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Le crois­sant
d’or

Le crois­sant d’or

Deuxième par­tie

DEUXIÈME PAR­TIE — LE TAWAF

Cha­pitre 6 — La descente

Il des­cen­dit le len­de­main matin, à l’heure où le soleil n’é­tait pas encore tout à fait levé mais où la lumière avait déjà chan­gé — cette demi-heure entre la prière du fajr et l’au­rore véri­table, quand La Mecque flot­tait dans un gris rosé qui adou­cis­sait les arêtes des tours et don­nait au marbre du Haram une trans­pa­rence de nacre.

Il avait revê­tu l’ihram.

Deux pièces de tis­su blanc, non cou­su. L’une enrou­lée autour de la taille, comme un pagne, nouée sur le côté gauche. L’autre posée sur l’é­paule gauche, pas­sant sous le bras droit, lais­sant l’é­paule droite nue. Pas de sous-vête­ments. Pas de cou­ture. Pas de chaus­sures fer­mées — des san­dales de cuir, pieds nus. Rien qui dis­tingue le riche du pauvre, le roi du men­diant, le savant de l’i­gno­rant. Rien qui dis­tingue le croyant de l’imposteur.

Il s’é­tait regar­dé dans le miroir de la salle de bain et n’a­vait pas recon­nu l’homme qui le regar­dait. Ce n’é­tait pas Côme Vil­le­dieu — pas le Côme Vil­le­dieu qui por­tait des che­mises ita­liennes et des mocas­sins souples, qui buvait du San­cerre à la ter­rasse des cafés de la rue Ober­kampf, qui tra­ver­sait les salles de vente de Chris­tie’s avec l’as­su­rance d’un homme qui sait que les objets ont un prix et que ce prix, c’est lui qui le fixe. L’homme dans le miroir était plus simple, plus nu, plus effrayant. Un corps enve­lop­pé de blanc. Un visage sans cadre. Des yeux qui cher­chaient quelque chose qui n’é­tait pas dans le miroir.

Il avait pro­non­cé, seul dans la salle de bain, les mots de l’en­trée en sacra­li­sa­tion — l’ih­ram n’est pas seule­ment un vête­ment, c’est un état, une inten­tion, un seuil qu’on fran­chit par les mots autant que par le tissu :

Lab­bay­ka Alla­hum­ma lab­bayk. Lab­bay­ka la sha­ri­ka laka lab­bayk. Inna al-ham­da wa al-ni’­ma­ta laka wa al-mulk. La sha­ri­ka lak.

Me voi­ci, ô Dieu, me voi­ci. Me voi­ci, Tu n’as pas d’as­so­cié, me voi­ci. Les louanges, la grâce et la sou­ve­rai­ne­té T’ap­par­tiennent. Tu n’as pas d’associé.

La tal­biya. La réponse à l’ap­pel. Il l’a­vait apprise par cœur des années aupa­ra­vant, dans un contexte pure­ment aca­dé­mique — un sémi­naire sur les rituels du Hajj à l’EPHE, un amphi­théâtre tiède, des notes sur un car­net. Mais ici, pro­non­cée à voix basse dans une salle de bain de cinq étoiles, le corps enve­lop­pé de blanc, les pieds nus sur le car­re­lage froid, les mots avaient chan­gé de nature. Ils n’é­taient plus des mots d’é­tude. Ils étaient des mots de seuil. Et Côme, en les pro­non­çant, avait sen­ti quelque chose bou­ger en lui — pas une croyance, non, rien d’aus­si net, mais un dépla­ce­ment, comme une plaque tec­to­nique qui glisse d’un mil­li­mètre, imper­cep­ti­ble­ment, et qui change pour­tant la géo­gra­phie d’un continent.

Il sor­tit de la chambre. Prit l’as­cen­seur. Descendit.

Le hall de l’hô­tel, à cette heure mati­nale, était tra­ver­sé de fan­tômes blancs — des cen­taines de pèle­rins en ihram qui se diri­geaient tous dans la même direc­tion, vers la sor­tie qui menait direc­te­ment au Haram, cet accès pri­vi­lé­gié que l’hô­tel Fair­mont offrait à ses clients et qui évi­tait la foule de la rue. Côme se joi­gnit au flux. Ses pieds nus sur le marbre du hall — froid, lisse, un peu glis­sant — lui don­naient une sen­sa­tion de vul­né­ra­bi­li­té qu’il n’a­vait pas anti­ci­pée. Sans chaus­sures, on est un autre ani­mal. On marche autre­ment. On est plus près du sol, plus proche de la terre, plus conscient de chaque pas.

La sor­tie don­nait sur une espla­nade de marbre blanc qui menait, par une suc­ces­sion de volées de marches et de rampes d’ac­cès, à l’en­trée du Mas­jid al-Haram — la porte du Roi Abdu­la­ziz, la plus grande des entrées, face à la tour. Et c’est là, en débou­chant sur l’es­pla­nade, que Côme reçut le pre­mier choc.

La foule.

Il avait vu des foules. Il avait tra­ver­sé le souk de Khan el-Kha­li­li un ven­dre­di après-midi, il avait pris le métro pari­sien à l’heure de pointe, il avait vu les images du Hajj à la télé­vi­sion, les vues aériennes, les plans larges. Mais rien — abso­lu­ment rien — ne l’a­vait pré­pa­ré à cela. Ce n’é­tait pas une foule. C’é­tait une sub­stance. Un état de la matière. Un liquide humain qui s’é­cou­lait dans toutes les direc­tions avec une len­teur de lave, qui rem­plis­sait chaque espace dis­po­nible, qui mon­tait contre les murs comme une marée, qui vous pre­nait aux che­villes, puis aux genoux, puis à la taille, et qui vous emportait.

Il entra dans la mosquée.

Le Mas­jid al-Haram n’est pas une mos­quée au sens où un Euro­péen entend ce mot. Ce n’est pas un bâti­ment — c’est une ville dans la ville, une struc­ture qui a gran­di pen­dant qua­torze siècles par ajouts suc­ces­sifs, exten­sions, recons­truc­tions, et qui s’é­tend aujourd’­hui sur quatre cent mille mètres car­rés, un espace capable d’ac­cueillir neuf cent mille per­sonnes en même temps, avec ses espla­nades de marbre, ses gale­ries à arcades, ses mina­rets, ses tun­nels cli­ma­ti­sés, ses esca­la­tors, ses sys­tèmes de bru­mi­sa­tion et ses mil­liers de ven­ti­la­teurs géants qui brassent l’air chaud comme les pales d’un héli­co­ptère au ralenti.

Côme pas­sa sous la porte monu­men­tale — un arc de pierre beige, cal­li­gra­phié de ver­sets, sur­mon­té d’un dôme — et entra dans la cour inté­rieure. Le sol de marbre blanc, refroi­di par des cana­li­sa­tions sou­ter­raines, était tiède sous ses pieds. Le ciel, au-des­sus, était un rec­tangle d’un bleu intense, enca­dré par les mina­rets et les arcades, et dans ce rec­tangle le soleil com­men­çait à mon­ter, encore bas, encore sup­por­table, mais pro­met­tant déjà la four­naise de midi.

Et au centre de la cour — la Kaaba.

Vue d’en haut, la nuit pré­cé­dente, elle avait sem­blé petite. De près, elle était autre chose. Un cube de pierre grise recou­vert de la kis­wa, le tis­su noir bro­dé de ver­sets cora­niques en fil d’or, qui pen­dait en plis lourds comme un rideau de théâtre. Treize mètres de haut. Onze mètres de large. Pas de fenêtres. Pas de porte visible — il y en avait une, en or, à deux mètres du sol, acces­sible seule­ment par un esca­lier mobile qu’on déployait lors de rares céré­mo­nies. La Kaa­ba n’é­tait pas un bâti­ment au sens archi­tec­tu­ral du terme. C’é­tait une pré­sence. Une masse. Un point d’an­crage autour duquel tout le reste tournait.

Et tout le reste tournait.

Le tawaf, vu de près, n’é­tait pas le mou­ve­ment fluide et har­mo­nieux qu’on voyait du cin­quan­tième étage. C’é­tait un chaos ordon­né, une bous­cu­lade lente, un enche­vê­tre­ment de corps qui se frot­taient, se pous­saient, se por­taient les uns les autres dans une rota­tion col­lec­tive dont le sens était unique — inverse des aiguilles d’une montre — mais dont le rythme était mul­tiple, fait de mil­liers de rythmes indi­vi­duels, de pas rapides et de pas lents, de corps jeunes et de corps vieux, de valides et d’in­va­lides, de gens qui mar­chaient et de gens qu’on por­tait sur des civières ou dans des fau­teuils rou­lants pous­sés par des aides philippins.

Côme entra dans le tawaf.

Il n’y eut pas de moment de déci­sion. Pas de seuil à fran­chir, pas de ligne à croi­ser. La foule le prit. C’é­tait aus­si simple et aus­si irré­vo­cable que ça — un pas, puis un autre, et il était dedans, il fai­sait par­tie du mou­ve­ment, il tour­nait. Son épaule droite — nue, brû­lante déjà sous le soleil mon­tant — était tour­née vers la Kaa­ba. Sa main droite était levée vers la Pierre Noire — cette météo­rite enchâs­sée dans le coin est de la Kaa­ba, que les pèle­rins pointent du doigt à chaque tour en pro­non­çant Bis­mil­lah, Alla­hu Akbar. Il fit le geste. Il pro­non­ça les mots. Et la foule le pres­sa contre d’autres corps — un vieil homme indo­né­sien qui pleu­rait en mur­mu­rant des prières, une femme nigé­riane en hijab blanc qui chan­tait à pleine voix une invo­ca­tion dont il ne com­pre­nait pas les paroles, un groupe d’I­ra­niens qui réci­taient en per­san, un ado­les­cent saou­dien qui tenait sa grand-mère par la main et la gui­dait à tra­vers la masse humaine avec une ten­dresse qui ser­ra la gorge de Côme.

Pre­mier tour.

La cha­leur était déjà consi­dé­rable. Le marbre blanc ren­voyait la lumière du soleil et la trans­for­mait en une clar­té aveu­glante qui man­geait les ombres et dis­sol­vait les contours. La sueur com­men­çait à cou­ler sous l’ih­ram — un tis­su qui n’ab­sorbe rien, qui colle à la peau, qui trans­forme le corps en une étuve ambu­lante. L’o­deur était monu­men­tale — une odeur de sueur, de musc, d’eau de rose, de pieds nus, de corps com­pri­més, d’ha­leine, de par­fum d’oud, une odeur si dense qu’elle avait une consis­tance presque phy­sique, qu’on pou­vait presque la tou­cher, et qui n’é­tait ni agréable ni désa­gréable mais sim­ple­ment humaine, radi­ca­le­ment, irré­duc­ti­ble­ment humaine.

Deuxième tour.

Côme com­men­ça à perdre ses repères. La Kaa­ba tour­nait autour de lui — ou il tour­nait autour d’elle, c’é­tait la même chose, la dis­tinc­tion entre le sujet et l’ob­jet de la rota­tion s’ef­fa­çait, et il ne savait plus s’il mar­chait ou s’il était por­té, si ses pieds tou­chaient le sol ou s’ils flot­taient, si les mots qu’il mur­mu­rait — Lab­bay­ka Alla­hum­ma lab­bayk — sor­taient de sa bouche ou entraient dans sa bouche, pro­non­cés par les mil­liers de bouches autour de lui et absor­bés par la sienne comme par osmose.

Troi­sième tour.

C’est au troi­sième tour qu’il sen­tit une main sur son bras.

— Akhi ! Frère ! Tu tournes trop vite, il faut ralen­tir, profiter !

L’homme qui avait sai­si son bras était petit, rond, brun, avec un visage qui rayon­nait d’une joie si mani­feste qu’elle en était presque comique — des yeux plis­sés par le sou­rire, des dents blanches dans un visage buri­né de soleil, un corps com­pact et vif sous l’ih­ram qui sem­blait dan­ser plu­tôt que mar­cher. Il devait avoir soixante ans ou soixante-dix — impos­sible de dire, son visage appar­te­nait à cette caté­go­rie d’hommes asia­tiques dont l’âge est une esti­ma­tion plu­tôt qu’un fait.

— Imam Raza­li, dit l’homme en ten­dant la main. De Kua­la Lum­pur. Et toi, frère ?

— Karim. De Paris.

— Ah, Paris ! La tour Eif­fel ! Le crois­sant ! Pas le crois­sant du dra­peau — le crois­sant de la boulangerie !

Il rit de son propre mot avec un bon­heur si pur que Côme ne put s’empêcher de sou­rire. L’i­mam Raza­li — il insis­tait sur le titre, non par vani­té, expli­qua-t-il aus­si­tôt, mais parce que imam en malais signi­fie sim­ple­ment celui qui guide la prière, même mal — s’é­tait accro­ché à son bras et ne le lâchait plus. Il par­lait un arabe fluide avec un accent malai­sien qui adou­cis­sait toutes les gut­tu­rales, un fran­çais approxi­ma­tif appris en regar­dant des films (Je suis un grand fan de Jean Reno), et un anglais de confé­rence inter­na­tio­nale qui contras­tait avec son appa­rence de petit homme de village.

Qua­trième tour.

Raza­li par­lait. Il par­lait comme cer­taines per­sonnes res­pirent — natu­rel­le­ment, sans effort, sans inter­rup­tion signi­fi­ca­tive. Il racon­tait son voyage depuis Kua­la Lum­pur — trois jours, deux escales, un retard de six heures à Doha — et la pre­mière fois qu’il avait vu la Kaa­ba, la veille au soir, et com­ment il avait pleu­ré pen­dant vingt minutes sans pou­voir s’ar­rê­ter, et com­ment sa femme lui avait dit au télé­phone de ne pas oublier d’a­che­ter de l’eau de Zam­zam pour la belle-mère. Il racon­tait tout cela en mar­chant, en tour­nant, en tou­chant par­fois le bras de Côme pour sou­li­gner un point, et Côme se lais­sait por­ter par ce flux de paroles comme il se lais­sait por­ter par le flux de la foule, sans résis­tance, sans direc­tion propre.

Cin­quième tour.

— Tu sais ce que dit Ibn Ara­bi du tawaf ? deman­da Raza­li, pas­sant sans tran­si­tion du récit de sa belle-mère à la théo­lo­gie soufie.

— Non, men­tit Côme, qui le savait.

— Ibn Ara­bi dit que le tawaf est l’i­mi­ta­tion du mou­ve­ment des anges autour du trône divin. Les anges tournent sans fin autour de Dieu, et nous, en tour­nant autour de la Kaa­ba, nous imi­tons les anges. Mais — et c’est là que ça devient inté­res­sant, frère — Ibn Ara­bi dit aus­si que les anges ne savent pas pour­quoi ils tournent. Ils tournent parce que c’est leur nature. Ils ne com­prennent pas le mou­ve­ment. Ils sont le mou­ve­ment. Et nous, quand nous tour­nons, nous ne devons pas cher­cher à com­prendre. Nous devons deve­nir le mouvement.

Il regar­da Côme avec des yeux sou­dain sérieux, dépouillés du rire.

— Tu comprends ?

— Je ne sais pas, dit Côme.

— Excellent ! C’est la meilleure réponse. Les gens qui disent oui, je com­prends, ceux-là ne com­prennent rien. Les gens qui disent non, ceux-là ne font pas assez d’ef­fort. Mais les gens qui disent je ne sais pas — ceux-là sont sur le chemin.

Sixième tour.

La cha­leur mon­tait. Le soleil était main­te­nant haut, presque ver­ti­cal, et le marbre blanc du Haram ren­voyait une lumière de four. Les sys­tèmes de bru­mi­sa­tion cra­chaient des nuages d’eau vapo­ri­sée qui retom­baient sur les pèle­rins en une pluie tiède et brève. Des agents de sécu­ri­té en gilet orange dis­tri­buaient des bou­teilles d’eau. Quelque part dans la foule, un homme s’é­tait éva­noui — on le voyait, por­té au-des­sus de la masse comme un corps sur un radeau, trans­por­té vers la sor­tie par des mains inconnues.

Côme sen­tait son corps chan­ger. La fatigue du voyage, les heures sans som­meil, la cha­leur, la déshy­dra­ta­tion com­men­çante — tout cela tra­vaillait sur lui, creu­sait des failles dans la sur­face lisse de sa conscience, et par ces failles quelque chose com­men­çait à mon­ter, quelque chose qu’il n’a­vait pas de nom pour dési­gner et qui n’é­tait ni de l’é­mo­tion ni de la pen­sée mais un état inter­mé­diaire, une poro­si­té, comme si les fron­tières entre lui et la foule deve­naient per­méables, comme si la prière col­lec­tive — ce bour­don­ne­ment conti­nu de deux mil­lions de voix — entrait en lui par la peau, par les pieds nus sur le marbre chaud, par l’é­paule nue brû­lée de soleil.

Sep­tième tour.

Le der­nier. Raza­li, à côté de lui, avait ces­sé de par­ler. Il priait, les lèvres en mou­ve­ment, les yeux mi-clos, le visage levé vers le ciel avec une expres­sion de bon­heur si totale qu’elle en était presque insou­te­nable — le bon­heur de quel­qu’un qui est exac­te­ment là où il doit être, qui fait exac­te­ment ce qu’il doit faire, et pour qui le doute n’existe pas, n’a jamais exis­té, est une mala­die dont il a été immu­ni­sé à la naissance.

Côme ne priait pas. Mais ses lèvres bou­geaient. Les mots de la tal­biya reve­naient d’eux-mêmes, sans qu’il les convoque — Lab­bay­ka Alla­hum­ma lab­bayk — et il les lais­sait venir, il les lais­sait pas­ser à tra­vers lui comme l’eau passe à tra­vers le sable, et il ne savait pas s’il priait ou s’il imi­tait la prière, et la dif­fé­rence entre les deux, au sep­tième tour, dans la cha­leur de midi, dans la lumière blanche qui man­geait tout, avait ces­sé d’être évidente.

Le tawaf prit fin. Côme et Raza­li sor­tirent du flux, trem­pés de sueur, les pieds endo­lo­ris par le marbre brû­lant. Ils burent de l’eau de Zam­zam — tirée d’un des dis­tri­bu­teurs ins­tal­lés autour du Haram, une eau fraîche, légè­re­ment miné­rale, au goût de pierre et de pro­fon­deur — et res­tèrent assis un moment à l’ombre d’une gale­rie, le dos contre un pilier, regar­dant les pèle­rins qui conti­nuaient de tourner.

— C’est ton pre­mier Hajj ? deman­da Razali.

— Oui.

— Ça se voit. Tu as le regard de celui qui voit pour la pre­mière fois. C’est un beau regard, frère. Ne le perds pas. La deuxième fois, on regarde moins. La troi­sième fois, on ne regarde plus. On est dedans.

Il posa la main sur l’é­paule de Côme. Une main petite, chaude, éton­nam­ment forte.

— Demain on part pour Mina. Le Hajj com­mence vrai­ment. Ce que tu as vu aujourd’­hui — il fit un geste vers la Kaa­ba — c’est l’ou­ver­ture. La suite est plus dure. Et plus belle. Et plus dure parce que plus belle.

Il se leva, épous­se­ta son ihram avec une digni­té qui contras­tait avec sa taille, et sou­rit une der­nière fois.

— On se retrouve demain, inshal­lah. Dieu n’a pas mis un Malai­sien et un Fran­çais dans le même tawaf par hasard. Rien n’est par hasard, frère. Pas même toi.

Il dis­pa­rut dans la foule. Et Côme res­ta assis sous la gale­rie, le dos contre le pilier frais, la bou­teille d’eau de Zam­zam vide entre les mains, et il regar­da le tawaf tour­ner, et il pen­sa : pas même moi, et il ne savait pas ce que cela signi­fiait, mais les mots res­tèrent en lui comme reste un ver­set qu’on n’a pas tout à fait com­pris et qu’on n’a pas tout à fait oublié, et la Kaa­ba tour­nait — ou il tour­nait autour d’elle, ou les deux avaient ces­sé de bou­ger et c’é­tait le monde entier qui s’é­tait mis à tour­ner autour de ce point fixe, ce cube noir, ce trou dans le tis­su de la réa­li­té par lequel quelque chose — quelque chose — passait.

Cha­pitre 7 — Le jour de Tarwiya

Le 13 octobre 2013 — 8 Dhul Hij­ja 1434 — le Hajj commença.

Côme se réveilla avant l’aube. La chambre était plon­gée dans la lumière constante du Haram — cette clar­té blanche, sans ombre, sans heure, qui fai­sait de la nuit un concept théo­rique — et pen­dant quelques secondes il ne sut plus où il était, ni qui il était, ni quel jour on était, et cette déso­rien­ta­tion n’é­tait pas désa­gréable, elle avait quelque chose de repo­sant, comme un espace entre deux iden­ti­tés où l’on n’a besoin d’être personne.

Puis la mémoire revint. La Mecque. La tour. Le Hajj.

Il fit ses ablu­tions, revê­tit l’ih­ram, des­cen­dit dans le hall. Le hall, à quatre heures du matin, res­sem­blait au pont d’un navire avant une grande tra­ver­sée — des cen­taines de pèle­rins en blanc, char­gés de petits sacs à dos, de bou­teilles d’eau, de tapis de prière rou­lés, se diri­geant en files ser­rées vers les bus qui atten­daient dehors. L’air était élec­trique, satu­ré d’une exci­ta­tion que Côme per­ce­vait phy­si­que­ment — un bour­don­ne­ment, une vibra­tion, le bruit col­lec­tif de mil­liers de cœurs qui bat­taient un peu plus vite que d’habitude.

Abdal­lah l’at­ten­dait près de la sor­tie, fumant une ciga­rette avec l’im­pu­dence tran­quille de l’homme du pays qui sait que les règles s’ap­pliquent aux autres.

— Tu as le bracelet ?

Côme leva le poi­gnet. Le bra­ce­let élec­tro­nique d’i­den­ti­fi­ca­tion du pèle­rin — un ruban de plas­tique blanc avec un code-barres et un numé­ro — était atta­ché à son poi­gnet gauche. Nom : Karim Vil­le­dieu. Natio­na­li­té : fran­çaise. Groupe : Al-Safa Tours. Numé­ro de tente à Mina : F‑27. Le bra­ce­let conte­nait aus­si, dans une puce RFID, ses don­nées bio­mé­triques — pho­to, empreintes digi­tales — copiées de son visa. Si quel­qu’un scan­nait le bra­ce­let, il ver­rait un musul­man fran­çais, conver­ti de fraîche date, pre­mier Hajj. Rien d’a­nor­mal. Rien de faux. Ou plu­tôt : rien dont la faus­se­té soit véri­fiable par un scanner.

— Ton bus est le 14, dit Abdal­lah. Groupe Al-Safa. Tu seras à Mina dans une heure. Ta tente est la F‑27, ran­gée 3, place 17.

— Tu ne viens pas ?

Abdal­lah secoua la tête.

— Je ne fais pas le Hajj cette année. J’ai fait le mien il y a dix ans, ça suf­fit. Et puis — il eut un sou­rire — quel­qu’un doit res­ter à Djed­dah pour les affaires. Les affaires n’at­tendent pas Dieu.

Il tira une der­nière bouf­fée de sa ciga­rette, l’é­cra­sa sous sa sandale.

— Écoute, Côme. Ce que je t’ai dit sur Sal­ma — je ne veux pas que tu —

— Que je quoi ?

— Que tu la cherches dans la foule. Deux mil­lions de per­sonnes, habi­bi. Deux mil­lions. Même si elle est là — et je ne sais pas si elle est là — tu ne la trou­ve­ras pas. Ce n’est pas comme ça que ça fonc­tionne. La Mecque, pen­dant le Hajj, c’est un trou noir. Les gens y entrent et dis­pa­raissent. Ils deviennent des par­ti­cules. Des points blancs vus de très haut. Tu ne trou­ve­ras per­sonne à La Mecque que La Mecque ne veut pas que tu trouves.

Il y avait dans sa voix quelque chose que Côme n’y avait jamais enten­du — pas de la ten­dresse, Abdal­lah n’é­tait pas un homme tendre, mais une forme de gra­vi­té qui res­sem­blait à de l’avertissement.

— Fais le Hajj, habi­bi. Fais-le bien. Et si Dieu veut que tu la voies, tu la ver­ras. Et s’Il ne veut pas —

Il lais­sa la phrase en sus­pens, haus­sa les épaules, et ser­ra Côme dans ses bras avec une bru­ta­li­té affec­tueuse qui sen­tait le tabac et l’oud.

Le bus 14 était un auto­car blanc, cli­ma­ti­sé, avec des sièges en velours rouge et un chauf­feur pakis­ta­nais qui écou­tait de la musique qaw­wa­li à un volume qui décou­ra­geait la conver­sa­tion. Côme trou­va une place près de la fenêtre. Le bus se rem­plit rapi­de­ment — des hommes du groupe Al-Safa, des Fran­çais pour la plu­part, des Fran­co-Magh­ré­bins, des conver­tis aus­si, trois ou quatre, recon­nais­sables à cette légère gau­che­rie dans le port de l’ih­ram, cette façon de réajus­ter le tis­su sur l’é­paule comme on réajuste une cra­vate qu’on n’a pas l’ha­bi­tude de porter.

L’homme assis à côté de lui était un Algé­rien de Mar­seille, la soixan­taine, les mains cal­leuses d’un ouvrier ou d’un arti­san, le visage ravi­né par le soleil et par autre chose — la vie, pro­ba­ble­ment, dans ce qu’elle a de plus simple et de plus dur. Il se pré­sen­ta : Mou­loud. Maçon. Pre­mier Hajj lui aus­si. Il avait éco­no­mi­sé pen­dant vingt ans pour ce voyage. Vingt ans de briques, de ciment, de chan­tiers, de dos bri­sé, pour arri­ver ici, dans ce bus, en route vers Mina, dans un ihram blanc qui cachait ses mains abî­mées mais pas ses yeux — des yeux d’une dou­ceur que Côme n’a­vait pas vue depuis long­temps, la dou­ceur des gens qui ont souf­fert sans deve­nir amers.

— C’est le plus beau jour de ma vie, dit Mouloud.

Il le dit sans emphase, comme on dit il fait beau ou j’ai faim. Un fait. Une consta­ta­tion. Et Côme, qui n’a­vait pas pleu­ré depuis des années — depuis la mort de sa mère, peut-être, ou peut-être avant, il ne s’en sou­ve­nait plus — sen­tit quelque chose lui piquer les yeux et détour­na le regard vers la fenêtre.

Le bus tra­ver­sait La Mecque. La ville, vue d’en bas, n’a­vait rien de sacré — des immeubles de béton, des hôtels, des centres com­mer­ciaux, des grues, des chan­tiers, la pous­sière de la construc­tion per­ma­nente. La Mecque était un chan­tier. Elle l’a­vait tou­jours été. Depuis que le pro­phète Ibra­him avait posé la pre­mière pierre de la Kaa­ba, la ville se construi­sait, se démo­lis­sait et se recons­trui­sait autour de ce point fixe, comme un orga­nisme qui mue sans cesse en gar­dant le même cœur. Et la Mak­kah Clock Royal Tower, qu’il voyait dans le rétro­vi­seur du bus, rape­tis­sant à mesure qu’ils s’é­loi­gnaient mais res­tant visible long­temps — trop long­temps, elle était trop haute pour dis­pa­raître —, n’é­tait que la der­nière mue, la plus spec­ta­cu­laire, la plus arro­gante, et peut-être un jour une autre mue la rem­pla­ce­rait, et la tour devien­drait un sou­ve­nir comme la for­te­resse d’A­jyad était deve­nue un sou­ve­nir, et la seule chose qui res­te­rait serait la Kaa­ba, immuable, au centre de tout, cube de pierre que per­sonne n’a­vait jamais remplacé.

Mina était une vallée.

Le bus y arri­va après qua­rante minutes de route encom­brée — des mil­liers de véhi­cules conver­geant vers le même point, une file de pare-chocs à pare-chocs qui s’é­ti­rait sur des kilo­mètres. Et quand Côme des­cen­dit du bus, ce qu’il vit le figea.

Des tentes. Des mil­liers de tentes. Des dizaines de mil­liers de tentes blanches, iden­tiques, ali­gnées en ran­gées qui s’é­ten­daient aus­si loin que le regard por­tait, rem­plis­sant la val­lée de bord en bord, grim­pant sur les col­lines, débor­dant dans les ravins, une ville de toile et de métal qui sur­gis­sait chaque année pour cinq jours et dis­pa­rais­sait ensuite sans lais­ser de trace. Chaque tente abri­tait entre vingt et cin­quante per­sonnes. Il y en avait plus de cent mille. La popu­la­tion tem­po­raire de Mina, pen­dant ces cinq jours, dépas­sait celle de la plu­part des villes européennes.

La tente F‑27 était un espace rec­tan­gu­laire, cli­ma­ti­sé — mal cli­ma­ti­sé, l’air condi­tion­né lut­tait contre la cha­leur avec la vaillance déses­pé­rée d’un sol­dat en infé­rio­ri­té numé­rique — avec un sol recou­vert de tapis et des mate­las fins dis­po­sés en ran­gées. Côme trou­va sa place — ran­gée 3, numé­ro 17 — et s’as­sit. Autour de lui, les pèle­rins d’Al-Safa s’ins­tal­laient, défai­saient leurs sacs, buvaient de l’eau, priaient, télé­pho­naient à leurs familles. Mou­loud, le maçon de Mar­seille, s’é­tait allon­gé sur le mate­las voi­sin et avait fer­mé les yeux, les mains croi­sées sur la poi­trine, le visage apai­sé d’un homme qui a enfin posé son fardeau.

L’a­près-midi s’é­ti­ra. La cha­leur dans la tente était épaisse, presque solide. Les bruits se mélan­geaient — conver­sa­tions en arabe, en fran­çais, en turc, pleurs d’en­fants, réci­ta­tions cora­niques dif­fu­sées par des haut-par­leurs exté­rieurs, ron­fle­ments de ceux qui dor­maient, rires de ceux qui ne dor­maient pas. Côme sor­tit de la tente pour marcher.

Mina, entre les tentes, était un laby­rinthe. Des ruelles étroites, des pas­sages cou­verts, des tun­nels pié­ton­niers qui menaient d’un cam­pe­ment à un autre. Des mar­chands ambu­lants ven­daient des bou­teilles d’eau, des dattes, des sand­wichs embal­lés dans du cel­lo­phane. Des ambu­lan­ciers atten­daient à des car­re­fours, immo­biles, dans la cha­leur. Des poli­ciers saou­diens patrouillaient en groupe de trois, le visage fer­mé sous la casquette.

C’est dans une de ces ruelles que Côme retrou­va Razali.

L’i­mam malai­sien était assis sur un tapis, devant sa tente, en train de man­ger des dattes avec la concen­tra­tion d’un homme qui accom­plit un acte litur­gique. Quand il vit Côme, son visage s’illumina.

— Frère Karim ! Le Fran­çais du tawaf ! Viens, assieds-toi. Mange.

Côme s’as­sit. Man­gea une datte. Puis une autre. Les dattes étaient molles, sucrées, avec un arrière-goût de miel et de terre — des dattes de Médine, les meilleures, celles que le Pro­phète lui-même man­geait, selon la tradition.

— Tu sais pour­quoi on passe cette nuit à Mina ? deman­da Raza­li en cra­chant un noyau dans sa paume.

— C’est la sun­na. Le Pro­phète a pas­sé la nuit du 8 Dhul Hij­ja à Mina avant de se rendre à Arafat.

— Oui, c’est la rai­son offi­cielle. Mais il y a une autre rai­son, plus pro­fonde. Mina, c’est le lieu de l’at­tente. On attend le jour d’A­ra­fat comme on attend une nais­sance. On ne peut pas le hâter. On ne peut pas le retar­der. On peut seule­ment se tenir là, dans la cha­leur, et attendre. Et pen­dant qu’on attend, quelque chose se pré­pare en nous. Quelque chose que nous ne contrô­lons pas.

Il regar­da Côme avec ses yeux plissés.

— Tu as peur, frère ?

— Peur de quoi ?

— De demain. D’A­ra­fat. De ce qui va se pas­ser là-bas.

Côme ne répon­dit pas immé­dia­te­ment. La ques­tion était plus pré­cise qu’elle n’en avait l’air. Raza­li, der­rière son sou­rire et ses anec­dotes sur sa belle-mère, avait quelque chose du devin — cette capa­ci­té de cer­tains hommes à voir ce que les autres cachent, non par clair­voyance mais par atten­tion, par une écoute si fine qu’elle per­ce­vait les silences autant que les mots.

— Je ne sais pas ce qui va se pas­ser, dit Côme.

— Per­sonne ne sait. C’est le prin­cipe. Ara­fat, c’est le lieu où tout est pos­sible. Les sou­fis disent que le voile entre le créé et l’in­créé est le plus fin à Ara­fat, le 9 de Dhul Hij­ja, entre le zénith et le cou­cher du soleil. C’est le moment où Dieu est le plus proche. Et quand Dieu est proche — il fit un geste étrange, comme s’il écar­tait un rideau invi­sible — tout peut arri­ver. La meilleure chose et la pire. La grâce et la ter­reur. Par­fois les deux en même temps.

La nuit tom­ba sur Mina.

Dans la tente F‑27, les pèle­rins priaient l’i­sha — la der­nière prière de la jour­née — puis se cou­chaient, les uns après les autres, la lumière des néons éteinte, seules res­tant les petites lou­piotes de sécu­ri­té qui jetaient une lueur ver­dâtre sur les corps allon­gés. Côme ne dor­mait pas. Il était allon­gé sur son mate­las, les yeux ouverts, et il écou­tait — les souffles de trente hommes endor­mis, un ron­fle­ment loin­tain, un mur­mure de prière qui ne s’ar­rê­tait pas, quel­qu’un qui pleu­rait dou­ce­ment dans un coin de la tente, et au-delà de la toile, le bruit de Mina la nuit, cette ville éphé­mère de deux mil­lions d’ha­bi­tants qui ne dor­mait jamais tout à fait, un bour­don­ne­ment conti­nu, un bruit de fond de l’hu­ma­ni­té rassemblée.

Il prit le Bur­ton dans son sac. Le lut à la lumière de son télé­phone, l’é­cran réglé au mini­mum pour ne pas réveiller ses voisins.

Bur­ton, à Mina, en 1853. Une autre nuit, une autre tente — pas de cli­ma­ti­sa­tion, pas de néon, pas de bra­ce­lets élec­tro­niques. Des cha­meaux, des torches, des Bédouins armés de sabres. Mais la même attente. La même nuit avant Ara­fat. La même ques­tion : qu’est-ce qui va se pas­ser demain ?

Bur­ton avait écrit : The plain of Ara­fat pre­sen­ted a curious spec­tacle, which I will attempt to des­cribe in the next chapter.

Un curious spec­tacle. Le flegme bri­tan­nique appli­qué au sacré. Côme sou­rit dans l’obs­cu­ri­té. Bur­ton, même au cœur du Hajj, même en dan­ger de mort, res­tait un eth­no­graphe — il obser­vait, il notait, il décri­vait. Il ne se lais­sait pas prendre. Ou du moins il pré­ten­dait ne pas se lais­ser prendre. Mais qui sait ce que Bur­ton avait vrai­ment res­sen­ti, sous le masque du der­viche Abdul­lah, dans la nuit de Mina, en 1853 ? Qui sait si le masque, cette nuit-là, n’a­vait pas glissé ?

Côme étei­gnit le télé­phone. L’obs­cu­ri­té revint. Et dans l’obs­cu­ri­té, un sou­ve­nir mon­ta — pas un sou­ve­nir qu’il avait convo­qué mais un sou­ve­nir qui venait de lui-même, comme cer­tains frag­ments de texte remontent à la sur­face d’un palimp­seste quand le par­che­min vieillit et que l’encre supé­rieure s’efface.

Sal­ma, à Paris, dans l’ap­par­te­ment du XIe. La nuit de mai où elle avait par­lé du Hajj. Mais ce n’é­tait pas ses paroles qu’il se rap­pe­lait main­te­nant — c’é­tait sa voix. La qua­li­té de sa voix. Cette voix grave, un peu rauque, qui arti­cu­lait le fran­çais avec une len­teur d’é­tran­gère et l’a­rabe avec une rapi­di­té de native, et qui, ce soir-là, avait pris une tona­li­té qu’il n’a­vait enten­due ni avant ni après — une tona­li­té d’a­dieu. Elle par­lait du Hajj comme on parle d’un lieu où l’on a déci­dé de par­tir et d’où l’on ne revien­dra pas. Et lui, Côme, n’a­vait pas com­pris. Ou avait com­pris et n’a­vait pas vou­lu com­prendre. Ou avait com­pris et n’a­vait rien dit, parce que les mots qu’il aurait fal­lu dire — reste, ne pars pas, je t’aime, ce qui est entre nous est assez — étaient des mots qu’il ne savait pas pro­non­cer, des mots qui exi­geaient une sin­cé­ri­té dont il n’é­tait pas capable, une nudi­té qui l’ef­frayait plus encore que l’ih­ram, parce que l’ih­ram ne dénude que le corps et que ces mots-là dénudent l’âme.

Il s’en­dor­mit.

Rêva. D’une for­te­resse sur une col­line, et de la col­line qui s’ef­fon­drait, et de la for­te­resse qui tom­bait dans un gouffre de verre et d’a­cier, et au fond du gouffre il y avait une femme qui écri­vait des lettres sur le mur avec de l’encre noire, et les lettres étaient les lettres de la Sha­ha­da, et la femme ne se retour­nait pas, et il appe­lait son nom, et son nom ne pro­dui­sait aucun son, et l’hor­loge bat­tait au-des­sus de lui, et le tawaf tour­nait au-des­sous de lui, et il tom­bait entre les deux, et la chute ne finis­sait pas.

Il se réveilla en sueur. L’aube n’é­tait pas encore là. Autour de lui, les pre­miers pèle­rins com­men­çaient à remuer. C’é­tait le 14 octobre. Le 9 de Dhul Hijja.

Le jour d’Arafat.

Cha­pitre 8 — Arafat

La plaine d’A­ra­fat est un men­songe géographique.

On dit plaine mais ce n’est pas une plaine — c’est une éten­due de sable et de roche, légè­re­ment val­lon­née, cer­née de col­lines basses et grises, à vingt kilo­mètres de La Mecque, que rien ne dis­tingue du reste du désert ara­bique sinon le fait que le Pro­phète y a pro­non­cé son der­nier ser­mon, un ven­dre­di de l’an 632, devant cent mille fidèles, et que depuis ce jour, chaque année, les musul­mans s’y tiennent debout du midi au cou­cher du soleil, et que ce ras­sem­ble­ment — le wuquf, la sta­tion — est le cœur du Hajj, l’acte sans lequel le pèle­ri­nage n’est pas valide, le pilier du pilier.

Le bus y dépo­sa Côme à neuf heures du matin. La cha­leur était déjà une chose vivante — pas une tem­pé­ra­ture mais une pré­sence, une masse d’air brû­lant qui vous enve­lop­pait comme un vête­ment de feu et qui ne vous lâchait plus, qui col­lait à la peau, qui entrait dans les pou­mons, qui trans­for­mait chaque res­pi­ra­tion en un effort conscient. Les ther­mo­mètres, s’il y en avait eu, auraient indi­qué qua­rante-trois degrés à l’ombre. Il n’y avait pas d’ombre.

Deux mil­lions de personnes.

Côme avait lu ce chiffre. Il l’a­vait enten­du à la radio saou­dienne, dans le bus. Deux mil­lions de pèle­rins ras­sem­blés sur la plaine d’A­ra­fat, le 9 de Dhul Hij­ja 1434. Deux mil­lions. Le chiffre, lu sur un écran ou enten­du dans un haut-par­leur, est une abs­trac­tion. Vu du sol, debout par­mi les deux mil­lions, le chiffre cesse d’être un chiffre et devient un état du monde. On ne voit pas deux mil­lions de per­sonnes — on voit du blanc. Un blanc qui s’é­tend dans toutes les direc­tions, qui rem­plit l’ho­ri­zon, qui monte sur les col­lines, qui déborde dans les ravins, un blanc qui n’est pas une cou­leur mais une abo­li­tion de la cou­leur, l’ih­ram de deux mil­lions de corps fon­dus en un seul corps, une neige humaine posée sur le désert.

Le groupe Al-Safa avait été ins­tal­lé dans un cam­pe­ment de tentes au pied du mont Ara­fat — le Jabal al-Rah­ma, la Mon­tagne de la Misé­ri­corde, une butte de gra­nit gris sur­mon­tée d’un pilier blanc qui mar­quait l’en­droit où, selon la tra­di­tion, Adam et Ève s’é­taient retrou­vés après leur expul­sion du Para­dis. Le sym­bole n’é­chap­pa pas à Côme : le pre­mier homme et la pre­mière femme, sépa­rés par la faute, réunis par le repen­tir, dans ce lieu où les pèle­rins venaient deman­der par­don. Lui aus­si cher­chait une femme dans un désert. Lui aus­si avait com­mis une faute — ou plu­sieurs, ou trop pour les comp­ter. Mais il n’é­tait pas sûr de croire au par­don, ni à celui de Dieu ni à celui de Sal­ma, et il n’é­tait pas sûr d’en vouloir.

Le wuquf com­men­ça à midi.

C’est un rituel d’une sim­pli­ci­té radi­cale. On se tient debout. On prie. On invoque. On pleure. On reste. Du midi au cou­cher du soleil — six heures, sept heures — on se tient dans la cha­leur et on fait face au ciel. Il n’y a pas de geste pres­crit, pas de for­mule obli­ga­toire, pas de posi­tion. On est debout, c’est tout. Debout devant Dieu. Debout comme on sera debout au Jour du Juge­ment, quand les morts sor­ti­ront de leurs tombes et se tien­dront dans une plaine sem­blable à celle-ci, sous un soleil sem­blable à celui-ci, et qu’il n’y aura plus de place pour le mensonge.

Côme se tenait debout.

Autour de lui, le groupe Al-Safa priait — Mou­loud le maçon, les yeux fer­més, les larmes cou­lant sur ses joues ravi­nées sans qu’il fasse le moindre geste pour les essuyer. Un jeune homme de Bobi­gny dont Côme ne connais­sait pas le nom, un infor­ma­ti­cien, qui san­glo­tait comme un enfant, le visage enfoui dans ses mains. Un couple de retrai­tés d’Au­ber­vil­liers, la femme accro­chée au bras de son mari, tous les deux mur­mu­rant des prières d’une voix si basse que les mots se confon­daient avec le souffle. Et par­tout, aus­si loin que le regard por­tait, d’autres groupes, d’autres pèle­rins, d’autres prières, dans cent langues, dans mille dia­lectes, un bour­don­ne­ment pla­né­taire qui mon­tait de la plaine comme la vapeur monte d’un lac au matin.

Raza­li était là. Côme l’a­vait retrou­vé par hasard — ou par la force de ce qu’on appelle hasard quand on ne croit pas à la Pro­vi­dence et Pro­vi­dence quand on y croit. Le petit imam malai­sien s’é­tait maté­ria­li­sé à côté de lui, sou­riant, en sueur, les yeux brillants.

— C’est ici, frère. C’est ici que tout se passe.

— Que se passe-t-il ?

— Rien. Tout. C’est la même chose. Écoute.

Côme écou­ta. Le bruit d’A­ra­fat n’é­tait pas le bruit de La Mecque. À La Mecque, le son était conti­nu — le bour­don­ne­ment du tawaf, l’ap­pel à la prière relayé par des cen­taines de haut-par­leurs, le mur­mure per­ma­nent de la ville. À Ara­fat, le son était dif­fé­rent — par vagues, comme la res­pi­ra­tion d’un orga­nisme immense. Des vagues de prière qui mon­taient, s’am­pli­fiaient, attei­gnaient un som­met et retom­baient, puis mon­taient à nou­veau, et dans ces vagues il y avait des voix indi­vi­duelles — un homme qui criait Ya Allah avec une inten­si­té qui fri­sait le déchi­re­ment, une femme qui réci­tait le Coran d’une voix si pure que le son sem­blait ne pas venir de sa gorge mais du ciel lui-même, un chœur d’hommes qui scan­daient la tal­biya en rythme, Lab­bay­ka Alla­hum­ma lab­bayk, sur un tem­po qui évo­quait moins la prière que la transe.

La pre­mière heure passa.

Côme se tenait debout. Il ne priait pas — ou plu­tôt il fai­sait les gestes de celui qui prie, les mains levées, les paumes ouvertes vers le ciel, les lèvres en mou­ve­ment, mais les mots qui sor­taient n’é­taient pas des prières. C’é­taient des frag­ments — des ver­sets cora­niques qu’il connais­sait par cœur mais qui lui venaient sans ordre, sans logique, mélan­gés à des bribes de Bur­ton, à des mor­ceaux de poé­sie arabe clas­sique, à des phrases de Sal­ma, à des mots sans appar­te­nance qui flot­taient dans sa tête comme des feuilles mortes dans un courant.

La deuxième heure passa.

Le soleil était au zénith. Ver­ti­cal. Impla­cable. L’ombre de chaque homme se rédui­sait à un petit disque noir sous ses pieds — on mar­chait sur sa propre ombre, on la pié­ti­nait, on ne pou­vait pas lui échap­per. L’eau que dis­tri­buaient les volon­taires en gilet orange était chaude, presque tiède, et ne suf­fi­sait pas. La sueur avait trem­pé l’ih­ram qui col­lait au corps comme une seconde peau. Des pèle­rins s’é­va­nouis­saient — on les voyait tom­ber au loin, comme des quilles, et des mains les rele­vaient, et des bran­car­diers les empor­taient vers les tentes médi­cales dont les croix rouges pal­pi­taient dans la cha­leur comme des cœurs.

La troi­sième heure passa.

Quelque chose com­men­ça à chan­ger. Côme le sen­tit avant de pou­voir le nom­mer — un chan­ge­ment de qua­li­té dans l’air, dans la lumière, dans le son. La cha­leur avait atteint un seuil au-delà duquel elle ces­sait d’être une gêne et deve­nait un élé­ment, comme l’eau pour le nageur, comme l’air pour l’oi­seau. On ne la subis­sait plus. On était dedans. Elle fai­sait par­tie du corps, elle entrait dans le sang, elle ralen­tis­sait les pen­sées, elle dis­sol­vait les fron­tières entre l’in­té­rieur et l’ex­té­rieur, et Côme sen­tit ses pen­sées se défaire, non pas comme on perd conscience mais comme on perd une langue — les mots étaient là mais ils ne s’as­sem­blaient plus, ils flot­taient sépa­ré­ment, cha­cun dans son propre halo de sens, et les connexions entre eux — les connexions logiques, syn­taxiques, ration­nelles — s’effilochaient.

Il regar­da ses mains. Elles étaient levées vers le ciel, paumes ouvertes, et il ne savait pas depuis com­bien de temps elles étaient dans cette posi­tion. Elles ne lui appar­te­naient plus tout à fait. Ou plu­tôt : elles appar­te­naient à quel­qu’un qui était lui et qui n’é­tait pas lui, ce quel­qu’un que l’ih­ram avait créé en le dépouillant de ses vête­ments et de son nom, ce Karim qui n’exis­tait pas et qui pour­tant était là, debout dans la cha­leur, les mains levées, et qui priait peut-être, oui, peut-être, pour la pre­mière fois de sa vie, non pas avec des mots mais avec son corps, avec la sueur et la fatigue et la soif et cette chose qui mon­tait du sol et qui n’a­vait pas de nom.

C’est à ce moment-là que Bur­ton apparut.

Pas dans la foule — dans sa tête. Ou entre les deux. La dis­tinc­tion avait ces­sé d’être per­ti­nente. Bur­ton était là, à côté de lui, en cos­tume de der­viche — le caf­tan vert, le tur­ban blanc, la barbe noire, les yeux de braise qui avaient fas­ci­né tous ceux qui l’a­vaient connu. Il ne par­lait pas. Il se tenait debout, lui aus­si, les mains le long du corps, et il regar­dait la foule avec cette expres­sion que Côme lui connais­sait d’a­près les por­traits — un mélange de curio­si­té insa­tiable et de quelque chose d’autre, quelque chose de plus vul­né­rable, qui res­sem­blait à du désir.

Tu es là, pen­sa Côme.

Bur­ton ne répon­dit pas. Il n’a­vait pas besoin de répondre. Sa pré­sence était une réponse — la réponse d’un mort à un vivant, la réponse d’un impos­teur du XIXe siècle à un impos­teur du XXIe, la réponse du masque au visage. Ils se tenaient côte à côte dans la four­naise d’A­ra­fat, sépa­rés par cent soixante ans et par la fron­tière entre le réel et l’hal­lu­ci­na­tion, et cette fron­tière était mince, aus­si mince que le voile dont par­lait Raza­li, ce voile entre le créé et l’in­créé qui s’a­min­cis­sait à Ara­fat le 9 de Dhul Hij­ja entre le zénith et le cou­cher du soleil.

La qua­trième heure.

Côme mar­chait. Il ne se rap­pe­lait pas avoir déci­dé de mar­cher mais il mar­chait, il s’é­tait déta­ché du groupe Al-Safa, il errait dans la foule, entre les tentes, entre les corps, dans un état qui n’é­tait ni l’é­veil ni le som­meil mais un troi­sième état, une zone grise de la conscience où les per­cep­tions étaient à la fois plus aiguës et plus floues — il enten­dait chaque voix indi­vi­duel­le­ment, chaque prière, chaque san­glot, et en même temps toutes les voix se fon­daient en une seule, un son unique, une fré­quence, un bour­don, et ce bour­don était la voix d’A­ra­fat elle-même, la voix de la plaine, la voix du lieu.

Il mar­chait et il cherchait.

Il ne s’é­tait pas dit : je vais cher­cher Sal­ma. La déci­sion n’a­vait pas été prise. Mais ses yeux cher­chaient. Dans chaque groupe de femmes en ihram blanc — car les femmes portent aus­si l’ih­ram à Ara­fat, mais elles gardent le visage décou­vert, contrai­re­ment au tawaf où cer­taines se couvrent — ses yeux cher­chaient un visage mince, des yeux presque noirs, des doigts tachés d’encre. Il scru­tait les sil­houettes, les pos­tures, les gestes. Il cher­chait une façon de se tenir — Sal­ma avait une manière de poser les pieds très légè­re­ment en dedans, une manière d’in­cli­ner la tête à gauche quand elle écou­tait, une manière de lever les mains en prière qui n’ap­par­te­nait qu’à elle, les doigts légè­re­ment écar­tés, comme si elle tenait quelque chose d’in­vi­sible entre ses paumes.

La cin­quième heure.

Le soleil com­men­çait à des­cendre. La lumière chan­geait — du blanc aveu­glant de midi à un or pro­fond qui tei­gnait la plaine, les tentes, les col­lines, les deux mil­lions de corps en ihram, d’une cou­leur de miel, d’ambre, de fin du monde. Les prières redou­blaient d’in­ten­si­té. C’é­tait l’heure la plus sacrée — la der­nière heure avant le cou­cher du soleil, celle où les demandes sont exau­cées, où les péchés sont par­don­nés, où Dieu regarde Ara­fat et dit aux anges, selon le hadith : Regar­dez Mes ser­vi­teurs. Ils sont venus à Moi, éche­ve­lés, cou­verts de pous­sière, de tous les horizons.

Côme s’ar­rê­ta de marcher.

Il était au milieu de la plaine, seul dans la foule, entou­ré de mil­liers de per­sonnes qui priaient et qui pleu­raient, et la lumière dorée tom­bait sur lui comme une pluie, et Bur­ton était tou­jours là, à côté de lui, silen­cieux, spec­tral, et quelque part dans cette masse de deux mil­lions de corps blancs il y avait peut-être une femme aux doigts tachés d’encre, ou peut-être pas, et il ne la trou­ve­rait pas, Abdal­lah avait rai­son, on ne trouve per­sonne à La Mecque que La Mecque ne veut pas que vous trouviez.

Et c’est à ce moment-là qu’il la vit.

À cin­quante mètres. Peut-être soixante. Une femme debout, le visage tour­né vers le soleil cou­chant, les mains levées, les doigts légè­re­ment écar­tés. Une sil­houette mince sous l’ih­ram blanc. Des che­veux noirs qui dépas­saient du hijab. Un pro­fil — ce pro­fil qu’il avait pho­to­gra­phié à Istan­bul, dans le café de Beyoğ­lu, sans qu’elle s’en aperçoive.

Son cœur s’ar­rê­ta. Ou bat­tit si fort qu’il ne pou­vait plus dis­tin­guer les bat­te­ments les uns des autres — un son conti­nu, un bour­don­ne­ment, qui se confon­dait avec le bour­don­ne­ment de la plaine.

Il fit un pas vers elle. Puis un autre. La foule le ralen­tis­sait — des corps entre lui et elle, des épaules, des dos, des bras levés en prière. Il contour­nait, il se fau­fi­lait, il pous­sait avec une urgence qu’il ne contrô­lait pas, et à chaque pas la sil­houette se pré­ci­sait et se brouillait en même temps, parce que la lumière dorée du cou­chant jouait des tours, parce que la cha­leur fai­sait trem­bler l’air, parce que ses yeux étaient pleins de sueur et de quelque chose d’autre qui res­sem­blait à des larmes.

Trente mètres. Vingt. Quinze.

La femme tour­na la tête.

Ce n’é­tait pas Salma.

Un visage rond, des yeux clairs, des traits qui n’a­vaient rien de com­mun avec ceux qu’il cher­chait. Une Turque, peut-être, ou une Bos­niaque. Une incon­nue. Une étran­gère. Une femme qui priait dans la lumière dorée d’A­ra­fat et qui ne savait pas qu’un homme l’a­vait prise pour une autre.

Côme s’ar­rê­ta. La décep­tion fut phy­sique — un coup dans le plexus solaire, un vide qui se creu­sait dans la poi­trine, une nau­sée. Il bais­sa la tête. Fer­ma les yeux. La foule l’en­ve­lop­pait, le por­tait, le pres­sait de toutes parts, et les prières mon­taient autour de lui comme des flammes, et le soleil des­cen­dait, et quelque part Bur­ton le regar­dait avec ses yeux de braise, et quelque part l’hor­loge de la tour bat­tait, invi­sible mais pré­sente, mesu­rant le temps méca­nique pen­dant que le temps sacré s’é­cou­lait comme du sable entre les doigts.

Puis — et c’est cela qui le sur­prit, c’est cela qui, des années plus tard, quand il essaie­rait de se rap­pe­ler ce qui s’é­tait pas­sé à Ara­fat, revien­drait en pre­mier, avant la vision de la femme, avant la décep­tion, avant tout le reste — quelque chose lâcha.

Quelque chose en lui qui était ten­du depuis des semaines, des mois, des années peut-être — un câble inté­rieur, un nœud de volon­té et de contrôle — se défit. Pas d’un coup. Dou­ce­ment. Comme un poing qui s’ouvre. Comme un souffle qu’on retient depuis trop long­temps et qu’on laisse enfin par­tir. Et dans cet espace qui s’ou­vrait — cet espace vidé de la ten­sion, vidé du men­songe, vidé de la volon­té de trou­ver Sal­ma, vidé de tout — quelque chose d’autre entra. Pas une croyance. Pas une conver­sion. Pas une révé­la­tion. Quelque chose de plus modeste et de plus dévas­ta­teur : une pré­sence. La sen­sa­tion d’une pré­sence qui n’é­tait pas la sienne, qui n’é­tait pas celle de Bur­ton, qui n’é­tait pas celle de la foule, qui n’é­tait pas celle de Sal­ma — une pré­sence sans nom, sans visage, sans forme, qui était peut-être Dieu et qui était peut-être la cha­leur et qui était peut-être la folie et qui était peut-être toutes ces choses à la fois ou aucune d’entre elles, et qui le tra­ver­sa comme une vague tra­verse un corps de sable et le lais­sa debout, trem­blant, les mains levées vers un ciel qui pas­sait de l’or au rouge, dans la plaine d’A­ra­fat, au milieu de deux mil­lions de croyants dont il n’é­tait pas un, ou dont il était peut-être un, et la dif­fé­rence entre les deux avait ces­sé, pour la durée de cette vague, d’exister.

Le soleil se coucha.

Le wuquf prit fin. La foule com­men­ça à refluer, len­te­ment, mas­si­ve­ment, vers Muz­da­li­fa. Côme se lais­sa por­ter par le cou­rant. Il ne pen­sait plus. Il ne cher­chait plus. Il mar­chait dans la lumière du cré­pus­cule, les pieds endo­lo­ris, le corps vidé, l’es­prit — si c’é­tait encore le mot juste — ouvert comme une porte qu’on a oubliée de fer­mer et par laquelle entre le vent.

Bur­ton mar­chait à côté de lui. Sans un mot. Deux impos­teurs dans la lumière qui tombe. Deux masques qui ne savent plus s’ils sont des masques ou des visages. Deux hommes qui marchent dans le désert, sépa­rés par cent soixante ans et réunis par la même ques­tion, la seule ques­tion qui vaille la peine d’être posée et à laquelle per­sonne, jamais, n’a su répondre.

La nuit les prit sur la route de Muz­da­li­fa, et la pre­mière étoile appa­rut, et Côme ne leva pas les yeux pour la voir, parce qu’il regar­dait le sol, parce que le sol était la seule chose qui le por­tait encore, et il mar­chait, et il mar­chait, et il ne savait pas s’il mar­chait vers quelque chose ou s’il mar­chait sim­ple­ment, et c’é­tait assez.

Cha­pitre 9 — Muzdalifa

On dort à même le sol.

C’est la règle, et c’est la beau­té de la règle : pas de tentes, pas de mate­las, pas de toit. On s’al­longe sur le sable, on pose la tête sur un sac ou sur son bras, et on dort — ou on ne dort pas, ce qui est plus fré­quent — sous les étoiles du Hed­jaz, dans un silence qui n’est pas le silence, qui est le bruit de deux mil­lions de per­sonnes qui essaient de dor­mir en même temps, un frois­se­ment géant de tis­su et de souffle, un mur­mure d’in­som­nie collective.

Côme s’al­lon­gea. Le sol était dur, encore tiède de la cha­leur du jour, et des cailloux s’en­fon­çaient dans son dos à tra­vers l’ih­ram. Autour de lui, les pèle­rins du groupe Al-Safa s’é­taient ins­tal­lés en grappes — les familles ensemble, les hommes seuls côte à côte, les vieux près des jeunes. Mou­loud le maçon ron­flait déjà, cou­ché sur le côté, une main sous la joue, avec la faci­li­té d’en­dor­mis­se­ment des gens qui ont pas­sé leur vie à dor­mir dans des condi­tions pré­caires. Raza­li, quelques mètres plus loin, était assis en tailleur, les yeux ouverts, le visage tour­né vers le ciel.

— Tu ne dors pas ? deman­da Côme.

— À Muz­da­li­fa, on ne dort pas. On attend. Et pen­dant qu’on attend, on ramasse les cailloux.

Les cailloux. Sept pierres, pas plus grandes que des pois chiches, qu’il fal­lait ramas­ser ici, dans l’obs­cu­ri­té, à tâtons sur le sol, et qu’on lan­ce­rait le len­de­main contre la stèle de Jama­rat — le pilier qui repré­sente le diable. C’é­tait le der­nier acte sym­bo­lique du Hajj avant le sacri­fice : lapi­der le diable. Jeter la pierre. Le geste le plus ancien, le plus vis­cé­ral, le plus humain — cette pul­sion de lan­cer quelque chose contre ce qui vous fait mal.

Côme se pen­cha, cher­cha des pierres dans le noir. Ses doigts fouillaient le sol — sable, gra­viers, quelque chose de plus dur, un caillou de la bonne taille, puis un autre. Il les comp­ta dans sa paume. Trois. Quatre. Il en fal­lait sept. Et sept autres pour le len­de­main. Et sept autres pour le sur­len­de­main. Vingt et un cailloux au total, si on res­tait les trois jours à Mina. Vingt et un petits pro­jec­tiles contre le diable.

Contre quel diable ? Côme se posa la ques­tion avec la luci­di­té sèche qui reve­nait par inter­mit­tences, entre les moments de dis­so­lu­tion — ces moments d’A­ra­fat où il avait ces­sé d’être tout à fait lui-même — et les moments de pré­sence crue où il rede­ve­nait Côme Vil­le­dieu, qua­rante-trois ans, impos­teur, allon­gé dans le désert, le dos sur les cailloux, le ciel au-des­sus de lui aus­si vaste qu’un reproche.

— Le diable n’est pas là-bas, dit Raza­li, comme s’il avait lu sa pen­sée. Le diable n’est pas dans la stèle. C’est pour ça qu’on ne la vise pas vrai­ment. On lance les pierres dans sa direc­tion, c’est tout. Parce que le diable est en nous. On le sait, mais on a besoin du geste. Le geste de lan­cer. Le geste de jeter hors de soi quelque chose qu’on ne veut plus. C’est plus vieux que l’is­lam, frère. C’est aus­si vieux que la main.

La nuit était extraordinaire.

Côme n’a­vait pas vu un ciel pareil depuis des années — depuis un voyage au Yémen, jus­te­ment, avec Sal­ma, quand ils avaient dor­mi sur le toit d’une mai­son-tour à Shi­bam et que les étoiles au-des­sus du Hadra­maout étaient si nom­breuses, si denses, qu’elles don­naient l’im­pres­sion d’une matière solide, un pla­fond de lumière froide posé sur le monde. Le ciel de Muz­da­li­fa était sem­blable — les lumières de La Mecque étaient der­rière eux, et devant c’é­tait le désert, et le désert n’é­claire rien, et dans cette obs­cu­ri­té les étoiles explosaient.

La Voie lac­tée tra­ver­sait le ciel d’un bord à l’autre, une traî­née de lait et de pous­sière qui don­nait au mot galaxie son sens éty­mo­lo­gique — galak­tos, le lait, en grec, et Côme pen­sa aux Grecs, qui avaient vu dans cette traî­née le lait d’Hé­ra, et aux Arabes, qui y voyaient la rivière du Para­dis, et à Bur­ton, qui avait vu ce même ciel en 1853, cou­ché à même le sol comme lui, entou­ré de Bédouins endor­mis et de cha­meaux, et qui avait peut-être pen­sé la même chose — que le ciel, au moins, ne change pas, que les étoiles sont les mêmes étoiles pour le croyant et pour l’im­pos­teur, pour le saint et pour le pécheur, et que c’est une forme de miséricorde.

— Bur­ton, dit Côme à voix haute.

Raza­li tour­na la tête.

— Qui ?

— Richard Bur­ton. Un Anglais. Il a fait le Hajj en 1853, dégui­sé en der­viche afghan.

Raza­li émit un petit sif­fle­ment admiratif.

— Ah oui. Le Per­so­nal Nar­ra­tive. Je l’ai lu. Un très beau livre. Un livre d’im­pos­teur, mais un beau livre.

— Tu l’as lu ?

— Bien sûr. Je suis un imam de vil­lage, frère, pas un anal­pha­bète. En Malai­sie, les imams lisent. Nous lisons tout — le Coran, les hadiths, Ibn Ara­bi, Rumi, et aus­si les Anglais qui se déguisent en musul­mans pour voler nos secrets. C’est notre tra­di­tion : nous lisons nos enne­mis aus­si bien que nous lisons nos amis. Par­fois mieux.

Il sou­rit dans l’obs­cu­ri­té. Puis son sou­rire s’ef­fa­ça, et il dit, avec cette gra­vi­té sou­daine qui le ren­dait imprévisible :

— Tu sais quel est le pro­blème de Burton ?

— Non.

— Son pro­blème, ce n’est pas qu’il a men­ti. Tout le monde ment. Toi, moi, les saints — sur­tout les saints, d’ailleurs, ils mentent mieux que les autres parce qu’ils connaissent mieux la véri­té. Le pro­blème de Bur­ton, c’est qu’il n’a jamais su si son men­songe était un men­songe. Il a mis un masque, il a joué le rôle, il a fait le tawaf, il a prié — et quelque chose s’est pas­sé. Quelque chose qu’il n’a pas com­pris et qu’il n’a jamais pu expli­quer. Et il a pas­sé le reste de sa vie avec un cer­ti­fi­cat du Sheikh de La Mecque d’un côté et une lettre du car­di­nal de l’autre, et il ne savait pas lequel des deux disait la véri­té. Ou plu­tôt — et c’est ça qui est ter­rible, frère — il savait que les deux disaient la vérité.

Le silence qui sui­vit fut long. Le bruit de Muz­da­li­fa les enve­lop­pait — souffles, mur­mures, un enfant qui pleu­rait au loin, le cli­que­tis d’un cha­pe­let, le frois­se­ment d’un ihram sur le sable. Au-des­sus d’eux, les étoiles.

— Et toi, frère Karim ? deman­da Raza­li. Qu’est-ce qui s’est pas­sé à Ara­fat ? Tu es reve­nu dif­fé­rent. Je l’ai vu dans tes yeux.

— Je ne sais pas ce qui s’est passé.

— C’est bien. Ne le nomme pas. Ce qui se passe à Ara­fat ne doit pas être nom­mé. Le nom­mer, c’est le réduire. Le réduire, c’est le perdre. Les sou­fis appellent ça le hal — l’é­tat — et ils disent que le hal est un cadeau de Dieu qui ne peut pas être pro­vo­qué, qui ne peut pas être rete­nu, et qui ne peut pas être expli­qué. Il vient, il tra­verse, il part. Ce qu’il laisse der­rière lui, c’est une trace — comme la trace de l’eau sur le sable. Tu vois la trace, tu sais que l’eau est pas­sée, mais l’eau n’est plus là. Et si tu essaies de rem­plir la trace avec tes propres mots, tu la détruis.

Côme fer­ma les yeux. La fatigue était immense — une fatigue qui n’é­tait pas seule­ment phy­sique mais qui tou­chait un endroit plus pro­fond, un endroit qui n’a­vait pas l’ha­bi­tude d’être sol­li­ci­té et qui pro­tes­tait, comme un muscle qu’on fait tra­vailler pour la pre­mière fois.

Il sen­tit une présence.

Pas Bur­ton — quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un de réel, de phy­sique. Il ouvrit les yeux. Une sil­houette se tenait à quelques mètres, dans l’obs­cu­ri­té, debout par­mi les corps allon­gés. Petite, mince, le fou­lard bleu ciel.

Fáti­ma.

Elle était là, dans la nuit de Muz­da­li­fa, par­mi les pèle­rins endor­mis, aus­si impro­bable qu’un pois­son dans le désert. Elle ne por­tait pas l’ih­ram — elle por­tait ses vête­ments de tra­vail, la blouse grise de l’hô­tel, comme si elle avait quit­té la tour en cou­rant, sans se chan­ger, pour venir ici. Elle regar­dait le ciel.

Côme se leva. Mar­cha vers elle. Elle ne le vit pas appro­cher — ou fit sem­blant de ne pas le voir. Il s’ar­rê­ta à deux mètres.

— Fáti­ma.

Elle tour­na la tête. Pas de sur­prise dans son regard. Pas de peur. Juste cette recon­nais­sance qu’il avait vue la pre­mière fois, dans le cou­loir de ser­vice de la tour — la recon­nais­sance de ceux qui ne sont pas là où ils devraient être.

— Mon­sieur Karim.

— Qu’est-ce que tu fais ici ?

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Elle regar­dait les pèle­rins endor­mis autour d’eux, les corps en ihram blanc allon­gés sur le sable, les visages tour­nés vers le ciel, et il y avait dans ses yeux quelque chose que Côme ne par­vint pas à iden­ti­fier — de l’en­vie, peut-être, ou du cha­grin, ou les deux.

— Chaque année, pen­dant le Hajj, des employées de l’hô­tel viennent ici. La nuit. Celles qui ne sont pas musul­manes. Celles qui n’ont pas le droit d’être là. Per­sonne ne sait. Per­sonne ne véri­fie, la nuit, à Muz­da­li­fa. Il y a tel­le­ment de monde que per­sonne ne peut savoir qui est qui. Nous venons voir les étoiles.

Elle dit cela avec une sim­pli­ci­té qui bri­sa quelque chose en Côme — pas le cœur, le cœur est un organe qui sur­vit à tout, mais quelque chose de plus fra­gile, une illu­sion peut-être, l’illu­sion qu’il était le seul trans­gres­seur, le seul impos­teur, le seul à fran­chir les lignes inter­dites. Il y en avait d’autres. Il y en avait tou­jours d’autres.

— Tu es chré­tienne, dit-il. Ce n’é­tait pas une question.

— Copte ortho­doxe. De la paroisse Saint-Georges, à Addis-Abe­ba. Ma mère y est enter­rée. Mon père y est enter­ré. Mon frère est diacre.

Elle tou­cha le petit cru­ci­fix sous son fou­lard, un geste machi­nal, un geste de prière.

— Et toi ? deman­da-t-elle. Tu n’es pas musul­man non plus. Je l’ai vu tout de suite. Pas dans tes gestes — tes gestes sont par­faits. Pas dans tes mots — tes mots sont justes. Dans tes yeux. Tes yeux cherchent quelque chose que les musul­mans ne cherchent pas. Les musul­mans, ici, ont déjà trou­vé. Même ceux qui doutent ont trou­vé leur doute. Toi, tu cherches encore.

Le silence entre eux était dif­fé­rent de celui qu’il avait par­ta­gé avec Raza­li. C’é­tait un silence sans théo­lo­gie, sans méta­phy­sique. Un silence de deux per­sonnes qui n’ont pas le droit d’être là où elles sont et qui le savent et qui ne font pas sem­blant de ne pas le savoir.

— Je cherche quel­qu’un, dit Côme.

— Je sais. Tout le monde cherche quel­qu’un. Ici plus qu’ailleurs. Parce que c’est le seul endroit sur terre où deux mil­lions de per­sonnes se ras­semblent en même temps. La pro­ba­bi­li­té de trou­ver quel­qu’un est infime. Mais la ten­ta­tion de cher­cher est irrésistible.

— Et toi ? Qu’est-ce que tu cherches ?

Elle regar­da le ciel. Les étoiles.

— Rien. Je viens voir. Voir com­ment ils font. Com­ment ils prient. Com­ment ils pleurent. Com­ment ils se tiennent debout pen­dant des heures dans la cha­leur pour par­ler à quel­qu’un qu’ils ne voient pas. Je ne com­prends pas. Mais c’est beau. C’est la chose la plus belle et la plus étrange que j’aie jamais vue. Et je viens ici chaque année, la nuit, quand per­sonne ne regarde, et je regarde.

Elle se tut. Au loin, un muez­zin lan­çait l’ap­pel à la prière de la nuit — le taha­j­jud, la prière sur­éro­ga­toire que les plus dévots accom­plissent entre minuit et l’aube. La voix mon­tait dans le désert, por­tée par des haut-par­leurs ins­tal­lés sur des mâts métal­liques, et elle se mêlait au bruit du vent, au mur­mure des dor­meurs, au cli­que­tis des cailloux que des pèle­rins encore éveillés ramas­saient dans l’obscurité.

— Je vais ren­trer, dit Fáti­ma. Il y a un bus de ser­vice qui fait la navette entre l’hô­tel et les cam­pe­ments. Il part dans vingt minutes.

Elle fit un pas pour par­tir, puis se retourna.

— Mon­sieur Karim. La per­sonne que tu cherches. Si tu la trouves, qu’est-ce que tu lui diras ?

Côme ne répon­dit pas. Il n’a­vait pas de réponse. Il n’a­vait jamais eu de réponse à cette ques­tion — c’é­tait même, si on y réflé­chis­sait bien, la rai­son pour laquelle il avait par­cou­ru six mille kilo­mètres, fran­chi un inter­dit reli­gieux, men­ti à un imam, à un doua­nier, à un poli­cier et à lui-même : parce qu’il n’a­vait pas de mots pour ce qu’il vou­lait dire à Sal­ma, et que peut-être le geste — venir ici, faire le Hajj, se tenir debout à Ara­fat dans la cha­leur et la foule — était le seul mot qui pou­vait rem­pla­cer tous les autres.

Fáti­ma hocha la tête, comme si le silence de Côme était la réponse qu’elle atten­dait, et elle dis­pa­rut dans la nuit, petite sil­houette en fou­lard bleu ciel par­mi les fan­tômes blancs des pèle­rins, et Côme la regar­da par­tir et pen­sa : nous sommes les mêmes, et ce n’é­tait pas vrai, et ce n’é­tait pas faux, et la véri­té, à Muz­da­li­fa, sous les étoiles du Hed­jaz, était une notion aus­si pré­caire que le cam­pe­ment qui les entou­rait — dres­sé pour une nuit, et qui n’exis­te­rait plus demain.

Il se recou­cha sur le sable. Le caillou dans son dos avait chan­gé de posi­tion, ou c’é­tait son dos qui avait chan­gé de forme. Il prit le Bur­ton dans son sac. L’ou­vrit. Cher­cha le pas­sage qu’il connais­sait, celui que Bur­ton avait écrit à Muz­da­li­fa, en 1853, cou­ché à même le sol comme lui, sous les mêmes étoiles.

Il ne le trou­va pas. Les pages défi­laient dans l’obs­cu­ri­té, illi­sibles, et les mots de Bur­ton se déro­baient, et Côme se ren­dit compte qu’il ne vou­lait pas lire Bur­ton — qu’il vou­lait lui par­ler. Que la voix qu’il cher­chait n’é­tait pas dans le livre mais quelque part entre les lignes, dans les blancs de la page, dans les silences que Bur­ton avait lais­sés entre ses des­crip­tions méti­cu­leuses et ses obser­va­tions eth­no­gra­phiques — ces silences où l’homme der­rière le masque res­pi­rait, et dou­tait, et avait peur.

Richard, pen­sa Côme.

Et dans l’obs­cu­ri­té de Muz­da­li­fa, la voix de Bur­ton répon­dit — non pas avec des mots, non pas avec des phrases du Per­so­nal Nar­ra­tive, mais avec un son, un souffle, un rire peut-être, très bas, presque inau­dible, le rire d’un homme qui sait que le men­songe et la véri­té sont les deux faces de la même pièce et qu’on ne peut pas lan­cer la pièce sans accep­ter de perdre.

Le rire de Bur­ton ou le bruit du vent. Le vent de Muz­da­li­fa ou le souffle d’un mort. Un mort ou un vivant. La dis­tinc­tion n’a­vait plus d’im­por­tance. Côme fer­ma les yeux. Les étoiles conti­nuaient de brû­ler der­rière ses pau­pières, et les vingt et un cailloux étaient dans sa paume, et demain il lapi­de­rait le diable, et le diable était en lui, Raza­li avait rai­son, le diable était le men­songe, ou le diable était le doute, ou le diable était cette par­tie de lui qui refu­sait de croire et cette par­tie de lui qui vou­lait croire et le conflit entre les deux, ce frot­te­ment, cette brû­lure, et les cailloux étaient petits, si petits, et le diable était grand, et la nuit était vaste, et le som­meil, quand il vint, fut un som­meil de sable, un som­meil gra­nu­leux et sans rêves, le som­meil de ceux qui ont tel­le­ment cher­ché qu’ils ont oublié ce qu’ils cherchent, et qui dorment enfin, parce que le corps, lui, n’ou­blie rien, et que le corps sait que demain sera le jour le plus dur, et que le corps se pré­pare, dans le silence de la nuit, à ce que l’es­prit ne peut pas encore imaginer.

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