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Le crois­sant d’or — Deuxième partie

Le crois­sant d’or — Deuxième partie

Le crois­sant
d’or

Le crois­sant d’or

Deuxième par­tie

DEUXIÈME PAR­TIE — LE TAWAF

Cha­pitre 6 — La descente

Il des­cen­dit le len­de­main matin, à l’heure où le soleil n’é­tait pas encore tout à fait levé mais où la lumière avait déjà chan­gé — cette demi-heure entre la prière du fajr et l’au­rore véri­table, quand La Mecque flot­tait dans un gris rosé qui adou­cis­sait les arêtes des tours et don­nait au marbre du Haram une trans­pa­rence de nacre.

Il avait revê­tu l’ihram.

Deux pièces de tis­su blanc, non cou­su. L’une enrou­lée autour de la taille, comme un pagne, nouée sur le côté gauche. L’autre posée sur l’é­paule gauche, pas­sant sous le bras droit, lais­sant l’é­paule droite nue. Pas de sous-vête­ments. Pas de cou­ture. Pas de chaus­sures fer­mées — des san­dales de cuir, pieds nus. Rien qui dis­tingue le riche du pauvre, le roi du men­diant, le savant de l’i­gno­rant. Rien qui dis­tingue le croyant de l’imposteur.

Il s’é­tait regar­dé dans le miroir de la salle de bain et n’a­vait pas recon­nu l’homme qui le regar­dait. Ce n’é­tait pas Côme Vil­le­dieu — pas le Côme Vil­le­dieu qui por­tait des che­mises ita­liennes et des mocas­sins souples, qui buvait du San­cerre à la ter­rasse des cafés de la rue Ober­kampf, qui tra­ver­sait les salles de vente de Chris­tie’s avec l’as­su­rance d’un homme qui sait que les objets ont un prix et que ce prix, c’est lui qui le fixe. L’homme dans le miroir était plus simple, plus nu, plus effrayant. Un corps enve­lop­pé de blanc. Un visage sans cadre. Des yeux qui cher­chaient quelque chose qui n’é­tait pas dans le miroir.

Il avait pro­non­cé, seul dans la salle de bain, les mots de l’en­trée en sacra­li­sa­tion — l’ih­ram n’est pas seule­ment un vête­ment, c’est un état, une inten­tion, un seuil qu’on fran­chit par les mots autant que par le tissu :

Lab­bay­ka Alla­hum­ma lab­bayk. Lab­bay­ka la sha­ri­ka laka lab­bayk. Inna al-ham­da wa al-ni’­ma­ta laka wa al-mulk. La sha­ri­ka lak.

Me voi­ci, ô Dieu, me voi­ci. Me voi­ci, Tu n’as pas d’as­so­cié, me voi­ci. Les louanges, la grâce et la sou­ve­rai­ne­té T’ap­par­tiennent. Tu n’as pas d’associé.

La tal­biya. La réponse à l’ap­pel. Il l’a­vait apprise par cœur des années aupa­ra­vant, dans un contexte pure­ment aca­dé­mique — un sémi­naire sur les rituels du Hajj à l’EPHE, un amphi­théâtre tiède, des notes sur un car­net. Mais ici, pro­non­cée à voix basse dans une salle de bain de cinq étoiles, le corps enve­lop­pé de blanc, les pieds nus sur le car­re­lage froid, les mots avaient chan­gé de nature. Ils n’é­taient plus des mots d’é­tude. Ils étaient des mots de seuil. Et Côme, en les pro­non­çant, avait sen­ti quelque chose bou­ger en lui — pas une croyance, non, rien d’aus­si net, mais un dépla­ce­ment, comme une plaque tec­to­nique qui glisse d’un mil­li­mètre, imper­cep­ti­ble­ment, et qui change pour­tant la géo­gra­phie d’un continent.

Il sor­tit de la chambre. Prit l’as­cen­seur. Descendit.

Le hall de l’hô­tel, à cette heure mati­nale, était tra­ver­sé de fan­tômes blancs — des cen­taines de pèle­rins en ihram qui se diri­geaient tous dans la même direc­tion, vers la sor­tie qui menait direc­te­ment au Haram, cet accès pri­vi­lé­gié que l’hô­tel Fair­mont offrait à ses clients et qui évi­tait la foule de la rue. Côme se joi­gnit au flux. Ses pieds nus sur le marbre du hall — froid, lisse, un peu glis­sant — lui don­naient une sen­sa­tion de vul­né­ra­bi­li­té qu’il n’a­vait pas anti­ci­pée. Sans chaus­sures, on est un autre ani­mal. On marche autre­ment. On est plus près du sol, plus proche de la terre, plus conscient de chaque pas.

La sor­tie don­nait sur une espla­nade de marbre blanc qui menait, par une suc­ces­sion de volées de marches et de rampes d’ac­cès, à l’en­trée du Mas­jid al-Haram — la porte du Roi Abdu­la­ziz, la plus grande des entrées, face à la tour. Et c’est là, en débou­chant sur l’es­pla­nade, que Côme reçut le pre­mier choc.

La foule.

Il avait vu des foules. Il avait tra­ver­sé le souk de Khan el-Kha­li­li un ven­dre­di après-midi, il avait pris le métro pari­sien à l’heure de pointe, il avait vu les images du Hajj à la télé­vi­sion, les vues aériennes, les plans larges. Mais rien — abso­lu­ment rien — ne l’a­vait pré­pa­ré à cela. Ce n’é­tait pas une foule. C’é­tait une sub­stance. Un état de la matière. Un liquide humain qui s’é­cou­lait dans toutes les direc­tions avec une len­teur de lave, qui rem­plis­sait chaque espace dis­po­nible, qui mon­tait contre les murs comme une marée, qui vous pre­nait aux che­villes, puis aux genoux, puis à la taille, et qui vous emportait.

Il entra dans la mosquée.

Le Mas­jid al-Haram n’est pas une mos­quée au sens où un Euro­péen entend ce mot. Ce n’est pas un bâti­ment — c’est une ville dans la ville, une struc­ture qui a gran­di pen­dant qua­torze siècles par ajouts suc­ces­sifs, exten­sions, recons­truc­tions, et qui s’é­tend aujourd’­hui sur quatre cent mille mètres car­rés, un espace capable d’ac­cueillir neuf cent mille per­sonnes en même temps, avec ses espla­nades de marbre, ses gale­ries à arcades, ses mina­rets, ses tun­nels cli­ma­ti­sés, ses esca­la­tors, ses sys­tèmes de bru­mi­sa­tion et ses mil­liers de ven­ti­la­teurs géants qui brassent l’air chaud comme les pales d’un héli­co­ptère au ralenti.

Côme pas­sa sous la porte monu­men­tale — un arc de pierre beige, cal­li­gra­phié de ver­sets, sur­mon­té d’un dôme — et entra dans la cour inté­rieure. Le sol de marbre blanc, refroi­di par des cana­li­sa­tions sou­ter­raines, était tiède sous ses pieds. Le ciel, au-des­sus, était un rec­tangle d’un bleu intense, enca­dré par les mina­rets et les arcades, et dans ce rec­tangle le soleil com­men­çait à mon­ter, encore bas, encore sup­por­table, mais pro­met­tant déjà la four­naise de midi.

Et au centre de la cour — la Kaaba.

Vue d’en haut, la nuit pré­cé­dente, elle avait sem­blé petite. De près, elle était autre chose. Un cube de pierre grise recou­vert de la kis­wa, le tis­su noir bro­dé de ver­sets cora­niques en fil d’or, qui pen­dait en plis lourds comme un rideau de théâtre. Treize mètres de haut. Onze mètres de large. Pas de fenêtres. Pas de porte visible — il y en avait une, en or, à deux mètres du sol, acces­sible seule­ment par un esca­lier mobile qu’on déployait lors de rares céré­mo­nies. La Kaa­ba n’é­tait pas un bâti­ment au sens archi­tec­tu­ral du terme. C’é­tait une pré­sence. Une masse. Un point d’an­crage autour duquel tout le reste tournait.

Et tout le reste tournait.

Le tawaf, vu de près, n’é­tait pas le mou­ve­ment fluide et har­mo­nieux qu’on voyait du cin­quan­tième étage. C’é­tait un chaos ordon­né, une bous­cu­lade lente, un enche­vê­tre­ment de corps qui se frot­taient, se pous­saient, se por­taient les uns les autres dans une rota­tion col­lec­tive dont le sens était unique — inverse des aiguilles d’une montre — mais dont le rythme était mul­tiple, fait de mil­liers de rythmes indi­vi­duels, de pas rapides et de pas lents, de corps jeunes et de corps vieux, de valides et d’in­va­lides, de gens qui mar­chaient et de gens qu’on por­tait sur des civières ou dans des fau­teuils rou­lants pous­sés par des aides philippins.

Côme entra dans le tawaf.

Il n’y eut pas de moment de déci­sion. Pas de seuil à fran­chir, pas de ligne à croi­ser. La foule le prit. C’é­tait aus­si simple et aus­si irré­vo­cable que ça — un pas, puis un autre, et il était dedans, il fai­sait par­tie du mou­ve­ment, il tour­nait. Son épaule droite — nue, brû­lante déjà sous le soleil mon­tant — était tour­née vers la Kaa­ba. Sa main droite était levée vers la Pierre Noire — cette météo­rite enchâs­sée dans le coin est de la Kaa­ba, que les pèle­rins pointent du doigt à chaque tour en pro­non­çant Bis­mil­lah, Alla­hu Akbar. Il fit le geste. Il pro­non­ça les mots. Et la foule le pres­sa contre d’autres corps — un vieil homme indo­né­sien qui pleu­rait en mur­mu­rant des prières, une femme nigé­riane en hijab blanc qui chan­tait à pleine voix une invo­ca­tion dont il ne com­pre­nait pas les paroles, un groupe d’I­ra­niens qui réci­taient en per­san, un ado­les­cent saou­dien qui tenait sa grand-mère par la main et la gui­dait à tra­vers la masse humaine avec une ten­dresse qui ser­ra la gorge de Côme.

Pre­mier tour.

La cha­leur était déjà consi­dé­rable. Le marbre blanc ren­voyait la lumière du soleil et la trans­for­mait en une clar­té aveu­glante qui man­geait les ombres et dis­sol­vait les contours. La sueur com­men­çait à cou­ler sous l’ih­ram — un tis­su qui n’ab­sorbe rien, qui colle à la peau, qui trans­forme le corps en une étuve ambu­lante. L’o­deur était monu­men­tale — une odeur de sueur, de musc, d’eau de rose, de pieds nus, de corps com­pri­més, d’ha­leine, de par­fum d’oud, une odeur si dense qu’elle avait une consis­tance presque phy­sique, qu’on pou­vait presque la tou­cher, et qui n’é­tait ni agréable ni désa­gréable mais sim­ple­ment humaine, radi­ca­le­ment, irré­duc­ti­ble­ment humaine.

Deuxième tour.

Côme com­men­ça à perdre ses repères. La Kaa­ba tour­nait autour de lui — ou il tour­nait autour d’elle, c’é­tait la même chose, la dis­tinc­tion entre le sujet et l’ob­jet de la rota­tion s’ef­fa­çait, et il ne savait plus s’il mar­chait ou s’il était por­té, si ses pieds tou­chaient le sol ou s’ils flot­taient, si les mots qu’il mur­mu­rait — Lab­bay­ka Alla­hum­ma lab­bayk — sor­taient de sa bouche ou entraient dans sa bouche, pro­non­cés par les mil­liers de bouches autour de lui et absor­bés par la sienne comme par osmose.

Troi­sième tour.

C’est au troi­sième tour qu’il sen­tit une main sur son bras.

— Akhi ! Frère ! Tu tournes trop vite, il faut ralen­tir, profiter !

L’homme qui avait sai­si son bras était petit, rond, brun, avec un visage qui rayon­nait d’une joie si mani­feste qu’elle en était presque comique — des yeux plis­sés par le sou­rire, des dents blanches dans un visage buri­né de soleil, un corps com­pact et vif sous l’ih­ram qui sem­blait dan­ser plu­tôt que mar­cher. Il devait avoir soixante ans ou soixante-dix — impos­sible de dire, son visage appar­te­nait à cette caté­go­rie d’hommes asia­tiques dont l’âge est une esti­ma­tion plu­tôt qu’un fait.

— Imam Raza­li, dit l’homme en ten­dant la main. De Kua­la Lum­pur. Et toi, frère ?

— Karim. De Paris.

— Ah, Paris ! La tour Eif­fel ! Le crois­sant ! Pas le crois­sant du dra­peau — le crois­sant de la boulangerie !

Il rit de son propre mot avec un bon­heur si pur que Côme ne put s’empêcher de sou­rire. L’i­mam Raza­li — il insis­tait sur le titre, non par vani­té, expli­qua-t-il aus­si­tôt, mais parce que imam en malais signi­fie sim­ple­ment celui qui guide la prière, même mal — s’é­tait accro­ché à son bras et ne le lâchait plus. Il par­lait un arabe fluide avec un accent malai­sien qui adou­cis­sait toutes les gut­tu­rales, un fran­çais approxi­ma­tif appris en regar­dant des films (Je suis un grand fan de Jean Reno), et un anglais de confé­rence inter­na­tio­nale qui contras­tait avec son appa­rence de petit homme de village.

Qua­trième tour.

Raza­li par­lait. Il par­lait comme cer­taines per­sonnes res­pirent — natu­rel­le­ment, sans effort, sans inter­rup­tion signi­fi­ca­tive. Il racon­tait son voyage depuis Kua­la Lum­pur — trois jours, deux escales, un retard de six heures à Doha — et la pre­mière fois qu’il avait vu la Kaa­ba, la veille au soir, et com­ment il avait pleu­ré pen­dant vingt minutes sans pou­voir s’ar­rê­ter, et com­ment sa femme lui avait dit au télé­phone de ne pas oublier d’a­che­ter de l’eau de Zam­zam pour la belle-mère. Il racon­tait tout cela en mar­chant, en tour­nant, en tou­chant par­fois le bras de Côme pour sou­li­gner un point, et Côme se lais­sait por­ter par ce flux de paroles comme il se lais­sait por­ter par le flux de la foule, sans résis­tance, sans direc­tion propre.

Cin­quième tour.

— Tu sais ce que dit Ibn Ara­bi du tawaf ? deman­da Raza­li, pas­sant sans tran­si­tion du récit de sa belle-mère à la théo­lo­gie soufie.

— Non, men­tit Côme, qui le savait.

— Ibn Ara­bi dit que le tawaf est l’i­mi­ta­tion du mou­ve­ment des anges autour du trône divin. Les anges tournent sans fin autour de Dieu, et nous, en tour­nant autour de la Kaa­ba, nous imi­tons les anges. Mais — et c’est là que ça devient inté­res­sant, frère — Ibn Ara­bi dit aus­si que les anges ne savent pas pour­quoi ils tournent. Ils tournent parce que c’est leur nature. Ils ne com­prennent pas le mou­ve­ment. Ils sont le mou­ve­ment. Et nous, quand nous tour­nons, nous ne devons pas cher­cher à com­prendre. Nous devons deve­nir le mouvement.

Il regar­da Côme avec des yeux sou­dain sérieux, dépouillés du rire.

— Tu comprends ?

— Je ne sais pas, dit Côme.

— Excellent ! C’est la meilleure réponse. Les gens qui disent oui, je com­prends, ceux-là ne com­prennent rien. Les gens qui disent non, ceux-là ne font pas assez d’ef­fort. Mais les gens qui disent je ne sais pas — ceux-là sont sur le chemin.

Sixième tour.

La cha­leur mon­tait. Le soleil était main­te­nant haut, presque ver­ti­cal, et le marbre blanc du Haram ren­voyait une lumière de four. Les sys­tèmes de bru­mi­sa­tion cra­chaient des nuages d’eau vapo­ri­sée qui retom­baient sur les pèle­rins en une pluie tiède et brève. Des agents de sécu­ri­té en gilet orange dis­tri­buaient des bou­teilles d’eau. Quelque part dans la foule, un homme s’é­tait éva­noui — on le voyait, por­té au-des­sus de la masse comme un corps sur un radeau, trans­por­té vers la sor­tie par des mains inconnues.

Côme sen­tait son corps chan­ger. La fatigue du voyage, les heures sans som­meil, la cha­leur, la déshy­dra­ta­tion com­men­çante — tout cela tra­vaillait sur lui, creu­sait des failles dans la sur­face lisse de sa conscience, et par ces failles quelque chose com­men­çait à mon­ter, quelque chose qu’il n’a­vait pas de nom pour dési­gner et qui n’é­tait ni de l’é­mo­tion ni de la pen­sée mais un état inter­mé­diaire, une poro­si­té, comme si les fron­tières entre lui et la foule deve­naient per­méables, comme si la prière col­lec­tive — ce bour­don­ne­ment conti­nu de deux mil­lions de voix — entrait en lui par la peau, par les pieds nus sur le marbre chaud, par l’é­paule nue brû­lée de soleil.

Sep­tième tour.

Le der­nier. Raza­li, à côté de lui, avait ces­sé de par­ler. Il priait, les lèvres en mou­ve­ment, les yeux mi-clos, le visage levé vers le ciel avec une expres­sion de bon­heur si totale qu’elle en était presque insou­te­nable — le bon­heur de quel­qu’un qui est exac­te­ment là où il doit être, qui fait exac­te­ment ce qu’il doit faire, et pour qui le doute n’existe pas, n’a jamais exis­té, est une mala­die dont il a été immu­ni­sé à la naissance.

Côme ne priait pas. Mais ses lèvres bou­geaient. Les mots de la tal­biya reve­naient d’eux-mêmes, sans qu’il les convoque — Lab­bay­ka Alla­hum­ma lab­bayk — et il les lais­sait venir, il les lais­sait pas­ser à tra­vers lui comme l’eau passe à tra­vers le sable, et il ne savait pas s’il priait ou s’il imi­tait la prière, et la dif­fé­rence entre les deux, au sep­tième tour, dans la cha­leur de midi, dans la lumière blanche qui man­geait tout, avait ces­sé d’être évidente.

Le tawaf prit fin. Côme et Raza­li sor­tirent du flux, trem­pés de sueur, les pieds endo­lo­ris par le marbre brû­lant. Ils burent de l’eau de Zam­zam — tirée d’un des dis­tri­bu­teurs ins­tal­lés autour du Haram, une eau fraîche, légè­re­ment miné­rale, au goût de pierre et de pro­fon­deur — et res­tèrent assis un moment à l’ombre d’une gale­rie, le dos contre un pilier, regar­dant les pèle­rins qui conti­nuaient de tourner.

— C’est ton pre­mier Hajj ? deman­da Razali.

— Oui.

— Ça se voit. Tu as le regard de celui qui voit pour la pre­mière fois. C’est un beau regard, frère. Ne le perds pas. La deuxième fois, on regarde moins. La troi­sième fois, on ne regarde plus. On est dedans.

Il posa la main sur l’é­paule de Côme. Une main petite, chaude, éton­nam­ment forte.

— Demain on part pour Mina. Le Hajj com­mence vrai­ment. Ce que tu as vu aujourd’­hui — il fit un geste vers la Kaa­ba — c’est l’ou­ver­ture. La suite est plus dure. Et plus belle. Et plus dure parce que plus belle.

Il se leva, épous­se­ta son ihram avec une digni­té qui contras­tait avec sa taille, et sou­rit une der­nière fois.

— On se retrouve demain, inshal­lah. Dieu n’a pas mis un Malai­sien et un Fran­çais dans le même tawaf par hasard. Rien n’est par hasard, frère. Pas même toi.

Il dis­pa­rut dans la foule. Et Côme res­ta assis sous la gale­rie, le dos contre le pilier frais, la bou­teille d’eau de Zam­zam vide entre les mains, et il regar­da le tawaf tour­ner, et il pen­sa : pas même moi, et il ne savait pas ce que cela signi­fiait, mais les mots res­tèrent en lui comme reste un ver­set qu’on n’a pas tout à fait com­pris et qu’on n’a pas tout à fait oublié, et la Kaa­ba tour­nait — ou il tour­nait autour d’elle, ou les deux avaient ces­sé de bou­ger et c’é­tait le monde entier qui s’é­tait mis à tour­ner autour de ce point fixe, ce cube noir, ce trou dans le tis­su de la réa­li­té par lequel quelque chose — quelque chose — passait.

Cha­pitre 7 — Le jour de Tarwiya

Le 13 octobre 2013 — 8 Dhul Hij­ja 1434 — le Hajj commença.

Côme se réveilla avant l’aube. La chambre était plon­gée dans la lumière constante du Haram — cette clar­té blanche, sans ombre, sans heure, qui fai­sait de la nuit un concept théo­rique — et pen­dant quelques secondes il ne sut plus où il était, ni qui il était, ni quel jour on était, et cette déso­rien­ta­tion n’é­tait pas désa­gréable, elle avait quelque chose de repo­sant, comme un espace entre deux iden­ti­tés où l’on n’a besoin d’être personne.

Puis la mémoire revint. La Mecque. La tour. Le Hajj.

Il fit ses ablu­tions, revê­tit l’ih­ram, des­cen­dit dans le hall. Le hall, à quatre heures du matin, res­sem­blait au pont d’un navire avant une grande tra­ver­sée — des cen­taines de pèle­rins en blanc, char­gés de petits sacs à dos, de bou­teilles d’eau, de tapis de prière rou­lés, se diri­geant en files ser­rées vers les bus qui atten­daient dehors. L’air était élec­trique, satu­ré d’une exci­ta­tion que Côme per­ce­vait phy­si­que­ment — un bour­don­ne­ment, une vibra­tion, le bruit col­lec­tif de mil­liers de cœurs qui bat­taient un peu plus vite que d’habitude.

Abdal­lah l’at­ten­dait près de la sor­tie, fumant une ciga­rette avec l’im­pu­dence tran­quille de l’homme du pays qui sait que les règles s’ap­pliquent aux autres.

— Tu as le bracelet ?

Côme leva le poi­gnet. Le bra­ce­let élec­tro­nique d’i­den­ti­fi­ca­tion du pèle­rin — un ruban de plas­tique blanc avec un code-barres et un numé­ro — était atta­ché à son poi­gnet gauche. Nom : Karim Vil­le­dieu. Natio­na­li­té : fran­çaise. Groupe : Al-Safa Tours. Numé­ro de tente à Mina : F‑27. Le bra­ce­let conte­nait aus­si, dans une puce RFID, ses don­nées bio­mé­triques — pho­to, empreintes digi­tales — copiées de son visa. Si quel­qu’un scan­nait le bra­ce­let, il ver­rait un musul­man fran­çais, conver­ti de fraîche date, pre­mier Hajj. Rien d’a­nor­mal. Rien de faux. Ou plu­tôt : rien dont la faus­se­té soit véri­fiable par un scanner.

— Ton bus est le 14, dit Abdal­lah. Groupe Al-Safa. Tu seras à Mina dans une heure. Ta tente est la F‑27, ran­gée 3, place 17.

— Tu ne viens pas ?

Abdal­lah secoua la tête.

— Je ne fais pas le Hajj cette année. J’ai fait le mien il y a dix ans, ça suf­fit. Et puis — il eut un sou­rire — quel­qu’un doit res­ter à Djed­dah pour les affaires. Les affaires n’at­tendent pas Dieu.

Il tira une der­nière bouf­fée de sa ciga­rette, l’é­cra­sa sous sa sandale.

— Écoute, Côme. Ce que je t’ai dit sur Sal­ma — je ne veux pas que tu —

— Que je quoi ?

— Que tu la cherches dans la foule. Deux mil­lions de per­sonnes, habi­bi. Deux mil­lions. Même si elle est là — et je ne sais pas si elle est là — tu ne la trou­ve­ras pas. Ce n’est pas comme ça que ça fonc­tionne. La Mecque, pen­dant le Hajj, c’est un trou noir. Les gens y entrent et dis­pa­raissent. Ils deviennent des par­ti­cules. Des points blancs vus de très haut. Tu ne trou­ve­ras per­sonne à La Mecque que La Mecque ne veut pas que tu trouves.

Il y avait dans sa voix quelque chose que Côme n’y avait jamais enten­du — pas de la ten­dresse, Abdal­lah n’é­tait pas un homme tendre, mais une forme de gra­vi­té qui res­sem­blait à de l’avertissement.

— Fais le Hajj, habi­bi. Fais-le bien. Et si Dieu veut que tu la voies, tu la ver­ras. Et s’Il ne veut pas —

Il lais­sa la phrase en sus­pens, haus­sa les épaules, et ser­ra Côme dans ses bras avec une bru­ta­li­té affec­tueuse qui sen­tait le tabac et l’oud.

Le bus 14 était un auto­car blanc, cli­ma­ti­sé, avec des sièges en velours rouge et un chauf­feur pakis­ta­nais qui écou­tait de la musique qaw­wa­li à un volume qui décou­ra­geait la conver­sa­tion. Côme trou­va une place près de la fenêtre. Le bus se rem­plit rapi­de­ment — des hommes du groupe Al-Safa, des Fran­çais pour la plu­part, des Fran­co-Magh­ré­bins, des conver­tis aus­si, trois ou quatre, recon­nais­sables à cette légère gau­che­rie dans le port de l’ih­ram, cette façon de réajus­ter le tis­su sur l’é­paule comme on réajuste une cra­vate qu’on n’a pas l’ha­bi­tude de porter.

L’homme assis à côté de lui était un Algé­rien de Mar­seille, la soixan­taine, les mains cal­leuses d’un ouvrier ou d’un arti­san, le visage ravi­né par le soleil et par autre chose — la vie, pro­ba­ble­ment, dans ce qu’elle a de plus simple et de plus dur. Il se pré­sen­ta : Mou­loud. Maçon. Pre­mier Hajj lui aus­si. Il avait éco­no­mi­sé pen­dant vingt ans pour ce voyage. Vingt ans de briques, de ciment, de chan­tiers, de dos bri­sé, pour arri­ver ici, dans ce bus, en route vers Mina, dans un ihram blanc qui cachait ses mains abî­mées mais pas ses yeux — des yeux d’une dou­ceur que Côme n’a­vait pas vue depuis long­temps, la dou­ceur des gens qui ont souf­fert sans deve­nir amers.

— C’est le plus beau jour de ma vie, dit Mouloud.

Il le dit sans emphase, comme on dit il fait beau ou j’ai faim. Un fait. Une consta­ta­tion. Et Côme, qui n’a­vait pas pleu­ré depuis des années — depuis la mort de sa mère, peut-être, ou peut-être avant, il ne s’en sou­ve­nait plus — sen­tit quelque chose lui piquer les yeux et détour­na le regard vers la fenêtre.

Le bus tra­ver­sait La Mecque. La ville, vue d’en bas, n’a­vait rien de sacré — des immeubles de béton, des hôtels, des centres com­mer­ciaux, des grues, des chan­tiers, la pous­sière de la construc­tion per­ma­nente. La Mecque était un chan­tier. Elle l’a­vait tou­jours été. Depuis que le pro­phète Ibra­him avait posé la pre­mière pierre de la Kaa­ba, la ville se construi­sait, se démo­lis­sait et se recons­trui­sait autour de ce point fixe, comme un orga­nisme qui mue sans cesse en gar­dant le même cœur. Et la Mak­kah Clock Royal Tower, qu’il voyait dans le rétro­vi­seur du bus, rape­tis­sant à mesure qu’ils s’é­loi­gnaient mais res­tant visible long­temps — trop long­temps, elle était trop haute pour dis­pa­raître —, n’é­tait que la der­nière mue, la plus spec­ta­cu­laire, la plus arro­gante, et peut-être un jour une autre mue la rem­pla­ce­rait, et la tour devien­drait un sou­ve­nir comme la for­te­resse d’A­jyad était deve­nue un sou­ve­nir, et la seule chose qui res­te­rait serait la Kaa­ba, immuable, au centre de tout, cube de pierre que per­sonne n’a­vait jamais remplacé.

Mina était une vallée.

Le bus y arri­va après qua­rante minutes de route encom­brée — des mil­liers de véhi­cules conver­geant vers le même point, une file de pare-chocs à pare-chocs qui s’é­ti­rait sur des kilo­mètres. Et quand Côme des­cen­dit du bus, ce qu’il vit le figea.

Des tentes. Des mil­liers de tentes. Des dizaines de mil­liers de tentes blanches, iden­tiques, ali­gnées en ran­gées qui s’é­ten­daient aus­si loin que le regard por­tait, rem­plis­sant la val­lée de bord en bord, grim­pant sur les col­lines, débor­dant dans les ravins, une ville de toile et de métal qui sur­gis­sait chaque année pour cinq jours et dis­pa­rais­sait ensuite sans lais­ser de trace. Chaque tente abri­tait entre vingt et cin­quante per­sonnes. Il y en avait plus de cent mille. La popu­la­tion tem­po­raire de Mina, pen­dant ces cinq jours, dépas­sait celle de la plu­part des villes européennes.

La tente F‑27 était un espace rec­tan­gu­laire, cli­ma­ti­sé — mal cli­ma­ti­sé, l’air condi­tion­né lut­tait contre la cha­leur avec la vaillance déses­pé­rée d’un sol­dat en infé­rio­ri­té numé­rique — avec un sol recou­vert de tapis et des mate­las fins dis­po­sés en ran­gées. Côme trou­va sa place — ran­gée 3, numé­ro 17 — et s’as­sit. Autour de lui, les pèle­rins d’Al-Safa s’ins­tal­laient, défai­saient leurs sacs, buvaient de l’eau, priaient, télé­pho­naient à leurs familles. Mou­loud, le maçon de Mar­seille, s’é­tait allon­gé sur le mate­las voi­sin et avait fer­mé les yeux, les mains croi­sées sur la poi­trine, le visage apai­sé d’un homme qui a enfin posé son fardeau.

L’a­près-midi s’é­ti­ra. La cha­leur dans la tente était épaisse, presque solide. Les bruits se mélan­geaient — conver­sa­tions en arabe, en fran­çais, en turc, pleurs d’en­fants, réci­ta­tions cora­niques dif­fu­sées par des haut-par­leurs exté­rieurs, ron­fle­ments de ceux qui dor­maient, rires de ceux qui ne dor­maient pas. Côme sor­tit de la tente pour marcher.

Mina, entre les tentes, était un laby­rinthe. Des ruelles étroites, des pas­sages cou­verts, des tun­nels pié­ton­niers qui menaient d’un cam­pe­ment à un autre. Des mar­chands ambu­lants ven­daient des bou­teilles d’eau, des dattes, des sand­wichs embal­lés dans du cel­lo­phane. Des ambu­lan­ciers atten­daient à des car­re­fours, immo­biles, dans la cha­leur. Des poli­ciers saou­diens patrouillaient en groupe de trois, le visage fer­mé sous la casquette.

C’est dans une de ces ruelles que Côme retrou­va Razali.

L’i­mam malai­sien était assis sur un tapis, devant sa tente, en train de man­ger des dattes avec la concen­tra­tion d’un homme qui accom­plit un acte litur­gique. Quand il vit Côme, son visage s’illumina.

— Frère Karim ! Le Fran­çais du tawaf ! Viens, assieds-toi. Mange.

Côme s’as­sit. Man­gea une datte. Puis une autre. Les dattes étaient molles, sucrées, avec un arrière-goût de miel et de terre — des dattes de Médine, les meilleures, celles que le Pro­phète lui-même man­geait, selon la tradition.

— Tu sais pour­quoi on passe cette nuit à Mina ? deman­da Raza­li en cra­chant un noyau dans sa paume.

— C’est la sun­na. Le Pro­phète a pas­sé la nuit du 8 Dhul Hij­ja à Mina avant de se rendre à Arafat.

— Oui, c’est la rai­son offi­cielle. Mais il y a une autre rai­son, plus pro­fonde. Mina, c’est le lieu de l’at­tente. On attend le jour d’A­ra­fat comme on attend une nais­sance. On ne peut pas le hâter. On ne peut pas le retar­der. On peut seule­ment se tenir là, dans la cha­leur, et attendre. Et pen­dant qu’on attend, quelque chose se pré­pare en nous. Quelque chose que nous ne contrô­lons pas.

Il regar­da Côme avec ses yeux plissés.

— Tu as peur, frère ?

— Peur de quoi ?

— De demain. D’A­ra­fat. De ce qui va se pas­ser là-bas.

Côme ne répon­dit pas immé­dia­te­ment. La ques­tion était plus pré­cise qu’elle n’en avait l’air. Raza­li, der­rière son sou­rire et ses anec­dotes sur sa belle-mère, avait quelque chose du devin — cette capa­ci­té de cer­tains hommes à voir ce que les autres cachent, non par clair­voyance mais par atten­tion, par une écoute si fine qu’elle per­ce­vait les silences autant que les mots.

— Je ne sais pas ce qui va se pas­ser, dit Côme.

— Per­sonne ne sait. C’est le prin­cipe. Ara­fat, c’est le lieu où tout est pos­sible. Les sou­fis disent que le voile entre le créé et l’in­créé est le plus fin à Ara­fat, le 9 de Dhul Hij­ja, entre le zénith et le cou­cher du soleil. C’est le moment où Dieu est le plus proche. Et quand Dieu est proche — il fit un geste étrange, comme s’il écar­tait un rideau invi­sible — tout peut arri­ver. La meilleure chose et la pire. La grâce et la ter­reur. Par­fois les deux en même temps.

La nuit tom­ba sur Mina.

Dans la tente F‑27, les pèle­rins priaient l’i­sha — la der­nière prière de la jour­née — puis se cou­chaient, les uns après les autres, la lumière des néons éteinte, seules res­tant les petites lou­piotes de sécu­ri­té qui jetaient une lueur ver­dâtre sur les corps allon­gés. Côme ne dor­mait pas. Il était allon­gé sur son mate­las, les yeux ouverts, et il écou­tait — les souffles de trente hommes endor­mis, un ron­fle­ment loin­tain, un mur­mure de prière qui ne s’ar­rê­tait pas, quel­qu’un qui pleu­rait dou­ce­ment dans un coin de la tente, et au-delà de la toile, le bruit de Mina la nuit, cette ville éphé­mère de deux mil­lions d’ha­bi­tants qui ne dor­mait jamais tout à fait, un bour­don­ne­ment conti­nu, un bruit de fond de l’hu­ma­ni­té rassemblée.

Il prit le Bur­ton dans son sac. Le lut à la lumière de son télé­phone, l’é­cran réglé au mini­mum pour ne pas réveiller ses voisins.

Bur­ton, à Mina, en 1853. Une autre nuit, une autre tente — pas de cli­ma­ti­sa­tion, pas de néon, pas de bra­ce­lets élec­tro­niques. Des cha­meaux, des torches, des Bédouins armés de sabres. Mais la même attente. La même nuit avant Ara­fat. La même ques­tion : qu’est-ce qui va se pas­ser demain ?

Bur­ton avait écrit : The plain of Ara­fat pre­sen­ted a curious spec­tacle, which I will attempt to des­cribe in the next chapter.

Un curious spec­tacle. Le flegme bri­tan­nique appli­qué au sacré. Côme sou­rit dans l’obs­cu­ri­té. Bur­ton, même au cœur du Hajj, même en dan­ger de mort, res­tait un eth­no­graphe — il obser­vait, il notait, il décri­vait. Il ne se lais­sait pas prendre. Ou du moins il pré­ten­dait ne pas se lais­ser prendre. Mais qui sait ce que Bur­ton avait vrai­ment res­sen­ti, sous le masque du der­viche Abdul­lah, dans la nuit de Mina, en 1853 ? Qui sait si le masque, cette nuit-là, n’a­vait pas glissé ?

Côme étei­gnit le télé­phone. L’obs­cu­ri­té revint. Et dans l’obs­cu­ri­té, un sou­ve­nir mon­ta — pas un sou­ve­nir qu’il avait convo­qué mais un sou­ve­nir qui venait de lui-même, comme cer­tains frag­ments de texte remontent à la sur­face d’un palimp­seste quand le par­che­min vieillit et que l’encre supé­rieure s’efface.

Sal­ma, à Paris, dans l’ap­par­te­ment du XIe. La nuit de mai où elle avait par­lé du Hajj. Mais ce n’é­tait pas ses paroles qu’il se rap­pe­lait main­te­nant — c’é­tait sa voix. La qua­li­té de sa voix. Cette voix grave, un peu rauque, qui arti­cu­lait le fran­çais avec une len­teur d’é­tran­gère et l’a­rabe avec une rapi­di­té de native, et qui, ce soir-là, avait pris une tona­li­té qu’il n’a­vait enten­due ni avant ni après — une tona­li­té d’a­dieu. Elle par­lait du Hajj comme on parle d’un lieu où l’on a déci­dé de par­tir et d’où l’on ne revien­dra pas. Et lui, Côme, n’a­vait pas com­pris. Ou avait com­pris et n’a­vait pas vou­lu com­prendre. Ou avait com­pris et n’a­vait rien dit, parce que les mots qu’il aurait fal­lu dire — reste, ne pars pas, je t’aime, ce qui est entre nous est assez — étaient des mots qu’il ne savait pas pro­non­cer, des mots qui exi­geaient une sin­cé­ri­té dont il n’é­tait pas capable, une nudi­té qui l’ef­frayait plus encore que l’ih­ram, parce que l’ih­ram ne dénude que le corps et que ces mots-là dénudent l’âme.

Il s’en­dor­mit.

Rêva. D’une for­te­resse sur une col­line, et de la col­line qui s’ef­fon­drait, et de la for­te­resse qui tom­bait dans un gouffre de verre et d’a­cier, et au fond du gouffre il y avait une femme qui écri­vait des lettres sur le mur avec de l’encre noire, et les lettres étaient les lettres de la Sha­ha­da, et la femme ne se retour­nait pas, et il appe­lait son nom, et son nom ne pro­dui­sait aucun son, et l’hor­loge bat­tait au-des­sus de lui, et le tawaf tour­nait au-des­sous de lui, et il tom­bait entre les deux, et la chute ne finis­sait pas.

Il se réveilla en sueur. L’aube n’é­tait pas encore là. Autour de lui, les pre­miers pèle­rins com­men­çaient à remuer. C’é­tait le 14 octobre. Le 9 de Dhul Hijja.

Le jour d’Arafat.

Cha­pitre 8 — Arafat

La plaine d’A­ra­fat est un men­songe géographique.

On dit plaine mais ce n’est pas une plaine — c’est une éten­due de sable et de roche, légè­re­ment val­lon­née, cer­née de col­lines basses et grises, à vingt kilo­mètres de La Mecque, que rien ne dis­tingue du reste du désert ara­bique sinon le fait que le Pro­phète y a pro­non­cé son der­nier ser­mon, un ven­dre­di de l’an 632, devant cent mille fidèles, et que depuis ce jour, chaque année, les musul­mans s’y tiennent debout du midi au cou­cher du soleil, et que ce ras­sem­ble­ment — le wuquf, la sta­tion — est le cœur du Hajj, l’acte sans lequel le pèle­ri­nage n’est pas valide, le pilier du pilier.

Le bus y dépo­sa Côme à neuf heures du matin. La cha­leur était déjà une chose vivante — pas une tem­pé­ra­ture mais une pré­sence, une masse d’air brû­lant qui vous enve­lop­pait comme un vête­ment de feu et qui ne vous lâchait plus, qui col­lait à la peau, qui entrait dans les pou­mons, qui trans­for­mait chaque res­pi­ra­tion en un effort conscient. Les ther­mo­mètres, s’il y en avait eu, auraient indi­qué qua­rante-trois degrés à l’ombre. Il n’y avait pas d’ombre.

Deux mil­lions de personnes.

Côme avait lu ce chiffre. Il l’a­vait enten­du à la radio saou­dienne, dans le bus. Deux mil­lions de pèle­rins ras­sem­blés sur la plaine d’A­ra­fat, le 9 de Dhul Hij­ja 1434. Deux mil­lions. Le chiffre, lu sur un écran ou enten­du dans un haut-par­leur, est une abs­trac­tion. Vu du sol, debout par­mi les deux mil­lions, le chiffre cesse d’être un chiffre et devient un état du monde. On ne voit pas deux mil­lions de per­sonnes — on voit du blanc. Un blanc qui s’é­tend dans toutes les direc­tions, qui rem­plit l’ho­ri­zon, qui monte sur les col­lines, qui déborde dans les ravins, un blanc qui n’est pas une cou­leur mais une abo­li­tion de la cou­leur, l’ih­ram de deux mil­lions de corps fon­dus en un seul corps, une neige humaine posée sur le désert.

Le groupe Al-Safa avait été ins­tal­lé dans un cam­pe­ment de tentes au pied du mont Ara­fat — le Jabal al-Rah­ma, la Mon­tagne de la Misé­ri­corde, une butte de gra­nit gris sur­mon­tée d’un pilier blanc qui mar­quait l’en­droit où, selon la tra­di­tion, Adam et Ève s’é­taient retrou­vés après leur expul­sion du Para­dis. Le sym­bole n’é­chap­pa pas à Côme : le pre­mier homme et la pre­mière femme, sépa­rés par la faute, réunis par le repen­tir, dans ce lieu où les pèle­rins venaient deman­der par­don. Lui aus­si cher­chait une femme dans un désert. Lui aus­si avait com­mis une faute — ou plu­sieurs, ou trop pour les comp­ter. Mais il n’é­tait pas sûr de croire au par­don, ni à celui de Dieu ni à celui de Sal­ma, et il n’é­tait pas sûr d’en vouloir.

Le wuquf com­men­ça à midi.

C’est un rituel d’une sim­pli­ci­té radi­cale. On se tient debout. On prie. On invoque. On pleure. On reste. Du midi au cou­cher du soleil — six heures, sept heures — on se tient dans la cha­leur et on fait face au ciel. Il n’y a pas de geste pres­crit, pas de for­mule obli­ga­toire, pas de posi­tion. On est debout, c’est tout. Debout devant Dieu. Debout comme on sera debout au Jour du Juge­ment, quand les morts sor­ti­ront de leurs tombes et se tien­dront dans une plaine sem­blable à celle-ci, sous un soleil sem­blable à celui-ci, et qu’il n’y aura plus de place pour le mensonge.

Côme se tenait debout.

Autour de lui, le groupe Al-Safa priait — Mou­loud le maçon, les yeux fer­més, les larmes cou­lant sur ses joues ravi­nées sans qu’il fasse le moindre geste pour les essuyer. Un jeune homme de Bobi­gny dont Côme ne connais­sait pas le nom, un infor­ma­ti­cien, qui san­glo­tait comme un enfant, le visage enfoui dans ses mains. Un couple de retrai­tés d’Au­ber­vil­liers, la femme accro­chée au bras de son mari, tous les deux mur­mu­rant des prières d’une voix si basse que les mots se confon­daient avec le souffle. Et par­tout, aus­si loin que le regard por­tait, d’autres groupes, d’autres pèle­rins, d’autres prières, dans cent langues, dans mille dia­lectes, un bour­don­ne­ment pla­né­taire qui mon­tait de la plaine comme la vapeur monte d’un lac au matin.

Raza­li était là. Côme l’a­vait retrou­vé par hasard — ou par la force de ce qu’on appelle hasard quand on ne croit pas à la Pro­vi­dence et Pro­vi­dence quand on y croit. Le petit imam malai­sien s’é­tait maté­ria­li­sé à côté de lui, sou­riant, en sueur, les yeux brillants.

— C’est ici, frère. C’est ici que tout se passe.

— Que se passe-t-il ?

— Rien. Tout. C’est la même chose. Écoute.

Côme écou­ta. Le bruit d’A­ra­fat n’é­tait pas le bruit de La Mecque. À La Mecque, le son était conti­nu — le bour­don­ne­ment du tawaf, l’ap­pel à la prière relayé par des cen­taines de haut-par­leurs, le mur­mure per­ma­nent de la ville. À Ara­fat, le son était dif­fé­rent — par vagues, comme la res­pi­ra­tion d’un orga­nisme immense. Des vagues de prière qui mon­taient, s’am­pli­fiaient, attei­gnaient un som­met et retom­baient, puis mon­taient à nou­veau, et dans ces vagues il y avait des voix indi­vi­duelles — un homme qui criait Ya Allah avec une inten­si­té qui fri­sait le déchi­re­ment, une femme qui réci­tait le Coran d’une voix si pure que le son sem­blait ne pas venir de sa gorge mais du ciel lui-même, un chœur d’hommes qui scan­daient la tal­biya en rythme, Lab­bay­ka Alla­hum­ma lab­bayk, sur un tem­po qui évo­quait moins la prière que la transe.

La pre­mière heure passa.

Côme se tenait debout. Il ne priait pas — ou plu­tôt il fai­sait les gestes de celui qui prie, les mains levées, les paumes ouvertes vers le ciel, les lèvres en mou­ve­ment, mais les mots qui sor­taient n’é­taient pas des prières. C’é­taient des frag­ments — des ver­sets cora­niques qu’il connais­sait par cœur mais qui lui venaient sans ordre, sans logique, mélan­gés à des bribes de Bur­ton, à des mor­ceaux de poé­sie arabe clas­sique, à des phrases de Sal­ma, à des mots sans appar­te­nance qui flot­taient dans sa tête comme des feuilles mortes dans un courant.

La deuxième heure passa.

Le soleil était au zénith. Ver­ti­cal. Impla­cable. L’ombre de chaque homme se rédui­sait à un petit disque noir sous ses pieds — on mar­chait sur sa propre ombre, on la pié­ti­nait, on ne pou­vait pas lui échap­per. L’eau que dis­tri­buaient les volon­taires en gilet orange était chaude, presque tiède, et ne suf­fi­sait pas. La sueur avait trem­pé l’ih­ram qui col­lait au corps comme une seconde peau. Des pèle­rins s’é­va­nouis­saient — on les voyait tom­ber au loin, comme des quilles, et des mains les rele­vaient, et des bran­car­diers les empor­taient vers les tentes médi­cales dont les croix rouges pal­pi­taient dans la cha­leur comme des cœurs.

La troi­sième heure passa.

Quelque chose com­men­ça à chan­ger. Côme le sen­tit avant de pou­voir le nom­mer — un chan­ge­ment de qua­li­té dans l’air, dans la lumière, dans le son. La cha­leur avait atteint un seuil au-delà duquel elle ces­sait d’être une gêne et deve­nait un élé­ment, comme l’eau pour le nageur, comme l’air pour l’oi­seau. On ne la subis­sait plus. On était dedans. Elle fai­sait par­tie du corps, elle entrait dans le sang, elle ralen­tis­sait les pen­sées, elle dis­sol­vait les fron­tières entre l’in­té­rieur et l’ex­té­rieur, et Côme sen­tit ses pen­sées se défaire, non pas comme on perd conscience mais comme on perd une langue — les mots étaient là mais ils ne s’as­sem­blaient plus, ils flot­taient sépa­ré­ment, cha­cun dans son propre halo de sens, et les connexions entre eux — les connexions logiques, syn­taxiques, ration­nelles — s’effilochaient.

Il regar­da ses mains. Elles étaient levées vers le ciel, paumes ouvertes, et il ne savait pas depuis com­bien de temps elles étaient dans cette posi­tion. Elles ne lui appar­te­naient plus tout à fait. Ou plu­tôt : elles appar­te­naient à quel­qu’un qui était lui et qui n’é­tait pas lui, ce quel­qu’un que l’ih­ram avait créé en le dépouillant de ses vête­ments et de son nom, ce Karim qui n’exis­tait pas et qui pour­tant était là, debout dans la cha­leur, les mains levées, et qui priait peut-être, oui, peut-être, pour la pre­mière fois de sa vie, non pas avec des mots mais avec son corps, avec la sueur et la fatigue et la soif et cette chose qui mon­tait du sol et qui n’a­vait pas de nom.

C’est à ce moment-là que Bur­ton apparut.

Pas dans la foule — dans sa tête. Ou entre les deux. La dis­tinc­tion avait ces­sé d’être per­ti­nente. Bur­ton était là, à côté de lui, en cos­tume de der­viche — le caf­tan vert, le tur­ban blanc, la barbe noire, les yeux de braise qui avaient fas­ci­né tous ceux qui l’a­vaient connu. Il ne par­lait pas. Il se tenait debout, lui aus­si, les mains le long du corps, et il regar­dait la foule avec cette expres­sion que Côme lui connais­sait d’a­près les por­traits — un mélange de curio­si­té insa­tiable et de quelque chose d’autre, quelque chose de plus vul­né­rable, qui res­sem­blait à du désir.

Tu es là, pen­sa Côme.

Bur­ton ne répon­dit pas. Il n’a­vait pas besoin de répondre. Sa pré­sence était une réponse — la réponse d’un mort à un vivant, la réponse d’un impos­teur du XIXe siècle à un impos­teur du XXIe, la réponse du masque au visage. Ils se tenaient côte à côte dans la four­naise d’A­ra­fat, sépa­rés par cent soixante ans et par la fron­tière entre le réel et l’hal­lu­ci­na­tion, et cette fron­tière était mince, aus­si mince que le voile dont par­lait Raza­li, ce voile entre le créé et l’in­créé qui s’a­min­cis­sait à Ara­fat le 9 de Dhul Hij­ja entre le zénith et le cou­cher du soleil.

La qua­trième heure.

Côme mar­chait. Il ne se rap­pe­lait pas avoir déci­dé de mar­cher mais il mar­chait, il s’é­tait déta­ché du groupe Al-Safa, il errait dans la foule, entre les tentes, entre les corps, dans un état qui n’é­tait ni l’é­veil ni le som­meil mais un troi­sième état, une zone grise de la conscience où les per­cep­tions étaient à la fois plus aiguës et plus floues — il enten­dait chaque voix indi­vi­duel­le­ment, chaque prière, chaque san­glot, et en même temps toutes les voix se fon­daient en une seule, un son unique, une fré­quence, un bour­don, et ce bour­don était la voix d’A­ra­fat elle-même, la voix de la plaine, la voix du lieu.

Il mar­chait et il cherchait.

Il ne s’é­tait pas dit : je vais cher­cher Sal­ma. La déci­sion n’a­vait pas été prise. Mais ses yeux cher­chaient. Dans chaque groupe de femmes en ihram blanc — car les femmes portent aus­si l’ih­ram à Ara­fat, mais elles gardent le visage décou­vert, contrai­re­ment au tawaf où cer­taines se couvrent — ses yeux cher­chaient un visage mince, des yeux presque noirs, des doigts tachés d’encre. Il scru­tait les sil­houettes, les pos­tures, les gestes. Il cher­chait une façon de se tenir — Sal­ma avait une manière de poser les pieds très légè­re­ment en dedans, une manière d’in­cli­ner la tête à gauche quand elle écou­tait, une manière de lever les mains en prière qui n’ap­par­te­nait qu’à elle, les doigts légè­re­ment écar­tés, comme si elle tenait quelque chose d’in­vi­sible entre ses paumes.

La cin­quième heure.

Le soleil com­men­çait à des­cendre. La lumière chan­geait — du blanc aveu­glant de midi à un or pro­fond qui tei­gnait la plaine, les tentes, les col­lines, les deux mil­lions de corps en ihram, d’une cou­leur de miel, d’ambre, de fin du monde. Les prières redou­blaient d’in­ten­si­té. C’é­tait l’heure la plus sacrée — la der­nière heure avant le cou­cher du soleil, celle où les demandes sont exau­cées, où les péchés sont par­don­nés, où Dieu regarde Ara­fat et dit aux anges, selon le hadith : Regar­dez Mes ser­vi­teurs. Ils sont venus à Moi, éche­ve­lés, cou­verts de pous­sière, de tous les horizons.

Côme s’ar­rê­ta de marcher.

Il était au milieu de la plaine, seul dans la foule, entou­ré de mil­liers de per­sonnes qui priaient et qui pleu­raient, et la lumière dorée tom­bait sur lui comme une pluie, et Bur­ton était tou­jours là, à côté de lui, silen­cieux, spec­tral, et quelque part dans cette masse de deux mil­lions de corps blancs il y avait peut-être une femme aux doigts tachés d’encre, ou peut-être pas, et il ne la trou­ve­rait pas, Abdal­lah avait rai­son, on ne trouve per­sonne à La Mecque que La Mecque ne veut pas que vous trouviez.

Et c’est à ce moment-là qu’il la vit.

À cin­quante mètres. Peut-être soixante. Une femme debout, le visage tour­né vers le soleil cou­chant, les mains levées, les doigts légè­re­ment écar­tés. Une sil­houette mince sous l’ih­ram blanc. Des che­veux noirs qui dépas­saient du hijab. Un pro­fil — ce pro­fil qu’il avait pho­to­gra­phié à Istan­bul, dans le café de Beyoğ­lu, sans qu’elle s’en aperçoive.

Son cœur s’ar­rê­ta. Ou bat­tit si fort qu’il ne pou­vait plus dis­tin­guer les bat­te­ments les uns des autres — un son conti­nu, un bour­don­ne­ment, qui se confon­dait avec le bour­don­ne­ment de la plaine.

Il fit un pas vers elle. Puis un autre. La foule le ralen­tis­sait — des corps entre lui et elle, des épaules, des dos, des bras levés en prière. Il contour­nait, il se fau­fi­lait, il pous­sait avec une urgence qu’il ne contrô­lait pas, et à chaque pas la sil­houette se pré­ci­sait et se brouillait en même temps, parce que la lumière dorée du cou­chant jouait des tours, parce que la cha­leur fai­sait trem­bler l’air, parce que ses yeux étaient pleins de sueur et de quelque chose d’autre qui res­sem­blait à des larmes.

Trente mètres. Vingt. Quinze.

La femme tour­na la tête.

Ce n’é­tait pas Salma.

Un visage rond, des yeux clairs, des traits qui n’a­vaient rien de com­mun avec ceux qu’il cher­chait. Une Turque, peut-être, ou une Bos­niaque. Une incon­nue. Une étran­gère. Une femme qui priait dans la lumière dorée d’A­ra­fat et qui ne savait pas qu’un homme l’a­vait prise pour une autre.

Côme s’ar­rê­ta. La décep­tion fut phy­sique — un coup dans le plexus solaire, un vide qui se creu­sait dans la poi­trine, une nau­sée. Il bais­sa la tête. Fer­ma les yeux. La foule l’en­ve­lop­pait, le por­tait, le pres­sait de toutes parts, et les prières mon­taient autour de lui comme des flammes, et le soleil des­cen­dait, et quelque part Bur­ton le regar­dait avec ses yeux de braise, et quelque part l’hor­loge de la tour bat­tait, invi­sible mais pré­sente, mesu­rant le temps méca­nique pen­dant que le temps sacré s’é­cou­lait comme du sable entre les doigts.

Puis — et c’est cela qui le sur­prit, c’est cela qui, des années plus tard, quand il essaie­rait de se rap­pe­ler ce qui s’é­tait pas­sé à Ara­fat, revien­drait en pre­mier, avant la vision de la femme, avant la décep­tion, avant tout le reste — quelque chose lâcha.

Quelque chose en lui qui était ten­du depuis des semaines, des mois, des années peut-être — un câble inté­rieur, un nœud de volon­té et de contrôle — se défit. Pas d’un coup. Dou­ce­ment. Comme un poing qui s’ouvre. Comme un souffle qu’on retient depuis trop long­temps et qu’on laisse enfin par­tir. Et dans cet espace qui s’ou­vrait — cet espace vidé de la ten­sion, vidé du men­songe, vidé de la volon­té de trou­ver Sal­ma, vidé de tout — quelque chose d’autre entra. Pas une croyance. Pas une conver­sion. Pas une révé­la­tion. Quelque chose de plus modeste et de plus dévas­ta­teur : une pré­sence. La sen­sa­tion d’une pré­sence qui n’é­tait pas la sienne, qui n’é­tait pas celle de Bur­ton, qui n’é­tait pas celle de la foule, qui n’é­tait pas celle de Sal­ma — une pré­sence sans nom, sans visage, sans forme, qui était peut-être Dieu et qui était peut-être la cha­leur et qui était peut-être la folie et qui était peut-être toutes ces choses à la fois ou aucune d’entre elles, et qui le tra­ver­sa comme une vague tra­verse un corps de sable et le lais­sa debout, trem­blant, les mains levées vers un ciel qui pas­sait de l’or au rouge, dans la plaine d’A­ra­fat, au milieu de deux mil­lions de croyants dont il n’é­tait pas un, ou dont il était peut-être un, et la dif­fé­rence entre les deux avait ces­sé, pour la durée de cette vague, d’exister.

Le soleil se coucha.

Le wuquf prit fin. La foule com­men­ça à refluer, len­te­ment, mas­si­ve­ment, vers Muz­da­li­fa. Côme se lais­sa por­ter par le cou­rant. Il ne pen­sait plus. Il ne cher­chait plus. Il mar­chait dans la lumière du cré­pus­cule, les pieds endo­lo­ris, le corps vidé, l’es­prit — si c’é­tait encore le mot juste — ouvert comme une porte qu’on a oubliée de fer­mer et par laquelle entre le vent.

Bur­ton mar­chait à côté de lui. Sans un mot. Deux impos­teurs dans la lumière qui tombe. Deux masques qui ne savent plus s’ils sont des masques ou des visages. Deux hommes qui marchent dans le désert, sépa­rés par cent soixante ans et réunis par la même ques­tion, la seule ques­tion qui vaille la peine d’être posée et à laquelle per­sonne, jamais, n’a su répondre.

La nuit les prit sur la route de Muz­da­li­fa, et la pre­mière étoile appa­rut, et Côme ne leva pas les yeux pour la voir, parce qu’il regar­dait le sol, parce que le sol était la seule chose qui le por­tait encore, et il mar­chait, et il mar­chait, et il ne savait pas s’il mar­chait vers quelque chose ou s’il mar­chait sim­ple­ment, et c’é­tait assez.

Cha­pitre 9 — Muzdalifa

On dort à même le sol.

C’est la règle, et c’est la beau­té de la règle : pas de tentes, pas de mate­las, pas de toit. On s’al­longe sur le sable, on pose la tête sur un sac ou sur son bras, et on dort — ou on ne dort pas, ce qui est plus fré­quent — sous les étoiles du Hed­jaz, dans un silence qui n’est pas le silence, qui est le bruit de deux mil­lions de per­sonnes qui essaient de dor­mir en même temps, un frois­se­ment géant de tis­su et de souffle, un mur­mure d’in­som­nie collective.

Côme s’al­lon­gea. Le sol était dur, encore tiède de la cha­leur du jour, et des cailloux s’en­fon­çaient dans son dos à tra­vers l’ih­ram. Autour de lui, les pèle­rins du groupe Al-Safa s’é­taient ins­tal­lés en grappes — les familles ensemble, les hommes seuls côte à côte, les vieux près des jeunes. Mou­loud le maçon ron­flait déjà, cou­ché sur le côté, une main sous la joue, avec la faci­li­té d’en­dor­mis­se­ment des gens qui ont pas­sé leur vie à dor­mir dans des condi­tions pré­caires. Raza­li, quelques mètres plus loin, était assis en tailleur, les yeux ouverts, le visage tour­né vers le ciel.

— Tu ne dors pas ? deman­da Côme.

— À Muz­da­li­fa, on ne dort pas. On attend. Et pen­dant qu’on attend, on ramasse les cailloux.

Les cailloux. Sept pierres, pas plus grandes que des pois chiches, qu’il fal­lait ramas­ser ici, dans l’obs­cu­ri­té, à tâtons sur le sol, et qu’on lan­ce­rait le len­de­main contre la stèle de Jama­rat — le pilier qui repré­sente le diable. C’é­tait le der­nier acte sym­bo­lique du Hajj avant le sacri­fice : lapi­der le diable. Jeter la pierre. Le geste le plus ancien, le plus vis­cé­ral, le plus humain — cette pul­sion de lan­cer quelque chose contre ce qui vous fait mal.

Côme se pen­cha, cher­cha des pierres dans le noir. Ses doigts fouillaient le sol — sable, gra­viers, quelque chose de plus dur, un caillou de la bonne taille, puis un autre. Il les comp­ta dans sa paume. Trois. Quatre. Il en fal­lait sept. Et sept autres pour le len­de­main. Et sept autres pour le sur­len­de­main. Vingt et un cailloux au total, si on res­tait les trois jours à Mina. Vingt et un petits pro­jec­tiles contre le diable.

Contre quel diable ? Côme se posa la ques­tion avec la luci­di­té sèche qui reve­nait par inter­mit­tences, entre les moments de dis­so­lu­tion — ces moments d’A­ra­fat où il avait ces­sé d’être tout à fait lui-même — et les moments de pré­sence crue où il rede­ve­nait Côme Vil­le­dieu, qua­rante-trois ans, impos­teur, allon­gé dans le désert, le dos sur les cailloux, le ciel au-des­sus de lui aus­si vaste qu’un reproche.

— Le diable n’est pas là-bas, dit Raza­li, comme s’il avait lu sa pen­sée. Le diable n’est pas dans la stèle. C’est pour ça qu’on ne la vise pas vrai­ment. On lance les pierres dans sa direc­tion, c’est tout. Parce que le diable est en nous. On le sait, mais on a besoin du geste. Le geste de lan­cer. Le geste de jeter hors de soi quelque chose qu’on ne veut plus. C’est plus vieux que l’is­lam, frère. C’est aus­si vieux que la main.

La nuit était extraordinaire.

Côme n’a­vait pas vu un ciel pareil depuis des années — depuis un voyage au Yémen, jus­te­ment, avec Sal­ma, quand ils avaient dor­mi sur le toit d’une mai­son-tour à Shi­bam et que les étoiles au-des­sus du Hadra­maout étaient si nom­breuses, si denses, qu’elles don­naient l’im­pres­sion d’une matière solide, un pla­fond de lumière froide posé sur le monde. Le ciel de Muz­da­li­fa était sem­blable — les lumières de La Mecque étaient der­rière eux, et devant c’é­tait le désert, et le désert n’é­claire rien, et dans cette obs­cu­ri­té les étoiles explosaient.

La Voie lac­tée tra­ver­sait le ciel d’un bord à l’autre, une traî­née de lait et de pous­sière qui don­nait au mot galaxie son sens éty­mo­lo­gique — galak­tos, le lait, en grec, et Côme pen­sa aux Grecs, qui avaient vu dans cette traî­née le lait d’Hé­ra, et aux Arabes, qui y voyaient la rivière du Para­dis, et à Bur­ton, qui avait vu ce même ciel en 1853, cou­ché à même le sol comme lui, entou­ré de Bédouins endor­mis et de cha­meaux, et qui avait peut-être pen­sé la même chose — que le ciel, au moins, ne change pas, que les étoiles sont les mêmes étoiles pour le croyant et pour l’im­pos­teur, pour le saint et pour le pécheur, et que c’est une forme de miséricorde.

— Bur­ton, dit Côme à voix haute.

Raza­li tour­na la tête.

— Qui ?

— Richard Bur­ton. Un Anglais. Il a fait le Hajj en 1853, dégui­sé en der­viche afghan.

Raza­li émit un petit sif­fle­ment admiratif.

— Ah oui. Le Per­so­nal Nar­ra­tive. Je l’ai lu. Un très beau livre. Un livre d’im­pos­teur, mais un beau livre.

— Tu l’as lu ?

— Bien sûr. Je suis un imam de vil­lage, frère, pas un anal­pha­bète. En Malai­sie, les imams lisent. Nous lisons tout — le Coran, les hadiths, Ibn Ara­bi, Rumi, et aus­si les Anglais qui se déguisent en musul­mans pour voler nos secrets. C’est notre tra­di­tion : nous lisons nos enne­mis aus­si bien que nous lisons nos amis. Par­fois mieux.

Il sou­rit dans l’obs­cu­ri­té. Puis son sou­rire s’ef­fa­ça, et il dit, avec cette gra­vi­té sou­daine qui le ren­dait imprévisible :

— Tu sais quel est le pro­blème de Burton ?

— Non.

— Son pro­blème, ce n’est pas qu’il a men­ti. Tout le monde ment. Toi, moi, les saints — sur­tout les saints, d’ailleurs, ils mentent mieux que les autres parce qu’ils connaissent mieux la véri­té. Le pro­blème de Bur­ton, c’est qu’il n’a jamais su si son men­songe était un men­songe. Il a mis un masque, il a joué le rôle, il a fait le tawaf, il a prié — et quelque chose s’est pas­sé. Quelque chose qu’il n’a pas com­pris et qu’il n’a jamais pu expli­quer. Et il a pas­sé le reste de sa vie avec un cer­ti­fi­cat du Sheikh de La Mecque d’un côté et une lettre du car­di­nal de l’autre, et il ne savait pas lequel des deux disait la véri­té. Ou plu­tôt — et c’est ça qui est ter­rible, frère — il savait que les deux disaient la vérité.

Le silence qui sui­vit fut long. Le bruit de Muz­da­li­fa les enve­lop­pait — souffles, mur­mures, un enfant qui pleu­rait au loin, le cli­que­tis d’un cha­pe­let, le frois­se­ment d’un ihram sur le sable. Au-des­sus d’eux, les étoiles.

— Et toi, frère Karim ? deman­da Raza­li. Qu’est-ce qui s’est pas­sé à Ara­fat ? Tu es reve­nu dif­fé­rent. Je l’ai vu dans tes yeux.

— Je ne sais pas ce qui s’est passé.

— C’est bien. Ne le nomme pas. Ce qui se passe à Ara­fat ne doit pas être nom­mé. Le nom­mer, c’est le réduire. Le réduire, c’est le perdre. Les sou­fis appellent ça le hal — l’é­tat — et ils disent que le hal est un cadeau de Dieu qui ne peut pas être pro­vo­qué, qui ne peut pas être rete­nu, et qui ne peut pas être expli­qué. Il vient, il tra­verse, il part. Ce qu’il laisse der­rière lui, c’est une trace — comme la trace de l’eau sur le sable. Tu vois la trace, tu sais que l’eau est pas­sée, mais l’eau n’est plus là. Et si tu essaies de rem­plir la trace avec tes propres mots, tu la détruis.

Côme fer­ma les yeux. La fatigue était immense — une fatigue qui n’é­tait pas seule­ment phy­sique mais qui tou­chait un endroit plus pro­fond, un endroit qui n’a­vait pas l’ha­bi­tude d’être sol­li­ci­té et qui pro­tes­tait, comme un muscle qu’on fait tra­vailler pour la pre­mière fois.

Il sen­tit une présence.

Pas Bur­ton — quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un de réel, de phy­sique. Il ouvrit les yeux. Une sil­houette se tenait à quelques mètres, dans l’obs­cu­ri­té, debout par­mi les corps allon­gés. Petite, mince, le fou­lard bleu ciel.

Fáti­ma.

Elle était là, dans la nuit de Muz­da­li­fa, par­mi les pèle­rins endor­mis, aus­si impro­bable qu’un pois­son dans le désert. Elle ne por­tait pas l’ih­ram — elle por­tait ses vête­ments de tra­vail, la blouse grise de l’hô­tel, comme si elle avait quit­té la tour en cou­rant, sans se chan­ger, pour venir ici. Elle regar­dait le ciel.

Côme se leva. Mar­cha vers elle. Elle ne le vit pas appro­cher — ou fit sem­blant de ne pas le voir. Il s’ar­rê­ta à deux mètres.

— Fáti­ma.

Elle tour­na la tête. Pas de sur­prise dans son regard. Pas de peur. Juste cette recon­nais­sance qu’il avait vue la pre­mière fois, dans le cou­loir de ser­vice de la tour — la recon­nais­sance de ceux qui ne sont pas là où ils devraient être.

— Mon­sieur Karim.

— Qu’est-ce que tu fais ici ?

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Elle regar­dait les pèle­rins endor­mis autour d’eux, les corps en ihram blanc allon­gés sur le sable, les visages tour­nés vers le ciel, et il y avait dans ses yeux quelque chose que Côme ne par­vint pas à iden­ti­fier — de l’en­vie, peut-être, ou du cha­grin, ou les deux.

— Chaque année, pen­dant le Hajj, des employées de l’hô­tel viennent ici. La nuit. Celles qui ne sont pas musul­manes. Celles qui n’ont pas le droit d’être là. Per­sonne ne sait. Per­sonne ne véri­fie, la nuit, à Muz­da­li­fa. Il y a tel­le­ment de monde que per­sonne ne peut savoir qui est qui. Nous venons voir les étoiles.

Elle dit cela avec une sim­pli­ci­té qui bri­sa quelque chose en Côme — pas le cœur, le cœur est un organe qui sur­vit à tout, mais quelque chose de plus fra­gile, une illu­sion peut-être, l’illu­sion qu’il était le seul trans­gres­seur, le seul impos­teur, le seul à fran­chir les lignes inter­dites. Il y en avait d’autres. Il y en avait tou­jours d’autres.

— Tu es chré­tienne, dit-il. Ce n’é­tait pas une question.

— Copte ortho­doxe. De la paroisse Saint-Georges, à Addis-Abe­ba. Ma mère y est enter­rée. Mon père y est enter­ré. Mon frère est diacre.

Elle tou­cha le petit cru­ci­fix sous son fou­lard, un geste machi­nal, un geste de prière.

— Et toi ? deman­da-t-elle. Tu n’es pas musul­man non plus. Je l’ai vu tout de suite. Pas dans tes gestes — tes gestes sont par­faits. Pas dans tes mots — tes mots sont justes. Dans tes yeux. Tes yeux cherchent quelque chose que les musul­mans ne cherchent pas. Les musul­mans, ici, ont déjà trou­vé. Même ceux qui doutent ont trou­vé leur doute. Toi, tu cherches encore.

Le silence entre eux était dif­fé­rent de celui qu’il avait par­ta­gé avec Raza­li. C’é­tait un silence sans théo­lo­gie, sans méta­phy­sique. Un silence de deux per­sonnes qui n’ont pas le droit d’être là où elles sont et qui le savent et qui ne font pas sem­blant de ne pas le savoir.

— Je cherche quel­qu’un, dit Côme.

— Je sais. Tout le monde cherche quel­qu’un. Ici plus qu’ailleurs. Parce que c’est le seul endroit sur terre où deux mil­lions de per­sonnes se ras­semblent en même temps. La pro­ba­bi­li­té de trou­ver quel­qu’un est infime. Mais la ten­ta­tion de cher­cher est irrésistible.

— Et toi ? Qu’est-ce que tu cherches ?

Elle regar­da le ciel. Les étoiles.

— Rien. Je viens voir. Voir com­ment ils font. Com­ment ils prient. Com­ment ils pleurent. Com­ment ils se tiennent debout pen­dant des heures dans la cha­leur pour par­ler à quel­qu’un qu’ils ne voient pas. Je ne com­prends pas. Mais c’est beau. C’est la chose la plus belle et la plus étrange que j’aie jamais vue. Et je viens ici chaque année, la nuit, quand per­sonne ne regarde, et je regarde.

Elle se tut. Au loin, un muez­zin lan­çait l’ap­pel à la prière de la nuit — le taha­j­jud, la prière sur­éro­ga­toire que les plus dévots accom­plissent entre minuit et l’aube. La voix mon­tait dans le désert, por­tée par des haut-par­leurs ins­tal­lés sur des mâts métal­liques, et elle se mêlait au bruit du vent, au mur­mure des dor­meurs, au cli­que­tis des cailloux que des pèle­rins encore éveillés ramas­saient dans l’obscurité.

— Je vais ren­trer, dit Fáti­ma. Il y a un bus de ser­vice qui fait la navette entre l’hô­tel et les cam­pe­ments. Il part dans vingt minutes.

Elle fit un pas pour par­tir, puis se retourna.

— Mon­sieur Karim. La per­sonne que tu cherches. Si tu la trouves, qu’est-ce que tu lui diras ?

Côme ne répon­dit pas. Il n’a­vait pas de réponse. Il n’a­vait jamais eu de réponse à cette ques­tion — c’é­tait même, si on y réflé­chis­sait bien, la rai­son pour laquelle il avait par­cou­ru six mille kilo­mètres, fran­chi un inter­dit reli­gieux, men­ti à un imam, à un doua­nier, à un poli­cier et à lui-même : parce qu’il n’a­vait pas de mots pour ce qu’il vou­lait dire à Sal­ma, et que peut-être le geste — venir ici, faire le Hajj, se tenir debout à Ara­fat dans la cha­leur et la foule — était le seul mot qui pou­vait rem­pla­cer tous les autres.

Fáti­ma hocha la tête, comme si le silence de Côme était la réponse qu’elle atten­dait, et elle dis­pa­rut dans la nuit, petite sil­houette en fou­lard bleu ciel par­mi les fan­tômes blancs des pèle­rins, et Côme la regar­da par­tir et pen­sa : nous sommes les mêmes, et ce n’é­tait pas vrai, et ce n’é­tait pas faux, et la véri­té, à Muz­da­li­fa, sous les étoiles du Hed­jaz, était une notion aus­si pré­caire que le cam­pe­ment qui les entou­rait — dres­sé pour une nuit, et qui n’exis­te­rait plus demain.

Il se recou­cha sur le sable. Le caillou dans son dos avait chan­gé de posi­tion, ou c’é­tait son dos qui avait chan­gé de forme. Il prit le Bur­ton dans son sac. L’ou­vrit. Cher­cha le pas­sage qu’il connais­sait, celui que Bur­ton avait écrit à Muz­da­li­fa, en 1853, cou­ché à même le sol comme lui, sous les mêmes étoiles.

Il ne le trou­va pas. Les pages défi­laient dans l’obs­cu­ri­té, illi­sibles, et les mots de Bur­ton se déro­baient, et Côme se ren­dit compte qu’il ne vou­lait pas lire Bur­ton — qu’il vou­lait lui par­ler. Que la voix qu’il cher­chait n’é­tait pas dans le livre mais quelque part entre les lignes, dans les blancs de la page, dans les silences que Bur­ton avait lais­sés entre ses des­crip­tions méti­cu­leuses et ses obser­va­tions eth­no­gra­phiques — ces silences où l’homme der­rière le masque res­pi­rait, et dou­tait, et avait peur.

Richard, pen­sa Côme.

Et dans l’obs­cu­ri­té de Muz­da­li­fa, la voix de Bur­ton répon­dit — non pas avec des mots, non pas avec des phrases du Per­so­nal Nar­ra­tive, mais avec un son, un souffle, un rire peut-être, très bas, presque inau­dible, le rire d’un homme qui sait que le men­songe et la véri­té sont les deux faces de la même pièce et qu’on ne peut pas lan­cer la pièce sans accep­ter de perdre.

Le rire de Bur­ton ou le bruit du vent. Le vent de Muz­da­li­fa ou le souffle d’un mort. Un mort ou un vivant. La dis­tinc­tion n’a­vait plus d’im­por­tance. Côme fer­ma les yeux. Les étoiles conti­nuaient de brû­ler der­rière ses pau­pières, et les vingt et un cailloux étaient dans sa paume, et demain il lapi­de­rait le diable, et le diable était en lui, Raza­li avait rai­son, le diable était le men­songe, ou le diable était le doute, ou le diable était cette par­tie de lui qui refu­sait de croire et cette par­tie de lui qui vou­lait croire et le conflit entre les deux, ce frot­te­ment, cette brû­lure, et les cailloux étaient petits, si petits, et le diable était grand, et la nuit était vaste, et le som­meil, quand il vint, fut un som­meil de sable, un som­meil gra­nu­leux et sans rêves, le som­meil de ceux qui ont tel­le­ment cher­ché qu’ils ont oublié ce qu’ils cherchent, et qui dorment enfin, parce que le corps, lui, n’ou­blie rien, et que le corps sait que demain sera le jour le plus dur, et que le corps se pré­pare, dans le silence de la nuit, à ce que l’es­prit ne peut pas encore imaginer.

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Le crois­sant d’or — Deuxième partie

Le crois­sant d’or — Pre­mière partie

Le crois­sant
d’or

Le crois­sant d’or

Pre­mière partie

PRE­MIÈRE PAR­TIE — L’IMPOSTURE

Cha­pitre 1 — L’horloge

L’as­cen­seur mon­tait sans bruit, comme une pen­sée qu’on n’ose pas formuler.

Côme Vil­le­dieu regar­dait les chiffres défi­ler sur l’é­cran incrus­té dans l’a­cier bros­sé — 23, 24, 25 — et sen­tait la pres­sion chan­ger dans ses oreilles, un res­ser­re­ment doux, presque tendre, comme si la tour l’a­va­lait. Il y avait sept autres per­sonnes dans la cabine. Un couple saou­dien dont la femme por­tait un niqab bro­dé de fils d’argent. Trois hommes en thobe blanc qui par­laient à voix basse dans un dia­lecte qu’il iden­ti­fia comme du hadh­ra­mi — des Yémé­nites, pro­ba­ble­ment, ou des Saou­diens du Sud. Un ado­les­cent absor­bé par son télé­phone. Une vieille femme indo­né­sienne, minus­cule, agrip­pée à une canne dont le pom­meau figu­rait un crois­sant de lune, et dont les lèvres bou­geaient sans cesse dans un mur­mure qu’il fal­lait un moment pour recon­naître comme une prière.

37, 38, 39.

Il n’a­vait pas dor­mi depuis trente-deux heures. Le vol Royal Jor­da­nian de Paris à Djed­dah, via Amman, l’a­vait déver­sé dans le ter­mi­nal Hajj à trois heures du matin, et depuis, tout s’é­tait enchaî­né dans une méca­nique à la fois lente et impla­cable dont il n’a­vait été qu’un rouage par­mi des mil­liers d’autres — les files d’at­tente, les for­mu­laires, les bus, le check­point sur l’au­to­route, les pan­neaux lumi­neux en arabe et en anglais, et enfin l’en­trée dans La Mecque au cré­pus­cule, quand les lumières de la ville s’é­taient allu­mées d’un coup comme un mil­lion de pau­pières qui s’ou­vri­raient en même temps.

48, 49, 50.

Les portes s’ou­vrirent avec un souffle d’air cli­ma­ti­sé. Il sor­tit le der­nier. Le cou­loir était immense, silen­cieux, recou­vert d’un tapis si épais qu’il étouf­fait le pas. Aux murs, des cal­li­gra­phies dorées — des ver­sets, il les recon­nut sans même avoir besoin de les lire, la sou­rate Al-Fati­ha, l’ou­ver­ture, les sept ver­sets que tout musul­man connaît et que Côme Vil­le­dieu connais­sait aus­si, non pas comme une prière mais comme on connaît une par­ti­tion qu’on aurait déchif­frée des cen­taines de fois sans jamais l’a­voir jouée.

La chambre 5017 était au bout du cou­loir. Il glis­sa la carte magné­tique. La porte céda. L’obs­cu­ri­té, d’a­bord, puis ses yeux s’a­jus­tèrent et il vit la fenêtre — une baie vitrée du sol au pla­fond qui occu­pait tout le mur ouest — et der­rière la vitre, en contre­bas, à cin­quante étages plus bas, la chose.

Il posa sa valise. Il ne cher­cha pas l’interrupteur.

La Grande Mos­quée de La Mecque, le Mas­jid al-Haram, était là, direc­te­ment sous lui, illu­mi­née d’une blan­cheur qui n’ap­par­te­nait à aucune heure du jour ni de la nuit. Le marbre des espla­nades irra­diait. Les mina­rets — il en comp­ta neuf, non, onze — se dres­saient comme des aiguilles de lumière plan­tées dans le sol. Et au centre de tout cela, au centre exact, la Kaaba.

Elle était plus petite qu’il ne l’a­vait imaginée.

Il avait vu des mil­liers de pho­to­gra­phies. Il avait tenu entre ses mains des minia­tures per­sanes du XVe siècle qui la repré­sen­taient entou­rée d’anges. Il avait lu les des­crip­tions de Bur­ton, de Burck­hardt, d’Ibn Bat­tu­ta. Mais rien ne l’a­vait pré­pa­ré à cette dis­pro­por­tion : un cube de pierre recou­vert de tis­su noir, treize mètres de haut peut-être, posé au centre d’une cour ovale de marbre blanc, et autour de ce cube, dans une rota­tion lente, inces­sante, qui ne s’ar­rê­tait ni le jour ni la nuit — des gens. Des mil­liers de gens, vus de si haut qu’ils n’é­taient plus que des points, des par­ti­cules blanches et sombres qui tour­naient dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, comme les étoiles autour d’un trou noir, comme l’eau qui se retire dans un siphon, comme quelque chose que la gra­vi­té tirait vers un centre invi­sible et qui résis­tait, qui tour­nait, qui ne tom­bait pas.

Le tawaf.

Côme s’as­sit sur le rebord du lit, face à la vitre. Il res­ta long­temps ain­si, les mains sur les genoux, à regar­der les cercles concen­triques des pèle­rins qui tour­naient en bas. De là-haut, on ne voyait pas les visages. On ne voyait pas les larmes, ni les mains ten­dues vers la Pierre Noire, ni les bouches qui mur­mu­raient des invo­ca­tions. On ne voyait que le mou­ve­ment — cette spi­rale humaine qui n’a­vait pas d’âge, qui tour­nait depuis qua­torze siècles, qui tour­ne­rait encore quand cette tour serait deve­nue poussière.

Il se ren­dit compte qu’il enten­dait un bruit. Un bruit si grave, si conti­nu, qu’il l’a­vait d’a­bord pris pour le silence lui-même. C’é­tait la rumeur du tawaf qui mon­tait jus­qu’au cin­quan­tième étage — un bour­don­ne­ment col­lec­tif, un mur­mure de deux mil­lions de voix fon­dues en une seule, tra­ver­sant le vitrage, les couches d’a­cier et de béton, l’air cli­ma­ti­sé et les cou­loirs de marbre, pour venir mou­rir dans cette chambre où un homme qui n’a­vait pas le droit d’être là regar­dait le centre du monde.

Il ouvrit sa valise.

Sous les vête­ments — deux thobes blancs, un ihram encore plié dans son embal­lage, des san­dales neuves, un néces­saire de toi­lette —, il trou­va ce qu’il cher­chait. Un livre de poche, cou­ver­ture jaune pâle, cor­née, tachée de café et de quelque chose d’autre qu’il pré­fé­rait ne pas iden­ti­fier. Per­so­nal Nar­ra­tive of a Pil­gri­mage to El-Medi­nah and Mec­cah, par Richard F. Bur­ton. L’é­di­tion Dover de 1964, en deux volumes. Il n’a­vait empor­té que le second — celui qui couvre La Mecque.

Il le posa sur la table de nuit, du côté gauche du lit, là où un exem­plaire du Coran était déjà dis­po­sé dans un cof­fret de velours vert. Les deux livres se fai­saient face. Le Livre et l’im­pos­ture. La révé­la­tion et le récit d’un homme qui avait men­ti pour la voir de près.

Côme se leva, s’ap­pro­cha de la vitre, posa le front contre le verre froid. En des­sous, le tawaf conti­nuait. Il ne s’ar­rê­te­rait pas. La nuit avan­çait, et les pèle­rins conti­nuaient de tour­ner comme si le monde dépen­dait de cette rota­tion, comme si arrê­ter de tour­ner c’é­tait arrê­ter la terre, et peut-être était-ce exac­te­ment cela, peut-être cette spi­rale de corps en prière était-elle le méca­nisme invi­sible qui main­te­nait l’u­ni­vers en place, et peut-être que lui, Côme Vil­le­dieu, qua­rante-trois ans, spé­cia­liste de manus­crits cora­niques anciens, citoyen fran­çais, men­teur pro­fes­sion­nel, était la seule pièce défaillante de toute la machine.

Au-des­sus de sa tête, quelque part dans la struc­ture de la tour, l’hor­loge bat­tait. Il ne la voyait pas — elle était plus haut, bien plus haut, à quatre cent cin­quante mètres du sol, et sa chambre n’é­tait qu’au deux cen­tième mètre envi­ron. Mais il la sen­tait. Un bat­te­ment sourd, pas tout à fait régu­lier, ou peut-être était-ce son propre cœur qui déca­lait le rythme, qui impo­sait un contre­temps vivant au temps méca­nique de la tour.

L’hor­loge de La Mecque. La plus grande du monde. Quatre cadrans de qua­rante-trois mètres de côté cha­cun, orien­tés vers les quatre points car­di­naux, visibles à vingt-cinq kilo­mètres. Elle don­nait l’heure de l’A­ra­bie — UTC+3 — mais elle avait été conçue, à l’o­ri­gine, pour concur­ren­cer Green­wich. Pour impo­ser un méri­dien zéro sacré, un temps musul­man, un bat­te­ment du monde qui ne par­ti­rait plus de l’An­gle­terre mais de la Kaa­ba. Le pro­jet avait échoué — ou avait été aban­don­né, ce qui n’é­tait pas la même chose. L’hor­loge don­nait l’heure de Riyad, comme n’im­porte quelle montre de n’im­porte quel aéro­port du Golfe. Mais elle était là, colos­sale, obs­ti­née, et ses LED chan­geaient de cou­leur à chaque appel à la prière — du blanc au vert, du vert au blanc — comme un cœur qui bat­trait en lumière.

Côme pen­sa à la for­te­resse d’Ajyad.

Il y pen­sait chaque fois qu’il levait les yeux vers la tour, depuis le taxi qui l’a­vait conduit du bus à l’hô­tel, depuis le hall monu­men­tal dont le pla­fond se per­dait dans une brume de marbre et de dorures. La for­te­resse otto­mane qui s’é­tait tenue ici même, sur la col­line de Bul­bul, pen­dant deux cent vingt ans. Construite en 1780 pour pro­té­ger la Kaa­ba des pillards, démo­lie en jan­vier 2002 en neuf jours. La col­line rasée, apla­tie, effa­cée. Et sur ce vide — cette absence de col­line, cette néga­tion géo­lo­gique — on avait éri­gé les sept tours du com­plexe Abraj al-Bait, dont la Mak­kah Clock Royal Tower était la plus haute, la plus mas­sive, la plus obs­cène peut-être, si l’on était du genre à pen­ser en ces termes.

Côme était du genre à pen­ser en ces termes. Il avait vu des pho­to­gra­phies de la for­te­resse — des cli­chés jau­nis du XIXe siècle où l’on dis­tin­guait les murs cré­ne­lés sur la crête de la col­line, domi­nant la mos­quée en contre­bas. Il avait lu les pro­tes­ta­tions de la Tur­quie, la com­pa­rai­son avec les Boud­dhas de Bamiyan, la réponse gla­ciale du ministre saou­dien : Per­sonne n’a le droit d’in­ter­fé­rer dans ce qui relève de l’au­to­ri­té de l’É­tat. Il avait vu la maquette au 1/25e conser­vée au parc Minia­turk d’Is­tan­bul — un spectre en réduc­tion, un sou­ve­nir de ce que la moder­ni­té avait dévoré.

Et main­te­nant il dor­mait dans le ventre du dévoreur.

Il y avait une logique là-dedans, une symé­trie cruelle que Côme appré­ciait sans tout à fait l’ad­mettre. Lui aus­si était un homme de palimp­sestes — de textes écrits sur d’autres textes, de couches grat­tées et réécrites. Les manus­crits de Sanaa, décou­verts en 1972 dans le faux pla­fond de la Grande Mos­quée de Sanaa au Yémen, étaient les plus anciens frag­ments cora­niques connus, et cer­tains d’entre eux étaient des palimp­sestes : sous le texte cora­nique, un texte plus ancien, dif­fé­rent, grat­té mais pas tout à fait effa­cé. Des variantes. Des ver­sions reje­tées. Des brouillons de Dieu, si l’on osait la formule.

Côme l’o­sait.

Il avait tenu dans ses mains, au musée de Sanaa, un de ces feuillets — le par­che­min rêche sous les doigts, l’encre brune presque effa­cée, et en des­sous, en trans­pa­rence, les fan­tômes d’un autre texte. C’é­tait Sal­ma qui l’a­vait conduit là-bas, dans les salles cli­ma­ti­sées du Dar al-Makh­tu­tat, le Centre des manus­crits, où elle tra­vaillait à l’é­poque. Sal­ma dont les doigts gan­tés de coton blanc tour­naient les pages avec une len­teur de prê­tresse. Sal­ma qui lui avait dit, ce jour-là, dans le taxi qui les rame­nait vers la vieille ville de Sanaa : Tu sais ce que c’est, un palimp­seste ? C’est la preuve que Dieu hésite.

Il se détour­na de la vitre.

La fatigue était là, main­te­nant, une fatigue sablon­neuse qui rem­plis­sait ses membres et ses yeux. Il se désha­billa, fit ses ablu­tions par auto­ma­tisme — le geste si pro­fon­dé­ment ins­crit dans sa mémoire mus­cu­laire qu’il n’a­vait même pas besoin d’y pen­ser, les mains, la bouche, le nez, le visage, les avant-bras, la tête, les pieds, tou­jours dans cet ordre, tou­jours trois fois, tou­jours avec la main droite d’a­bord —, puis s’ar­rê­ta au milieu de la salle de bain, nu, mouillé, face au miroir, et se regarda.

Un homme maigre. Des che­veux noirs cou­pés court, qui com­men­çaient à gri­son­ner aux tempes. Un nez long, des yeux sombres, une peau hâlée par vingt ans pas­sés entre Le Caire, Istan­bul et les capi­tales du Golfe. Un visage qu’on pou­vait prendre pour beau­coup de choses — levan­tin, magh­ré­bin, turc, voire ira­nien — et qui n’é­tait rien de tout cela. Un visage de Fran­çais du Sud, de Pro­ven­çal peut-être, ou de Corse, avec quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable qui fai­sait que les gens, depuis tou­jours, le pre­naient pour quel­qu’un d’autre.

C’é­tait son talent. Son seul vrai talent, s’il était hon­nête avec lui-même, ce qui ne lui arri­vait pas sou­vent. Pas la connais­sance des manus­crits — ça, d’autres la pos­sé­daient aus­si bien que lui, mieux que lui peut-être. Pas l’a­rabe — le sien était excellent mais pas sans faille, un ara­bi­sant atten­tif aurait détec­té la for­ma­tion clas­sique, les tour­nures livresques, l’ab­sence de véri­table langue mater­nelle sous le ver­nis. Non, le talent de Côme Vil­le­dieu était l’am­bi­guï­té. La capa­ci­té de n’être jamais tout à fait assi­gnable. D’oc­cu­per les inter­stices. D’être, dans chaque pièce où il entrait, celui que les autres déci­daient qu’il était.

Il n’a­vait jamais pré­ten­du être musul­man. Il n’a­vait sim­ple­ment jamais dit qu’il ne l’é­tait pas. Vingt ans à fré­quen­ter des col­lec­tion­neurs du Golfe, des conser­va­teurs de musée à Doha et Abu Dha­bi, des mar­chands du souk de Khan el-Kha­li­li au Caire, des uni­ver­si­taires d’Al-Azhar — et jamais la ques­tion ne s’é­tait posée fron­ta­le­ment. On sup­po­sait. Il lais­sait sup­po­ser. Il connais­sait les gestes, les for­mules, les silences qui disent oui sans rien dire du tout. Bis­mil­lah avant de man­ger. Alham­du­lil­lah quand on lui deman­dait com­ment il allait. Inshal­lah pour clore une phrase. Le voca­bu­laire de la pié­té comme un vête­ment qu’il por­tait si bien qu’il ne savait plus s’il le por­tait ou s’il était deve­nu sa peau.

Il se sécha, enfi­la un pyja­ma, étei­gnit la lumière de la salle de bain. La chambre était bai­gnée d’une clar­té irréelle — la lumière du Haram qui mon­tait par la vitre, blanche et constante, comme une aube qui ne fini­rait jamais. Il se cou­cha. Le lit était immense, les draps frais, l’o­reiller d’un moel­leux presque indé­cent. Au-des­sous de lui, cin­quante étages plus bas, les pèle­rins dor­maient à même le sol de marbre de la mos­quée, ou ne dor­maient pas, ou priaient, ou pleu­raient, ou tour­naient encore autour de la Kaa­ba dans l’in­som­nie de la foi.

Il ten­dit le bras, prit le livre de Bur­ton. L’ou­vrit au hasard.

« I may here observe that we had now ente­red the Haram, or Sanc­tua­ry. After this, all our acts, words and thoughts were to be those of reli­gion and piety. »

Côme fer­ma le livre. Le posa sur sa poi­trine. Fer­ma les yeux.

La rumeur du tawaf mon­tait à tra­vers les étages comme une marée, comme un chant, comme le bruit que ferait la terre si elle avait une voix, et dans cette rumeur il y avait deux mil­lions de noms de Dieu et pas un seul qui fût le sien, et il s’en­dor­mit ain­si, le livre de l’im­pos­teur sur le cœur, dans la ville où il n’a­vait pas le droit d’être, à deux cents mètres du sol et à nulle part de lui-même.

Cha­pitre 2 — Le checkpoint

Deux jours plus tôt, Côme Vil­le­dieu avait quit­té Paris sous la pluie.

C’é­tait un mar­di — le 8 octobre 2013 — et il pleu­vait cette espèce de pluie d’au­tomne pari­sienne qui ne tombe pas vrai­ment mais qui flotte, qui occupe l’air comme un doute, qui mouille les idées avant de mouiller les vête­ments. Il avait pris le RER B jus­qu’à Rois­sy avec une valise cabine et un sac à dos, et dans le sac à dos il y avait le Bur­ton, le frag­ment de manus­crit enve­lop­pé dans un car­ré de soie, son pas­se­port fran­çais, un billet aller-retour Paris-Djed­dah via Amman, et une enve­loppe kraft conte­nant les docu­ments qui fai­saient de lui un musulman.

Le cer­ti­fi­cat de conver­sion était un chef-d’œuvre.

Pas un faux — c’est ce qu’il se disait, et c’é­tait à la fois vrai et par­fai­te­ment men­son­ger. Le docu­ment avait été déli­vré par la mos­quée de Paris, il por­tait un numé­ro d’en­re­gis­tre­ment authen­tique, la signa­ture du rec­teur adjoint, un tam­pon offi­ciel. Ce qui était faux, c’é­tait l’homme qui l’a­vait obte­nu. Ou plu­tôt : ce qui était indé­ci­dable, c’é­tait la nature de sa démarche. Il s’é­tait pré­sen­té un ven­dre­di après-midi de sep­tembre, avait ren­con­tré un imam jeune et enthou­siaste, lui avait expli­qué qu’il sou­hai­tait for­ma­li­ser une conver­sion qu’il por­tait en lui depuis des années. L’i­mam avait posé des ques­tions. Côme avait répon­du avec une aisance qui avait visi­ble­ment impres­sion­né le reli­gieux — ses connais­sances cora­niques, sa maî­trise de l’a­rabe, sa fami­lia­ri­té avec les cinq piliers, les six articles de foi, les noms de Dieu. L’i­mam avait sou­ri. Vous êtes déjà plus savant que la plu­part de mes fidèles, frère Côme. Puis il avait pro­non­cé la Shahada.

Ash-hadu an la ila­ha illa Allah, wa ash-hadu anna Muham­ma­dan rasu­lu Allah.

J’at­teste qu’il n’y a de divi­ni­té que Dieu, et j’at­teste que Muham­mad est le mes­sa­ger de Dieu.

Il l’a­vait pro­non­cée en arabe, d’une voix claire, devant deux témoins — un étu­diant séné­ga­lais et un comp­table algé­rien qui pas­saient par là et qu’on avait réqui­si­tion­nés pour l’oc­ca­sion. L’i­mam avait pleu­ré. Les deux témoins l’a­vaient embras­sé. On lui avait don­né un nom — Karim — qu’il n’u­ti­li­se­rait que sur les docu­ments offi­ciels. On lui avait remis le cer­ti­fi­cat, un exem­plaire du Coran en fran­çais, et une petite bro­chure inti­tu­lée Bien­ve­nue dans l’Is­lam dont la cou­ver­ture mon­trait un cou­cher de soleil sur une mos­quée en silhouette.

Il avait tout gar­dé sauf la brochure.

La ques­tion — la seule ques­tion — était celle-ci : croyait-il à ce qu’il avait dit ? Et la réponse était qu’il ne savait pas. Qu’il ne savait plus. Qu’il y avait eu un moment, dans cette salle de prière car­re­lée de blanc, sous le néon gré­sillant, entre l’é­tu­diant séné­ga­lais et le comp­table algé­rien, où la Sha­ha­da était pas­sée de sa bouche à quelque chose qui res­sem­blait à une convic­tion, ou du moins à l’ombre d’une convic­tion, ou du moins au désir d’une convic­tion, ce qui était peut-être la même chose. Et puis le moment était pas­sé, comme passent tous les moments, et il était sor­ti dans la rue avec son cer­ti­fi­cat dans une enve­loppe, et la rue était tou­jours la même rue, et il était tou­jours le même homme, et il avait pris le métro pour ren­trer chez lui.

Ça, c’é­tait trois semaines avant le départ.

Le visa Hajj avait été plus simple que pré­vu. L’a­gence de voyage — Al-Safa Tours, un petit bureau du Xe arron­dis­se­ment tenu par un Fran­co-Maro­cain nom­mé Rachid qui n’a­vait posé aucune ques­tion embar­ras­sante — s’é­tait char­gée de tout. Le cer­ti­fi­cat de conver­sion, la pho­to d’i­den­ti­té, le for­mu­laire du consu­lat d’A­ra­bie saou­dite, le paie­ment du for­fait pèle­ri­nage (hôtel cinq étoiles, trans­port, guide) : quatre mille six cents euros, carte ban­caire accep­tée. Rachid avait feuille­té le cer­ti­fi­cat, avait hoché la tête, avait dit Mabrouk, frère, féli­ci­ta­tions, et c’é­tait tout. Per­sonne ne vous demande de prou­ver que vous aimez Dieu. On vous demande un papier qui dit que vous l’ai­mez. Ce n’est pas la même chose, mais ça suffit.

Il y avait eu aus­si Abdallah.

Côme l’a­vait connu au Caire, quatre ans plus tôt, dans le souk de Khan el-Kha­li­li, là où les anti­quaires hon­nêtes et les faus­saires mal­hon­nêtes occu­paient sou­vent la même bou­tique et par­fois le même corps. Abdal­lah al-Hadra­mi — le nom disait tout : un Yémé­nite du Hadra­maout, cette longue val­lée du sud du Yémen qui a essai­mé des mar­chands dans tout l’o­céan Indien depuis des siècles. Il avait qua­rante-cinq ans ou soixante, des dents en or, un rire énorme et des yeux qui ne riaient jamais en même temps que sa bouche. Il vivait à Djed­dah depuis vingt ans. Il avait été chauf­feur, tra­duc­teur, agent immo­bi­lier, impor­ta­teur de tis­sus, cour­tier en manus­crits, et pro­ba­ble­ment autre chose encore que Côme ne lui avait jamais deman­dé de préciser.

C’est Abdal­lah qui avait ven­du à Côme, trois ans plus tôt, un feuillet de Coran kou­fique du IXe siècle, pro­ve­nance incer­taine mais cal­li­gra­phie authen­tique, pour un prix qui sug­gé­rait que le feuillet avait quit­té le Yémen par des voies peu ortho­doxes. C’est Abdal­lah qui connais­sait des gens à Sanaa, à Tarim, à Aden — des gens qui avaient accès à des col­lec­tions pri­vées, à des biblio­thèques de mos­quées, à des tré­sors que la guerre mena­çait et que cer­tains pré­fé­raient vendre plu­tôt que de voir détruits. C’est Abdal­lah, enfin, qui connais­sait Salma.

Ou du moins pré­ten­dait la connaître.

Elle est venue au Hajj l’an der­nier, avec un groupe de Sanaa, avait-il dit au télé­phone, un soir de sep­tembre, la voix hachée par la mau­vaise connexion. Je l’ai vue à Djed­dah, à l’aé­ro­port. Elle avait mai­gri. Elle ne m’a pas recon­nu, ou elle a fait sem­blant. Après, plus rien. Le groupe est ren­tré au Yémen. Elle, je ne sais pas.

C’é­tait peu. C’é­tait presque rien. Mais c’é­tait la pre­mière trace de Sal­ma depuis qua­torze mois, et Côme avait rac­cro­ché avec le cœur qui bat­tait comme au temps où il avait vingt ans et où les choses comp­taient encore, et il avait su — non pas déci­dé, su — qu’il irait.

Abdal­lah l’at­ten­dait à l’aé­ro­port de Djeddah.

Le ter­mi­nal Hajj était un monde à part. Côme l’a­vait lu dans les guides, il avait vu des pho­to­gra­phies, mais rien ne l’a­vait pré­pa­ré à l’é­chelle. Une struc­ture immense, blanche, dont le toit en forme de tentes bédouines cou­vrait une sur­face où auraient tenu plu­sieurs ter­rains de foot­ball. Sous ces tentes d’a­cier et de fibre de verre, des mil­liers de pèle­rins — dix mille, vingt mille, il était impos­sible de comp­ter — assis sur le sol, debout en files, allon­gés sur des nattes, le visage levé vers les pan­neaux d’af­fi­chage en arabe, en our­dou, en turc, en malais. L’o­deur était un mélange de sueur, de par­fum d’oud, de café arabe, de dés­in­fec­tant et de quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable qui était peut-être l’o­deur de l’at­tente elle-même, cette patience immense des croyants qui savent que le temps ne leur appar­tient pas.

Côme avait pas­sé l’im­mi­gra­tion avec le groupe d’Al-Safa Tours — trente-sept pèle­rins, pour la plu­part des Magh­ré­bins de France, des familles entières avec enfants et grands-parents, des hommes seuls aux visages fer­més par l’é­mo­tion, des femmes voi­lées qui pleu­raient déjà avant même d’a­voir quit­té l’aé­ro­port. Le doua­nier avait regar­dé son pas­se­port, son visa, avait levé les yeux vers lui — un quart de seconde, pas davan­tage — et avait tam­pon­né. Hajj mabrour, avait-il dit. Que ton pèle­ri­nage soit accep­té. La for­mule rituelle. Côme avait répon­du Jazak Alla­hu khai­ran, que Dieu te récom­pense, et avait récu­pé­ré son pas­se­port avec des doigts qui ne trem­blaient pas.

C’é­tait le pre­mier check­point. Le plus facile. Celui du papier.

Abdal­lah l’at­ten­dait dehors, ados­sé à un 4x4 Toyo­ta blanc cou­vert de pous­sière rouge. Il por­tait un thobe gris clair, des san­dales, et un kef­fieh rouge et blanc noué sur la tête avec une décon­trac­tion qui signa­lait l’homme du pays, celui qui ne fait plus atten­tion. Quand il vit Côme, il ouvrit les bras.

— Ya habi­bi ! Côme ! Karim ! Mon frère !

L’embrassade fut longue, bruyante, ponc­tuée de claques dans le dos. Abdal­lah sen­tait l’oud, le tabac et la sueur. Son rire mon­tait dans la nuit chaude de Djed­dah, rebon­dis­sait contre les murs de béton du par­king, effrayait un chat errant qui dis­pa­rut sous une voiture.

— Tu as tout ? Les papiers, le bra­ce­let, le permis ?

Côme mon­tra l’en­ve­loppe kraft. Abdal­lah la prit, l’ou­vrit, exa­mi­na les docu­ments avec une rapi­di­té d’ex­pert — le cer­ti­fi­cat de conver­sion, le visa tam­pon­né, le per­mis de pèle­ri­nage élec­tro­nique impri­mé sur une feuille A4, le reçu d’Al-Safa Tours. Il hocha la tête.

— Impec­cable. Tu es Karim Vil­le­dieu, conver­ti de fraîche date, pre­mier Hajj. Ton groupe est logé au Fair­mont — le Fair­mont, la Clock Tower. Tu as bien fait de prendre le cinq étoiles, habi­bi. Dieu aime le confort.

Il rit de son propre mot. Côme ne rit pas.

— Et le deuxième check­point ? Sur la route ?

Abdal­lah fit un geste de la main qui balayait la ques­tion comme on balaie une mouche.

— La route de Djed­dah à La Mecque, c’est une auto­route. Il y a un pan­neau, tu vas le voir, en vert, très grand, qui dit : Mus­lims Only Beyond This Point. Non-Mus­lims Take The Bypass. Après le pan­neau, il y a un poste de contrôle. Des poli­ciers, des gardes, des camé­ras. Ils arrêtent les voi­tures. Ils regardent les papiers. Par­fois ils posent une question.

— Quelle question ?

— Récite-moi la Sha­ha­da. Ou : quels sont les cinq piliers ? Ou : com­ment s’ap­pelle la mère du Pro­phète ? Des choses comme ça. Des ques­tions d’é­cole pri­maire. Pour toi, c’est comme si on te deman­dait ton nom.

Il mon­ta dans le 4x4. Côme hési­ta une seconde — une seconde de plus que néces­saire — puis mon­ta à son tour.

La route était large, droite, éclai­rée par des lam­pa­daires qui pro­je­taient des cônes de lumière orange sur l’as­phalte noir. Ils rou­laient vite. Abdal­lah condui­sait d’une main, l’autre posée sur le levier de vitesse, et par­lait sans inter­rup­tion — de Djed­dah, de la cha­leur, du prix des hôtels pen­dant le Hajj (Trois mille riyals la nuit pour une chambre sans vue, habi­bi, c’est le capi­ta­lisme de Dieu), du nombre de pèle­rins atten­dus cette année (Deux mil­lions, peut-être plus, les Égyp­tiens viennent en masse depuis la chute de Mor­si), de la poli­tique saou­dienne, du Yémen.

Au mot Yémen, Côme tour­na la tête.

— Tu as eu d’autres nou­velles ? De Salma ?

Le visage d’Ab­dal­lah chan­gea. Pas beau­coup — un léger res­ser­re­ment de la mâchoire, un bat­te­ment de pau­pières plus long que les autres. Il gar­da les yeux sur la route.

— Je te l’ai dit au télé­phone. Je l’ai vue en octobre der­nier, au ter­mi­nal Hajj, avec un groupe de Sanaa orga­ni­sé par la Mu’as­sa­sat al-Iman, une fon­da­tion reli­gieuse. Après le Hajj, le groupe est retour­né au Yémen. Elle, je ne sais pas. J’ai deman­dé à des gens. Per­sonne ne sait. Ou per­sonne ne veut dire.

— Elle est peut-être res­tée ici. En Arabie.

— Peut-être. Il y a des Yémé­nites par­tout ici, habi­bi. Des mil­lions. La moi­tié du sud de l’A­ra­bie a du sang hadh­ra­mi. Mais une femme seule, sans spon­sor, sans tra­vail offi­ciel — c’est dif­fi­cile. Il fau­drait qu’elle ait trou­vé un pro­tec­teur. Ou qu’elle soit dans un camp de réfu­giés quelque part, et ça, c’est un autre monde, c’est un trou, on n’en sort pas.

Un silence. Le 4x4 dévo­rait les kilo­mètres. Des deux côtés de l’au­to­route, le désert s’é­ten­dait — plat, noir, sans étoiles, une absence qui n’é­tait ni hos­tile ni accueillante mais sim­ple­ment immense.

— Pour­quoi tu fais ça, Côme ?

La ques­tion était posée dou­ce­ment, sans la jovia­li­té habi­tuelle. Abdal­lah ne le regar­dait pas.

— Pour­quoi tu fais quoi ?

— Tout ça. Le cer­ti­fi­cat, le visa, le Hajj. Tu n’es pas musul­man. Tu n’as jamais été musul­man. Je te connais depuis quatre ans, je t’ai vu boire du whis­ky au bar du Semi­ra­mis au Caire, je t’ai vu ache­ter des pages de Coran à des pilleurs de tombes sans la moindre hési­ta­tion, je t’ai vu men­tir à des chei­khs qui te fai­saient confiance. Je ne te juge pas, habi­bi — moi aus­si je mens, moi aus­si je bois, moi aus­si je fais des choses que Dieu n’ap­prouve pas. Mais moi je suis musul­man. Mes men­songes sont les men­songes d’un croyant. Les tiens —

Il lais­sa la phrase en sus­pens. Côme regar­da le désert.

— Je ne sais pas, dit-il. Et c’é­tait la véri­té, ou du moins c’é­tait ce qui, en cet ins­tant, res­sem­blait le plus à la vérité.

Le pan­neau apparut.

Vert, lumi­neux, monu­men­tal — une arche au-des­sus de l’au­to­route, avec des lettres en arabe et en anglais. En anglais : STOP — FOR MUS­LIMS ONLY — OBLI­GA­TO­RY DIVER­SION FOR NON-MUS­LIMS. Et une flèche vers la droite, vers une route qui contour­nait la ville et menait vers Taïf, les mon­tagnes, un autre monde.

Abdal­lah ralen­tit. Devant eux, une file de véhi­cules — des bus sur­tout, des bus de pèle­rins, blancs, avec des ins­crip­tions en arabe, en turc, en our­dou. Des 4x4. Des taxis. Un camion char­gé de mou­tons vivants qui bêlaient dans la nuit.

Le check­point.

Un bâti­ment bas, éclai­ré au néon, avec un auvent en tôle sous lequel se tenaient quatre hommes en uni­forme kaki. Des poli­ciers saou­diens, armés, le visage impas­sible. L’un d’eux tenait une lampe torche. Un autre avait un lec­teur de code-barres, le genre qu’on uti­lise dans les super­mar­chés. Les véhi­cules pas­saient len­te­ment, au pas. La plu­part étaient sim­ple­ment agi­tés d’un signe — cir­cu­lez — mais cer­tains étaient arrê­tés, et un poli­cier se pen­chait vers la vitre, deman­dait quelque chose, véri­fiait un document.

Le cœur de Côme bat­tait. Il le sen­tait dans sa gorge, dans ses tempes, dans le bout de ses doigts. Ce n’é­tait pas de la peur — pas exac­te­ment. C’é­tait autre chose, quelque chose de plus ancien et de plus étrange, une exci­ta­tion qui res­sem­blait à celle qu’il avait res­sen­tie la pre­mière fois qu’il avait tenu un manus­crit volé, la pre­mière fois qu’il avait men­ti à un doua­nier, la pre­mière fois qu’il avait fran­chi une ligne qu’on ne fran­chit pas. L’ex­ci­ta­tion de l’in­ter­dit. Le ver­tige du seuil.

Bur­ton avait connu cela. En 1853, dégui­sé en der­viche afghan, le cœur bat­tant sous son caf­tan, véri­fiant pour la cen­tième fois que son tur­ban était cor­rec­te­ment noué, que ses lèvres for­maient les bons mots, que son corps ne le tra­his­sait pas. A blun­der, a has­ty action, a mis­jud­ged word, a prayer or bow, not strict­ly the right shib­bo­leth, and my bones would have whi­te­ned the desert sand. C’é­tait du Bur­ton pur — l’homme qui trans­for­mait sa ter­reur en littérature.

Côme, lui, n’é­cri­rait rien. Il n’é­tait pas un explo­ra­teur. Il n’é­tait pas un espion. Il était un homme dans un 4x4 qui atten­dait de pas­ser un bar­rage de police, et dont les papiers étaient en règle, ou presque, ou suffisamment.

Le poli­cier se pen­cha vers la vitre du conduc­teur. Abdal­lah avait bais­sé sa vitre et sou­riait de son sou­rire le plus large, le plus doré, le plus irrésistible.

— As-sala­mu alay­kum, ya akhi.

— Wa alay­kum as-salam. Papiers.

Abdal­lah ten­dit son iqa­ma — sa carte de résident — et le per­mis de pèle­ri­nage de Côme. Le poli­cier exa­mi­na l’i­qa­ma, hocha la tête. Puis il regar­da le per­mis, regar­da Côme sur le siège pas­sa­ger. Ses yeux étaient calmes, pro­fes­sion­nels, sans hos­ti­li­té particulière.

— Hajj ?

— Na’am, dit Côme. Oui.

— Fran­çais ?

— Na’am.

— Mu’a­laf ?

Le mot signi­fiait « conver­ti ». Côme hocha la tête.

Le poli­cier le regar­da un moment de plus — trois secondes, peut-être quatre — puis ten­dit les papiers à Abdallah.

— Hajj mabrour.

Et c’é­tait fini. Le 4x4 avan­ça. Les néons du check­point s’é­loi­gnèrent dans le rétro­vi­seur. Devant eux, la route conti­nuait vers La Mecque, et les pre­mières lumières de la ville appa­rais­saient au loin, trem­blantes dans la cha­leur noc­turne, comme une pro­messe ou comme un piège, et Côme Vil­le­dieu, alias Karim, qua­rante-trois ans, faus­saire, expert en manus­crits, cœur bat­tant, papiers en règle, âme en désordre, était entré dans la ville interdite.

Abdal­lah ral­lu­ma la radio. Une sta­tion saou­dienne dif­fu­sait une réci­ta­tion du Coran — la sou­rate Ar-Rah­man, le Misé­ri­cor­dieux. La voix du réci­tant emplis­sait l’ha­bi­tacle, grave, modu­lée, d’une beau­té à laquelle Côme ne pou­vait pas, n’a­vait jamais pu, ne pour­rait jamais res­ter insen­sible, parce que la beau­té ne demande pas de cer­ti­fi­cat de conver­sion, la beau­té ne véri­fie pas les papiers au check­point, la beau­té entre par l’o­reille et va droit au sang, et le sang ne sait pas mentir.

Fa bi ayyi ala’i Rab­bi­ku­ma tukadhdhibaan.

Lequel des bien­faits de votre Sei­gneur nierez-vous ?

Le ver­set reve­nait comme un refrain, comme un bat­te­ment, comme le tawaf — une rota­tion ver­bale autour d’une ques­tion à laquelle il n’y avait pas de réponse, ou dont la réponse était le silence, et Côme se tut, et Abdal­lah se tut, et la voix du réci­tant les por­ta jus­qu’aux portes de La Mecque, et au-delà des portes, et au-delà du men­songe, et au-delà de la véri­té, dans ce lieu où les deux se confondent et que cer­tains appellent la foi.

Cha­pitre 3 — Le manuscrit

Il y a plu­sieurs manières de tou­cher un manus­crit sacré. Côme les connais­sait toutes.

La manière du savant : gants de coton blanc, mains posées à plat de part et d’autre du feuillet, res­pi­ra­tion rete­nue, loupe d’hor­lo­ger vis­sée à l’œil. On ne touche pas le texte. On effleure les marges. On tourne les pages par le coin supé­rieur droit, tou­jours le même, avec une len­teur de chi­rur­gien, et l’on note dans un car­net — jamais au sty­lo, tou­jours au crayon de papier — les détails qui per­met­tront de dater, d’at­tri­buer, d’au­then­ti­fier. Le grain du par­che­min, la den­si­té de l’encre, le tra­cé des lettres, les erreurs du copiste, les taches de doigt vieilles de huit cents ans. La manière du savant est une forme de prière : on s’in­cline devant le texte, on le sert, on ne prend rien.

La manière du mar­chand : gants de cuir fin, geste assu­ré, le feuillet tenu entre le pouce et l’in­dex comme une carte à jouer. On retourne le manus­crit, on exa­mine le ver­so, on cherche les fili­granes, les marques d’eau, les tam­pons de col­lec­tion. On éva­lue. On pèse dans sa tête — pas le poids du par­che­min mais celui de l’argent qu’il vaut. La manière du mar­chand est une forme d’a­mour, aus­si, à sa façon : on désire l’ob­jet, on veut le pos­sé­der, et quand on le vend on éprouve quelque chose qui res­semble au deuil.

Et puis il y a la manière de Côme.

La sienne n’ap­par­te­nait ni tout à fait au savant ni tout à fait au mar­chand, mais à une troi­sième caté­go­rie pour laquelle il n’exis­tait pas de nom res­pec­table. Côme tou­chait les manus­crits comme on touche un visage aimé — avec une inti­mi­té qui fri­sait l’ef­frac­tion. Il avait appris à l’I­NAL­CO, dans le sémi­naire du pro­fes­seur Déroche, les tech­niques de la codi­co­lo­gie. Il avait pas­sé des mois dans les réserves de la Biblio­thèque natio­nale, pen­ché sur des feuillets de Coran bleu de Kai­rouan, des pages enlu­mi­nées de l’Es­pagne omeyyade, des frag­ments magh­ré­bins aux marges fleu­ries. Mais ce qui l’a­vait rete­nu dans ce métier — ce qui avait fait de lui, à trente ans, un des experts les plus deman­dés par les mai­sons de vente du Golfe — ce n’é­tait pas la science. C’é­tait la sen­sa­tion. Le grain du par­che­min sous les doigts. L’o­deur — une odeur de cuir, de pous­sière, de tanin, qui variait selon les siècles et les pro­ve­nances et que Côme iden­ti­fiait les yeux fer­més comme un som­me­lier iden­ti­fie un vin. Le fré­mis­se­ment phy­sique de tenir entre ses mains quelque chose de vieux, de fra­gile, de sacré, sans y croire soi-même.

C’é­tait à l’I­NAL­CO qu’il avait ren­con­tré Salma.

Non — ce n’é­tait pas tout à fait vrai. Il l’a­vait vue à l’I­NAL­CO, dans un cou­loir, un jour de novembre, il y avait de cela neuf ans. Mais il ne l’a­vait pas ren­con­trée. On ne ren­contre pas quel­qu’un en le voyant pas­ser dans un cou­loir. On le voit, on le note, on l’ou­blie. Elle por­tait un hijab bleu sombre et un man­teau gris trop grand pour elle, et elle tenait sous le bras un clas­seur dont dépas­saient des feuilles cou­vertes d’une cal­li­gra­phie arabe si fine, si régu­lière, qu’il avait d’a­bord pen­sé que c’é­tait une pho­to­co­pie de manus­crit. Il avait fal­lu un deuxième regard — rapide, volé, parce qu’elle mar­chait vite et qu’elle ne l’a­vait pas vu — pour com­prendre que c’é­tait sa propre écri­ture. Qu’elle cal­li­gra­phiait comme un copiste du XIIIe siècle. Que sa main droite, la seule qu’il avait pu voir, était tachée d’encre noire à l’in­dex et au majeur.

Il l’a­vait véri­ta­ble­ment ren­con­trée six ans plus tard, à Istan­bul, lors d’un col­loque sur les manus­crits cora­niques orga­ni­sé par le TÜBA, l’A­ca­dé­mie turque des sciences. Il pré­sen­tait une com­mu­ni­ca­tion sur les tech­niques de data­tion par ana­lyse de l’encre — un sujet aride qu’il ren­dait vivant par son talent d’o­ra­teur, cette manière qu’il avait de par­ler des manus­crits comme s’il par­lait de créa­tures vivantes, bles­sées, en dan­ger. Elle était assise au troi­sième rang, sans hijab cette fois — des che­veux noirs cou­pés au car­ré, un visage mince, des yeux qui ne sou­riaient pas quand sa bouche sou­riait. Elle avait posé une ques­tion, après sa com­mu­ni­ca­tion, dans un fran­çais pré­cis, len­te­ment arti­cu­lé, avec cet accent yémé­nite qui adou­cit les consonnes et allonge les voyelles — un fran­çais de biblio­thèque, appris dans les livres et poli par les années pari­siennes. Elle lui avait deman­dé s’il pen­sait que les palimp­sestes de Sanaa conte­naient un « pro­to-Coran », un texte anté­rieur à la recen­sion d’Uth­man. La ques­tion était un piège, ou un test, ou une pro­vo­ca­tion — elle tou­chait au point le plus sen­sible de la recherche cora­nique, celui que la plu­part des cher­cheurs musul­mans pré­fé­raient ne pas poser.

Il avait répon­du hon­nê­te­ment. C’est-à-dire qu’il avait dit qu’il ne savait pas. Qu’il avait exa­mi­né des feuillets de Sanaa et que ce qu’il avait vu sous la couche supé­rieure du texte res­sem­blait à un Coran, mais pas tout à fait au même Coran. Des variantes dans l’ordre des sou­rates. Des mots dif­fé­rents. Pas un autre livre — le même livre, mais dans une ver­sion anté­rieure, comme un brouillon. Et que le mot « brouillon », appli­qué à un texte que les croyants consi­dèrent comme la parole directe de Dieu, posait évi­dem­ment un problème.

Elle avait sou­ri. Pas avec la bouche — avec les yeux, cette fois.

Après la confé­rence, ils avaient pris un thé dans un café de Beyoğ­lu, un de ces endroits d’Is­tan­bul où les siècles se téles­copent, où un nar­gui­lé côtoie un Mac­Book, où l’ap­pel à la prière se mêle au bruit des tram­ways. Elle s’ap­pe­lait Sal­ma al-Hadra­mi. Elle était ori­gi­naire de Tarim, dans le Hadra­maout — la ville aux trois cent soixante-cinq mos­quées, disait-on, une pour chaque jour de l’an­née. Sa famille était une famille de savants reli­gieux, des des­cen­dants du Pro­phète par la lignée d’Hus­sein, des Habib qui por­taient le savoir isla­mique comme d’autres portent un nom de famille. Elle avait étu­dié la cal­li­gra­phie avec son grand-père, un maître de la tra­di­tion naskh, dans un ate­lier ouvert sur un jar­din de gre­na­diers, et elle avait appris le fran­çais à Sanaa, dans une école tenue par des sœurs, avant de venir à Paris pour un doc­to­rat en his­toire de l’art isla­mique qu’elle n’a­vait jamais terminé.

Ce qui l’a­vait rame­née au Yémen, c’é­tait les manus­crits de Sanaa.

Elle en par­lait comme d’une obses­sion — le mot n’é­tait pas trop fort. En 1972, des ouvriers qui res­tau­raient la Grande Mos­quée de Sanaa avaient décou­vert, dans l’es­pace entre le pla­fond et le toit, des mil­liers de frag­ments de manus­crits cora­niques entas­sés là depuis des siècles. On ne jette pas un Coran — on le met au rebut dans un lieu sacré, et on l’ou­blie. Les frag­ments avaient été envoyés en Alle­magne pour res­tau­ra­tion, puis rapa­triés au Yémen, et depuis, ils dor­maient au Dar al-Makh­tu­tat, le Centre des manus­crits de Sanaa, dans des condi­tions de conser­va­tion pré­caires, étu­diés par une poi­gnée de cher­cheurs occi­den­taux et yémé­nites, igno­rés par le grand public, redou­tés par les auto­ri­tés reli­gieuses qui pres­sen­taient que ces textes pou­vaient poser des ques­tions aux­quelles il valait mieux ne pas répondre.

Sal­ma était l’une de ces cher­cheuses. Elle pas­sait ses jour­nées dans les sous-sols du Dar al-Makh­tu­tat, pen­chée sur des feuillets de par­che­min vieux de treize siècles, à pho­to­gra­phier, cata­lo­guer, déchif­frer. C’é­tait un tra­vail de four­mi, de patience, de soli­tude. Le Yémen, même avant la guerre, n’é­tait pas un pays qui encou­ra­geait ce genre de recherche. Les auto­ri­tés regar­daient ces manus­crits avec méfiance — non pas parce qu’ils dou­taient du Coran, mais parce qu’ils savaient que d’autres, en Occi­dent, uti­li­se­raient ces variantes pour dou­ter, et que le doute est une mala­die dont il vaut mieux pré­ve­nir la contagion.

Côme était venu à Sanaa pour la pre­mière fois en 2010, à l’in­vi­ta­tion de Sal­ma. C’é­tait avant que le pays ne bas­cule — avant les mani­fes­ta­tions de 2011, avant le départ de Saleh, avant les Hou­this, avant les bombes saou­diennes. Sanaa, en 2010, était encore une ville où l’on pou­vait mar­cher dans la vieille ville au cré­pus­cule et voir les mai­sons-tours du quar­tier ancien s’al­lu­mer de l’in­té­rieur, fenêtre après fenêtre, comme des lan­ternes de pierre, et entendre les appels à la prière des cent mos­quées se che­vau­cher dans un contre­point somp­tueux et chao­tique, et sen­tir l’o­deur du bakhoor — l’en­cens yémé­nite — mon­ter des cours inté­rieures, et com­prendre, phy­si­que­ment, dans sa chair et dans ses os, pour­quoi on appe­lait cette ville la « perle de l’Arabie ».

C’est à Sanaa que Sal­ma lui avait mon­tré le fragment.

Pas au Dar al-Makh­tu­tat — dans son appar­te­ment, le soir, après le dîner. Un petit stu­dio au der­nier étage d’une mai­son-tour de la vieille ville, avec une fenêtre en demi-lune qui don­nait sur un enche­vê­tre­ment de toits plats et de mina­rets. Elle avait sor­ti d’un tiroir un car­ré de tis­su brun, l’a­vait déplié avec des gestes lents, et au centre du tis­su il y avait un feuillet de par­che­min — petit, pas plus grand qu’une main ouverte, bords irré­gu­liers, encre brune sur fond ocre. Un texte arabe en écri­ture hija­zi, le style le plus ancien, sans points dia­cri­tiques, sans voyelles, les lettres comme des traces de pas dans le sable.

— C’est un frag­ment de Sanaa ? avait-il demandé.

— Non. C’est autre chose.

Elle avait posé le feuillet sur la table, sous la lampe. Côme s’é­tait pen­ché. Le texte était cora­nique — il recon­nais­sait des ver­sets de la sou­rate Al-Baqa­ra, la Vache, la plus longue du Coran. Mais il y avait quelque chose d’é­trange. Les ver­sets n’é­taient pas dans l’ordre cano­nique. Et en marge, dans une encre plus claire, presque effa­cée, quel­qu’un avait écrit des anno­ta­tions — des variantes, des cor­rec­tions, comme si le copiste avait hési­té entre deux ver­sions du texte.

— D’où est-ce que ça vient ?

— De la biblio­thèque pri­vée de ma famille. Mon grand-père l’a­vait reçu de son grand-père, qui l’a­vait reçu du sien. La chaîne remonte à quatre ou cinq géné­ra­tions. Avant, on ne sait pas.

— Tu l’as fait dater ?

— Au car­bone 14, non. C’est impos­sible ici, il fau­drait l’en­voyer à Oxford ou à Zurich et je ne peux pas le sor­tir du Yémen. Mais d’a­près l’é­cri­ture, d’a­près le par­che­min, d’a­près les anno­ta­tions mar­gi­nales — c’est du VIIe siècle. Peut-être du début du VIIIe. Contem­po­rain des plus anciens frag­ments de Sanaa.

— Et les variantes ?

Elle l’a­vait regar­dé. Ses yeux, dans la lumière de la lampe, étaient presque noirs.

— Les variantes sont les mêmes que celles des palimp­sestes de Sanaa. Exac­te­ment les mêmes. Ce qui veut dire que ce n’est pas un acci­dent, pas une erreur de copiste. C’est une autre tra­di­tion tex­tuelle. Paral­lèle à celle d’Uth­man. Peut-être antérieure.

Le silence, dans la pièce, avait pris une den­si­té par­ti­cu­lière. L’ap­pel à la prière du soir mon­tait des mos­quées voi­sines, tra­ver­sait la fenêtre en demi-lune, se mêlait au bruit d’un télé­vi­seur quelque part dans l’im­meuble et au tin­te­ment loin­tain d’un mar­teau sur du cuivre — un arti­san qui tra­vaillait tard dans le souk.

— Tu sais ce que ça signi­fie, avait dit Côme.

— Oui.

— Si c’est authen­tique, c’est un des objets les plus impor­tants de l’his­toire de l’islam.

— Oui.

— Et si quel­qu’un apprend que tu l’as —

— Je sais.

Elle avait replié le tis­su sur le feuillet, dou­ce­ment, comme on borde un enfant. Elle l’a­vait remis dans le tiroir. Elle n’en avait plus par­lé de la soirée.

Mais Côme y avait pen­sé. Il y avait pen­sé dans l’a­vion du retour vers Paris, et pen­dant les semaines qui avaient sui­vi, et pen­dant les mois, et pen­dant les années. Il y avait pen­sé non pas comme un savant pense à une décou­verte, mais comme un voleur pense à un coffre-fort dont il connaît la com­bi­nai­son. Non — c’é­tait injuste. Il n’a­vait pas envie de voler le frag­ment. Il avait envie de le tenir encore une fois. De sen­tir le par­che­min sous ses doigts. D’être dans la même pièce que ce texte qui disait — si Sal­ma avait rai­son — que le Coran avait eu une enfance, un temps avant la forme défi­ni­tive, un temps où la parole de Dieu bal­bu­tiait encore.

C’est la der­nière fois qu’il avait vu Sal­ma, à Sanaa, en mars 2012. Le Yémen s’en­fon­çait dans le chaos. Saleh était par­ti mais le pays ne s’é­tait pas sta­bi­li­sé — les Hou­this mon­taient en puis­sance au nord, Al-Qaï­da tenait des villes au sud, l’ar­mée se frag­men­tait. Sal­ma avait mai­gri. Elle ne por­tait plus le car­ré court et désin­volte d’Is­tan­bul — elle avait lais­sé ses che­veux pous­ser et les cou­vrait d’un hijab sombre quand elle sor­tait. Elle par­lait moins. Elle avait quelque chose dans le regard que Côme ne lui connais­sait pas — non pas de la peur, elle n’a­vait jamais eu peur, mais une espèce de réso­lu­tion, un rétré­cis­se­ment de l’ho­ri­zon, comme si le monde s’é­tait réduit à quelques gestes essen­tiels et que tout le reste — Paris, les col­loques, les cafés de Beyoğ­lu, les conver­sa­tions sur les palimp­sestes — appar­te­nait à une vie anté­rieure dont elle ne vou­lait plus.

Ils avaient pas­sé trois jours ensemble. Trois jours à Sanaa, dans la vieille ville, à mar­cher entre les mai­sons-tours et les mos­quées, à man­ger du sal­tah dans un petit res­tau­rant du souk où le patron les connais­sait et leur réser­vait la table du fond, près de la fenêtre qui don­nait sur un jar­din inté­rieur enva­hi de jas­min. Trois jours pen­dant les­quels Côme avait com­pris, sans qu’elle le dise, que c’é­tait la der­nière fois. Que quelque chose se fer­mait. Qu’elle allait vers un endroit où il ne pour­rait pas la suivre — pas une géo­gra­phie mais une convic­tion, un dépouille­ment, un mou­ve­ment vers l’in­té­rieur qui res­sem­blait à ce que les sou­fis appellent le fana, l’ex­tinc­tion de soi dans le divin.

Le der­nier soir, elle lui avait don­né le fragment.

Il avait pro­tes­té. Elle avait insis­té. Pas avec des mots — Sal­ma n’in­sis­tait jamais avec des mots — mais avec un geste : elle avait posé le car­ré de tis­su brun dans ses mains et avait refer­mé ses doigts par-des­sus, et ses mains à elle avaient tenu ses mains à lui pen­dant un ins­tant qui avait duré exac­te­ment le temps qu’il faut pour com­prendre qu’un cadeau peut être un adieu.

— Garde-le, avait-elle dit. Tu sau­ras quoi en faire.

Il ne savait pas quoi en faire. Il ne savait tou­jours pas. Le frag­ment était dans sa valise, au cin­quan­tième étage de la Mak­kah Clock Royal Tower, enve­lop­pé dans le même car­ré de soie, dans une poche inté­rieure fer­mée par une fer­me­ture éclair, un objet peut-être ines­ti­mable ou peut-être sans valeur — parce que sans Sal­ma pour confir­mer sa pro­ve­nance, sans les outils de data­tion d’un labo­ra­toire, sans le contexte des autres frag­ments de Sanaa, ce n’é­tait qu’un mor­ceau de par­che­min cou­vert de lettres brunes. Sacré ou pro­fane. Authen­tique ou faux. Comme tout le reste. Comme Côme lui-même.

Six mois après cette der­nière visite à Sanaa, Sal­ma avait ces­sé de répondre à ses mails. Son télé­phone son­nait dans le vide, puis avait été désac­ti­vé. L’a­dresse du stu­dio dans la vieille ville ren­voyait les lettres. Les col­lègues du Dar al-Makh­tu­tat, contac­tés par des voies détour­nées, disaient qu’elle avait pris un congé, ou qu’elle était par­tie, ou qu’ils ne savaient pas, avec cette gêne qui signale en pays arabe qu’on sait mais qu’on ne dira pas.

Puis Abdal­lah, un soir de sep­tembre, au télé­phone : Je l’ai vue au ter­mi­nal Hajj de Djeddah.

Et main­te­nant Côme était là.

Il prit le frag­ment, le sor­tit de la valise, le déplia sur le bureau de la chambre, sous la lampe de lec­ture arti­cu­lée. Le par­che­min, dans la lumière arti­fi­cielle, avait une cou­leur de miel brû­lé. Les lettres dan­saient — il fal­lait un moment pour que l’œil s’a­juste à l’é­cri­ture hija­zi, sans points, sans voyelles, ces sque­lettes de mots que seul un lec­teur entraî­né pou­vait faire par­ler. Côme les lut à voix basse, les lèvres for­mant les sons sans les émettre vrai­ment, un mur­mure de biblio­thèque, un souffle de papier :

Alif. Lam. Mim. Dha­li­ka al-kita­bu la ray­ba fihi hudan lil-muttaqin.

C’est le Livre — nul doute là-des­sus — un guide pour ceux qui craignent Dieu.

Mais en marge, dans l’encre plus claire, le copiste ano­nyme avait écrit autre chose — une variante du même ver­set, presque iden­tique et pour­tant dif­fé­rente, et cette dif­fé­rence, minus­cule, un mot chan­gé, un ordre inver­sé, ouvrait un gouffre. Si le Coran était la parole directe de Dieu, dic­tée mot à mot par l’ar­change Gabriel au pro­phète Muham­mad dans la grotte de Hira, alors il ne pou­vait pas y avoir de variantes. Chaque mot était le bon mot. Chaque lettre était la bonne lettre. Et si un copiste du VIIe siècle avait noté en marge un autre mot, cela signi­fiait — quoi ? Que Dieu avait hési­té ? Que le copiste avait enten­du une autre ver­sion ? Que la trans­mis­sion orale, avant la fixa­tion écrite, avait pro­duit des embran­che­ments, comme un fleuve qui se divise en del­ta avant de rejoindre la mer ?

Tu sais ce que c’est, un palimp­seste ? C’est la preuve que Dieu hésite.

Côme replia le frag­ment. Le remit dans sa soie. Étei­gnit la lampe.

Par la fenêtre, le tawaf conti­nuait. La nuit ne finis­sait pas. Il pen­sa à Sal­ma dans cette foule, un an plus tôt — quelque part dans ces cercles concen­triques, son visage mince levé vers la Kaa­ba, ses lèvres for­mant des mots qu’il ne connais­sait pas, ou qu’il connais­sait trop bien, et qui n’é­taient pas pour lui. Il pen­sa à elle dans un ihram blanc, dépouillée de tout ce qui la dis­tin­guait — son intel­li­gence, son iro­nie, son odeur de jas­min et d’encre —, réduite à un corps par­mi deux mil­lions de corps, tour­nant dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, tour­nant vers quelque chose ou s’é­loi­gnant de quelque chose, et cette chose c’é­tait peut-être Dieu et c’é­tait peut-être lui, Côme, et c’é­tait peut-être la même chose, l’ab­sence de l’un étant aus­si insup­por­table que l’ab­sence de l’autre.

Il s’al­lon­gea sur le lit. Ne dor­mit pas. L’hor­loge bat­tait au-des­sus de lui, la rumeur du tawaf mon­tait au-des­sous de lui, et entre les deux, dans cette chambre sus­pen­due entre le temps méca­nique et le temps sacré, Côme Vil­le­dieu tenait les yeux ouverts dans le noir et atten­dait l’aube comme on attend un verdict.

Cha­pitre 4 — Les étages

Le matin arri­va par l’ap­pel à la prière du fajr.

Côme ne l’en­ten­dit pas venir — il le sen­tit. Un fré­mis­se­ment d’a­bord, un chan­ge­ment de tex­ture dans l’air, comme si la nuit s’é­tait sou­dain amin­cie, et puis la voix du muez­zin, ampli­fiée par des haut-par­leurs que l’on devi­nait par­tout sans les voir, une voix d’homme qui mon­tait dans un registre presque fémi­nin, qui tenait la note, la fai­sait vibrer, la lais­sait retom­ber, la repre­nait — Alla­hu Akbar, Alla­hu Akbar — et à chaque reprise la voix gagnait en inten­si­té, en urgence, comme si elle n’ap­pe­lait pas les fidèles mais les sup­pliait, et Côme, qui n’a­vait dor­mi que par inter­mit­tences, ouvrit les yeux dans la lueur grise de l’aube et vit, par la baie vitrée, la ville de La Mecque se mettre en mouvement.

C’é­tait un spec­tacle qu’il n’ou­blie­rait pas. De son cin­quan­tième étage, il voyait les rues s’a­ni­mer comme un orga­nisme qui se réveille — des mil­liers de sil­houettes blanches conver­geant vers le Haram depuis tous les quar­tiers, toutes les rues, toutes les ruelles, un flux humain qui rap­pe­lait ces vidéos accé­lé­rées de four­mis se diri­geant vers une source de nour­ri­ture. Sauf que ce n’é­tait pas accé­lé­ré. C’é­tait le rythme réel — deux mil­lions de per­sonnes qui mar­chaient vers le même point, au même moment, pour la même rai­son, et ce point était direc­te­ment sous lui, et cette rai­son était un cube de pierre noire qu’un homme qui ne croyait pas en Dieu avait tra­ver­sé la moi­tié du monde pour approcher.

Il fit ses ablu­tions. S’ha­billa d’un thobe blanc. Ne des­cen­dit pas.

Pas encore. Il avait besoin de com­prendre la tour avant de com­prendre la ville. De connaître sa pri­son avant de ten­ter sa liber­té. C’é­tait un réflexe de faus­saire — on étu­die tou­jours le cadre avant de l’ha­bi­ter, le papier avant d’y écrire, la toile avant d’y peindre. Et cette tour était le cadre le plus déme­su­ré qu’il eût jamais habité.

Il com­men­ça par monter.

L’as­cen­seur express — il y en avait quatre-vingt-seize dans le com­plexe, les plus rapides d’A­ra­bie saou­dite — l’emporta vers les étages supé­rieurs avec une dou­ceur pneu­ma­tique. Au soixan­tième étage, les portes s’ou­vrirent sur un cou­loir iden­tique à celui du cin­quan­tième — même tapis, mêmes cal­li­gra­phies dorées, même silence cli­ma­ti­sé. Au soixante-cin­quième, il fal­lait une carte d’ac­cès spé­ciale. Côme ne l’a­vait pas. Il redes­cen­dit, essaya un autre ascen­seur, celui qui des­ser­vait le centre com­mer­cial — le Clock Towers Shop­ping Cen­ter, cinq étages de bou­tiques qui occu­paient la base du com­plexe. Là, c’é­tait un autre monde.

Quatre mille boutiques.

Le chiffre était impri­mé sur un plan plas­ti­fié qu’on lui avait remis à la récep­tion, et Côme avait d’a­bord cru à une erreur. Mais non. Quatre mille bou­tiques, répar­ties sur cinq niveaux, reliées par des esca­la­tors et des pas­se­relles, ven­dant tout ce qu’un pèle­rin pou­vait dési­rer et beau­coup de choses dont aucun pèle­rin n’a­vait besoin — de l’or, des montres, des par­fums, des abayas bro­dées de cris­taux Swa­rovs­ki, des cha­pe­lets en ambre, des Corans reliés en cuir avec le nom de l’a­che­teur gra­vé au fer chaud, des tapis de prière élec­tro­niques qui indi­quaient la direc­tion de la Kaa­ba par GPS, des iPhones, des Sam­sung, des valises Sam­so­nite, des cho­co­lats belges, des sacs à main de contre­fa­çon par­faite, des jouets pour enfants, des vête­ments de sport, des maillots de foot­ball — Mes­si, Ronal­do, Ney­mar — et par­tout, abso­lu­ment par­tout, des bou­teilles d’eau de Zam­zam, l’eau sacrée du puits qui avait jailli sous les pieds d’Is­maël dans le désert, et qui se ven­dait ici en bidons de cinq litres embal­lés dans du plas­tique sous cellophane.

Côme mar­cha. Il mar­cha long­temps, d’é­tage en étage, se per­dant dans les cou­loirs, les gale­ries, les culs-de-sac qui débou­chaient sur d’autres gale­ries. La foule était dense — des familles saou­diennes dont les femmes, voi­lées de noir de la tête aux pieds, exa­mi­naient des bijoux dans des vitrines illu­mi­nées ; des pèle­rins indo­né­siens en groupe com­pact qui pho­to­gra­phiaient tout ; des hommes d’af­faires pakis­ta­nais en cos­tume sombre qui par­laient au télé­phone ; des enfants qui cou­raient entre les jambes des adultes ; des agents de sécu­ri­té phi­lip­pins en uni­forme bleu qui regar­daient pas­ser le monde avec un ennui pro­fes­sion­nel. L’o­deur était un mélange de cli­ma­ti­sa­tion, de par­fum d’oud, de fri­ture — un KFC et un Bur­ger King occu­paient un coin de la food court — et de cette sen­teur indé­fi­nis­sable des grands centres com­mer­ciaux, cette odeur de plas­tique neuf et de désir tiède.

Il pen­sa à Richard Bur­ton, qui avait tra­ver­sé le désert pen­dant des semaines pour atteindre La Mecque, qui avait ris­qué sa vie à chaque check­point, qui avait dor­mi sur le sol au milieu des cha­meaux et des scor­pions, et qui, s’il reve­nait aujourd’­hui, trou­ve­rait un Star­bucks à trois cents mètres de la Kaaba.

Au troi­sième étage du centre com­mer­cial, Côme s’ar­rê­ta devant une bou­tique de cal­li­gra­phie. La vitrine expo­sait des repro­duc­tions de sou­rates enca­drées — des cal­li­gra­phies modernes, dorées sur fond noir, exé­cu­tées avec com­pé­tence mais sans âme, des objets de déco­ra­tion, pas des œuvres. Pour­tant, quelque chose le retint. Dans un coin de la vitrine, à moi­tié cachée par un cadre plus grand, il y avait une petite cal­li­gra­phie sur papier arti­sa­nal — la Sha­ha­da, deux lignes, en écri­ture thu­luth, et le tra­cé avait quelque chose de fami­lier, une façon de lier le lam à l’a­lif, une courbe dans le ha de Allah qu’il connais­sait, qu’il avait vue ailleurs, sur d’autres papiers, dans un autre temps.

Il entra dans la bou­tique. Le ven­deur, un jeune Saou­dien en thobe imma­cu­lé, leva les yeux de son téléphone.

— Qui a fait la cal­li­gra­phie dans la vitrine ? La petite, à gauche.

Le ven­deur regar­da, haus­sa les épaules.

— Je ne sais pas, frère. On les reçoit d’un four­nis­seur. C’est fait à la main, oui. C’est pour offrir ?

Côme regar­da la cal­li­gra­phie de plus près. Ce n’é­tait pas la main de Sal­ma. Il le sut au deuxième regard — le thu­luth était trop appuyé, le rythme trop régu­lier, une main mas­cu­line pro­ba­ble­ment, un cal­li­graphe de for­ma­tion clas­sique, pas l’é­cri­ture aérienne de Sal­ma qui sem­blait tou­jours sur le point de s’en­vo­ler du papier. Il sor­tit de la bou­tique sans acheter.

C’est en remon­tant vers les étages de l’hô­tel qu’il ren­con­tra Fátima.

L’as­cen­seur de ser­vice — il s’é­tait trom­pé de cou­loir et avait pris une porte mar­quée Staff Only — s’ou­vrit sur un étage dépouillé, sans le tapis épais ni les cal­li­gra­phies dorées. Des murs blancs, un sol en lino­léum gris, des cha­riots de ménage ran­gés le long du mur, char­gés de draps, de ser­viettes, de pro­duits de net­toyage. L’en­vers du décor. Les cou­lisses de la tour.

Elle était là, pous­sant un cha­riot, petite, mince, le visage rond et sombre sous un fou­lard bleu ciel qui n’é­tait pas un hijab mais en avait l’ap­pa­rence — une de ces ambi­guï­tés ves­ti­men­taires que pra­tiquent les tra­vailleuses non musul­manes en Ara­bie saou­dite, un vête­ment qui res­semble à ce qu’on attend d’elles sans être tout à fait ce qu’on attend d’elles. Elle leva les yeux quand il sor­tit de l’as­cen­seur. Un regard sur­pris — les clients ne venaient pas dans les étages de service.

— Par­don, dit Côme en arabe. Je me suis trom­pé d’ascenseur.

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Elle le regar­da — un regard qui durait un peu plus long­temps que néces­saire, qui éva­luait, qui pesait. Puis, dans un arabe tein­té d’un accent qu’il iden­ti­fia immé­dia­te­ment comme éthiopien :

— Le hall, c’est par là. L’as­cen­seur client est à gauche au bout du couloir.

— Mer­ci.

Il allait par­tir. Quelque chose le retint. Peut-être la qua­li­té de ce regard — non pas la curio­si­té, mais la recon­nais­sance. Ce regard que portent les gens qui vivent dans les inter­stices, qui habitent les fis­sures du sys­tème, qui savent qu’il y a tou­jours un espace entre ce que les papiers disent et ce que les corps sont.

— Vous êtes éthiopienne ?

Un rai­dis­se­ment imper­cep­tible. Puis un sou­rire prudent.

— D’Ad­dis-Abe­ba. Je m’ap­pelle Fátima.

— Fáti­ma.

Le nom était musul­man. Le visage, la pos­ture, le petit cru­ci­fix en argent qu’il voyait briller à la nais­sance du cou, sous le fou­lard — tout le reste ne l’é­tait pas. Il ne dit rien. Elle ne dit rien. Un pacte silen­cieux se noua dans cette seconde — le pacte de ceux qui ne sont pas ce qu’ils pré­tendent être et qui se recon­naissent à des signes que les autres ne voient pas.

— Hajj mabrour, dit-elle, et il y avait dans sa voix une iro­nie si fine, si par­fai­te­ment contrô­lée, qu’il fal­lait être un expert en impos­ture pour la détecter.

— Jazak Alla­hu khai­ran, répon­dit-il, et son iro­nie à lui était la jumelle de la sienne, et pen­dant un ins­tant ils se tinrent face à face dans ce cou­loir de lino­léum gris, deux impos­teurs dans la tour de Dieu, et quelque chose pas­sa entre eux qui n’é­tait ni de l’a­mi­tié ni de la com­pli­ci­té mais qui y ressemblait.

Elle reprit son cha­riot. Il trou­va le bon ascenseur.

Le reste de la mati­née, il le pas­sa dans le hall de l’hô­tel — un espace monu­men­tal, tout en marbre crème et dorures, dont le pla­fond se per­dait dans une hau­teur de cathé­drale. Des lustres immenses — cris­tal, or, lumière blanche — pen­daient comme des galaxies figées. Le sol reflé­tait les sil­houettes des clients qui pas­saient en glis­sant, silen­cieux sur le marbre poli, cer­tains en ihram blanc, pieds nus ou en san­dales, le visage brû­lé de soleil et d’é­mo­tion, d’autres en cos­tume trois pièces, par­fu­més, télé­phone à l’o­reille, par­lant en anglais, en arabe, en our­dou de tran­sac­tions, de ren­dez-vous, de chambres à réser­ver pour la pro­chaine sai­son. Le contraste était violent et per­sonne ne sem­blait le remar­quer — le sacré et le com­mer­cial coexis­taient ici avec une aisance qui n’é­tait ni cynique ni naïve mais sim­ple­ment natu­relle, comme si l’i­dée que Dieu et l’argent puissent occu­per le même espace était aus­si vieille que La Mecque elle-même, ce qui, à bien y réflé­chir, était pro­ba­ble­ment le cas.

Côme s’as­sit dans un fau­teuil de cuir blanc, com­man­da un café — qah­wa ara­bi, sans sucre, avec un soup­çon de car­da­mome — et observa.

C’est ce qu’il fai­sait de mieux. Obser­ver. Il avait pas­sé sa vie à obser­ver — les manus­crits, les encres, les par­che­mins, les visages des mar­chands qui men­taient, les mains des faus­saires qui hési­taient, les yeux des croyants qui priaient. L’ob­ser­va­tion était sa forme de prière à lui, la seule qu’il pra­ti­quait avec sin­cé­ri­té, et elle exi­geait les mêmes qua­li­tés que la prière véri­table : la patience, le silence, la capa­ci­té de se rendre invisible.

Il vit pas­ser un groupe de pèle­rins turcs conduits par un guide qui agi­tait un fanion vert. Il vit une famille du Golfe — le père en bisht doré, la mère en abaya noire bor­dée de cris­taux, quatre enfants en minia­ture de leurs parents — s’en­gouf­frer dans un ascen­seur express. Il vit un vieil homme en kur­ta blanc, pakis­ta­nais pro­ba­ble­ment, qui pleu­rait dou­ce­ment dans un coin du hall, assis sur le sol de marbre, le visage dans les mains, le corps secoué de san­glots si dis­crets qu’on aurait pu les prendre pour un trem­ble­ment de froid, et per­sonne ne s’ar­rê­tait, per­sonne ne le tou­chait, parce qu’i­ci pleu­rer n’é­tait pas un signe de détresse mais un signe de grâce — on pleu­rait parce qu’on était arri­vé, parce qu’on était enfin là, dans la ville de Dieu, et que l’é­mo­tion vous sub­mer­geait comme une vague, et que c’é­tait bien, et que c’é­tait nor­mal, et que les larmes étaient la seule réponse adé­quate à l’im­men­si­té de ce qui vous arrivait.

Côme ne pleu­rait pas. Mais il com­pre­nait. Il com­pre­nait avec cette par­tie de lui qui n’é­tait ni le savant ni le mar­chand ni le faus­saire — cette par­tie qu’il n’a­vait pas de nom pour dési­gner et qui se mani­fes­tait par­fois, dans cer­taines lumières, devant cer­tains textes, en pré­sence de cer­taines beau­tés, par un ser­re­ment de gorge qui res­sem­blait furieu­se­ment à de l’é­mo­tion reli­gieuse et qui n’en était peut-être pas, ou qui en était, ou qui était ce qui vient juste avant, ce trem­ble­ment au bord du gouffre que les mys­tiques appellent l’ap­pel et que les psy­chiatres appellent autrement.

L’a­près-midi, il mon­ta plus haut.

Au-des­sus du soixante-cin­quième étage, les cou­loirs chan­geaient. Plus étroits, moins déco­rés, avec des portes métal­liques mar­quées de numé­ros et de sym­boles tech­niques. Côme, muni de sa carte de chambre qui ne lui don­nait accès qu’aux espaces clients, essaya plu­sieurs portes, trou­va la plu­part fer­mées. Mais au soixante-sep­tième étage, un esca­lier de ser­vice — porte entre­bâillée, main­te­nue ouverte par une cale de bois — menait vers les étages du musée.

Le Musée de l’Hor­loge occu­pait les quatre der­niers étages habi­tés de la tour, juste en des­sous de l’hor­loge elle-même. Côme mon­ta l’es­ca­lier, débou­cha dans un espace aux murs noirs, éclai­ré par des spots encas­trés qui don­naient à tout une qua­li­té de pla­né­ta­rium. Des vitrines expo­saient des ins­tru­ments de mesure du temps — des astro­labes, des cadrans solaires, des hor­loges méca­niques anciennes — et des pan­neaux expli­ca­tifs, en arabe et en anglais, racon­taient l’his­toire de la mesure du temps en islam. L’im­por­tance du temps dans la foi. Les cinq prières quo­ti­diennes, cha­cune liée à une posi­tion du soleil. Le calen­drier lunaire. Le début du Rama­dan déter­mi­né par l’ob­ser­va­tion du crois­sant de lune. Le Hajj, fixé au mois de Dhul Hij­ja, le dou­zième mois lunaire, qui recule chaque année de onze jours par rap­port au calen­drier solaire et fait ain­si le tour com­plet des sai­sons en trente-trois ans.

Le temps sacré n’é­tait pas le temps des hor­loges. C’é­tait un temps orga­nique, lié aux astres, au corps, à la prière, un temps qui res­pi­rait au rythme de la terre et de la lune. Et pour­tant, au-des­sus de ce musée, à quelques mètres, bat­tait la plus grande hor­loge du monde — méca­nique, ato­mique, impi­toyable — et ses LED chan­geaient de cou­leur à l’heure de chaque prière, comme pour dire que le temps sacré et le temps méca­nique étaient le même temps, ou qu’ils devaient le deve­nir, ou qu’ils l’a­vaient tou­jours été.

C’est là que Côme enten­dit une voix.

Elle venait de der­rière une porte mar­quée Accès tech­nique — Per­son­nel auto­ri­sé. Une voix d’homme, en alle­mand, qui jurait avec une convic­tion que l’on n’ac­quiert qu’en tra­vaillant long­temps avec des machines récalcitrantes.

Ver­dammte Scheisse…

La porte était entrou­verte. Côme poussa.

L’es­pace der­rière la porte était un boyau métal­lique, un tun­nel d’a­cier et de câbles qui mon­tait en spi­rale — l’in­té­rieur de la struc­ture de l’hor­loge. Et dans ce tun­nel, assis sur un tabou­ret pliant, pen­ché sur un boî­tier élec­tro­nique ouvert dont les fils pen­daient comme des entrailles, un homme blond, tra­pu, la cin­quan­taine, en com­bi­nai­son de tra­vail grise, le front en sueur.

L’homme leva les yeux. Un regard bleu, méfiant, fatigué.

— Wer sind Sie ? lan­ça-t-il. Puis, se repre­nant : Who are you ?

— Je suis un client de l’hô­tel, dit Côme en alle­mand. Un alle­mand cor­rect mais sco­laire, qu’il n’a­vait pas pra­ti­qué depuis long­temps. Je me suis perdu.

L’homme le regar­da avec une sur­prise qui se mua len­te­ment en quelque chose d’autre — un sou­la­ge­ment, peut-être, celui de ren­con­trer un visage qui n’est pas celui d’un pèle­rin, d’un garde de sécu­ri­té, d’un res­pon­sable d’hô­tel. Un visage d’Eu­ro­péen. Un visage laïc.

— Hein­rich Voss, dit l’homme en ten­dant une main grasse de cam­bouis. Ingé­nieur. Firme PER­ROT. Je suis ici pour la main­te­nance de l’hor­loge. Et je suis ici depuis trois semaines et je deviens fou.

Il avait un accent souabe et un sou­rire qui creu­sait des rides pro­fondes autour de ses yeux bleus. Il dési­gna le tabou­ret, le tun­nel, les fils.

— C’est l’hor­loge la plus grande du monde et c’est aus­si la plus capri­cieuse. Les LED du cadran est ont un pro­blème de syn­chro­ni­sa­tion. Elles changent de cou­leur avec un déca­lage d’une demi-seconde par rap­port aux trois autres cadrans. Une demi-seconde. Per­sonne ne le voit d’en bas. Mais moi je le sais, et ça me rend dingue.

— Vous n’êtes pas musul­man, dit Côme. Ce n’é­tait pas une question.

— Luthé­rien. De Stutt­gart. Et non, je n’ai pas le droit d’être dans la ville. Mais j’ai un per­mis spé­cial — un per­mis tech­nique, déli­vré par le minis­tère du Hajj, qui m’au­to­rise à res­ter dans la tour et uni­que­ment dans la tour. Je ne sors jamais. Depuis trois semaines, je vis entre le soixante-hui­tième et le soixante-trei­zième étage. Je mange au res­tau­rant de l’hô­tel — room ser­vice. Je dors dans une chambre tech­nique, au soixante-dixième. Je ne des­cends pas en des­sous du cin­quan­tième. Et sur­tout — sur­tout — je ne mets pas les pieds dehors.

Il rit. Un rire sec, sans joie.

— Je suis le pri­son­nier le plus haut per­ché du monde. Quatre cent cin­quante mètres au-des­sus du sol, avec une vue impre­nable sur un lieu où je n’ai pas le droit d’al­ler. C’est kaf­kaïen, non ? Ou bor­ge­sien. Ou les deux.

Côme s’as­sit sur une caisse en métal. Autour d’eux, le tun­nel d’a­cier vibrait imper­cep­ti­ble­ment — les engre­nages de l’hor­loge, quelque part au-des­sus, tour­naient avec une régu­la­ri­té de métronome.

— Vous voyez le tawaf, de là-haut ?

— Je vois tout. J’ai une fenêtre tech­nique, au soixante-dou­zième, qui donne sur le Haram. La nuit, quand je ne dors pas — et je ne dors presque jamais — je m’as­sieds devant cette fenêtre et je regarde les gens tour­ner. Deux mil­lions de per­sonnes qui tournent autour d’un cube de pierre. C’est la chose la plus étrange que j’aie jamais vue. Et je suis ingé­nieur — je sais ce que c’est que la rota­tion, le mou­ve­ment cir­cu­laire, les forces cen­tri­pètes. Mais ça — il fit un geste vague vers le bas — ça, je ne com­prends pas. Ce n’est pas de la méca­nique. C’est autre chose.

Il regar­da Côme. Ses yeux bleus, dans la lumière bla­farde du tun­nel, avaient quelque chose d’enfantin.

— Et vous ? Vous êtes pèlerin ?

— Oui, dit Côme.

Le mot était sor­ti sans hési­ta­tion, sans l’ombre d’une inflexion qui aurait pu signa­ler le men­songe. Et pour­tant, en le disant, il avait sen­ti quelque chose — non pas de la culpa­bi­li­té, il avait dépas­sé la culpa­bi­li­té depuis long­temps, mais une sorte de ver­tige, comme si en disant oui à cet Alle­mand enfer­mé dans les entrailles de l’hor­loge il avait pro­non­cé un mot qui, à force d’être répé­té, fini­rait par deve­nir vrai.

Il quit­ta Hein­rich Voss avec une poi­gnée de main et la pro­messe de reve­nir. L’Al­le­mand lui avait sou­ri — un sou­rire de nau­fra­gé qui voit pas­ser un navire et qui n’ose pas encore agi­ter les bras.

Côme redes­cen­dit au cin­quan­tième étage. La chambre l’at­ten­dait, iden­tique, le lit défait, le Coran dans son cof­fret vert, le Bur­ton sur la table de nuit. Par la fenêtre, le tawaf conti­nuait — il conti­nuait tou­jours. Le soleil de l’a­près-midi frap­pait le marbre blanc du Haram et le ren­voyait en une clar­té aveu­glante, une blan­cheur qui man­geait les contours, qui dis­sol­vait les ombres, qui trans­for­mait les mil­liers de pèle­rins en une masse lai­teuse et mou­vante dont les indi­vi­dus avaient disparu.

Demain, le Hajj commençait.

Côme ouvrit le Bur­ton. Trou­va le pas­sage qu’il cherchait.

« A few Arabs were praying, a few were slee­ping, and not a few were squat­ting toge­ther over pipes of tobac­co. The pat­ched and par­ti-colou­red robes of the Bedouins, and their wild, sun­burnt faces, affor­ded a strong contrast to the clean and civi­li­zed appea­rance of the citi­zens. It was dif­fi­cult to reco­gnize in such a throng the man of edu­ca­tion and the man of igno­rance, the sin­ner and the saint. »

Le pas­sage datait de 1853 et il aurait pu dater de ce matin. Dif­fi­cile de recon­naître, dans une telle foule, l’homme ins­truit de l’i­gno­rant, le pécheur du saint. Dif­fi­cile de recon­naître, aurait ajou­té Côme, le croyant de l’im­pos­teur. Le fidèle du faus­saire. L’a­mou­reux de Dieu de l’a­mou­reux d’une femme.

Il fer­ma le livre. L’hor­loge bat­tait. Dans quelques heures, il des­cen­drait pour la pre­mière fois dans le Haram, il se mêle­rait à la foule, il tour­ne­rait autour de la Kaa­ba comme Bur­ton l’a­vait fait, comme Sal­ma l’a­vait fait, comme deux mil­lions de croyants le feraient avec lui, et per­sonne ne sau­rait — per­sonne, pas même lui — si les cercles qu’il décri­rait seraient ceux d’un impos­teur ou ceux d’un homme en train, len­te­ment, de ces­ser de l’être.

Cha­pitre 5 — Salma

Il y a une photographie.

C’est la seule qu’il ait d’elle — non parce qu’il n’en a pas pris d’autres, mais parce qu’elle lui avait deman­dé de les effa­cer, un soir, à Paris, dans cet appar­te­ment du XIe arron­dis­se­ment qu’il occu­pait à l’é­poque, un deux-pièces sous les toits dont la fenêtre de la chambre don­nait sur une cour inté­rieure où un pla­tane pous­sait contre toute logique végé­tale. Elle lui avait deman­dé de les effa­cer avec le même ton calme qu’elle employait pour tout — les demandes, les refus, les décla­ra­tions, les adieux. Efface-les, Côme. Je ne veux pas qu’il reste des images de moi. Il les avait effa­cées. Toutes sauf une, qu’il avait trans­fé­rée sur une clé USB qu’il gar­dait dans le tiroir de son bureau, sous des fac­tures et des rele­vés ban­caires, et qu’il ne regar­dait presque jamais, sauf les soirs où le manque pre­nait une forme phy­sique — un creux dans la poi­trine, une sen­sa­tion de vide qui n’é­tait pas du vide mais du plein, du trop-plein d’absence.

Sur la pho­to­gra­phie, Sal­ma est de pro­fil. Elle ne regarde pas l’ob­jec­tif — elle regarde quelque chose hors champ, à gauche, quelque chose qui la fait presque sou­rire sans tout à fait sou­rire, une expres­sion sus­pen­due entre l’a­mu­se­ment et la concen­tra­tion. Ses che­veux sont cou­pés court, au car­ré, déga­geant la nuque. Elle porte un pull gris à col rou­lé qui est celui de Côme — un détail qu’il est le seul à savoir. Der­rière elle, floue, la vitre d’un café, et der­rière la vitre, plus floue encore, la sil­houette d’un mina­ret — ils sont à Istan­bul, c’est la pre­mière fois, le col­loque vient de se ter­mi­ner, c’est le soir, et Côme a pris cette pho­to sans qu’elle s’en aper­çoive, un geste de voleur, un geste qui dit : je veux gar­der cet ins­tant parce que je sais déjà qu’il ne dure­ra pas.

Il n’a­vait pas empor­té la pho­to­gra­phie à La Mecque. Il n’en avait pas besoin. Le visage de Sal­ma était ins­crit dans un endroit de sa mémoire qui ne dépen­dait d’au­cun sup­port — ni papier, ni pixel, ni par­che­min. Il était là, aus­si net que le texte d’un manus­crit qu’on a lu mille fois, et en même temps aus­si instable, parce que la mémoire est un palimp­seste elle aus­si, parce que chaque sou­ve­nir se réécrit sur le pré­cé­dent et que le visage de Sal­ma, à force d’être remé­mo­ré, avait com­men­cé à chan­ger, à se brouiller sur les bords, à perdre cer­tains détails — la forme exacte de ses sour­cils, la cou­leur pré­cise de ses lèvres — tout en gagnant une inten­si­té qui n’ap­par­te­nait plus au réel mais au manque.

Voi­ci ce qu’il savait d’elle. Voi­ci ce qu’il ne savait pas.

Il savait qu’elle était née à Tarim en 1978, dans une famille de sayyids — des des­cen­dants du Pro­phète par la lignée d’Hus­sein. Que les al-Hadra­mi de Tarim n’é­taient pas des gens ordi­naires : pen­dant des siècles, ils avaient essai­mé dans tout l’o­céan Indien — en Inde, en Malai­sie, en Indo­né­sie, en Afrique de l’Est — por­tant avec eux le savoir isla­mique, la cal­li­gra­phie, le com­merce et cette forme par­ti­cu­lière de sou­fisme hadh­ra­mi qui mêlait la rigueur théo­lo­gique à une dévo­tion poé­tique, presque exta­tique. Que son grand-père, Habib Omar al-Hadra­mi, avait été un cal­li­graphe célèbre dans tout le sud du Yémen — un maître du naskh dont les copies du Coran étaient recher­chées par les col­lec­tion­neurs et les mos­quées, et dont l’a­te­lier, dans une mai­son de terre à quatre étages de la vieille ville de Tarim, était un lieu de pèle­ri­nage pour les étu­diants en calligraphie.

Il savait que Sal­ma avait appris à cal­li­gra­phier avant d’ap­prendre à écrire. Que son grand-père lui avait mis le calame entre les doigts à cinq ans, dans le jar­din de gre­na­diers, et qu’elle avait tra­cé sa pre­mière lettre — un alif, la ver­ti­cale, le com­men­ce­ment de tout — sur un mor­ceau de papier jour­nal posé sur une planche de bois. Qu’elle avait un don que le vieux Habib avait recon­nu immé­dia­te­ment, avec ce mélange de fier­té et de tris­tesse qui est celui des maîtres quand ils com­prennent que l’é­lève les dépassera.

Il savait qu’elle avait quit­té Tarim à dix-huit ans pour Sanaa, puis Sanaa pour Paris à vingt-deux ans, et que le voyage entre Tarim et Paris — entre la val­lée du Hadra­maout, ses palais de terre et ses pal­miers, et le bou­le­vard de Bel­le­ville avec ses kebabs et ses maga­sins de télé­pho­nie — était un voyage que peu de gens pou­vaient com­prendre, un saut non seule­ment géo­gra­phique mais tem­po­rel, comme si l’on pas­sait du XIIIe siècle au XXIe en pre­nant un avion.

Il savait qu’elle avait com­men­cé un doc­to­rat à la Sor­bonne sur les manus­crits de Sanaa, qu’elle l’a­vait inter­rom­pu au bout de trois ans sans le ter­mi­ner, et qu’elle était retour­née au Yémen avec une rage silen­cieuse contre l’u­ni­ver­si­té fran­çaise, contre l’o­rien­ta­lisme, contre la façon dont les savants occi­den­taux tou­chaient les manus­crits isla­miques — avec les gants blancs de la science, certes, mais aus­si avec cette condes­cen­dance impli­cite qui traite le texte sacré comme un objet d’é­tude et non comme une parole vivante.

Il ne savait pas — il ne l’a­vait jamais su avec cer­ti­tude — si Sal­ma croyait en Dieu.

C’é­tait la ques­tion qu’il n’a­vait jamais posée, et qu’elle n’a­vait jamais expli­ci­te­ment répon­due, et qui flot­tait entre eux comme un nuage dont on ne sait pas s’il annonce la pluie ou le beau temps. Elle priait — il l’a­vait vue prier, cinq fois par jour, avec une régu­la­ri­té qui n’a­vait rien de méca­nique mais qui res­sem­blait à de la res­pi­ra­tion, un besoin du corps autant que de l’es­prit. Elle jeû­nait pen­dant le Rama­dan. Elle connais­sait le Coran par cœur — pas seule­ment les sou­rates courtes que tout musul­man connaît, mais le texte entier, les cent qua­torze sou­rates, les six mille deux cent trente-six ver­sets, une mémoire pro­di­gieuse qui la ren­dait capable de réci­ter n’im­porte quel pas­sage à n’im­porte quel moment, avec une voix grave et modu­lée qui trans­for­mait l’a­rabe cora­nique en musique.

Et en même temps — en même temps — elle disait des choses que Côme n’a­vait jamais enten­dues dans la bouche d’une croyante. La foi n’est pas un état, c’est un mou­ve­ment. Dieu n’est pas une réponse, c’est une ques­tion qu’on ne peut pas ces­ser de poser. Et sur­tout, cette phrase, pro­non­cée un soir à Sanaa, dans le stu­dio de la vieille ville, le frag­ment ancien posé entre eux sur la table : Tu sais ce que c’est, un palimp­seste ? C’est la preuve que Dieu hésite.

Côme n’a­vait jamais ren­con­tré quel­qu’un qui habi­tait l’is­lam de cette manière — de l’in­té­rieur et du bord en même temps, avec une inti­mi­té qui fri­sait l’hé­ré­sie. Elle n’é­tait ni une réfor­ma­trice ni une rebelle. Elle ne vou­lait pas chan­ger l’is­lam — elle vou­lait le com­prendre, ce qui était infi­ni­ment plus dan­ge­reux. Les réfor­ma­teurs, les auto­ri­tés savent les gérer. Les cher­cheurs de véri­té, non.

Il y avait eu une nuit, à Paris, dans l’ap­par­te­ment du XIe. C’é­tait en mai, l’a­vant-der­nier mai qu’ils avaient pas­sé ensemble, et le pla­tane de la cour inté­rieure avait des feuilles neuves qui fai­saient une ombre verte sur le mur de la chambre. Ils étaient cou­chés, dans l’obs­cu­ri­té tiède, et Sal­ma avait par­lé. Lon­gue­ment, ce qui ne lui res­sem­blait pas — d’ha­bi­tude c’é­tait Côme qui par­lait et elle qui écou­tait, ou qui fai­sait sem­blant d’é­cou­ter, ou qui écou­tait quelque chose d’autre en même temps, quelque chose que lui ne pou­vait pas entendre.

Elle avait par­lé du Hajj.

De ce que repré­sen­tait le Hajj pour elle — non pas le pèle­ri­nage tou­ris­tique des agences de voyages, pas le rituel codi­fié des guides pra­tiques, mais quelque chose de plus pro­fond, de plus effrayant. L’i­dée de se rendre en un lieu où toute dif­fé­rence s’a­bo­lit. Où le riche et le pauvre portent le même vête­ment. Où les femmes et les hommes tournent ensemble dans la même foule. Où le temps s’ar­rête — non pas au sens méta­pho­rique, mais lit­té­ra­le­ment : pen­dant le Hajj, le temps indi­vi­duel cesse d’exis­ter, vous n’êtes plus vous, vous êtes une par­ti­cule dans un flux, un atome dans une prière col­lec­tive, et votre nom, votre his­toire, votre visage, tout ce qui fait de vous un indi­vi­du se dis­sout dans le mou­ve­ment cir­cu­laire du tawaf, et ce qui reste — ce qui reste quand tout le reste a été empor­té — c’est soit Dieu, soit rien, et les deux reviennent peut-être au même.

— Tu veux y aller ? avait deman­dé Côme.

— Oui. Un jour. Quand je serai prête.

— Prête à quoi ?

Elle n’a­vait pas répon­du. Elle s’é­tait tour­née vers le mur, et le pla­tane fai­sait dan­ser des ombres vertes sur sa nuque, et Côme avait com­pris — sans le for­mu­ler, sans le vou­loir — que ce quand je serai prête signi­fiait quand je serai prête à te quit­ter, et que le Hajj, pour Sal­ma, n’é­tait pas un voyage qu’on fai­sait et dont on reve­nait, mais un seuil qu’on fran­chis­sait et qui vous chan­geait d’une manière irré­ver­sible, et qu’elle le savait, et qu’elle avait peur, et que cette peur était aus­si du désir.

Qua­torze mois plus tard, elle était partie.

Le sou­ve­nir le plus pré­cis que Côme avait de leur der­nière ren­contre, à Sanaa, en mars 2012, n’é­tait pas un mot, ni un geste, ni une scène entière, mais une image fixe : les mains de Sal­ma posant le frag­ment de manus­crit dans les siennes. Ses mains étaient petites, les doigts tachés d’encre noire à l’in­dex et au majeur droits — une tache per­ma­nente, indé­lé­bile, la signa­ture de la cal­li­graphe, la preuve que le corps garde la trace de ce qu’il fait quand l’es­prit oublie. Et ses mains avaient tenu ses mains pen­dant un ins­tant, et il avait sen­ti les taches d’encre contre sa peau, et il s’é­tait dit : c’est la der­nière fois que ces mains me touchent, et il avait eu raison.

Après, il y avait eu le silence.

Pas un silence bru­tal — les dis­pa­ri­tions ne sont jamais bru­tales quand elles sont pré­mé­di­tées. D’a­bord les mails s’é­taient espa­cés. Puis les réponses étaient deve­nues plus courtes, plus éva­sives — un mot, deux mots, ham­du­lil­lah, tout va bien, ne t’in­quiète pas. Le télé­phone ne répon­dait plus qu’une fois sur trois, puis une fois sur dix, puis plus du tout. L’a­dresse du stu­dio dans la vieille ville ren­voyait les lettres — des­ti­na­taire incon­nu, un tam­pon rouge sur l’en­ve­loppe blanche, cette bru­ta­li­té admi­nis­tra­tive des postes du monde entier qui réduit une absence à un mot.

Côme avait cher­ché. Il avait appe­lé le Dar al-Makh­tu­tat — les col­lègues disaient qu’elle avait pris un congé, qu’elle était peut-être par­tie à Tarim, chez sa famille, ou peut-être à Aden, per­sonne ne savait, le Yémen s’en­fon­çait dans le chaos et les gens dis­pa­rais­saient, ce n’é­tait pas rare, ce n’é­tait pas inquié­tant, ou plu­tôt c’é­tait inquié­tant mais d’une manière si géné­rale, si sys­té­mique, que l’in­quié­tude indi­vi­duelle se noyait dans l’in­quié­tude col­lec­tive comme une larme dans la mer. Il avait contac­té l’am­bas­sade de France à Sanaa — rien, elle n’é­tait pas de natio­na­li­té fran­çaise. Il avait écrit à des col­lègues en Alle­magne, en Angle­terre, qui avaient tra­vaillé sur les manus­crits de Sanaa — per­sonne n’a­vait de nouvelles.

Et puis Abdal­lah, un soir de sep­tembre 2013, au télé­phone : Je l’ai vue au ter­mi­nal Hajj de Djed­dah. Elle avait maigri.

Une phrase. Neuf mots. Et sur ces neuf mots, Côme avait construit tout cela — le cer­ti­fi­cat de conver­sion, le visa, le voyage, la tour, la chambre au cin­quan­tième étage, le men­songe qui l’a­vait ame­né ici, dans la ville où il n’a­vait pas le droit d’être, à cher­cher une femme qui ne vou­lait peut-être pas être trouvée.

Il était allon­gé sur le lit de la chambre 5017. La nuit tom­bait. Le Haram s’illu­mi­nait en bas — cette clar­té constante, sur­na­tu­relle, qui ne fai­blis­sait jamais — et le tawaf conti­nuait, les cercles de pèle­rins visibles d’en haut comme les anneaux d’une pla­nète, et quelque part dans ces cercles, un an plus tôt, Sal­ma avait tour­né, et peut-être tour­nait-elle encore, et peut-être était-elle deve­nue le mou­ve­ment lui-même, cette rota­tion sans fin autour d’un centre qu’on n’at­teint jamais, et peut-être était-ce cela, sa réponse à la ques­tion que Côme n’a­vait jamais posée, cette ques­tion sur Dieu et sur la foi et sur ce qui reste quand tout le reste a été emporté.

Il ouvrit le Bur­ton. Pas pour lire — pour tou­cher le papier, sen­tir sous ses doigts le grain de la page, cette rugo­si­té carac­té­ris­tique des édi­tions de poche bon mar­ché, et se rap­pe­ler que d’autres avant lui avaient cher­ché quelque chose dans cette ville, et que cer­tains l’a­vaient trou­vé, et que d’autres non, et que la dif­fé­rence entre les deux n’é­tait peut-être pas ce qu’on pense.

Bur­ton, en 1853, était entré à La Mecque pour la gloire. Pour l’a­ven­ture. Pour la lit­té­ra­ture. Pour pou­voir dire : j’ai été là où les autres n’ont pas osé aller. Et il en était reve­nu avec un livre — trois volumes, mille pages, des obser­va­tions, des mesures, des plans — et avec quelque chose d’autre, quelque chose qu’il n’a­vait jamais pu nom­mer et qui l’a­vait han­té le reste de sa vie. Ce quelque chose, Côme le devi­nait : c’é­tait le soup­çon que la foi qu’il avait simu­lée pen­dant des mois n’é­tait peut-être pas entiè­re­ment simu­lée. Que le masque, por­té assez long­temps, finit par col­ler à la peau. Que le der­viche Abdul­lah, per­son­nage inven­té pour les besoins de l’im­pos­ture, avait fini par exis­ter — non pas à la place de Richard Bur­ton, mais à côté de lui, en lui, comme un texte sous un autre texte, un palimp­seste vivant.

Bur­ton avait por­té toute sa vie un sachet de cuir autour du cou. Dans le sachet, deux docu­ments : le cer­ti­fi­cat du Sheikh de La Mecque attes­tant qu’il avait accom­pli le Hajj, et une lettre du car­di­nal Wise­man le recom­man­dant comme bon catho­lique. Les deux à la fois. L’un ne sup­pri­mait pas l’autre. La foi et l’im­pos­ture coexis­taient dans le même sachet, contre le même cœur, et Bur­ton ne voyait là aucune contra­dic­tion, ou bien il voyait la contra­dic­tion mais s’en moquait, ou bien — hypo­thèse la plus trou­blante — la contra­dic­tion était le lieu exact de sa vérité.

Côme se deman­da ce qu’il por­te­rait, lui, en ren­trant à Paris. Le frag­ment de manus­crit, sans doute, tou­jours enve­lop­pé dans son car­ré de soie. Le cer­ti­fi­cat de conver­sion, dans son enve­loppe kraft. Et quelque chose d’autre — quelque chose qui n’exis­tait pas encore, qui n’a­vait pas de forme, pas de nom, mais qui com­men­çait à se for­mer dans la par­tie de lui que vingt ans d’am­bi­guï­té avaient creu­sée comme l’eau creuse la pierre, cette cavi­té inté­rieure où le doute et le désir se confondent et qui est peut-être — peut-être — ce que les croyants appellent l’âme.

L’ap­pel à la prière du magh­rib s’é­le­va. Le cou­cher du soleil. La troi­sième prière du jour. Les LED de l’hor­loge, quelque part au-des­sus de lui, pas­sèrent du blanc au vert. La ville entière vibra. Et Côme res­ta immo­bile dans la chambre obs­cure, le livre de Bur­ton sur la poi­trine, les yeux ouverts sur le pla­fond, et il pen­sa à Sal­ma, et il pen­sa à Dieu, et il ne savait pas lequel des deux il était venu cher­cher, et il se dit que c’é­tait peut-être la même chose, et il se dit que non, et il se dit qu’il ne savait pas, et ce ne-pas-savoir était la seule chose vraie dans toute cette archi­tec­ture de men­songes, la seule fis­sure par laquelle quelque chose d’au­then­tique pou­vait encore passer.

Demain, il descendrait.

Demain, il entre­rait dans le Haram, il se mêle­rait à la foule, il tour­ne­rait autour de la Kaa­ba, il ferait le geste de deux mil­lions de croyants, et ce geste serait le sien et ne serait pas le sien, et dans la foule immense il cher­che­rait un visage, un visage de femme aux che­veux noirs, aux doigts tachés d’encre, et il ne le trou­ve­rait pas, et il tour­ne­rait encore, et il ne le trou­ve­rait pas, et il tour­ne­rait encore, et quelque chose com­men­ce­rait à se défaire en lui, ou à se refaire, ou à se faire pour la pre­mière fois, et il n’y aurait per­sonne pour lui dire lequel des trois.

La nuit tom­ba sur La Mecque. L’hor­loge bat­tait. Le tawaf tour­nait. Et dans la chambre 5017, au cin­quan­tième étage de la plus haute tour de la ville de Dieu, un homme qui ne croyait pas — ou qui ne savait pas s’il croyait — atten­dait l’aube avec la patience des men­teurs et la fièvre des amou­reux, et c’é­tait la même patience et c’é­tait la même fièvre, et dehors les étoiles tour­naient elles aus­si, dans leur propre tawaf silen­cieux, autour d’un centre que per­sonne n’a­vait jamais vu.

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Cha­pitre 6 — La nouba

Mer­cre­di 27 — Jeu­di 28 février 2019

Les jours prirent un rythme.

C’é­tait le propre des amours clan­des­tines — elles inventent leurs propres horaires, leurs propres rituels, leur propre litur­gie. Et comme toute litur­gie, celle-ci repo­sait sur la répé­ti­tion : les mêmes gestes, les mêmes lieux, les mêmes heures, qui par leur récur­rence acqué­raient la den­si­té d’une tradition.

Le matin, Naïm tra­vaillait à la Biblio­thèque natio­nale. Les manus­crits de la Rah­ma­niyya révé­laient des tré­sors — un com­men­taire inédit du Kitâb al-Tajal­liyât d’Ibn Ara­bi, copié au dix-neu­vième siècle par un cheikh de Kaby­lie dont per­sonne n’a­vait jamais enten­du par­ler. Fari­da rayon­nait. Elle appor­tait les car­tons avec la fier­té d’une mère qui pré­sente ses enfants, et chaque nou­veau docu­ment était l’oc­ca­sion d’un petit cours d’his­toire — celui-ci vient de la zaouïa de Sidi Abder­rah­mane, celui-là a été sau­vé d’un incen­die pen­dant la guerre d’in­dé­pen­dance, cet autre a été confis­qué par l’ar­mée fran­çaise et res­ti­tué en 1968.

Naïm pho­to­gra­phiait, trans­cri­vait, anno­tait. Mais son esprit était ailleurs. Dans les marges de ses notes, des mots appa­rais­saient qui n’a­vaient rien à voir avec la recherche — pis­cine, che­veux, gre­nade, peau. Des frag­ments de Nes­rine qui s’in­fil­traient dans le tra­vail comme l’eau s’in­filtre dans la pierre.

À midi, il man­geait seul dans un res­tau­rant du centre-ville. Une gar­gote sans enseigne, rue Ben M’hi­di, où on ser­vait une rech­ta — ces pâtes faites main, fines comme des fils de soie, nap­pées d’une sauce au pou­let, aux pois chiches et aux navets, par­fu­mée à la can­nelle et au poivre noir. Le goût était d’une com­plexi­té qui tenait de la musique — chaque bou­chée révé­lait une note dif­fé­rente, un accord inat­ten­du. L’Al­gé­rie se man­geait comme elle se chan­tait — par couches, par strates, par superpositions.

L’a­près-midi, la pis­cine. Nes­rine arri­vait vers qua­torze heures, nageait, s’as­seyait au bord du bas­sin. Ils par­laient. De tout et de rien — de la ville, de la musique, des enfants qu’elle n’a­vait pas eus, du fils qu’il avait, de la cha­leur, du jas­min, des chats errants qui peu­plaient les jar­dins de l’hô­tel et que Mou­nir, le ser­veur, nour­ris­sait en cachette avec les restes du buffet.

Puis elle répé­tait dans le salon du qua­trième. Il écou­tait. Et le soir — le soir, la chambre 714.

*   *   *

Le mer­cre­di, quelque chose changea.

Ils étaient dans la chambre, après l’a­mour, dans cette heure sus­pen­due où les corps se reposent et où les mots reviennent. Nes­rine était allon­gée sur le ventre, le visage tour­né vers le bal­con, les che­veux en vrac sur le drap. Naïm tra­çait du doigt une ligne invi­sible sur son dos — la colonne ver­té­brale, les omo­plates, la chute des reins.

— Chante-moi quelque chose, dit-il.

Elle tour­na la tête. Le regar­da avec cette expres­sion qu’elle avait par­fois — amu­sée et grave à la fois, comme si chaque phrase de Naïm était une pièce de mon­naie qu’elle exa­mi­nait des deux côtés avant de la mettre dans sa poche.

— Tu me demandes de chan­ter dans un lit ?

— Oui.

— Les chan­teuses ne chantent pas dans les lits. Elles chantent sur scène.

— Les sou­fis chantent par­tout. Le dhi­kr n’a pas besoin de scène.

Elle sou­rit. Enfouit son visage dans l’o­reiller un ins­tant, comme pour y pui­ser quelque chose. Puis elle se redres­sa, s’as­sit en tailleur sur le lit, le drap remon­té sur ses cuisses, et elle chanta.

Pas une nou­ba. Pas un muwash­shah savant. Elle chan­ta un haw­zi — un poème d’a­mour popu­laire, en arabe algé­rien cette fois, pas en arabe clas­sique. Un poème que toutes les femmes algé­riennes connaissent, un poème de noces et de nuits, un poème qu’on chante dans les patios à la lumière des bou­gies quand les hommes sont par­tis et que les femmes res­tent entre elles.

Yâ l‑ghâli yâ l‑ghâli

Toi le pré­cieux, toi le précieux

Qal­bî m’âk râhi

Mon cœur est avec toi, là-bas

Sa voix, dans l’in­ti­mi­té de la chambre, était dif­fé­rente de sa voix de concer­tiste. Plus petite, plus nue, sans la pro­jec­tion ni la puis­sance qu’exi­geait la scène. Une voix de chambre, au sens musi­cal du terme — une voix pour les espaces clos, pour les secrets, pour les confi­dences. Le son ne rem­plis­sait pas la pièce, il la caressait.

Naïm écou­tait, le dos contre la tête de lit, les yeux fer­més. Les mots du haw­zi étaient simples — toi le pré­cieux, mon cœur est avec toi — mais dans la voix de Nes­rine, ils acqué­raient une pro­fon­deur qui dépas­sait leur sens lit­té­ral. Ce n’é­tait pas un poème d’a­mour adres­sé à un amant — ou pas seule­ment. C’é­tait un poème adres­sé à l’Al­gé­rie, à l’ab­sence, à tout ce qui est pré­cieux et loin­tain, à tout ce qu’on aime sans pou­voir le toucher.

Quand elle se tut, le silence était d’une qua­li­té par­ti­cu­lière — le silence qui suit un aveu.

— C’é­tait quoi ? demanda-t-il.

— Un haw­zi. Ma mère le chan­tait. Et la mère de ma mère. C’est un chant de femmes.

— C’est un chant d’amour.

— C’est un chant de femmes. C’est pareil.

Il ouvrit les yeux. Elle le regar­dait avec une inten­si­té qui le tra­ver­sa — pas le regard de la chan­teuse sur scène, le regard d’une femme nue dans un lit, qui vient de chan­ter pour un homme un chant que sa grand-mère chan­tait, et qui sait que ce geste-là est plus intime que tout ce qu’ils avaient fait avec leurs corps.

— Nes­rine, dit-il.

— Oui.

— Je vou­drais écrire sur toi.

— Sur moi ?

— Sur ta voix. Sur ce que ta voix fait avec les textes sou­fis. Sur la conti­nui­té entre la musique anda­louse et la mys­tique — le même réper­toire, le même voca­bu­laire, la même extase. Toi, tu es la preuve vivante de ce que j’es­saie de démon­trer dans mes livres — que l’a­mour pro­fane et l’a­mour sacré ne sont pas deux choses dif­fé­rentes. Qu’ils sont le même geste.

Elle se leva. Mar­cha jus­qu’au bal­con, nue. Le vent de mer pla­qua ses che­veux en arrière. Sa sil­houette se décou­pait dans la lumière bleu­tée de la ville — les épaules, la courbe du dos, les hanches, les jambes longues. Une sta­tue vivante, une carya­tide de chair et de souffle.

— Tu veux m’é­tu­dier, dit-elle, le dos tourné.

— Non. Je veux te comprendre.

— C’est la même chose. Tu veux me mettre dans un livre. Me trans­for­mer en objet de connais­sance. C’est ce que font les uni­ver­si­taires — ils aiment les choses et ils les classent. Ils les classent et ils les tuent.

— Ce n’est pas ce que je veux.

— Alors qu’est-ce que tu veux ?

Elle se retour­na. Son visage, dans le contre-jour, était illisible.

— Je veux res­ter, dit-il.

Le mot sor­tit avant qu’il puisse le rete­nir. Res­ter. Pas écrire, pas com­prendre, pas étu­dier. Res­ter. À Alger, dans cette chambre, près de cette femme, dans ce pays qui se sou­le­vait comme une mer.

— Tu ne peux pas res­ter, dit Nes­rine. Tu as un fils à Paris. Tu as des cours à don­ner. Tu as une vie.

— J’ai une vie qui n’en est pas une. J’ai un appar­te­ment avec des livres et un lit vide. J’ai un métier qui consiste à expli­quer l’ex­tase à des gens qui consultent leur télé­phone. J’ai un ex-femme qui me tolère et un fils qui me demande si j’ai vu des chameaux.

— Et tu vou­drais tout quit­ter pour une chan­teuse mariée qui te chante des haw­zi dans un lit d’hôtel ?

— Oui.

Elle rit. Un rire bref, presque dur, qui n’é­tait pas de la moque­rie — c’é­tait de la stu­peur. La stu­peur devant quel­qu’un qui dit la véri­té sans cal­cul, sans filet, sans la moindre conscience du ridicule.

— Tu es fou, dit-elle.

— Ibn Ara­bi dit que la folie est le pre­mier degré de la sagesse.

— Ibn Ara­bi est mort depuis huit siècles. Et il n’a jamais eu à expli­quer à un mari pétro­lier pour­quoi un uni­ver­si­taire pari­sien dort dans le lit de sa femme.

Elle revint vers le lit. S’as­sit au bord, le dos droit, les mains sur les genoux. Son visage avait chan­gé — la colère, ou ce qui y res­sem­blait, avait lais­sé place à quelque chose de plus tendre, de plus vulnérable.

— Naïm. Ce qu’on vit est beau. C’est beau parce que c’est pro­vi­soire. Parce que c’est une paren­thèse. Parce que dehors il y a le Hirak et la révo­lu­tion et la folie et la joie, et que tout ça va finir, et nous aus­si on va finir, et c’est jus­te­ment parce que ça finit que c’est beau. Tu com­prends ? C’est la même chose que le fanâ’ — l’ex­tase n’est pas un état per­ma­nent. C’est un éclair. Si tu essaies de le rete­nir, tu le détruis.

Il ne répon­dit pas. Elle avait rai­son. Encore une fois. Elle avait la sagesse des femmes qui ont appris à vivre avec les limites — les limites du corps, les limites du pays, les limites de l’a­mour. Lui, il ne connais­sait que l’ab­so­lu des textes.

— D’ac­cord, dit-il. Une parenthèse.

— Une parenthèse.

Mais quand elle l’embrassa, le bai­ser n’a­vait rien d’une paren­thèse. Il avait la pro­fon­deur et la den­si­té d’un texte qui se sait définitif.

*   *   *

Le jeu­di, le concert.

La salle Ibn Khal­doun était pleine. Huit cents per­sonnes — des mélo­manes, des vieux mes­sieurs en cos­tume qui connais­saient chaque note de chaque nou­ba par cœur, des jeunes femmes en hijab et bas­kets qui fil­maient avec leur télé­phone, des diplo­mates étran­gers invi­tés par le minis­tère de la Culture, des jour­na­listes. L’air était char­gé d’at­tente et de par­fum — les Algé­roises s’é­taient parées pour l’oc­ca­sion, et les fra­grances se mêlaient en un nuage épais, ambré, capiteux.

Naïm était assis au sep­tième rang, une place que Nes­rine lui avait réser­vée par l’in­ter­mé­diaire de l’ou­diste. Il por­tait le seul cos­tume qu’il avait empor­té — un com­plet gris anthra­cite, une che­mise blanche, pas de cra­vate. Il se sen­tait gauche, trop habillé, trop fran­çais. Autour de lui, les gens par­laient en arabe algé­rien, cette langue rapide, syn­co­pée, tru­cu­lente, truf­fée de mots fran­çais détour­nés, de for­mules otto­manes fos­si­li­sées et d’ex­pres­sions ber­bères — une langue qui était elle-même une musique, un muwash­shah populaire.

Les lumières baissèrent.

L’or­chestre prit place sur la scène — six musi­ciens, assis en demi-cercle : l’ou­diste que Naïm connais­sait, un joueur de rabâb (cette vièle à archet dont le son grin­çant et mélan­co­lique est l’âme de la musique anda­louse), un joueur de qânûn (la cithare à cordes pin­cées, dont le son cris­tal­lin tombe comme de la pluie), le joueur de der­bou­ka, un flû­tiste (nay, le roseau per­cé, le même ins­tru­ment que les sou­fis uti­lisent dans le samâ’), et un joueur de man­do­line (car la çanaa algé­roise, contrai­re­ment au malouf de Constan­tine ou de Tlem­cen, avait inté­gré la man­do­line napo­li­taine, héri­tage de la pré­sence ita­lienne en Médi­ter­ra­née — encore Moret­ti, encore l’I­ta­lie, encore ces fils invi­sibles qui reliaient les mondes).

Puis Nes­rine entra.

Elle por­tait un kara­kou — le cos­tume tra­di­tion­nel algé­rois, une veste de velours bro­dée de fils d’or, cin­trée à la taille, sur un pan­ta­lon de satin crème. Les bro­de­ries repré­sen­taient des ara­besques flo­rales — des roses, des jas­mins, des feuilles d’a­canthe — en un enche­vê­tre­ment si dense que le velours dis­pa­rais­sait presque sous l’or. Ses che­veux étaient libres, pei­gnés en arrière, les boucles domp­tées juste assez pour for­mer un halo ordon­né autour de son visage. Un khôl sombre sou­li­gnait ses yeux. À ses oreilles, des pen­den­tifs en or fili­grane oscil­laient à chaque mou­ve­ment de tête.

Elle était mécon­nais­sable. Non — elle était la même, mais révé­lée. Comme un manus­crit dont on aurait reti­ré la reliure ordi­naire pour mon­trer l’en­lu­mi­nure. La femme de la pis­cine, la femme en paréo et en lunettes de soleil, la femme nue dans la chambre 714 — c’é­tait la même femme, mais habillée de sa voix, de son art, de cinq siècles de tra­di­tion musicale.

La salle applau­dit. Nes­rine incli­na la tête — un geste bref, modeste, qui contras­tait avec la splen­deur du kara­kou. Elle prit place sur un fau­teuil au centre du demi-cercle, le micro devant elle, un verre d’eau à por­tée de main.

L’ou­diste joua le pré­lude. Les pre­mières notes du mode dhîl — la mélan­co­lie — s’é­le­vèrent dans la salle, et le silence se fit, total, mas­sif, un silence de huit cents per­sonnes qui retiennent leur souffle.

Nes­rine chanta.

Naïm avait enten­du sa voix dans le salon de répé­ti­tion, dans la chambre, au bord de la pis­cine. Mais ici, ampli­fiée par la salle, por­tée par l’or­chestre, sou­te­nue par l’at­tente fer­vente du public, la voix deve­nait autre chose. Elle deve­nait un phé­no­mène col­lec­tif — quelque chose qui ne lui appar­te­nait plus, qui appar­te­nait à tous ceux qui l’é­cou­taient, qui les reliait les uns aux autres par un fil invi­sible, comme le dhi­kr reliait les hommes de la zaouïa.

Le pro­gramme com­men­ça par la nou­ba en mode dhîl. Le msad­dar, lent et grave — la voix de Nes­rine qui posait les fon­da­tions, qui ins­tal­lait la tona­li­té, qui dérou­lait le poème avec une patience de tis­se­rande. Puis le btây­hî, un peu plus rapide, les orne­men­ta­tions qui se mul­ti­pliaient, les mélismes qui enve­lop­paient les mots comme des lianes autour d’un tronc. Puis le draj, puis le insi­raf, de plus en plus vite, de plus en plus dense, le rythme qui s’ac­cé­lé­rait, la der­bou­ka qui mar­te­lait, le nay qui gémis­sait, les cordes du qânûn qui cré­pi­taient — et au som­met, le khlâs, le mou­ve­ment final, celui où la voix de Nes­rine mon­ta dans un aigu ver­ti­gi­neux, tenu, vibrant, un son qui sem­blait ne jamais devoir finir, un fil de soie lan­cé vers le ciel, et la salle entière sus­pen­due à ce fil, huit cents poi­trines qui rete­naient l’air, et puis la note qui retom­ba, dou­ce­ment, comme un oiseau qui se pose, et le silence, et l’ex­plo­sion d’applaudissements.

Naïm applau­dis­sait aus­si, les mains en feu, les yeux brû­lants. L’homme assis à côté de lui — un vieux mon­sieur en cos­tume gris, les mains nouées par l’ar­thrite — pleu­rait en silence, les larmes cou­lant dans les rides de son visage sans qu’il songe à les essuyer.

La deuxième nou­ba fut en mode zîdân — l’a­mour. Les textes étaient ceux que Naïm connais­sait par cœur, les muwash­shah anda­lous qu’il avait tra­duits, anno­tés, com­men­tés. Mais dans la voix de Nes­rine, devant cette salle pleine, dans cette ville qui se sou­le­vait, les mots acqué­raient une dimen­sion qu’au­cune tra­duc­tion ne pou­vait rendre. Quand elle chan­tait l’a­mour m’a frap­pé et je n’ai pas de bou­clier, ce n’é­tait pas une méta­phore — c’é­tait un récit de guerre. Quand elle chan­tait ô toi qui ignores ce que l’a­mour a fait de moi, elle ne par­lait pas d’un amant — elle par­lait d’un pays, d’une his­toire, d’une bles­sure qui ne cica­trise pas.

La troi­sième nou­ba, en mode raml al-mâya, fut la plus étrange. Ce mode ancien, le plus mys­té­rieux du réper­toire anda­lou, avait quelque chose de liquide, de mou­vant, d’in­sai­sis­sable — les inter­valles étaient inha­bi­tuels, les orne­men­ta­tions impré­vi­sibles, et la voix de Nes­rine y évo­luait comme un pois­son dans l’eau sombre, appa­rais­sant et dis­pa­rais­sant, tan­gible puis fan­to­ma­tique. Le texte par­lait de la nuit, de la soli­tude, du voyage — un voya­geur qui marche dans le désert et qui voit, au loin, une lumière qui pour­rait être un mirage ou une oasis.

Quand le concert s’a­che­va, la salle se leva. Ova­tion debout. Nes­rine salua, encore et encore, les mains jointes, le visage lui­sant de sueur, le kara­kou frois­sé par deux heures de musique. Les spec­ta­teurs criaient bra­va, Allah y barek — Dieu te bénisse — et cer­tains lan­çaient du jas­min sur la scène, des brins de jas­min cueillis dans les jar­dins, qui tom­baient comme une pluie blanche sur le velours et l’or.

Naïm ne bou­gea pas de son siège. Il atten­dit que la salle se vide. Quand il ne res­ta plus que les tech­ni­ciens qui démon­taient le maté­riel et les musi­ciens qui ran­geaient leurs ins­tru­ments, il se leva et se diri­gea vers les coulisses.

Il la trou­va dans une petite loge, assise devant un miroir, en train de reti­rer ses boucles d’o­reilles. Le kara­kou était posé sur un cintre. Elle por­tait un tee-shirt gris et un pan­ta­lon de lin, les pieds nus, le khôl un peu cou­lé sous les yeux. Elle le vit dans le miroir et sourit.

— Alors ? dit-elle.

— Je n’ai pas les mots.

— Toi ? Pas de mots ? L’homme qui a écrit trois cents pages sur la séman­tique de l’ex­tase chez Ibn Arabi ?

— Oui. Cet homme-là n’a pas les mots.

Elle se retour­na sur son tabou­ret. Le regar­da. Et il vit, dans ses yeux fati­gués, brillants, cer­nés par le khôl, quelque chose qu’il n’a­vait pas vu avant — pas de la fier­té, pas de la satis­fac­tion d’ar­tiste. De la gra­ti­tude. La gra­ti­tude d’être vue — pas admi­rée, pas célé­brée, vue. Vue par quel­qu’un qui com­pre­nait ce qu’elle fai­sait avec sa voix, qui savait lire les textes qu’elle chan­tait, qui enten­dait les couches de sens sous la mélodie.

— Viens, dit-elle. On rentre à l’hôtel.

*   *   *

Ils prirent un taxi ensemble. La nuit d’Al­ger défi­lait par les vitres — les réver­bères, les enseignes, les ter­rasses de café encore ouvertes, les groupes de jeunes qui traî­naient aux car­re­fours en com­men­tant les der­nières vidéos du Hirak sur leurs télé­phones. Le chauf­feur de taxi écou­tait la radio — un débat poli­tique, des voix exci­tées qui par­laient du ven­dre­di à venir, du cin­quième man­dat que Bou­te­fli­ka vou­lait s’ac­cor­der, de la colère qui montait.

— Ven­dre­di, dit Nes­rine à voix basse, pour que le chauf­feur n’en­tende pas. Ven­dre­di, ce sera énorme.

— Tu descendras ?

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Le taxi mon­tait vers l’Au­ras­si, les phares éclai­rant les virages ser­rés du bou­le­vard Frantz Fanon. Les jar­dins de l’hô­tel appa­rurent, ponc­tués de lanternes.

— Peut-être, dit-elle. Si tu des­cends avec moi.

Le taxi s’ar­rê­ta devant l’en­trée de l’hô­tel. Naïm paya. Ils entrèrent dans le lob­by, côte à côte, pas trop près — la dis­tance de deux per­sonnes qui se connaissent mais ne s’af­fichent pas, cette cho­ré­gra­phie invi­sible des amants clan­des­tins. Le récep­tion­niste de nuit leva les yeux, les baissa.

Dans l’as­cen­seur, seuls, elle prit sa main. Sep­tième étage. Cou­loir. Chambre 714.

Cette nuit-là, ils ne firent pas l’a­mour tout de suite. Ils res­tèrent long­temps sur le bal­con, assis par terre, ados­sés à la balus­trade, les jambes allon­gées sur les dalles. La nuit était douce. Le jas­min mon­tait en bouf­fées épaisses, presque siru­peuses. Des avions cli­gno­taient dans le ciel, en route vers Mar­seille, vers Paris, vers Istan­bul — ces lignes aériennes qui reliaient Alger au monde et qui, pen­dant la décen­nie noire, avaient été inter­rom­pues une par une, iso­lant le pays dans sa propre terreur.

— Ma grand-mère, dit Nes­rine, avait un jar­din à Bli­da. La ville des roses. Toute l’an­née, il y avait des fleurs — des roses, du jas­min, des oran­gers. Pen­dant la décen­nie noire, le jar­din a conti­nué de fleu­rir. Les bombes tom­baient, les gens mou­raient, et le jas­min fleu­ris­sait. Ma grand-mère disait : les fleurs ne connaissent pas la poli­tique.

— C’est vrai, dit Naïm. Les sou­fis disent la même chose — la beau­té est la preuve que Dieu n’a pas aban­don­né le monde.

— Ma grand-mère n’a­vait pas besoin des sou­fis pour savoir ça. Elle avait son jardin.

Ils rirent. Un rire doux, com­plice, le rire des gens qui com­mencent à se connaître — pas seule­ment leurs corps, pas seule­ment leurs his­toires, mais leur rythme, leur humour, la fré­quence exacte de leur ironie.

Puis ils ren­trèrent dans la chambre, et cette fois ils firent l’a­mour avec une len­teur qui n’é­tait plus de la décou­verte mais de la connais­sance — le btây­hî après le msad­dar, le deuxième mou­ve­ment, celui qui sait où il va parce que le pre­mier a posé le che­min. Les gestes étaient plus sûrs, les souffles mieux accor­dés, et quand Nes­rine chan­ta — un mur­mure, un filet de voix, quelques mots du haw­zi qu’elle lui avait chan­té la veille — Naïm sut que ce moment-là, cet ins­tant pré­cis où l’a­mour et la musique et le jas­min et la nuit d’Al­ger se confon­daient en une seule chose, était ce qu’Ibn Ara­bi avait cher­ché toute sa vie à décrire, et qu’au­cun livre ne décri­rait jamais.

*   *   *

À minuit, le télé­phone de Nes­rine vibra sur la table de nuit.

Sofiane.

Elle décro­cha. Naïm se leva, sor­tit sur le bal­con, fer­ma la porte vitrée der­rière lui. Il n’en­ten­dit pas les mots — juste le son de sa voix, assour­di par la vitre, un son neutre, poli, le son d’une femme qui parle à son mari. Quelques minutes. Puis le silence.

Nes­rine ouvrit la porte du balcon.

— Il arrive demain soir. Un jour plus tôt que prévu.

Naïm hocha la tête. Il regar­dait la baie. Un car­go glis­sait sur l’eau noire, ses lumières reflé­tées en colonnes tremblantes.

— D’ac­cord, dit-il.

— Demain, c’est notre der­nier jour.

— Je sais.

— Ven­dre­di, il sera là. Et ven­dre­di, c’est le Hirak.

— Je sais.

Elle s’ap­pro­cha de lui. Posa sa tête sur son épaule. Ses che­veux, défaits, lui cha­touillaient le cou. L’o­deur du jas­min et l’o­deur de sa peau se mêlaient en un par­fum unique, inou­bliable, que Naïm sut à cet ins­tant qu’il cher­che­rait pour le reste de sa vie dans chaque jar­din, dans chaque rue, dans chaque chambre d’hô­tel du monde, sans jamais le retrouver.

— Naïm, dit-elle. Ven­dre­di, je des­cen­drai dans la rue.

— Avec Sofiane ?

— Non. Avec toi.

Le mot tom­ba dans la nuit comme un jas­min sur une scène. Blanc, léger, par­fu­mé. Irréversible.

Cha­pitre 7 — Le deuxième vendredi

Ven­dre­di 1er mars 2019

Le matin se leva sur la baie comme un rideau qu’on tire lentement.

Naïm était debout à six heures. Il n’a­vait presque pas dor­mi — non pas à cause de l’an­goisse, mais à cause d’une exci­ta­tion étrange, lumi­neuse, qui res­sem­blait à la fièvre sans en être une. Il avait pas­sé la nuit seul dans la chambre 714 — Nes­rine était ren­trée chez elle la veille, pré­pa­rer l’ap­par­te­ment pour le retour de Sofiane. En la quit­tant dans le lob­by, ils ne s’é­taient pas embras­sés. Elle avait dit demain, devant l’hô­tel, à dix heures, et elle était par­tie dans la nuit.

Il prit une douche longue, brû­lante. S’ha­billa sim­ple­ment — un jean, un tee-shirt blanc, des bas­kets. Pas de cos­tume, pas de che­mise, pas de livre dans le sac. Aujourd’­hui il ne serait pas l’u­ni­ver­si­taire. Il ne serait pas le cher­cheur, le spé­cia­liste, l’homme au Moles­kine. Il serait un homme dans une foule, un corps par­mi les corps, un Algé­rien par­mi les Algériens.

Il des­cen­dit prendre le petit-déjeu­ner dans la salle du res­tau­rant. Le buf­fet était le même que d’ha­bi­tude — les vien­noi­se­ries, les œufs, le café, le pain rond — mais l’at­mo­sphère avait chan­gé. Les ser­veurs chu­cho­taient entre eux. Le récep­tion­niste consul­tait son télé­phone avec une fré­quence inha­bi­tuelle. L’hô­tel tout entier sem­blait vibrer d’une ten­sion sou­ter­raine, comme un ins­tru­ment dont on aurait trop ten­du les cordes.

Par la baie vitrée, Naïm vit la ville. Alger la Blanche, éta­gée sur ses col­lines, des­cen­dant vers la mer en cas­cades de ter­rasses et de mina­rets. La lumière du matin était pure, lavée, sans l’é­pais­seur de la cha­leur qui vien­drait plus tard. Et dans les rues, déjà, des sil­houettes se met­taient en mou­ve­ment — des gens qui mar­chaient dans la même direc­tion, vers le centre, vers la Grande Poste, vers la Place Audin, vers les artères prin­ci­pales. Des dra­peaux algé­riens appa­rais­saient aux bal­cons, aux fenêtres, aux rétro­vi­seurs des voi­tures. Le vert et le blanc et le rouge du crois­sant — par­tout, comme une flo­rai­son spontanée.

À neuf heures, il sor­tit de l’hô­tel. L’air du matin avait cette fraî­cheur vivi­fiante des matins médi­ter­ra­néens de fin d’hi­ver — le soleil chauf­fait déjà mais l’ombre res­tait fraîche, et la brise de mer appor­tait une odeur d’iode et d’algues qui se mêlait au jas­min des jar­dins. Les buis­sons de l’Au­ras­si étaient en pleine flo­rai­son — le galant de nuit, qui avait don­né tout son par­fum pen­dant la nuit, refer­mait len­te­ment ses pétales dans la lumière du jour, comme un amant qui se rha­bille au matin.

Il atten­dit devant l’en­trée de l’hô­tel, debout sur le trot­toir du bou­le­vard Frantz Fanon, les mains dans les poches. Le tra­fic était plus dense que d’ha­bi­tude — des voi­tures klaxon­naient, des bus pas­saient bon­dés, des taxis refu­saient des courses. La ville conver­geait vers son propre centre comme un cœur qui se contracte.

À dix heures, un taxi s’ar­rê­ta. Nes­rine en descendit.

Elle por­tait un jean, des bas­kets blanches, un blou­son en cuir brun sur un tee-shirt clair. Les che­veux libres, les boucles sou­le­vées par le vent. Pas de maquillage. Pas de bijoux. Pas de kara­kou, pas de velours, pas d’or. Elle était la femme de la pis­cine — celle que per­sonne ne reconnaissait.

— Bon­jour, dit-elle.

— Bon­jour.

— Tu es prêt ?

— Je suis prêt.

Elle sou­rit. Le vrai sou­rire, celui de la fos­sette. Et dans ses yeux, quelque chose que Naïm n’a­vait pas vu avant — de la joie. Pas du bon­heur, pas de la satis­fac­tion — de la joie. Cette joie brute, enfan­tine, ani­male, qui pré­cède les grandes choses, qui dit je suis vivante et le monde est immense et aujourd’­hui tout est pos­sible.

Ils des­cen­dirent vers le centre-ville à pied.

*   *   *

Ce qu’ils virent, en des­cen­dant du Pla­teau des Taga­rins vers la rue Didouche Mou­rad, aucun mot ne pou­vait le contenir.

La ville était deve­nue une marée.

Des cen­taines de mil­liers de per­sonnes — peut-être un mil­lion, peut-être plus, les esti­ma­tions varie­raient pen­dant des semaines — rem­plis­saient les rues d’Al­ger d’un bord à l’autre, comme un fleuve qui aurait débor­dé de son lit et inon­dé la ville entière. Des rues que Naïm avait par­cou­rues en taxi quelques jours plus tôt, à moi­tié vides, tra­ver­sées par des chats et des motos, étaient main­te­nant des fleuves humains, des tor­rents de visages, de dra­peaux, de voix.

Et ces voix. Ces voix.

Elles chan­taient. Pas les chants de guerre, pas les slo­gans hai­neux, pas les cris de colère qu’on asso­cie aux révo­lu­tions — des chants. Des chants d’une beau­té et d’une inven­ti­vi­té stu­pé­fiantes, com­po­sés par des jeunes de vingt ans qui n’a­vaient jamais connu d’autre régime que celui de Bou­te­fli­ka, et qui trans­for­maient les hymnes de stade en hymnes de liber­té. Yet­na­haw ga’Qu’ils dégagent tous — scan­dé en rythme, sur une mélo­die qui emprun­tait au raï, au chaâ­bi, au rap, à tout ce que la rue algé­rienne avait inven­té en trente ans de silence.

Nes­rine sai­sit la main de Naïm. Ils entrèrent dans la foule.

C’é­tait comme entrer dans un corps. La den­si­té humaine les absor­ba immé­dia­te­ment — on ne mar­chait plus, on était por­té, sou­le­vé, dépla­cé par le mou­ve­ment col­lec­tif, ce mou­ve­ment lent et irré­sis­tible des grandes foules qui avancent sans qu’au­cun indi­vi­du décide de la direc­tion. Les corps se tou­chaient — des épaules, des bras, des dos — et ce contact, dans un pays où le contact entre hommes et femmes dans l’es­pace public est codi­fié, mesu­ré, sur­veillé, avait quelque chose de révo­lu­tion­naire en soi. Les femmes mar­chaient au pre­mier rang. Des femmes voi­lées à côté de femmes en che­veux, des grand-mères en haïk à côté de jeunes filles en jean, et per­sonne ne regar­dait, per­sonne ne jugeait, parce que la foule avait dis­sous les caté­go­ries, les hié­rar­chies, les frontières.

Les fron­tières.

Naïm sen­tit ce qu’il avait sen­ti dans la zaouïa — mais mul­ti­plié par un mil­lion. Le fanâ’, l’a­néan­tis­se­ment du moi, mais pas dans la soli­tude du cercle mys­tique — dans la com­mu­nion de la rue. Il n’é­tait plus Naïm Khe­li­fi, Fran­co-Algé­rien, uni­ver­si­taire, divor­cé, amou­reux. Il était la foule. Il était le cri. Il était le chant.

Nes­rine mar­chait à côté de lui, la main dans la sienne, et elle chan­tait. Pas comme sur scène — elle chan­tait avec les autres, sa voix mêlée aux mil­liers de voix, indis­cer­nable, noyée dans le tor­rent sonore. La grande chan­teuse de la çanaa algé­roise chan­tait des chants de stade avec des gamins de vingt ans, et sa voix, cette voix sublime qui avait fait pleu­rer huit cents per­sonnes la veille dans la salle Ibn Khal­doun, se fon­dait dans la voix du peuple comme un ruis­seau se fond dans la mer.

Ils remon­tèrent Didouche Mou­rad. La Grande Poste appa­rut — ce bâti­ment néo-mau­resque, blanc et ocre, avec ses arcades et ses colonnes, qui était deve­nu le sym­bole du Hirak, le point de ral­lie­ment, la Bas­tille algé­rienne. La place devant la Grande Poste était noire de monde. Des gens étaient mon­tés sur les réver­bères, sur les abri­bus, sur les toits des voi­tures. Des dra­peaux immenses flot­taient au-des­sus de la foule — le dra­peau algé­rien, mais aus­si le dra­peau ama­zigh, bleu et vert avec le yaz rouge, ce signe ber­bère mil­lé­naire qui reve­nait au grand jour après des décen­nies de marginalisation.

Naïm pleu­rait.

Il ne s’en ren­dait pas compte. Les larmes cou­laient sur ses joues et se mêlaient à la sueur, et le vent les séchait, et d’autres venaient. Ce n’é­taient pas des larmes de tris­tesse — c’é­taient des larmes de quelque chose qui n’a pas de nom en fran­çais, quelque chose qui est à mi-che­min entre la joie et le deuil, entre l’é­mer­veille­ment et la ter­reur, entre l’es­poir et la mémoire. Il pleu­rait pour son père qui était à Lyon devant sa télé­vi­sion, pour sa mère qui ne reve­nait plus, pour les trente-cinq ans d’ab­sence qui s’ef­fon­draient d’un coup dans cette foule qui le por­tait, lui, le fils per­du, le Fran­co-Algé­rien qui ne savait pas à quel pays il appar­te­nait — et qui décou­vrait, à qua­rante-trois ans, au milieu d’un mil­lion de per­sonnes, que ce pays le récla­mait encore, que ce pays ne l’a­vait jamais lâché.

Nes­rine vit ses larmes. Elle ne dit rien. Elle ser­ra sa main plus fort. Puis elle fit quelque chose d’i­nat­ten­du — elle posa sa tête sur son épaule, là, dans la foule, à décou­vert, en plein jour. La chan­teuse célèbre, la femme mariée, la femme visible — elle posa sa tête sur l’é­paule d’un homme qui n’é­tait pas son mari, au milieu d’un mil­lion de per­sonnes, et per­sonne ne regar­da, parce que la révo­lu­tion avait sus­pen­du les lois ordi­naires du regard.

Ils mar­chèrent encore. Place Audin, rue Lar­bi Ben M’hi­di, les esca­liers qui des­cen­daient vers la mer. La foule était par­tout, inépui­sable, joyeuse, paci­fique. Des gens dis­tri­buaient de l’eau, des dattes, des mor­ceaux de pain. Des secou­ristes béné­voles por­taient des gilets orange. Des familles entières mar­chaient — le père, la mère, les enfants sur les épaules, les grands-parents qui sui­vaient à leur rythme. Une vieille femme en haïk blanc avan­çait au bras de son petit-fils, et sur le haïk, au feutre noir, quel­qu’un avait écrit : J’ai sur­vé­cu à la décen­nie noire. Je ne mour­rai pas sous Bouteflika.

Nes­rine s’ar­rê­ta devant cette femme. La regar­da. La vieille femme la recon­nut — un éclair pas­sa dans ses yeux fati­gués, un éclair de reconnaissance.

— Nes­rine bent Sah­raoui, dit la vieille femme. Chan­tez pour nous, ma fille.

Nes­rine secoua la tête, sou­rit, embras­sa les mains de la vieille femme. Pas aujourd’­hui, khal­ti, dit-elle. Aujourd’­hui, c’est vous qui chantez.

*   *   *

Ils mar­chèrent jus­qu’à l’épuisement.

Le soleil était au zénith, la cha­leur avait mon­té, et la foule ne dimi­nuait pas — elle gros­sis­sait encore, ali­men­tée par les bus qui déver­saient des mani­fes­tants venus de Bli­da, de Bou­mer­dès, de Tizi Ouzou, de toutes les villes de la Mitid­ja et de la Kaby­lie. Alger absor­bait tout, digé­rait tout, trans­for­mait tout en chant.

À un moment, dans une rue dont Naïm ne retint pas le nom, un groupe de jeunes enton­na un chant dif­fé­rent — pas un slo­gan, pas un hymne de stade. Un madîh, un chant reli­gieux, un de ces poèmes sou­fis qu’on chante dans les zaouïas, ces poèmes qui louent le Pro­phète et qui disent que l’a­mour de Dieu passe par l’a­mour du pro­chain. Le chant se pro­pa­gea dans la foule comme une onde — d’a­bord quelques voix, puis des dizaines, puis des cen­taines, et bien­tôt une rue entière chan­tait un madîh sou­fi en mar­chant vers la Grande Poste, et le son était celui d’un hadra à ciel ouvert, un samâ’ géant, une prière col­lec­tive qui ne s’a­dres­sait à per­sonne d’autre qu’à la vie elle-même.

Naïm s’ar­rê­ta de mar­cher. Il écou­ta. Le madîh mon­tait dans l’air chaud, mêlé aux klaxons, aux sif­flets, aux youyous des femmes — ce cri aigu, vibrant, ances­tral, que les Algé­riennes lancent dans les mariages et les fêtes, ce cri qui est un chant et un défi, une joie et un rugis­se­ment. Et tout cela — le madîh, les youyous, les slo­gans, les chants de stade, le bruit des pas sur l’as­phalte — tout cela for­mait une musique, une musique qui n’a­vait été com­po­sée par per­sonne et qui était la plus grande com­po­si­tion que Naïm ait jamais entendue.

Il se tour­na vers Nes­rine. Elle pleu­rait. Sans bruit, sans gri­mace, les larmes cou­laient sur ses joues comme elles avaient cou­lé sur les siennes une heure plus tôt. Elle pleu­rait parce qu’elle avait qua­rante ans de ter­reur dans le ventre et que cette ter­reur, en cet ins­tant, dans cette foule, sous ce soleil, fon­dait. Elle pleu­rait parce qu’elle avait dit je n’ai pas le cou­rage de la rue et qu’elle était dans la rue. Elle pleu­rait parce que la vieille femme en haïk l’a­vait recon­nue et lui avait dit chan­tez pour nous, et qu’elle avait refu­sé, et que ce refus était le geste le plus juste qu’elle ait jamais fait — parce qu’au­jourd’­hui, per­sonne ne chan­tait pour per­sonne. Tout le monde chan­tait ensemble.

Naïm la prit dans ses bras. En plein jour, au milieu de la foule, sous le soleil d’Al­ger, il la ser­ra contre lui, et elle enfouit son visage dans son cou, et ses che­veux — les boucles noires, les fri­sot­tis qui sen­taient le jas­min et l’huile d’ar­gan — lui cares­sèrent le visage, et il fer­ma les yeux, et le monde fut par­fait pen­dant une seconde, une seule seconde, une seconde qui conte­nait tout.

*   *   *

Ils remon­tèrent vers l’Au­ras­si en fin d’a­près-midi, épui­sés, assoif­fés, les pieds en feu.

Le bou­le­vard Frantz Fanon retrou­vait son calme — la foule refluait vers les quar­tiers, vers les bus, vers les taxis. Des papiers traî­naient dans les rues, des bou­teilles d’eau vides, des dra­peaux oubliés. Les éboueurs com­men­çaient déjà à net­toyer — le Hirak avait ceci de mira­cu­leux qu’il net­toyait der­rière lui, les mani­fes­tants ramas­saient leurs déchets, un peuple qui se sou­lève et qui balaie, une révo­lu­tion avec des sacs-poubelle.

Dans les jar­dins en ter­rasse de l’hô­tel, le jas­min avait rou­vert ses pétales. Le soir appro­chait, et la fleur impu­dique recom­men­çait son tra­vail noc­turne — exha­ler dans l’obs­cu­ri­té nais­sante le par­fum qu’elle rete­nait depuis l’aube. L’air était doux, épais, presque palpable.

Ils s’as­sirent sur un banc des jar­dins, face à la baie. La mer, au loin, cap­tait les der­nières lueurs du soleil et les trans­for­mait en une nappe d’or liquide. Les car­gos étaient immo­biles, comme tou­jours, petites formes noires décou­pées sur l’ho­ri­zon lumineux.

— Sofiane arrive ce soir, dit Nesrine.

— Je sais.

— À vingt et une heures. Le vol de Has­si Messaoud.

— Je sais.

Ils res­tèrent un moment en silence. Le silence n’é­tait pas triste — il était plein, satu­ré de tout ce qu’ils avaient vécu, de la foule, des chants, des larmes, de la cha­leur, des corps qui s’é­taient tou­chés dans la lumière du jour.

— Tu pars quand ? demanda-t-elle.

— Mon billet est pour dimanche.

— Dimanche.

— Oui.

— C’est dans deux jours.

— Oui.

Elle prit sa main. La ser­ra. Ses doigts étaient chauds, un peu rugueux — la peau des­sé­chée par le soleil et la marche, la peau d’une femme qui venait de tra­ver­ser un mil­lion de per­sonnes en tenant la main d’un homme.

— Naïm. Écoute-moi. Ce qu’on a vécu cette semaine — toi et moi, la pis­cine, la Cas­bah, la chambre, le concert, et aujourd’­hui, la rue — c’est la chose la plus vraie qui me soit arri­vée depuis des années. Peut-être depuis tou­jours. Ne le gâche pas en essayant de le prolonger.

— Je ne veux pas le pro­lon­ger. Je veux le recommencer.

Elle sou­rit. Pas le demi-sou­rire de biais, pas le sou­rire entier avec la fos­sette. Un sou­rire nou­veau, qu’il ne connais­sait pas encore — un sou­rire de femme qui accepte quelque chose qu’elle avait refu­sé toute sa vie. Un sou­rire de red­di­tion heureuse.

— Alors reviens, dit-elle.

— Je reviendrai.

— Reviens pour le jas­min. Reviens pour la pis­cine. Reviens pour la biblio­thèque et les manus­crits et la vieille Fari­da qui croit que tu vas sau­ver le sou­fisme algé­rien à toi tout seul. Reviens pour la Cas­bah et les esca­liers et les figues sèches. Reviens pour les nou­bas. Reviens pour le Hirak. Reviens pour Alger.

Elle mar­qua une pause. Le jas­min embau­mait. Le muez­zin du magh­reb com­men­ça son appel quelque part dans la ville — cette voix soli­taire, lan­cée dans le cré­pus­cule, qui disait venez à la prière, venez au bon­heur.

— Et reviens pour moi, dit-elle.

Naïm por­ta sa main à ses lèvres. Embras­sa ses doigts, un par un — le pouce, l’in­dex, le majeur, l’an­nu­laire, l’au­ri­cu­laire. Cinq doigts, cinq bai­sers, cinq promesses.

— Je reviens, dit-il. Pour tout. Pour toi. Pour tout ce que je n’ai pas su aimer pen­dant qua­rante-trois ans et que j’ai trou­vé en une semaine dans un hôtel au-des­sus de la mer.

Elle se pen­cha vers lui et l’embrassa. Un bai­ser long, pro­fond, grave — pas le bai­ser de la décou­verte ni le bai­ser du désir. Le bai­ser de la pro­messe. Le bai­ser qui dit je serai là quand tu revien­dras, qui dit ce n’est pas un adieu, qui dit le galant de nuit referme ses pétales au matin mais il les rouvre chaque soir.

*   *   *

Ils se sépa­rèrent dans le lobby.

Elle par­tait — l’ap­par­te­ment à Hydra, le retour de Sofiane, la vie qui repre­nait ses droits. Lui res­tait — la chambre 714, le Moles­kine, le bal­con, deux nuits encore dans cet hôtel qui avait été construit par un fas­ciste ita­lien et un archi­tecte égyp­tien pour accueillir les révo­lu­tions du monde, et qui avait accueilli la sienne, la plus petite, la plus intime, la plus absolue.

— Nes­rine.

— Oui.

— L’a­mour est ma reli­gion et ma foi.

Elle rit. Un rire clair, lumi­neux, qui réson­na dans le lob­by de marbre et fit lever les yeux du récep­tion­niste de nuit.

— Ibn Ara­bi, dit-elle.

— Ibn Arabi.

— Bon­soir, Naïm.

— Bon­soir, Nesrine.

Elle sor­tit. Le taxi l’a­va­la. Les feux arrière dis­pa­rurent dans le crépuscule.

*   *   *

Naïm mon­ta dans sa chambre. Ouvrit le bal­con. S’ac­cou­da à la balus­trade de verre.

La baie d’Al­ger s’of­frait une der­nière fois — l’im­men­si­té de la mer, les lumières de la ville qui s’al­lu­maient une à une comme les étoiles d’une constel­la­tion ter­restre, les mina­rets illu­mi­nés, les phares du port, la Cas­bah qui s’en­fon­çait dans la nuit en gar­dant ses secrets. Le ciel virait du mauve au noir, et les pre­mières étoiles appa­rais­saient — les mêmes étoiles qu’Ibn Ara­bi avait regar­dées il y a huit cents ans, les mêmes étoiles que les marins phé­ni­ciens avaient sui­vies pour fon­der cette ville, les mêmes étoiles que les mani­fes­tants avaient vues en levant la tête, cet après-midi, entre deux chants.

Le jas­min mon­ta. Le galant de nuit ouvrait ses pétales dans les jar­dins en ter­rasse, et son par­fum s’é­le­vait dans l’air du soir avec la fidé­li­té d’une prière — chaque soir, sans excep­tion, depuis des années, depuis des siècles peut-être, cette fleur accom­plis­sait le même geste, la même offrande, le même don de soi dans l’obs­cu­ri­té. Les sou­fis appe­laient cela la ‘ubû­diyya — la ser­vi­tude amou­reuse, le geste de celui qui donne sans comp­ter, sans attendre de retour, parce que don­ner est sa nature, comme embau­mer est la nature du jasmin.

Le muez­zin chan­tait. Pas le muez­zin d’un seul mina­ret — plu­sieurs muez­zins, depuis plu­sieurs mos­quées, leurs voix se croi­sant, se super­po­sant, se répon­dant d’un bout à l’autre de la ville en un canon invo­lon­taire, une poly­pho­nie sacrée que per­sonne ne diri­geait mais qui s’ac­cor­dait mys­té­rieu­se­ment, comme le Hirak s’ac­cor­dait, comme l’a­mour s’ac­cor­dait, comme tout s’ac­cor­dait quand on ces­sait de vou­loir diri­ger et qu’on lais­sait les choses advenir.

Naïm n’ou­vrit pas le Moles­kine. Il n’ou­vrit pas Ibn Ara­bi. Il n’é­cri­vit rien, ne lut rien, ne pen­sa rien.

Il res­pi­ra.

Il res­pi­ra le jas­min, le sel, la nuit, Alger, la mémoire de la peau de Nes­rine, la rumeur d’un peuple qui venait de mar­cher, la vibra­tion d’une ville qui ne dor­mi­rait pas, la pro­messe d’un retour, la cer­ti­tude douce et ter­rible que l’a­mour était exac­te­ment ce que les sou­fis avaient tou­jours dit — non pas un sen­ti­ment, non pas un état, mais un lieu. Un lieu où l’on revient. Un lieu qui vous attend. Un lieu qui exhale dans la nuit son par­fum le plus pro­fond, le plus fidèle, le plus impu­dique, quand tout le reste s’endort.

Il res­ta long­temps sur le bal­con, immo­bile, le visage tour­né vers la mer.

Puis le muez­zin se tut, et le silence d’Al­ger — ce silence qui n’est jamais tout à fait un silence, qui est tou­jours tra­ver­sé d’un klaxon loin­tain, d’un chien qui aboie, d’un rire d’en­fant, d’une porte qui claque — le silence d’Al­ger l’en­ve­lop­pa, et le jas­min, fidèle, entê­tant, impu­dique, mon­ta jus­qu’à lui dans la nuit tiède, et il sut qu’il reviendrait.

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Cha­pitre 3 — Les jardins

Dimanche 24 février 2019

Elle l’ap­pe­la le len­de­main matin.

Il n’a­vait pas don­né son numé­ro. Elle l’a­vait deman­dé à la récep­tion, avec cette auto­ri­té natu­relle des femmes connues à qui les concierges ne refusent rien. Le télé­phone de la chambre son­na à huit heures et demie, un son grêle, ana­chro­nique — qui uti­lise encore le télé­phone fixe d’une chambre d’hô­tel ? — et quand il décro­cha, la voix dit simplement :

— Habillez-vous léger. Je vous emmène dans la ville.

Il ne pen­sa pas à refu­ser. Il ne pen­sa à rien. Il se dou­cha, enfi­la un pan­ta­lon de toile et un polo, glis­sa le Moles­kine dans sa poche arrière, et descendit.

Elle l’at­ten­dait dans le lob­by, debout devant les portes vitrées, le soleil du matin dans le dos. Elle por­tait une robe longue, fluide, cou­leur safran, qui lais­sait ses bras nus et tom­bait jus­qu’aux che­villes. Les che­veux étaient noués en un chi­gnon approxi­ma­tif dont s’é­chap­paient, comme tou­jours, des mèches bou­clées qui fri­sot­taient sur ses tempes. Des san­dales plates, un sac en ban­dou­lière, des lunettes de soleil rondes rele­vées sur le front. Pas de maquillage visible, ou si peu qu’on ne le dis­tin­guait pas de la peau elle-même.

— Bon­jour, dit Naïm.

— Bon­jour. Vous avez mangé ?

— Un café.

— C’est insuf­fi­sant. On com­mence par le petit-déjeuner.

*   *   *

Elle le condui­sit à pied jus­qu’à un café de la rue Lar­bi Ben M’hi­di, à quinze minutes de l’hô­tel en des­cen­dant vers le centre. Le café s’ap­pe­lait Le Tan­ton­ville — un nom d’un autre âge, ves­tige de la période colo­niale, que per­sonne n’a­vait jugé bon de chan­ger, soit par indif­fé­rence, soit par cette forme d’hu­mour algé­rien qui consiste à gar­der les traces du pas­sé en les vidant de leur substance.

L’in­té­rieur était sombre, frais, meu­blé de tables en for­mi­ca et de chaises en skaï brun. Des hommes buvaient du café en lisant des jour­naux. L’o­deur — café fort, tabac refroi­di, eau de fleur d’o­ran­ger — était si dense qu’on pou­vait la mâcher.

Nes­rine com­man­da pour deux. Deux cafés noirs, un mse­men — cette crêpe feuille­tée, car­rée, crous­tillante et molle à la fois, qu’on déchire avec les doigts et qu’on trempe dans du miel. Des bei­gnets souf­flés qu’on appelle sfenj, dorés, chauds, sau­pou­drés de sucre. Du pain, du beurre, de la confi­ture de figues.

— Man­gez, dit-elle. On va beau­coup marcher.

Naïm man­gea. Le mse­men avait un goût de beurre rance et de semoule grillée qui était le goût même de l’en­fance — pas son enfance à lui, pas exac­te­ment, mais l’en­fance géné­rique de tous ceux qui ont gran­di dans une cui­sine algé­rienne, cette enfance qui est un patri­moine col­lec­tif, une mémoire par­ta­gée. Il fer­ma les yeux en mâchant.

— Ça va ? deman­da Nesrine.

— Le goût.

— Quoi, le goût ?

— C’est le goût d’a­vant. De quand j’é­tais petit. Ma mère fai­sait ça le matin, avec du café au lait.

Elle le regar­da par-des­sus sa tasse, et il y eut dans ce regard quelque chose de tendre — pas de la pitié, pas de la com­pas­sion, mais cette recon­nais­sance ins­tan­ta­née que pro­duisent les sou­ve­nirs par­ta­gés. Elle aus­si avait man­gé ça. Toutes les mères algé­riennes fai­saient ça.

— Votre mère est…

— À Lyon. Elle a soixante-dix ans. Elle ne revient plus.

— Mon père non plus ne reve­nait pas, dit Nes­rine. Quand il est par­ti en France, dans les années soixante-dix, il disait je reviens dans un an. Il n’est jamais reve­nu. C’est ma mère qui l’a éle­vée seule, ici, avec trois enfants.

— Il est…

— Mort. À Mar­seille. En 2004. On l’a enter­ré à Alger. C’est la seule fois où il est revenu.

Elle dit cela sans amer­tume appa­rente, avec la conci­sion des gens qui ont fait le deuil des expli­ca­tions. Naïm recon­nut dans cette his­toire une variante de la sienne — l’Al­gé­rie était pleine de ces his­toires, ces tra­jec­toires cas­sées par la migra­tion, ces familles fen­dues en deux par la Méditerranée.

Ils sor­tirent du café. La lumière était déjà forte, ce soleil de février qui chauffe la peau sans brû­ler, un soleil de caresse. La rue Lar­bi Ben M’hi­di des­cen­dait vers la mer en une pers­pec­tive rec­ti­ligne bor­dée d’im­meubles hauss­man­niens — car Alger, dans son centre, res­sem­blait à Paris, ou à Mar­seille, ou à un rêve fran­çais trans­plan­té sous le ciel d’A­frique, avec ses bal­cons en fer for­gé, ses per­siennes, ses façades cra­que­lées où le cré­pi tom­bait par plaques, révé­lant la pierre blonde dessous.

— Par là, dit Nesrine.

*   *   *

Ils mar­chèrent.

Elle lui fit des­cendre les esca­liers de la rue Arez­ki Abri, ces esca­liers ver­ti­gi­neux qui plon­geaient du centre-ville vers la mer en cou­pant à tra­vers les quar­tiers comme des entailles dans la chair de la ville. Les marches étaient inégales, usées, par­fois dan­ge­reuses. Des chats dor­maient dans les recoins. Du linge séchait entre les façades, for­mant des voûtes de tis­su mul­ti­co­lore — des draps blancs, des robes d’en­fants, des ser­viettes éponge — une archi­tec­ture tex­tile qui dou­blait l’ar­chi­tec­ture de pierre.

Puis ils entrèrent dans la Casbah.

Naïm avait lu des choses sur la Cas­bah. Il avait vu des pho­tos, des docu­men­taires, le film de Pon­te­cor­vo. Mais rien ne l’a­vait pré­pa­ré à la réa­li­té de ce laby­rinthe — les ruelles si étroites que deux per­sonnes ne pou­vaient y mar­cher de front, les mai­sons pen­chées les unes vers les autres comme des vieilles femmes qui se confient des secrets, les voûtes qui enjam­baient les pas­sages dans une obs­cu­ri­té fraîche, les cours inté­rieures qu’on devi­nait der­rière des portes clouées de bronze — les fameux daq­daq, ces heur­toirs dont le res­tau­rant de l’hô­tel por­tait le nom.

L’o­deur chan­gea. Ce n’é­tait plus le café et le tabac de la ville basse. C’é­tait une odeur com­po­site, feuille­tée — le jas­min des cours inté­rieures, le thym sau­vage qui pous­sait entre les pierres, le pain qui cui­sait quelque part, la les­sive, le bois de cèdre des mou­cha­ra­biehs anciens, et des­sous, en fond, cette odeur miné­rale et humide des vieux murs qui suintent, des murs qui ont cinq cents ans et qui portent dans leur mor­tier la mémoire des Otto­mans, des Bar­ba­resques, des Fran­çais, des com­bat­tants du FLN qui s’y étaient cachés pen­dant la Bataille d’Alger.

Nes­rine mar­chait devant. Elle connais­sait le che­min comme on connaît son propre corps — ins­tinc­ti­ve­ment, sans y pen­ser. Elle tour­nait dans les ruelles sans hési­ter, emprun­tait des pas­sages qu’au­cun plan ne signa­lait, levait la main pour saluer une vieille femme à une fenêtre, échan­geait trois mots en arabe algé­rien avec un gamin qui pas­sait en courant.

— Ici, dit-elle en s’ar­rê­tant devant une maison.

La façade était celle d’un palais en ruine. La porte — immense, clouée, peinte d’un bleu déla­vé — por­tait un heur­toir en forme de main de Fat­ma, pati­né par les siècles. Au-des­sus, un arc outre­pas­sé enca­drait une ins­crip­tion en arabe que Naïm déchif­fra lentement :

Celui qui entre ici est béni. Celui qui sort d’i­ci est béni.

— Dar Mus­ta­pha Pacha, dit Nes­rine. Dix-hui­tième siècle. C’est un musée, main­te­nant. Mais avant c’é­tait la mai­son d’un pacha otto­man. Entrez.

L’in­té­rieur était une cour car­rée, entou­rée de colonnes en marbre blanc, avec une fon­taine au centre qui ne cou­lait plus. Les murs étaient recou­verts de zel­liges — des tes­selles de faïence peintes à la main, bleues, vertes, jaunes, blanches, assem­blées en motifs géo­mé­triques d’une com­plexi­té hyp­no­tique. Le pla­fond du pre­mier étage, en bois de cèdre sculp­té, pro­je­tait des ombres den­te­lées sur le sol de marbre.

Naïm leva les yeux. Les gale­ries du pre­mier étage, avec leurs arcs bri­sés et leurs balus­trades ajou­rées, don­naient sur la cour comme les loges d’un théâtre. Autre­fois, les femmes de la mai­son regar­daient d’en haut les visi­teurs sans être vues. La même archi­tec­ture que les mou­cha­ra­biehs — voir sans être vue, entendre sans être enten­due. La géo­mé­trie du secret.

— C’est ici que les femmes vivaient, dit Nes­rine. En haut. Elles ne des­cen­daient jamais dans la cour quand il y avait des invi­tés. Elles regar­daient à tra­vers le mou­cha­ra­bieh. Elles enten­daient tout, voyaient tout, mais n’exis­taient pas.

— Comme vous, dit Naïm. Quand vous regar­dez le Hirak depuis le bal­con de l’Aurassi.

Elle le dévi­sa­gea. La com­pa­rai­son était ris­quée, il le savait — com­pa­rer une femme libre, artiste, célèbre, aux recluses d’un harem otto­man. Mais elle ne se vexa pas. Elle pen­cha la tête, consi­dé­ra l’idée.

— Peut-être, dit-elle. Peut-être que l’Au­ras­si est mon moucharabieh.

Ils res­tèrent long­temps dans la cour. Naïm pho­to­gra­phia les zel­liges, le pla­fond, les colonnes. Nes­rine s’as­sit au bord de la fon­taine sèche et le regar­da faire, les mains posées de part et d’autre d’elle sur la mar­gelle de marbre, les jambes allon­gées, la robe safran éta­lée autour d’elle comme une corolle.

Dans cette lumière, dans cette cour, elle res­sem­blait à une minia­ture per­sane — ces pein­tures où les femmes sont assises dans des jar­dins géo­mé­triques, entou­rées de fleurs et de cal­li­gra­phies, avec une immo­bi­li­té qui est le contraire de l’i­ner­tie, qui est de la plé­ni­tude com­pri­mée, de l’éner­gie en attente.

*   *   *

Ils reprirent leur marche. Plus pro­fond dans la Cas­bah, là où les tou­ristes ne vont pas — les ruelles qui s’ef­fondrent, les mai­sons dont la moi­tié du toit s’est écrou­lée, les étais de bois qui sou­tiennent des murs condam­nés. Des familles vivaient encore là, der­rière des rideaux de plas­tique, dans des pièces aux pla­fonds effon­drés où les fresques otto­manes appa­rais­saient sous le plâtre comme des os sous la peau.

— C’est ça, la Cas­bah, dit Nes­rine. Pas le décor de carte pos­tale. Ça.

Un enfant sor­tit d’une porte et leur offrit des figues sèches dans un cor­net de papier jour­nal. Nes­rine en prit une, la por­ta à sa bouche. Naïm l’i­mi­ta. La figue était sucrée, dense, gra­nu­leuse — le goût concen­tré d’un été entier.

— Pen­dant la décen­nie noire, dit Nes­rine, et sa voix chan­gea — plus basse, plus lente, comme si les mots devaient être mesu­rés — pen­dant la décen­nie noire, les gens évi­taient la Cas­bah. C’é­tait deve­nu dan­ge­reux. Les groupes armés s’y cachaient, les mili­taires fai­saient des des­centes la nuit. Des gens dis­pa­rais­saient. Pas des gens qu’on voit à la télé­vi­sion — des gens nor­maux. Le voi­sin. Le cou­sin. Le boulanger.

— Vous aviez quel âge ?

— Quinze ans quand ça a com­men­cé. Dix-sept quand c’é­tait le pire. J’ai gran­di avec le couvre-feu, les bar­rages, la peur au ventre quand mon frère ne ren­trait pas à l’heure.

Elle s’ar­rê­ta devant une mai­son dont la porte bleue était murée.

— Un jour­na­liste vivait ici. Un type brillant, drôle, qui écri­vait des chro­niques dans El Watan. Ils l’ont tué devant sa femme, un matin, en bas de chez lui. Trois balles. Je le connaissais.

Naïm ne dit rien. Que peut-on dire ? Il était à Lyon à cette époque, ado­les­cent, il regar­dait la guerre civile algé­rienne sur TF1 entre deux cours de maths, et l’Al­gé­rie était un pays abs­trait, un sujet de jour­nal télé­vi­sé, un drame loin­tain qui concer­nait ses parents mais pas lui — pas encore, pas vraiment.

— C’est pour ça que le Hirak est si impor­tant, reprit Nes­rine. Ils mar­chaient à nou­veau, des­cen­dant vers la mer par des esca­liers de plus en plus raides. Vous ne pou­vez pas com­prendre ce que ça repré­sente, pour les gens de ma géné­ra­tion, de voir des mil­lions de per­sonnes dans la rue sans qu’une seule balle soit tirée. Nous, on a gran­di avec l’i­dée que la rue, c’est la mort. Que si tu sors mani­fes­ter, tu ne rentres pas. Et là, ces gamins — des gamins qui n’é­taient même pas nés en 1992 — ils des­cendent, ils chantent, ils rient. Ils n’ont pas peur. C’est… vertigineux.

Sa voix trem­bla sur le der­nier mot. Naïm vit ses yeux briller, et il com­prit qu’elle ne pleu­rait pas — ou pas seule­ment — elle vibrait. La même vibra­tion qu’il avait enten­due dans sa voix la veille, pen­dant la répé­ti­tion. Le chant et les larmes venaient du même endroit.

Ils débou­chèrent sur une pla­cette minus­cule, ombra­gée par un vieux ficus dont les racines aériennes pen­daient des branches comme des rideaux. Une fon­taine mur­mu­rait dans un angle. Nes­rine s’as­sit sur le rebord de pierre, ôta ses san­dales, mas­sa ses pieds. La robe safran fai­sait une tache de lumière dans l’ombre verte du ficus.

— Mon père, dit Naïm, a quit­té l’Al­gé­rie en 1982. Il avait trente ans. Il disait qu’il revien­drait. Il est deve­nu comp­table à Lyon. Il n’est jamais reve­nu non plus.

— Comme le mien.

— Non, pas comme le vôtre. Le vôtre est mort loin. Le mien est vivant, à Lyon, il regarde les infos, il voit la foule dans les rues d’Al­ger, et il pleure dans son salon devant la télé. Mais il ne revien­dra pas. C’est trop tard. Il a pas­sé trop de temps ailleurs. L’Al­gé­rie est deve­nue un pays qu’il se raconte, pas un pays qu’il habite.

— Et vous ?

— Moi je suis là.

— Oui. Mais pour com­bien de temps ?

La ques­tion le tra­ver­sa. Elle avait rai­son — il était là pour une semaine, pour des manus­crits, pour une paren­thèse. Il repar­ti­rait à Paris, retrou­ve­rait son bureau, sa biblio­thèque, sa garde alter­née, ses cours sur les mys­tiques médié­vaux devant des étu­diants qui consul­taient leur télé­phone pen­dant qu’il par­lait d’ex­tase divine. L’Al­gé­rie rede­vien­drait un objet d’étude.

— Je ne sais pas, dit-il.

C’é­tait la vérité.

*   *   *

Ils remon­tèrent par un autre che­min — la rue de la Lyre, puis les rampes qui mon­taient vers le bou­le­vard Abder­rah­mane Taleb. Le soleil était au zénith, la cha­leur s’é­tait épais­sie, et les murs blancs réver­bé­raient une lumière aveu­glante. Nes­rine avait remis ses lunettes de soleil. Naïm trans­pi­rait dans son polo.

À un moment, dans un esca­lier étroit dont les marches étaient irré­gu­lières — cer­taines hautes, cer­taines basses, comme les touches d’un cla­vier désac­cor­dé — Nes­rine tré­bu­cha. Un dés­équi­libre bref, un pied qui glis­sa sur la pierre polie par les siècles. Naïm lui prit la main pour la retenir.

Elle ne tom­ba pas. Le dés­équi­libre n’a­vait duré qu’une seconde, un faux pas de rien du tout, un inci­dent sans impor­tance. Mais sa main res­ta dans la sienne.

Ils conti­nuèrent de mon­ter. Main dans la main. Comme si c’é­tait natu­rel, comme si c’é­tait l’es­ca­lier qui l’a­vait déci­dé, pas eux. La paume de Nes­rine était chaude, un peu moite de la marche, et ses doigts étaient longs, avec des pha­langes fines, des mains de musi­cienne — même si elle ne jouait pas d’ins­tru­ment, sa voix était un ins­tru­ment, et ses mains accom­pa­gnaient tou­jours son chant, il l’a­vait vu la veille, ces mains qui des­si­naient dans l’air la courbe des mélodies.

Ils ne par­lèrent pas pen­dant toute la mon­tée. Vingt minutes, peut-être, la main dans la main, à tra­vers les esca­liers, les venelles, les pas­sages voû­tés. Le souffle court de l’ef­fort. La sueur. Les doigts entrelacés.

Quand ils attei­gnirent le bou­le­vard, la ville s’ou­vrit d’un coup — l’es­pace, le ciel, la baie immense, les car­gos au loin. Nes­rine lâcha sa main. Natu­rel­le­ment, sans brus­que­rie, comme on pose un objet fragile.

— Il faut que je rentre, dit-elle. J’ai une inter­view pour la radio demain matin.

— D’ac­cord.

— Demain, je répète à l’hô­tel à seize heures. Si vous voulez.

— Je veux.

Elle sou­rit. Le demi-sou­rire de biais, celui du pre­mier jour, celui de la pis­cine. Mais quelque chose avait chan­gé dans ce sou­rire — une cha­leur en plus, une garde en moins.

Elle héla un taxi — un vieux Renault Sym­bol jaune et noir qui s’ar­rê­ta dans un cris­se­ment de freins. Elle mon­ta à l’ar­rière, refer­ma la por­tière, et le taxi des­cen­dit le bou­le­vard en klaxon­nant pour se frayer un pas­sage dans la cir­cu­la­tion anar­chique d’Alger.

Naïm res­ta debout sur le trot­toir. Il regar­da sa main. La paume était encore chaude. Il la por­ta à son visage, sans y pen­ser, et res­pi­ra — la peau de Nes­rine, sa sueur, l’o­deur de jas­min et d’huile d’ar­gan, et des­sous, l’o­deur de la pierre de la Cas­bah, de la figue sèche, du soleil sur les murs blancs.

Il remon­ta vers l’Au­ras­si à pied, len­te­ment, dans la cha­leur de l’a­près-midi. Le bou­le­vard Frantz Fanon était presque désert — ce dimanche d’hi­ver, entre le Hirak de la veille et celui du ven­dre­di pro­chain, avait la dou­ceur sus­pen­due d’un entracte. Les jar­dins en ter­rasse de l’hô­tel embau­maient le jas­min et la citron­nelle. Un chat roux dor­mait sur un muret, au soleil.

Dans sa chambre, Naïm ouvrit le Moles­kine. Il écrivit :

Main dans la main dans les esca­liers de la Cas­bah. Vingt minutes. Pas un mot. La sueur, les doigts, la pierre sous les pieds. Elle sent le jas­min et la figue sèche. Je crois que je suis en train de com­prendre ce qu’Ibn Ara­bi vou­lait dire.

Puis, des­sous, en plus petit :

Pour com­bien de temps ?

La ques­tion de Nes­rine. Il n’a­vait pas su répondre. Il ne savait tou­jours pas.

Mais le soir, quand la nuit tom­ba sur la baie et que le jas­min, fidèle, exha­la dans l’obs­cu­ri­té son par­fum le plus dense, Naïm sut au moins une chose : il ne par­ti­rait pas à la date prévue.

Cha­pitre 4 — Le balcon

Lun­di 25 février 2019

La zaouïa se trou­vait dans le quar­tier de Sidi M’ha­med, au fond d’une impasse que rien ne signa­lait — pas d’en­seigne, pas de pan­neau, juste une porte verte, écaillée, avec un heur­toir en cuivre noir­ci par le temps. Naïm l’a­vait trou­vée grâce à Fari­da, la docu­men­ta­liste de la Biblio­thèque natio­nale, qui connais­sait tout le monde dans le petit monde des confré­ries sou­fies d’Alger.

— Allez‑y ce soir, avait-elle dit. Lun­di, il y a le hadra. Dites que vous venez de ma part.

La porte s’ou­vrit sur un homme âgé en gan­dou­ra blanche et ché­chia qui le dévi­sa­gea sans hostilité.

— Fari­da m’en­voie, dit Naïm, en arabe, et il fut sur­pris par la faci­li­té avec laquelle la langue de son père lui reve­nait — les mots étaient là, quelque part en des­sous, ensa­blés mais intacts.

L’homme hocha la tête et le fit entrer.

L’in­té­rieur de la zaouïa était une cour rec­tan­gu­laire, modeste, dal­lée de marbre gris, entou­rée sur trois côtés par des arcades basses. Au fond, un petit sanc­tuaire abri­tait le tom­beau du saint fon­da­teur — une stèle recou­verte d’un tis­su vert bro­dé d’or. Des bou­gies brû­laient dans des niches. L’o­deur d’en­cens était si épaisse qu’on pou­vait la tou­cher — du bois de san­tal, du ben­join, de l’ambre, ces résines que les confré­ries brûlent depuis des siècles pour puri­fier l’air et pré­pa­rer l’esprit.

Une tren­taine d’hommes étaient assis en cercle dans la cour. Des hommes de tous âges — un vieillard en bur­nous, des qua­dra­gé­naires en cos­tume de ville, des jeunes en jean et bas­kets. Naïm s’as­sit au bord du cercle, le dos contre une colonne, et attendit.

Le cheikh de la confré­rie prit place au centre. Un homme mas­sif, la barbe blanche taillée court, les yeux d’un calme miné­ral. Il réci­ta la Fati­ha d’une voix basse, gut­tu­rale, qui sem­blait sor­tir de la terre. Puis le dhi­kr commença.

Le dhi­kr est la répé­ti­tion des noms de Dieu. C’est l’exer­cice fon­da­men­tal du sou­fisme — ce mar­tè­le­ment ryth­mique, obs­ti­né, qui vise à effa­cer la pen­sée dis­cur­sive, à dis­soudre le moi, à ne lais­ser sub­sis­ter que le nom divin, répé­té jus­qu’à ce qu’il cesse d’être un mot pour deve­nir un souffle, une pul­sa­tion, un bat­te­ment qui se confond avec celui du cœur.

Allâh. Allâh. Allâh.

Les voix d’a­bord sépa­rées, cha­cune cher­chant son rythme. Puis, pro­gres­si­ve­ment, l’u­nis­son. Les corps com­men­cèrent à oscil­ler — un balan­ce­ment laté­ral, lent, régu­lier, comme des herbes dans le vent. Les yeux se fer­mèrent. Les visages chan­gèrent — la ten­sion du quo­ti­dien, les sou­cis, les masques sociaux, tout cela tom­bait, couche après couche, et des­sous appa­rais­sait quelque chose de nu, de vul­né­rable, d’ancestral.

Allâh. Allâh. Allâh.

Le rythme accé­lé­ra. Les corps oscil­lèrent plus fort. Cer­tains se levèrent, debout, les bras le long du corps, la tête bas­cu­lant d’a­vant en arrière. Le cheikh mar­quait le tem­po d’une main, et de l’autre il cares­sait son cha­pe­let — quatre-vingt-dix-neuf grains, les quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu, un rosaire de lumière.

Naïm avait lu des cen­taines de pages sur le hadra. Il avait étu­dié les trai­tés qui décri­vaient les états mys­tiques — le hâl, l’é­tat pas­sa­ger d’ex­tase ; le maqâm, la sta­tion spi­ri­tuelle durable ; le wajd, le ravis­se­ment ; le fanâ’, l’a­néan­tis­se­ment. Il connais­sait la ter­mi­no­lo­gie comme un chi­rur­gien connaît l’a­na­to­mie — avec pré­ci­sion, de l’ex­té­rieur. Mais il n’a­vait jamais pratiqué.

Quelque chose se passa.

Ce ne fut pas spec­ta­cu­laire. Pas de vision, pas de transe, pas de perte de conscience. Ce fut plus simple et plus pro­fond. Au bout de vingt minutes de dhi­kr, les corps autour de lui oscil­lant dans un unis­son par­fait, le nom de Dieu mar­te­lé par trente voix d’hommes dans cette cour de marbre gris, sous un ciel d’é­toiles, avec l’en­cens qui brû­lait et les bou­gies qui trem­blaient — au bout de vingt minutes, Naïm sen­tit les fron­tières de son corps se dissoudre.

C’est le seul mot qu’il trou­ve­rait plus tard pour décrire ce qui arri­va. Les fron­tières. La limite entre le dedans et le dehors, entre lui et le monde, entre sa peau et l’air, entre sa voix et celles des autres — cette limite devint poreuse, per­méable, et pen­dant quelques secondes — dix, vingt, il ne sau­rait dire — il ne fut plus Naïm Khe­li­fi, maître de confé­rences à Paris-VII, divor­cé, père d’A­dam, spé­cia­liste d’Ibn Ara­bi. Il fut le son. Il fut le souffle. Il fut le cercle.

Puis les fron­tières revinrent. Il retrou­va son dos contre la colonne, ses genoux repliés, la sueur sur ses tempes. Il tremblait.

Allâh. Allâh. Allâh.

Le dhi­kr dura encore une heure. Naïm ne retrou­va pas cet état — il le cher­cha, bien sûr, comme on cherche à retrou­ver un rêve au réveil, mais la conscience, une fois reve­nue, ne consent plus à s’é­teindre aus­si faci­le­ment. Il res­ta assis, il répé­ta le nom, il oscil­la avec les autres, et quelque chose de cette dis­so­lu­tion per­sis­ta — une légè­re­té, une trans­pa­rence, comme si on avait reti­ré de sa poi­trine un poids qu’il por­tait depuis si long­temps qu’il avait ces­sé de le sentir.

Quand ce fut ter­mi­né, le cheikh ser­vit du thé à la menthe et des dattes. Les hommes par­laient entre eux, sou­riaient, se tou­chaient les épaules. Naïm res­ta un moment, but son thé, échan­gea quelques mots avec le vieil homme en bur­nous qui était assis à côté de lui et qui lui dit simplement :

— La pre­mière fois est tou­jours la plus forte. Après, c’est plus subtil.

En sor­tant de la zaouïa, Naïm mar­cha long­temps dans les rues d’Al­ger. La ville noc­turne était dif­fé­rente — plus douce, plus secrète, peu­plée de sil­houettes qui mar­chaient dans l’ombre des immeubles, de cafés encore ouverts dont les néons jetaient des flaques de lumière jaune sur les trot­toirs, de voi­tures qui pas­saient phares allu­més sur le bou­le­vard. L’air était tiède, char­gé de jas­min et d’embruns — le vent de mer mon­tait depuis le port, appor­tant l’o­deur du large, cette odeur de sel et d’algues et d’infini.

Il pen­sa à Nes­rine. Il pen­sa à sa voix. Il pen­sa à la main dans l’es­ca­lier de la Cas­bah. Il pen­sa à ce que le cheikh sou­fi et la chan­teuse avaient en com­mun — cette capa­ci­té à dis­soudre les fron­tières, à faire de la voix un ins­tru­ment de pas­sage, à trans­por­ter celui qui écoute au-delà de lui-même.

Il héla un taxi et ren­tra à l’Aurassi.

*   *   *

Elle était au bar.

Il ne s’y atten­dait pas. Il était vingt-deux heures, un lun­di soir, et Nes­rine était assise dans un des fau­teuils pro­fonds du bar de l’hô­tel, un verre de jus de gre­nade devant elle, le télé­phone posé sur l’ac­cou­doir, les jambes repliées sous elle dans une pos­ture qui la fai­sait res­sem­bler à un chat.

Elle por­tait un jean et un pull noir à col rou­lé. Les che­veux étaient libres, une masse de boucles sombres qui absor­baient la lumière tami­sée du bar. Elle ne l’a­vait pas vu entrer.

— Vous êtes là, dit-il.

Elle leva les yeux. Le sou­rut — le vrai sou­rire, celui avec la fossette.

— J’ai répé­té tard. Je n’a­vais pas envie de ren­trer dans un appar­te­ment vide.

— Sofiane ?

— Tou­jours le Saha­ra. Un tuyau qui fuit, ou un puits qui s’ef­fondre, je ne sais plus. Il y a tou­jours quelque chose qui fuit ou qui s’effondre.

Elle dit cela sans tris­tesse, avec cette iro­nie qu’il com­men­çait à recon­naître comme sa forme de pudeur. L’i­ro­nie chez Nes­rine n’é­tait pas de la dis­tance — c’é­tait une manière de s’ap­pro­cher des choses dou­lou­reuses sans se brûler.

Naïm s’as­sit dans le fau­teuil en face d’elle. Com­man­da un whis­ky. Le bar­man le ser­vit avec la dis­cré­tion habi­tuelle — le verre opaque, pas de bou­teille visible.

— Vous sen­tez l’en­cens, dit Nesrine.

Il rit. C’é­tait vrai — le san­tal et le ben­join avaient impré­gné ses vête­ments, ses che­veux, sa peau.

— J’é­tais dans une zaouïa. Un hadra. La confré­rie Rahmaniyya.

— Un hadra ? Vous ?

— Pour­quoi, ça vous étonne ?

— Un uni­ver­si­taire pari­sien dans un hadra de Sidi M’ha­med ? Oui, ça m’é­tonne un peu.

— C’est jus­te­ment le sujet de mes recherches. Le sou­fisme algérien.

— Il y a une dif­fé­rence entre étu­dier et pratiquer.

— C’est ce que j’ai décou­vert ce soir.

Elle se redres­sa dans son fau­teuil. Son regard chan­gea — plus atten­tif, plus aigu. La curio­si­té de l’ar­tiste, qui recon­naît chez un autre le signe d’une expé­rience réelle.

— Racon­tez.

Il racon­ta. Le cercle, le dhi­kr, l’os­cil­la­tion des corps, l’en­cens, les bou­gies, et cette dis­so­lu­tion des fron­tières qu’il ne savait pas nom­mer autre­ment — ce moment où il avait ces­sé d’être lui-même pour être le son. Il racon­ta sans voca­bu­laire tech­nique, sans appa­reil cri­tique, sans les pré­cau­tions du cher­cheur qui main­tient tou­jours une dis­tance entre son objet et lui. Il racon­ta comme on raconte un rêve — en sachant que les mots tra­hissent l’ex­pé­rience, mais en la racon­tant quand même, parce que le silence serait pire.

Nes­rine l’é­cou­ta sans l’in­ter­rompre. Quand il se tut, elle dit :

— C’est exac­te­ment ce qui se passe quand je chante. Exac­te­ment. Il y a un moment — pas à chaque concert, pas à chaque répé­ti­tion, mais par­fois — où je ne suis plus là. Où la voix conti­nue sans moi. Où je deviens le son.

— Le fanâ’, dit Naïm. L’anéantissement.

— Si vous vou­lez. Moi je n’ai pas de mot pour ça. C’est juste… le moment où ça chante tout seul.

Le bar s’é­tait vidé. Le bar­man essuyait des verres der­rière son comp­toir, patien­tant avec la cour­toi­sie rési­gnée des gens de nuit. Un fond de musique — du raï doux, Cheb Kha­led, une vieille chan­son qui pas­sait en boucle sur une sono fati­guée. Dehors, la ville était silencieuse.

— Nes­rine, dit Naïm. Et c’é­tait la pre­mière fois qu’il pro­non­çait son pré­nom. Pour­quoi vous n’êtes pas des­cen­due mani­fes­ter vendredi ?

— Je vous l’ai dit. La peur d’être vue, d’être récupérée…

— Non. La vraie raison.

Elle le regar­da. Long­temps. Le jus de gre­nade avait lais­sé une trace rose sur sa lèvre infé­rieure. Ses yeux étaient si noirs qu’on ne dis­tin­guait pas la pupille de l’i­ris — deux gouffres sombres, brillants.

— Parce que la der­nière fois que ce pays s’est sou­le­vé, ma meilleure amie a per­du son père. Il était jour­na­liste. On l’a retrou­vé dans une rue de Bab El Oued avec trois balles dans le corps, un matin de mars 1994. Je n’a­vais même pas dix-huit ans. Je me sou­viens de sa mère qui hur­lait. Je me sou­viens du sang sur le trot­toir. Je me sou­viens qu’on m’a dit c’est fini, c’est fini, calme-toi et que rien n’é­tait fini. Rien n’est jamais fini ici. Ça recom­mence, encore et encore, et on n’a pas le droit d’en par­ler, et on n’a pas le droit de se sou­ve­nir, et quand des gamins de vingt ans des­cendent dans la rue en chan­tant, je les regarde depuis un bal­con d’hô­tel parce que j’ai qua­rante ans de ter­reur dans le ventre et que le cou­rage, le vrai cou­rage, celui de la rue, je ne l’ai pas.

Sa voix n’a­vait pas trem­blé. Pas une larme. La phrase était sor­tie d’un bloc, comme une pierre qu’on extrait d’un mur — et der­rière la pierre, le trou, l’obs­cu­ri­té, le vide que la pierre col­ma­tait depuis vingt-cinq ans.

Naïm posa son verre. Ten­dit la main à tra­vers la table basse. Elle regar­da cette main — les doigts longs, la paume ouverte, les veines visibles sous la peau fine — et elle la prit.

— Vous n’a­vez pas à avoir le cou­rage de la rue, dit-il. Vous avez le cou­rage de la voix. C’est la même chose. Ibn Ara­bi dit que celui qui chante la véri­té est un mar­tyr comme celui qui meurt pour elle.

— Ibn Ara­bi n’a jamais vécu la décen­nie noire.

— Non. Mais il a vécu l’exil. Il a été chas­sé de ville en ville. Il sait ce que c’est que d’ai­mer un pays qui ne veut pas de vous.

Ils res­tèrent un moment main dans la main, en silence. Le bar­man avait ces­sé d’es­suyer ses verres et regar­dait la baie par la fenêtre, avec la cour­toi­sie des bar­men qui savent quand il faut disparaître.

— Mon­tez avec moi, dit Naïm.

Ce n’é­tait pas une pro­po­si­tion sexuelle. Ou pas encore. Ou pas seule­ment. C’é­tait une pro­po­si­tion de bal­con — la vue, la nuit, l’air, le jas­min. Conti­nuer cette conver­sa­tion dans un espace qui ne soit pas un bar.

— Le bal­con ? dit-elle.

— Le balcon.

*   *   *

La chambre 714 don­nait sur la baie.

Naïm allu­ma la lampe de che­vet, puis l’é­tei­gnit — la lumière de la ville suf­fi­sait, cette clar­té dif­fuse d’Al­ger la nuit, mêlée de lune et de néons et de réver­bères, qui entrait par la baie vitrée et dépo­sait sur les meubles une patine bleutée.

Il ouvrit la porte du bal­con. L’air entra d’un coup — tiède, salé, char­gé de jasmin.

Le bal­con était étroit, juste assez large pour deux per­sonnes côte à côte, avec une balus­trade en verre qui don­nait l’im­pres­sion de flot­ter au-des­sus du vide. En bas, les jar­dins en ter­rasse de l’Au­ras­si, leurs buis­sons de jas­min, leurs allées éclai­rées par des lan­ternes. Plus bas encore, la ville — les toits, les rues, les quar­tiers qui des­cen­daient vers le port en vagues suc­ces­sives. Et tout au fond, la mer, noire, immense, par­se­mée des lumières des bateaux.

Nes­rine s’ac­cou­da à la balus­trade. Le vent de mer sou­le­vait ses boucles, les fai­sait dan­ser autour de son visage. Le pull noir à col rou­lé mou­lait ses épaules, la courbe de son dos.

— C’est beau, dit-elle. Je ne vois jamais la ville de cette hau­teur. De chez moi, à Hydra, c’est un autre angle.

— Quand j’é­tais enfant, dit Naïm, je crois que je voyais la mer depuis la fenêtre de la cui­sine. Je ne suis pas sûr. Peut-être que j’invente.

— On invente tou­jours les sou­ve­nirs d’en­fance. C’est ça qui les rend vrais.

Il rit. Elle avait cette façon de retour­ner les phrases, de les polir comme des galets, de leur don­ner une forme inat­ten­due. Une intel­li­gence du lan­gage qui n’é­tait pas celle des livres mais celle de la scène — l’ha­bi­tude de peser chaque mot, de sen­tir sa réso­nance, son poids sonore.

— Vous avez des enfants ? demanda-t-elle.

— Un fils. Adam. Neuf ans. Il est avec sa mère à Paris.

— Adam. C’est joli.

— C’est le pre­mier nom. Le pre­mier homme. Je vou­lais un nom qui fonc­tionne par­tout — en arabe, en fran­çais, en anglais. Un nom sans frontière.

— Comme vous.

— Comme moi quoi ?

— Sans fron­tière. Ni d’i­ci ni de là-bas. Sus­pen­du entre les deux.

Elle avait mis le doigt sur la plaie — sans cruau­té, avec cette pré­ci­sion chi­rur­gi­cale qui sem­blait être sa nature. Naïm hocha la tête.

— C’est pour ça que j’é­tu­die les sou­fis, dit-il. Parce qu’ils n’ont pas de fron­tière non plus. Ibn Ara­bi est né en Espagne, mort en Syrie, et entre les deux il a tra­ver­sé le monde entier. Son pays, c’est l’a­mour. Ce n’est pas une méta­phore — c’est un pro­gramme. L’a­mour comme patrie.

— C’est beau, dit Nes­rine. C’est com­mode, aussi.

— Com­ment ça ?

— C’est com­mode d’a­voir l’a­mour comme patrie quand on n’a pas de patrie du tout. Ça évite de choi­sir. Ça évite de se salir les mains avec un vrai pays, un pays com­pli­qué, un pays qui a du sang sur les trot­toirs et du pétrole dans le désert et des géné­raux dans les palais.

Le coup por­ta. Naïm ouvrit la bouche, la refer­ma. Elle avait rai­son, bien sûr — il le savait, il se l’é­tait dit cent fois dans ses nuits d’in­som­nie pari­siennes. Le sou­fisme comme refuge, le mys­ti­cisme comme fuite, l’a­mour uni­ver­sel comme excuse pour ne jamais aimer un lieu pré­cis, un peuple pré­cis, une femme précise.

— Vous êtes dure, dit-il.

— Non. Je suis algé­rienne. C’est pareil.

Elle sou­rit. Le vrai sou­rire, avec la fos­sette. Et dans ce sou­rire il y avait une dou­ceur qui contre­di­sait la dure­té des mots — comme si elle avait vou­lu le bles­ser juste un peu, juste assez pour qu’il sache qu’elle le voyait tel qu’il était, pas tel qu’il se racontait.

Le jas­min mon­tait du jar­din par bouf­fées. L’air de la nuit avait cette dou­ceur liquide des nuits médi­ter­ra­néennes, ni chaud ni frais, exac­te­ment à la tem­pé­ra­ture de la peau, si bien qu’on ne sen­tait plus la limite entre soi et l’air, entre l’in­té­rieur et l’ex­té­rieur. Les fron­tières, encore. Tou­jours les fron­tières qui se dissolvent.

— Vous savez, dit Naïm, il y a une idée chez Ibn Ara­bi qui s’ap­pelle la tajal­lî. La théo­pha­nie. C’est le moment où Dieu se mani­feste dans le monde sen­sible. Pas dans un miracle, pas dans un éclair — dans la beau­té. Un visage, un pay­sage, une voix. Le sou­fi recon­naît Dieu dans la beau­té parce que la beau­té est le signe de la pré­sence divine.

— C’est une tech­nique de drague très éla­bo­rée, dit Nesrine.

C’é­tait la deuxième fois qu’elle fai­sait cette plai­san­te­rie. La pre­mière fois, au bar, same­di soir. Mais cette fois, sa voix était dif­fé­rente — plus basse, plus lente, avec un grain que Naïm recon­nut pour l’a­voir enten­du dans ses pas­sages les plus intenses de muwash­shah. La voix de la chan­teuse, pas celle de la femme qui plaisante.

— Ce n’est pas une tech­nique, dit-il. C’est ce que je vois.

Le silence qui sui­vit avait une tex­ture — épaisse, vibrante, pleine de tout ce qui n’a­vait pas été dit et qui pesait entre eux comme l’air avant l’o­rage. Nes­rine se tour­na vers lui. Son visage était à quelques cen­ti­mètres du sien. Ses yeux, dans la pénombre, étaient deux lacs noirs. Le vent de mer sou­le­vait une mèche bou­clée sur sa tempe.

— Naïm, dit-elle. Et c’é­tait la pre­mière fois qu’elle pro­non­çait son prénom.

Il ne répon­dit pas. Il leva la main et repla­ça la mèche der­rière son oreille. Ses doigts effleu­rèrent la peau de sa tempe — tiède, soyeuse, avec le duvet imper­cep­tible qui borde la racine des cheveux.

Elle fer­ma les yeux.

Il l’embrassa.

Le bai­ser fut lent. Très lent. Pas le bai­ser vorace des amants impa­tients — un bai­ser de recon­nais­sance, d’ex­plo­ra­tion, un bai­ser qui prend son temps parce qu’il sait que ce qu’il touche est pré­cieux et irré­ver­sible. Les lèvres de Nes­rine avaient le goût du jus de gre­nade, un goût acide et sucré qui se mêlait à l’o­deur du jas­min et au sel de l’air marin. Ses mains res­tèrent le long de son corps, les siennes aus­si — seules les bouches se tou­chaient, dans la nuit, sur le bal­con de l’Au­ras­si, au-des­sus d’Al­ger endormie.

Quand ils se sépa­rèrent, elle ouvrit les yeux. Elle ne sou­riait pas. Son visage avait l’ex­pres­sion grave et lumi­neuse qu’il avait vue pen­dant qu’elle chan­tait — cette inten­si­té qui venait de l’in­té­rieur, cette pré­sence abso­lue au moment pré­sent qui était, il le com­pre­nait main­te­nant, sa forme à elle de fanâ’, sa manière d’être au monde sans filtre, sans pro­tec­tion, nue.

— Il faut que je rentre, dit-elle.

— Oui.

— Pas ce soir.

— Non. Pas ce soir.

Il com­prit ce qu’elle vou­lait dire. Pas ce soir ne signi­fiait pas jamais. Cela signi­fiait pas encore. Cela signi­fiait laisse-moi le temps d’ar­ri­ver là où tu m’emmènes. Cela signi­fiait que le bai­ser était une porte, et qu’elle l’a­vait fran­chie, mais qu’il y avait d’autres portes der­rière, et que cha­cune devait être ouverte à son propre rythme, comme les mou­ve­ments d’une nou­ba — du msad­dar lent et grave au khlâs rapide et libératoire.

Il la rac­com­pa­gna jus­qu’au lob­by. Ils ne se tou­chèrent pas dans l’as­cen­seur. Dans le lob­by, le récep­tion­niste de nuit leva un œil dis­trait puis le rabais­sa. Nes­rine héla un taxi par la porte vitrée.

— Demain, la biblio­thèque ? demanda-t-elle.

— Oui.

— Après, la piscine.

— La piscine.

Elle mon­ta dans le taxi. Avant de refer­mer la por­tière, elle dit :

— Le tajal­lî, Naïm. C’est un mot dan­ge­reux. Ne le pro­non­cez que si vous savez ce qu’il coûte.

Le taxi dis­pa­rut dans la nuit. Naïm res­ta dans le lob­by, debout, les bras le long du corps, le goût de la gre­nade sur les lèvres. Le récep­tion­niste lui sou­hai­ta bonne nuit. Il ne l’en­ten­dit pas.

Il remon­ta dans sa chambre, ouvrit le bal­con. Le même air, le même jas­min, la même vue — mais tout avait chan­gé. La baie d’Al­ger n’é­tait plus un pay­sage. C’é­tait le décor d’un commencement.

Il n’ou­vrit pas le Moles­kine. Il n’ou­vrit pas Ibn Ara­bi. Il s’al­lon­gea sur le lit, tout habillé, les yeux ouverts dans le noir, et il écou­ta le jas­min mon­ter dans la nuit, et le muez­zin qui appe­lait quelque part dans la ville, et son propre cœur qui bat­tait dans le silence de la chambre 714 comme un dhi­kr dont il ne connais­sait pas encore le nom.

Cha­pitre 5 — La chambre

Mar­di 26 février 2019

Elle vint à la pis­cine plus tôt que d’habitude.

Naïm était déjà là, ins­tal­lé sur son tran­sat, le livre ouvert mais pas lu, les yeux sur la baie. Il ne l’a­vait pas dor­mie de la nuit — ou si peu, des frag­ments de som­meil tra­ver­sés de sa voix, de son visage, du goût de gre­nade, de ce mot qu’elle avait pro­non­cé en par­tant : dan­ge­reux. Le tajal­lî est un mot dan­ge­reux. Il avait tour­né la phrase dans tous les sens comme un bijou­tier tourne une pierre, cher­chant la faille, la lumière, l’angle exact.

Elle arri­va à dix heures. San­dales, paréo bleu nuit sur un maillot qu’il ne voyait pas encore, les che­veux rete­nus par un fou­lard noué à la va-vite. Lunettes de soleil. Pas de maquillage. En la voyant tra­ver­ser la ter­rasse, il eut la cer­ti­tude phy­sique — pas intel­lec­tuelle, pas rai­son­née, phy­sique — que cette femme por­tait dans son corps une musique qu’il avait pas­sé vingt ans à cher­cher dans les livres.

— Bon­jour, dit-elle en posant ses affaires sur le tran­sat voisin.

— Bon­jour.

— Vous n’a­vez pas dormi.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Elle voyait les cernes, la peau tirée, ce visage d’in­som­niaque qu’elle recon­nais­sait pour l’a­voir por­té elle-même — les nuits avant un concert, les nuits de Rama­dan quand elle était petite et que la faim empê­chait le som­meil, les nuits de la décen­nie noire quand chaque bruit dans la rue pou­vait être le dernier.

— Non.

— Moi non plus.

Elle reti­ra le paréo. Le maillot était noir, simple, une pièce, avec des bre­telles fines qui décou­vraient les épaules et la nais­sance du dos. La peau brune, mate, sans imper­fec­tion visible — une peau qui avait l’ha­bi­tude du soleil, qui le pre­nait sans résis­ter, qui l’ab­sor­bait comme la terre absorbe la pluie.

Elle plon­gea.

Naïm la regar­da nager. Le crawl régu­lier, les bras qui fen­daient l’eau, les boucles noires pla­quées sur le crâne, le mou­ve­ment des épaules, la tor­sion du bas­sin à chaque res­pi­ra­tion. Il y avait dans cette nage une grâce qui n’é­tait pas spor­tive mais musi­cale — le même sens du rythme, la même flui­di­té, le même équi­libre entre l’ef­fort et l’abandon.

Quand elle sor­tit de l’eau, elle ne s’en­ve­lop­pa pas dans le pei­gnoir. Elle s’as­sit au bord du bas­sin, les jambes dans l’eau, le visage levé vers le soleil, les yeux fer­més. Les gouttes rou­laient sur ses épaules, sur ses bras, sui­vant les courbes du corps avec la len­teur d’un regard. Le maillot col­lait à sa peau. Ses che­veux, mouillés, avaient per­du leur volume et tom­baient en mèches lourdes le long de son cou, sur ses clavicules.

Naïm détour­na les yeux. Les rame­na. Les détour­na encore. C’é­tait une oscil­la­tion qu’il ne contrô­lait pas — le même balan­ce­ment que les corps dans la zaouïa, la même inca­pa­ci­té à res­ter immo­bile face à ce qui vous attire.

Mou­nir appor­ta le thé à la menthe. Nes­rine ouvrit les yeux, sou­rit au ser­veur, prit le verre. Puis elle regar­da Naïm.

— Venez vous asseoir à côté de moi.

Il vint. Reti­ra ses chaus­sures — il por­tait encore des chaus­sures, au bord d’une pis­cine, c’é­tait pathé­tique — et s’as­sit au bord du bas­sin, les pieds dans l’eau. L’eau était tiède, presque chaude, chauf­fée par le soleil de février. Leurs épaules se tou­chaient presque.

— J’ai pen­sé à quelque chose cette nuit, dit Nes­rine. Vous étu­diez des textes qui parlent de l’a­mour comme d’un che­min vers Dieu. Mais est-ce que vous y croyez ?

— À quoi ? À Dieu ?

— Non. À l’amour.

La ques­tion était si directe qu’elle en deve­nait ver­ti­gi­neuse. Pas croyez-vous en Dieu — la ques­tion de salon, la ques­tion confor­table, celle qui per­met de répondre par des nuances et des dis­tin­guos. Mais croyez-vous en l’a­mour — la ques­tion nue, la ques­tion sans issue.

— Mon mariage a duré qua­torze ans, dit Naïm. Pen­dant qua­torze ans, j’ai vécu avec une femme intel­li­gente, belle, bonne. Et je n’ai jamais réus­si à… je ne sais pas com­ment dire. À être là. J’é­tais dans les livres, dans les manus­crits, dans le trei­zième siècle. Claire me repro­chait de vivre avec un mort — Ibn Ara­bi. Elle disait que j’ai­mais mieux un fan­tôme qu’une femme vivante. Elle avait raison.

— Alors vous n’y croyez pas.

— Je n’y croyais pas. Jusqu’à…

Il s’ar­rê­ta. Le soleil était dans ses yeux. L’eau de la pis­cine scin­tillait. Les jambes de Nes­rine, à côté des siennes, étaient brunes et lisses, et les gouttes d’eau qui séchaient sur ses cuisses lais­saient de minus­cules traces de sel, des des­sins éphé­mères que le soleil effa­çait à mesure.

— Jus­qu’à quoi ? dit Nesrine.

— Jus­qu’à ven­dre­di dernier.

Elle ne répon­dit pas. Ils res­tèrent un long moment les pieds dans l’eau, côte à côte, en silence. Le silence n’é­tait pas gêné — il était plein, habi­té, comme le silence entre deux mou­ve­ments d’une nou­ba, quand la musique s’ar­rête et que le son conti­nue dans le corps de ceux qui écoutent.

— Naïm, dit-elle enfin. Si on fait ça — si on va là où on est en train d’al­ler — je veux que vous sachiez quelque chose. Je ne quit­te­rai pas Sofiane. Pas pour vous. Pas pour per­sonne. Ce n’est pas une ques­tion d’a­mour ou de non-amour. C’est une ques­tion de… de tis­su. Il fait par­tie du tis­su de ma vie. Le défaire, ce serait tout déchirer.

— Je ne vous demande rien.

— Si. Vous deman­dez tout. Vous ne le savez pas encore, mais vous deman­dez tout. Les gens comme vous — les gens qui lisent des poèmes d’a­mour depuis vingt ans et qui n’ont jamais aimé — quand ils se mettent à aimer, ils demandent tout. L’ab­so­lu. Le fanâ’. L’a­néan­tis­se­ment.

Elle avait rai­son. Il le savait. Il avait pas­sé sa vie à lire des textes qui décri­vaient l’a­mour comme un incen­die total, une des­truc­tion créa­trice, un englou­tis­se­ment. Il n’a­vait aucune expé­rience de l’a­mour modeste, de l’a­mour négo­cié, de l’a­mour qui com­pose avec le réel.

— Je ferai ce que vous vou­drez, dit-il.

— Non. Vous ferez ce que je pourrai.

*   *   *

L’a­près-midi, Naïm ne alla pas à la biblio­thèque. Il res­ta à l’hô­tel. Il traî­na dans les cou­loirs, dans le lob­by, dans les jar­dins en ter­rasse. Il regar­dait l’Au­ras­si comme il avait regar­dé les manus­crits de la Biblio­thèque natio­nale — avec l’at­ten­tion du cher­cheur qui sait que chaque détail est un signe.

L’hô­tel avait ses propres couches archéo­lo­giques. Les moquettes récentes, beiges et ano­nymes, recou­vraient les car­re­lages d’o­ri­gine — il en avait vu un frag­ment dans un esca­lier de ser­vice, un motif géo­mé­trique brun et orange qui datait de 1975, qui sen­tait les années Bou­me­diene, l’es­thé­tique du non-ali­gne­ment, cette moder­ni­té socia­liste qui vou­lait être à la fois arabe et uni­ver­selle. Les fau­teuils du bar avaient été chan­gés — mais les cen­driers, en cris­tal lourd, por­taient encore le logo ori­gi­nal de l’hô­tel, un A sty­li­sé en forme de mina­ret. Dans le lob­by, au-des­sus de la récep­tion, une immense pho­to­gra­phie aérienne d’Al­ger datait des années quatre-vingt — la ville était plus petite, les tours de béton du quar­tier de Bab Ezzouar n’exis­taient pas encore, et la Cas­bah, sur la pho­to, sem­blait intacte, une cas­cade de mai­sons blanches par­fai­te­ment ordon­nées, un men­songe de perspective.

À seize heures, Nes­rine répé­ta dans le salon du qua­trième étage. L’ou­diste était là, et un joueur de der­bou­ka — un homme mince aux doigts secs qui tirait de son tam­bour des rythmes d’une com­plexi­té folle, des motifs qui se super­po­saient, se croi­saient, s’an­nu­laient et renais­saient comme des vagues sur le sable. Naïm s’as­sit au fond de la salle, à sa place de la veille.

Elle chan­ta le pro­gramme du concert de jeu­di. Trois nou­bas com­plètes — en mode dhîl, le mode de la mélan­co­lie ; en mode zîdân, le mode de l’a­mour ; en mode raml al-mâya, le mode de l’eau, le plus ancien, le plus mys­té­rieux, celui dont la légende dit qu’il fut com­po­sé par Zyriab lui-même, le musi­cien noir de Cor­doue qui inven­ta la musique anda­louse au neu­vième siècle.

Pen­dant deux heures, Naïm écou­ta. Il ne pleu­ra pas cette fois. Quelque chose s’é­tait dépla­cé en lui — la pre­mière écoute avait bri­sé une digue, et main­te­nant l’eau cou­lait libre­ment, sans vio­lence, avec la régu­la­ri­té d’une source. Il écou­tait et il voyait — le texte, la mélo­die, le rythme, la voix, le corps de Nes­rine qui oscil­lait imper­cep­ti­ble­ment, ses mains qui des­si­naient dans l’air des ara­besques, ses yeux tan­tôt fer­més tan­tôt ouverts, sa bouche qui for­mait les consonnes de l’a­rabe clas­sique avec une pré­ci­sion de sculpteur.

Il voyait aus­si ce qu’elle ne mon­trait pas — la ten­sion dans les épaules, la ride entre les sour­cils quand une note résis­tait, la manière dont elle mor­dait sa lèvre infé­rieure après une phrase qu’elle jugeait impar­faite. La chan­teuse n’é­tait pas une déesse — elle était une arti­sane, une ouvrière du son, une femme qui tra­vaillait la voix comme un menui­sier tra­vaille le bois, avec des outils pré­cis et une patience infinie.

Quand la répé­ti­tion s’a­che­va, l’ou­diste et le joueur de der­bou­ka ran­gèrent leurs ins­tru­ments et par­tirent. Nes­rine res­ta dans la salle, debout devant la fenêtre, le dos tour­né. La lumière du cou­chant l’enveloppait.

— Res­tez, dit-elle sans se retourner.

Il res­ta.

Elle se retour­na. Ses yeux étaient très brillants, très noirs.

— Mon­tez, dit-elle.

*   *   *

La chambre 714.

Il ouvrit la porte avec la carte magné­tique, les mains trem­blantes — un trem­ble­ment léger, à peine visible, le trem­ble­ment d’un homme de qua­rante-trois ans qui sait qu’il est sur le point de tra­ver­ser une ligne. Nes­rine entra der­rière lui. Il enten­dit la porte se refer­mer, le déclic du loquet, et ce son minus­cule — un méca­nisme de plas­tique et de métal — eut le poids d’un bas­cu­le­ment irréversible.

La chambre était telle qu’il l’a­vait lais­sée — le lit fait par le ser­vice d’é­tage, les cous­sins dis­po­sés en éven­tail, les rideaux tirés qui tami­saient la lumière du soir. Ibn Ara­bi sur la table de nuit. Le Moles­kine ouvert, le sty­lo en tra­vers. La valise à moi­tié défaite dans un coin.

Nes­rine regar­da autour d’elle. Pas comme une femme qui découvre un lieu — comme une chan­teuse qui éva­lue l’a­cous­tique d’une salle. Elle mesu­rait l’es­pace, les volumes, les sur­faces, avec ce regard pro­fes­sion­nel qui cal­cule les résonances.

— Ouvrez le bal­con, dit-elle.

Il ouvrit. L’air du soir entra — le jas­min, le sel, la tié­deur. La baie d’Al­ger, dans la lumière décli­nante, était une aqua­relle de mauves et d’ors.

Elle s’ap­pro­cha de lui. Posa ses mains sur sa poi­trine — à plat, les paumes ouvertes, comme on pose les mains sur un ins­tru­ment avant de jouer. Il sen­tit la cha­leur de ses paumes à tra­vers le tis­su de la che­mise, la pres­sion légère de ses doigts, le poids de ses mains.

— Naïm.

— Oui.

— Ne parle plus. Plus un mot.

Il se tut.

Elle com­men­ça à débou­ton­ner sa che­mise. Len­te­ment. Un bou­ton, puis un autre, puis un autre. Ses doigts — ces doigts de chan­teuse, ces doigts qui des­si­naient des ara­besques dans l’air pen­dant les concerts — tra­vaillaient avec une pré­ci­sion et une len­teur déli­bé­rées, comme si chaque bou­ton était une note, et que la mélo­die ne devait pas être pré­ci­pi­tée. La che­mise s’ou­vrit sur la peau de Naïm — une peau d’homme qui vit en inté­rieur, plus claire que celle de Nes­rine, avec un duvet sombre sur le sternum.

Elle glis­sa la che­mise de ses épaules. Il la lais­sa tomber.

Puis ce fut son tour. Il sou­le­va le pull noir à col rou­lé — elle leva les bras, comme une enfant, et le pull pas­sa par-des­sus sa tête, empor­tant au pas­sage le fou­lard qui rete­nait ses che­veux, et les boucles se libé­rèrent d’un coup, une cas­cade noire, fri­sot­tante, qui retom­ba sur ses épaules nues. En des­sous, un sou­tien-gorge simple, cou­leur chair, qui épou­sait la forme de ses seins sans les contraindre.

Naïm posa ses mains sur ses épaules. La peau était exac­te­ment ce qu’il avait ima­gi­né — tiède, soyeuse, avec une fer­me­té de fruit mûr. Il sen­tit sous ses paumes la ligne des cla­vi­cules, les muscles fins du cou, le pouls qui bat­tait dans le creux de la gorge. Il glis­sa ses mains le long de ses bras, len­te­ment, comme on lit une ligne de texte qu’on veut com­prendre — les épaules, les biceps, les coudes, les avant-bras, les poi­gnets, les mains. Quand il arri­va aux mains de Nes­rine, il les por­ta à ses lèvres et embras­sa ses paumes, l’une après l’autre.

Elle fer­ma les yeux.

Ce qui sui­vit ne fut pas le tor­rent des amants impa­tients. Ce fut une len­teur déli­bé­rée, presque litur­gique — chaque geste pesé, chaque contact savou­ré, chaque cen­ti­mètre de peau décou­vert comme une page qu’on tourne. Il y avait dans cette len­teur quelque chose du msad­dar, ce pre­mier mou­ve­ment de la nou­ba, le plus grave, le plus lent, celui qui pose le mode et la tona­li­té de tout ce qui va suivre.

Ils se désha­billèrent mutuel­le­ment, debout, face à face, dans la lumière du cou­chant qui entrait par le bal­con ouvert. La brise de mer cares­sait leurs peaux nues. Le jas­min mon­tait des jar­dins. Quelque part dans la ville, un muez­zin appe­la à la prière du magh­reb — cette voix soli­taire, lan­cée depuis un mina­ret invi­sible, qui disait venez à la prière, venez au bon­heur, et la coïn­ci­dence fut si par­faite, si impro­bable, que Nes­rine ouvrit les yeux et sou­rit, et ce sou­rire — nu, sans défense, offert — fut la chose la plus belle que Naïm avait vue de sa vie.

Ils bas­cu­lèrent sur le lit.

Le drap était frais sous leurs corps chauds. Naïm sen­tait tout avec une acui­té décu­plée — le grain du coton sous son dos, le poids de Nes­rine contre lui, ses seins contre sa poi­trine, ses cuisses mêlées aux siennes, la masse de ses che­veux qui balayait son visage comme un rideau de soie sau­vage. L’o­deur de sa peau — le jas­min, l’huile d’ar­gan, le chlore de la pis­cine, et des­sous quelque chose d’a­ni­mal, de chaud, de vivant, qui était son odeur à elle, irré­duc­tible, unique.

Elle l’embrassa — pas le bai­ser lent du bal­con, un bai­ser dif­fé­rent, plus pro­fond, plus affa­mé, un bai­ser qui cher­chait quelque chose et qui le trou­va. Leurs langues se tou­chèrent et c’é­tait la même sen­sa­tion que le dhi­kr — la dis­so­lu­tion des fron­tières, le moment où l’on cesse d’être deux pour deve­nir un seul souffle.

Quand il entra en elle, elle émit un son — pas un cri, pas un gémis­se­ment, un son. Une note. Grave, longue, venue du fond de la gorge, ce même lieu d’où sor­taient les mélo­dies des nou­bas. Un son qui n’ap­par­te­nait ni au plai­sir ni à la dou­leur mais à cet endroit qui est entre les deux, cet endroit que les sou­fis appellent le bar­zakh, l’isthme — la fron­tière entre deux mondes, le lieu où les contraires se rejoignent.

Naïm bou­gea en elle avec la len­teur qu’elle lui avait ensei­gnée — pas la len­teur de la timi­di­té, la len­teur de l’at­ten­tion, celle qui écoute le corps de l’autre comme on écoute un ins­tru­ment, qui cherche les réso­nances, les accords, les dis­so­nances fer­tiles. Nes­rine gui­dait le rythme de ses hanches, de ses mains posées sur ses reins, de son souffle qui accé­lé­rait et ralen­tis­sait comme le tem­po d’une nouba.

Ils firent l’a­mour long­temps. Dehors, la nuit tom­ba sur Alger. La lumière du cou­chant céda la place à la clar­té bleu­tée de la ville noc­turne. Le jas­min, libé­ré par l’obs­cu­ri­té, emplit la chambre de son par­fum le plus dense, le plus impu­dique. Le muez­zin s’é­tait tu. Les bruits de la ville mon­taient par le bal­con ouvert — les klaxons, les voix, le ron­ron­ne­ment des moteurs, la vie ordi­naire d’une ville qui ne savait pas encore qu’elle était en train de changer.

À un moment — ils ne sur­ent jamais lequel, le temps avait ces­sé d’être mesu­rable — le rythme accé­lé­ra. Le btây­hî, puis le draj, puis le insi­raf — les mou­ve­ments de la nou­ba qui se suc­cèdent, de plus en plus rapides, de plus en plus intenses, jus­qu’au khlâs, le der­nier mou­ve­ment, le mou­ve­ment de la libé­ra­tion, celui où la musique atteint son paroxysme et se résout dans une explo­sion de rythme et de lumière.

Nes­rine cria. Un cri qui était un chant. Un chant qui était une prière. Et Naïm, au même ins­tant, sen­tit ce qu’il avait sen­ti dans la zaouïa — la dis­so­lu­tion des fron­tières, le fanâ’, l’a­néan­tis­se­ment du moi dans l’autre. Mais cette fois, ce n’é­tait pas Dieu qu’il trou­vait de l’autre côté de lui-même. C’é­tait elle.

*   *   *

Après, ils res­tèrent long­temps immo­biles, enla­cés, les draps repous­sés au pied du lit. La sueur séchait sur leurs corps dans la brise du bal­con. Les che­veux de Nes­rine étaient éta­lés sur l’o­reiller — un halo de boucles noires, sau­vages, qui occu­paient la moi­tié du lit.

Naïm avait la tête posée sur sa poi­trine. Il enten­dait son cœur — un bat­te­ment sourd, régu­lier, qui ralen­tis­sait pro­gres­si­ve­ment, comme un ins­tru­ment qui retrouve sa note de repos après un mor­ceau intense. La peau de Nes­rine, sous sa joue, avait le goût du sel.

— Naïm, dit-elle.

— Hmm.

— Ne tombe pas amoureux.

Il leva la tête. La regar­da. Dans la pénombre, ses yeux brillaient d’un éclat humide.

— C’est trop tard, dit-il.

— Je sais. C’est pour ça que je le dis.

Elle cares­sa ses che­veux. Un geste mater­nel, presque — la main qui passe et repasse dans les che­veux, un geste ancien, uni­ver­sel, le geste que toutes les femmes du monde font sur la tête de ceux qu’elles aiment.

— Sofiane rentre ven­dre­di, dit-elle. Pour le week-end.

Le nom tom­ba entre eux comme un caillou dans l’eau — un cercle, puis un autre, puis un autre, des ondes qui s’é­lar­gis­saient dans le silence.

— D’ac­cord, dit Naïm.

— Ce n’est pas d’ac­cord. C’est comme ça. C’est ma vie. Il fait par­tie de ma vie. Il ne fait pas par­tie de ça — elle dési­gna le lit, la chambre, le bal­con — mais il fait par­tie de moi. Vous comprenez ?

— Je comprends.

— Non. Vous ne com­pre­nez pas. Vous êtes un intel­lec­tuel, vous croyez que com­prendre veut dire sai­sir un concept. Mais com­prendre ça — elle posa sa main à plat sur son propre ventre, un geste qui englo­bait son corps, son his­toire, ses cica­trices — com­prendre ça, il faut le vivre. Il faut avoir été mariée dans un pays où le mariage est un pacte social, pas un contrat roman­tique. Il faut avoir tra­ver­sé des années de soli­tude conju­gale sans avoir le droit de se plaindre, parce que au moins ton mari est vivant, parce que au moins tu n’es pas divor­cée, parce que au moins tu as un toit. Il faut connaître le poids de ce au moins.

Naïm se tut. Elle avait rai­son — il ne com­pre­nait pas. Pas encore. Peut-être jamais com­plè­te­ment. Il venait d’un autre monde — celui de Paris, des divorces faciles, des sépa­ra­tions négo­ciées chez le notaire, des gardes alter­nées. Un monde où l’on pou­vait défaire un couple comme on défait un nœud, avec de la patience et un bon avocat.

— Je ne te demande rien, dit-il. Et il s’a­per­çut qu’il la tutoyait pour la pre­mière fois.

— Tu demandes tout, dit-elle. Mais tu ne le sais pas encore.

Elle se leva. Nue, dans la pénombre, elle tra­ver­sa la chambre jus­qu’à la salle de bain. Il enten­dit l’eau cou­ler. Il res­ta dans le lit, les yeux au pla­fond, le corps léger, l’es­prit en suspens.

Sur la table de nuit, les Futû­hât d’Ibn Ara­bi étaient ouverts à la page où il les avait lais­sés le matin. Il ten­dit la main, tira le livre vers lui, lut au hasard :

L’a­mant véri­table est celui qui accepte d’être consu­mé. Il ne demande pas à la flamme d’être douce. Il ne demande pas au feu d’é­par­gner sa peau. Il entre dans le bra­sier les yeux ouverts, sachant qu’il y per­dra tout, sachant que cette perte est le seul gain.

Il repo­sa le livre. Sou­rit dans le noir.

Nes­rine revint de la salle de bain, se rha­billa dans la pénombre — le jean, le pull noir, les chaus­sures. Elle noua ses che­veux en un chi­gnon rapide, ramas­sa son sac.

— Il faut que je rentre.

— Je sais.

Elle se pen­cha sur le lit, l’embrassa sur le front — un bai­ser bref, léger, un bai­ser de départ qui n’é­tait pas un adieu.

— Demain, la pis­cine, dit-elle.

— La piscine.

— Et demain soir, ici.

— Ici.

Elle sor­tit. La porte se refer­ma avec le même déclic que tout à l’heure — mais ce n’é­tait plus le même son. C’é­tait le même méca­nisme, le même plas­tique, le même métal, mais le son avait chan­gé parce que tout avait changé.

Naïm se leva, nu, et sor­tit sur le bal­con. L’air de la nuit enve­lop­pa son corps comme un drap de soie. En bas, dans l’al­lée éclai­rée qui menait à la sor­tie de l’hô­tel, une sil­houette mar­chait vers un taxi — la robe sombre, le sac en ban­dou­lière, les boucles qui s’é­chap­paient déjà du chi­gnon. Elle ne leva pas la tête. Elle mon­ta dans le taxi. Les feux arrière dis­pa­rurent dans la nuit.

Le jas­min embau­mait. Les étoiles étaient innom­brables. Alger dor­mait, et en son sein, dans les rues silen­cieuses, quelque chose mûris­sait — le Hirak, cette vague immense qui n’a­vait pas encore dit son der­nier mot, qui gran­dis­sait dans l’ombre comme le par­fum du galant de nuit, et qui écla­te­rait ven­dre­di avec une force que per­sonne n’i­ma­gi­nait encore.

Naïm ren­tra dans la chambre. L’o­reiller sen­tait le jas­min et l’huile d’ar­gan. Il y enfouit son visage et res­pi­ra, long­temps, les yeux fer­més, le cœur battant.

Il ouvrit le Moles­kine. Écrivit :

Elle a dit : tu demandes tout. Elle a rai­son. Je demande tout. Les sou­fis appellent ça le fanâ’ — la mort à soi-même dans l’a­mour. Mais les sou­fis n’ont jamais eu à se rha­biller à vingt-deux heures pour ren­trer dans un appar­te­ment vide où le télé­phone sonne depuis Has­si Messaoud.

Le réel est plus mys­tique que la mystique.

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Cha­pitre 1 — La piscine

Ven­dre­di 22 février 2019

L’hô­tel avait été conçu pour dominer.

Neuf étages de béton posés sur le Pla­teau des Taga­rins, au-des­sus de la ville, au-des­sus du port, au-des­sus de tout. Depuis ses bal­cons on voyait la baie d’Al­ger s’ar­ron­dir comme le ventre d’une femme endor­mie, et les car­gos immo­biles sur la ligne bleue, et les toits blancs de la Cas­bah qui dégrin­go­laient vers la mer dans un désordre mil­lé­naire. L’ar­chi­tecte qui avait des­si­né ces lignes — un Ita­lien nom­mé Moret­ti, qui avait aus­si construit le Water­gate à Washing­ton — était mort avant l’i­nau­gu­ra­tion. L’autre archi­tecte, un Égyp­tien, était mort avant lui. On avait fini par inau­gu­rer l’hô­tel sans aucun de ses pères, un jour de juin 1975, quand l’Al­gé­rie croyait encore que le socia­lisme et le pétrole suf­fi­raient à fabri­quer l’avenir.

Depuis, l’El Auras­si avait accueilli des pré­si­dents, des géné­raux, des espions, des hommes d’af­faires aux mal­lettes trop lourdes et des délé­ga­tions entières de pays dont cer­tains n’exis­taient plus. Il avait tra­ver­sé la décen­nie noire sans fer­mer ses portes, ser­vant du café au lait à des colo­nels pen­dant que la ville, en contre­bas, s’entre-tuait dans le silence de l’in­for­ma­tion. Il avait sur­vé­cu aux réno­va­tions, aux chan­ge­ments de moquette, aux modes qui défont les lob­bies d’hô­tel comme elles défont les régimes. Il était là. Mas­sif, indif­fé­rent, per­ché sur son pro­mon­toire avec la patience d’un vieux caméléon.

Son adresse était un poème invo­lon­taire : 2, bou­le­vard Frantz Fanon.

*   *   *

Naïm avait posé sa valise dans la chambre 714 la veille au soir, trop tard pour voir quoi que ce soit. Le taxi depuis l’aé­ro­port avait tra­ver­sé une ville qu’il ne recon­nais­sait pas — ou plu­tôt qu’il n’a­vait jamais connue, car il l’a­vait quit­tée à huit ans, et les sou­ve­nirs d’un enfant de huit ans sont des aqua­relles mouillées où les formes se dissolvent.

Il se sou­ve­nait d’une cour. D’un figuier. D’une voix de femme qui chan­tait dans une cui­sine. Celle de sa mère, pro­ba­ble­ment, ou d’une voi­sine, ou d’un poste de radio — il ne savait plus. Trente-cinq ans avaient pas­sé, et l’Al­gé­rie n’a­vait été pour lui qu’un sujet d’é­tude, une terre de manus­crits, un pay­sage inté­rieur qu’il n’a­vait jamais eu le cou­rage de confron­ter à la réalité.

Il avait ouvert les rideaux ce matin-là, et la baie l’a­vait frap­pé en plein visage.

C’é­tait une lumière qu’il avait oubliée. Pas celle de Paris, grise et rai­son­nable, qui éclaire les choses sans les brû­ler. Une lumière qui tom­bait droit, ver­ti­cale, blanche, et qui ren­dait les contours tran­chants comme des lames. La mer était d’un bleu irréel. Les immeubles blancs des­cen­daient vers le port dans un emmê­le­ment de ter­rasses, d’an­tennes para­bo­liques et de linge sus­pen­du. Et tout en bas, le port — les grues, les conte­neurs, les fer­ries pour Mar­seille, cette vieille route mari­time entre les deux rives de la même blessure.

Naïm s’é­tait habillé len­te­ment. Pan­ta­lon de lin, che­mise claire, les chaus­sures qu’il met­tait à Paris pour aller à la fac. Il avait glis­sé les Futû­hât al-Mak­kiyya d’Ibn Ara­bi dans son sac — l’é­di­tion Dâr Sâdir en quatre volumes, mais il n’a­vait empor­té que le deuxième, celui sur la connais­sance par l’a­mour — et son car­net Moles­kine, un sty­lo, sa carte de la Biblio­thèque natio­nale. Il comp­tait pas­ser la mati­née dans les manuscrits.

Ce qui l’ar­rê­ta dans le cou­loir, ce fut le bruit.

Pas un bruit d’hô­tel — les cha­riots des femmes de chambre, la son­ne­rie d’un ascen­seur, le mur­mure feu­tré des cou­loirs moquet­tés. Autre chose. Quelque chose qui venait de l’ex­té­rieur, de très loin et de très pro­fond, comme un orage qui hésite à écla­ter. Il s’ap­pro­cha d’une fenêtre au bout du cou­loir. En contre­bas, au-delà des jar­dins en ter­rasse de l’hô­tel, au-delà du bou­le­vard Frantz Fanon et des immeubles en cas­cade, une rumeur mon­tait de la ville. Des voix. Des mil­liers de voix, peut-être des dizaines de mil­liers, qui scan­daient quelque chose qu’il ne com­pre­nait pas encore.

À la récep­tion, un homme en cos­tume gris lui expli­qua que les mani­fes­ta­tions avaient com­men­cé. La rue Didouche Mou­rad, la Grande Poste, le centre-ville. Des gens qui mar­chaient, beau­coup de gens. Non, ce n’é­tait pas dan­ge­reux. Non, l’hô­tel res­tait ouvert nor­ma­le­ment. Oui, la pis­cine était accessible.

Naïm ne savait pas encore que ce ven­dre­di 22 février serait le pre­mier acte d’un sou­lè­ve­ment qui chan­ge­rait le visage du pays. Il prit son petit-déjeu­ner dans la salle du res­tau­rant, face à la baie, en écou­tant la rumeur qui montait.

*   *   *

La pis­cine Phe­ni­cia occu­pait une ter­rasse à mi-hau­teur de l’hô­tel, sus­pen­due entre le ciel et la ville.

Elle avait la forme d’une amphore antique — un bas­sin arron­di, bleu pro­fond, cer­né de dalles claires et de tran­sats blancs. Des buis­sons de jas­min lon­geaient le muret qui la sépa­rait du vide, et leur par­fum, dans la cha­leur de février — car il fai­sait déjà chaud, ce soleil d’hi­ver nord-afri­cain qui sur­prend ceux qui arrivent d’Eu­rope — se mêlait à l’o­deur du chlore et de la crème solaire en une com­bi­nai­son étrange, sucrée et chi­mique à la fois.

Naïm s’ins­tal­la sur un tran­sat, à l’ombre d’un para­sol, et ouvrit Ibn Ara­bi au hasard. C’é­tait une habi­tude super­sti­tieuse — il lais­sait le livre choi­sir sa page, comme on consulte un oracle. Il tom­ba sur un pas­sage du cha­pitre 178, celui sur les sta­tions de l’amour :

Celui qui n’a pas goû­té ne sait pas. Celui qui n’a pas brû­lé ne connaît pas la lumière.

Il sou­rit. Ibn Ara­bi avait réponse à tout.

La pis­cine était presque déserte. Un homme d’af­faires par­lait au télé­phone en arabe, un pied dans l’eau, l’autre sur la dalle chaude. Deux enfants se pour­sui­vaient dans le petit bain sous l’œil dis­trait d’une mère en caf­tan. Un ser­veur en gilet blanc pas­sait entre les tran­sats avec un pla­teau vide, atten­dant qu’on le sollicite.

Et puis elle arriva.

Il ne la vit pas tout de suite. Il enten­dit d’a­bord le cla­que­ment léger de san­dales sur les dalles, puis le frois­se­ment d’un tis­su qu’on retire — un paréo, une robe, il ne savait pas. Quand il leva les yeux, elle était debout au bord du bas­sin, de dos.

La pre­mière chose qu’il remar­qua fut ses cheveux.

Des boucles noires, ser­rées, indis­ci­pli­nées, qui tom­baient entre ses omo­plates en une cas­cade de fri­sot­tis brillants. Pas des che­veux lis­sés, domp­tés, occi­den­ta­li­sés. Des che­veux qui avaient leur propre volon­té, leur propre géo­gra­phie, et qui disaient quelque chose de l’Al­gé­rie qu’il cher­chait — celle d’a­vant le lis­sage, d’a­vant la sou­mis­sion aux normes, une Algé­rie pri­mi­tive et fière.

Elle plon­gea sans hési­ter. Un mou­ve­ment net, les bras ten­dus devant elle, le corps droit, et l’eau se refer­ma sur elle avec un bruit bref. Quand elle refit sur­face, au milieu du bas­sin, les boucles étaient pla­quées sur son crâne, et son visage appa­rut — brun, osseux, les pom­mettes hautes, les yeux très noirs, une bouche large.

Elle nagea long­temps. Un crawl régu­lier, souple, qui allait d’un bout à l’autre de l’am­phore avec la régu­la­ri­té d’un métro­nome. Naïm avait posé son livre sur ses genoux. Il ne lisait plus.

*   *   *

Le ser­veur s’ap­pe­lait Mou­nir. Il tra­vaillait à la pis­cine de l’Au­ras­si depuis onze ans. Il connais­sait les habi­tudes de chaque habi­tué comme un méde­cin connaît les patho­lo­gies de ses patients — les heures, les bois­sons, les manies, les soli­tudes. Il appor­ta un thé à la menthe sur le tran­sat habi­tuel avant même que Nes­rine soit sor­tie de l’eau.

Elle finit par s’ex­traire du bas­sin, esso­rant ses che­veux d’un geste de tor­sion qui envoya des gout­te­lettes sur les dalles chaudes, où elles s’é­va­po­rèrent en une seconde. Elle enfi­la un pei­gnoir blanc trop grand, s’as­sit sur le tran­sat, prit le thé. Le rituel.

Depuis quatre ans, la pis­cine Phe­ni­cia était son lieu. Pas son refuge — le mot était trop faible, trop vic­ti­maire. Son ter­ri­toire. L’en­droit où elle ces­sait d’être Nes­rine Sah­raoui, la chan­teuse, la voix de la çanaa algé­roise, le visage qu’on recon­nais­sait dans les rues d’Hy­dra et les halls de télé­vi­sion. Ici, en maillot de bain, les che­veux mouillés, sans maquillage, elle rede­ve­nait un corps par­mi d’autres. Un corps qui nageait, qui trans­pi­rait, qui buvait du thé à la menthe en regar­dant la mer.

Sofiane avait appe­lé le matin. Has­si Mes­saoud, comme d’ha­bi­tude. Sa voix avait la tona­li­té mate des conver­sa­tions longue dis­tance avec un homme qu’on aime encore un peu, par habi­tude, par loyau­té, sans que le mot amour ait encore le moindre sens. Il avait par­lé du chan­tier, d’un pro­blème de pres­sion sur un puits, de la cha­leur dans le Sud. Elle avait dit oui, non, d’ac­cord, je t’embrasse. Elle avait rac­cro­ché avec le sen­ti­ment fami­lier d’a­voir par­lé à un étran­ger poli.

Elle but son thé.

C’est alors qu’elle remar­qua l’homme au Moleskine.

Il était assis trois tran­sats plus loin, sous un para­sol, avec un gros livre en arabe ouvert sur les genoux et un car­net à côté de lui. Il ne la regar­dait pas — ou plu­tôt il venait de ces­ser de la regar­der, et cette nuance, infime mais lisible pour une femme qui pas­sait sa vie sur scène, était aus­si claire qu’un titre de jour­nal. Il avait le teint d’un Algé­rien déco­lo­ré par l’exil, cette pâleur par­ti­cu­lière de ceux qui ont gran­di sous d’autres ciels. Che­veux noirs cou­pés court, mâchoire angu­laire, des lunettes de soleil qu’il avait remon­tées sur son front. Des mains fines. Il por­tait une che­mise, au bord d’une pis­cine, ce qui le ren­dait immé­dia­te­ment sus­pect ou tou­chant, elle ne savait pas encore.

Le bruit de la ville mon­ta d’un cran.

Nes­rine se redres­sa sur son tran­sat. Depuis les bal­cons de l’Au­ras­si, on pou­vait voir les artères prin­ci­pales d’Al­ger comme on suit les veines sur le dos d’une main. Et ce qu’elle vit, ce ven­dre­di après-midi de février, c’est la rue Didouche Mou­rad qui se rem­plis­sait. Une foule qui mar­chait, lente, immense, com­pacte. On n’en­ten­dait pas les mots depuis cette hau­teur, mais on enten­dait la voix — une voix col­lec­tive, sourde, puis­sante, qui mon­tait du ventre de la ville comme une prière ou un cri.

— C’est la pre­mière fois, dit-elle.

Elle n’a­vait pas par­lé à l’homme au Moles­kine. Elle avait par­lé à l’air, à la ville, à per­sonne. Mais il répondit.

— La pre­mière fois ?

— Qu’ils n’ont pas peur.

Naïm posa son livre. Il regar­da la ville en contre­bas. La foule rem­plis­sait les rues comme l’eau rem­plit un lit de rivière — natu­rel­le­ment, irré­sis­ti­ble­ment. Des dra­peaux algé­riens par­tout, le vert et le blanc et le rouge du crois­sant. Des chants mon­taient, par vagues, por­tés par le vent de mer.

— C’est la pre­mière fois que je reviens, dit-il.

Elle tour­na la tête vers lui. Le regar­da vrai­ment. Pas comme on regarde un incon­nu qui a dit quelque chose de banal au bord d’une pis­cine — mais comme on regarde quel­qu’un qui vient de pro­non­cer, sans le savoir, les mots exacts.

— Vous êtes d’ici ?

— J’é­tais d’i­ci. Il y a très longtemps.

— On est tou­jours d’i­ci, dit Nes­rine. C’est le problème.

Le ser­veur Mou­nir pas­sa entre eux avec son pla­teau, bri­sant le fil pour un ins­tant. Quand il s’é­loi­gna, le silence était deve­nu un autre silence — plus atten­tif, plus poreux. Le jas­min des buis­sons embau­mait la ter­rasse, cette odeur douce et entê­tante qui ne res­sem­blait à rien de ce que Naïm avait res­pi­ré depuis trente-cinq ans.

— Vous tra­vaillez ici ? deman­da-t-il, et il regret­ta aus­si­tôt la mal­adresse de la question.

Elle sou­rit. Un demi-sou­rire, celui qu’elle réser­vait aux jour­na­listes qui com­men­çaient mal leurs interviews.

— Non. Je viens nager. Et vous, vous tra­vaillez au bord d’une pis­cine avec un livre en arabe classique ?

Il bais­sa les yeux sur les Futû­hât.

— Ibn Ara­bi. Un mys­tique anda­lou du trei­zième siècle.

— Je sais qui est Ibn Arabi.

La phrase cla­qua, sèche et amu­sée. Il rou­git. L’au­to­ma­tisme de l’u­ni­ver­si­taire pari­sien qui explique l’O­rient aux Orien­taux — il se dégoû­ta de l’a­voir fait.

— Par­don, dit-il. Réflexe.

— C’est rien. Tous les Fran­co-Algé­riens font ça au début. Ils reviennent et ils croient qu’on a besoin d’eux pour com­prendre nos propres poètes.

Ce n’é­tait pas méchant. C’é­tait pré­cis. Il rit, sur­pris de rire, sur­pris que cette femme en pei­gnoir d’hô­tel, les che­veux mouillés, un verre de thé à la main, le désarme avec cette aisance.

En contre­bas, la foule chan­tait tou­jours. Le soleil décli­nait, adou­cis­sant la lumière, et les murs blancs d’Al­ger viraient à l’ocre, puis à l’or. L’ombre des immeubles s’al­lon­geait vers la mer. Le jas­min, dans la cha­leur décli­nante, redou­blait de puis­sance — c’est le soir qu’il donne tout, le galant de nuit, cette fleur impu­dique qui attend l’obs­cu­ri­té pour exha­ler ce qu’elle retient depuis l’aube.

Nes­rine se leva. Res­ser­ra le pei­gnoir autour d’elle.

— Bonne lec­ture, dit-elle. Et bien­ve­nue chez vous.

Elle s’é­loi­gna vers les ves­tiaires. Il la regar­da par­tir — la démarche souple, les pieds nus sur les dalles tièdes, les boucles qui com­men­çaient à sécher et à reprendre leur volume sau­vage, fri­sot­tant dans la lumière dorée.

Il rou­vrit Ibn Ara­bi. Les mots dan­saient devant ses yeux sans qu’il par­vienne à les fixer.

*   *   *

Le soir, Naïm dîna seul au res­tau­rant El Daqdaq.

La salle était déco­rée dans le style d’une mai­son de la Cas­bah — les zel­liges, les arcs outre­pas­sés, les lan­ternes de cuivre ajou­ré qui jetaient sur les murs des ombres géo­mé­triques. Le nom du res­tau­rant lui-même était un hom­mage aux heur­toirs de porte tra­di­tion­nels, ces mar­teaux de bronze en forme de main de Fat­ma qu’on trou­vait sur les portes des vieilles mai­sons d’Al­ger, et dont le son — daq­daq, daq­daq — annon­çait le visi­teur, l’a­mi, l’amant.

Il com­man­da une chor­ba, puis un tajine de pou­let aux olives et au citron confit. Le pain était rond, doré, encore chaud. Le goût de ce pain — cette mie dense, cette croûte cra­quante — le ren­voya d’un coup à l’en­fance, à la cour, au figuier, à la voix de femme dans la cui­sine. La mémoire gus­ta­tive est la plus cruelle : elle ne pré­vient pas, elle frappe.

Il man­gea len­te­ment, en regar­dant par la baie vitrée la ville qui s’é­tei­gnait. Les mani­fes­ta­tions s’é­taient dis­per­sées avec le soir, mais quelque chose per­sis­tait dans l’air — une élec­tri­ci­té, une vibra­tion, comme après un orage sec. Les rues n’é­taient pas rede­ve­nues nor­males. Elles avaient chan­gé de nature. Naïm le sen­tait sans pou­voir l’ex­pli­quer — ce qu’il avait vu depuis le bal­con de la pis­cine, cette foule immense et paci­fique, avait dépla­cé quelque chose de fon­da­men­tal dans la géo­lo­gie du pays.

Son télé­phone vibra. Un mes­sage de Claire, son ex-femme : Adam te demande quand tu rentres. Il veut savoir si tu as vu des cha­meaux. Il sou­rit. Répon­dit : Pas encore de cha­meaux. Dis-lui que je l’aime. L’é­change avait la cour­toi­sie triste des couples défaits qui conti­nuent de fonc­tion­ner pour l’en­fant. Claire était deve­nue une alliée polie, une ges­tion­naire de garde alter­née, une voix au télé­phone qui ne lui fai­sait plus rien. Il avait pas­sé qua­torze ans avec elle sans jamais réus­sir à lui expli­quer pour­quoi il pas­sait ses nuits à tra­duire des poèmes d’a­mour du trei­zième siècle.

Il sor­tit sur la ter­rasse de l’hô­tel. L’air était doux, presque tiède pour un soir de février. Le ciel d’Al­ger, lavé par le vent de mer, avait une pro­fon­deur qu’on ne trouve pas en Europe — les étoiles étaient plus nom­breuses, plus proches, comme si la voûte céleste s’é­tait abais­sée au-des­sus de la ville.

Et le jas­min. Par­tout le jas­min. Les buis­sons des jar­dins en ter­rasse de l’Au­ras­si exha­laient dans l’obs­cu­ri­té leur par­fum le plus intense, le plus entê­tant, celui que la plante retient tout le jour et libère quand la nuit tombe. Les Algé­rois appellent cette fleur yas­mine, et la ville elle-même est par­fois nom­mée El-Bahd­ja, la Joyeuse, ou Alger la Blanche, mais on pour­rait tout aus­si bien l’ap­pe­ler la ville du jas­min, tant cette odeur sucrée, capi­teuse, presque éro­tique, imprègne ses soirs d’hiver.

Naïm ins­pi­ra pro­fon­dé­ment. Quelque chose se des­ser­rait en lui, len­te­ment, comme un nœud qu’on avait trop long­temps ser­ré. Il ne savait pas si c’é­tait le pays qui pro­dui­sait cet effet, ou le jas­min, ou la fatigue du voyage, ou le visage d’une femme aux che­veux bou­clés qui lui avait dit bien­ve­nue chez vous avec un sou­rire de biais.

Il remon­ta dans sa chambre. Ouvrit le car­net Moles­kine. Écri­vit une seule phrase :

Elle a dit : on est tou­jours d’i­ci. C’est le problème.

Puis il étei­gnit la lumière. En bas, la ville mur­mu­rait encore. Et le jas­min, fidèle, entê­tant, mon­tait jus­qu’à sa fenêtre ouverte, comme une pro­messe ou un avertissement.

Cha­pitre 2 — La voix

Same­di 23 février 2019

La Biblio­thèque natio­nale d’Al­gé­rie occu­pait un bâti­ment mas­sif sur le pla­teau du Ham­ma, à vingt minutes en taxi de l’Au­ras­si. Naïm s’y pré­sen­ta à neuf heures, sa carte de cher­cheur dans la poche, le cœur bat­tant d’une émo­tion qu’il n’a­vait pas anticipée.

Il avait tra­vaillé dans des biblio­thèques toute sa vie. La BnF, la Bodleian d’Ox­ford, la Süley­ma­niye d’Is­tan­bul, la Biblio­thèque royale de Rabat. Des lieux de silence où les manus­crits dor­maient dans leurs boîtes d’ar­chi­vage comme des reliques dans leurs châsses. Mais ici, c’é­tait dif­fé­rent. Ici, les manus­crits étaient les siens — non pas au sens de la pro­prié­té, mais au sens du sang. Les confré­ries sou­fies algé­riennes dont il étu­diait les textes — la Rah­ma­niyya, la Tid­ja­niyya, la Qadi­riyya — avaient été fon­dées par des hommes qui par­laient la langue de son père, mar­chaient dans les rues qu’il avait quit­tées à huit ans, priaient dans des mos­quées dont il recon­nais­sait l’odeur.

La docu­men­ta­liste qui l’ac­cueillit s’ap­pe­lait Fari­da. Une femme d’une soixan­taine d’an­nées, petite, le regard vif der­rière des lunettes à mon­ture dorée. Elle avait lu sa thèse. Elle le lui dit sim­ple­ment, sans emphase, en posant devant lui les trois car­tons qu’il avait com­man­dés à distance.

— Votre tra­vail sur Ibn Ara­bi est remar­quable. Mais vous n’a­vez jamais cité les manus­crits d’ici.

Ce n’é­tait pas un reproche. C’é­tait un constat. Naïm hocha la tête.

— Je n’é­tais jamais venu.

— Eh bien, vous êtes là maintenant.

Elle ouvrit le pre­mier car­ton avec des gestes d’une dou­ceur infi­nie. À l’in­té­rieur, pro­té­gé par du papier de soie, un manus­crit du dix-hui­tième siècle — un trai­té de la confré­rie Rah­ma­niyya sur les étapes de l’as­cen­sion mys­tique. L’é­cri­ture magh­ré­bine, ronde et incli­née, cou­rait sur le papier jau­ni en lignes ser­rées. Des enlu­mi­nures modestes — des rosaces, des entre­lacs — mar­quaient le début de chaque cha­pitre. Naïm enfi­la les gants de coton blanc et tou­cha la pre­mière page.

Le papier avait une tex­ture gra­nu­leuse, vivante. Il avait été fabri­qué quelque part dans le Tell algé­rien, il y a deux cent cin­quante ans, par des mains dont on ne connaî­trait jamais le nom. Et l’homme qui avait écrit des­sus — un cheikh de la Rah­ma­niyya dont la signa­ture appa­rais­sait au colo­phon — avait trem­pé son calame dans la même encre de noix de galle que les copistes d’Al-Anda­lus, cinq siècles avant lui. La chaîne était inin­ter­rom­pue. L’a­mour était le même.

Naïm tra­vailla toute la mati­née. Il pho­to­gra­phiait les pages, pre­nait des notes, com­pa­rait les variantes avec les édi­tions impri­mées qu’il avait appor­tées de Paris. Le texte trai­tait du fanâ’, l’a­néan­tis­se­ment de l’e­go dans la contem­pla­tion divine — ce moment où le sou­fi cesse d’être lui-même pour deve­nir pur récep­tacle de la lumière. Les méta­phores étaient celles de l’a­mour char­nel : la brû­lure, le ver­tige, la soif, l’a­ban­don, la nudi­té de l’âme devant son Créa­teur. Huit siècles de poé­sie mys­tique n’a­vaient trou­vé aucun autre lan­gage que celui du désir pour dire la ren­contre avec Dieu.

À treize heures, Fari­da lui appor­ta un café dans un petit verre à la turque.

— Vous avez enten­du ce qui s’est pas­sé hier ? demanda-t-elle.

— Les manifestations ?

— Ce n’é­taient pas des mani­fes­ta­tions. C’é­tait un trem­ble­ment de terre. Je n’a­vais pas vu ça depuis… non, je n’a­vais jamais vu ça.

Elle avait les yeux brillants. Cette femme de soixante ans qui avait tra­ver­sé la décen­nie noire en pro­té­geant des manus­crits dans une biblio­thèque — elle avait les yeux d’une jeune fille.

— Vous pen­sez que ça va conti­nuer ? deman­da Naïm.

— Ven­dre­di pro­chain, ce sera plus grand encore. Vous verrez.

*   *   *

Le taxi le dépo­sa devant l’Au­ras­si à dix-sept heures. La lumière avait tour­né, le soleil des­cen­dait vers la mer en embra­sant la baie d’un orange pro­fond. Naïm tra­ver­sa le lob­by — marbre clair, pla­fond haut, cette acous­tique feu­trée des grands hôtels où les pas et les voix s’a­mor­tissent dans les maté­riaux nobles — et se diri­gea vers l’ascenseur.

C’est dans le cou­loir du qua­trième étage qu’il l’entendit.

Une voix.

Il s’ar­rê­ta. Le son venait de der­rière une double porte capi­ton­née — un des salons de récep­tion de l’hô­tel, ceux qu’on réser­vait pour les confé­rences, les mariages, les sémi­naires. La porte était entre­bâillée, à peine, une fente de quelques cen­ti­mètres à tra­vers laquelle la voix s’é­chap­pait comme un filet de fumée.

Ce n’é­tait pas une voix qui chan­tait pour un public. C’é­tait une voix qui tra­vaillait — qui repre­nait une phrase, la modu­lait, la tour­nait et la retour­nait comme un potier tourne la terre. Une voix d’al­to, chaude, avec un grain par­ti­cu­lier, une légère rau­ci­té dans les graves qui don­nait au son une épais­seur char­nelle. Elle chan­tait en arabe clas­sique, un texte que Naïm recon­nut aus­si­tôt — un muwash­shah anda­lou du dou­zième siècle, l’un de ces poèmes cir­cu­laires qui reviennent sur eux-mêmes comme un der­viche revient au centre de sa rotation :

Ô toi qui ignores ce que l’a­mour a fait de moi,

regarde mon visage, tu y liras l’his­toire entière.

La voix mon­tait dans les aigus avec une aisance qui défiait l’ef­fort, s’en­rou­lait autour de la mélo­die comme un jas­min autour d’une treille, redes­cen­dait dans les graves avec une len­teur cal­cu­lée. Naïm ne bou­geait plus. Il avait ces­sé de res­pi­rer. Ce qu’il enten­dait à tra­vers cette porte entre­bâillée, ce n’é­tait pas seule­ment de la musique — c’é­tait la tra­duc­tion exacte, en son, de ce qu’il lisait depuis vingt ans dans les manus­crits. Les sou­fis appe­laient cela le samâ’, l’é­coute — ce moment où la musique cesse d’être un diver­tis­se­ment pour deve­nir un véhi­cule, une porte, un pas­sage vers un ailleurs que les mots ne savent pas nommer.

La voix s’in­ter­rom­pit. Une phrase par­lée, rapide, adres­sée à quel­qu’un dans la salle — un musi­cien, un accom­pa­gna­teur. Puis elle reprit, le même vers, mais dif­fé­rem­ment. Plus lente. Plus nue. Comme si elle avait reti­ré une couche de ver­nis pour atteindre le bois brut.

Naïm pous­sa la porte.

La salle était vaste, un rec­tangle aux murs ten­dus de tis­su beige, éclai­ré par la lumière rasante de fin d’a­près-midi qui entrait par de grandes fenêtres don­nant sur la baie. Au centre, un homme était assis sur une chaise, un oud posé sur ses genoux — un ins­tru­ment ancien, la caisse en demi-poire, le manche incli­né, les cordes doubles qui vibrent encore après qu’on les a lâchées. Et debout devant lui, un cahier ouvert sur un pupitre, la femme de la piscine.

Elle por­tait un pan­ta­lon noir et un che­mi­sier ample, cou­leur ivoire, les manches rou­lées sur les avant-bras. Ses che­veux, secs main­te­nant, avaient repris toute leur ampleur — un halo de boucles noires qui enca­drait son visage et cap­tait la lumière dorée dans ses reflets. Pieds nus sur la moquette.

Elle le vit entrer et s’ar­rê­ta de chanter.

Le silence fut bru­tal. L’ou­diste leva les yeux, sur­pris. Naïm res­ta sur le seuil, para­ly­sé par sa propre impudence.

— Par­don, dit-il. J’ai enten­du… je pas­sais dans le cou­loir et…

— Et vous êtes entré, com­plé­ta Nesrine.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Ce n’é­tait pas un reproche non plus. C’é­tait ce même ton qu’elle avait eu la veille, au bord de la pis­cine — cette pré­ci­sion sèche et amu­sée qui sem­blait être sa manière d’être au monde.

— Oui. Pardon.

— Vous savez que c’est une répé­ti­tion privée ?

— Je ne savais pas. J’ai recon­nu le muwash­shah — le poème d’Ibn Zuhr.

Elle incli­na la tête. L’ou­diste échan­gea un regard avec elle, un de ces regards de com­pli­ci­té musi­cale qui en disent plus que les mots.

— Vous connais­sez Ibn Zuhr ?

— Je tra­vaille des­sus. Enfin, sur les mys­tiques anda­lous. Les sou­fis. La tra­di­tion poétique…

Il s’embrouillait. Elle le regar­dait s’embourber avec un plai­sir dis­cret, les bras croi­sés, appuyée contre le pupitre. La lumière du cou­chant lui dorait le visage, accen­tuait les pom­mettes, creu­sait l’ombre sous la lèvre inférieure.

— Vous êtes l’homme au Moles­kine, dit-elle. Le Fran­co-Algé­rien qui revient pour la pre­mière fois.

Il hocha la tête.

— Asseyez-vous, dit-elle. Si vous vous tai­sez, vous pou­vez rester.

Il s’as­sit sur une chaise au fond de la salle, sans un mot. L’ou­diste reprit son pré­lude, les doigts cou­rant sur les cordes avec la flui­di­té d’une eau de source. Et Nes­rine chanta.

Elle chan­ta pen­dant une heure.

Naïm l’é­cou­ta sans bou­ger, le sac sur les genoux, les mains croi­sées. Il avait étu­dié la musique ara­bo-anda­louse en théo­ri­cien — les modes, les tab’, la struc­ture de la nou­ba avec ses cinq mou­ve­ments qui accé­lèrent pro­gres­si­ve­ment, du msad­dar grave et lent jus­qu’au khlâs rapide et exta­tique. Il connais­sait l’his­toire, les trai­tés, les clas­si­fi­ca­tions. Mais il n’a­vait jamais enten­du ça.

Ce que fai­sait Nes­rine avec sa voix n’a­vait rien de l’in­ter­pré­ta­tion savante et froide qu’il avait écou­tée sur ses disques à Paris. Elle ne chan­tait pas les poèmes — elle les habi­tait. Sa voix était un corps qui se mou­vait dans le texte comme une nageuse dans l’eau, épou­sant les formes, contour­nant les résis­tances, trou­vant les cou­rants. Quand le poème par­lait de désir, sa voix deve­nait rauque, presque grasse, elle s’at­tar­dait sur les consonnes gut­tu­rales de l’a­rabe — le ‘ayn, le ghayn, ces sons du fond de la gorge qui n’existent dans aucune langue euro­péenne et qui sont, en eux-mêmes, des caresses ou des mor­sures. Quand le poème par­lait d’ab­sence, la voix s’a­min­cis­sait, se reti­rait, lais­sait des silences que l’oud com­blait à peine.

Et les textes. Naïm les connais­sait par cœur, il les avait tra­duits, anno­tés, com­men­tés dans des articles que per­sonne ne lisait. Mais enten­dus dans cette voix, dans cette salle dorée par le cou­chant, avec la baie d’Al­ger en arrière-plan et la rumeur d’un peuple qui s’é­veillait dans les rues en contre­bas — ils disaient autre chose. Ils disaient ce qu’ils avaient tou­jours dit, mais que la page impri­mée ne pou­vait pas trans­mettre : que l’a­mour est le seul savoir, et que celui qui n’a pas brû­lé ne connaît rien.

Quand elle s’ar­rê­ta, le silence dura long­temps. L’ou­diste ran­gea son ins­tru­ment dans son étui avec des gestes pré­cau­tion­neux. Nes­rine but une gor­gée d’eau, s’é­pon­gea le front avec le dos de la main.

— C’est pour quand, le concert ? deman­da Naïm.

— Jeu­di pro­chain. Salle Ibn Khaldoun.

— Vous répé­tez ici ?

— L’a­cous­tique est bonne. Et j’aime cet hôtel. Il me laisse tranquille.

Elle ramas­sa ses affaires — un sac en cuir, des par­ti­tions, un châle qu’elle jeta sur ses épaules. L’ou­diste salua Naïm d’un hoche­ment de tête et sor­tit. Ils res­tèrent seuls dans la salle, dans la lumière mourante.

— Vous pleu­riez, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Naïm por­ta la main à sa joue. Elle était mouillée. Il ne s’en était pas ren­du compte.

— C’est la musique, dit-il.

— Non. C’est autre chose. La musique ne fait pleu­rer que ceux qui ont quelque chose à pleurer.

Il ne répon­dit pas. Que pou­vait-il dire ? Qu’il pleu­rait parce qu’il avait pas­sé vingt ans à lire des poèmes sur l’a­mour dans des biblio­thèques vides, et qu’il venait d’en­tendre une femme pieds nus les rendre vivants ? Qu’il pleu­rait parce qu’il était reve­nu dans un pays qu’il avait fui enfant, et que ce pays était en train de se sou­le­ver avec une joie qui res­sem­blait à une prière ? Qu’il pleu­rait parce que le jas­min, la lumière, la voix, les boucles noires, le thé à la menthe et le pain rond l’a­vaient rame­né à un endroit de lui-même qu’il croyait muré ?

— Vous avez dîné ? demanda-t-elle.

*   *   *

Ils man­gèrent au bar de l’hô­tel. Pas au El Daq­daq — trop for­mel, trop visible. Le bar, avec ses fau­teuils pro­fonds et sa lumière tami­sée, offrait l’a­no­ny­mat rela­tif d’un lieu de pas­sage où les gens s’ar­rêtent sans s’ins­tal­ler. Nes­rine com­man­da un jus d’o­range. Naïm une bière, qu’on lui ser­vit dans un verre sans éti­quette, avec cette dis­cré­tion par­ti­cu­lière que les hôtels algé­riens réservent à l’al­cool — pré­sent mais invi­sible, tolé­ré mais non affiché.

Elle par­la d’Alger.

Pas comme un guide tou­ris­tique, pas comme une intel­lec­tuelle — comme une amou­reuse. Elle par­lait de la ville avec cette fureur tendre des gens qui aiment un être dif­fi­cile, un être qui les blesse et les émer­veille à parts égales. Elle par­la de la lumière qui change quatre fois par jour — blanche le matin, jaune à midi, dorée le soir, bleue la nuit. De la Cas­bah qui s’ef­fondre et que per­sonne ne sauve, dont les mai­sons s’é­croulent une à une dans l’in­dif­fé­rence géné­rale, et dont les habi­tants s’ac­crochent pour­tant, par fier­té ou par pau­vre­té, à ces murs qui datent des Otto­mans. Des esca­liers qui relient les quar­tiers hauts aux quar­tiers bas, ces esca­liers inter­mi­nables que les Algé­roises montent et des­cendent en tailleur et en talons avec une grâce qui tient du défi. Du port, de l’o­deur de gasoil et de pois­son frit qui monte le soir quand les cha­lu­tiers rentrent. Des mos­quées, de l’ap­pel du muez­zin qui se super­pose d’un mina­ret à l’autre dans un canon invo­lon­taire, une poly­pho­nie sacrée que per­sonne ne dirige mais qui s’ac­corde mystérieusement.

— Et hier ? deman­da Naïm. Vous êtes des­cen­due dans la rue ?

— Non. Je regar­dais d’en haut, comme vous.

— Pour­quoi ?

Elle hési­ta. Fit tour­ner son verre entre ses doigts.

— Parce que j’a­vais peur. Pas de la police — de moi. Si je des­cends, si je chante dans la rue, je ne suis plus Nes­rine qui nage à la pis­cine. Je suis Nes­rine Sah­raoui, la chan­teuse. Et tout ce que je fais devient poli­tique. Tout ce que je dis est repris, défor­mé, com­men­té. Je perds le droit à la simplicité.

— Le luxe de l’anonymat.

— Exac­te­ment. L’Au­ras­si me donne ça. Ici, je suis per­sonne. Je nage, je répète, je bois du thé. Dehors, je suis une image.

Naïm com­pre­nait. La cage dorée — il en connais­sait une ver­sion modeste, celle de l’u­ni­ver­si­taire enfer­mé dans sa spé­cia­li­té, condam­né à être l’homme-qui-sait-tout-sur-les-sou­fis dans les dîners pari­siens, réduit à une exper­tise, ampu­té du reste.

— Votre mari est à Alger ? deman­da-t-il. La ques­tion était sor­tie avant qu’il puisse la retenir.

— Mon mari est à Has­si Mes­saoud. Mon mari est tou­jours à Has­si Messaoud.

La phrase était un pay­sage com­plet — le désert, la dis­tance, le pipe­line qui relie le sud au nord en pom­pant le pétrole et en vidant les couples. Il n’in­sis­ta pas.

— Et vous, dit-elle. Racon­tez-moi Ibn Arabi.

Il par­la. Pour une fois, il ne par­la pas comme dans un amphi­théâtre — avec le voca­bu­laire tech­nique, les réfé­rences croi­sées, l’ap­pa­reil cri­tique. Il par­la comme on parle à quel­qu’un qui com­prend la musique des mots, qui sait que la forme est le fond, que le rythme d’une phrase contient son sens.

Il lui par­la d’Ibn Ara­bi, ce mys­tique né à Mur­cie en 1165, qui avait tra­ver­sé Al-Anda­lus, le Magh­reb, l’É­gypte, la Syrie, la Mecque, et qui avait écrit — à la main, au calame, sur du par­che­min — la plus vaste ency­clo­pé­die mys­tique jamais com­po­sée. Un homme pour qui l’a­mour n’é­tait pas un sen­ti­ment mais une connais­sance, la plus haute de toutes, celle qui dis­sout les fron­tières entre le moi et l’autre, entre le pro­fane et le sacré, entre le corps et l’es­prit. Ibn Ara­bi avait écrit : Mon cœur est deve­nu capable de toutes les formes : une prai­rie pour les gazelles, un couvent pour les moines, un temple pour les idoles, la Kaa­ba du pèle­rin, les Tables de la Torah, le livre du Coran. L’a­mour est ma reli­gion et ma foi. Et cette phrase, ce vers célèbre du Tar­ju­mân al-Ashwâq, était la clé de voûte de toute son œuvre — l’i­dée que l’a­mour trans­cende les dogmes, que Dieu se mani­feste dans la beau­té sous toutes ses formes, que le visage aimé est un miroir du divin.

Nes­rine écou­tait. Elle avait posé son men­ton dans sa main, les yeux grands ouverts, et Naïm eut sou­dain la cer­ti­tude étrange qu’elle n’é­cou­tait pas ses mots — elle écou­tait sa voix. Comme une musi­cienne écoute un ins­tru­ment, elle cap­tait le timbre, les inflexions, les hési­ta­tions, les accé­lé­ra­tions. Elle l’é­cou­tait comme lui l’a­vait écou­tée chanter.

— Vous savez, dit-elle quand il se tut, les poèmes que je chante disent exac­te­ment la même chose. L’a­mour pro­fane et l’a­mour sacré, mêlés, indis­cer­nables. Dans la çanaa, on ne sait jamais si le poète parle de Dieu ou d’une femme. C’est le même vertige.

— Oui.

— Mais vous, vous le savez par les livres. Moi, je le sais par la voix. Par le corps. Quand je chante ces mots, je les sens dans ma gorge, dans mon ventre. C’est phy­sique. Ce n’est pas une idée — c’est une sensation.

Naïm la regar­da. La lumière du bar jouait sur son visage, ombrant ses pom­mettes, éclai­rant le coin de ses lèvres. Ses boucles, libres, enca­draient sa figure d’une auréole sombre. Elle était belle d’une beau­té qui n’a­vait rien de spec­ta­cu­laire — pas l’é­clat froid des man­ne­quins ou des actrices, mais une beau­té habi­tée, une beau­té qui venait de l’in­té­rieur, de cette voix qu’elle por­tait en elle comme un organe supplémentaire.

— Vous avez un concert jeu­di, dit-il. Je pour­rai venir ?

— Vous n’a­vez pas besoin de ma per­mis­sion. C’est public.

— J’au­rais quand même aimé votre permission.

Elle sou­rit. Cette fois, ce n’é­tait pas le demi-sou­rire de biais qu’elle lui avait adres­sé à la pis­cine. C’é­tait un sou­rire entier, qui creu­sait une fos­sette à sa joue gauche et fai­sait plis­ser ses yeux.

— Venez, dit-elle.

Ils se sépa­rèrent dans le lob­by. Elle vers la sor­tie — elle ren­trait chez elle, à Hydra, en taxi. Lui vers l’as­cen­seur. Dans la cabine, mon­tant vers le sep­tième étage, il sen­tait encore l’o­deur de son par­fum — pas un par­fum de marque, pas une fra­grance iden­ti­fiable, mais un mélange de jas­min, d’huile d’ar­gan et de quelque chose d’autre, quelque chose de chaud et de vivant, qui était l’o­deur de sa peau.

Dans sa chambre, il ouvrit le Moleskine.

Il n’é­cri­vit pas une phrase cette fois. Il écri­vit un vers d’Ibn Ara­bi, en arabe, de mémoire :

أَدينُ بِدينِ الحُبِّ أَنّى تَوَجَّهَت رَكائِبُهُ فَالحُبُّ ديني وَإيماني

L’a­mour est ma reli­gion et ma foi, où que se dirigent ses caravanes.

Puis il res­ta long­temps à la fenêtre, à regar­der Alger s’en­dor­mir. La ville scin­tillait en contre­bas, les lumières du port cli­gno­taient, les der­niers taxis remon­taient le bou­le­vard Frantz Fanon. Quelque part dans cette ville, une femme aux che­veux bou­clés ren­trait chez elle dans un appar­te­ment vide, et peut-être qu’elle aus­si se tenait à sa fenêtre, et peut-être qu’elle regar­dait, en sens inverse, les lumières de l’Au­ras­si per­chées sur le pla­teau des Tagarins.

Le jas­min mon­tait dans la nuit, fidèle et impudique.

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