Azzo­par­di nota aus­si, entre paren­thèses, que c’é­tait la pre­mière fois de sa longue car­rière qu’il renon­çait à une com­mis­sion, et que cela ne se repro­dui­rait pas.

La ver­sion de Finch — celle qu’il consi­gna dans un rap­port clas­si­fié, adres­sé à un bureau de Whi­te­hall dont le nom exact n’a jamais été ren­du public — était que l’in­for­ma­tion concer­nant un Cara­vage per­du à Malte s’é­tait révé­lée infon­dée. Il recom­man­dait néan­moins de main­te­nir une sur­veillance sur le mar­ché des anti­qui­tés mal­taises, « au cas où ». Le rap­port fut clas­sé, archi­vé, et oublié. Finch quit­ta Malte en décembre 1947, muté à Chypre. On ne le revit jamais sur l’île.

La ver­sion de Consue­lo n’exis­tait pas. Consue­lo n’en par­la jamais.

Et la ver­sion de Lazare — s’il en avait une — était la sui­vante : une nuit, peu avant son départ, il était des­cen­du seul dans les sou­ter­rains. Il connais­sait le che­min main­te­nant — la porte de fer, les abris de 1942, puis les gale­ries plus anciennes, puis l’es­ca­lier, puis la salle aux spi­rales. Il por­tait le tableau sous le bras, enve­lop­pé de son tis­su. Il avait mar­ché long­temps dans le noir, éclai­rant les spi­rales au pas­sage, recon­nais­sant les nœuds et les centres, les courbes et les contre-courbes. Il avait trou­vé un endroit — une niche dans la paroi, à hau­teur d’é­paule, creu­sée dans le cal­caire, de la taille exacte d’une petite toile. Il avait posé le tableau dedans, face à la paroi, le dos tour­né vers la gale­rie. Puis il avait reti­ré sa lampe et il était res­té un moment dans le noir com­plet, avec le gar­çon à la gre­nade der­rière lui, les spi­rales autour de lui, et le poids de cinq mille ans d’île au-des­sus de lui.

Puis il était remonté.

Il ne savait pas si c’é­tait la bonne déci­sion. Il ne savait même pas si c’é­tait une déci­sion — peut-être était-ce sim­ple­ment la suite logique de tout ce qu’il avait vu et enten­du depuis son arri­vée. Le tableau retour­nait là d’où il venait. Le gar­çon retrou­vait les spi­rales. La porte se refermait.

Peut-être que quel­qu’un la retrou­ve­rait un jour. Peut-être que des archéo­logues, dans un siècle ou deux, per­ce­raient enfin les sou­ter­rains de La Valette et décou­vri­raient, dans une niche de cal­caire, une petite toile cra­que­lée repré­sen­tant un jeune homme avec une gre­nade, avec des spi­rales dans le fond — et ils ne sau­raient pas ce qu’ils avaient trou­vé, ou ils le sau­raient trop bien.

Ou peut-être pas. Peut-être que le tableau res­te­rait là pour tou­jours, dans le noir, avec les yeux du gar­çon grands ouverts dans l’obs­cu­ri­té et les grains de la gre­nade qui brillaient sans lumière — comme les yeux des luz­zu brillent à la proue des barques, comme les veilleuses des saints brillent dans les niches des rues de Bir­gu, comme brillent toutes les choses qui n’ont besoin de per­sonne pour conti­nuer d’être.

* * *

Au port, Lazare ache­ta un billet pour le fer­ry de Syracuse.

Le quai était ani­mé — des marins char­geaient des caisses, des voya­geurs atten­daient avec leurs valises, une mar­chande ven­dait du nou­gat et des oranges. L’air sen­tait le sel, le fuel, les cor­dages mouillés. Les mouettes criaient. Un enfant lan­çait des cailloux dans l’eau et comp­tait les rebonds.

Consue­lo était là.

Elle se tenait un peu à l’é­cart, près d’une borne d’a­mar­rage, les mains dans les poches de sa veste. Elle ne por­tait pas sa tenue du Phoe­ni­cia — elle por­tait une robe simple, grise, et ses che­veux étaient déta­chés, chose que Lazare ne lui avait jamais vue. Elle avait l’air plus jeune, ou plus ancienne, il n’au­rait pas su dire.

Il s’ap­pro­cha. Ils res­tèrent côte à côte un moment, à regar­der le Grand Har­bour, les bas­tions, les dômes, le fort Saint-Ange au bout de sa langue de pierre.

— Où allez-vous ? dit-elle.

— Syra­cuse. Et après, je ne sais pas. Vers l’est, peut-être.

— Vous reviendrez ?

— Je ne sais pas.

C’é­tait la véri­té. Il ne savait pas. Il ne savait jamais. Les ports se suc­cé­daient comme les pages d’un livre qu’on feuillette sans cher­cher un cha­pitre en par­ti­cu­lier — on avance, on s’ar­rête, on repart, et la fin n’est pas une fin mais un pas­sage, une porte qui s’ouvre sur la page suivante.

— Lazare, dit-elle.

— Oui.

— Le tableau est bien ?

Il ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­da la mer, le ciel, les bas­tions dorés. Puis :

— Il est chez lui.

Consue­lo hocha la tête. Elle ne sou­rit pas, ne pleu­ra pas, ne fit aucun des gestes que les gens font dans les ports quand quel­qu’un s’en va. Elle res­ta droite et immo­bile, avec le vent qui sou­le­vait ses che­veux noirs et le soleil qui éclai­rait son visage de côté — exac­te­ment comme le Cara­vage éclai­rait ses figures, son­gea Lazare, la lumière de la gauche, rasante, qui creuse les ombres et révèle la véri­té des volumes.

— Au revoir, dit-il.

— Au revoir.

Elle ne lui ten­dit pas la main. Il ne lui ten­dit pas la sienne. Cer­taines choses n’ont pas besoin d’être scel­lées par un geste. Elles existent, et c’est suffisant.

* * *

Le fer­ry quit­ta le port à onze heures. Lazare était sur le pont, accou­dé au bas­tin­gage, dans son man­teau de drap bleu marine qui avait tra­ver­sé la guerre et qui avait main­te­nant une odeur de Malte en plus — le cal­caire, le sel, le jas­min, la pous­sière des souterrains.

La Valette s’é­loi­gnait. Les bas­tions rape­tis­saient, les dômes deve­naient des points, les rues dis­pa­rais­saient dans la masse dorée de la pierre. Le Phoe­ni­cia, tout en haut, à la porte de la ville, brillait au soleil — blanc et neuf, avec ses lignes Art Déco et ses jar­dins en ter­rasse et ses sept acres de ver­dure posées sur des for­ti­fi­ca­tions du XVIe siècle posées sur du cal­caire vieux de vingt mil­lions d’années.

L’île rape­tis­sait. Elle deve­nait ce qu’elle avait tou­jours été vue du large — un rocher plat, cou­leur de miel, posé sur le bleu de la Médi­ter­ra­née, avec quelques tours et quelques dômes qui mon­taient vers le ciel comme des doigts levés. Un caillou. Un grain. Un grain de gre­nade sur la mer.

Lazare tou­cha la boucle d’o­reille à son lobe gauche. Le métal était chaud dans le soleil. Il pen­sa au gar­çon, dans le noir, les yeux ouverts, le fruit dans les mains. Il pen­sa aux spi­rales qui tour­naient dans la pierre depuis cinq mille ans. Il pen­sa à Consue­lo sur le quai, droite et silen­cieuse, avec le vent dans ses che­veux. Il pen­sa au Cara­vage qui avait signé son chef-d’œuvre dans le sang et qui avait dit que la seule chose vraie qu’il eût jamais peinte était un gar­çon avec un fruit.

Il pen­sa que cer­taines véri­tés ne sont pas faites pour la lumière. Qu’elles existent mieux dans l’ombre, dans le sou­ter­rain, dans le silence. Que les mon­trer serait les détruire — comme ces fresques antiques qui se désa­grègent au contact de l’air, comme ces pois­sons des abysses qui éclatent quand on les remonte à la surface.

Le tableau était dans le noir, sous la ville, sous l’île, avec les spi­rales et les morts et les secrets de cinq mille ans d’hu­ma­ni­té. Il était chez lui. Il était à sa place.

La mer se refer­ma sur Malte. Le rocher dis­pa­rut dans la brume de cha­leur, entre le ciel et l’eau, et il ne res­ta plus que le bleu — le bleu immense, vide, lumi­neux de la Médi­ter­ra­née en novembre, ce bleu qui ne pro­met rien et qui donne tout, ce bleu qui est la cou­leur même du passage.

Lazare Corte se retour­na vers l’a­vant du navire et regar­da la Sicile apparaître.

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La gre­nade de Lazare — Cha­pitres 9 à 12

La gre­nade de Lazare — Cha­pitres 5 à 8

La gre­nade
de Lazare

La gre­nade de Lazare

Cha­pitres 5 à 8

 

Cha­pitre 5 — Birgu

Pour tra­ver­ser le Grand Har­bour, Lazare prit une dghajsa.

La barque l’at­ten­dait au pied du quai, en bas des esca­liers qui des­cen­daient depuis la Bar­rière — un canot peint en bleu et jaune, poin­tu aux deux bouts, avec un rameur debout à la poupe qui maniait ses avi­rons comme des ailes. Le rameur était un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, brun, silen­cieux, avec des bras comme des cor­dages. Il ne dit pas un mot pen­dant toute la tra­ver­sée, ce qui conve­nait par­fai­te­ment à Lazare.

Le Grand Har­bour, vu du ras de l’eau, était immense. Les bas­tions de La Valette mon­taient à gauche comme une muraille de cathé­drale cou­chée sur le flanc. À droite, les Trois Cités — Bir­gu, Sen­glea, Cos­pi­cua — se pres­saient der­rière leurs propres rem­parts, plus bas, plus denses, plus secrètes. Entre les deux, l’eau était noire et hui­leuse, sillon­née par les dgha­j­sas et les cha­loupes de la Navy, ponc­tuée par les coques grises des bâti­ments mili­taires encore au mouillage. Des grues tour­naient sur les chan­tiers de répa­ra­tion navale. L’é­cho des mar­teaux sur l’a­cier rebon­dis­sait d’un rivage à l’autre.

La dgha­j­sa accos­ta à Bir­gu — Vit­to­rio­sa, disaient les cartes offi­cielles, la Vic­to­rieuse, nom don­né par les Che­va­liers après le Grand Siège. Lazare paya le rameur, qui empo­cha l’argent sans un mot et repar­tit sur l’eau sombre.

Bir­gu était un laby­rinthe. Les rues étaient si étroites que deux hommes ne pou­vaient y mar­cher de front. Les mai­sons se tou­chaient par le haut, les bal­cons fer­més des étages supé­rieurs se rejoi­gnant presque au-des­sus de la chaus­sée, de sorte qu’on mar­chait dans une pénombre per­pé­tuelle, même en plein jour. L’air sen­tait la les­sive et le pain. Des chats dor­maient sur les marches. Des icônes de saints étaient encas­trées dans les murs à chaque coin de rue — des niches éclai­rées par de petites veilleuses à huile qui brû­laient jour et nuit, des Vierges en plâtre peint avec des fleurs en plas­tique, des cru­ci­fixions minia­tures qui sai­gnaient dans leurs cadres dorés. Les morts et les vivants coha­bi­taient ici sans gêne, les uns au-des­sus des autres, les uns dans les murs des autres.

Lazare trou­va le Palais de l’In­qui­si­teur sans dif­fi­cul­té — c’é­tait le plus grand bâti­ment de la rue, une façade sobre avec un por­tail de pierre et un bal­con fer­mé au pre­mier étage. L’en­droit ser­vait main­te­nant de musée, à moi­tié fer­mé, à moi­tié oublié. Un gar­dien som­no­lait dans l’en­trée. Lazare lui don­na quelques shil­lings et entra.

L’in­té­rieur était frais et sombre. Des pièces vides, des murs épais, des cou­loirs étroits. Il y avait eu ici, pen­dant deux siècles, un tri­bu­nal ecclé­sias­tique qui jugeait les héré­tiques, les blas­phé­ma­teurs, les sor­ciers et qui­conque déplai­sait au Saint-Office. Les cel­lules étaient au sous-sol — Lazare y des­cen­dit. Petites, basses, avec des murs cou­verts de graf­fi­tis lais­sés par les pri­son­niers : des croix, des bateaux, des noms, des prières en ita­lien, en espa­gnol, en mal­tais. Un homme avait gra­vé un calen­drier dans la pierre — des barres paral­lèles, des jours comp­tés un par un, comme par­tout où l’on enferme des hommes.

Il remon­ta et sor­tit dans la lumière. Fort Saint-Ange était au bout de la langue de terre, à cinq minutes de marche. Il y alla.

La for­te­resse était mas­sive, tra­pue, plan­tée dans l’eau comme un poing fer­mé. C’é­tait ici que les Che­va­liers avaient résis­té aux Otto­mans en 1565 — ici que La Valette avait tenu, avec six cents hommes contre qua­rante mille. Et c’é­tait ici, dans une cel­lule quelque part dans cette masse de pierre, que le Cara­vage avait été empri­son­né en 1608, après la bagarre qui avait mis fin à son bref pas­sage dans l’Ordre.

L’ac­cès au fort était res­treint — les Bri­tan­niques l’u­ti­li­saient encore comme base navale. Mais Lazare n’a­vait pas l’in­ten­tion d’y entrer. Il vou­lait le voir, sim­ple­ment. Sen­tir le poids de la pierre, ima­gi­ner l’homme enfer­mé là-dedans, le peintre-meur­trier qui avait signé son chef-d’œuvre dans le sang et qui s’é­tait enfui — com­ment ? Par où ? Per­sonne ne le savait vrai­ment. Les murs fai­saient trois mètres d’é­pais­seur. La mer entou­rait le fort de tous côtés. Et pour­tant, il s’é­tait éva­dé. Comme si les murs, eux aus­si, avaient des trous.

* * *

Le Père Ċen­su Bon­ni­ci offi­ciait à la paroisse de San Loren­zo, à Bir­gu, une église plus petite et moins dorée que la Co-Cathé­drale de La Valette mais ancienne — les Che­va­liers y avaient prié avant la construc­tion de Saint-Jean.

Lazare le trou­va dans la sacris­tie, une pièce étroite qui sen­tait l’en­cens froid et la cire fon­due. Bon­ni­ci était un homme d’une soixan­taine d’an­nées, petit, voû­té, avec des lunettes à mon­ture d’é­caille et des mains d’une finesse remar­quable — des mains de musi­cien ou de chi­rur­gien, incon­grues au bout de ses bras de vieux prêtre. Il ran­geait des calices dans un pla­card et leva à peine les yeux quand Lazare entra.

— Père Bonnici ?

— Oui ?

— Mon nom est Corte. Je m’in­té­resse à l’his­toire de l’Ordre. En par­ti­cu­lier au séjour du Cara­vage à Malte.

Bon­ni­ci le regar­da par-des­sus ses lunettes. C’é­tait un regard d’une pré­ci­sion décon­cer­tante — le regard d’un homme qui a pas­sé sa vie à lire des manus­crits en latin à la lumière d’une bou­gie et qui a déve­lop­pé, par néces­si­té, une acui­té visuelle redoutable.

— Beau­coup de gens s’y inté­ressent, dit-il. Les cher­cheurs, les his­to­riens de l’art, les roman­ciers. Et les autres.

— Les autres ?

— Ceux qui ne sont ni cher­cheurs, ni his­to­riens, ni roman­ciers. Ceux qui cherchent quelque chose de précis.

Il posa le der­nier calice et refer­ma le pla­card. Puis il s’as­sit sur un tabou­ret de bois, croi­sa les mains sur ses genoux, et atten­dit. C’é­tait un homme qui savait attendre — une com­pé­tence rare, que Lazare respectait.

— Je cherche quelque chose de pré­cis, dit Lazare.

— Je sais. Sal­vu Zam­mit est mon cou­sin. Nous n’a­vons pas de secrets entre nous, sauf ceux que nous avons.

Il y avait un humour sec dans cette phrase, à peine per­cep­tible, comme une épice dans un plat qui semble simple.

— Asseyez-vous, dit-il.

Lazare prit un tabou­ret. La sacris­tie était si petite que leurs genoux se tou­chaient presque. Au mur, un cru­ci­fix en bois sombre et un por­trait à l’huile de saint Laurent por­tant le gril de son mar­tyre — le patron de l’é­glise, peint par un artiste local du XVIIe, avec cette mal­adresse tou­chante des peintres de pro­vince qui imitent les grands sans tout à fait les atteindre.

— Le Cara­vage, dit Bon­ni­ci, est arri­vé à Malte en juillet 1607. C’est un fait. Il a été admis dans l’Ordre comme che­va­lier de grâce en juillet 1608. C’est un fait. Il a peint La Décol­la­tion et le Saint Jérôme. Fait. En août 1608, il a été impli­qué dans une bagarre et empri­son­né à Fort Saint-Ange. Fait. Il s’est éva­dé et a quit­té l’île. Fait. En décembre 1608, il a été expul­sé de l’Ordre lors d’une céré­mo­nie dans l’O­ra­toire, devant son propre tableau. Fait.

Il mar­qua une pause.

— Main­te­nant, il y a les choses qui ne sont pas dans les faits. Les trous entre les faits. Les his­to­riens n’aiment pas les trous. Moi, je suis prêtre — les trous ne me dérangent pas. La foi est un trou. On y croit ou on n’y croit pas, mais on ne peut pas le rem­plir avec des documents.

Il ôta ses lunettes et les essuya avec un mouchoir.

— Ce que les archives de l’Ordre disent, tout le monde peut le lire. Mais il y a d’autres archives à Malte. Celles de l’In­qui­si­tion. L’In­qui­si­tion mal­taise était indé­pen­dante de l’Ordre — elle répon­dait direc­te­ment au Pape, et les rap­ports entre l’In­qui­si­teur et le Grand Maître étaient sou­vent ten­dus. L’In­qui­si­teur sur­veillait les Che­va­liers autant que les héré­tiques. Et il pre­nait des notes.

Lazare sen­tit quelque chose se tendre en lui — un fil invi­sible, ce fil qu’il connais­sait bien, celui qui relie la patience à la trou­vaille et qui vibre quand on approche.

— Qu’est-ce que les notes de l’In­qui­si­teur disent sur le Caravage ?

— Elles disent ce que les archives de l’Ordre ne disent pas. Que l’ex­pul­sion du Cara­vage n’é­tait pas seule­ment due à la bagarre. Il y avait autre chose. Quelque chose qu’il avait peint. Ou quelque chose qu’il avait vu et peint. Les archives de l’In­qui­si­tion sont plus dis­crètes que celles de l’Ordre — elles ne nomment pas tou­jours les choses direc­te­ment. Mais il y a une men­tion, dans un registre de décembre 1608, d’une toile confis­quée dans les effets du prisonnier.

— Une toile.

Una pic­co­la tela, sog­get­to pro­fa­no. Une petite toile, sujet pro­fane. Confis­quée et remise au Prieur. Le Prieur de l’é­poque, c’é­tait Ippo­li­to Malas­pi­na — un homme puis­sant, le même qui avait com­man­dé le Saint Jérôme. La toile est entrée chez lui. Et après, plus rien. Plus de trace. Comme si elle n’a­vait jamais existé.

Le prêtre remit ses lunettes et regar­da Lazare.

— Mais les choses qui n’existent pas, mon­sieur Corte, ont ceci de par­ti­cu­lier qu’elles ne cessent jamais de revenir.

Un silence. Dans l’é­glise, der­rière la porte de la sacris­tie, on enten­dait une femme qui priait à voix basse — un mur­mure conti­nu, mono­tone, comme le bruit de la mer dans un coquillage.

— Où sont ces archives ? deman­da Lazare.

— Au Palais de l’In­qui­si­teur. Là où vous étiez ce matin.

Lazare le regar­da. Il n’a­vait dit à per­sonne qu’il était allé au Palais ce matin. Bon­ni­ci sou­rit — un vrai sou­rire, cette fois, pas comme celui de Finch, un sou­rire qui impli­quait tout le visage et qui disait : oui, c’est une petite île, et oui, je sais des choses, et non, ça ne devrait pas vous surprendre.

— Allez voir les registres de décembre 1608, dit Bon­ni­ci. Le gar­dien s’ap­pelle Kar­me­nu. Dites-lui que je vous envoie. Il vous lais­se­ra entrer dans la salle des archives. Et mon­sieur Corte —

Il se leva, et Lazare vit que mal­gré sa petite taille et sa voû­ture, le prêtre avait une pré­sence — une den­si­té, comme on dit d’une pierre qu’elle est dense.

— Ne cher­chez pas que dans les registres de l’Ordre. L’Ordre écri­vait l’his­toire offi­cielle. L’In­qui­si­tion écri­vait l’autre. Celle des ombres. C’est dans les ombres que vous trou­ve­rez ce que vous cher­chez. Mais faites atten­tion — les ombres, à Malte, sont pro­fondes. Plus pro­fondes qu’ailleurs.

Il le rac­com­pa­gna jus­qu’à la porte de l’é­glise. Dehors, le soleil tapait sur les pavés de Bir­gu. Un chat tra­ver­sa la rue en cou­rant. La lumière était si blanche, si crue, qu’elle sem­blait effa­cer les reliefs et réduire les mai­sons à des sur­faces planes, comme un décor de carton.

Lazare reprit la dgha­j­sa pour La Valette. Sur l’eau, entre les deux rives, il pen­sa aux trous entre les faits, et à ce que le Cara­vage avait pu peindre de si trou­blant qu’il avait fal­lu le faire dis­pa­raître — pas le détruire, le faire dis­pa­raître, ce qui n’est pas la même chose. On détruit ce qui est dan­ge­reux. On cache ce qui est sacré. Ou ce qui est les deux à la fois.

Cha­pitre 6 — Les tunnels

Consue­lo dit oui un mar­di soir, sans explication.

Lazare ne lui avait pas vrai­ment deman­dé — il avait men­tion­né les sou­ter­rains, une fois, au détour d’une conver­sa­tion dans le hall du Phoe­ni­cia, et elle avait chan­gé de sujet. Il avait men­tion­né les tun­nels une deuxième fois, quelques jours plus tard, sur la ter­rasse, en fumant. Elle n’a­vait rien dit. Et puis ce mar­di, en le croi­sant dans l’es­ca­lier, elle lui avait sim­ple­ment dit : « Demain, cinq heures du matin. Devant l’hô­tel. Appor­tez une lampe. »

Il fai­sait encore nuit quand ils par­tirent. La Valette à cinq heures du matin était une ville de pierre et de silence — pas le silence de l’ab­sence, mais le silence plein et dense des lieux très anciens qui res­pirent dans le som­meil. Leurs pas réson­naient sur les dalles. Les réver­bères jetaient des ombres longues. Un bou­lan­ger ouvrait sa bou­tique quelque part, et l’o­deur du pain chaud mon­tait dans les rues vides, incon­grue et douce.

Consue­lo mar­chait vite, sans hési­ta­tion, par des ruelles que Lazare n’a­vait pas encore explo­rées — des pas­sages qui des­cen­daient en esca­lier entre les mai­sons, des venelles si étroites qu’il fal­lait tour­ner les épaules pour pas­ser. Elle por­tait un pan­ta­lon de toile, des chaus­sures solides, un pull de laine mal­gré la dou­ceur de l’air. Elle avait une lampe torche à la main et une autre, de rechange, dans la poche de sa veste.

Ils s’ar­rê­tèrent devant une porte basse dans un mur de for­ti­fi­ca­tion, près du port. La porte était en fer, rouillée, fer­mée par un cade­nas que Consue­lo ouvrit avec une clé qu’elle tira de sa poche.

— Offi­ciel ou pas offi­ciel ? deman­da Lazare.

— Pas officiel.

— Com­ment avez-vous la clé ?

— Tout le monde a une clé. Pen­dant le siège, il y avait des dizaines d’en­trées. Les gens les ont gardées.

Elle pous­sa la porte. Un souffle d’air froid mon­ta de l’obs­cu­ri­té — pas l’air de la nuit, mais un air dif­fé­rent, plus ancien, char­gé d’une odeur de terre et de pierre humide, une odeur qui ne connais­sait pas le soleil.

Ils des­cen­dirent.

L’es­ca­lier était taillé dans le cal­caire, les marches usées en leur centre par des mil­liers de pieds. Au bout de vingt marches, la lumière du dehors dis­pa­rut. Il n’y avait plus que les deux fais­ceaux des lampes, qui décou­paient dans l’obs­cu­ri­té des frag­ments de mur, de voûte, de roche nue.

— Ici, c’est la par­tie de 1942, dit Consue­lo. Les abris antiaériens.

La gale­rie s’ou­vrit sur une salle basse et longue, creu­sée dans le roc. Des bancs de pierre étaient taillés le long des murs. Des cro­chets rouillés pen­daient de la voûte — pour les lampes, les hamacs, les rideaux de sépa­ra­tion. Le sol était de terre bat­tue. Dans un coin, un lit de camp effon­dré, un bidon d’eau cabos­sé, des boîtes de conserve vides dont les éti­quettes avaient disparu.

— Com­bien de per­sonnes vivaient ici ? deman­da Lazare.

— Dans cette salle, cin­quante ou soixante. Mais il y a des dizaines de salles comme celle-ci sous la ville. Des mil­liers de gens, au plus fort des bom­bar­de­ments. Des familles entières. Des enfants qui sont nés ici. Des vieux qui sont morts ici. On s’ins­tal­lait, on cui­si­nait sur des réchauds, on dor­mait. Quand les bombes s’ar­rê­taient, les hommes remon­taient tra­vailler. Les femmes res­taient en bas avec les enfants.

Sa voix était plate, fac­tuelle — la voix de quel­qu’un qui raconte des choses trop proches pour être racon­tées avec émotion.

— Je dor­mais là, dit-elle en éclai­rant un ren­fon­ce­ment dans le mur. Ma mère, mon frère et moi. Mon père était dans la Royal Mal­ta Artille­ry — il était en sur­face. On le voyait le soir, quand il des­cen­dait. Pas tou­jours. Par­fois il ne des­cen­dait pas. Ces nuits-là, on ne dor­mait pas.

Lazare ne dit rien. Il regar­da le ren­fon­ce­ment — un creux dans le cal­caire, à peine assez grand pour trois corps allon­gés, avec la voûte à un mètre au-des­sus de la tête. Vivre là-dedans pen­dant des mois. Dor­mir en écou­tant les bombes qui secouaient la roche au-des­sus, en sen­tant la pous­sière tom­ber du pla­fond, en comp­tant les secondes entre les impacts. Il avait connu la guerre, mais pas cette guerre-là — pas cette guerre de taupes, cette sur­vie sou­ter­raine, cette inti­mi­té for­cée avec l’in­té­rieur de la terre.

Ils conti­nuèrent. La gale­rie se rami­fiait en un réseau de cou­loirs et de salles, cer­tains encore équi­pés de leur mobi­lier de guerre — un pan­neau de la Défense civile, un réser­voir d’eau, une croix rouge peinte sur un mur au-des­sus de ce qui avait été un poste de secours. L’air était frais, constant, autour de dix-huit degrés quelle que soit la saison.

— Par ici, dit Consuelo.

Ils tour­nèrent dans un pas­sage plus étroit. Le sol chan­gea — ce n’é­tait plus de la terre bat­tue mais de la roche brute, irré­gu­lière. Les murs aus­si chan­gèrent. La taille était dif­fé­rente. Moins propre, moins géo­mé­trique. Plus ancienne.

— On sort des abris de 1942, dit Consue­lo. Ici, c’est plus vieux.

— Les Chevaliers ?

— Peut-être. Ou avant. Per­sonne ne sait exac­te­ment. Pen­dant le siège, les gens qui creu­saient les abris tom­baient par­fois sur des gale­ries qui exis­taient déjà. Des tun­nels qu’ils ne connais­saient pas. Ils ne s’ar­rê­taient pas pour faire de l’ar­chéo­lo­gie — ils avaient besoin d’es­pace, ils élar­gis­saient et ils avan­çaient. Mais ils savaient qu’ils creu­saient dans quelque chose de plus ancien qu’eux.

Le pas­sage se rétré­cit encore. Lazare devait bais­ser la tête. Le cal­caire était humide ici, cou­vert d’une mousse fine et d’une conden­sa­tion froide. L’air avait chan­gé d’o­deur — plus pro­fond, plus miné­ral, avec une note qu’il ne pou­vait pas iden­ti­fier, quelque chose entre la terre mouillée et la cendre froide.

Et puis Consue­lo s’arrêta.

— Regar­dez, dit-elle.

Elle leva sa lampe vers la paroi, len­te­ment, et la lumière glis­sa sur la pierre.

Des spi­rales.

Elles étaient gra­vées dans le cal­caire — pas en sur­face, pas grif­fon­nées, mais creu­sées avec soin, avec régu­la­ri­té, chaque sillon pro­fond d’un bon cen­ti­mètre. Des spi­rales simples d’a­bord, puis des spi­rales qui s’en­rou­laient les unes dans les autres, for­mant des motifs com­plexes, des doubles hélices, des volutes qui tour­naient dans les deux sens, comme des coquillages vus en coupe, comme les tour­billons que l’eau fait en s’en­gouf­frant dans un trou.

Lazare posa la main sur la paroi. La pierre était froide, lisse dans les creux des spi­rales, rugueuse entre elles. Sous ses doigts, les motifs avaient une tex­ture presque vivante — comme si la pierre avait été molle un jour, comme si quel­qu’un y avait enfon­cé les doigts et que la roche avait gar­dé l’empreinte.

— Qu’est-ce que c’est ? murmura-t-il.

— On ne sait pas. Ça res­semble à ce qu’on trouve dans les temples — à Ħaġar Qim, à Tarxien, à l’Hy­po­gée. Mais c’est ici, sous La Valette, dans une gale­rie que per­sonne n’a cata­lo­guée. Il y en a d’autres, plus loin. Des gale­ries entières dont les murs sont cou­verts de ces motifs. Per­sonne n’en parle. Les archéo­logues n’y ont pas accès — c’est sous la ville, sous les fon­da­tions des mai­sons, sous les caves des palais. On ne peut pas fouiller sans tout démo­lir au-dessus.

Lazare éclai­rait les spi­rales, une par une. Elles cou­vraient le mur sur plu­sieurs mètres, en ran­gées irré­gu­lières, cer­taines à hau­teur d’homme, d’autres presque au sol, comme si leurs auteurs avaient tra­vaillé dans des posi­tions dif­fé­rentes — debout, à genoux, cou­chés. Il y avait une logique dans leur dis­po­si­tion, un rythme, mais il ne par­ve­nait pas à le lire. C’é­tait comme un texte dans une langue qu’il ne connais­sait pas mais dont il per­ce­vait la musique.

— Com­bien de mil­liers d’an­nées ? dit-il.

— Cinq mille. Six mille. Peut-être plus. L’Hy­po­gée est daté de 4000 avant notre ère. Ces gale­ries pour­raient être contem­po­raines, ou plus anciennes encore. On ne sait pas. On ne sau­ra peut-être jamais.

Lazare reti­ra sa main de la paroi. Ses doigts étaient froids et humides. Il avait l’im­pres­sion d’a­voir tou­ché quelque chose de vivant — pas la pierre, mais ce qui était dans la pierre, der­rière la pierre, ce que les spi­rales des­si­naient sans le nommer.

— Le pas­sage est ébou­lé plus loin, dit Consue­lo. On ne peut pas aller au-delà. Mais les gens qui ont creu­sé les abris en 1942 disent que les gale­ries conti­nuent. Qu’elles descendent.

— Jus­qu’où ?

Elle ne répon­dit pas. Elle étei­gnit sa lampe un ins­tant — juste un ins­tant — et l’obs­cu­ri­té tom­ba sur eux comme une eau noire. Le silence était total. Pas le silence de la sur­face, qui est tou­jours peu­plé de bruits loin­tains — vent, oiseaux, moteurs. Un silence abso­lu, com­pact, le silence de ce qui est sous tout. Lazare sen­tit le poids de la ville au-des­sus de lui — les mai­sons, les églises, les bas­tions, les siècles — comme une main posée sur sa tête.

Consue­lo ral­lu­ma. Le fais­ceau troua le noir et retrou­va les spi­rales, qui sem­blèrent un ins­tant tour­ner dans la lumière, comme des roues.

— On remonte, dit-elle.

Ils remon­tèrent en silence. Quand ils sor­tirent par la porte de fer, le jour s’é­tait levé. La lumière de La Valette les frap­pa comme une gifle — dorée, vio­lente, pleine de bruit et de cha­leur et de pré­sence. Des mar­chands ouvraient leurs bou­tiques. Un âne tirait une char­rette char­gée de légumes. Les cloches sonnaient.

Lazare cli­gna des yeux. Il avait l’im­pres­sion de remon­ter de très loin — pas seule­ment des sou­ter­rains, mais d’un temps si ancien qu’il n’a­vait pas de nom, un temps d’a­vant les mots, d’a­vant les dieux, un temps de pierre et de spirale.

— Mer­ci, dit-il à Consuelo.

Elle refer­ma le cade­nas et mit la clé dans sa poche.

— Ne remer­ciez pas. Vous avez vu. Main­te­nant, vous savez que cette île n’est pas ce qu’elle semble être. Ce que vous faites de ça, c’est votre affaire.

Elle s’é­loi­gna vers le Phoe­ni­cia. Lazare res­ta un moment devant la porte de fer, dans le soleil, avec le froid des sou­ter­rains encore sur sa peau et les spi­rales encore sous ses doigts.

Cha­pitre 7 — L’Inquisiteur

Kar­me­nu était un homme qui res­sem­blait à ses archives — petit, sec, jau­ni, et plein de choses qu’il ne disait pas.

Lazare le trou­va au Palais de l’In­qui­si­teur, dans une pièce du pre­mier étage qui ser­vait de réserve et de bureau, der­rière une table cou­verte de registres empi­lés. Kar­me­nu por­tait un cos­tume trop grand et des lunettes rafis­to­lées au scotch. Il avait l’air d’un homme qui attend depuis long­temps quel­qu’un qui ne vient jamais, et qui a fini par trou­ver dans cette attente une forme de confort.

— Le Père Bon­ni­ci m’en­voie, dit Lazare.

— Je sais, dit Kar­me­nu. Il m’a prévenu.

Il ne deman­da pas pour­quoi. Il ne deman­da pas non plus ce que Lazare cher­chait. Il se leva, prit un trous­seau de clés à sa cein­ture — un trous­seau énorme, qui pen­dait comme un cha­pe­let de fer — et fit signe à Lazare de le suivre.

La salle des archives était au deuxième étage, une pièce longue et basse avec des fenêtres étroites qui lais­saient entrer des lames de lumière oblique. Les murs étaient cou­verts d’é­ta­gères en bois, et sur les éta­gères, des registres — des cen­taines de registres reliés en cuir, cer­tains en bon état, d’autres gon­flés d’hu­mi­di­té, d’autres encore dont la reliure se défai­sait en lam­beaux. L’o­deur était celle de tous les dépôts d’ar­chives du monde — pous­sière, cuir, papier vieux, encre sèche — mais avec quelque chose en plus, une note saline, mari­time, comme si les docu­ments avaient absor­bé l’air de la mer à tra­vers les murs pen­dant des siècles.

— Décembre 1608, dit Lazare.

Kar­me­nu ne cil­la pas. Il alla direc­te­ment à une éta­gère, tira un registre sans hési­ter — un volume de taille moyenne, relié en cuir brun, avec une éti­quette sur le dos : Pro­ces­sus Inqui­si­tio­nis, 1607–1610.

— Ici, dit-il en posant le registre sur une table. Vous pou­vez le consul­ter. Ne tou­chez pas les pages avec les doigts mouillés. Ne pre­nez pas de notes à l’encre — crayon seulement.

Il ten­dit à Lazare un crayon de papier, très court, usé jus­qu’au bout, et s’en alla.

Lazare ouvrit le registre.

Le latin était ser­ré, angu­leux, écrit par une main de gref­fier habi­tuée à la vitesse. Les pages étaient jau­nies mais lisibles, à condi­tion de pen­cher le visage dans la lumière et de déchif­frer les abré­via­tions. Lazare savait lire le latin — il l’a­vait appris Dieu sait où, pro­ba­ble­ment dans un monas­tère du sud de la France où il avait pas­sé un hiver pen­dant la guerre, ou peut-être avant, dans une autre vie.

Il tour­na les pages len­te­ment. Les pro­cès de l’In­qui­si­tion mal­taise n’é­taient pas tous des affaires de foi — il y avait des plaintes pour blas­phème, des dénon­cia­tions pour sor­cel­le­rie, des accu­sa­tions de biga­mie, des conflits de pro­prié­té entre l’Ordre et le cler­gé sécu­lier. La vie quo­ti­dienne d’une île sous double juri­dic­tion — le Grand Maître d’un côté, l’In­qui­si­teur de l’autre, cha­cun vou­lant avoir le der­nier mot.

Puis il trouva.

Décembre 1608. Un feuillet glis­sé entre deux pages de pro­cès, comme s’il n’ap­par­te­nait pas vrai­ment au registre mais qu’on l’y avait insé­ré faute de meilleur endroit. L’é­cri­ture était dif­fé­rente — plus petite, plus soi­gnée, celle d’un secré­taire par­ti­cu­lier plu­tôt que d’un gref­fier. Et le texte n’é­tait pas un acte de pro­cé­dure mais une note, un mémo­ran­dum adres­sé à l’In­qui­si­teur par un subordonné.

Lazare le lut, mot par mot.

Illus­tris­si­mo et Reve­ren­dis­si­mo Signore,

Confor­mé­ment aux ins­truc­tions de Votre Sei­gneu­rie, j’ai pro­cé­dé à l’in­ven­taire des effets trou­vés dans la cel­lule du pri­son­nier Miche­lan­ge­lo Meri­si, dit le Cara­vage, che­va­lier déchu de l’Ordre, après son éva­sion de Fort Saint-Ange. Les objets sui­vants ont été réper­to­riés et mis sous scellés :

— un man­teau de drap noir, usé

— deux chemises

— un néces­saire de peintre conte­nant pig­ments, huiles et pinceaux

— trois des­sins pré­pa­ra­toires sur papier, de fac­ture médiocre

— una pic­co­la tela, sog­get­to pro­fa­no, raf­fi­gu­rante un gio­vane con un frut­to — une petite toile, sujet pro­fane, repré­sen­tant un jeune homme avec un fruit

Ladite toile a été exa­mi­née et jugée incon­ve­nante en rai­son de la nature de la repré­sen­ta­tion. Elle a été confis­quée et remise, sur ordre de Votre Sei­gneu­rie, au Très Illustre Prieur Fra’ Ippo­li­to Malas­pi­na, qui a accep­té d’en assu­rer la garde.

Il est noté que le pri­son­nier a pro­tes­té vigou­reu­se­ment contre cette confis­ca­tion avant son éva­sion, décla­rant que la toile était « la seule chose vraie qu’il eût jamais peinte ». Cette décla­ra­tion a été consi­gnée mais non ver­sée au pro­cès-ver­bal offi­ciel, à la demande du Prieur.

Votre très humble serviteur,

Fra’ Dome­ni­co Cal­lus, notaire

Lazare relut le texte trois fois. Puis il le relut une quatrième.

La seule chose vraie qu’il eût jamais peinte.

D’un homme qui avait peint La Décol­la­tion de saint Jean-Bap­tiste, Judith déca­pi­tant Holo­pherne, La Conver­sion de saint Paul, Le Sou­per à Emmaüs — d’un homme qui avait révo­lu­tion­né la pein­ture occi­den­tale et qui avait mis dans cha­cune de ses toiles une véri­té si bru­tale qu’elle avait cho­qué les papes et les car­di­naux — cet homme avait dit que la seule chose vraie qu’il eût jamais peinte était une petite toile repré­sen­tant un jeune homme avec un fruit.

Qu’est-ce que le Cara­vage avait mis dans cette toile ? Qu’est-ce qu’il avait vu, qu’est-ce qu’il avait com­pris, qu’est-ce qu’il avait peint de si vrai que tout le reste — les mar­tyrs, les saints, les conver­sions, les miracles — deve­nait par com­pa­rai­son du mensonge ?

Lazare posa le crayon. Ses mains trem­blaient légè­re­ment — pas de peur, pas d’ex­ci­ta­tion, mais de cette vibra­tion par­ti­cu­lière qui sai­sit le corps quand l’es­prit touche à quelque chose qui le dépasse. Il avait cher­ché un tableau. Il avait trou­vé un docu­ment. Mais le docu­ment ouvrait sur un abîme — pas un abîme de ténèbres, un abîme de lumière, cette lumière aveu­glante que le Cara­vage maniait comme per­sonne, la lumière qui tranche et qui révèle et qui ne ment pas.

Il nota les termes exacts sur un bout de papier avec le crayon de Kar­me­nu, refer­ma le registre, et descendit.

Kar­me­nu était à sa table, exac­te­ment comme il l’a­vait laissé.

— Vous avez trou­vé ce que vous cher­chiez ? dit-il sans lever les yeux.

— Oui.

— Bien. Tout le monde finit par trou­ver quelque chose dans ces registres. Ce n’est pas tou­jours ce qu’on cher­chait, mais c’est tou­jours ce qu’on devait trouver.

Lazare le remer­cia et sor­tit. Il tra­ver­sa Bir­gu dans un état second, sans voir les rues, les chats, les saints dans les niches. Il ne prit pas la dgha­j­sa — il mar­cha le long du port, contour­na les anses et les bas­sins, tra­ver­sa Cos­pi­cua et ses chan­tiers navals, et revint à La Valette par la route, à pied, en une heure de marche sous le soleil de l’après-midi.

Il mar­chait vite. Il pen­sait au Cara­vage dans sa cel­lule, le peintre qui savait qu’il allait s’é­va­der ou mou­rir, et qui pro­tes­tait non pas contre son empri­son­ne­ment mais contre la confis­ca­tion d’une petite toile, un gar­çon avec un fruit, la seule chose vraie.

Et il pen­sait aux spi­rales dans les sou­ter­rains, sous ses pieds, sous la route, sous la ville, sous l’île — ces signes qui tour­naient dans la pierre depuis cinq mille ans et que le Cara­vage, d’une manière ou d’une autre, avait vus, avait com­pris, avait peints dans le fond noir de sa toile.

Quand il arri­va au Phoe­ni­cia, le soleil se cou­chait. Le cal­caire des bas­tions rou­geoyait. L’hô­tel brillait de toutes ses fenêtres dans le cré­pus­cule, comme un phare — ou comme un piège, son­gea Lazare en pous­sant la porte. Mais les pièges, il les connais­sait. Ce qui l’in­quié­tait davan­tage, c’é­tait la lumière.

Cha­pitre 8 — Għana

Il ne cher­cha pas Consue­lo ce soir-là. C’est elle qui le trouva.

Il était au bar du Phoe­ni­cia, seul, devant un verre de vin mal­tais qu’il ne buvait pas. Le Major Finch n’é­tait pas à son tabou­ret — pour la pre­mière fois depuis l’ar­ri­vée de Lazare, le troi­sième tabou­ret en par­tant de la gauche était vide. Cette absence était plus élo­quente qu’une présence.

Consue­lo entra par la porte de ser­vice, encore en tenue de tra­vail — jupe sombre, che­mi­sier blanc, les che­veux rete­nus par un peigne d’é­caille. Elle vit Lazare et vint s’as­seoir à côté de lui sans deman­der la per­mis­sion. Le bar­man, un jeune homme timide qui por­tait son nœud papillon comme un licol, lui ser­vit un Kin­nie sans qu’elle ait besoin de com­man­der — la bois­son mal­taise aux oranges amères, sombre et pétillante, qui sen­tait les herbes et l’hiver.

— Vous avez trou­vé quelque chose, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Elle avait cette capa­ci­té — Lazare l’a­vait remar­qué — de voir les choses sur les visages des gens, de lire les états inté­rieurs comme d’autres lisent les jour­naux, sans effort appa­rent et sans indiscrétion.

— Oui.

— Vous vou­lez en parler ?

— Pas ici.

Elle hocha la tête. Puis, après un silence pen­dant lequel elle but une gor­gée de Kin­nie et regar­da le bar avec l’at­ten­tion déta­chée de quel­qu’un qui connaît un lieu si bien qu’elle peut y repé­rer la moindre ano­ma­lie les yeux fermés :

— Il y a un endroit, dit-elle. Un bar dans Strait Street. Il y a du għa­na ce soir.

* * *

Strait Street — Stra­da Stret­ta en mal­tais, la Rue Étroite — était une longue artère qui des­cen­dait en pente douce à tra­vers La Valette, paral­lèle à Repu­blic Street mais dans un autre monde. Pen­dant la guerre, c’é­tait le quar­tier des marins, des pros­ti­tuées, des bars à sol­dats, le lieu où la Navy bri­tan­nique venait boire, dan­ser et oublier que des bombes pou­vaient tom­ber à tout moment. On l’ap­pe­lait The Gut — les tripes. Les Mal­tais res­pec­tables n’y allaient pas. Les Mal­tais moins res­pec­tables y allaient tout le temps.

En 1947, Strait Street conser­vait quelque chose de cette éner­gie — atté­nuée, assa­gie, mais vivante. Les bars étaient encore ouverts, les portes don­naient sur des salles basses et enfu­mées d’où sor­taient des bruits de voix et de musique. Des marins bri­tan­niques en per­mis­sion traî­naient d’un bar à l’autre. Des Mal­tais buvaient de la bière et jouaient aux cartes. Des femmes regar­daient depuis les bal­cons, accou­dées, fumant dans le noir.

Consue­lo pous­sa la porte d’un bar sans enseigne — juste une porte verte dans un mur de cal­caire, avec une ampoule nue au-des­sus. L’in­té­rieur était petit, bas de pla­fond, éclai­ré par des lampes à huile et quelques ampoules fati­guées. Les murs étaient peints en bleu fon­cé — ce bleu pro­fond qu’on trouve sur les luz­zu, le bleu des pêcheurs, un bleu qui avale la lumière. Des tables en bois, des chaises dépa­reillées, un comp­toir en zinc. Ça sen­tait le tabac, le vin, la sueur et la pierre chaude.

L’en­droit était plein. Des hommes, sur­tout — des ouvriers, des marins, des pêcheurs, les mains cal­leuses, les visages mar­qués. Quelques femmes aus­si, mais peu, et tou­jours accom­pa­gnées. Consue­lo salua le patron — un homme mas­sif, mous­ta­chu, qui lui fit un signe de tête sans sur­prise, comme si elle venait là souvent.

Ils trou­vèrent une table dans un coin. On leur appor­ta du vin sans qu’ils com­mandent — un rouge sombre, presque noir, dans des verres épais. Lazare but une gor­gée. Le vin avait un goût de terre et de soleil, âpre, puis­sant, un vin qui ne cher­chait pas à plaire mais qui disait la véri­té de son ter­roir — une île de roche et de sel où les vignes poussent dans la poussière.

Puis le għa­na commença.

Ce ne fut pas annon­cé. Il n’y eut pas de pré­sen­ta­tion, pas de scène, pas d’ap­plau­dis­se­ments. Sim­ple­ment, dans un coin du bar, un homme se mit à chanter.

Il était debout, appuyé contre le mur, un verre de vin à la main. La cin­quan­taine, gros, avec un visage de bou­le­dogue — des bajoues lourdes, un front bas, des yeux enfon­cés dans la graisse. Il n’a­vait rien d’un chan­teur. Il avait l’air d’un docker ou d’un maçon, un homme qui por­tait des pierres et qui était fati­gué de por­ter des pierres. Mais quand il ouvrit la bouche, la voix qui en sor­tit n’ap­par­te­nait pas à son corps.

C’é­tait une voix ser­rée, ten­due, qui mon­tait de la gorge comme un cri conte­nu — pas un cri de dou­leur mais un cri de résis­tance, la voix de quel­qu’un qui refuse de céder. Les mots étaient en mal­tais, incom­pré­hen­sibles pour Lazare, mais la mélo­die n’a­vait pas besoin de mots. Elle racon­tait quelque chose d’u­ni­ver­sel — la perte, le défi, la beau­té de ce qui est condam­né à disparaître.

Trois gui­ta­ristes l’ac­com­pa­gnaient, assis sur des chaises contre le mur. Leurs gui­tares avaient un son étrange — pas tout à fait espa­gnol, pas tout à fait arabe, quelque chose entre les deux, une har­mo­nie qui ne se résol­vait jamais com­plè­te­ment, qui res­tait en sus­pen­sion comme une ques­tion sans réponse. Le gui­ta­riste prin­ci­pal impro­vi­sait des lignes mélo­diques autour de la voix, par­fois en avance, par­fois en retard, comme un oiseau qui tourne autour d’un phare.

Le pre­mier chan­teur finit son cou­plet. Un silence d’une seconde. Puis un deuxième homme se leva d’une table — plus jeune, plus maigre, le visage angu­leux et sérieux. Il répon­dit. Sa voix était dif­fé­rente — plus aiguë, plus tran­chante, presque agres­sive. Il chan­tait dans la même langue, sur la même mélo­die, mais en chan­geant les paroles. Il répon­dait au pre­mier, le contre­di­sait, le pro­vo­quait. Le pre­mier répli­qua. Le deuxième contra.

— Spir­tu pront, mur­mu­ra Consue­lo. L’es­prit vif. C’est un duel. Ils impro­visent les paroles sur le moment — cha­cun doit répondre à l’autre sans hési­ter, en rimes, en vers. Le meilleur gagne.

Lazare écou­tait, cap­ti­vé. Il ne com­pre­nait pas un mot, mais il com­pre­nait tout. Il avait enten­du ça ailleurs — cette même joute ver­bale, cette même ten­sion entre deux voix qui se mesurent — dans les cafés d’A­lexan­drie où les poètes arabes se défiaient en vers, dans les tavernes du Pirée où le rebe­ti­ko mon­tait des bas-fonds comme une prière inver­sée, dans les mai­sons de fado de Lis­bonne où les femmes chan­taient la sau­dade avec une rage froide. La même chose, par­tout, autour de la Médi­ter­ra­née — cette musique qui nais­sait de la perte et qui trans­for­mait la perte en beauté.

Les deux chan­teurs se répon­daient de plus en plus vite, les voix de plus en plus ten­dues, les gui­tares de plus en plus ner­veuses. Le public les encou­ra­geait — pas par des cris mais par des mur­mures, des hoche­ments de tête, des sou­rires enten­dus quand une rime était par­ti­cu­liè­re­ment bien trou­vée. C’é­tait un com­bat, mais un com­bat élé­gant, codi­fié, où la vio­lence pas­sait par les mots et où les mots avaient le tran­chant des couteaux.

Puis le pre­mier chan­teur — le gros, le docker — lan­ça une der­nière phrase, et le bar entier écla­ta de rire. Le deuxième chan­teur leva les mains en signe de red­di­tion, sou­riant mal­gré sa défaite. On leur offrit du vin. Les gui­ta­ristes jouèrent quelques accords légers, de tran­si­tion, pour lais­ser retom­ber la tension.

— Qu’est-ce qu’il a dit ? deman­da Lazare.

— Il a dit que l’autre chan­tait comme un chien qui a ava­lé un chat, mais qu’au moins le chat avait du rythme.

Lazare rit. Pour la pre­mière fois depuis son arri­vée à Malte, il rit vrai­ment — un rire qui venait du ventre, qui était fait de vin et de fatigue et de cette joie simple d’être vivant dans un bar enfu­mé, à écou­ter des hommes rudes chan­ter des choses belles.

Consue­lo le regar­dait. Elle sou­riait aus­si — pas le sou­rire de poli­tesse qu’elle arbo­rait au Phoe­ni­cia, mais un sou­rire plus lent, plus pro­fond, le sou­rire de quel­qu’un qui retrouve un lieu qu’elle aime et qui y emmène quel­qu’un pour la pre­mière fois.

— Vous avez vu beau­coup de ports, dit-elle.

— Oui.

— Ça s’en­tend. Vous écou­tez le għa­na comme quel­qu’un qui a déjà enten­du d’autres musiques. D’autres pays.

— Beau­coup d’autres pays. Mais celui-ci est différent.

— Pour­quoi ?

Lazare réflé­chit. Le vin aidait — pas à pen­ser plus vite, mais à pen­ser plus jus­te­ment, en contour­nant les pru­dences habituelles.

— Parce que cette île est au milieu de tout. Au milieu de la mer, au milieu de l’his­toire, au milieu de tout ce qui s’est pas­sé autour d’elle depuis cinq mille ans. Et le għa­na, c’est le son de ce milieu — pas euro­péen, pas arabe, pas afri­cain, mais tout ça à la fois, et autre chose encore. Quelque chose qui n’a pas de nom.

Consue­lo ne dit rien pen­dant un moment. Puis, à voix basse, comme si elle se par­lait à elle-même :

— Pen­dant le siège, il y avait des gens qui chan­taient dans les abris. Pas du għa­na — des can­tiques, des ber­ceuses, n’im­porte quoi. Les bombes tom­baient au-des­sus et les gens chan­taient en des­sous. Je me sou­viens de la voix de ma mère — elle chan­tait un can­tique de Pâques, tou­jours le même, chaque nuit. Chris­tus Resur­rexit. Le Christ est res­sus­ci­té. Comme si le fait de chan­ter ça pou­vait nous res­sus­ci­ter aus­si, si les bombes nous tuaient.

Elle but une gor­gée de vin.

— On nous a don­né la George Cross. La médaille de bra­voure. On nous a déco­rés pour avoir eu peur dans des trous. La bra­voure, c’est un mot que les gens uti­lisent quand ils ne savent pas quoi dire d’autre. Ce qu’on fai­sait, ce n’é­tait pas de la bra­voure. C’é­tait de la sur­vie. C’est très différent.

Lazare la regar­da. Il y avait dans son visage, sous la fatigue et la com­pé­tence pro­fes­sion­nelle, quelque chose de farou­che­ment intact — une zone que le siège, les bombes, la peur et les années n’a­vaient pas atteinte. Une zone de colère, peut-être, ou de fier­té, ou de cha­grin si ancien qu’il s’é­tait fos­si­li­sé en quelque chose de dur et de brillant, comme du cal­caire poli.

Il eut envie de lui prendre la main. Il ne le fit pas. Pas par timi­di­té — par res­pect. Cer­taines mains ne se prennent pas. On les laisse là où elles sont, sur la table, à côté du verre de vin, et on les regarde.

Ils sor­tirent du bar vers minuit. Strait Street était presque vide — quelques marins titu­baient vers le port, une femme fer­mait ses volets. L’air de la nuit sen­tait le jas­min et la pierre chaude.

Ils remon­tèrent vers le Phoe­ni­cia en silence. Leurs pas réson­naient ensemble dans les rues vides, un rythme à deux temps, comme le spir­tu pront — deux voix qui se répondent, deux pas qui alternent.

Au coin de la rue qui menait à l’hô­tel, Lazare vit quelque chose et s’ar­rê­ta. Une voi­ture noire était garée un peu plus loin, tous feux éteints, le moteur cou­pé. Der­rière le pare-brise, une braise de ciga­rette rou­geoyait briè­ve­ment, puis s’éteignait.

Consue­lo sui­vit son regard.

— Finch, dit-elle, sans émo­tion par­ti­cu­lière. Il fait ça depuis que vous êtes arrivé.

— Vous le connaissez ?

— Tout le monde connaît tout le monde, à Malte. C’est la malé­dic­tion et la béné­dic­tion de cette île. On ne peut rien cacher. On peut seule­ment espé­rer que les gens qui savent décident de ne pas parler.

Elle le regarda.

— Bonne nuit, Lazare.

C’é­tait la pre­mière fois qu’elle uti­li­sait son pré­nom. Elle tour­na les talons et dis­pa­rut dans le hall du Phoe­ni­cia, lais­sant Lazare dans la rue, avec la braise de la ciga­rette de Finch qui pul­sait dans le noir comme un œil.

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