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La gre­nade
de Lazare

La gre­nade de Lazare

Cha­pitres 9 à 12

 

Cha­pitre 9 — La piste

L’ac­cé­lé­ra­tion vint sans pré­ve­nir, comme toujours.

Sal­vu envoya un mes­sage par l’in­ter­mé­diaire d’un gar­çon de courses — un gamin de douze ans, pieds nus, qui se pré­sen­ta à la récep­tion du Phoe­ni­cia avec un bout de papier plié en quatre. Le mes­sage disait : Demain. Mdi­na. Bus de huit heures. Rien d’autre. L’é­cri­ture était celle d’un homme qui n’é­cri­vait pas sou­vent — grosse, irré­gu­lière, chaque lettre for­mée avec effort.

Lazare prit le bus le len­de­main à l’aube. Sal­vu l’at­ten­dait à l’ar­rêt de Rabat, le vil­lage qui jouxte Mdi­na, vêtu de son éter­nelle che­mise trop grande et coif­fé de son béret. Il ne dit rien. Il fit signe à Lazare de le suivre.

Ils mar­chèrent sur la route qui mon­tait vers Mdi­na, la vieille capi­tale, la Cit­tà Nota­bile, la Ville Silen­cieuse. Le soleil n’a­vait pas encore atteint les hau­teurs et l’air était frais, presque froid, avec cette net­te­té cris­tal­line des matins d’au­tomne médi­ter­ra­néen où l’on voit chaque détail du pay­sage comme au tra­vers d’une len­tille. La cam­pagne mal­taise s’é­ta­lait en ter­rasses de pierre sèche, les murs ocre striés par les sai­sons, les figuiers de Bar­ba­rie dres­sés comme des sen­ti­nelles vertes héris­sées d’é­pines. Au loin, la mer — tou­jours la mer, par­tout, de tous côtés, cette fron­tière liquide qui rap­pe­lait à chaque regard que tout ici était un frag­ment de roche posé sur l’eau.

Mdi­na appa­rut sur la col­line, ceinte de ses murailles arabes et nor­mandes, avec sa porte monu­men­tale et ses tours de guet. La ville était presque déserte — quelques cen­taines d’ha­bi­tants vivaient encore dans les palais de la vieille noblesse mal­taise, der­rière des portes closes et des heur­toirs de bronze. Les rues étaient pavées de dalles polies par les siècles. Le silence y était d’une qua­li­té par­ti­cu­lière — pas le silence de l’a­ban­don mais le silence de la conser­va­tion, un silence culti­vé, entre­te­nu, comme si la ville avait déci­dé, un jour, de ne plus faire de bruit et s’y tenait.

Leurs pas réson­naient sur les pavés avec une net­te­té de métronome.

— L’homme que tu vas voir s’ap­pelle Dot­tor Azzo­par­di, dit Sal­vu. Il n’est pas méde­cin — c’est un titre de cour­toi­sie. Il achète et il vend des anti­qui­tés. Des meubles, de l’ar­gen­te­rie, des tableaux, des armes anciennes. Tout ce qui sort des palais des vieilles familles, c’est par ses mains que ça passe. Il a des contacts par­tout — en Ita­lie, en Angle­terre, en France. C’est un homme de goût et un homme de com­merce. Les deux vont rare­ment ensemble, mais chez lui, ils font bon ménage.

— C’est lui qui a le tableau ?

— Non. Le tableau est ailleurs. Mais c’est lui qui l’a vu. C’est lui qui sait ce que c’est. Et c’est lui qui peut orga­ni­ser les choses.

— Quelles choses ?

Sal­vu s’ar­rê­ta et regar­da Lazare avec une expres­sion inha­bi­tuelle — sérieuse, presque inquiète.

— Il y a un pro­blème, dit-il. Tu n’es pas le seul à cher­cher. L’An­glais — Finch — a fait une offre. Par un inter­mé­diaire. Azzo­par­di a reçu l’offre. Il ne l’a pas accep­tée, pas encore, mais il y réflé­chit. L’offre est généreuse.

— Com­bien ?

— Assez pour ache­ter dix luz­zu et la moi­tié du port de Mar­sax­lokk. Plus que ce que je ver­rai jamais de ma vie. Plus que ce que n’im­porte quel Mal­tais ver­ra jamais de sa vie.

Il reprit la marche.

— Moi, dit-il, je ne suis qu’un pêcheur. Le tableau est venu à moi par hasard — par la guerre, par un homme mort. Je ne peux pas déci­der de son sort. Azzo­par­di a des rela­tions, des moyens, des connais­sances. C’est lui qui déci­de­ra. Mais il veut te voir d’a­bord. Il veut savoir qui tu es et ce que tu veux.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’Az­zo­par­di est un homme curieux. Et parce qu’il ne fait jamais rien sans com­prendre toutes les par­ties de l’af­faire. C’est pour ça qu’il a sur­vé­cu cin­quante ans dans le com­merce des anti­qui­tés sans aller en prison.

* * *

Le Dot­tor Azzo­par­di vivait dans un palaz­zo de la Via Vil­le­gai­gnon, une des rues prin­ci­pales de Mdi­na — un bâti­ment du XVIIe siècle avec une façade sobre en cal­caire, un bal­con fer­mé au pre­mier étage, et un por­tail mas­sif orné d’un bla­son effa­cé par le temps.

Sal­vu frap­pa. Un domes­tique ouvrit — un vieil homme en tablier, aus­si sec et silen­cieux que Kar­me­nu l’ar­chi­viste. Il les fit entrer dans un ves­ti­bule dal­lé de marbre, puis dans un salon.

Le salon était un musée. Ou plu­tôt un entre­pôt dégui­sé en musée — des meubles baroques côtoyaient des com­modes Empire, des tableaux de toutes tailles cou­vraient les murs du sol au pla­fond, des vitrines débor­daient d’ar­gen­te­rie, de por­ce­laine, de bijoux, de minia­tures. Des tapis super­po­sés étouf­faient les pas. L’o­deur était celle de la cire d’a­beille et du vieux bois, avec un soup­çon de naph­ta­line — l’o­deur du temps conser­vé, embau­mé, mis en boîte.

Azzo­par­di se leva d’un fau­teuil au fond de la pièce. C’é­tait un homme de soixante-dix ans, peut-être plus, avec une cri­nière de che­veux blancs, un visage char­nu et rose, et des yeux d’un gris très clair, presque trans­pa­rents, qui don­naient l’im­pres­sion de voir à tra­vers les choses — non pas au-delà, mais dedans, comme des rayons X. Il por­tait un cos­tume de lin gris perle, impec­cable, avec un mou­choir de soie dans la poche de poi­trine. Ses mains étaient fines, soi­gnées, avec une bague en or au petit doigt — un sceau, peut-être un bla­son de famille.

— Mon­sieur Corte, dit-il en fran­çais, avec un accent mal­tais à peine per­cep­tible. Sal­vu m’a par­lé de vous. Asseyez-vous, je vous prie.

Le domes­tique appor­ta du café et des bis­cuits aux amandes — des figol­li, ces gâteaux mal­tais en forme de per­son­nages, four­rés de pâte d’a­mande. Lazare en prit un par poli­tesse. Azzo­par­di n’en prit pas — il buvait son café à petites gor­gées, en regar­dant son visi­teur par-des­sus sa tasse avec la patience d’un félin.

— Sal­vu me dit que vous n’êtes ni mar­chand ni col­lec­tion­neur, dit-il. Il me dit que vous êtes un marin. Un marin qui s’in­té­resse à la pein­ture. C’est une com­bi­nai­son inhabituelle.

— Je m’in­té­resse à beau­coup de choses.

— Oui. C’est ce que je vois. Vous êtes un homme curieux, mon­sieur Corte. Pas curieux au sens de l’in­dis­cré­tion — curieux au sens propre. Qui veut com­prendre. C’est rare. La plu­part des gens qui viennent me voir veulent ache­ter ou vendre. Vous, vous vou­lez com­prendre. C’est plus dangereux.

Il posa sa tasse.

— J’ai vu le tableau, dit-il.

Le silence qui sui­vit avait une den­si­té phy­sique, comme l’air dans les souterrains.

— Sal­vu me l’a appor­té il y a six mois. Il ne savait pas ce qu’il avait. Moi, je l’ai su tout de suite. Pas avec cer­ti­tude — la cer­ti­tude, en matière d’at­tri­bu­tion, est un luxe que seuls les imbé­ciles s’offrent. Mais avec cette convic­tion du corps que les mar­chands d’art connaissent bien — cette sen­sa­tion phy­sique, dans l’es­to­mac, devant cer­taines toiles. On ne peut pas la prou­ver, mais on ne peut pas la nier non plus.

Il se leva et alla ouvrir un tiroir dans une com­mode. Il en sor­tit une pho­to­gra­phie — un cli­ché en noir et blanc, un peu flou, pris de près.

— Je l’ai pho­to­gra­phié avant de le remettre en lieu sûr.

Il ten­dit la pho­to à Lazare.

Lazare la prit.

Un jeune homme. Dix-sept, dix-huit ans. Le visage éclai­ré par la gauche, selon la manière du Cara­vage — cette lumière laté­rale, rasante, qui creuse les ombres et fait saillir les volumes. Des che­veux sombres, un teint mat, des yeux grands ouverts qui regar­daient droit vers le spec­ta­teur. Il tenait à deux mains un fruit — une gre­nade — ouverte, les grains débor­dant de la fente. Ses doigts étaient tachés de jus rouge. L’ex­pres­sion de son visage était ambi­guë — ni sou­rire ni gra­vi­té, mais quelque chose entre les deux, une offrande et un défi, comme s’il disait : tiens, prends, regarde, ose.

Le fond était sombre. Noir. Mais même sur la pho­to en noir et blanc, même à tra­vers le grain du cli­ché, Lazare devi­nait que ce noir n’é­tait pas un noir uni. Il y avait des formes dedans. Des courbes. Des spirales.

— Le tableau est endom­ma­gé, dit Azzo­par­di. L’hu­mi­di­té, le temps, le sto­ckage inadé­quat. La couche pic­tu­rale a souf­fert, sur­tout dans les angles. Le fond est très sale — il fau­drait un net­toyage pro­fes­sion­nel pour voir ce qu’il y a des­sous la crasse. Mais la figure cen­trale est intacte. Le gar­çon est là. Il attend.

— Et l’offre de Finch ?

Azzo­par­di sou­rit — un sou­rire de mar­chand, ni chaud ni froid, qui mesu­rait les distances.

— Le Major Finch, par l’in­ter­mé­diaire d’un cer­tain Mr. Grech, avo­cat à La Valette, a pro­po­sé une somme consi­dé­rable pour l’ac­qui­si­tion du tableau au nom de la Cou­ronne bri­tan­nique. Le tableau serait envoyé à Londres, authen­ti­fié, res­tau­ré, et éven­tuel­le­ment expo­sé — au Bri­tish Museum, à la Natio­nal Gal­le­ry, quelque part. L’offre est sérieuse. Elle est aus­si dis­crète — le Major ne sou­haite pas que l’af­faire soit connue.

— Pour­quoi ?

— Parce que si les Mal­tais apprennent qu’un Cara­vage a été trou­vé sur leur sol et qu’un offi­cier bri­tan­nique l’en­voie à Londres, il y aura des com­pli­ca­tions. Les Mal­tais sont patients, mais ils ont des limites. Ils ont don­né leur sang pen­dant le siège, et ils com­mencent à se deman­der ce que les Bri­tan­niques leur donnent en retour. Un Cara­vage qui dis­pa­raît à Londres, ce serait le sym­bole de trop.

— Et vous ?

— Moi, je suis un mar­chand. Je n’ai pas de patrie — j’ai des clients. Mais je suis aus­si mal­tais. Et cette toile, si c’est bien ce que je crois, appar­tient à cette île. Elle a été peinte ici, cachée ici, retrou­vée ici. La dépla­cer serait une erreur.

Il regar­da Lazare avec ses yeux de verre gris.

— La ques­tion, mon­sieur Corte, est de savoir ce que vous, vous vou­lez en faire.

Lazare ren­dit la pho­to­gra­phie. Il la ten­dit avec une len­teur déli­bé­rée, comme s’il ren­dait quelque chose de pré­cieux — non pas la pho­to, mais le regard du gar­çon sur la pho­to, cet échange silen­cieux entre le modèle et le spec­ta­teur qui tra­ver­sait les siècles.

— Je ne sais pas encore, dit-il.

Azzo­par­di hocha la tête, comme si c’é­tait la meilleure réponse possible.

— Bien. Les gens qui savent trop vite sont les plus dan­ge­reux. Réflé­chis­sez. Mais ne réflé­chis­sez pas trop long­temps — Finch n’est pas un homme patient, mal­gré les appa­rences. Et il n’est pas seul.

Lazare et Sal­vu sor­tirent du palaz­zo dans la lumière de Mdi­na. La ville était tou­jours aus­si silen­cieuse, tou­jours aus­si immo­bile. Un fau­con tour­nait dans le ciel au-des­sus des rem­parts, très haut, por­té par un cou­rant ascendant.

— Qu’est-ce que tu vas faire ? deman­da Salvu.

— Je vais voir le tableau.

— Bien­tôt. Bientôt.

Le vieux pêcheur regar­da le fau­con, plis­sant les yeux contre le soleil.

— Tu sais ce qu’on dit ici, à Malte ? On dit que les choses qui sont sous la terre veulent res­ter sous la terre. Que quand on les remonte à la sur­face, elles attirent le mal­heur. Les vieux disent ça. Moi, je ne sais pas si c’est vrai. Mais je sais que depuis que ce tableau est remon­té, les choses ont chan­gé. Des gens posent des ques­tions. Des Anglais rôdent. Et toi, tu es là.

Il remit son béret et des­cen­dit vers l’ar­rêt de bus, petit et sec dans le soleil, avec son ombre qui le sui­vait sur les pavés comme un pois­son suit un bateau.

Cha­pitre 10 — La chambre de l’Oracle

Consue­lo vint le cher­cher à trois heures du matin.

Elle frap­pa à la porte de la chambre 214 — deux coups brefs, comme un signal conve­nu. Lazare était habillé. Il n’a­vait pas dor­mi. Depuis Mdi­na, depuis la pho­to, depuis les yeux du gar­çon à la gre­nade, quelque chose en lui s’é­tait mis en mou­ve­ment — pas de l’a­gi­ta­tion, plu­tôt un cou­rant pro­fond, comme ces cou­rants sous-marins qui déplacent les masses d’eau sans trou­bler la surface.

— Où allons-nous ? dit-il.

— En des­sous, dit-elle. Plus bas que la der­nière fois.

Ils sor­tirent du Phoe­ni­cia par une porte de ser­vice. La nuit était noire — pas de lune, les étoiles seules, et l’é­clai­rage public de La Valette trop faible pour atteindre les jar­dins de l’hô­tel. Ils des­cen­dirent les ter­rasses en silence, entre les pal­miers et les mas­sifs, jus­qu’au pied des bastions.

Consue­lo s’ar­rê­ta devant une ouver­ture dans la muraille — pas celle qu’ils avaient emprun­tée la pre­mière fois, mais une autre, plus basse, plus étroite, à demi cachée par un buis­son de jas­min dont les fleurs blanches lui­saient dans le noir comme des yeux. Elle écar­ta les branches, se glis­sa dans l’ou­ver­ture, et disparut.

Lazare la suivit.

Ils n’é­taient plus dans les abris de 1942. Dès les pre­mières marches, il le sen­tit — la qua­li­té de l’air, la tem­pé­ra­ture, l’o­deur. L’air était plus froid, plus sec, avec cette absence totale d’é­cho qui signale les espaces confi­nés, les puits de pierre qui ne com­mu­niquent pas avec la sur­face. L’es­ca­lier était étroit, irré­gu­lier, taillé dans une roche plus dure que le cal­caire des gale­ries pré­cé­dentes. Les marches n’é­taient pas des marches — c’é­taient des encoches creu­sées dans la paroi, juste assez larges pour poser un pied.

— Ce pas­sage a été ouvert pen­dant le siège, dit Consue­lo. Une bombe a cre­vé le pla­fond d’une cave sous un palaz­zo de Mer­chants Street. Les gens qui ont déga­gé les gra­vats ont trou­vé cet esca­lier en des­sous. Ils ont cru que c’é­tait un ancien cel­lier. Ils ont des­cen­du quelques mètres et ils ont eu peur. Ils ont muré l’en­trée avec des par­paings. Mais pen­dant la guerre, quel­qu’un a rou­vert le pas­sage — pour cacher des choses, pro­ba­ble­ment. Et il est res­té ouvert.

Ils des­cen­dirent. Lazare comp­ta les marches — trente, qua­rante, cin­quante. L’air deve­nait de plus en plus froid. Les parois se res­ser­raient. Par moments, il devait avan­cer de pro­fil, les épaules frot­tant contre la pierre. Le fais­ceau de sa lampe éclai­rait un monde de sur­faces lisses et courbes — pas les angles nets de la construc­tion humaine, mais les formes orga­niques de la roche tra­vaillée par des mains qui avaient une autre idée de la géométrie.

Puis l’es­ca­lier ces­sa et ils débou­chèrent dans un espace.

Lazare ne pou­vait pas en mesu­rer les dimen­sions — sa lampe n’at­tei­gnait pas les murs les plus éloi­gnés. Il sen­tait l’es­pace autour de lui, une impres­sion de volume, comme quand on entre dans une cathé­drale les yeux fer­més et qu’on sait, par la manière dont l’air cir­cule et dont les sons se com­portent, qu’on est dans un lieu vaste.

— Où sommes-nous ? murmura-t-il.

— Sous La Valette. Sous les fon­da­tions des Che­va­liers. Sous tout.

Consue­lo balaya l’es­pace avec sa lampe. Le fais­ceau révé­la des colonnes — pas des colonnes clas­siques, mais des piliers de roche lais­sés en place quand le reste avait été exca­vé, des sup­ports natu­rels qui por­taient le pla­fond comme des arbres de pierre. Le pla­fond lui-même était bas, arron­di, peint d’un rouge brique qui avait sur­vé­cu aux mil­lé­naires — un rouge miné­ral, fait d’ocre et de graisse, le même rouge qu’on trou­vait dans les grottes pré­his­to­riques de France et d’Espagne.

Et sur les murs, les spirales.

Elles étaient par­tout. Pas les spi­rales iso­lées qu’il avait vues dans la gale­rie pré­cé­dente — un réseau entier, un sys­tème, des dizaines de spi­rales inter­con­nec­tées qui cou­vraient les parois sur des mètres et des mètres, gra­vées pro­fon­dé­ment dans la pierre, cer­taines grandes comme un bras, d’autres petites comme un poing. Elles tour­naient dans tous les sens — cer­taines dans le sens des aiguilles d’une montre, d’autres en sens inverse — et là où elles se croi­saient, elles for­maient des nœuds, des centres de gra­vi­té autour des­quels tout le reste sem­blait orbiter.

Lazare s’ap­pro­cha d’un mur et posa la main sur la pierre. Les spi­rales étaient froides sous ses doigts, plus froides que la roche qui les entou­rait, comme si les sillons creu­sés dans le cal­caire conser­vaient un froid propre, indé­pen­dant de la tem­pé­ra­ture ambiante.

— C’est l’Hy­po­gée ? demanda-t-il.

— Non. L’Hy­po­gée est à Pao­la, au sud. Ici, c’est autre chose. Quelque chose que per­sonne n’a cata­lo­gué, que per­sonne n’é­tu­die, que presque per­sonne ne connaît. C’est sous la ville — sous les mai­sons, sous les rues, sous les églises. Com­ment veux-tu fouiller ça ? Il fau­drait démo­lir La Valette.

— Mais la chambre de l’Oracle —

— Viens.

Elle le gui­da à tra­vers la salle, entre les piliers de pierre, jus­qu’à un pas­sage bas qu’il fal­lut fran­chir à quatre pattes. Au-delà, un cou­loir étroit, puis une ouver­ture — et ils entrèrent dans un espace plus petit, cir­cu­laire, avec un pla­fond en dôme.

La chambre était vide. Pas de spi­rales ici — les murs étaient lisses, polis, d’une régu­la­ri­té presque arti­fi­cielle. Le sol était plat, cou­vert d’une fine pous­sière blanche. Au centre de la pièce, une légère dépres­sion dans la roche — un creux ovale, comme un bas­sin assé­ché, ou comme l’empreinte d’un corps allongé.

— Parle, dit Consuelo.

— Quoi ?

— Dis quelque chose. N’im­porte quoi.

Lazare hési­ta. Puis il dit son nom.

— Lazare.

Le son quit­ta sa bouche et se pro­dui­sit quelque chose d’im­pos­sible. Le mot ne rebon­dit pas sur les murs comme un écho nor­mal — il fut absor­bé, aspi­ré par la pierre, et revint une seconde plus tard, trans­for­mé. Ce n’é­tait plus sa voix. C’é­taient des voix — plu­sieurs, super­po­sées, cha­cune sur une fré­quence légè­re­ment dif­fé­rente, créant un accord, un bour­don­ne­ment har­mo­nique qui sem­blait venir de l’in­té­rieur même de la roche. Le son rou­la autour de la chambre, mon­ta vers le dôme, redes­cen­dit, s’en­rou­la sur lui-même — comme une spi­rale — et s’é­tei­gnit len­te­ment, par couches suc­ces­sives, les basses d’a­bord, puis les médiums, puis les aigus, jus­qu’au silence.

Un silence qui n’é­tait pas un vrai silence. Un silence vibrant, plein, le silence d’a­près un coup de gong.

Lazare ne bou­gea pas. Il avait les bras le long du corps, les yeux grands ouverts dans le noir — Consue­lo avait éteint sa lampe pen­dant qu’il par­lait, et il n’a­vait pas pen­sé à allu­mer la sienne. L’obs­cu­ri­té était totale. Pas l’obs­cu­ri­té de la nuit, qui est tou­jours un peu grise, un peu poreuse. L’obs­cu­ri­té d’a­vant la lumière. L’obs­cu­ri­té originelle.

Il sen­tit — non, il sut — que quel­qu’un avait été là avant lui. Pas quel­qu’un de son époque, pas quel­qu’un des der­niers siècles. Quel­qu’un d’a­vant. Quel­qu’un qui avait des­cen­du le même esca­lier, fran­chi le même pas­sage, et qui s’é­tait tenu exac­te­ment là où il se tenait, et qui avait dit un mot dans cette chambre, et qui avait enten­du sa propre voix reve­nir mul­ti­pliée par la pierre, et qui avait com­pris — quoi ? Que la pierre parle. Que la terre écoute. Que sous la sur­face il y a un autre monde, et que ce monde n’est pas mort.

Le Cara­vage avait été là. Lazare en était cer­tain — non pas d’une cer­ti­tude ration­nelle, mais d’une cer­ti­tude du corps, la même que celle d’Az­zo­par­di devant le tableau. Le Cara­vage, dans les sou­ter­rains de La Valette, avait trou­vé ce pas­sage, ou quel­qu’un le lui avait mon­tré. Il avait vu les spi­rales. Il avait enten­du l’O­racle. Et il avait peint ce qu’il avait vu — non pas les spi­rales elles-mêmes, mais ce qu’elles signi­fiaient. Le pas­sage. Le seuil entre les mondes. Le gar­çon qui tient le fruit des morts et qui se tient au bord du gouffre, avec der­rière lui l’im­men­si­té de ce qui est des­sous, de ce qui est avant, de ce qui ne cesse jamais.

La seule chose vraie qu’il eût jamais peinte.

Consue­lo ral­lu­ma sa lampe. La lumière fut bru­tale, dou­lou­reuse. Lazare cli­gna des yeux. Il avait les mains gla­cées et le front cou­vert de sueur — un contraste absurde, comme si son corps ne savait plus dans quel monde il se trouvait.

— Ça va ? dit-elle.

— Oui.

— Non. Mais ça ira.

Elle lui prit le bras — fer­me­ment, sans dou­ceur, avec l’ef­fi­ca­ci­té d’une femme qui a l’ha­bi­tude de rame­ner les gens d’en bas. Ils remon­tèrent sans par­ler. L’es­ca­lier, les gale­ries, les abris de 1942 avec leurs bancs de pierre, puis la porte de fer, puis le jas­min, puis le ciel.

Le ciel.

Lazare leva la tête. Les étoiles étaient encore là, inchan­gées, indif­fé­rentes. La brise de mer souf­flait. Il ins­pi­ra pro­fon­dé­ment — l’air du dehors, l’air de la sur­face, char­gé de sel et de fleurs et de vie — et sen­tit ses pou­mons se gon­fler comme s’il res­pi­rait pour la pre­mière fois.

Ils remon­tèrent les ter­rasses du Phoe­ni­cia. L’hô­tel dor­mait, toutes lumières éteintes sauf celle du hall, où le veilleur de nuit lisait un jour­nal der­rière son comptoir.

Devant la porte de la chambre 214, Consue­lo lâcha son bras.

— Main­te­nant vous savez, dit-elle. Ce que le Cara­vage savait. Ce qu’il a peint. Ce n’est pas un tableau. C’est une porte.

— Une porte vers quoi ?

— Vers ce qui est en des­sous. Vers ce qui était là avant nous, avant les Che­va­liers, avant les Phé­ni­ciens, avant tout. Les spi­rales sont la clé. Le gar­çon à la gre­nade est le gar­dien. Et le fruit qu’il tient est le prix du passage.

Elle le regar­da avec une inten­si­té qu’il ne lui avait pas vue — une inten­si­té qui n’é­tait ni de la pas­sion ni de la peur mais quelque chose de plus ancien, de plus imper­son­nel, l’in­ten­si­té de quel­qu’un qui trans­met un savoir qu’elle n’a pas inven­té et qu’elle ne pos­sède pas.

— Les gens qui veulent ache­ter ce tableau, dit-elle — Finch, les Anglais, les col­lec­tion­neurs — ils ne savent pas ce que c’est. Ils voient une pein­ture. Une attri­bu­tion. Un prix. Ils ne voient pas la porte. Et c’est tant mieux. Parce que la porte, mon­sieur Corte, ne doit pas être ouverte par n’im­porte qui.

Elle tour­na les talons et dis­pa­rut dans le cou­loir, ses pas absor­bés par la moquette neuve.

Lazare entra dans sa chambre et s’as­sit sur le lit sans allu­mer. L’obs­cu­ri­té de la chambre n’é­tait rien com­pa­rée à celle d’en bas — une obs­cu­ri­té domes­tique, civi­li­sée, pleine de formes recon­nais­sables. Il res­ta assis long­temps, les mains sur les genoux, à écou­ter le silence du Phoe­ni­cia qui n’é­tait pas un vrai silence mais un bruis­se­ment de tuyau­te­rie, de bois qui tra­vaille, de tis­su qui frôle — les bruits d’un bâti­ment neuf qui s’ins­talle dans ses murs, qui apprend à être un lieu.

Il tou­cha la boucle d’o­reille à son lobe gauche. Le métal était tiède. Une femme la lui avait don­née, des années plus tôt, dans un port qu’il avait oublié. Elle lui avait dit que l’or pro­té­geait des noyades et des mau­vais esprits. Il ne croyait pas aux mau­vais esprits. Mais il ne croyait pas non plus que le monde se limi­tait à ce qu’on pou­vait voir et tou­cher, et cette nuit, dans la chambre de l’O­racle, il avait enten­du quelque chose qui confir­mait cette intui­tion — pas une véri­té, pas une révé­la­tion, mais un fré­mis­se­ment. Le fré­mis­se­ment de ce qui est dessous.

Il s’en­dor­mit tout habillé, les chaus­sures encore aux pieds, et rêva de rien.

Cha­pitre 11 — Le gar­çon à la grenade

Sal­vu vint le cher­cher un matin, sans prévenir.

Il se tenait dans le hall du Phoe­ni­cia, incon­gru et magni­fique dans son béret et sa che­mise trop grande, au milieu du marbre et des colonnes Art Déco, comme un pêcheur entré par erreur dans un théâtre. Le por­teur le regar­dait avec une per­plexi­té polie. Le récep­tion­niste, un jeune homme en cos­tume, hési­tait entre la cour­toi­sie et l’in­quié­tude. Sal­vu, lui, ne sem­blait trou­blé par rien — il atten­dait, les mains dans les poches, avec la patience des gens de mer qui savent que tout finit par arri­ver si l’on reste immo­bile assez longtemps.

— Aujourd’­hui, dit-il quand Lazare descendit.

Ils prirent le bus pour Mar­sax­lokk. Le tra­jet fut silen­cieux. Sal­vu regar­dait par la fenêtre, les lèvres ser­rées, le béret enfon­cé bas sur le front. Il avait l’air d’un homme qui s’ap­prête à faire quelque chose d’im­por­tant et qui ras­semble ses forces. Lazare ne posa pas de questions.

Mar­sax­lokk était calme ce matin-là — une brume légère flot­tait sur la baie, estom­pant les luz­zu et brouillant la ligne entre l’eau et le ciel. Les pêcheurs étaient ren­trés depuis l’aube. Les filets séchaient sur le quai. Un chien dor­mait au soleil, cou­ché sur un rou­leau de cordage.

Sal­vu ne l’emmena pas au bar. Il prit une ruelle qui mon­tait der­rière l’é­glise, entre des mai­sons basses aux volets fer­més, puis tour­na dans un pas­sage si étroit que Lazare dut bais­ser la tête pour pas­ser sous une arche de pierre. Au bout du pas­sage, une porte bleue — la pein­ture écaillée, le bois gon­flé par le sel. Sal­vu sor­tit une clé et ouvrit.

C’é­tait une remise. Un local de pêcheur — filets rou­lés dans un coin, casiers empi­lés, une odeur puis­sante de gou­dron et de sel et de pois­son séché. Un éta­bli contre le mur, des outils, des bobines de cor­dage. Une fenêtre étroite, très haute, qui lais­sait entrer un rai de lumière blanche.

Au centre de la pièce, sur l’é­ta­bli, il y avait un objet enve­lop­pé de tis­su. Un tis­su gros­sier, cou­leur de terre, atta­ché par de la ficelle.

Sal­vu refer­ma la porte der­rière eux. Il allu­ma une lampe à pétrole — pas la lumière élec­trique, bien qu’il y eût une ampoule au pla­fond. La lampe à pétrole. Lazare com­prit pour­quoi : la lumière de la lampe était chaude, dorée, mobile. La lumière d’un autre siècle. La lumière dans laquelle le tableau avait été peint.

Sal­vu défit la ficelle, len­te­ment, avec ses doigts de pêcheur qui savaient défaire les nœuds les plus ser­rés sans brus­quer les choses. Il écar­ta le tissu.

Et Lazare vit le tableau.

Il était petit — plus petit qu’il ne l’a­vait ima­gi­né, même après la des­crip­tion de Sal­vu et la pho­to­gra­phie d’Az­zo­par­di. Soixante cen­ti­mètres sur quatre-vingts, peut-être un peu moins. La toile était ten­due sur un châs­sis de bois ver­mou­lu, les bords effi­lo­chés, un coin déchi­ré et recol­lé mal­adroi­te­ment avec ce qui res­sem­blait à de la colle de pois­son. La sur­face était sale — une patine de crasse, de fumée, d’hu­mi­di­té accu­mu­lée pen­dant des siècles dans des caves et des sou­ter­rains. Des cra­que­lures cou­raient sur toute la sur­face, fines comme des veines, for­mant un réseau de rides qui don­naient à la pein­ture l’as­pect d’une peau très ancienne.

Mais sous la crasse, sous les cra­que­lures, sous les dom­mages du temps et de la négli­gence — le gar­çon était là.

Il sor­tait de l’ombre comme les figures du Cara­vage sortent tou­jours de l’ombre — non pas posé devant le noir, mais émer­geant du noir, comme si le noir était la matière pre­mière et que la lumière venait l’ar­ra­cher à la nuit, mor­ceau par mor­ceau, épaule par épaule, doigt par doigt. La lumière venait de la gauche, rasante, bru­tale et tendre à la fois — la lumière du Cara­vage, recon­nais­sable entre toutes, cette lumière de cave et de grâce qui trans­forme les corps en pay­sages et les visages en questions.

Le gar­çon avait dix-sept ou dix-huit ans. Des che­veux sombres, bou­clés, cou­pés court. Un visage médi­ter­ra­néen — des pom­mettes hautes, un nez droit, une bouche pleine, un men­ton volon­taire. La peau mate, dorée par la lumière, avec des ombres si pro­fondes dans le creux des joues et sous les yeux qu’elles sem­blaient creu­sées au burin. Il por­tait une che­mise blanche, ouverte sur la gorge — une che­mise simple, sans orne­ment, le vête­ment d’un page ou d’un serviteur.

Et il tenait la grenade.

Le fruit était ouvert — fen­du par le milieu, les deux moi­tiés légè­re­ment écar­tées, révé­lant les grains à l’in­té­rieur. Les grains étaient d’un rouge pro­fond, presque vio­let, lui­sants de jus, et dans la lumière de la lampe à pétrole ils brillaient comme des rubis — ou comme des gouttes de sang. Les mains du gar­çon tenaient le fruit avec une déli­ca­tesse qui contre­di­sait la vio­lence de l’ou­ver­ture — des mains de musi­cien, pas de guer­rier, des mains qui offraient plu­tôt qu’elles ne prenaient.

Et les yeux. Les yeux regar­daient Lazare. Pas à tra­vers lui, pas au-delà de lui — direc­te­ment, inti­me­ment, avec une fran­chise qui n’é­tait ni pro­vo­ca­tion ni séduc­tion mais quelque chose de plus simple et de plus ter­rible. De la connais­sance. Le gar­çon savait. Il savait qui le regar­de­rait, et quand, et pour­quoi. Il avait été peint pour cet ins­tant pré­cis — pour le moment où quel­qu’un vien­drait, des siècles plus tard, dans une remise de pêcheur de Mar­sax­lokk, à la lumière d’une lampe à pétrole, et croi­se­rait son regard.

Lazare res­ta immo­bile. Il ne savait pas com­bien de temps — cinq minutes, dix, une demi-heure. Le temps avait ces­sé d’a­voir de l’im­por­tance. Il regar­dait le gar­çon et le gar­çon le regar­dait et entre eux il y avait trois cent qua­rante ans et rien du tout.

Puis il regar­da le fond.

Der­rière le gar­çon, l’ombre. Le noir du Cara­vage — ce noir qui n’est jamais plat, jamais mort, jamais un simple décor. Ce noir qui vit, qui res­pire, qui contient. Et dans ce noir, sous la crasse, sous la patine des siècles, Lazare vit les spirales.

Elles étaient à peine visibles — des formes plus sombres dans le sombre, des varia­tions de den­si­té dans le noir, comme des cou­rants dans une eau pro­fonde. Il fal­lait les cher­cher, et même en les cher­chant on n’é­tait pas sûr de les voir — elles appa­rais­saient et dis­pa­rais­saient selon l’angle de la lumière, selon la posi­tion de l’œil, comme ces images cachées dans les images qui ne se révèlent qu’à celui qui sait où regarder.

Mais elles étaient là. Les mêmes spi­rales que dans les sou­ter­rains, les mêmes courbes que sur les murs de la chambre de l’O­racle — trans­po­sées en pein­ture, inté­grées au noir, deve­nues par­tie du tableau sans que rien ne les signale. Le Cara­vage les avait peintes avec la dis­cré­tion du génie — pas en les mon­trant, mais en les cachant, en les noyant dans l’ombre, de sorte que seul celui qui avait vu les ori­gi­nales pou­vait les reconnaître.

Le gar­çon à la gre­nade se tenait devant les spi­rales comme devant une porte ouverte. Le fruit dans ses mains était la clé. Les grains rouges étaient le prix.

— La seule chose vraie, mur­mu­ra Lazare.

Sal­vu, qui était res­té debout près de la porte, les bras croi­sés, en silence, dit :

— Il faut décider.

Lazare se retourna.

— Finch a fait une offre, conti­nua Sal­vu. Azzo­par­di me presse de répondre. L’argent est réel. Ce que je pour­rais faire avec cet argent — pour ma famille, pour mon fils qui veut par­tir en Aus­tra­lie, pour mes vieux jours — c’est réel aus­si. Je suis un pêcheur. Je n’ai pas les moyens de dire non à l’argent.

Il regar­da Lazare avec ses yeux bleus, et dans ces yeux il y avait de la fatigue, de l’hon­nê­te­té, et quelque chose qui res­sem­blait à une supplication.

— Mais ce tableau — je ne sais pas pour­quoi — je ne peux pas le don­ner aux Anglais. Ce n’est pas de la poli­tique. C’est autre chose. Quand je le regarde, je sens quelque chose. Je sens que ce gar­çon est d’i­ci. Qu’il appar­tient à cette île. Qu’il ne doit pas partir.

Consue­lo était là aus­si — Lazare ne l’a­vait pas enten­due entrer, mais elle était là, debout dans l’ombre près de la porte, les bras le long du corps, silen­cieuse. Elle regar­dait le tableau, et son visage avait une expres­sion que Lazare ne lui avait jamais vue — une dou­ceur, une gra­vi­té, la tête légè­re­ment pen­chée, comme on regarde un enfant endor­mi ou un mort qu’on a aimé.

— Ce tableau devrait res­ter sous terre, dit-elle. Sa voix était calme, sans appel.

— Sous terre ? dit Salvu.

— Là où il était. Là d’où il vient. Il n’a pas été peint pour être mon­tré. Il a été peint pour être caché. Le Cara­vage le savait — c’est pour ça qu’il n’a rien dit quand on le lui a confis­qué. Il savait que la toile trou­ve­rait sa place. Et sa place est en des­sous. Avec les spi­rales. Avec le reste.

Lazare regar­da le gar­çon à la gre­nade une der­nière fois. Le gar­çon le regar­da en retour, avec ses yeux de trois cent qua­rante ans, avec son fruit ouvert et ses mains tachées de rouge, avec les spi­rales qui tour­naient der­rière lui dans le noir le plus profond.

Il sut, à cet ins­tant, qu’il ne pos­sè­de­rait jamais ce tableau. Non pas parce qu’il ne pou­vait pas se le per­mettre, ni parce que Finch était plus rapide ou plus riche. Mais parce que ce tableau ne se pos­sé­dait pas. On ne pos­sède pas une porte. On passe à tra­vers, ou on ne passe pas, mais on ne l’emporte pas avec soi.

— Il faut que je réflé­chisse, dit-il.

C’é­tait un men­songe. Il n’a­vait plus besoin de réflé­chir. Mais il avait besoin de temps — pas pour déci­der, mais pour accep­ter ce qu’il avait déjà décidé.

Sal­vu recou­vrit le tableau avec le tis­su, refit les nœuds, étei­gnit la lampe. La remise rede­vint ce qu’elle était — un local de pêcheur qui sen­tait le filet et le sel, avec des casiers dans un coin et un éta­bli contre le mur. Rien de sacré. Rien de spé­cial. Un lieu ordi­naire abri­tant une chose extra­or­di­naire — comme Malte elle-même, son­gea Lazare en sor­tant dans la lumière de Marsaxlokk.

Les luz­zu se balan­çaient sur l’eau. Leurs yeux peints regar­daient la mer, grands ouverts, comme ceux du garçon.

Cha­pitre 12 — Partenza

Lazare quit­ta le Phoe­ni­cia un mar­di matin, par temps clair.

Il avait réglé sa note la veille au soir — trois semaines de séjour, chambre 214. Le récep­tion­niste, un autre que celui de son arri­vée, avait comp­té les jours avec appli­ca­tion, addi­tion­né les repas, le vin, les cafés, et avait pré­sen­té le total avec la fier­té dis­crète d’un hôtel qui com­mence à croire en lui-même. Lazare avait payé en livres ster­ling, ce qui était la mon­naie de l’île et la mon­naie du monde, en 1947.

Il ne prit pas le temps de faire ses adieux au Phoe­ni­cia. Il n’é­tait pas homme à prendre congé des lieux — il les quit­tait, c’est tout, comme on quitte un navire quand il entre au port, sans céré­mo­nie et sans regret. Mais en tra­ver­sant le hall pour la der­nière fois, il s’ar­rê­ta un ins­tant dans le Palm Court et regar­da le pla­fond à cais­sons, les colonnes, le marbre. L’hô­tel avait chan­gé en trois semaines — ou peut-être était-ce lui qui avait chan­gé. Le Phoe­ni­cia n’a­vait plus l’air d’un décor de théâtre. Il avait pris du poids, de la den­si­té. Les meubles avaient com­men­cé à por­ter les marques des corps qui s’y asseyaient. Les moquettes gar­daient la trace des pas. L’o­deur de neuf cédait la place à une odeur plus com­plexe — le marbre et le par­fum des clientes bri­tan­niques, le tabac et le gin du bar, la cui­sine mal­taise qui mon­tait de la salle du res­tau­rant, et des­sous, tou­jours, l’ha­leine sèche du calcaire.

L’hô­tel appre­nait à être un lieu. Bien­tôt il serait un vrai lieu — avec ses habi­tudes, ses fan­tômes, ses couches de mémoire. Et bien plus tard, dans des décen­nies, quand les gens qui l’a­vaient construit seraient morts et que d’autres seraient venus, le Phoe­ni­cia serait comme La Valette elle-même — un palimp­seste, une accu­mu­la­tion de temps, un bâti­ment construit sur des trous.

Lazare prit son sac et sortit.

* * *

Ce qui s’é­tait pas­sé avec le tableau, il ne le racon­te­rait à per­sonne, et les ver­sions qui cir­cu­le­raient par la suite seraient contra­dic­toires, incom­plètes, et toutes par­tiel­le­ment vraies.

La ver­sion de Sal­vu — celle qu’il racon­te­rait dans les bars de Mar­sax­lokk, des années plus tard, à qui vou­lait l’en­tendre, avec de plus en plus de détails et de moins en moins de pré­ci­sion — était que le tableau avait été « ren­du à qui de droit ». Il ne disait pas qui était le bon des­ti­na­taire, et quand on insis­tait, il chan­geait de sujet et par­lait de la pêche au lampuki.

La ver­sion du Père Bon­ni­ci — celle qu’il ne racon­tait pas mais qu’on pou­vait lire dans ses silences, si l’on savait lire les silences d’un prêtre mal­tais — était que le tableau avait retrou­vé sa place. Pas une place dans un musée, pas une place sur un mur, pas une place dans une col­lec­tion. Sa place.

La ver­sion d’Az­zo­par­di — celle qu’il nota dans un car­net pri­vé, en ita­lien, d’une écri­ture ser­rée, avec la pré­ci­sion d’un homme qui sait que les traces écrites sur­vivent aux témoins — était que l’af­faire avait été réso­lue de manière satis­fai­sante, que le Major Finch avait été infor­mé que le tableau n’exis­tait pas et n’a­vait jamais exis­té, et que toute l’his­toire n’é­tait qu’une inven­tion de contre­ban­diers mal­tais cher­chant à escro­quer les Bri­tan­niques. Azzo­par­di nota aus­si, entre paren­thèses, que c’é­tait la pre­mière fois de sa longue car­rière qu’il renon­çait à une com­mis­sion, et que cela ne se repro­dui­rait pas.

La ver­sion de Finch — celle qu’il consi­gna dans un rap­port clas­si­fié, adres­sé à un bureau de Whi­te­hall dont le nom exact n’a jamais été ren­du public — était que l’in­for­ma­tion concer­nant un Cara­vage per­du à Malte s’é­tait révé­lée infon­dée. Il recom­man­dait néan­moins de main­te­nir une sur­veillance sur le mar­ché des anti­qui­tés mal­taises, « au cas où ». Le rap­port fut clas­sé, archi­vé, et oublié. Finch quit­ta Malte en décembre 1947, muté à Chypre. On ne le revit jamais sur l’île.

La ver­sion de Consue­lo n’exis­tait pas. Consue­lo n’en par­la jamais.

Et la ver­sion de Lazare — s’il en avait une — était la sui­vante : une nuit, peu avant son départ, il était des­cen­du seul dans les sou­ter­rains. Il connais­sait le che­min main­te­nant — la porte de fer, les abris de 1942, puis les gale­ries plus anciennes, puis l’es­ca­lier, puis la salle aux spi­rales. Il por­tait le tableau sous le bras, enve­lop­pé de son tis­su. Il avait mar­ché long­temps dans le noir, éclai­rant les spi­rales au pas­sage, recon­nais­sant les nœuds et les centres, les courbes et les contre-courbes. Il avait trou­vé un endroit — une niche dans la paroi, à hau­teur d’é­paule, creu­sée dans le cal­caire, de la taille exacte d’une petite toile. Il avait posé le tableau dedans, face à la paroi, le dos tour­né vers la gale­rie. Puis il avait reti­ré sa lampe et il était res­té un moment dans le noir com­plet, avec le gar­çon à la gre­nade der­rière lui, les spi­rales autour de lui, et le poids de cinq mille ans d’île au-des­sus de lui.

Puis il était remonté.

Il ne savait pas si c’é­tait la bonne déci­sion. Il ne savait même pas si c’é­tait une déci­sion — peut-être était-ce sim­ple­ment la suite logique de tout ce qu’il avait vu et enten­du depuis son arri­vée. Le tableau retour­nait là d’où il venait. Le gar­çon retrou­vait les spi­rales. La porte se refermait.

Peut-être que quel­qu’un la retrou­ve­rait un jour. Peut-être que des archéo­logues, dans un siècle ou deux, per­ce­raient enfin les sou­ter­rains de La Valette et décou­vri­raient, dans une niche de cal­caire, une petite toile cra­que­lée repré­sen­tant un jeune homme avec une gre­nade, avec des spi­rales dans le fond — et ils ne sau­raient pas ce qu’ils avaient trou­vé, ou ils le sau­raient trop bien.

Ou peut-être pas. Peut-être que le tableau res­te­rait là pour tou­jours, dans le noir, avec les yeux du gar­çon grands ouverts dans l’obs­cu­ri­té et les grains de la gre­nade qui brillaient sans lumière — comme les yeux des luz­zu brillent à la proue des barques, comme les veilleuses des saints brillent dans les niches des rues de Bir­gu, comme brillent toutes les choses qui n’ont besoin de per­sonne pour conti­nuer d’être.

* * *

Au port, Lazare ache­ta un billet pour le fer­ry de Syracuse.

Le quai était ani­mé — des marins char­geaient des caisses, des voya­geurs atten­daient avec leurs valises, une mar­chande ven­dait du nou­gat et des oranges. L’air sen­tait le sel, le fuel, les cor­dages mouillés. Les mouettes criaient. Un enfant lan­çait des cailloux dans l’eau et comp­tait les rebonds.

Consue­lo était là.

Elle se tenait un peu à l’é­cart, près d’une borne d’a­mar­rage, les mains dans les poches de sa veste. Elle ne por­tait pas sa tenue du Phoe­ni­cia — elle por­tait une robe simple, grise, et ses che­veux étaient déta­chés, chose que Lazare ne lui avait jamais vue. Elle avait l’air plus jeune, ou plus ancienne, il n’au­rait pas su dire.

Il s’ap­pro­cha. Ils res­tèrent côte à côte un moment, à regar­der le Grand Har­bour, les bas­tions, les dômes, le fort Saint-Ange au bout de sa langue de pierre.

— Où allez-vous ? dit-elle.

— Syra­cuse. Et après, je ne sais pas. Vers l’est, peut-être.

— Vous reviendrez ?

— Je ne sais pas.

C’é­tait la véri­té. Il ne savait pas. Il ne savait jamais. Les ports se suc­cé­daient comme les pages d’un livre qu’on feuillette sans cher­cher un cha­pitre en par­ti­cu­lier — on avance, on s’ar­rête, on repart, et la fin n’est pas une fin mais un pas­sage, une porte qui s’ouvre sur la page suivante.

— Lazare, dit-elle.

— Oui.

— Le tableau est bien ?

Il ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­da la mer, le ciel, les bas­tions dorés. Puis :

— Il est chez lui.

Consue­lo hocha la tête. Elle ne sou­rit pas, ne pleu­ra pas, ne fit aucun des gestes que les gens font dans les ports quand quel­qu’un s’en va. Elle res­ta droite et immo­bile, avec le vent qui sou­le­vait ses che­veux noirs et le soleil qui éclai­rait son visage de côté — exac­te­ment comme le Cara­vage éclai­rait ses figures, son­gea Lazare, la lumière de la gauche, rasante, qui creuse les ombres et révèle la véri­té des volumes.

— Au revoir, dit-il.

— Au revoir.

Elle ne lui ten­dit pas la main. Il ne lui ten­dit pas la sienne. Cer­taines choses n’ont pas besoin d’être scel­lées par un geste. Elles existent, et c’est suffisant.

* * *

Le fer­ry quit­ta le port à onze heures. Lazare était sur le pont, accou­dé au bas­tin­gage, dans son man­teau de drap bleu marine qui avait tra­ver­sé la guerre et qui avait main­te­nant une odeur de Malte en plus — le cal­caire, le sel, le jas­min, la pous­sière des souterrains.

La Valette s’é­loi­gnait. Les bas­tions rape­tis­saient, les dômes deve­naient des points, les rues dis­pa­rais­saient dans la masse dorée de la pierre. Le Phoe­ni­cia, tout en haut, à la porte de la ville, brillait au soleil — blanc et neuf, avec ses lignes Art Déco et ses jar­dins en ter­rasse et ses sept acres de ver­dure posées sur des for­ti­fi­ca­tions du XVIe siècle posées sur du cal­caire vieux de vingt mil­lions d’années.

L’île rape­tis­sait. Elle deve­nait ce qu’elle avait tou­jours été vue du large — un rocher plat, cou­leur de miel, posé sur le bleu de la Médi­ter­ra­née, avec quelques tours et quelques dômes qui mon­taient vers le ciel comme des doigts levés. Un caillou. Un grain. Un grain de gre­nade sur la mer.

Lazare tou­cha la boucle d’o­reille à son lobe gauche. Le métal était chaud dans le soleil. Il pen­sa au gar­çon, dans le noir, les yeux ouverts, le fruit dans les mains. Il pen­sa aux spi­rales qui tour­naient dans la pierre depuis cinq mille ans. Il pen­sa à Consue­lo sur le quai, droite et silen­cieuse, avec le vent dans ses che­veux. Il pen­sa au Cara­vage qui avait signé son chef-d’œuvre dans le sang et qui avait dit que la seule chose vraie qu’il eût jamais peinte était un gar­çon avec un fruit.

Il pen­sa que cer­taines véri­tés ne sont pas faites pour la lumière. Qu’elles existent mieux dans l’ombre, dans le sou­ter­rain, dans le silence. Que les mon­trer serait les détruire — comme ces fresques antiques qui se désa­grègent au contact de l’air, comme ces pois­sons des abysses qui éclatent quand on les remonte à la surface.

Le tableau était dans le noir, sous la ville, sous l’île, avec les spi­rales et les morts et les secrets de cinq mille ans d’hu­ma­ni­té. Il était chez lui. Il était à sa place.

La mer se refer­ma sur Malte. Le rocher dis­pa­rut dans la brume de cha­leur, entre le ciel et l’eau, et il ne res­ta plus que le bleu — le bleu immense, vide, lumi­neux de la Médi­ter­ra­née en novembre, ce bleu qui ne pro­met rien et qui donne tout, ce bleu qui est la cou­leur même du passage.

Lazare Corte se retour­na vers l’a­vant du navire et regar­da la Sicile apparaître.

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