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Le crois­sant d’or — Troi­sième partie

Le crois­sant d’or — Troi­sième partie

Le crois­sant
d’or

Le crois­sant d’or

Troi­sième partie

TROI­SIÈME PAR­TIE — LA DISSOLUTION

Cha­pitre 10 — La lapidation

Le 15 octobre 2013 — 10 Dhul Hij­ja 1434 — Aïd al-Adha — Côme Vil­le­dieu lapi­da le diable.

Il se réveilla à Muz­da­li­fa dans une lumière grise, le corps raide, la bouche sèche, le dos mar­qué par les cailloux sur les­quels il avait dor­mi. Autour de lui, les pèle­rins se levaient dans un mou­ve­ment de houle — des mil­liers de corps blancs qui se redres­saient simul­ta­né­ment, comme un champ de blé sou­le­vé par le vent, et qui se met­taient en marche avant même d’être tout à fait debout, por­tés par une urgence qui n’a­vait pas besoin de mots pour se trans­mettre. C’é­tait le jour du sacri­fice. Le jour où Ibra­him avait levé le cou­teau sur son fils Ismaël — ou Isaac, selon les tra­di­tions — et où Dieu avait rete­nu sa main et envoyé un bélier à la place. Le jour où l’on tue ce que l’on aime pour prou­ver qu’on aime plus que ce qu’on aime.

Côme avait les vingt et un cailloux dans la poche de son ihram — une poche cou­sue à l’in­té­rieur, contre la hanche, où il gar­dait aus­si le frag­ment de manus­crit dans son car­ré de soie. Les cailloux et le manus­crit, côte à côte. Les pro­jec­tiles et le tré­sor. La vio­lence et la beau­té. Il les sen­tait contre sa peau quand il mar­chait — un poids léger, presque rien, mais pré­sent, comme une pen­sée qu’on ne peut pas chasser.

Le flux des pèle­rins conver­gea vers Mina. Deux mil­lions de per­sonnes mar­chant dans la même direc­tion, sur la même route, au même moment — une migra­tion biblique, un fleuve humain dont les berges étaient les col­lines pelées du Hed­jaz et dont le cou­rant empor­tait tout, les forts et les faibles, les jeunes et les vieux, les croyants et les impos­teurs, sans dis­tinc­tion, sans hié­rar­chie, dans un mou­ve­ment qui abo­lis­sait la volon­té indi­vi­duelle et la rem­pla­çait par quelque chose de plus grand, de plus ancien, de plus impersonnel.

Mou­loud mar­chait à côté de Côme. Le maçon de Mar­seille avait le visage illu­mi­né — c’é­tait le mot juste, il y avait de la lumière sur ses traits ravi­nés, une lumière qui ne venait pas du soleil levant mais de l’in­té­rieur, de cet endroit qu’on appelle l’âme faute de mieux et dont Mou­loud ne dou­tait pas de l’exis­tence comme il ne dou­tait pas de l’exis­tence de ses mains, de ses pieds, du sol sous ses sandales.

— Aujourd’­hui, on lapide, dit Mou­loud. Et après, on est libres.

Il dit libres avec une cer­ti­tude qui fit fré­mir Côme. Libres de quoi ? Du péché ? Du pas­sé ? De cette chose que les théo­lo­giens appellent le nafs, l’e­go, le moi qui s’ac­croche ? Mou­loud ne se posait pas la ques­tion. Pour lui, la réponse était évi­dente : libres de tout. Le Hajj était une machine à laver l’âme, et aujourd’­hui était le der­nier cycle, l’es­so­rage, et après on res­sor­tait propre, neuf, comme un nou­veau-né, tous les péchés effa­cés, le comp­teur remis à zéro. Côme enviait cette foi avec une inten­si­té qui res­sem­blait à de la douleur.

Le pont de Jama­rat apparut.

C’é­tait une struc­ture mas­sive, en béton et en acier, à trois niveaux, construite après les bous­cu­lades meur­trières des années pré­cé­dentes — 1990, 2004, 2006, des cen­taines de morts à chaque fois, pié­ti­nés dans la panique de la foule. Le nou­veau pont, inau­gu­ré en 2007, était conçu pour absor­ber le flux sans l’é­touf­fer — des rampes d’ac­cès larges comme des auto­routes, des cou­loirs de cir­cu­la­tion à sens unique, des sor­ties de secours tous les cin­quante mètres. C’é­tait de l’in­gé­nie­rie au ser­vice du sacré, de la ges­tion de foule au ser­vice de la foi, et le contraste entre la bru­ta­li­té fonc­tion­nelle du béton et la charge sym­bo­lique du geste — jeter des pierres contre le mal — était si violent qu’il en deve­nait presque comique. Presque.

Côme mon­ta la rampe avec le flux des pèle­rins. Le soleil était déjà haut — neuf heures, peut-être dix — et la cha­leur mon­tait du béton en vagues visibles, ces trem­ble­ments d’air au-des­sus des sur­faces sur­chauf­fées qui déforment le monde et le rendent liquide. Les pèle­rins mar­chaient en rangs ser­rés, épaule contre épaule, le pas rapide de ceux qui vont vers un ren­dez-vous qu’ils attendent depuis des années. Cer­tains cou­raient. Cer­tains pleu­raient. Cer­tains réci­taient des invo­ca­tions à pleine voix, et les mots se mêlaient au bruit des pas, au grin­ce­ment du béton, au souffle de mil­liers de poumons.

La stèle.

Le pre­mier pilier — Jama­rat al-Aqa­ba, le plus grand, le plus impor­tant — était un mur de béton ovale, d’en­vi­ron vingt-cinq mètres de long, entou­ré d’un bas­sin de récep­tion où s’ac­cu­mu­laient les cailloux lan­cés par les pèle­rins. Vu de près, ce n’é­tait rien — un obs­tacle de béton, gris, ano­nyme, sans orne­men­ta­tion, sans ins­crip­tion, sans beau­té. Ce n’é­tait pas le diable. Ce n’é­tait même pas une repré­sen­ta­tion du diable. C’é­tait un mur contre lequel on lan­çait des pierres, et les pierres repré­sen­taient le refus, et le mur repré­sen­tait le mal, et le geste repré­sen­tait la volon­té de l’homme de se débar­ras­ser de ce qui le détruit.

Côme sor­tit sept cailloux de sa poche.

Autour de lui, les pèle­rins lan­çaient — cer­tains avec une pré­ci­sion de lan­ceurs de cri­cket, d’autres avec une mal­adresse tou­chante, des enfants qu’on sou­le­vait pour qu’ils puissent atteindre le bas­sin, des vieillards qui trem­blaient en levant le bras, des femmes qui criaient Alla­hu Akbar avec une fureur joyeuse. Les cailloux volaient, rico­chaient contre le béton, s’en­tre­cho­quaient dans le bas­sin avec un cré­pi­te­ment de grêle. L’air vibrait. Il y avait quelque chose de pri­mi­tif dans ce rituel, quelque chose qui pré­cé­dait la théo­lo­gie et la rai­son, quelque chose qui appar­te­nait au corps, au muscle, au nerf — le besoin de lan­cer, de frap­per, de détruire ce qui vous fait mal.

Côme leva le bras. Lan­ça le pre­mier caillou.

Bis­mil­lah. Alla­hu Akbar.

Le caillou frap­pa le mur avec un bruit sec, minus­cule, noyé dans le vacarme des mil­liers d’autres cailloux. Côme ne sen­tit rien. Pas de libé­ra­tion. Pas de cathar­sis. Un geste, c’est tout. Un caillou contre un mur. La gra­vi­té fai­sait le reste.

Deuxième caillou.

Bis­mil­lah. Alla­hu Akbar.

Au troi­sième caillou, quelque chose chan­gea. Pas en lui — autour de lui. Ou peut-être en lui à cause de ce qui se pas­sait autour de lui. La foule avait pris une den­si­té nou­velle. Les corps se pres­saient contre le sien, l’é­cra­saient, le por­taient, et le bruit avait chan­gé aus­si — plus aigu, plus urgent, un cri col­lec­tif qui n’é­tait plus de la prière mais de la fureur, une fureur sacrée, dis­ci­pli­née, cana­li­sée vers le mur de béton, et Côme sen­tit cette fureur entrer en lui par la peau, par les pieds, par les oreilles, et son bras se leva plus vite pour le qua­trième caillou, et plus vite encore pour le cinquième.

Bis­mil­lah. Alla­hu Akbar.

Bis­mil­lah. Alla­hu Akbar.

Contre quoi lan­çait-il ? Il ne savait plus. Contre le diable — mais lequel ? Le diable de la théo­lo­gie, cet Iblis qui avait refu­sé de se pros­ter­ner devant Adam ? Le diable du men­songe — le sien, celui qui l’a­vait conduit ici sous un faux nom ? Le diable du doute — cette voix inté­rieure qui disait tu n’as pas le droit d’être ici, tu ne crois pas, tu joues ? Ou un autre diable, plus per­son­nel, plus intime — le diable qui l’a­vait empê­ché de dire à Sal­ma les mots qu’il fal­lait dire, le diable de la lâche­té, le diable de l’am­bi­guï­té confor­table, le diable qui pré­fère l’im­pos­ture à la véri­té parce que l’im­pos­ture ne fait pas mal ?

Sixième caillou. Septième.

Bis­mil­lah. Alla­hu Akbar.

Bis­mil­lah. Alla­hu Akbar.

Le der­nier caillou quit­ta sa main et il sen­tit — non pas la libé­ra­tion dont par­lait Mou­loud, pas cette légè­re­té du comp­teur remis à zéro — mais un vide. Un vide dans la paume. Un vide dans le bras. Un vide qui n’é­tait pas désa­gréable mais qui était réel, phy­sique, la sen­sa­tion de quelque chose qui a été lâché et qui ne revien­dra pas. Il bais­sa le bras. La foule l’emporta vers la sortie.

Abdal­lah l’at­ten­dait au bas de la rampe.

Le fixeur de Djed­dah n’a­vait pas le droit d’être à Mina — il ne fai­sait pas le Hajj cette année — mais il était là, comme il était tou­jours là où il ne devait pas être, avec son sou­rire doré et ses yeux qui ne sou­riaient pas. Il por­tait un thobe gris, une cas­quette de base-ball à la visière retour­née, et il fumait.

— Côme.

Pas habi­bi cette fois. Pas frère. Juste le pré­nom, sec, sérieux.

— J’ai des nouvelles.

Ils s’as­sirent à l’é­cart, sur un muret de béton qui bor­dait la route prin­ci­pale de Mina. Des bus pas­saient, des ambu­lances, des camions char­gés de mou­tons pour le sacri­fice. La vie logis­tique du Hajj — l’en­vers du sacré, la machi­ne­rie lourde qui ren­dait pos­sible le miracle.

— J’ai retrou­vé la trace de ton amie, dit Abdal­lah. Elle est venue au Hajj l’an­née der­nière, comme je te l’a­vais dit. Avec un groupe de Sanaa. Elle était ins­crite à l’hô­tel Inter­con­ti­nen­tal — j’ai un contact là-bas, un récep­tion­niste qui se sou­vient d’elle. Sal­ma al-Hadra­mi. Chambre 1207. Elle est res­tée six jours. Après le Hajj, elle n’est pas repar­tie avec le groupe. Elle est res­tée à Djeddah.

— Res­tée ? Comment ?

— Je ne sais pas. Peut-être un contact ici. Peut-être un membre de sa famille — il y a des al-Hadra­mi par­tout dans le Hed­jaz, tu le sais. Après Djed­dah, plus rien. Pas de trace de sor­tie du ter­ri­toire saou­dien. Pas de vol retour. Rien.

Côme fixa le sol de béton. Des cailloux rou­laient sous les san­dales des pèle­rins — des cailloux tom­bés des poches, des cailloux de trop, les restes de la lapi­da­tion que le vent et les pieds dispersaient.

— Elle est peut-être encore ici, dit-il.

— Peut-être. Ou peut-être qu’elle est repar­tie par voie ter­restre, vers le Yémen, par la fron­tière sud. Pas de contrôle de sor­tie sur la route de Naj­ran. Beau­coup de Yémé­nites passent par là. On ne les enre­gistre pas.

— Ou elle est morte.

Abdal­lah ne répon­dit pas. Il écra­sa sa ciga­rette sous sa san­dale. Le geste avait quelque chose de définitif.

— Je ne peux pas t’en dire plus, Côme. J’ai cher­ché. Ce que j’ai trou­vé, c’est tout ce qu’il y a. Un nom dans un registre d’hô­tel. Une chambre. Six jours. Et après, du sable.

Il se leva.

— Fais le sacri­fice. Fais-toi raser la tête. Finis ton Hajj. Et rentre chez toi.

Côme res­ta assis sur le muret. La foule pas­sait devant lui — un fleuve blanc, inépui­sable, deux mil­lions de per­sonnes en route vers le sacri­fice, vers le bar­bier, vers la fin du pèle­ri­nage. L’Aïd al-Adha avait com­men­cé. Par­tout dans le monde musul­man, des mou­tons étaient égor­gés, des familles se réunis­saient, des enfants rece­vaient des cadeaux. C’é­tait un jour de joie. Le plus grand jour de fête de l’islam.

Côme ne bou­geait pas.

Il pen­sait à Sal­ma dans une chambre d’hô­tel à Djed­dah — la chambre 1207 de l’In­ter­con­ti­nen­tal, un endroit ano­nyme, cli­ma­ti­sé, avec une vue sur la mer Rouge peut-être, ou sur un par­king. Il la voyait assise sur le lit, les mains sur les genoux, le regard tour­né vers la fenêtre, et il ne savait pas ce qu’elle regar­dait — la mer, le ciel, le vide, Dieu, ou rien — et il ne savait pas ce qu’elle avait déci­dé, ni même si elle avait déci­dé quelque chose, ni même si déci­der était le bon mot pour ce qui lui était arri­vé, parce que peut-être ce qui arrive aux gens comme Sal­ma n’est pas de l’ordre de la déci­sion mais de l’ordre de la dis­so­lu­tion, cette lente éro­sion de soi dans quelque chose de plus vaste, et peut-être était-ce cela que le Hajj avait fait d’elle — non pas une dis­pa­ri­tion mais une dis­so­lu­tion, comme le sel dans l’eau, comme l’encre dans le par­che­min, comme le son dans le silence.

Il se leva. Rejoi­gnit le groupe. Paya pour le sacri­fice — un mou­ton qu’il ne ver­rait pas, égor­gé quelque part dans les abat­toirs de Mina par un bou­cher qu’il ne connaî­trait jamais, et dont la viande serait dis­tri­buée aux pauvres. L’acte était abs­trait, finan­cier, décon­nec­té de sa vio­lence réelle — on payait, on rece­vait un reçu, c’é­tait fait. Le sang était ailleurs. Le sang était tou­jours ailleurs.

Puis il alla chez le barbier.

C’é­tait un Pakis­ta­nais ins­tal­lé dans une tente, avec une chaise de plas­tique blanc, un miroir fêlé et un rasoir méca­nique. La file d’at­tente comp­tait une ving­taine d’hommes. Côme atten­dit son tour. Quand il s’as­sit sur la chaise, le bar­bier lui pas­sa la ton­deuse sur le crâne sans un mot — le geste était rapide, expert, les che­veux tom­baient en mèches noires sur le tis­su blanc de l’ih­ram, sur le sol pous­sié­reux, et le crâne appa­rais­sait, nu, pâle, vul­né­rable, un crâne de nou­veau-né sous un visage d’homme de qua­rante-trois ans.

Le bar­bier lui ten­dit le miroir fêlé. Côme se regarda.

Il ne se recon­nut pas.

Ce n’é­tait pas une figure de style. Il ne se recon­nut lit­té­ra­le­ment pas. L’homme dans le miroir — crâne rasé, peau brû­lée de soleil, yeux cer­nés par trois nuits de som­meil insuf­fi­sant, lèvres ger­cées, joues creu­sées — ne res­sem­blait à aucune ver­sion de lui-même qu’il connût. Ni le Côme Vil­le­dieu de Paris, avec ses che­mises ita­liennes et son aplomb de salle de vente. Ni le Karim du cer­ti­fi­cat de conver­sion, le conver­ti de fraîche date aux papiers impec­cables. Ni même le pèle­rin en ihram qui avait tour­né autour de la Kaa­ba et s’é­tait tenu debout à Ara­fat. C’é­tait quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un de plus dépouillé, de plus usé, de plus nu. Quel­qu’un qui avait per­du quelque chose — ses che­veux, oui, mais pas seule­ment ses che­veux — et qui ne savait pas encore ce qu’il avait gagné en échange.

Il ren­dit le miroir au bar­bier. Paya. Sortit.

Le soleil de midi frap­pait Mina de plein fouet. La cha­leur mon­tait du sol en vagues dis­tor­dues. Les tentes blanches trem­blaient comme des mirages. Et Côme mar­chait, crâne nu, pieds nus, le corps réduit à sa plus simple expres­sion — un homme en deux mor­ceaux de tis­su blanc, sans che­veux, sans nom, sans pas­sé — et il mar­chait vers la tente F‑27 pour se repo­ser, et il ne savait pas que dans quelques heures il remon­te­rait dans la tour, et que dans la tour il mon­te­rait plus haut qu’il n’é­tait jamais mon­té, et que ce qui l’at­ten­dait là-haut n’é­tait ni Dieu ni le diable mais quelque chose entre les deux, quelque chose qui n’a­vait pas de nom et qui était peut-être le son que fait une vie quand elle se retourne sur elle-même et se regarde en face.

Cha­pitre 11 — Le tawaf al-ifada

Il revint à La Mecque dans la lumière de l’après-midi.

Le bus le dépo­sa au pied de la tour, et en levant les yeux vers les soixante-seize étages il eut un ver­tige — non pas le ver­tige de la hau­teur mais celui du retour, cette sen­sa­tion étrange de retrou­ver un lieu qu’on a quit­té depuis trois jours seule­ment et qui semble appar­te­nir à une autre vie. La tour n’a­vait pas chan­gé. C’é­tait lui qui avait chan­gé, ou qui com­men­çait à chan­ger, ou qui ne savait plus s’il chan­geait ou s’il se défai­sait, et la dif­fé­rence entre les deux n’é­tait peut-être qu’une ques­tion de vocabulaire.

Il mon­ta au cin­quan­tième étage. La chambre 5017 l’at­ten­dait — le lit fait, les ser­viettes chan­gées, le Coran dans son cof­fret vert, le Bur­ton sur la table de nuit là où il l’a­vait lais­sé. La baie vitrée don­nait tou­jours sur le Haram. Le tawaf tour­nait tou­jours. La Kaa­ba était tou­jours là, cube noir au centre de la spi­rale blanche, et Côme la regar­da d’en haut avec des yeux qui n’é­taient plus les mêmes yeux que ceux qui l’a­vaient regar­dée la pre­mière nuit — des yeux plus secs, plus brû­lés, plus ouverts, des yeux qui avaient vu Ara­fat et Muz­da­li­fa et la lapi­da­tion et le miroir fêlé du barbier.

Il prit une douche. L’eau sur son crâne rasé — cette sen­sa­tion inédite, l’eau qui coule sans obs­tacle, qui ruis­selle sur un crâne nu comme sur une pierre — lui don­na un fris­son qui n’é­tait pas de froid. Il se regar­da dans le miroir de la salle de bain, un vrai miroir cette fois, pas le miroir fêlé du bar­bier. L’homme qu’il vit était le même incon­nu qu’à Mina — crâne pâle, visage brû­lé, yeux creu­sés. Un moine. Un pri­son­nier. Un nou­veau-né vieilli de qua­rante-trois ans en une nuit.

Il revê­tit des vête­ments nor­maux pour la pre­mière fois depuis trois jours — un thobe blanc, propre, repas­sé, et des san­dales neuves. L’ih­ram n’é­tait plus néces­saire pour le tawaf al-ifa­da — le tawaf de clô­ture, le der­nier cir­cuit obli­ga­toire autour de la Kaa­ba, celui qui scel­lait le Hajj. On pou­vait le faire habillé. On avait retrou­vé le droit de se vêtir, de se cou­vrir la tête, de por­ter des chaus­sures fer­mées. Le retour au monde. Le retour à l’i­den­ti­té. Le retour au men­songe, pen­sa Côme, puis il se cor­ri­gea : le retour à l’am­bi­guï­té, ce qui n’é­tait pas la même chose, ou peut-être l’é­tait, il ne savait plus.

Il des­cen­dit.

Le Haram, en fin d’a­près-midi, avait une qua­li­té de lumière dif­fé­rente de celle du matin. Le soleil décli­nant frap­pait les mina­rets et les arcades de biais, pro­je­tant des ombres longues sur le marbre blanc, et la cha­leur avait per­du son agres­si­vi­té zéni­thale pour deve­nir quelque chose de plus doux, de plus ambré, une cha­leur de bou­lan­ge­rie, une cha­leur de fin de jour­née qui sen­tait la pous­sière et l’en­cens et l’hu­ma­ni­té fatiguée.

La foule était immense. Tous les pèle­rins reve­naient de Mina pour le tawaf al-ifa­da — deux mil­lions de per­sonnes convergent vers le même point au même moment, et le Haram, mal­gré ses quatre cent mille mètres car­rés, ne pou­vait pas les conte­nir tous, et ils débor­daient dans les rues adja­centes, dans les tun­nels pié­ton­niers, dans les espla­nades, for­mant une masse com­pacte, lente, qui s’é­cou­lait vers la Kaa­ba comme l’eau s’é­coule vers le point le plus bas d’un paysage.

Côme entra dans le tawaf.

Cette fois, c’é­tait dif­fé­rent. Le pre­mier tawaf — celui du cha­pitre 6, avec Raza­li — avait été un choc, une immer­sion bru­tale, un bap­tême de foule. Celui-ci était plus dense, plus lent, plus écra­sant. La foule était si com­pacte qu’on ne mar­chait plus — on était por­té, dépla­cé, pous­sé par les corps adja­cents comme un bou­chon dans un cou­rant. Les pieds ne choi­sis­saient pas leur direc­tion. Le corps n’ap­par­te­nait plus à la volon­té indi­vi­duelle. On était une cel­lule dans un orga­nisme, un atome dans un flux, et le flux déci­dait de tout — la vitesse, la direc­tion, la pression.

Pre­mier tour.

La Kaa­ba, vue de si près — à dix mètres, peut-être moins — était une pré­sence phy­sique d’une inten­si­té presque insou­te­nable. Le tis­su noir de la kis­wa — la ten­ture bro­dée de ver­sets cora­niques en fil d’or — ondu­lait légè­re­ment dans un cou­rant d’air que Côme ne sen­tait pas, comme si la Kaa­ba res­pi­rait. Les ver­sets, vus de près, étaient d’une finesse de cise­lure qui le frap­pa — le tra­vail d’un cal­li­graphe, d’un vrai, pas une impres­sion indus­trielle mais une bro­de­rie manuelle, fil après fil, lettre après lettre, la sou­rate Al-Ikh­las en thu­luth doré sur fond noir. Il pen­sa à Sal­ma. Il pen­sa à ses doigts tachés d’encre. Il pen­sa qu’elle aurait recon­nu le style, iden­ti­fié l’a­te­lier, peut-être le cal­li­graphe lui-même.

Deuxième tour.

La pres­sion aug­men­tait. Les corps se ser­raient, se com­pri­maient. Côme sen­tait des coudes dans ses côtes, des pieds sur les siens, des souffles dans sa nuque. La cha­leur cor­po­relle de la foule — deux mil­lions de corps qui irra­dient cha­cun trente-sept degrés — créait un micro­cli­mat étouf­fant, une tem­pé­ra­ture supé­rieure à celle de l’air ambiant, et la sueur cou­lait, non pas en gouttes mais en nappes, trem­pant le thobe, glis­sant le long du dos, du front, des bras.

Troi­sième tour.

Côme com­men­ça à voir des choses.

Pas des hal­lu­ci­na­tions — pas encore. Des per­cep­tions déca­lées. Le marbre sous ses pieds sem­blait pul­ser, comme un cœur, une vibra­tion très basse qui mon­tait par les san­dales et se trans­met­tait aux os. Les voix autour de lui — les prières, les invo­ca­tions, les pleurs — ces­sèrent d’être des voix sépa­rées et devinrent un son unique, une fré­quence, un bour­don qui n’a­vait pas de début et pas de fin. Et la Kaa­ba — la Kaa­ba tour­nait. Non pas dans le sens du tawaf mais dans l’autre sens, comme si elle résis­tait au mou­ve­ment des pèle­rins, comme si elle tour­nait en sens inverse pour res­ter immo­bile, et cette rota­tion contraire créait un frot­te­ment, une cha­leur sup­plé­men­taire, une fric­tion entre le sacré et l’humain.

Qua­trième tour.

Bur­ton mar­chait à côté de lui.

Le der­viche Abdul­lah. Le caf­tan vert, le tur­ban blanc, la barbe noire. Il ne par­lait pas. Il mar­chait dans la foule avec une aisance de fan­tôme — per­sonne ne le bous­cu­lait, per­sonne ne le tou­chait, il se dépla­çait dans les inter­stices de la masse humaine comme l’eau se déplace entre les pierres. Et il regar­dait Côme avec une expres­sion que Côme n’a­vait jamais vue sur les por­traits — non pas la curio­si­té, non pas l’i­ro­nie, mais quelque chose qui res­sem­blait à de la com­pas­sion. La com­pas­sion d’un mort pour un vivant. La com­pas­sion d’un impos­teur ancien pour un impos­teur nou­veau. La com­pas­sion de quel­qu’un qui est pas­sé par là et qui sait.

Tu sais, pen­sa Côme.

Bur­ton le regar­da. Ses yeux de braise — ces yeux que sa femme Isa­bel avait décrits comme les yeux les plus expres­sifs d’An­gle­terre — étaient doux. Plus doux que sur aucun por­trait. Plus doux que ce qu’on aurait atten­du d’un homme qui avait tra­ver­sé l’A­frique, décou­vert le lac Tan­ga­nyi­ka, tra­duit les Mille et Une Nuits et les trai­tés éro­tiques de l’Inde, et qui avait peut-être tué un homme dans la nuit de Muzdalifa.

Oui, répon­dit Bur­ton. Ou Côme ima­gi­na qu’il répon­dait. Ou le vent répon­dit, ou la foule répon­dit, ou le bat­te­ment du tawaf répon­dit, et la réponse n’a­vait pas de mots, pas de forme, pas de son — elle était là, sim­ple­ment, comme une évi­dence qu’on ne peut ni prou­ver ni contester.

Cin­quième tour.

Le frag­ment de manus­crit brû­lait contre sa hanche. Côme le sen­tait à tra­vers le tis­su du thobe — une cha­leur dis­tincte de la cha­leur ambiante, une cha­leur loca­li­sée, pré­cise, comme si le par­che­min vieux de treize siècles avait absor­bé l’éner­gie du tawaf et la res­ti­tuait main­te­nant, et les lettres anciennes — ces lettres hija­zi sans points, sans voyelles, ces sque­lettes de mots que seuls quelques dizaines de per­sonnes au monde savaient lire — vibraient contre sa peau comme un mes­sage en morse, un signal émis par un copiste mort depuis mille trois cents ans et reçu par un faus­saire vivant dans la foule du Haram, et le mes­sage disait — quoi ? Côme ne savait pas. Le mes­sage disait ce que disent tous les textes sacrés à ceux qui ne les com­prennent pas : je suis là, je suis là, je suis là.

Sixième tour.

La fatigue le prit. Pas la fatigue ordi­naire — pas celle du corps qui a mar­ché trop long­temps et qui réclame du repos. Une fatigue plus pro­fonde, plus struc­tu­relle. La fatigue de l’im­pos­ture. La fatigue de main­te­nir en place, depuis des semaines, des mois, des années, l’ar­chi­tec­ture com­plexe de ses men­songes — le cer­ti­fi­cat de conver­sion, le visa, le bra­ce­let élec­tro­nique, le faux nom, les gestes appris, les prières imi­tées, l’am­bi­guï­té culti­vée comme un art. Tout cela tenait ensemble par un effort de volon­té conti­nu, et la volon­té, à cet ins­tant, au sixième tour du tawaf al-ifa­da, dans la cha­leur et la foule et le bruit, la volon­té lâchait.

Il sen­tit ses jambes flé­chir. Pas beau­coup — un flé­chis­se­ment, un trem­ble­ment dans les genoux. La foule le main­te­nait debout. Les corps autour de lui le por­taient. S’il tom­bait, il tom­be­rait sur quel­qu’un. S’il tom­bait, quel­qu’un le rat­tra­pe­rait. La foule ne lais­sait tom­ber per­sonne. La foule était un filet.

Sep­tième tour.

Le der­nier. Côme tour­na autour de la Kaa­ba pour la sep­tième et der­nière fois, et la Kaa­ba tour­na autour de lui, et le monde tour­na autour de la Kaa­ba, et les étoiles tour­naient quelque part au-des­sus du ciel, invi­sibles dans la lumière du cou­chant, et tout tour­nait, et rien ne tour­nait, et le centre était immo­bile, et le centre était la Kaa­ba, et le centre était la ques­tion que Côme por­tait depuis qua­rante-trois ans et à laquelle il n’a­vait jamais répon­du — crois-tu ? — et la ques­tion n’a­vait pas de réponse, et l’ab­sence de réponse était peut-être la réponse, et le sep­tième tour s’a­che­va comme s’a­chèvent toutes les choses sacrées, non par un point final mais par un silence, un espace blanc, une suspension.

Il sor­tit du tawaf. Bur­ton n’é­tait plus là. La foule le recra­cha sur les marches de la gale­rie ouest, trem­pé de sueur, les jambes en coton, le cœur bat­tant à un rythme qu’il ne recon­nais­sait pas — trop lent, ou trop rapide, ou irré­gu­lier, les bat­te­ments comme des pas dans un esca­lier dont cer­taines marches man­que­raient. Il s’as­sit. But de l’eau de Zam­zam. Beau­coup d’eau. L’eau était fraîche, miné­rale, et elle des­cen­dait dans sa gorge comme une béné­dic­tion — le mot lui vint spon­ta­né­ment, béné­dic­tion, un mot qu’il n’employait jamais, un mot qui appar­te­nait au lexique des croyants et non au sien, et pour­tant c’é­tait le mot juste, le seul mot juste pour cette eau qui apai­sait une soif qui n’é­tait pas seule­ment physique.

Le Hajj était fini.

Tech­ni­que­ment, il res­tait les jours de Tash­reeq à Mina — les 11, 12 et 13 de Dhul Hij­ja — avec la lapi­da­tion quo­ti­dienne des trois stèles. Mais le tawaf al-ifa­da mar­quait l’es­sen­tiel. Le cœur du pèle­ri­nage était accom­pli. Côme Vil­le­dieu, alias Karim, avait fait le Hajj. Il avait tour­né autour de la Kaa­ba. Il s’é­tait tenu debout à Ara­fat. Il avait dor­mi à Muz­da­li­fa. Il avait lapi­dé le diable. Il avait sacri­fié un mou­ton. Il s’é­tait fait raser la tête. Il avait accom­pli tous les rites, pro­non­cé toutes les for­mules, fait tous les gestes, et aucun de ces gestes n’a­vait été sin­cère, et tous ces gestes avaient peut-être été sin­cères, et la dif­fé­rence entre aucun et tous était un abîme au fond duquel il ne vou­lait pas regarder.

Il ren­tra dans la tour. Mon­ta au cin­quan­tième étage. La chambre. Le lit. La vitre. Le Haram en contre­bas, illu­mi­né, éter­nel. Il se cou­cha. Ne dor­mit pas. Regar­da le pla­fond. Et une pen­sée mon­ta — une pen­sée claire, nette, sans ambi­guï­té, la pre­mière pen­sée non ambi­guë qu’il ait eue depuis des jours : je vais monter.

Pas au cin­quan­tième étage. Plus haut. Jus­qu’en haut. Jus­qu’au som­met. Jus­qu’à l’hor­loge. Jus­qu’au crois­sant d’or.

Jus­qu’au point le plus proche du ciel que cette tour per­met­tait d’atteindre.

Cha­pitre 12 — Le croissant

La nuit. Trois heures du matin.

Côme se leva du lit où il n’a­vait pas dor­mi, enfi­la son thobe, prit le frag­ment de manus­crit dans sa poche, le Bur­ton dans l’autre main, et sor­tit dans le cou­loir. Les moquettes épaisses absor­baient ses pas. Les cal­li­gra­phies dorées brillaient sur les murs. L’hô­tel dor­mait — ou plu­tôt, l’hô­tel ne dor­mait pas mais il fai­sait sem­blant, comme font toutes les machines la nuit, main­te­nant les lumières allu­mées et la cli­ma­ti­sa­tion en marche pour per­sonne, dans cette veille arti­fi­cielle qui est la forme moderne de l’insomnie.

Il prit l’as­cen­seur. Mon­ta au soixante-cin­quième étage — la carte de la chambre ne don­nait pas accès plus haut. Sor­tit. Trou­va l’es­ca­lier de ser­vice qu’il avait repé­ré trois jours plus tôt — la porte main­te­nue ouverte par la même cale de bois, comme si quel­qu’un entre­te­nait cette brèche dans le sys­tème, un petit sabo­tage quo­ti­dien, une fis­sure volon­taire dans l’her­mé­tisme de la tour. Il monta.

Les étages du musée étaient déserts et obs­curs. Les vitrines éclai­rées par leurs spots internes jetaient des lueurs de pla­né­ta­rium sur les astro­labes, les cadrans solaires, les ins­tru­ments de mesure du temps — tous ces objets qui avaient ten­té, au fil des siècles, de cap­tu­rer quelque chose qui ne se laisse pas cap­tu­rer, de décou­per en uni­tés mesu­rables ce qui coule comme de l’eau, comme du sable, comme la prière, et qui échappe tou­jours. Côme les regar­da en pas­sant. Il ne s’ar­rê­ta pas.

Au-delà du musée, un autre esca­lier — métal­lique cette fois, plus étroit, en spi­rale, qui mon­tait dans les entrailles tech­niques de la tour. L’air chan­geait — plus chaud, plus sec, avec une odeur d’a­cier et d’o­zone, une odeur de machine. Les murs étaient nus — du béton brut, des cana­li­sa­tions, des câbles élec­triques cou­rant en fais­ceaux le long du pla­fond. C’é­tait l’en­vers de la façade, le sque­lette sous la peau de marbre et d’or, et Côme mon­tait dans ce sque­lette comme on monte dans les os d’un ani­mal géant, ver­tèbre après ver­tèbre, vers le crâne.

La voix de Hein­rich Voss lui par­vint avant qu’il ne le voie — un juron en souabe, sui­vi d’un bruit de métal tom­bant sur du métal, sui­vi d’un autre juron plus long et plus inven­tif. Côme pous­sa la porte du boyau tech­nique et trou­va l’Al­le­mand exac­te­ment là où il l’a­vait lais­sé trois jours plus tôt — assis sur le même tabou­ret pliant, pen­ché sur le même boî­tier élec­tro­nique, le front cou­vert de la même sueur.

— Ah, dit Hein­rich en levant les yeux. Le pèlerin.

— L’hor­lo­ger.

Hein­rich sou­rit. Un sou­rire de trois heures du matin, fati­gué, sin­cère, déles­té de tout ce qui n’est pas essentiel.

— Vous avez fini votre Hajj ?

— Oui.

— Et alors ? Vous avez trou­vé Dieu ?

La ques­tion fut posée sans iro­nie. Avec une curio­si­té d’in­gé­nieur — quel­qu’un qui pose un diag­nos­tic, qui veut savoir si la machine fonc­tionne, si le résul­tat cor­res­pond aux spécifications.

— Je ne sais pas, dit Côme.

— C’est la même réponse que la der­nière fois. Vous êtes constant, au moins.

Hein­rich se leva, s’é­ti­ra, les ver­tèbres cra­quant comme des pis­to­lets à amorces. Il fit signe à Côme de le suivre.

— Venez. Je vais vous mon­trer quelque chose.

Ils mon­tèrent encore. Des esca­liers de métal, des pas­se­relles, des échelles. L’air deve­nait plus chaud à chaque étage — la cli­ma­ti­sa­tion ne mon­tait pas jus­qu’i­ci, et la cha­leur accu­mu­lée par la struc­ture métal­lique pen­dant la jour­née irra­diait dans la nuit comme un four qui refroi­dit. Côme sen­tait la sueur cou­ler sur son crâne rasé — une sen­sa­tion nou­velle, l’eau qui ruis­selle sans obs­tacle, comme sur une pierre.

Hein­rich s’ar­rê­ta devant une porte blin­dée, tapa un code sur un cla­vier, et la porte s’ou­vrit sur un espace qui cou­pa le souffle de Côme.

L’in­té­rieur de l’horloge.

C’é­tait une cathé­drale méca­nique. Un espace de cin­quante-sept mètres de haut — la hau­teur totale du méca­nisme de l’hor­loge — occu­pé par des struc­tures d’a­cier, des engre­nages géants, des sys­tèmes de câbles, des pan­neaux LED dis­po­sés en matrices qui for­maient, vues de l’in­té­rieur, le néga­tif des cadrans exté­rieurs. Les quatre cadrans — qua­rante-trois mètres de côté cha­cun, les plus grands du monde — étaient visibles de l’in­té­rieur comme des vitraux inver­sés, des mosaïques de lumière qui pro­je­taient leur clar­té verte et blanche dans l’es­pace inté­rieur, et cette lumière mou­vante don­nait à tout une qua­li­té sous-marine, un bain de cou­leur qui chan­geait imper­cep­ti­ble­ment, pul­sait, respirait.

Et au centre de tout cela, le méca­nisme. Le cœur. L’hor­loge ato­mique qui don­nait l’heure à l’en­semble du sys­tème — un cylindre de métal bros­sé, d’ap­pa­rence modeste, pas plus grand qu’un réfri­gé­ra­teur, qui émet­tait un bour­don­ne­ment si bas qu’on le sen­tait plus qu’on ne l’en­ten­dait, une vibra­tion qui pas­sait par les pieds, par les os, et qui était — Côme le com­prit avec une net­te­té sou­daine — le même bour­don­ne­ment qu’il avait sen­ti dans sa chambre, le pre­mier soir, ce bruit qu’il avait pris pour le silence et qui était le bat­te­ment de l’hor­loge trans­mis à tra­vers la struc­ture de la tour.

— Voi­là, dit Hein­rich. Le cœur de la bête. Un oscil­la­teur au césium 133. Il perd une seconde tous les trente mil­lions d’an­nées. C’est la chose la plus pré­cise que l’homme ait jamais construite, et elle bat au-des­sus de la chose la plus ancienne que l’homme ait jamais construite.

Il dési­gna le sol — en des­sous d’eux, quelque part, très loin en des­sous, la Kaaba.

— L’hor­loge ato­mique au-des­sus de la Kaa­ba. Le temps le plus pré­cis au-des­sus du temps le plus sacré. C’est poé­tique, non ? Ou blas­phé­ma­toire. Ou les deux.

Côme s’ap­pro­cha du méca­nisme. Posa la main sur le cylindre. Le métal était tiède — pas froid, pas chaud, la tem­pé­ra­ture d’un corps, la tem­pé­ra­ture de la vie. La vibra­tion pas­sait à tra­vers sa paume, mon­tait dans son bras, attei­gnait son cœur. Deux bat­te­ments — le sien et celui de l’hor­loge — se super­po­sèrent un ins­tant, se syn­chro­ni­sèrent, puis se désyn­chro­ni­sèrent, et dans cet ins­tant de syn­chro­ni­sa­tion Côme sen­tit quelque chose — une coïn­ci­dence, un ali­gne­ment, comme deux notes qui forment un accord et qui se séparent.

— Je veux mon­ter plus haut, dit-il.

Hein­rich le regarda.

— Plus haut, c’est le Jewel. L’ob­ser­va­toire. Et au-des­sus, le crois­sant. Per­sonne ne monte au crois­sant. C’est inter­dit. C’est la salle de prière de la famille royale.

— Je veux monter.

L’Al­le­mand hési­ta. Puis il eut un sou­rire — un sou­rire de conspi­ra­teur, un sou­rire d’homme qui a pas­sé trois semaines enfer­mé dans une tour et qui n’a plus rien à perdre.

— D’ac­cord. Mais si on nous arrête, je ne vous connais pas.

Ils mon­tèrent.

Le Jewel — la base vitrée du crois­sant — était un espace octo­go­nal entiè­re­ment vitré, un aqua­rium sus­pen­du à quatre cent quatre-vingts mètres du sol. La vue était totale. À trois cent soixante degrés, La Mecque s’é­ten­dait sous eux — les lumières de la ville, les mon­tagnes noires, le désert au-delà, et en des­sous, direc­te­ment en des­sous, le Haram, illu­mi­né, minus­cule, la Kaa­ba réduite à un point noir au centre d’un disque de lumière blanche, et le tawaf — les pèle­rins qui tour­naient, trois heures du matin et ils tour­naient encore, ils tour­ne­raient tou­jours, et de cette hau­teur ils n’é­taient plus que des par­ti­cules, des pous­sières, des molé­cules d’un liquide en rota­tion lente.

Côme posa le front contre la vitre. Le verre était froid. Tout, dehors, était lumière.

— Il y a un étage au-des­sus, dit Hein­rich. Le crois­sant pro­pre­ment dit. Deux étages à l’in­té­rieur. Des appar­te­ments, une salle de prière. Et au centre du crois­sant — une pièce vide. Juste un tapis et une fenêtre.

— Vous y êtes monté ?

— Une fois. Pour véri­fier le câblage des LED exté­rieures. C’est le point le plus haut de la tour. Cinq cent quatre-vingt-dix-neuf mètres. Au-des­sus, il n’y a que la pointe du crois­sant et le ciel.

Hein­rich tapa un autre code. Une porte s’ou­vrit. Un esca­lier étroit, en spi­rale, qui mon­tait dans l’ar­ma­ture du crois­sant — vingt et un mètres de dia­mètre, recou­vert de mosaïques dorées à l’ex­té­rieur, struc­ture d’a­cier à l’in­té­rieur. L’es­ca­lier débou­cha sur un palier, puis sur un autre, et enfin sur une porte — petite, simple, presque domes­tique dans ce contexte de gigan­tisme, une porte de bois sombre avec une poi­gnée en cuivre.

Côme l’ou­vrit.

La pièce était petite. Ronde — la cour­bure du crois­sant. Un tapis de prière — un seul, posé au sol, orien­té vers la Kaa­ba, vers le bas. Et une fenêtre — un hublot, plu­tôt, per­cé dans la paroi du crois­sant, qui don­nait sur le ciel.

Rien d’autre.

Côme entra. Hein­rich res­ta sur le palier, ados­sé au mur, les bras croi­sés, avec l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui sait qu’il assiste à quelque chose qu’il ne com­prend pas et qui ne cherche pas à comprendre.

La pièce sen­tait le ren­fer­mé, la pous­sière, le métal chaud. Per­sonne n’y était venu depuis long­temps — des semaines, des mois peut-être. Le tapis de prière était cou­vert d’une fine pel­li­cule de sable — du sable por­té par le vent, infil­tré par les joints, dépo­sé là comme une offrande du désert au som­met de la tour. Côme s’as­sit sur le tapis. Le sable cris­sa sous ses genoux.

Par le hublot, il ne voyait que le ciel. Pas la ville, pas la tour, pas le Haram. Le ciel. Un ciel de fin de nuit, très noir, piqué d’é­toiles, avec à l’est une lueur imper­cep­tible — l’aube qui se pré­pa­rait, qui n’é­tait pas encore là mais qui se devi­nait, cette pro­messe de lumière que les Arabes appellent le fajr sadiq, l’aube véri­dique, celle qui ne ment pas, celle qui annonce vrai­ment le jour et non une fausse lueur qui s’éteint.

Il sor­tit le frag­ment de manus­crit de sa poche. Le déplia sur le tapis, à côté de lui. Le par­che­min, dans la pénombre, avait une cou­leur de vieil or, et les lettres hija­zi — Alif. Lam. Mim. — étaient presque invi­sibles, des ombres d’ombres, des traces de traces.

Il sor­tit le Bur­ton. Le posa de l’autre côté, ouvert à la der­nière page qu’il avait lue.

Le manus­crit et le livre. Le sacré et l’im­pos­ture. Le VIIe siècle et le XIXe. Et entre les deux, assis sur un tapis de prière cou­vert de sable, à cinq cent quatre-vingt-dix-neuf mètres du sol, dans le crois­sant d’or qui cou­ron­nait la plus haute tour de la ville de Dieu, un homme du XXIe siècle qui ne savait pas s’il croyait.

Côme leva les yeux vers le hublot. Les étoiles pâlis­saient — l’aube appro­chait. Dans quelques minutes, le muez­zin lan­ce­rait l’ap­pel au fajr, et les LED de l’hor­loge pas­se­raient du blanc au vert, et les pèle­rins en bas se tour­ne­raient vers la Kaa­ba pour la pre­mière prière du jour, et tout recom­men­ce­rait, comme chaque jour depuis qua­torze siècles, le même geste, les mêmes mots, la même direction.

Il pro­non­ça la Shahada.

Pas à voix haute. Pas en mur­mure. Quelque part entre les deux — un souffle, un mou­ve­ment des lèvres, un son si faible qu’il n’exis­tait peut-être que dans sa tête, ou peut-être que dans son corps, ou peut-être que dans cet espace minus­cule entre la tête et le corps où les mots naissent avant d’être des mots.

Ash-hadu an la ila­ha illa Allah.

J’at­teste qu’il n’y a de divi­ni­té que Dieu.

Wa ash-hadu anna Muham­ma­dan rasu­lu Allah.

Et j’at­teste que Muham­mad est le mes­sa­ger de Dieu.

Il l’a­vait pro­non­cée à la mos­quée de Paris, devant l’i­mam et les deux témoins, pour obte­nir son cer­ti­fi­cat. Il l’a­vait pro­non­cée dans sa salle de bain, au cin­quan­tième étage, avant de revê­tir l’ih­ram. Il l’a­vait pro­non­cée dans la tal­biya, à chaque tour du tawaf, à Ara­fat, à Mina. Chaque fois, les mots étaient les mêmes. Chaque fois, leur sta­tut était dif­fé­rent — tac­tique, auto­ma­tique, hyp­no­tique, méca­nique. Mais cette fois — cette fois, dans la salle de prière du crois­sant d’or, à cinq cent quatre-vingt-dix-neuf mètres du sol, seul avec un manus­crit ancien et le livre d’un impos­teur mort — cette fois, les mots tra­ver­sèrent quelque chose. Une mem­brane. Un voile. Ce voile dont Raza­li avait par­lé — entre le créé et l’in­créé, entre le dire et le croire, entre le masque et le visage.

Les mots le tra­ver­sèrent, et il ne sut pas — il ne sau­rait jamais — s’ils avaient trou­vé quelque chose de l’autre côté.

Était-elle vraie, cette Sha­ha­da ? Était-elle plus vraie que les pré­cé­dentes ? Était-elle la pre­mière vraie, ou la pre­mière fausse, ou la pre­mière dont la ques­tion vrai-faux avait ces­sé d’a­voir un sens ? Côme ne savait pas. Assis dans le crois­sant d’or, les mains sur les genoux, le sable sous les doigts, les étoiles s’ef­fa­çant une à une dans le hublot, il ne savait pas si ce qu’il venait de dire était une pro­fes­sion de foi ou une pro­fes­sion de doute ou la même chose pro­non­cée dans une langue qu’il ne connais­sait pas encore.

Et per­sonne ne l’a­vait entendu.

Pas de témoins. Pas d’i­mam. Pas de cer­ti­fi­cat. Juste un homme, un tapis, un hublot, et les der­nières étoiles. Et c’é­tait peut-être cela — cette absence de témoins, cette soli­tude abso­lue — qui fai­sait de cette Sha­ha­da quelque chose de dif­fé­rent de toutes les autres. Parce que les autres avaient été pro­non­cées pour quel­qu’un — pour l’i­mam, pour le doua­nier, pour le poli­cier, pour Dieu peut-être, mais pour quel­qu’un. Celle-ci n’a­vait été pro­non­cée pour per­sonne. Ou pour lui-même. Ce qui, dans la théo­lo­gie isla­mique, reve­nait au même — la Sha­ha­da n’a besoin que de la sin­cé­ri­té du cœur, et la sin­cé­ri­té du cœur ne se prouve pas, ne se mesure pas, ne se véri­fie pas, elle est ou elle n’est pas, et per­sonne — pas même celui qui la pro­nonce — ne peut en être certain.

L’ap­pel à la prière du fajr s’é­le­va. La voix du muez­zin mon­ta de très loin en des­sous — de cinq cent quatre-vingt-dix-neuf mètres en des­sous — et arri­va au crois­sant comme un écho, comme un sou­ve­nir de voix, comme la voix d’un homme qui appel­le­rait depuis le fond d’un puits ou depuis la sur­face d’une autre pla­nète. Les LED de l’hor­loge chan­gèrent de cou­leur — Côme ne les vit pas mais il les sen­tit, dans la vibra­tion de la struc­ture, dans le chan­ge­ment imper­cep­tible de la lumière qui fil­trait par le hublot, du blanc au vert, ce vert qui signi­fiait : c’est l’heure, c’est l’heure, c’est l’heure de prier.

Côme replia le frag­ment de manus­crit. Le remit dans sa poche. Prit le Bur­ton. Se leva. Ses genoux cra­quèrent. Le sable res­ta sur le tapis, avec l’empreinte de ses genoux — deux petites dépres­sions ovales dans la pous­sière, les seules traces de son pas­sage dans cette pièce où la famille royale saou­dienne venait prier par­fois, et où un faus­saire fran­çais était venu pro­non­cer des mots dont il ne connais­sait pas la valeur.

Il sor­tit. Hein­rich l’at­ten­dait, endor­mi contre le mur, la tête pen­chée sur l’é­paule, la bouche ouverte, ron­flant dou­ce­ment. Côme le réveilla d’un geste léger. L’Al­le­mand ouvrit les yeux, se frot­ta le visage, et ne posa aucune question.

Ils redes­cen­dirent ensemble, en silence, à tra­vers les étages tech­niques, le Jewel, le musée de l’hor­loge, les esca­liers de ser­vice, et à chaque étage le monde rede­ve­nait un peu plus réel, un peu plus solide, un peu plus humain, et le crois­sant d’or s’é­loi­gnait au-des­sus de leurs têtes, et ce qui s’y était pas­sé — si quelque chose s’y était pas­sé — com­men­çait déjà à deve­nir incer­tain, comme un rêve qui s’ef­face au réveil, comme un texte grat­té sur un palimp­seste, comme une Sha­ha­da pro­non­cée dans le vide et dont per­sonne — per­sonne — ne pour­rait jamais attester.

Cha­pitre 13 — La chute

Le 17 octobre 2013 — 12 Dhul Hij­ja 1434 — le corps de Côme Vil­le­dieu déci­da pour lui.

Il n’a­vait presque pas dor­mi depuis la nuit du crois­sant. Deux nuits, peut-être trois — le temps avait ces­sé d’être une suc­ces­sion d’heures pour deve­nir une matière conti­nue, un flux sans berges, une rivière de cha­leur et de lumière et de bruit dans laquelle il nageait sans savoir s’il avan­çait ou s’il se noyait. Il avait pas­sé les jours de Tash­reeq dans un état second — retour­nant à Mina chaque matin pour la lapi­da­tion des trois stèles, lan­çant ses sept cailloux contre cha­cune, reve­nant à la tour, mon­tant dans la chambre, se cou­chant, ne dor­mant pas, se levant, redes­cen­dant. Un auto­mate. Un méca­nisme dont les rouages conti­nuaient de tour­ner par la seule force de l’inertie.

Il ne man­geait plus. Ou si peu — des dattes, de l’eau de Zam­zam, un mor­ceau de pain. La faim avait dis­pa­ru, rem­pla­cée par un vide qui n’é­tait pas désa­gréable, une légè­re­té creuse qui res­sem­blait à de la lévi­ta­tion. Le crâne rasé brû­lait sous le soleil mal­gré la cas­quette qu’il por­tait main­te­nant. Les lèvres étaient fen­dues. Les yeux, dans le miroir de la salle de bain, étaient ceux d’un autre — vitreux, loin­tains, comme recou­verts d’une pel­li­cule de cire.

Le der­nier jour à Mina. La der­nière lapidation.

Il prit le bus avec le groupe Al-Safa. Mou­loud, à côté de lui, par­lait de Mar­seille — de sa femme, de ses enfants, du quar­tier, de la mos­quée de la rue de la Palud où il fai­sait la prière du ven­dre­di depuis trente ans. Il par­lait avec la séré­ni­té de l’homme dont le voyage s’a­chève, qui a fait ce qu’il devait faire et qui rentre chez lui. Côme l’é­cou­tait sans entendre. Les mots de Mou­loud lui par­ve­naient comme à tra­vers une couche d’eau — défor­més, ralen­tis, pri­vés de leur tranchant.

— Ça va, frère ? deman­da Mou­loud. Tu es tout pâle.

— Ça va.

— Tu as mangé ?

— Oui.

Le men­songe était auto­ma­tique. Les men­songes étaient tou­jours auto­ma­tiques. La machi­ne­rie de l’im­pos­ture fonc­tion­nait encore, par réflexe, même quand tout le reste avait ces­sé de fonc­tion­ner. Oui, j’ai man­gé. Oui, je suis musul­man. Oui, je crois en Dieu. Les mêmes mots, la même aisance, le même vide derrière.

Mina. Les tentes blanches trem­blaient dans la cha­leur. Le pont de Jama­rat. La rampe d’ac­cès. La foule, com­pacte, en sueur, les cailloux dans les poings. Côme mon­tait la rampe avec les autres, un pas après l’autre, les san­dales cla­quant sur le béton chaud, et le soleil de midi tom­bait droit, ver­ti­cal, sans pitié, et le béton ren­voyait la cha­leur par en des­sous, et entre le soleil et le béton il n’y avait que les corps, les corps qui chauf­faient, les corps qui trans­pi­rait, les corps qui priaient.

La pre­mière stèle. Sept cailloux. Bis­mil­lah. Alla­hu Akbar. Le geste était méca­nique. Le bras se levait, la main s’ou­vrait, le caillou par­tait. Sept fois.

La deuxième stèle. Sept cailloux. Le même geste. La même for­mule. La même absence der­rière les mots.

La troi­sième stèle.

C’est au cin­quième caillou que le gris entra.

Il entra par les bords du champ visuel — un assom­bris­se­ment, un voile, comme si quel­qu’un bais­sait len­te­ment la lumi­no­si­té d’un écran. Les contours des corps autour de lui devinrent flous. Le bruit — les cris, les prières, le cré­pi­te­ment des cailloux sur le béton — se mit à bour­don­ner, comme un haut-par­leur dont le volume oscille. Ses oreilles sif­flèrent. Ses genoux tremblèrent.

Sixième caillou. Il leva le bras. Le bras pesait une tonne. La main s’ou­vrit. Le caillou tom­ba — il ne sut pas s’il avait atteint la stèle ou s’il était tom­bé à ses pieds.

Le sep­tième caillou ne fut jamais lancé.

Le gris devint noir. Pas d’un coup — par paliers, comme une porte qui se ferme len­te­ment, lamelle après lamelle. Le monde rétré­cit. D’a­bord le ciel dis­pa­rut. Puis la stèle. Puis les corps autour de lui. Puis le sol sous ses pieds. Et dans la seconde qui sépa­ra la dis­pa­ri­tion du sol de la dis­pa­ri­tion de tout le reste, Côme sen­tit ses jambes céder — une sen­sa­tion très douce, presque agréable, comme si le corps aban­don­nait enfin une lutte qu’il menait depuis trop long­temps, et que l’a­ban­don était un sou­la­ge­ment, et que tom­ber était une forme de repos.

Il tom­ba.

Pas de cri. Pas de drame. Un corps qui s’af­faisse dans une foule, silen­cieu­se­ment, comme un sac de sable qui se vide. Les pèle­rins autour de lui mirent une seconde à com­prendre — une seconde pen­dant laquelle il fut allon­gé sur le béton brû­lant, le joue contre le sol, les yeux ouverts mais ne voyant plus rien, le der­nier caillou ser­ré dans son poing fermé.

Puis les mains.

Des mains par­tout. Des mains qui le sou­le­vèrent, qui le retour­nèrent, qui cher­chèrent son pouls, qui ouvrirent sa bouche, qui ver­sèrent de l’eau sur son visage. Des voix — en arabe, en our­dou, en turc — qui criaient des mots qu’il n’en­ten­dait pas. Le bra­ce­let élec­tro­nique fut scan­né. Un nom appa­rut sur l’é­cran du lec­teur : Karim Vil­le­dieu. France. Groupe Al-Safa. Tente F‑27. Les secou­ristes cher­chèrent le res­pon­sable du groupe. Le res­pon­sable n’é­tait pas là. Quel­qu’un appe­la un numé­ro. Quel­qu’un d’autre fit signe à une ambulance.

Côme flot­tait.

Pas l’in­cons­cience — pas tout à fait. Un état inter­mé­diaire, un entre-deux coton­neux, comme la zone entre le som­meil et l’é­veil, où l’on entend les bruits du monde exté­rieur mais où ils n’ont plus de prise, où les mots sont des sons sans signi­fi­ca­tion, où les visages au-des­sus de soi sont des taches de cou­leur dans un brouillard. Il voyait — ou croyait voir — le ciel de Mina, d’un bleu intense, sans nuage, et dans ce bleu quelque chose qui bou­geait, quelque chose de cir­cu­laire, de lent, qui tour­nait au-des­sus de lui comme un tawaf inver­sé, des oiseaux peut-être, ou des héli­co­ptères, ou rien, ou tout.

On le mit sur une civière. La civière fut por­tée à tra­vers la foule — au-des­sus de la foule, lit­té­ra­le­ment, par des mains qui le pas­saient d’un groupe à l’autre comme un corps por­té par les vagues, et les visages au-des­sus de lui défi­laient, et chaque visage était dif­fé­rent et chaque visage était le même, et les bouches mur­mu­raient des prières pour lui — des prières pour un incon­nu, pour un homme dont ils ne savaient rien sauf qu’il était tom­bé et qu’il avait besoin d’aide, et ces prières étaient peut-être les pre­mières prières vrai­ment des­ti­nées à Côme Vil­le­dieu — non pas à Karim, non pas à l’a­lias, non pas au musul­man de papier, mais à lui, au corps qui tom­bait, à l’homme qui souf­frait, parce que les prières ne véri­fient pas les papiers, les prières ne demandent pas de cer­ti­fi­cat de conver­sion, les prières vont vers la dou­leur comme l’eau va vers le bas.

L’hô­pi­tal de cam­pagne de Mina était une tente plus grande que les autres, cli­ma­ti­sée, avec des lits de camp ali­gnés en ran­gées, des méde­cins saou­diens en blouse blanche, des infir­mières phi­lip­pines, des machines qui bipaient. On l’al­lon­gea. On prit sa tem­pé­ra­ture — qua­rante et un degrés. On posa une per­fu­sion — du sérum phy­sio­lo­gique, froid, qui entra dans ses veines comme un sou­la­ge­ment, comme une rivière dans un désert. On lui mit un masque à oxy­gène. On prit sa ten­sion — basse, trop basse. Un méde­cin — jeune, barbe taillée, lunettes — se pen­cha sur lui, sou­le­va ses pau­pières, véri­fia les pupilles.

— Coup de cha­leur sévère, dit-il en arabe à l’in­fir­mière. Déshy­dra­ta­tion. Pro­ba­ble­ment un début d’in­suf­fi­sance rénale. Il faut le transférer.

Le bra­ce­let fut scan­né une nou­velle fois. Karim Vil­le­dieu. France. On appe­la le consu­lat de France à Djed­dah. On appe­la l’a­gence Al-Safa. On appe­la un numé­ro d’ur­gence que per­sonne ne décrocha.

Côme enten­dait tout cela comme de très loin — comme si les mots venaient d’une radio mal réglée, dans une pièce adja­cente, dans un rêve. Il flot­tait tou­jours. Le monde exté­rieur était une rumeur, un fond sonore, et ce qui se pas­sait à l’in­té­rieur de lui était plus réel — des images qui défi­laient sans logique, des frag­ments de mémoire qui remon­taient comme des bulles d’air dans de l’eau trouble.

La for­te­resse d’A­jyad sur sa col­line, intacte, les murs cré­ne­lés dorés par le soleil cou­chant. Le jar­din de gre­na­diers de Tarim, le vieux Habib al-Hadra­mi pen­ché sur un calame, les doigts tachés d’encre. Bur­ton dans son caf­tan vert, debout dans le désert, le sachet de cuir autour du cou conte­nant les deux cer­ti­fi­cats — le musul­man et le chré­tien — et riant, riant de ce rire qu’au­cun bio­graphe n’a­vait su décrire. Sal­ma de pro­fil, dans le café de Beyoğ­lu, presque sou­riante, le pull gris trop grand pour elle. L’hor­loge ato­mique vibrant sous sa paume. Le sable sur le tapis de prière du crois­sant. Les étoiles de Muz­da­li­fa. Les yeux de Fáti­ma. Le rire de Raza­li. Les mains de Mou­loud. Les mains, toutes les mains — les mains qui l’a­vaient por­té, les mains qui priaient pour lui, les mains des incon­nus, les mains des croyants, les mains qui ne véri­fient pas les papiers.

On le transféra.

Une ambu­lance — sirène, cli­ma­ti­sa­tion, le méde­cin à côté de lui qui sur­veillait la per­fu­sion. La route de Mina à Djed­dah — l’au­to­route, les camions, les bus de pèle­rins, le pan­neau vert Mus­lims Only dans l’autre sens, le check­point qu’on fran­chit sans s’ar­rê­ter parce que les ambu­lances ne s’ar­rêtent pas, parce que l’ur­gence ne connaît pas de fron­tière, parce que le corps qui meurt n’a pas de religion.

On ne lui deman­da pas sa foi. On ne scan­na pas son bra­ce­let au check­point. On ne véri­fia pas son cer­ti­fi­cat de conver­sion. On ne lui posa pas de ques­tion sur les cinq piliers, sur la Sha­ha­da, sur le nom de la mère du Pro­phète. Le corps de Côme Vil­le­dieu quit­ta La Mecque comme il y était entré — dans l’am­bi­guï­té, dans l’entre-deux, dans cet espace flou entre l’i­den­ti­té décla­rée et l’i­den­ti­té véri­table où il avait pas­sé toute sa vie et où il glis­sait main­te­nant, incons­cient, les yeux fer­més, les mains ouvertes sur les draps de l’am­bu­lance, un caillou encore ser­ré dans le poing droit — le sep­tième, celui qui n’a­vait jamais été lan­cé, celui qui était res­té dans sa main quand le monde avait basculé.

L’hô­pi­tal de Djed­dah. Un vrai hôpi­tal cette fois — murs blancs, néons, machines, le bruit régu­lier d’un moni­teur car­diaque qui bipait avec une insis­tance méca­nique, et des voix en arabe, en anglais, des voix pro­fes­sion­nelles, effi­caces, dépour­vues de la fer­veur des voix de Mina, des voix qui trai­taient un corps et non une âme.

On le sta­bi­li­sa. La fièvre bais­sa — de qua­rante et un à trente-neuf, puis à trente-huit. La per­fu­sion fit son tra­vail. Les reins reprirent leur fonc­tion. Le cœur bat­tit plus régu­liè­re­ment. Le méde­cin de garde — un Égyp­tien, cette fois, qui par­lait un fran­çais approxi­ma­tif — appe­la le consu­lat de France.

— Nous avons un res­sor­tis­sant fran­çais. Karim Vil­le­dieu. Hos­pi­ta­li­sé pour coup de cha­leur sévère pen­dant le Hajj. Il est stable. Il va fal­loir orga­ni­ser un rapa­trie­ment sanitaire.

Le consu­lat rap­pe­la. Prit les infor­ma­tions. Véri­fia le pas­se­port — un pas­se­port fran­çais au nom de Côme Vil­le­dieu, avec un visa Hajj, une date de nais­sance, une adresse pari­sienne. Le pré­nom ne cor­res­pon­dait pas au bra­ce­let — Karim sur le bra­ce­let, Côme sur le pas­se­port. Une inco­hé­rence mineure que per­sonne ne rele­va. Les conver­tis ont sou­vent deux pré­noms. Ce n’est pas inha­bi­tuel. Ce n’est pas suspect.

Côme flot­tait.

Dans un espace sans heure et sans lieu, un espace qui n’é­tait ni La Mecque ni Paris ni nulle part, un espace blanc — blanc comme l’ih­ram, blanc comme le marbre du Haram, blanc comme la lumière d’A­ra­fat à midi, blanc comme le lin­ceul qu’on pose sur les morts dans la tra­di­tion isla­mique, un tis­su non cou­su, deux pièces, comme l’ih­ram, parce que le der­nier vête­ment est le pre­mier, parce qu’on meurt comme on prie, enve­lop­pé de blanc, dépouillé de tout.

Il ne mou­rut pas.

Le corps, cette machine obs­ti­née, refu­sa de mou­rir. Le cœur conti­nua de battre. Les reins fil­trèrent. Les pou­mons res­pi­rèrent. Le sang cir­cu­la. La fièvre tom­ba. Et deux jours plus tard, dans une chambre d’hô­pi­tal de Djed­dah, sous un néon gré­sillant, avec une per­fu­sion dans le bras et un bra­ce­let d’i­den­ti­fi­ca­tion au poi­gnet — un nou­veau bra­ce­let, celui de l’hô­pi­tal, avec son vrai nom cette fois, Côme Vil­le­dieu, pas de men­tion de reli­gion — il ouvrit les yeux.

La pre­mière chose qu’il vit fut le pla­fond. Un pla­fond blanc, ordi­naire, sans cal­li­gra­phie dorée, sans orne­ment, sans ver­sets. Un pla­fond d’hô­pi­tal. Le pla­fond le plus banal du monde. Et pour­tant, en le regar­dant, Côme sen­tit quelque chose — un sou­la­ge­ment si pro­fond qu’il en était presque dou­lou­reux, le sou­la­ge­ment de celui qui revient de très loin et qui pose le pied sur la terre ferme, et la terre ferme est un lit d’hô­pi­tal, et c’est assez, et c’est plus qu’as­sez, c’est un miracle, le mot n’est pas trop fort, un miracle laïc, un miracle du corps, ce corps qui ne croit en rien et qui fait tout ce qu’il faut pour res­ter en vie.

La deuxième chose qu’il vit fut sa main droite. Elle était ouverte, posée sur le drap, paume vers le haut. Vide. Le sep­tième caillou avait dis­pa­ru. Quel­qu’un l’a­vait reti­ré de son poing — une infir­mière, un méde­cin, un bran­car­dier — et l’a­vait jeté, pro­ba­ble­ment, comme on jette un déchet, un objet sans valeur, un petit caillou gris ramas­sé dans le noir à Muzdalifa.

Le frag­ment de manus­crit était tou­jours dans la poche de son thobe — le thobe qu’on avait plié sur une chaise, à côté du lit. Il le véri­fia plus tard, quand il put bou­ger les mains. Le car­ré de soie, le par­che­min, les lettres hija­zi. Tout était là. L’ob­jet sacré avait sur­vé­cu au sacré.

Le Bur­ton aus­si. Dans le sac qu’on avait posé au pied du lit. L’é­di­tion Dover, cou­ver­ture jaune pâle, cor­née, tachée de sueur et de sable. Le livre de l’im­pos­teur était intact. Les mots de Bur­ton étaient encore là, impri­més sur le papier bon mar­ché, atten­dant d’être lus par quel­qu’un qui, peut-être, les com­pre­nait un peu mieux qu’a­vant. Ou un peu moins bien. Ou autrement.

Côme fer­ma les yeux. Le moni­teur car­diaque bipait. Le néon gré­sillait. Quelque part, à quatre-vingts kilo­mètres de là, le tawaf conti­nuait de tour­ner autour de la Kaa­ba, et l’hor­loge de la tour conti­nuait de battre au-des­sus du tawaf, et les LED conti­nuaient de chan­ger de cou­leur à chaque prière, et tout cela conti­nuait sans lui, avait conti­nué sans lui, conti­nue­rait sans lui, et cette conti­nui­té — cette indif­fé­rence magni­fique du sacré à la pré­sence ou à l’ab­sence d’un seul homme — était peut-être la chose la plus proche de Dieu que Côme Vil­le­dieu ait jamais comprise.

Épi­logue — Paris

Il plut le jour de son retour.

C’é­tait un mer­cre­di de novembre — le 6 ou le 7, il ne se rap­pe­lait pas — et il pleu­vait cette espèce de pluie d’au­tomne pari­sienne qui ne tombe pas vrai­ment mais qui flotte, qui occupe l’air comme un doute, et Côme, assis dans le taxi qui le rame­nait de Rois­sy, regar­dait les gouttes sur la vitre et pen­sait : c’est la même pluie. La même pluie que le jour de son départ, un mois plus tôt, quand il avait pris le RER B avec sa valise cabine et son sac à dos et l’en­ve­loppe kraft qui conte­nait les papiers d’un musul­man. La même pluie, la même ville, le même homme.

Ou pas le même homme.

Il ne savait pas. Trois semaines avaient pas­sé depuis l’hô­pi­tal de Djed­dah — trois semaines de soins, de for­mu­laires consu­laires, de rapa­trie­ment sani­taire, de conva­les­cence dans un hôpi­tal pari­sien dont il était sor­ti la veille avec un sac en plas­tique conte­nant ses affaires. Le thobe blanc. Les san­dales. Le Bur­ton. Le frag­ment de manus­crit. Et le bra­ce­let de l’hô­pi­tal de Djed­dah, qu’il avait gar­dé, qu’il por­tait encore au poi­gnet, un anneau de plas­tique blanc avec son nom et un numé­ro de dos­sier, et il ne savait pas pour­quoi il ne l’a­vait pas enle­vé, sauf que peut-être le bra­ce­let était la der­nière preuve que tout cela avait eu lieu, que La Mecque avait exis­té, que le tawaf avait tour­né, que le crois­sant d’or avait été réel.

L’ap­par­te­ment du XIe arron­dis­se­ment était froid. Per­sonne n’y avait mis les pieds depuis un mois. Un tas de cour­rier der­rière la porte — fac­tures, publi­ci­tés, un cata­logue de Chris­tie’s annon­çant une vente de manus­crits isla­miques à Londres. Le pla­tane de la cour inté­rieure avait per­du ses feuilles. La fenêtre de la chambre don­nait sur des branches nues et grises, et à tra­vers les branches la lumière de novembre — cette lumière de plomb qui ne réchauffe rien, qui ne pro­met rien, qui dit sim­ple­ment : l’hi­ver approche.

Côme posa ses affaires. Ouvrit les volets. Fit cou­ler un bain. Dans le miroir de la salle de bain — un vrai miroir, propre, entier, pas le miroir fêlé du bar­bier de Mina — il regar­da l’homme qui le regar­dait. Les che­veux avaient repous­sé — un duvet brun, court, qui cou­vrait le crâne d’un velours irré­gu­lier. Le visage avait mai­gri. Les joues étaient plus creuses, les pom­mettes plus saillantes, et les yeux — les yeux avaient chan­gé. Pas la cou­leur, pas la forme. Quelque chose d’autre. Une pro­fon­deur, peut-être. Ou un vide. Ou un espace qui n’exis­tait pas avant et qui exis­tait main­te­nant, un espace entre le regard et ce que le regard voyait, une dis­tance infime qui chan­geait tout.

Il prit le bain. L’eau chaude sur son corps — ce corps qui avait failli mou­rir dans un hôpi­tal de Djed­dah, ce corps qui avait tour­né autour de la Kaa­ba, qui s’é­tait tenu debout à Ara­fat, qui avait dor­mi sur le sable de Muz­da­li­fa, qui avait lan­cé des cailloux contre le diable — cette eau chaude était un luxe si abso­lu, si indé­cent après les semaines de cha­leur et de sueur et de soif, qu’il res­ta long­temps immo­bile dans la bai­gnoire, les yeux fer­més, et il ne pen­sa à rien, ou il pen­sa à tout, ce qui revient au même quand on ne contrôle plus ses pensées.

Il sor­tit du bain. S’ha­billa. Un jean, un pull. Des vête­ments d’a­vant. La peau de Côme Vil­le­dieu, le Pari­sien, l’ex­pert en manus­crits, le Fran­çais ordi­naire. Il les enfi­la et ils ne lui allaient plus tout à fait — pas phy­si­que­ment, phy­si­que­ment ils allaient, il avait mai­gri mais le jean tenait, le pull tom­bait bien — mais autre­ment. Comme un cos­tume qu’on remet après des années et qui sent la naph­ta­line et le passé.

Il s’as­sit à son bureau. Le frag­ment de manus­crit était posé devant lui, sur le car­ré de soie, déplié. Le par­che­min, sous la lumière grise de novembre, avait une cou­leur dif­fé­rente de celle qu’il avait à La Mecque — plus pâle, plus terne, comme si le manus­crit aus­si avait été affec­té par le voyage, comme si l’encre du VIIe siècle avait per­du quelque chose en quit­tant la terre où elle avait été posée.

Les lettres hija­zi. Alif. Lam. Mim. Les mys­tères du Coran — ces lettres iso­lées qui ouvrent cer­taines sou­rates et dont per­sonne ne connaît le sens. Cer­tains disent qu’elles sont les ini­tiales de Dieu. D’autres qu’elles sont un code que seul le Pro­phète com­pre­nait. D’autres encore qu’elles n’ont aucun sens, qu’elles sont là pour rap­pe­ler que tout texte — même le texte sacré, sur­tout le texte sacré — contient de l’in­com­pré­hen­sible, de l’o­paque, du rési­du de mys­tère que la rai­son ne peut pas dissoudre.

Alif. Lam. Mim. Trois lettres. Un com­men­ce­ment. Le com­men­ce­ment de quoi ?

Et en marge, dans l’encre pâle, les variantes du copiste ano­nyme. Les hési­ta­tions de Dieu. Ou les hési­ta­tions de l’homme. Ou les deux. Côme les relut, len­te­ment, les lèvres for­mant les sons sans les émettre, et il se sou­vint de Sal­ma qui les lui avait lues pour la pre­mière fois, dans le stu­dio de Sanaa, sous la fenêtre en demi-lune, avec les appels à la prière qui mon­taient des mos­quées voisines.

Sal­ma.

Il ne la cher­che­rait plus. Il le sut avec une clar­té qui ne res­sem­blait pas à de la rési­gna­tion — qui res­sem­blait plu­tôt à de la com­pré­hen­sion. Elle avait fait le Hajj et elle avait dis­pa­ru dans le Hajj, comme le sel dans l’eau, comme l’encre dans le par­che­min. Elle s’é­tait dis­soute dans ce qui l’a­vait tou­jours atti­rée — le sacré, le dépouille­ment, le mou­ve­ment vers l’in­té­rieur. Elle avait fait ce que Côme n’a­vait pas su faire et ne sau­rait peut-être jamais faire : se défaire de tout. Du nom, du visage, de l’his­toire, de l’a­mour. De tout ce qui attache et qui pèse et qui empêche de tour­ner libre­ment autour du centre.

Il ne la cher­che­rait plus. Mais il por­te­rait le frag­ment. Comme Bur­ton por­tait son sachet de cuir — le cer­ti­fi­cat du Sheikh et la lettre du car­di­nal, les deux preuves contra­dic­toires, les deux véri­tés incom­pa­tibles. Côme por­te­rait le frag­ment de manus­crit et le livre de Bur­ton, et les deux objets se feraient face dans son bureau, dans sa vie, comme les deux livres sur la table de nuit de la chambre 5017 — le Coran et l’im­pos­ture, le sacré et le doute, posés côte à côte dans une coexis­tence que per­sonne n’a­vait besoin de résoudre.

Le soir tom­ba. La pluie conti­nuait. Paris s’al­lu­mait dehors, les réver­bères, les fenêtres, les phares des voi­tures, cette lumière oran­gée des villes d’Eu­rope qui n’a rien de com­mun avec la lumière blanche du Haram et qui est pour­tant belle, à sa façon, d’une beau­té ter­restre, humaine, sans pré­ten­tion au sacré.

Côme se pré­pa­ra à dor­mir. Fit sa toi­lette. Se bros­sa les dents. Et au moment de se cou­cher — au moment de se glis­ser dans les draps frais du lit pari­sien, sous le pla­fond blanc sans cal­li­gra­phie, dans le silence de l’ap­par­te­ment que ne tra­ver­sait aucune rumeur de tawaf — ses mains, d’elles-mêmes, firent un geste.

Les ablu­tions.

Il ne l’a­vait pas déci­dé. Ses mains l’a­vaient déci­dé pour lui — les mains, la bouche, le nez, le visage, les avant-bras, la tête, les pieds, tou­jours dans cet ordre, tou­jours trois fois, tou­jours avec la main droite d’a­bord. Le geste était ins­crit dans le corps. Le corps ne savait pas qu’il était de retour à Paris, le corps ne savait pas que le Hajj était fini, le corps ne savait pas que le cer­ti­fi­cat de conver­sion était un faux ou un vrai, le corps fai­sait ce qu’il avait appris à faire, comme le cœur bat et comme les pou­mons res­pirent, sans deman­der la per­mis­sion, sans véri­fier les papiers.

Côme se regar­da dans le miroir, les mains mouillées, l’eau cou­lant de ses poi­gnets. Et pour la pre­mière fois depuis très long­temps — depuis des années peut-être, depuis l’en­fance peut-être — il sou­rit. Pas un sou­rire de sou­la­ge­ment, pas un sou­rire de vic­toire. Un sou­rire de recon­nais­sance. Il recon­nais­sait quelque chose. Pas Dieu — il ne recon­nais­sait pas Dieu, il ne savait tou­jours pas si Dieu exis­tait ou n’exis­tait pas et il ne le sau­rait peut-être jamais. Mais quelque chose. Quelque chose qui était pas­sé à tra­vers lui à Ara­fat, quelque chose qui avait vibré sous sa paume dans le ventre de l’hor­loge ato­mique, quelque chose qu’il avait pro­non­cé dans le crois­sant d’or à cinq cent quatre-vingt-dix-neuf mètres du sol, et qui était res­té. Pas la foi. Pas la conver­sion. Pas la grâce. La trace. La trace de l’eau sur le sable, disait Raza­li. L’eau n’est plus là, mais la trace est là. Et la trace suf­fit. La trace est tout ce qu’on peut espérer.

Il se cou­cha. Fer­ma les yeux.

Le som­meil ne vint pas tout de suite. Dans l’obs­cu­ri­té de la chambre pari­sienne, un bruit mon­tait — très faible, très loin, à la fron­tière de l’au­dible — un bat­te­ment, un bour­don­ne­ment, une fré­quence grave qui pou­vait être le bruit de la pluie sur les vitres, ou le bruit de la cir­cu­la­tion sur le bou­le­vard, ou le bruit du sang dans ses tempes, ou le bruit de l’hor­loge de la tour qui bat­tait à six mille kilo­mètres de là, trans­mis par les os de la terre et les couches de l’air, et qui arri­vait ici, dans cette chambre, sous cette pluie, dans cette ville, comme un rap­pel, comme un écho, comme l’ap­pel du muez­zin qui tra­verse les murs et les mon­tagnes et les mers et les doutes et les men­songes et les années, et qui dit, inlas­sa­ble­ment, à ceux qui l’en­tendent et à ceux qui ne l’en­tendent pas :

C’est l’heure. C’est l’heure. C’est l’heure.

Et Côme Vil­le­dieu, qua­rante-trois ans, faus­saire, expert en manus­crits, pèle­rin, impos­teur, homme — s’endormit.

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Le crois­sant d’or — Deuxième partie

Le crois­sant
d’or

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Deuxième par­tie

DEUXIÈME PAR­TIE — LE TAWAF

Cha­pitre 6 — La descente

Il des­cen­dit le len­de­main matin, à l’heure où le soleil n’é­tait pas encore tout à fait levé mais où la lumière avait déjà chan­gé — cette demi-heure entre la prière du fajr et l’au­rore véri­table, quand La Mecque flot­tait dans un gris rosé qui adou­cis­sait les arêtes des tours et don­nait au marbre du Haram une trans­pa­rence de nacre.

Il avait revê­tu l’ihram.

Deux pièces de tis­su blanc, non cou­su. L’une enrou­lée autour de la taille, comme un pagne, nouée sur le côté gauche. L’autre posée sur l’é­paule gauche, pas­sant sous le bras droit, lais­sant l’é­paule droite nue. Pas de sous-vête­ments. Pas de cou­ture. Pas de chaus­sures fer­mées — des san­dales de cuir, pieds nus. Rien qui dis­tingue le riche du pauvre, le roi du men­diant, le savant de l’i­gno­rant. Rien qui dis­tingue le croyant de l’imposteur.

Il s’é­tait regar­dé dans le miroir de la salle de bain et n’a­vait pas recon­nu l’homme qui le regar­dait. Ce n’é­tait pas Côme Vil­le­dieu — pas le Côme Vil­le­dieu qui por­tait des che­mises ita­liennes et des mocas­sins souples, qui buvait du San­cerre à la ter­rasse des cafés de la rue Ober­kampf, qui tra­ver­sait les salles de vente de Chris­tie’s avec l’as­su­rance d’un homme qui sait que les objets ont un prix et que ce prix, c’est lui qui le fixe. L’homme dans le miroir était plus simple, plus nu, plus effrayant. Un corps enve­lop­pé de blanc. Un visage sans cadre. Des yeux qui cher­chaient quelque chose qui n’é­tait pas dans le miroir.

Il avait pro­non­cé, seul dans la salle de bain, les mots de l’en­trée en sacra­li­sa­tion — l’ih­ram n’est pas seule­ment un vête­ment, c’est un état, une inten­tion, un seuil qu’on fran­chit par les mots autant que par le tissu :

Lab­bay­ka Alla­hum­ma lab­bayk. Lab­bay­ka la sha­ri­ka laka lab­bayk. Inna al-ham­da wa al-ni’­ma­ta laka wa al-mulk. La sha­ri­ka lak.

Me voi­ci, ô Dieu, me voi­ci. Me voi­ci, Tu n’as pas d’as­so­cié, me voi­ci. Les louanges, la grâce et la sou­ve­rai­ne­té T’ap­par­tiennent. Tu n’as pas d’associé.

La tal­biya. La réponse à l’ap­pel. Il l’a­vait apprise par cœur des années aupa­ra­vant, dans un contexte pure­ment aca­dé­mique — un sémi­naire sur les rituels du Hajj à l’EPHE, un amphi­théâtre tiède, des notes sur un car­net. Mais ici, pro­non­cée à voix basse dans une salle de bain de cinq étoiles, le corps enve­lop­pé de blanc, les pieds nus sur le car­re­lage froid, les mots avaient chan­gé de nature. Ils n’é­taient plus des mots d’é­tude. Ils étaient des mots de seuil. Et Côme, en les pro­non­çant, avait sen­ti quelque chose bou­ger en lui — pas une croyance, non, rien d’aus­si net, mais un dépla­ce­ment, comme une plaque tec­to­nique qui glisse d’un mil­li­mètre, imper­cep­ti­ble­ment, et qui change pour­tant la géo­gra­phie d’un continent.

Il sor­tit de la chambre. Prit l’as­cen­seur. Descendit.

Le hall de l’hô­tel, à cette heure mati­nale, était tra­ver­sé de fan­tômes blancs — des cen­taines de pèle­rins en ihram qui se diri­geaient tous dans la même direc­tion, vers la sor­tie qui menait direc­te­ment au Haram, cet accès pri­vi­lé­gié que l’hô­tel Fair­mont offrait à ses clients et qui évi­tait la foule de la rue. Côme se joi­gnit au flux. Ses pieds nus sur le marbre du hall — froid, lisse, un peu glis­sant — lui don­naient une sen­sa­tion de vul­né­ra­bi­li­té qu’il n’a­vait pas anti­ci­pée. Sans chaus­sures, on est un autre ani­mal. On marche autre­ment. On est plus près du sol, plus proche de la terre, plus conscient de chaque pas.

La sor­tie don­nait sur une espla­nade de marbre blanc qui menait, par une suc­ces­sion de volées de marches et de rampes d’ac­cès, à l’en­trée du Mas­jid al-Haram — la porte du Roi Abdu­la­ziz, la plus grande des entrées, face à la tour. Et c’est là, en débou­chant sur l’es­pla­nade, que Côme reçut le pre­mier choc.

La foule.

Il avait vu des foules. Il avait tra­ver­sé le souk de Khan el-Kha­li­li un ven­dre­di après-midi, il avait pris le métro pari­sien à l’heure de pointe, il avait vu les images du Hajj à la télé­vi­sion, les vues aériennes, les plans larges. Mais rien — abso­lu­ment rien — ne l’a­vait pré­pa­ré à cela. Ce n’é­tait pas une foule. C’é­tait une sub­stance. Un état de la matière. Un liquide humain qui s’é­cou­lait dans toutes les direc­tions avec une len­teur de lave, qui rem­plis­sait chaque espace dis­po­nible, qui mon­tait contre les murs comme une marée, qui vous pre­nait aux che­villes, puis aux genoux, puis à la taille, et qui vous emportait.

Il entra dans la mosquée.

Le Mas­jid al-Haram n’est pas une mos­quée au sens où un Euro­péen entend ce mot. Ce n’est pas un bâti­ment — c’est une ville dans la ville, une struc­ture qui a gran­di pen­dant qua­torze siècles par ajouts suc­ces­sifs, exten­sions, recons­truc­tions, et qui s’é­tend aujourd’­hui sur quatre cent mille mètres car­rés, un espace capable d’ac­cueillir neuf cent mille per­sonnes en même temps, avec ses espla­nades de marbre, ses gale­ries à arcades, ses mina­rets, ses tun­nels cli­ma­ti­sés, ses esca­la­tors, ses sys­tèmes de bru­mi­sa­tion et ses mil­liers de ven­ti­la­teurs géants qui brassent l’air chaud comme les pales d’un héli­co­ptère au ralenti.

Côme pas­sa sous la porte monu­men­tale — un arc de pierre beige, cal­li­gra­phié de ver­sets, sur­mon­té d’un dôme — et entra dans la cour inté­rieure. Le sol de marbre blanc, refroi­di par des cana­li­sa­tions sou­ter­raines, était tiède sous ses pieds. Le ciel, au-des­sus, était un rec­tangle d’un bleu intense, enca­dré par les mina­rets et les arcades, et dans ce rec­tangle le soleil com­men­çait à mon­ter, encore bas, encore sup­por­table, mais pro­met­tant déjà la four­naise de midi.

Et au centre de la cour — la Kaaba.

Vue d’en haut, la nuit pré­cé­dente, elle avait sem­blé petite. De près, elle était autre chose. Un cube de pierre grise recou­vert de la kis­wa, le tis­su noir bro­dé de ver­sets cora­niques en fil d’or, qui pen­dait en plis lourds comme un rideau de théâtre. Treize mètres de haut. Onze mètres de large. Pas de fenêtres. Pas de porte visible — il y en avait une, en or, à deux mètres du sol, acces­sible seule­ment par un esca­lier mobile qu’on déployait lors de rares céré­mo­nies. La Kaa­ba n’é­tait pas un bâti­ment au sens archi­tec­tu­ral du terme. C’é­tait une pré­sence. Une masse. Un point d’an­crage autour duquel tout le reste tournait.

Et tout le reste tournait.

Le tawaf, vu de près, n’é­tait pas le mou­ve­ment fluide et har­mo­nieux qu’on voyait du cin­quan­tième étage. C’é­tait un chaos ordon­né, une bous­cu­lade lente, un enche­vê­tre­ment de corps qui se frot­taient, se pous­saient, se por­taient les uns les autres dans une rota­tion col­lec­tive dont le sens était unique — inverse des aiguilles d’une montre — mais dont le rythme était mul­tiple, fait de mil­liers de rythmes indi­vi­duels, de pas rapides et de pas lents, de corps jeunes et de corps vieux, de valides et d’in­va­lides, de gens qui mar­chaient et de gens qu’on por­tait sur des civières ou dans des fau­teuils rou­lants pous­sés par des aides philippins.

Côme entra dans le tawaf.

Il n’y eut pas de moment de déci­sion. Pas de seuil à fran­chir, pas de ligne à croi­ser. La foule le prit. C’é­tait aus­si simple et aus­si irré­vo­cable que ça — un pas, puis un autre, et il était dedans, il fai­sait par­tie du mou­ve­ment, il tour­nait. Son épaule droite — nue, brû­lante déjà sous le soleil mon­tant — était tour­née vers la Kaa­ba. Sa main droite était levée vers la Pierre Noire — cette météo­rite enchâs­sée dans le coin est de la Kaa­ba, que les pèle­rins pointent du doigt à chaque tour en pro­non­çant Bis­mil­lah, Alla­hu Akbar. Il fit le geste. Il pro­non­ça les mots. Et la foule le pres­sa contre d’autres corps — un vieil homme indo­né­sien qui pleu­rait en mur­mu­rant des prières, une femme nigé­riane en hijab blanc qui chan­tait à pleine voix une invo­ca­tion dont il ne com­pre­nait pas les paroles, un groupe d’I­ra­niens qui réci­taient en per­san, un ado­les­cent saou­dien qui tenait sa grand-mère par la main et la gui­dait à tra­vers la masse humaine avec une ten­dresse qui ser­ra la gorge de Côme.

Pre­mier tour.

La cha­leur était déjà consi­dé­rable. Le marbre blanc ren­voyait la lumière du soleil et la trans­for­mait en une clar­té aveu­glante qui man­geait les ombres et dis­sol­vait les contours. La sueur com­men­çait à cou­ler sous l’ih­ram — un tis­su qui n’ab­sorbe rien, qui colle à la peau, qui trans­forme le corps en une étuve ambu­lante. L’o­deur était monu­men­tale — une odeur de sueur, de musc, d’eau de rose, de pieds nus, de corps com­pri­més, d’ha­leine, de par­fum d’oud, une odeur si dense qu’elle avait une consis­tance presque phy­sique, qu’on pou­vait presque la tou­cher, et qui n’é­tait ni agréable ni désa­gréable mais sim­ple­ment humaine, radi­ca­le­ment, irré­duc­ti­ble­ment humaine.

Deuxième tour.

Côme com­men­ça à perdre ses repères. La Kaa­ba tour­nait autour de lui — ou il tour­nait autour d’elle, c’é­tait la même chose, la dis­tinc­tion entre le sujet et l’ob­jet de la rota­tion s’ef­fa­çait, et il ne savait plus s’il mar­chait ou s’il était por­té, si ses pieds tou­chaient le sol ou s’ils flot­taient, si les mots qu’il mur­mu­rait — Lab­bay­ka Alla­hum­ma lab­bayk — sor­taient de sa bouche ou entraient dans sa bouche, pro­non­cés par les mil­liers de bouches autour de lui et absor­bés par la sienne comme par osmose.

Troi­sième tour.

C’est au troi­sième tour qu’il sen­tit une main sur son bras.

— Akhi ! Frère ! Tu tournes trop vite, il faut ralen­tir, profiter !

L’homme qui avait sai­si son bras était petit, rond, brun, avec un visage qui rayon­nait d’une joie si mani­feste qu’elle en était presque comique — des yeux plis­sés par le sou­rire, des dents blanches dans un visage buri­né de soleil, un corps com­pact et vif sous l’ih­ram qui sem­blait dan­ser plu­tôt que mar­cher. Il devait avoir soixante ans ou soixante-dix — impos­sible de dire, son visage appar­te­nait à cette caté­go­rie d’hommes asia­tiques dont l’âge est une esti­ma­tion plu­tôt qu’un fait.

— Imam Raza­li, dit l’homme en ten­dant la main. De Kua­la Lum­pur. Et toi, frère ?

— Karim. De Paris.

— Ah, Paris ! La tour Eif­fel ! Le crois­sant ! Pas le crois­sant du dra­peau — le crois­sant de la boulangerie !

Il rit de son propre mot avec un bon­heur si pur que Côme ne put s’empêcher de sou­rire. L’i­mam Raza­li — il insis­tait sur le titre, non par vani­té, expli­qua-t-il aus­si­tôt, mais parce que imam en malais signi­fie sim­ple­ment celui qui guide la prière, même mal — s’é­tait accro­ché à son bras et ne le lâchait plus. Il par­lait un arabe fluide avec un accent malai­sien qui adou­cis­sait toutes les gut­tu­rales, un fran­çais approxi­ma­tif appris en regar­dant des films (Je suis un grand fan de Jean Reno), et un anglais de confé­rence inter­na­tio­nale qui contras­tait avec son appa­rence de petit homme de village.

Qua­trième tour.

Raza­li par­lait. Il par­lait comme cer­taines per­sonnes res­pirent — natu­rel­le­ment, sans effort, sans inter­rup­tion signi­fi­ca­tive. Il racon­tait son voyage depuis Kua­la Lum­pur — trois jours, deux escales, un retard de six heures à Doha — et la pre­mière fois qu’il avait vu la Kaa­ba, la veille au soir, et com­ment il avait pleu­ré pen­dant vingt minutes sans pou­voir s’ar­rê­ter, et com­ment sa femme lui avait dit au télé­phone de ne pas oublier d’a­che­ter de l’eau de Zam­zam pour la belle-mère. Il racon­tait tout cela en mar­chant, en tour­nant, en tou­chant par­fois le bras de Côme pour sou­li­gner un point, et Côme se lais­sait por­ter par ce flux de paroles comme il se lais­sait por­ter par le flux de la foule, sans résis­tance, sans direc­tion propre.

Cin­quième tour.

— Tu sais ce que dit Ibn Ara­bi du tawaf ? deman­da Raza­li, pas­sant sans tran­si­tion du récit de sa belle-mère à la théo­lo­gie soufie.

— Non, men­tit Côme, qui le savait.

— Ibn Ara­bi dit que le tawaf est l’i­mi­ta­tion du mou­ve­ment des anges autour du trône divin. Les anges tournent sans fin autour de Dieu, et nous, en tour­nant autour de la Kaa­ba, nous imi­tons les anges. Mais — et c’est là que ça devient inté­res­sant, frère — Ibn Ara­bi dit aus­si que les anges ne savent pas pour­quoi ils tournent. Ils tournent parce que c’est leur nature. Ils ne com­prennent pas le mou­ve­ment. Ils sont le mou­ve­ment. Et nous, quand nous tour­nons, nous ne devons pas cher­cher à com­prendre. Nous devons deve­nir le mouvement.

Il regar­da Côme avec des yeux sou­dain sérieux, dépouillés du rire.

— Tu comprends ?

— Je ne sais pas, dit Côme.

— Excellent ! C’est la meilleure réponse. Les gens qui disent oui, je com­prends, ceux-là ne com­prennent rien. Les gens qui disent non, ceux-là ne font pas assez d’ef­fort. Mais les gens qui disent je ne sais pas — ceux-là sont sur le chemin.

Sixième tour.

La cha­leur mon­tait. Le soleil était main­te­nant haut, presque ver­ti­cal, et le marbre blanc du Haram ren­voyait une lumière de four. Les sys­tèmes de bru­mi­sa­tion cra­chaient des nuages d’eau vapo­ri­sée qui retom­baient sur les pèle­rins en une pluie tiède et brève. Des agents de sécu­ri­té en gilet orange dis­tri­buaient des bou­teilles d’eau. Quelque part dans la foule, un homme s’é­tait éva­noui — on le voyait, por­té au-des­sus de la masse comme un corps sur un radeau, trans­por­té vers la sor­tie par des mains inconnues.

Côme sen­tait son corps chan­ger. La fatigue du voyage, les heures sans som­meil, la cha­leur, la déshy­dra­ta­tion com­men­çante — tout cela tra­vaillait sur lui, creu­sait des failles dans la sur­face lisse de sa conscience, et par ces failles quelque chose com­men­çait à mon­ter, quelque chose qu’il n’a­vait pas de nom pour dési­gner et qui n’é­tait ni de l’é­mo­tion ni de la pen­sée mais un état inter­mé­diaire, une poro­si­té, comme si les fron­tières entre lui et la foule deve­naient per­méables, comme si la prière col­lec­tive — ce bour­don­ne­ment conti­nu de deux mil­lions de voix — entrait en lui par la peau, par les pieds nus sur le marbre chaud, par l’é­paule nue brû­lée de soleil.

Sep­tième tour.

Le der­nier. Raza­li, à côté de lui, avait ces­sé de par­ler. Il priait, les lèvres en mou­ve­ment, les yeux mi-clos, le visage levé vers le ciel avec une expres­sion de bon­heur si totale qu’elle en était presque insou­te­nable — le bon­heur de quel­qu’un qui est exac­te­ment là où il doit être, qui fait exac­te­ment ce qu’il doit faire, et pour qui le doute n’existe pas, n’a jamais exis­té, est une mala­die dont il a été immu­ni­sé à la naissance.

Côme ne priait pas. Mais ses lèvres bou­geaient. Les mots de la tal­biya reve­naient d’eux-mêmes, sans qu’il les convoque — Lab­bay­ka Alla­hum­ma lab­bayk — et il les lais­sait venir, il les lais­sait pas­ser à tra­vers lui comme l’eau passe à tra­vers le sable, et il ne savait pas s’il priait ou s’il imi­tait la prière, et la dif­fé­rence entre les deux, au sep­tième tour, dans la cha­leur de midi, dans la lumière blanche qui man­geait tout, avait ces­sé d’être évidente.

Le tawaf prit fin. Côme et Raza­li sor­tirent du flux, trem­pés de sueur, les pieds endo­lo­ris par le marbre brû­lant. Ils burent de l’eau de Zam­zam — tirée d’un des dis­tri­bu­teurs ins­tal­lés autour du Haram, une eau fraîche, légè­re­ment miné­rale, au goût de pierre et de pro­fon­deur — et res­tèrent assis un moment à l’ombre d’une gale­rie, le dos contre un pilier, regar­dant les pèle­rins qui conti­nuaient de tourner.

— C’est ton pre­mier Hajj ? deman­da Razali.

— Oui.

— Ça se voit. Tu as le regard de celui qui voit pour la pre­mière fois. C’est un beau regard, frère. Ne le perds pas. La deuxième fois, on regarde moins. La troi­sième fois, on ne regarde plus. On est dedans.

Il posa la main sur l’é­paule de Côme. Une main petite, chaude, éton­nam­ment forte.

— Demain on part pour Mina. Le Hajj com­mence vrai­ment. Ce que tu as vu aujourd’­hui — il fit un geste vers la Kaa­ba — c’est l’ou­ver­ture. La suite est plus dure. Et plus belle. Et plus dure parce que plus belle.

Il se leva, épous­se­ta son ihram avec une digni­té qui contras­tait avec sa taille, et sou­rit une der­nière fois.

— On se retrouve demain, inshal­lah. Dieu n’a pas mis un Malai­sien et un Fran­çais dans le même tawaf par hasard. Rien n’est par hasard, frère. Pas même toi.

Il dis­pa­rut dans la foule. Et Côme res­ta assis sous la gale­rie, le dos contre le pilier frais, la bou­teille d’eau de Zam­zam vide entre les mains, et il regar­da le tawaf tour­ner, et il pen­sa : pas même moi, et il ne savait pas ce que cela signi­fiait, mais les mots res­tèrent en lui comme reste un ver­set qu’on n’a pas tout à fait com­pris et qu’on n’a pas tout à fait oublié, et la Kaa­ba tour­nait — ou il tour­nait autour d’elle, ou les deux avaient ces­sé de bou­ger et c’é­tait le monde entier qui s’é­tait mis à tour­ner autour de ce point fixe, ce cube noir, ce trou dans le tis­su de la réa­li­té par lequel quelque chose — quelque chose — passait.

Cha­pitre 7 — Le jour de Tarwiya

Le 13 octobre 2013 — 8 Dhul Hij­ja 1434 — le Hajj commença.

Côme se réveilla avant l’aube. La chambre était plon­gée dans la lumière constante du Haram — cette clar­té blanche, sans ombre, sans heure, qui fai­sait de la nuit un concept théo­rique — et pen­dant quelques secondes il ne sut plus où il était, ni qui il était, ni quel jour on était, et cette déso­rien­ta­tion n’é­tait pas désa­gréable, elle avait quelque chose de repo­sant, comme un espace entre deux iden­ti­tés où l’on n’a besoin d’être personne.

Puis la mémoire revint. La Mecque. La tour. Le Hajj.

Il fit ses ablu­tions, revê­tit l’ih­ram, des­cen­dit dans le hall. Le hall, à quatre heures du matin, res­sem­blait au pont d’un navire avant une grande tra­ver­sée — des cen­taines de pèle­rins en blanc, char­gés de petits sacs à dos, de bou­teilles d’eau, de tapis de prière rou­lés, se diri­geant en files ser­rées vers les bus qui atten­daient dehors. L’air était élec­trique, satu­ré d’une exci­ta­tion que Côme per­ce­vait phy­si­que­ment — un bour­don­ne­ment, une vibra­tion, le bruit col­lec­tif de mil­liers de cœurs qui bat­taient un peu plus vite que d’habitude.

Abdal­lah l’at­ten­dait près de la sor­tie, fumant une ciga­rette avec l’im­pu­dence tran­quille de l’homme du pays qui sait que les règles s’ap­pliquent aux autres.

— Tu as le bracelet ?

Côme leva le poi­gnet. Le bra­ce­let élec­tro­nique d’i­den­ti­fi­ca­tion du pèle­rin — un ruban de plas­tique blanc avec un code-barres et un numé­ro — était atta­ché à son poi­gnet gauche. Nom : Karim Vil­le­dieu. Natio­na­li­té : fran­çaise. Groupe : Al-Safa Tours. Numé­ro de tente à Mina : F‑27. Le bra­ce­let conte­nait aus­si, dans une puce RFID, ses don­nées bio­mé­triques — pho­to, empreintes digi­tales — copiées de son visa. Si quel­qu’un scan­nait le bra­ce­let, il ver­rait un musul­man fran­çais, conver­ti de fraîche date, pre­mier Hajj. Rien d’a­nor­mal. Rien de faux. Ou plu­tôt : rien dont la faus­se­té soit véri­fiable par un scanner.

— Ton bus est le 14, dit Abdal­lah. Groupe Al-Safa. Tu seras à Mina dans une heure. Ta tente est la F‑27, ran­gée 3, place 17.

— Tu ne viens pas ?

Abdal­lah secoua la tête.

— Je ne fais pas le Hajj cette année. J’ai fait le mien il y a dix ans, ça suf­fit. Et puis — il eut un sou­rire — quel­qu’un doit res­ter à Djed­dah pour les affaires. Les affaires n’at­tendent pas Dieu.

Il tira une der­nière bouf­fée de sa ciga­rette, l’é­cra­sa sous sa sandale.

— Écoute, Côme. Ce que je t’ai dit sur Sal­ma — je ne veux pas que tu —

— Que je quoi ?

— Que tu la cherches dans la foule. Deux mil­lions de per­sonnes, habi­bi. Deux mil­lions. Même si elle est là — et je ne sais pas si elle est là — tu ne la trou­ve­ras pas. Ce n’est pas comme ça que ça fonc­tionne. La Mecque, pen­dant le Hajj, c’est un trou noir. Les gens y entrent et dis­pa­raissent. Ils deviennent des par­ti­cules. Des points blancs vus de très haut. Tu ne trou­ve­ras per­sonne à La Mecque que La Mecque ne veut pas que tu trouves.

Il y avait dans sa voix quelque chose que Côme n’y avait jamais enten­du — pas de la ten­dresse, Abdal­lah n’é­tait pas un homme tendre, mais une forme de gra­vi­té qui res­sem­blait à de l’avertissement.

— Fais le Hajj, habi­bi. Fais-le bien. Et si Dieu veut que tu la voies, tu la ver­ras. Et s’Il ne veut pas —

Il lais­sa la phrase en sus­pens, haus­sa les épaules, et ser­ra Côme dans ses bras avec une bru­ta­li­té affec­tueuse qui sen­tait le tabac et l’oud.

Le bus 14 était un auto­car blanc, cli­ma­ti­sé, avec des sièges en velours rouge et un chauf­feur pakis­ta­nais qui écou­tait de la musique qaw­wa­li à un volume qui décou­ra­geait la conver­sa­tion. Côme trou­va une place près de la fenêtre. Le bus se rem­plit rapi­de­ment — des hommes du groupe Al-Safa, des Fran­çais pour la plu­part, des Fran­co-Magh­ré­bins, des conver­tis aus­si, trois ou quatre, recon­nais­sables à cette légère gau­che­rie dans le port de l’ih­ram, cette façon de réajus­ter le tis­su sur l’é­paule comme on réajuste une cra­vate qu’on n’a pas l’ha­bi­tude de porter.

L’homme assis à côté de lui était un Algé­rien de Mar­seille, la soixan­taine, les mains cal­leuses d’un ouvrier ou d’un arti­san, le visage ravi­né par le soleil et par autre chose — la vie, pro­ba­ble­ment, dans ce qu’elle a de plus simple et de plus dur. Il se pré­sen­ta : Mou­loud. Maçon. Pre­mier Hajj lui aus­si. Il avait éco­no­mi­sé pen­dant vingt ans pour ce voyage. Vingt ans de briques, de ciment, de chan­tiers, de dos bri­sé, pour arri­ver ici, dans ce bus, en route vers Mina, dans un ihram blanc qui cachait ses mains abî­mées mais pas ses yeux — des yeux d’une dou­ceur que Côme n’a­vait pas vue depuis long­temps, la dou­ceur des gens qui ont souf­fert sans deve­nir amers.

— C’est le plus beau jour de ma vie, dit Mouloud.

Il le dit sans emphase, comme on dit il fait beau ou j’ai faim. Un fait. Une consta­ta­tion. Et Côme, qui n’a­vait pas pleu­ré depuis des années — depuis la mort de sa mère, peut-être, ou peut-être avant, il ne s’en sou­ve­nait plus — sen­tit quelque chose lui piquer les yeux et détour­na le regard vers la fenêtre.

Le bus tra­ver­sait La Mecque. La ville, vue d’en bas, n’a­vait rien de sacré — des immeubles de béton, des hôtels, des centres com­mer­ciaux, des grues, des chan­tiers, la pous­sière de la construc­tion per­ma­nente. La Mecque était un chan­tier. Elle l’a­vait tou­jours été. Depuis que le pro­phète Ibra­him avait posé la pre­mière pierre de la Kaa­ba, la ville se construi­sait, se démo­lis­sait et se recons­trui­sait autour de ce point fixe, comme un orga­nisme qui mue sans cesse en gar­dant le même cœur. Et la Mak­kah Clock Royal Tower, qu’il voyait dans le rétro­vi­seur du bus, rape­tis­sant à mesure qu’ils s’é­loi­gnaient mais res­tant visible long­temps — trop long­temps, elle était trop haute pour dis­pa­raître —, n’é­tait que la der­nière mue, la plus spec­ta­cu­laire, la plus arro­gante, et peut-être un jour une autre mue la rem­pla­ce­rait, et la tour devien­drait un sou­ve­nir comme la for­te­resse d’A­jyad était deve­nue un sou­ve­nir, et la seule chose qui res­te­rait serait la Kaa­ba, immuable, au centre de tout, cube de pierre que per­sonne n’a­vait jamais remplacé.

Mina était une vallée.

Le bus y arri­va après qua­rante minutes de route encom­brée — des mil­liers de véhi­cules conver­geant vers le même point, une file de pare-chocs à pare-chocs qui s’é­ti­rait sur des kilo­mètres. Et quand Côme des­cen­dit du bus, ce qu’il vit le figea.

Des tentes. Des mil­liers de tentes. Des dizaines de mil­liers de tentes blanches, iden­tiques, ali­gnées en ran­gées qui s’é­ten­daient aus­si loin que le regard por­tait, rem­plis­sant la val­lée de bord en bord, grim­pant sur les col­lines, débor­dant dans les ravins, une ville de toile et de métal qui sur­gis­sait chaque année pour cinq jours et dis­pa­rais­sait ensuite sans lais­ser de trace. Chaque tente abri­tait entre vingt et cin­quante per­sonnes. Il y en avait plus de cent mille. La popu­la­tion tem­po­raire de Mina, pen­dant ces cinq jours, dépas­sait celle de la plu­part des villes européennes.

La tente F‑27 était un espace rec­tan­gu­laire, cli­ma­ti­sé — mal cli­ma­ti­sé, l’air condi­tion­né lut­tait contre la cha­leur avec la vaillance déses­pé­rée d’un sol­dat en infé­rio­ri­té numé­rique — avec un sol recou­vert de tapis et des mate­las fins dis­po­sés en ran­gées. Côme trou­va sa place — ran­gée 3, numé­ro 17 — et s’as­sit. Autour de lui, les pèle­rins d’Al-Safa s’ins­tal­laient, défai­saient leurs sacs, buvaient de l’eau, priaient, télé­pho­naient à leurs familles. Mou­loud, le maçon de Mar­seille, s’é­tait allon­gé sur le mate­las voi­sin et avait fer­mé les yeux, les mains croi­sées sur la poi­trine, le visage apai­sé d’un homme qui a enfin posé son fardeau.

L’a­près-midi s’é­ti­ra. La cha­leur dans la tente était épaisse, presque solide. Les bruits se mélan­geaient — conver­sa­tions en arabe, en fran­çais, en turc, pleurs d’en­fants, réci­ta­tions cora­niques dif­fu­sées par des haut-par­leurs exté­rieurs, ron­fle­ments de ceux qui dor­maient, rires de ceux qui ne dor­maient pas. Côme sor­tit de la tente pour marcher.

Mina, entre les tentes, était un laby­rinthe. Des ruelles étroites, des pas­sages cou­verts, des tun­nels pié­ton­niers qui menaient d’un cam­pe­ment à un autre. Des mar­chands ambu­lants ven­daient des bou­teilles d’eau, des dattes, des sand­wichs embal­lés dans du cel­lo­phane. Des ambu­lan­ciers atten­daient à des car­re­fours, immo­biles, dans la cha­leur. Des poli­ciers saou­diens patrouillaient en groupe de trois, le visage fer­mé sous la casquette.

C’est dans une de ces ruelles que Côme retrou­va Razali.

L’i­mam malai­sien était assis sur un tapis, devant sa tente, en train de man­ger des dattes avec la concen­tra­tion d’un homme qui accom­plit un acte litur­gique. Quand il vit Côme, son visage s’illumina.

— Frère Karim ! Le Fran­çais du tawaf ! Viens, assieds-toi. Mange.

Côme s’as­sit. Man­gea une datte. Puis une autre. Les dattes étaient molles, sucrées, avec un arrière-goût de miel et de terre — des dattes de Médine, les meilleures, celles que le Pro­phète lui-même man­geait, selon la tradition.

— Tu sais pour­quoi on passe cette nuit à Mina ? deman­da Raza­li en cra­chant un noyau dans sa paume.

— C’est la sun­na. Le Pro­phète a pas­sé la nuit du 8 Dhul Hij­ja à Mina avant de se rendre à Arafat.

— Oui, c’est la rai­son offi­cielle. Mais il y a une autre rai­son, plus pro­fonde. Mina, c’est le lieu de l’at­tente. On attend le jour d’A­ra­fat comme on attend une nais­sance. On ne peut pas le hâter. On ne peut pas le retar­der. On peut seule­ment se tenir là, dans la cha­leur, et attendre. Et pen­dant qu’on attend, quelque chose se pré­pare en nous. Quelque chose que nous ne contrô­lons pas.

Il regar­da Côme avec ses yeux plissés.

— Tu as peur, frère ?

— Peur de quoi ?

— De demain. D’A­ra­fat. De ce qui va se pas­ser là-bas.

Côme ne répon­dit pas immé­dia­te­ment. La ques­tion était plus pré­cise qu’elle n’en avait l’air. Raza­li, der­rière son sou­rire et ses anec­dotes sur sa belle-mère, avait quelque chose du devin — cette capa­ci­té de cer­tains hommes à voir ce que les autres cachent, non par clair­voyance mais par atten­tion, par une écoute si fine qu’elle per­ce­vait les silences autant que les mots.

— Je ne sais pas ce qui va se pas­ser, dit Côme.

— Per­sonne ne sait. C’est le prin­cipe. Ara­fat, c’est le lieu où tout est pos­sible. Les sou­fis disent que le voile entre le créé et l’in­créé est le plus fin à Ara­fat, le 9 de Dhul Hij­ja, entre le zénith et le cou­cher du soleil. C’est le moment où Dieu est le plus proche. Et quand Dieu est proche — il fit un geste étrange, comme s’il écar­tait un rideau invi­sible — tout peut arri­ver. La meilleure chose et la pire. La grâce et la ter­reur. Par­fois les deux en même temps.

La nuit tom­ba sur Mina.

Dans la tente F‑27, les pèle­rins priaient l’i­sha — la der­nière prière de la jour­née — puis se cou­chaient, les uns après les autres, la lumière des néons éteinte, seules res­tant les petites lou­piotes de sécu­ri­té qui jetaient une lueur ver­dâtre sur les corps allon­gés. Côme ne dor­mait pas. Il était allon­gé sur son mate­las, les yeux ouverts, et il écou­tait — les souffles de trente hommes endor­mis, un ron­fle­ment loin­tain, un mur­mure de prière qui ne s’ar­rê­tait pas, quel­qu’un qui pleu­rait dou­ce­ment dans un coin de la tente, et au-delà de la toile, le bruit de Mina la nuit, cette ville éphé­mère de deux mil­lions d’ha­bi­tants qui ne dor­mait jamais tout à fait, un bour­don­ne­ment conti­nu, un bruit de fond de l’hu­ma­ni­té rassemblée.

Il prit le Bur­ton dans son sac. Le lut à la lumière de son télé­phone, l’é­cran réglé au mini­mum pour ne pas réveiller ses voisins.

Bur­ton, à Mina, en 1853. Une autre nuit, une autre tente — pas de cli­ma­ti­sa­tion, pas de néon, pas de bra­ce­lets élec­tro­niques. Des cha­meaux, des torches, des Bédouins armés de sabres. Mais la même attente. La même nuit avant Ara­fat. La même ques­tion : qu’est-ce qui va se pas­ser demain ?

Bur­ton avait écrit : The plain of Ara­fat pre­sen­ted a curious spec­tacle, which I will attempt to des­cribe in the next chapter.

Un curious spec­tacle. Le flegme bri­tan­nique appli­qué au sacré. Côme sou­rit dans l’obs­cu­ri­té. Bur­ton, même au cœur du Hajj, même en dan­ger de mort, res­tait un eth­no­graphe — il obser­vait, il notait, il décri­vait. Il ne se lais­sait pas prendre. Ou du moins il pré­ten­dait ne pas se lais­ser prendre. Mais qui sait ce que Bur­ton avait vrai­ment res­sen­ti, sous le masque du der­viche Abdul­lah, dans la nuit de Mina, en 1853 ? Qui sait si le masque, cette nuit-là, n’a­vait pas glissé ?

Côme étei­gnit le télé­phone. L’obs­cu­ri­té revint. Et dans l’obs­cu­ri­té, un sou­ve­nir mon­ta — pas un sou­ve­nir qu’il avait convo­qué mais un sou­ve­nir qui venait de lui-même, comme cer­tains frag­ments de texte remontent à la sur­face d’un palimp­seste quand le par­che­min vieillit et que l’encre supé­rieure s’efface.

Sal­ma, à Paris, dans l’ap­par­te­ment du XIe. La nuit de mai où elle avait par­lé du Hajj. Mais ce n’é­tait pas ses paroles qu’il se rap­pe­lait main­te­nant — c’é­tait sa voix. La qua­li­té de sa voix. Cette voix grave, un peu rauque, qui arti­cu­lait le fran­çais avec une len­teur d’é­tran­gère et l’a­rabe avec une rapi­di­té de native, et qui, ce soir-là, avait pris une tona­li­té qu’il n’a­vait enten­due ni avant ni après — une tona­li­té d’a­dieu. Elle par­lait du Hajj comme on parle d’un lieu où l’on a déci­dé de par­tir et d’où l’on ne revien­dra pas. Et lui, Côme, n’a­vait pas com­pris. Ou avait com­pris et n’a­vait pas vou­lu com­prendre. Ou avait com­pris et n’a­vait rien dit, parce que les mots qu’il aurait fal­lu dire — reste, ne pars pas, je t’aime, ce qui est entre nous est assez — étaient des mots qu’il ne savait pas pro­non­cer, des mots qui exi­geaient une sin­cé­ri­té dont il n’é­tait pas capable, une nudi­té qui l’ef­frayait plus encore que l’ih­ram, parce que l’ih­ram ne dénude que le corps et que ces mots-là dénudent l’âme.

Il s’en­dor­mit.

Rêva. D’une for­te­resse sur une col­line, et de la col­line qui s’ef­fon­drait, et de la for­te­resse qui tom­bait dans un gouffre de verre et d’a­cier, et au fond du gouffre il y avait une femme qui écri­vait des lettres sur le mur avec de l’encre noire, et les lettres étaient les lettres de la Sha­ha­da, et la femme ne se retour­nait pas, et il appe­lait son nom, et son nom ne pro­dui­sait aucun son, et l’hor­loge bat­tait au-des­sus de lui, et le tawaf tour­nait au-des­sous de lui, et il tom­bait entre les deux, et la chute ne finis­sait pas.

Il se réveilla en sueur. L’aube n’é­tait pas encore là. Autour de lui, les pre­miers pèle­rins com­men­çaient à remuer. C’é­tait le 14 octobre. Le 9 de Dhul Hijja.

Le jour d’Arafat.

Cha­pitre 8 — Arafat

La plaine d’A­ra­fat est un men­songe géographique.

On dit plaine mais ce n’est pas une plaine — c’est une éten­due de sable et de roche, légè­re­ment val­lon­née, cer­née de col­lines basses et grises, à vingt kilo­mètres de La Mecque, que rien ne dis­tingue du reste du désert ara­bique sinon le fait que le Pro­phète y a pro­non­cé son der­nier ser­mon, un ven­dre­di de l’an 632, devant cent mille fidèles, et que depuis ce jour, chaque année, les musul­mans s’y tiennent debout du midi au cou­cher du soleil, et que ce ras­sem­ble­ment — le wuquf, la sta­tion — est le cœur du Hajj, l’acte sans lequel le pèle­ri­nage n’est pas valide, le pilier du pilier.

Le bus y dépo­sa Côme à neuf heures du matin. La cha­leur était déjà une chose vivante — pas une tem­pé­ra­ture mais une pré­sence, une masse d’air brû­lant qui vous enve­lop­pait comme un vête­ment de feu et qui ne vous lâchait plus, qui col­lait à la peau, qui entrait dans les pou­mons, qui trans­for­mait chaque res­pi­ra­tion en un effort conscient. Les ther­mo­mètres, s’il y en avait eu, auraient indi­qué qua­rante-trois degrés à l’ombre. Il n’y avait pas d’ombre.

Deux mil­lions de personnes.

Côme avait lu ce chiffre. Il l’a­vait enten­du à la radio saou­dienne, dans le bus. Deux mil­lions de pèle­rins ras­sem­blés sur la plaine d’A­ra­fat, le 9 de Dhul Hij­ja 1434. Deux mil­lions. Le chiffre, lu sur un écran ou enten­du dans un haut-par­leur, est une abs­trac­tion. Vu du sol, debout par­mi les deux mil­lions, le chiffre cesse d’être un chiffre et devient un état du monde. On ne voit pas deux mil­lions de per­sonnes — on voit du blanc. Un blanc qui s’é­tend dans toutes les direc­tions, qui rem­plit l’ho­ri­zon, qui monte sur les col­lines, qui déborde dans les ravins, un blanc qui n’est pas une cou­leur mais une abo­li­tion de la cou­leur, l’ih­ram de deux mil­lions de corps fon­dus en un seul corps, une neige humaine posée sur le désert.

Le groupe Al-Safa avait été ins­tal­lé dans un cam­pe­ment de tentes au pied du mont Ara­fat — le Jabal al-Rah­ma, la Mon­tagne de la Misé­ri­corde, une butte de gra­nit gris sur­mon­tée d’un pilier blanc qui mar­quait l’en­droit où, selon la tra­di­tion, Adam et Ève s’é­taient retrou­vés après leur expul­sion du Para­dis. Le sym­bole n’é­chap­pa pas à Côme : le pre­mier homme et la pre­mière femme, sépa­rés par la faute, réunis par le repen­tir, dans ce lieu où les pèle­rins venaient deman­der par­don. Lui aus­si cher­chait une femme dans un désert. Lui aus­si avait com­mis une faute — ou plu­sieurs, ou trop pour les comp­ter. Mais il n’é­tait pas sûr de croire au par­don, ni à celui de Dieu ni à celui de Sal­ma, et il n’é­tait pas sûr d’en vouloir.

Le wuquf com­men­ça à midi.

C’est un rituel d’une sim­pli­ci­té radi­cale. On se tient debout. On prie. On invoque. On pleure. On reste. Du midi au cou­cher du soleil — six heures, sept heures — on se tient dans la cha­leur et on fait face au ciel. Il n’y a pas de geste pres­crit, pas de for­mule obli­ga­toire, pas de posi­tion. On est debout, c’est tout. Debout devant Dieu. Debout comme on sera debout au Jour du Juge­ment, quand les morts sor­ti­ront de leurs tombes et se tien­dront dans une plaine sem­blable à celle-ci, sous un soleil sem­blable à celui-ci, et qu’il n’y aura plus de place pour le mensonge.

Côme se tenait debout.

Autour de lui, le groupe Al-Safa priait — Mou­loud le maçon, les yeux fer­més, les larmes cou­lant sur ses joues ravi­nées sans qu’il fasse le moindre geste pour les essuyer. Un jeune homme de Bobi­gny dont Côme ne connais­sait pas le nom, un infor­ma­ti­cien, qui san­glo­tait comme un enfant, le visage enfoui dans ses mains. Un couple de retrai­tés d’Au­ber­vil­liers, la femme accro­chée au bras de son mari, tous les deux mur­mu­rant des prières d’une voix si basse que les mots se confon­daient avec le souffle. Et par­tout, aus­si loin que le regard por­tait, d’autres groupes, d’autres pèle­rins, d’autres prières, dans cent langues, dans mille dia­lectes, un bour­don­ne­ment pla­né­taire qui mon­tait de la plaine comme la vapeur monte d’un lac au matin.

Raza­li était là. Côme l’a­vait retrou­vé par hasard — ou par la force de ce qu’on appelle hasard quand on ne croit pas à la Pro­vi­dence et Pro­vi­dence quand on y croit. Le petit imam malai­sien s’é­tait maté­ria­li­sé à côté de lui, sou­riant, en sueur, les yeux brillants.

— C’est ici, frère. C’est ici que tout se passe.

— Que se passe-t-il ?

— Rien. Tout. C’est la même chose. Écoute.

Côme écou­ta. Le bruit d’A­ra­fat n’é­tait pas le bruit de La Mecque. À La Mecque, le son était conti­nu — le bour­don­ne­ment du tawaf, l’ap­pel à la prière relayé par des cen­taines de haut-par­leurs, le mur­mure per­ma­nent de la ville. À Ara­fat, le son était dif­fé­rent — par vagues, comme la res­pi­ra­tion d’un orga­nisme immense. Des vagues de prière qui mon­taient, s’am­pli­fiaient, attei­gnaient un som­met et retom­baient, puis mon­taient à nou­veau, et dans ces vagues il y avait des voix indi­vi­duelles — un homme qui criait Ya Allah avec une inten­si­té qui fri­sait le déchi­re­ment, une femme qui réci­tait le Coran d’une voix si pure que le son sem­blait ne pas venir de sa gorge mais du ciel lui-même, un chœur d’hommes qui scan­daient la tal­biya en rythme, Lab­bay­ka Alla­hum­ma lab­bayk, sur un tem­po qui évo­quait moins la prière que la transe.

La pre­mière heure passa.

Côme se tenait debout. Il ne priait pas — ou plu­tôt il fai­sait les gestes de celui qui prie, les mains levées, les paumes ouvertes vers le ciel, les lèvres en mou­ve­ment, mais les mots qui sor­taient n’é­taient pas des prières. C’é­taient des frag­ments — des ver­sets cora­niques qu’il connais­sait par cœur mais qui lui venaient sans ordre, sans logique, mélan­gés à des bribes de Bur­ton, à des mor­ceaux de poé­sie arabe clas­sique, à des phrases de Sal­ma, à des mots sans appar­te­nance qui flot­taient dans sa tête comme des feuilles mortes dans un courant.

La deuxième heure passa.

Le soleil était au zénith. Ver­ti­cal. Impla­cable. L’ombre de chaque homme se rédui­sait à un petit disque noir sous ses pieds — on mar­chait sur sa propre ombre, on la pié­ti­nait, on ne pou­vait pas lui échap­per. L’eau que dis­tri­buaient les volon­taires en gilet orange était chaude, presque tiède, et ne suf­fi­sait pas. La sueur avait trem­pé l’ih­ram qui col­lait au corps comme une seconde peau. Des pèle­rins s’é­va­nouis­saient — on les voyait tom­ber au loin, comme des quilles, et des mains les rele­vaient, et des bran­car­diers les empor­taient vers les tentes médi­cales dont les croix rouges pal­pi­taient dans la cha­leur comme des cœurs.

La troi­sième heure passa.

Quelque chose com­men­ça à chan­ger. Côme le sen­tit avant de pou­voir le nom­mer — un chan­ge­ment de qua­li­té dans l’air, dans la lumière, dans le son. La cha­leur avait atteint un seuil au-delà duquel elle ces­sait d’être une gêne et deve­nait un élé­ment, comme l’eau pour le nageur, comme l’air pour l’oi­seau. On ne la subis­sait plus. On était dedans. Elle fai­sait par­tie du corps, elle entrait dans le sang, elle ralen­tis­sait les pen­sées, elle dis­sol­vait les fron­tières entre l’in­té­rieur et l’ex­té­rieur, et Côme sen­tit ses pen­sées se défaire, non pas comme on perd conscience mais comme on perd une langue — les mots étaient là mais ils ne s’as­sem­blaient plus, ils flot­taient sépa­ré­ment, cha­cun dans son propre halo de sens, et les connexions entre eux — les connexions logiques, syn­taxiques, ration­nelles — s’effilochaient.

Il regar­da ses mains. Elles étaient levées vers le ciel, paumes ouvertes, et il ne savait pas depuis com­bien de temps elles étaient dans cette posi­tion. Elles ne lui appar­te­naient plus tout à fait. Ou plu­tôt : elles appar­te­naient à quel­qu’un qui était lui et qui n’é­tait pas lui, ce quel­qu’un que l’ih­ram avait créé en le dépouillant de ses vête­ments et de son nom, ce Karim qui n’exis­tait pas et qui pour­tant était là, debout dans la cha­leur, les mains levées, et qui priait peut-être, oui, peut-être, pour la pre­mière fois de sa vie, non pas avec des mots mais avec son corps, avec la sueur et la fatigue et la soif et cette chose qui mon­tait du sol et qui n’a­vait pas de nom.

C’est à ce moment-là que Bur­ton apparut.

Pas dans la foule — dans sa tête. Ou entre les deux. La dis­tinc­tion avait ces­sé d’être per­ti­nente. Bur­ton était là, à côté de lui, en cos­tume de der­viche — le caf­tan vert, le tur­ban blanc, la barbe noire, les yeux de braise qui avaient fas­ci­né tous ceux qui l’a­vaient connu. Il ne par­lait pas. Il se tenait debout, lui aus­si, les mains le long du corps, et il regar­dait la foule avec cette expres­sion que Côme lui connais­sait d’a­près les por­traits — un mélange de curio­si­té insa­tiable et de quelque chose d’autre, quelque chose de plus vul­né­rable, qui res­sem­blait à du désir.

Tu es là, pen­sa Côme.

Bur­ton ne répon­dit pas. Il n’a­vait pas besoin de répondre. Sa pré­sence était une réponse — la réponse d’un mort à un vivant, la réponse d’un impos­teur du XIXe siècle à un impos­teur du XXIe, la réponse du masque au visage. Ils se tenaient côte à côte dans la four­naise d’A­ra­fat, sépa­rés par cent soixante ans et par la fron­tière entre le réel et l’hal­lu­ci­na­tion, et cette fron­tière était mince, aus­si mince que le voile dont par­lait Raza­li, ce voile entre le créé et l’in­créé qui s’a­min­cis­sait à Ara­fat le 9 de Dhul Hij­ja entre le zénith et le cou­cher du soleil.

La qua­trième heure.

Côme mar­chait. Il ne se rap­pe­lait pas avoir déci­dé de mar­cher mais il mar­chait, il s’é­tait déta­ché du groupe Al-Safa, il errait dans la foule, entre les tentes, entre les corps, dans un état qui n’é­tait ni l’é­veil ni le som­meil mais un troi­sième état, une zone grise de la conscience où les per­cep­tions étaient à la fois plus aiguës et plus floues — il enten­dait chaque voix indi­vi­duel­le­ment, chaque prière, chaque san­glot, et en même temps toutes les voix se fon­daient en une seule, un son unique, une fré­quence, un bour­don, et ce bour­don était la voix d’A­ra­fat elle-même, la voix de la plaine, la voix du lieu.

Il mar­chait et il cherchait.

Il ne s’é­tait pas dit : je vais cher­cher Sal­ma. La déci­sion n’a­vait pas été prise. Mais ses yeux cher­chaient. Dans chaque groupe de femmes en ihram blanc — car les femmes portent aus­si l’ih­ram à Ara­fat, mais elles gardent le visage décou­vert, contrai­re­ment au tawaf où cer­taines se couvrent — ses yeux cher­chaient un visage mince, des yeux presque noirs, des doigts tachés d’encre. Il scru­tait les sil­houettes, les pos­tures, les gestes. Il cher­chait une façon de se tenir — Sal­ma avait une manière de poser les pieds très légè­re­ment en dedans, une manière d’in­cli­ner la tête à gauche quand elle écou­tait, une manière de lever les mains en prière qui n’ap­par­te­nait qu’à elle, les doigts légè­re­ment écar­tés, comme si elle tenait quelque chose d’in­vi­sible entre ses paumes.

La cin­quième heure.

Le soleil com­men­çait à des­cendre. La lumière chan­geait — du blanc aveu­glant de midi à un or pro­fond qui tei­gnait la plaine, les tentes, les col­lines, les deux mil­lions de corps en ihram, d’une cou­leur de miel, d’ambre, de fin du monde. Les prières redou­blaient d’in­ten­si­té. C’é­tait l’heure la plus sacrée — la der­nière heure avant le cou­cher du soleil, celle où les demandes sont exau­cées, où les péchés sont par­don­nés, où Dieu regarde Ara­fat et dit aux anges, selon le hadith : Regar­dez Mes ser­vi­teurs. Ils sont venus à Moi, éche­ve­lés, cou­verts de pous­sière, de tous les horizons.

Côme s’ar­rê­ta de marcher.

Il était au milieu de la plaine, seul dans la foule, entou­ré de mil­liers de per­sonnes qui priaient et qui pleu­raient, et la lumière dorée tom­bait sur lui comme une pluie, et Bur­ton était tou­jours là, à côté de lui, silen­cieux, spec­tral, et quelque part dans cette masse de deux mil­lions de corps blancs il y avait peut-être une femme aux doigts tachés d’encre, ou peut-être pas, et il ne la trou­ve­rait pas, Abdal­lah avait rai­son, on ne trouve per­sonne à La Mecque que La Mecque ne veut pas que vous trouviez.

Et c’est à ce moment-là qu’il la vit.

À cin­quante mètres. Peut-être soixante. Une femme debout, le visage tour­né vers le soleil cou­chant, les mains levées, les doigts légè­re­ment écar­tés. Une sil­houette mince sous l’ih­ram blanc. Des che­veux noirs qui dépas­saient du hijab. Un pro­fil — ce pro­fil qu’il avait pho­to­gra­phié à Istan­bul, dans le café de Beyoğ­lu, sans qu’elle s’en aperçoive.

Son cœur s’ar­rê­ta. Ou bat­tit si fort qu’il ne pou­vait plus dis­tin­guer les bat­te­ments les uns des autres — un son conti­nu, un bour­don­ne­ment, qui se confon­dait avec le bour­don­ne­ment de la plaine.

Il fit un pas vers elle. Puis un autre. La foule le ralen­tis­sait — des corps entre lui et elle, des épaules, des dos, des bras levés en prière. Il contour­nait, il se fau­fi­lait, il pous­sait avec une urgence qu’il ne contrô­lait pas, et à chaque pas la sil­houette se pré­ci­sait et se brouillait en même temps, parce que la lumière dorée du cou­chant jouait des tours, parce que la cha­leur fai­sait trem­bler l’air, parce que ses yeux étaient pleins de sueur et de quelque chose d’autre qui res­sem­blait à des larmes.

Trente mètres. Vingt. Quinze.

La femme tour­na la tête.

Ce n’é­tait pas Salma.

Un visage rond, des yeux clairs, des traits qui n’a­vaient rien de com­mun avec ceux qu’il cher­chait. Une Turque, peut-être, ou une Bos­niaque. Une incon­nue. Une étran­gère. Une femme qui priait dans la lumière dorée d’A­ra­fat et qui ne savait pas qu’un homme l’a­vait prise pour une autre.

Côme s’ar­rê­ta. La décep­tion fut phy­sique — un coup dans le plexus solaire, un vide qui se creu­sait dans la poi­trine, une nau­sée. Il bais­sa la tête. Fer­ma les yeux. La foule l’en­ve­lop­pait, le por­tait, le pres­sait de toutes parts, et les prières mon­taient autour de lui comme des flammes, et le soleil des­cen­dait, et quelque part Bur­ton le regar­dait avec ses yeux de braise, et quelque part l’hor­loge de la tour bat­tait, invi­sible mais pré­sente, mesu­rant le temps méca­nique pen­dant que le temps sacré s’é­cou­lait comme du sable entre les doigts.

Puis — et c’est cela qui le sur­prit, c’est cela qui, des années plus tard, quand il essaie­rait de se rap­pe­ler ce qui s’é­tait pas­sé à Ara­fat, revien­drait en pre­mier, avant la vision de la femme, avant la décep­tion, avant tout le reste — quelque chose lâcha.

Quelque chose en lui qui était ten­du depuis des semaines, des mois, des années peut-être — un câble inté­rieur, un nœud de volon­té et de contrôle — se défit. Pas d’un coup. Dou­ce­ment. Comme un poing qui s’ouvre. Comme un souffle qu’on retient depuis trop long­temps et qu’on laisse enfin par­tir. Et dans cet espace qui s’ou­vrait — cet espace vidé de la ten­sion, vidé du men­songe, vidé de la volon­té de trou­ver Sal­ma, vidé de tout — quelque chose d’autre entra. Pas une croyance. Pas une conver­sion. Pas une révé­la­tion. Quelque chose de plus modeste et de plus dévas­ta­teur : une pré­sence. La sen­sa­tion d’une pré­sence qui n’é­tait pas la sienne, qui n’é­tait pas celle de Bur­ton, qui n’é­tait pas celle de la foule, qui n’é­tait pas celle de Sal­ma — une pré­sence sans nom, sans visage, sans forme, qui était peut-être Dieu et qui était peut-être la cha­leur et qui était peut-être la folie et qui était peut-être toutes ces choses à la fois ou aucune d’entre elles, et qui le tra­ver­sa comme une vague tra­verse un corps de sable et le lais­sa debout, trem­blant, les mains levées vers un ciel qui pas­sait de l’or au rouge, dans la plaine d’A­ra­fat, au milieu de deux mil­lions de croyants dont il n’é­tait pas un, ou dont il était peut-être un, et la dif­fé­rence entre les deux avait ces­sé, pour la durée de cette vague, d’exister.

Le soleil se coucha.

Le wuquf prit fin. La foule com­men­ça à refluer, len­te­ment, mas­si­ve­ment, vers Muz­da­li­fa. Côme se lais­sa por­ter par le cou­rant. Il ne pen­sait plus. Il ne cher­chait plus. Il mar­chait dans la lumière du cré­pus­cule, les pieds endo­lo­ris, le corps vidé, l’es­prit — si c’é­tait encore le mot juste — ouvert comme une porte qu’on a oubliée de fer­mer et par laquelle entre le vent.

Bur­ton mar­chait à côté de lui. Sans un mot. Deux impos­teurs dans la lumière qui tombe. Deux masques qui ne savent plus s’ils sont des masques ou des visages. Deux hommes qui marchent dans le désert, sépa­rés par cent soixante ans et réunis par la même ques­tion, la seule ques­tion qui vaille la peine d’être posée et à laquelle per­sonne, jamais, n’a su répondre.

La nuit les prit sur la route de Muz­da­li­fa, et la pre­mière étoile appa­rut, et Côme ne leva pas les yeux pour la voir, parce qu’il regar­dait le sol, parce que le sol était la seule chose qui le por­tait encore, et il mar­chait, et il mar­chait, et il ne savait pas s’il mar­chait vers quelque chose ou s’il mar­chait sim­ple­ment, et c’é­tait assez.

Cha­pitre 9 — Muzdalifa

On dort à même le sol.

C’est la règle, et c’est la beau­té de la règle : pas de tentes, pas de mate­las, pas de toit. On s’al­longe sur le sable, on pose la tête sur un sac ou sur son bras, et on dort — ou on ne dort pas, ce qui est plus fré­quent — sous les étoiles du Hed­jaz, dans un silence qui n’est pas le silence, qui est le bruit de deux mil­lions de per­sonnes qui essaient de dor­mir en même temps, un frois­se­ment géant de tis­su et de souffle, un mur­mure d’in­som­nie collective.

Côme s’al­lon­gea. Le sol était dur, encore tiède de la cha­leur du jour, et des cailloux s’en­fon­çaient dans son dos à tra­vers l’ih­ram. Autour de lui, les pèle­rins du groupe Al-Safa s’é­taient ins­tal­lés en grappes — les familles ensemble, les hommes seuls côte à côte, les vieux près des jeunes. Mou­loud le maçon ron­flait déjà, cou­ché sur le côté, une main sous la joue, avec la faci­li­té d’en­dor­mis­se­ment des gens qui ont pas­sé leur vie à dor­mir dans des condi­tions pré­caires. Raza­li, quelques mètres plus loin, était assis en tailleur, les yeux ouverts, le visage tour­né vers le ciel.

— Tu ne dors pas ? deman­da Côme.

— À Muz­da­li­fa, on ne dort pas. On attend. Et pen­dant qu’on attend, on ramasse les cailloux.

Les cailloux. Sept pierres, pas plus grandes que des pois chiches, qu’il fal­lait ramas­ser ici, dans l’obs­cu­ri­té, à tâtons sur le sol, et qu’on lan­ce­rait le len­de­main contre la stèle de Jama­rat — le pilier qui repré­sente le diable. C’é­tait le der­nier acte sym­bo­lique du Hajj avant le sacri­fice : lapi­der le diable. Jeter la pierre. Le geste le plus ancien, le plus vis­cé­ral, le plus humain — cette pul­sion de lan­cer quelque chose contre ce qui vous fait mal.

Côme se pen­cha, cher­cha des pierres dans le noir. Ses doigts fouillaient le sol — sable, gra­viers, quelque chose de plus dur, un caillou de la bonne taille, puis un autre. Il les comp­ta dans sa paume. Trois. Quatre. Il en fal­lait sept. Et sept autres pour le len­de­main. Et sept autres pour le sur­len­de­main. Vingt et un cailloux au total, si on res­tait les trois jours à Mina. Vingt et un petits pro­jec­tiles contre le diable.

Contre quel diable ? Côme se posa la ques­tion avec la luci­di­té sèche qui reve­nait par inter­mit­tences, entre les moments de dis­so­lu­tion — ces moments d’A­ra­fat où il avait ces­sé d’être tout à fait lui-même — et les moments de pré­sence crue où il rede­ve­nait Côme Vil­le­dieu, qua­rante-trois ans, impos­teur, allon­gé dans le désert, le dos sur les cailloux, le ciel au-des­sus de lui aus­si vaste qu’un reproche.

— Le diable n’est pas là-bas, dit Raza­li, comme s’il avait lu sa pen­sée. Le diable n’est pas dans la stèle. C’est pour ça qu’on ne la vise pas vrai­ment. On lance les pierres dans sa direc­tion, c’est tout. Parce que le diable est en nous. On le sait, mais on a besoin du geste. Le geste de lan­cer. Le geste de jeter hors de soi quelque chose qu’on ne veut plus. C’est plus vieux que l’is­lam, frère. C’est aus­si vieux que la main.

La nuit était extraordinaire.

Côme n’a­vait pas vu un ciel pareil depuis des années — depuis un voyage au Yémen, jus­te­ment, avec Sal­ma, quand ils avaient dor­mi sur le toit d’une mai­son-tour à Shi­bam et que les étoiles au-des­sus du Hadra­maout étaient si nom­breuses, si denses, qu’elles don­naient l’im­pres­sion d’une matière solide, un pla­fond de lumière froide posé sur le monde. Le ciel de Muz­da­li­fa était sem­blable — les lumières de La Mecque étaient der­rière eux, et devant c’é­tait le désert, et le désert n’é­claire rien, et dans cette obs­cu­ri­té les étoiles explosaient.

La Voie lac­tée tra­ver­sait le ciel d’un bord à l’autre, une traî­née de lait et de pous­sière qui don­nait au mot galaxie son sens éty­mo­lo­gique — galak­tos, le lait, en grec, et Côme pen­sa aux Grecs, qui avaient vu dans cette traî­née le lait d’Hé­ra, et aux Arabes, qui y voyaient la rivière du Para­dis, et à Bur­ton, qui avait vu ce même ciel en 1853, cou­ché à même le sol comme lui, entou­ré de Bédouins endor­mis et de cha­meaux, et qui avait peut-être pen­sé la même chose — que le ciel, au moins, ne change pas, que les étoiles sont les mêmes étoiles pour le croyant et pour l’im­pos­teur, pour le saint et pour le pécheur, et que c’est une forme de miséricorde.

— Bur­ton, dit Côme à voix haute.

Raza­li tour­na la tête.

— Qui ?

— Richard Bur­ton. Un Anglais. Il a fait le Hajj en 1853, dégui­sé en der­viche afghan.

Raza­li émit un petit sif­fle­ment admiratif.

— Ah oui. Le Per­so­nal Nar­ra­tive. Je l’ai lu. Un très beau livre. Un livre d’im­pos­teur, mais un beau livre.

— Tu l’as lu ?

— Bien sûr. Je suis un imam de vil­lage, frère, pas un anal­pha­bète. En Malai­sie, les imams lisent. Nous lisons tout — le Coran, les hadiths, Ibn Ara­bi, Rumi, et aus­si les Anglais qui se déguisent en musul­mans pour voler nos secrets. C’est notre tra­di­tion : nous lisons nos enne­mis aus­si bien que nous lisons nos amis. Par­fois mieux.

Il sou­rit dans l’obs­cu­ri­té. Puis son sou­rire s’ef­fa­ça, et il dit, avec cette gra­vi­té sou­daine qui le ren­dait imprévisible :

— Tu sais quel est le pro­blème de Burton ?

— Non.

— Son pro­blème, ce n’est pas qu’il a men­ti. Tout le monde ment. Toi, moi, les saints — sur­tout les saints, d’ailleurs, ils mentent mieux que les autres parce qu’ils connaissent mieux la véri­té. Le pro­blème de Bur­ton, c’est qu’il n’a jamais su si son men­songe était un men­songe. Il a mis un masque, il a joué le rôle, il a fait le tawaf, il a prié — et quelque chose s’est pas­sé. Quelque chose qu’il n’a pas com­pris et qu’il n’a jamais pu expli­quer. Et il a pas­sé le reste de sa vie avec un cer­ti­fi­cat du Sheikh de La Mecque d’un côté et une lettre du car­di­nal de l’autre, et il ne savait pas lequel des deux disait la véri­té. Ou plu­tôt — et c’est ça qui est ter­rible, frère — il savait que les deux disaient la vérité.

Le silence qui sui­vit fut long. Le bruit de Muz­da­li­fa les enve­lop­pait — souffles, mur­mures, un enfant qui pleu­rait au loin, le cli­que­tis d’un cha­pe­let, le frois­se­ment d’un ihram sur le sable. Au-des­sus d’eux, les étoiles.

— Et toi, frère Karim ? deman­da Raza­li. Qu’est-ce qui s’est pas­sé à Ara­fat ? Tu es reve­nu dif­fé­rent. Je l’ai vu dans tes yeux.

— Je ne sais pas ce qui s’est passé.

— C’est bien. Ne le nomme pas. Ce qui se passe à Ara­fat ne doit pas être nom­mé. Le nom­mer, c’est le réduire. Le réduire, c’est le perdre. Les sou­fis appellent ça le hal — l’é­tat — et ils disent que le hal est un cadeau de Dieu qui ne peut pas être pro­vo­qué, qui ne peut pas être rete­nu, et qui ne peut pas être expli­qué. Il vient, il tra­verse, il part. Ce qu’il laisse der­rière lui, c’est une trace — comme la trace de l’eau sur le sable. Tu vois la trace, tu sais que l’eau est pas­sée, mais l’eau n’est plus là. Et si tu essaies de rem­plir la trace avec tes propres mots, tu la détruis.

Côme fer­ma les yeux. La fatigue était immense — une fatigue qui n’é­tait pas seule­ment phy­sique mais qui tou­chait un endroit plus pro­fond, un endroit qui n’a­vait pas l’ha­bi­tude d’être sol­li­ci­té et qui pro­tes­tait, comme un muscle qu’on fait tra­vailler pour la pre­mière fois.

Il sen­tit une présence.

Pas Bur­ton — quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un de réel, de phy­sique. Il ouvrit les yeux. Une sil­houette se tenait à quelques mètres, dans l’obs­cu­ri­té, debout par­mi les corps allon­gés. Petite, mince, le fou­lard bleu ciel.

Fáti­ma.

Elle était là, dans la nuit de Muz­da­li­fa, par­mi les pèle­rins endor­mis, aus­si impro­bable qu’un pois­son dans le désert. Elle ne por­tait pas l’ih­ram — elle por­tait ses vête­ments de tra­vail, la blouse grise de l’hô­tel, comme si elle avait quit­té la tour en cou­rant, sans se chan­ger, pour venir ici. Elle regar­dait le ciel.

Côme se leva. Mar­cha vers elle. Elle ne le vit pas appro­cher — ou fit sem­blant de ne pas le voir. Il s’ar­rê­ta à deux mètres.

— Fáti­ma.

Elle tour­na la tête. Pas de sur­prise dans son regard. Pas de peur. Juste cette recon­nais­sance qu’il avait vue la pre­mière fois, dans le cou­loir de ser­vice de la tour — la recon­nais­sance de ceux qui ne sont pas là où ils devraient être.

— Mon­sieur Karim.

— Qu’est-ce que tu fais ici ?

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Elle regar­dait les pèle­rins endor­mis autour d’eux, les corps en ihram blanc allon­gés sur le sable, les visages tour­nés vers le ciel, et il y avait dans ses yeux quelque chose que Côme ne par­vint pas à iden­ti­fier — de l’en­vie, peut-être, ou du cha­grin, ou les deux.

— Chaque année, pen­dant le Hajj, des employées de l’hô­tel viennent ici. La nuit. Celles qui ne sont pas musul­manes. Celles qui n’ont pas le droit d’être là. Per­sonne ne sait. Per­sonne ne véri­fie, la nuit, à Muz­da­li­fa. Il y a tel­le­ment de monde que per­sonne ne peut savoir qui est qui. Nous venons voir les étoiles.

Elle dit cela avec une sim­pli­ci­té qui bri­sa quelque chose en Côme — pas le cœur, le cœur est un organe qui sur­vit à tout, mais quelque chose de plus fra­gile, une illu­sion peut-être, l’illu­sion qu’il était le seul trans­gres­seur, le seul impos­teur, le seul à fran­chir les lignes inter­dites. Il y en avait d’autres. Il y en avait tou­jours d’autres.

— Tu es chré­tienne, dit-il. Ce n’é­tait pas une question.

— Copte ortho­doxe. De la paroisse Saint-Georges, à Addis-Abe­ba. Ma mère y est enter­rée. Mon père y est enter­ré. Mon frère est diacre.

Elle tou­cha le petit cru­ci­fix sous son fou­lard, un geste machi­nal, un geste de prière.

— Et toi ? deman­da-t-elle. Tu n’es pas musul­man non plus. Je l’ai vu tout de suite. Pas dans tes gestes — tes gestes sont par­faits. Pas dans tes mots — tes mots sont justes. Dans tes yeux. Tes yeux cherchent quelque chose que les musul­mans ne cherchent pas. Les musul­mans, ici, ont déjà trou­vé. Même ceux qui doutent ont trou­vé leur doute. Toi, tu cherches encore.

Le silence entre eux était dif­fé­rent de celui qu’il avait par­ta­gé avec Raza­li. C’é­tait un silence sans théo­lo­gie, sans méta­phy­sique. Un silence de deux per­sonnes qui n’ont pas le droit d’être là où elles sont et qui le savent et qui ne font pas sem­blant de ne pas le savoir.

— Je cherche quel­qu’un, dit Côme.

— Je sais. Tout le monde cherche quel­qu’un. Ici plus qu’ailleurs. Parce que c’est le seul endroit sur terre où deux mil­lions de per­sonnes se ras­semblent en même temps. La pro­ba­bi­li­té de trou­ver quel­qu’un est infime. Mais la ten­ta­tion de cher­cher est irrésistible.

— Et toi ? Qu’est-ce que tu cherches ?

Elle regar­da le ciel. Les étoiles.

— Rien. Je viens voir. Voir com­ment ils font. Com­ment ils prient. Com­ment ils pleurent. Com­ment ils se tiennent debout pen­dant des heures dans la cha­leur pour par­ler à quel­qu’un qu’ils ne voient pas. Je ne com­prends pas. Mais c’est beau. C’est la chose la plus belle et la plus étrange que j’aie jamais vue. Et je viens ici chaque année, la nuit, quand per­sonne ne regarde, et je regarde.

Elle se tut. Au loin, un muez­zin lan­çait l’ap­pel à la prière de la nuit — le taha­j­jud, la prière sur­éro­ga­toire que les plus dévots accom­plissent entre minuit et l’aube. La voix mon­tait dans le désert, por­tée par des haut-par­leurs ins­tal­lés sur des mâts métal­liques, et elle se mêlait au bruit du vent, au mur­mure des dor­meurs, au cli­que­tis des cailloux que des pèle­rins encore éveillés ramas­saient dans l’obscurité.

— Je vais ren­trer, dit Fáti­ma. Il y a un bus de ser­vice qui fait la navette entre l’hô­tel et les cam­pe­ments. Il part dans vingt minutes.

Elle fit un pas pour par­tir, puis se retourna.

— Mon­sieur Karim. La per­sonne que tu cherches. Si tu la trouves, qu’est-ce que tu lui diras ?

Côme ne répon­dit pas. Il n’a­vait pas de réponse. Il n’a­vait jamais eu de réponse à cette ques­tion — c’é­tait même, si on y réflé­chis­sait bien, la rai­son pour laquelle il avait par­cou­ru six mille kilo­mètres, fran­chi un inter­dit reli­gieux, men­ti à un imam, à un doua­nier, à un poli­cier et à lui-même : parce qu’il n’a­vait pas de mots pour ce qu’il vou­lait dire à Sal­ma, et que peut-être le geste — venir ici, faire le Hajj, se tenir debout à Ara­fat dans la cha­leur et la foule — était le seul mot qui pou­vait rem­pla­cer tous les autres.

Fáti­ma hocha la tête, comme si le silence de Côme était la réponse qu’elle atten­dait, et elle dis­pa­rut dans la nuit, petite sil­houette en fou­lard bleu ciel par­mi les fan­tômes blancs des pèle­rins, et Côme la regar­da par­tir et pen­sa : nous sommes les mêmes, et ce n’é­tait pas vrai, et ce n’é­tait pas faux, et la véri­té, à Muz­da­li­fa, sous les étoiles du Hed­jaz, était une notion aus­si pré­caire que le cam­pe­ment qui les entou­rait — dres­sé pour une nuit, et qui n’exis­te­rait plus demain.

Il se recou­cha sur le sable. Le caillou dans son dos avait chan­gé de posi­tion, ou c’é­tait son dos qui avait chan­gé de forme. Il prit le Bur­ton dans son sac. L’ou­vrit. Cher­cha le pas­sage qu’il connais­sait, celui que Bur­ton avait écrit à Muz­da­li­fa, en 1853, cou­ché à même le sol comme lui, sous les mêmes étoiles.

Il ne le trou­va pas. Les pages défi­laient dans l’obs­cu­ri­té, illi­sibles, et les mots de Bur­ton se déro­baient, et Côme se ren­dit compte qu’il ne vou­lait pas lire Bur­ton — qu’il vou­lait lui par­ler. Que la voix qu’il cher­chait n’é­tait pas dans le livre mais quelque part entre les lignes, dans les blancs de la page, dans les silences que Bur­ton avait lais­sés entre ses des­crip­tions méti­cu­leuses et ses obser­va­tions eth­no­gra­phiques — ces silences où l’homme der­rière le masque res­pi­rait, et dou­tait, et avait peur.

Richard, pen­sa Côme.

Et dans l’obs­cu­ri­té de Muz­da­li­fa, la voix de Bur­ton répon­dit — non pas avec des mots, non pas avec des phrases du Per­so­nal Nar­ra­tive, mais avec un son, un souffle, un rire peut-être, très bas, presque inau­dible, le rire d’un homme qui sait que le men­songe et la véri­té sont les deux faces de la même pièce et qu’on ne peut pas lan­cer la pièce sans accep­ter de perdre.

Le rire de Bur­ton ou le bruit du vent. Le vent de Muz­da­li­fa ou le souffle d’un mort. Un mort ou un vivant. La dis­tinc­tion n’a­vait plus d’im­por­tance. Côme fer­ma les yeux. Les étoiles conti­nuaient de brû­ler der­rière ses pau­pières, et les vingt et un cailloux étaient dans sa paume, et demain il lapi­de­rait le diable, et le diable était en lui, Raza­li avait rai­son, le diable était le men­songe, ou le diable était le doute, ou le diable était cette par­tie de lui qui refu­sait de croire et cette par­tie de lui qui vou­lait croire et le conflit entre les deux, ce frot­te­ment, cette brû­lure, et les cailloux étaient petits, si petits, et le diable était grand, et la nuit était vaste, et le som­meil, quand il vint, fut un som­meil de sable, un som­meil gra­nu­leux et sans rêves, le som­meil de ceux qui ont tel­le­ment cher­ché qu’ils ont oublié ce qu’ils cherchent, et qui dorment enfin, parce que le corps, lui, n’ou­blie rien, et que le corps sait que demain sera le jour le plus dur, et que le corps se pré­pare, dans le silence de la nuit, à ce que l’es­prit ne peut pas encore imaginer.

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Le crois­sant
d’or

Le crois­sant d’or

Pre­mière partie

PRE­MIÈRE PAR­TIE — L’IMPOSTURE

Cha­pitre 1 — L’horloge

L’as­cen­seur mon­tait sans bruit, comme une pen­sée qu’on n’ose pas formuler.

Côme Vil­le­dieu regar­dait les chiffres défi­ler sur l’é­cran incrus­té dans l’a­cier bros­sé — 23, 24, 25 — et sen­tait la pres­sion chan­ger dans ses oreilles, un res­ser­re­ment doux, presque tendre, comme si la tour l’a­va­lait. Il y avait sept autres per­sonnes dans la cabine. Un couple saou­dien dont la femme por­tait un niqab bro­dé de fils d’argent. Trois hommes en thobe blanc qui par­laient à voix basse dans un dia­lecte qu’il iden­ti­fia comme du hadh­ra­mi — des Yémé­nites, pro­ba­ble­ment, ou des Saou­diens du Sud. Un ado­les­cent absor­bé par son télé­phone. Une vieille femme indo­né­sienne, minus­cule, agrip­pée à une canne dont le pom­meau figu­rait un crois­sant de lune, et dont les lèvres bou­geaient sans cesse dans un mur­mure qu’il fal­lait un moment pour recon­naître comme une prière.

37, 38, 39.

Il n’a­vait pas dor­mi depuis trente-deux heures. Le vol Royal Jor­da­nian de Paris à Djed­dah, via Amman, l’a­vait déver­sé dans le ter­mi­nal Hajj à trois heures du matin, et depuis, tout s’é­tait enchaî­né dans une méca­nique à la fois lente et impla­cable dont il n’a­vait été qu’un rouage par­mi des mil­liers d’autres — les files d’at­tente, les for­mu­laires, les bus, le check­point sur l’au­to­route, les pan­neaux lumi­neux en arabe et en anglais, et enfin l’en­trée dans La Mecque au cré­pus­cule, quand les lumières de la ville s’é­taient allu­mées d’un coup comme un mil­lion de pau­pières qui s’ou­vri­raient en même temps.

48, 49, 50.

Les portes s’ou­vrirent avec un souffle d’air cli­ma­ti­sé. Il sor­tit le der­nier. Le cou­loir était immense, silen­cieux, recou­vert d’un tapis si épais qu’il étouf­fait le pas. Aux murs, des cal­li­gra­phies dorées — des ver­sets, il les recon­nut sans même avoir besoin de les lire, la sou­rate Al-Fati­ha, l’ou­ver­ture, les sept ver­sets que tout musul­man connaît et que Côme Vil­le­dieu connais­sait aus­si, non pas comme une prière mais comme on connaît une par­ti­tion qu’on aurait déchif­frée des cen­taines de fois sans jamais l’a­voir jouée.

La chambre 5017 était au bout du cou­loir. Il glis­sa la carte magné­tique. La porte céda. L’obs­cu­ri­té, d’a­bord, puis ses yeux s’a­jus­tèrent et il vit la fenêtre — une baie vitrée du sol au pla­fond qui occu­pait tout le mur ouest — et der­rière la vitre, en contre­bas, à cin­quante étages plus bas, la chose.

Il posa sa valise. Il ne cher­cha pas l’interrupteur.

La Grande Mos­quée de La Mecque, le Mas­jid al-Haram, était là, direc­te­ment sous lui, illu­mi­née d’une blan­cheur qui n’ap­par­te­nait à aucune heure du jour ni de la nuit. Le marbre des espla­nades irra­diait. Les mina­rets — il en comp­ta neuf, non, onze — se dres­saient comme des aiguilles de lumière plan­tées dans le sol. Et au centre de tout cela, au centre exact, la Kaaba.

Elle était plus petite qu’il ne l’a­vait imaginée.

Il avait vu des mil­liers de pho­to­gra­phies. Il avait tenu entre ses mains des minia­tures per­sanes du XVe siècle qui la repré­sen­taient entou­rée d’anges. Il avait lu les des­crip­tions de Bur­ton, de Burck­hardt, d’Ibn Bat­tu­ta. Mais rien ne l’a­vait pré­pa­ré à cette dis­pro­por­tion : un cube de pierre recou­vert de tis­su noir, treize mètres de haut peut-être, posé au centre d’une cour ovale de marbre blanc, et autour de ce cube, dans une rota­tion lente, inces­sante, qui ne s’ar­rê­tait ni le jour ni la nuit — des gens. Des mil­liers de gens, vus de si haut qu’ils n’é­taient plus que des points, des par­ti­cules blanches et sombres qui tour­naient dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, comme les étoiles autour d’un trou noir, comme l’eau qui se retire dans un siphon, comme quelque chose que la gra­vi­té tirait vers un centre invi­sible et qui résis­tait, qui tour­nait, qui ne tom­bait pas.

Le tawaf.

Côme s’as­sit sur le rebord du lit, face à la vitre. Il res­ta long­temps ain­si, les mains sur les genoux, à regar­der les cercles concen­triques des pèle­rins qui tour­naient en bas. De là-haut, on ne voyait pas les visages. On ne voyait pas les larmes, ni les mains ten­dues vers la Pierre Noire, ni les bouches qui mur­mu­raient des invo­ca­tions. On ne voyait que le mou­ve­ment — cette spi­rale humaine qui n’a­vait pas d’âge, qui tour­nait depuis qua­torze siècles, qui tour­ne­rait encore quand cette tour serait deve­nue poussière.

Il se ren­dit compte qu’il enten­dait un bruit. Un bruit si grave, si conti­nu, qu’il l’a­vait d’a­bord pris pour le silence lui-même. C’é­tait la rumeur du tawaf qui mon­tait jus­qu’au cin­quan­tième étage — un bour­don­ne­ment col­lec­tif, un mur­mure de deux mil­lions de voix fon­dues en une seule, tra­ver­sant le vitrage, les couches d’a­cier et de béton, l’air cli­ma­ti­sé et les cou­loirs de marbre, pour venir mou­rir dans cette chambre où un homme qui n’a­vait pas le droit d’être là regar­dait le centre du monde.

Il ouvrit sa valise.

Sous les vête­ments — deux thobes blancs, un ihram encore plié dans son embal­lage, des san­dales neuves, un néces­saire de toi­lette —, il trou­va ce qu’il cher­chait. Un livre de poche, cou­ver­ture jaune pâle, cor­née, tachée de café et de quelque chose d’autre qu’il pré­fé­rait ne pas iden­ti­fier. Per­so­nal Nar­ra­tive of a Pil­gri­mage to El-Medi­nah and Mec­cah, par Richard F. Bur­ton. L’é­di­tion Dover de 1964, en deux volumes. Il n’a­vait empor­té que le second — celui qui couvre La Mecque.

Il le posa sur la table de nuit, du côté gauche du lit, là où un exem­plaire du Coran était déjà dis­po­sé dans un cof­fret de velours vert. Les deux livres se fai­saient face. Le Livre et l’im­pos­ture. La révé­la­tion et le récit d’un homme qui avait men­ti pour la voir de près.

Côme se leva, s’ap­pro­cha de la vitre, posa le front contre le verre froid. En des­sous, le tawaf conti­nuait. Il ne s’ar­rê­te­rait pas. La nuit avan­çait, et les pèle­rins conti­nuaient de tour­ner comme si le monde dépen­dait de cette rota­tion, comme si arrê­ter de tour­ner c’é­tait arrê­ter la terre, et peut-être était-ce exac­te­ment cela, peut-être cette spi­rale de corps en prière était-elle le méca­nisme invi­sible qui main­te­nait l’u­ni­vers en place, et peut-être que lui, Côme Vil­le­dieu, qua­rante-trois ans, spé­cia­liste de manus­crits cora­niques anciens, citoyen fran­çais, men­teur pro­fes­sion­nel, était la seule pièce défaillante de toute la machine.

Au-des­sus de sa tête, quelque part dans la struc­ture de la tour, l’hor­loge bat­tait. Il ne la voyait pas — elle était plus haut, bien plus haut, à quatre cent cin­quante mètres du sol, et sa chambre n’é­tait qu’au deux cen­tième mètre envi­ron. Mais il la sen­tait. Un bat­te­ment sourd, pas tout à fait régu­lier, ou peut-être était-ce son propre cœur qui déca­lait le rythme, qui impo­sait un contre­temps vivant au temps méca­nique de la tour.

L’hor­loge de La Mecque. La plus grande du monde. Quatre cadrans de qua­rante-trois mètres de côté cha­cun, orien­tés vers les quatre points car­di­naux, visibles à vingt-cinq kilo­mètres. Elle don­nait l’heure de l’A­ra­bie — UTC+3 — mais elle avait été conçue, à l’o­ri­gine, pour concur­ren­cer Green­wich. Pour impo­ser un méri­dien zéro sacré, un temps musul­man, un bat­te­ment du monde qui ne par­ti­rait plus de l’An­gle­terre mais de la Kaa­ba. Le pro­jet avait échoué — ou avait été aban­don­né, ce qui n’é­tait pas la même chose. L’hor­loge don­nait l’heure de Riyad, comme n’im­porte quelle montre de n’im­porte quel aéro­port du Golfe. Mais elle était là, colos­sale, obs­ti­née, et ses LED chan­geaient de cou­leur à chaque appel à la prière — du blanc au vert, du vert au blanc — comme un cœur qui bat­trait en lumière.

Côme pen­sa à la for­te­resse d’Ajyad.

Il y pen­sait chaque fois qu’il levait les yeux vers la tour, depuis le taxi qui l’a­vait conduit du bus à l’hô­tel, depuis le hall monu­men­tal dont le pla­fond se per­dait dans une brume de marbre et de dorures. La for­te­resse otto­mane qui s’é­tait tenue ici même, sur la col­line de Bul­bul, pen­dant deux cent vingt ans. Construite en 1780 pour pro­té­ger la Kaa­ba des pillards, démo­lie en jan­vier 2002 en neuf jours. La col­line rasée, apla­tie, effa­cée. Et sur ce vide — cette absence de col­line, cette néga­tion géo­lo­gique — on avait éri­gé les sept tours du com­plexe Abraj al-Bait, dont la Mak­kah Clock Royal Tower était la plus haute, la plus mas­sive, la plus obs­cène peut-être, si l’on était du genre à pen­ser en ces termes.

Côme était du genre à pen­ser en ces termes. Il avait vu des pho­to­gra­phies de la for­te­resse — des cli­chés jau­nis du XIXe siècle où l’on dis­tin­guait les murs cré­ne­lés sur la crête de la col­line, domi­nant la mos­quée en contre­bas. Il avait lu les pro­tes­ta­tions de la Tur­quie, la com­pa­rai­son avec les Boud­dhas de Bamiyan, la réponse gla­ciale du ministre saou­dien : Per­sonne n’a le droit d’in­ter­fé­rer dans ce qui relève de l’au­to­ri­té de l’É­tat. Il avait vu la maquette au 1/25e conser­vée au parc Minia­turk d’Is­tan­bul — un spectre en réduc­tion, un sou­ve­nir de ce que la moder­ni­té avait dévoré.

Et main­te­nant il dor­mait dans le ventre du dévoreur.

Il y avait une logique là-dedans, une symé­trie cruelle que Côme appré­ciait sans tout à fait l’ad­mettre. Lui aus­si était un homme de palimp­sestes — de textes écrits sur d’autres textes, de couches grat­tées et réécrites. Les manus­crits de Sanaa, décou­verts en 1972 dans le faux pla­fond de la Grande Mos­quée de Sanaa au Yémen, étaient les plus anciens frag­ments cora­niques connus, et cer­tains d’entre eux étaient des palimp­sestes : sous le texte cora­nique, un texte plus ancien, dif­fé­rent, grat­té mais pas tout à fait effa­cé. Des variantes. Des ver­sions reje­tées. Des brouillons de Dieu, si l’on osait la formule.

Côme l’o­sait.

Il avait tenu dans ses mains, au musée de Sanaa, un de ces feuillets — le par­che­min rêche sous les doigts, l’encre brune presque effa­cée, et en des­sous, en trans­pa­rence, les fan­tômes d’un autre texte. C’é­tait Sal­ma qui l’a­vait conduit là-bas, dans les salles cli­ma­ti­sées du Dar al-Makh­tu­tat, le Centre des manus­crits, où elle tra­vaillait à l’é­poque. Sal­ma dont les doigts gan­tés de coton blanc tour­naient les pages avec une len­teur de prê­tresse. Sal­ma qui lui avait dit, ce jour-là, dans le taxi qui les rame­nait vers la vieille ville de Sanaa : Tu sais ce que c’est, un palimp­seste ? C’est la preuve que Dieu hésite.

Il se détour­na de la vitre.

La fatigue était là, main­te­nant, une fatigue sablon­neuse qui rem­plis­sait ses membres et ses yeux. Il se désha­billa, fit ses ablu­tions par auto­ma­tisme — le geste si pro­fon­dé­ment ins­crit dans sa mémoire mus­cu­laire qu’il n’a­vait même pas besoin d’y pen­ser, les mains, la bouche, le nez, le visage, les avant-bras, la tête, les pieds, tou­jours dans cet ordre, tou­jours trois fois, tou­jours avec la main droite d’a­bord —, puis s’ar­rê­ta au milieu de la salle de bain, nu, mouillé, face au miroir, et se regarda.

Un homme maigre. Des che­veux noirs cou­pés court, qui com­men­çaient à gri­son­ner aux tempes. Un nez long, des yeux sombres, une peau hâlée par vingt ans pas­sés entre Le Caire, Istan­bul et les capi­tales du Golfe. Un visage qu’on pou­vait prendre pour beau­coup de choses — levan­tin, magh­ré­bin, turc, voire ira­nien — et qui n’é­tait rien de tout cela. Un visage de Fran­çais du Sud, de Pro­ven­çal peut-être, ou de Corse, avec quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable qui fai­sait que les gens, depuis tou­jours, le pre­naient pour quel­qu’un d’autre.

C’é­tait son talent. Son seul vrai talent, s’il était hon­nête avec lui-même, ce qui ne lui arri­vait pas sou­vent. Pas la connais­sance des manus­crits — ça, d’autres la pos­sé­daient aus­si bien que lui, mieux que lui peut-être. Pas l’a­rabe — le sien était excellent mais pas sans faille, un ara­bi­sant atten­tif aurait détec­té la for­ma­tion clas­sique, les tour­nures livresques, l’ab­sence de véri­table langue mater­nelle sous le ver­nis. Non, le talent de Côme Vil­le­dieu était l’am­bi­guï­té. La capa­ci­té de n’être jamais tout à fait assi­gnable. D’oc­cu­per les inter­stices. D’être, dans chaque pièce où il entrait, celui que les autres déci­daient qu’il était.

Il n’a­vait jamais pré­ten­du être musul­man. Il n’a­vait sim­ple­ment jamais dit qu’il ne l’é­tait pas. Vingt ans à fré­quen­ter des col­lec­tion­neurs du Golfe, des conser­va­teurs de musée à Doha et Abu Dha­bi, des mar­chands du souk de Khan el-Kha­li­li au Caire, des uni­ver­si­taires d’Al-Azhar — et jamais la ques­tion ne s’é­tait posée fron­ta­le­ment. On sup­po­sait. Il lais­sait sup­po­ser. Il connais­sait les gestes, les for­mules, les silences qui disent oui sans rien dire du tout. Bis­mil­lah avant de man­ger. Alham­du­lil­lah quand on lui deman­dait com­ment il allait. Inshal­lah pour clore une phrase. Le voca­bu­laire de la pié­té comme un vête­ment qu’il por­tait si bien qu’il ne savait plus s’il le por­tait ou s’il était deve­nu sa peau.

Il se sécha, enfi­la un pyja­ma, étei­gnit la lumière de la salle de bain. La chambre était bai­gnée d’une clar­té irréelle — la lumière du Haram qui mon­tait par la vitre, blanche et constante, comme une aube qui ne fini­rait jamais. Il se cou­cha. Le lit était immense, les draps frais, l’o­reiller d’un moel­leux presque indé­cent. Au-des­sous de lui, cin­quante étages plus bas, les pèle­rins dor­maient à même le sol de marbre de la mos­quée, ou ne dor­maient pas, ou priaient, ou pleu­raient, ou tour­naient encore autour de la Kaa­ba dans l’in­som­nie de la foi.

Il ten­dit le bras, prit le livre de Bur­ton. L’ou­vrit au hasard.

« I may here observe that we had now ente­red the Haram, or Sanc­tua­ry. After this, all our acts, words and thoughts were to be those of reli­gion and piety. »

Côme fer­ma le livre. Le posa sur sa poi­trine. Fer­ma les yeux.

La rumeur du tawaf mon­tait à tra­vers les étages comme une marée, comme un chant, comme le bruit que ferait la terre si elle avait une voix, et dans cette rumeur il y avait deux mil­lions de noms de Dieu et pas un seul qui fût le sien, et il s’en­dor­mit ain­si, le livre de l’im­pos­teur sur le cœur, dans la ville où il n’a­vait pas le droit d’être, à deux cents mètres du sol et à nulle part de lui-même.

Cha­pitre 2 — Le checkpoint

Deux jours plus tôt, Côme Vil­le­dieu avait quit­té Paris sous la pluie.

C’é­tait un mar­di — le 8 octobre 2013 — et il pleu­vait cette espèce de pluie d’au­tomne pari­sienne qui ne tombe pas vrai­ment mais qui flotte, qui occupe l’air comme un doute, qui mouille les idées avant de mouiller les vête­ments. Il avait pris le RER B jus­qu’à Rois­sy avec une valise cabine et un sac à dos, et dans le sac à dos il y avait le Bur­ton, le frag­ment de manus­crit enve­lop­pé dans un car­ré de soie, son pas­se­port fran­çais, un billet aller-retour Paris-Djed­dah via Amman, et une enve­loppe kraft conte­nant les docu­ments qui fai­saient de lui un musulman.

Le cer­ti­fi­cat de conver­sion était un chef-d’œuvre.

Pas un faux — c’est ce qu’il se disait, et c’é­tait à la fois vrai et par­fai­te­ment men­son­ger. Le docu­ment avait été déli­vré par la mos­quée de Paris, il por­tait un numé­ro d’en­re­gis­tre­ment authen­tique, la signa­ture du rec­teur adjoint, un tam­pon offi­ciel. Ce qui était faux, c’é­tait l’homme qui l’a­vait obte­nu. Ou plu­tôt : ce qui était indé­ci­dable, c’é­tait la nature de sa démarche. Il s’é­tait pré­sen­té un ven­dre­di après-midi de sep­tembre, avait ren­con­tré un imam jeune et enthou­siaste, lui avait expli­qué qu’il sou­hai­tait for­ma­li­ser une conver­sion qu’il por­tait en lui depuis des années. L’i­mam avait posé des ques­tions. Côme avait répon­du avec une aisance qui avait visi­ble­ment impres­sion­né le reli­gieux — ses connais­sances cora­niques, sa maî­trise de l’a­rabe, sa fami­lia­ri­té avec les cinq piliers, les six articles de foi, les noms de Dieu. L’i­mam avait sou­ri. Vous êtes déjà plus savant que la plu­part de mes fidèles, frère Côme. Puis il avait pro­non­cé la Shahada.

Ash-hadu an la ila­ha illa Allah, wa ash-hadu anna Muham­ma­dan rasu­lu Allah.

J’at­teste qu’il n’y a de divi­ni­té que Dieu, et j’at­teste que Muham­mad est le mes­sa­ger de Dieu.

Il l’a­vait pro­non­cée en arabe, d’une voix claire, devant deux témoins — un étu­diant séné­ga­lais et un comp­table algé­rien qui pas­saient par là et qu’on avait réqui­si­tion­nés pour l’oc­ca­sion. L’i­mam avait pleu­ré. Les deux témoins l’a­vaient embras­sé. On lui avait don­né un nom — Karim — qu’il n’u­ti­li­se­rait que sur les docu­ments offi­ciels. On lui avait remis le cer­ti­fi­cat, un exem­plaire du Coran en fran­çais, et une petite bro­chure inti­tu­lée Bien­ve­nue dans l’Is­lam dont la cou­ver­ture mon­trait un cou­cher de soleil sur une mos­quée en silhouette.

Il avait tout gar­dé sauf la brochure.

La ques­tion — la seule ques­tion — était celle-ci : croyait-il à ce qu’il avait dit ? Et la réponse était qu’il ne savait pas. Qu’il ne savait plus. Qu’il y avait eu un moment, dans cette salle de prière car­re­lée de blanc, sous le néon gré­sillant, entre l’é­tu­diant séné­ga­lais et le comp­table algé­rien, où la Sha­ha­da était pas­sée de sa bouche à quelque chose qui res­sem­blait à une convic­tion, ou du moins à l’ombre d’une convic­tion, ou du moins au désir d’une convic­tion, ce qui était peut-être la même chose. Et puis le moment était pas­sé, comme passent tous les moments, et il était sor­ti dans la rue avec son cer­ti­fi­cat dans une enve­loppe, et la rue était tou­jours la même rue, et il était tou­jours le même homme, et il avait pris le métro pour ren­trer chez lui.

Ça, c’é­tait trois semaines avant le départ.

Le visa Hajj avait été plus simple que pré­vu. L’a­gence de voyage — Al-Safa Tours, un petit bureau du Xe arron­dis­se­ment tenu par un Fran­co-Maro­cain nom­mé Rachid qui n’a­vait posé aucune ques­tion embar­ras­sante — s’é­tait char­gée de tout. Le cer­ti­fi­cat de conver­sion, la pho­to d’i­den­ti­té, le for­mu­laire du consu­lat d’A­ra­bie saou­dite, le paie­ment du for­fait pèle­ri­nage (hôtel cinq étoiles, trans­port, guide) : quatre mille six cents euros, carte ban­caire accep­tée. Rachid avait feuille­té le cer­ti­fi­cat, avait hoché la tête, avait dit Mabrouk, frère, féli­ci­ta­tions, et c’é­tait tout. Per­sonne ne vous demande de prou­ver que vous aimez Dieu. On vous demande un papier qui dit que vous l’ai­mez. Ce n’est pas la même chose, mais ça suffit.

Il y avait eu aus­si Abdallah.

Côme l’a­vait connu au Caire, quatre ans plus tôt, dans le souk de Khan el-Kha­li­li, là où les anti­quaires hon­nêtes et les faus­saires mal­hon­nêtes occu­paient sou­vent la même bou­tique et par­fois le même corps. Abdal­lah al-Hadra­mi — le nom disait tout : un Yémé­nite du Hadra­maout, cette longue val­lée du sud du Yémen qui a essai­mé des mar­chands dans tout l’o­céan Indien depuis des siècles. Il avait qua­rante-cinq ans ou soixante, des dents en or, un rire énorme et des yeux qui ne riaient jamais en même temps que sa bouche. Il vivait à Djed­dah depuis vingt ans. Il avait été chauf­feur, tra­duc­teur, agent immo­bi­lier, impor­ta­teur de tis­sus, cour­tier en manus­crits, et pro­ba­ble­ment autre chose encore que Côme ne lui avait jamais deman­dé de préciser.

C’est Abdal­lah qui avait ven­du à Côme, trois ans plus tôt, un feuillet de Coran kou­fique du IXe siècle, pro­ve­nance incer­taine mais cal­li­gra­phie authen­tique, pour un prix qui sug­gé­rait que le feuillet avait quit­té le Yémen par des voies peu ortho­doxes. C’est Abdal­lah qui connais­sait des gens à Sanaa, à Tarim, à Aden — des gens qui avaient accès à des col­lec­tions pri­vées, à des biblio­thèques de mos­quées, à des tré­sors que la guerre mena­çait et que cer­tains pré­fé­raient vendre plu­tôt que de voir détruits. C’est Abdal­lah, enfin, qui connais­sait Salma.

Ou du moins pré­ten­dait la connaître.

Elle est venue au Hajj l’an der­nier, avec un groupe de Sanaa, avait-il dit au télé­phone, un soir de sep­tembre, la voix hachée par la mau­vaise connexion. Je l’ai vue à Djed­dah, à l’aé­ro­port. Elle avait mai­gri. Elle ne m’a pas recon­nu, ou elle a fait sem­blant. Après, plus rien. Le groupe est ren­tré au Yémen. Elle, je ne sais pas.

C’é­tait peu. C’é­tait presque rien. Mais c’é­tait la pre­mière trace de Sal­ma depuis qua­torze mois, et Côme avait rac­cro­ché avec le cœur qui bat­tait comme au temps où il avait vingt ans et où les choses comp­taient encore, et il avait su — non pas déci­dé, su — qu’il irait.

Abdal­lah l’at­ten­dait à l’aé­ro­port de Djeddah.

Le ter­mi­nal Hajj était un monde à part. Côme l’a­vait lu dans les guides, il avait vu des pho­to­gra­phies, mais rien ne l’a­vait pré­pa­ré à l’é­chelle. Une struc­ture immense, blanche, dont le toit en forme de tentes bédouines cou­vrait une sur­face où auraient tenu plu­sieurs ter­rains de foot­ball. Sous ces tentes d’a­cier et de fibre de verre, des mil­liers de pèle­rins — dix mille, vingt mille, il était impos­sible de comp­ter — assis sur le sol, debout en files, allon­gés sur des nattes, le visage levé vers les pan­neaux d’af­fi­chage en arabe, en our­dou, en turc, en malais. L’o­deur était un mélange de sueur, de par­fum d’oud, de café arabe, de dés­in­fec­tant et de quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable qui était peut-être l’o­deur de l’at­tente elle-même, cette patience immense des croyants qui savent que le temps ne leur appar­tient pas.

Côme avait pas­sé l’im­mi­gra­tion avec le groupe d’Al-Safa Tours — trente-sept pèle­rins, pour la plu­part des Magh­ré­bins de France, des familles entières avec enfants et grands-parents, des hommes seuls aux visages fer­més par l’é­mo­tion, des femmes voi­lées qui pleu­raient déjà avant même d’a­voir quit­té l’aé­ro­port. Le doua­nier avait regar­dé son pas­se­port, son visa, avait levé les yeux vers lui — un quart de seconde, pas davan­tage — et avait tam­pon­né. Hajj mabrour, avait-il dit. Que ton pèle­ri­nage soit accep­té. La for­mule rituelle. Côme avait répon­du Jazak Alla­hu khai­ran, que Dieu te récom­pense, et avait récu­pé­ré son pas­se­port avec des doigts qui ne trem­blaient pas.

C’é­tait le pre­mier check­point. Le plus facile. Celui du papier.

Abdal­lah l’at­ten­dait dehors, ados­sé à un 4x4 Toyo­ta blanc cou­vert de pous­sière rouge. Il por­tait un thobe gris clair, des san­dales, et un kef­fieh rouge et blanc noué sur la tête avec une décon­trac­tion qui signa­lait l’homme du pays, celui qui ne fait plus atten­tion. Quand il vit Côme, il ouvrit les bras.

— Ya habi­bi ! Côme ! Karim ! Mon frère !

L’embrassade fut longue, bruyante, ponc­tuée de claques dans le dos. Abdal­lah sen­tait l’oud, le tabac et la sueur. Son rire mon­tait dans la nuit chaude de Djed­dah, rebon­dis­sait contre les murs de béton du par­king, effrayait un chat errant qui dis­pa­rut sous une voiture.

— Tu as tout ? Les papiers, le bra­ce­let, le permis ?

Côme mon­tra l’en­ve­loppe kraft. Abdal­lah la prit, l’ou­vrit, exa­mi­na les docu­ments avec une rapi­di­té d’ex­pert — le cer­ti­fi­cat de conver­sion, le visa tam­pon­né, le per­mis de pèle­ri­nage élec­tro­nique impri­mé sur une feuille A4, le reçu d’Al-Safa Tours. Il hocha la tête.

— Impec­cable. Tu es Karim Vil­le­dieu, conver­ti de fraîche date, pre­mier Hajj. Ton groupe est logé au Fair­mont — le Fair­mont, la Clock Tower. Tu as bien fait de prendre le cinq étoiles, habi­bi. Dieu aime le confort.

Il rit de son propre mot. Côme ne rit pas.

— Et le deuxième check­point ? Sur la route ?

Abdal­lah fit un geste de la main qui balayait la ques­tion comme on balaie une mouche.

— La route de Djed­dah à La Mecque, c’est une auto­route. Il y a un pan­neau, tu vas le voir, en vert, très grand, qui dit : Mus­lims Only Beyond This Point. Non-Mus­lims Take The Bypass. Après le pan­neau, il y a un poste de contrôle. Des poli­ciers, des gardes, des camé­ras. Ils arrêtent les voi­tures. Ils regardent les papiers. Par­fois ils posent une question.

— Quelle question ?

— Récite-moi la Sha­ha­da. Ou : quels sont les cinq piliers ? Ou : com­ment s’ap­pelle la mère du Pro­phète ? Des choses comme ça. Des ques­tions d’é­cole pri­maire. Pour toi, c’est comme si on te deman­dait ton nom.

Il mon­ta dans le 4x4. Côme hési­ta une seconde — une seconde de plus que néces­saire — puis mon­ta à son tour.

La route était large, droite, éclai­rée par des lam­pa­daires qui pro­je­taient des cônes de lumière orange sur l’as­phalte noir. Ils rou­laient vite. Abdal­lah condui­sait d’une main, l’autre posée sur le levier de vitesse, et par­lait sans inter­rup­tion — de Djed­dah, de la cha­leur, du prix des hôtels pen­dant le Hajj (Trois mille riyals la nuit pour une chambre sans vue, habi­bi, c’est le capi­ta­lisme de Dieu), du nombre de pèle­rins atten­dus cette année (Deux mil­lions, peut-être plus, les Égyp­tiens viennent en masse depuis la chute de Mor­si), de la poli­tique saou­dienne, du Yémen.

Au mot Yémen, Côme tour­na la tête.

— Tu as eu d’autres nou­velles ? De Salma ?

Le visage d’Ab­dal­lah chan­gea. Pas beau­coup — un léger res­ser­re­ment de la mâchoire, un bat­te­ment de pau­pières plus long que les autres. Il gar­da les yeux sur la route.

— Je te l’ai dit au télé­phone. Je l’ai vue en octobre der­nier, au ter­mi­nal Hajj, avec un groupe de Sanaa orga­ni­sé par la Mu’as­sa­sat al-Iman, une fon­da­tion reli­gieuse. Après le Hajj, le groupe est retour­né au Yémen. Elle, je ne sais pas. J’ai deman­dé à des gens. Per­sonne ne sait. Ou per­sonne ne veut dire.

— Elle est peut-être res­tée ici. En Arabie.

— Peut-être. Il y a des Yémé­nites par­tout ici, habi­bi. Des mil­lions. La moi­tié du sud de l’A­ra­bie a du sang hadh­ra­mi. Mais une femme seule, sans spon­sor, sans tra­vail offi­ciel — c’est dif­fi­cile. Il fau­drait qu’elle ait trou­vé un pro­tec­teur. Ou qu’elle soit dans un camp de réfu­giés quelque part, et ça, c’est un autre monde, c’est un trou, on n’en sort pas.

Un silence. Le 4x4 dévo­rait les kilo­mètres. Des deux côtés de l’au­to­route, le désert s’é­ten­dait — plat, noir, sans étoiles, une absence qui n’é­tait ni hos­tile ni accueillante mais sim­ple­ment immense.

— Pour­quoi tu fais ça, Côme ?

La ques­tion était posée dou­ce­ment, sans la jovia­li­té habi­tuelle. Abdal­lah ne le regar­dait pas.

— Pour­quoi tu fais quoi ?

— Tout ça. Le cer­ti­fi­cat, le visa, le Hajj. Tu n’es pas musul­man. Tu n’as jamais été musul­man. Je te connais depuis quatre ans, je t’ai vu boire du whis­ky au bar du Semi­ra­mis au Caire, je t’ai vu ache­ter des pages de Coran à des pilleurs de tombes sans la moindre hési­ta­tion, je t’ai vu men­tir à des chei­khs qui te fai­saient confiance. Je ne te juge pas, habi­bi — moi aus­si je mens, moi aus­si je bois, moi aus­si je fais des choses que Dieu n’ap­prouve pas. Mais moi je suis musul­man. Mes men­songes sont les men­songes d’un croyant. Les tiens —

Il lais­sa la phrase en sus­pens. Côme regar­da le désert.

— Je ne sais pas, dit-il. Et c’é­tait la véri­té, ou du moins c’é­tait ce qui, en cet ins­tant, res­sem­blait le plus à la vérité.

Le pan­neau apparut.

Vert, lumi­neux, monu­men­tal — une arche au-des­sus de l’au­to­route, avec des lettres en arabe et en anglais. En anglais : STOP — FOR MUS­LIMS ONLY — OBLI­GA­TO­RY DIVER­SION FOR NON-MUS­LIMS. Et une flèche vers la droite, vers une route qui contour­nait la ville et menait vers Taïf, les mon­tagnes, un autre monde.

Abdal­lah ralen­tit. Devant eux, une file de véhi­cules — des bus sur­tout, des bus de pèle­rins, blancs, avec des ins­crip­tions en arabe, en turc, en our­dou. Des 4x4. Des taxis. Un camion char­gé de mou­tons vivants qui bêlaient dans la nuit.

Le check­point.

Un bâti­ment bas, éclai­ré au néon, avec un auvent en tôle sous lequel se tenaient quatre hommes en uni­forme kaki. Des poli­ciers saou­diens, armés, le visage impas­sible. L’un d’eux tenait une lampe torche. Un autre avait un lec­teur de code-barres, le genre qu’on uti­lise dans les super­mar­chés. Les véhi­cules pas­saient len­te­ment, au pas. La plu­part étaient sim­ple­ment agi­tés d’un signe — cir­cu­lez — mais cer­tains étaient arrê­tés, et un poli­cier se pen­chait vers la vitre, deman­dait quelque chose, véri­fiait un document.

Le cœur de Côme bat­tait. Il le sen­tait dans sa gorge, dans ses tempes, dans le bout de ses doigts. Ce n’é­tait pas de la peur — pas exac­te­ment. C’é­tait autre chose, quelque chose de plus ancien et de plus étrange, une exci­ta­tion qui res­sem­blait à celle qu’il avait res­sen­tie la pre­mière fois qu’il avait tenu un manus­crit volé, la pre­mière fois qu’il avait men­ti à un doua­nier, la pre­mière fois qu’il avait fran­chi une ligne qu’on ne fran­chit pas. L’ex­ci­ta­tion de l’in­ter­dit. Le ver­tige du seuil.

Bur­ton avait connu cela. En 1853, dégui­sé en der­viche afghan, le cœur bat­tant sous son caf­tan, véri­fiant pour la cen­tième fois que son tur­ban était cor­rec­te­ment noué, que ses lèvres for­maient les bons mots, que son corps ne le tra­his­sait pas. A blun­der, a has­ty action, a mis­jud­ged word, a prayer or bow, not strict­ly the right shib­bo­leth, and my bones would have whi­te­ned the desert sand. C’é­tait du Bur­ton pur — l’homme qui trans­for­mait sa ter­reur en littérature.

Côme, lui, n’é­cri­rait rien. Il n’é­tait pas un explo­ra­teur. Il n’é­tait pas un espion. Il était un homme dans un 4x4 qui atten­dait de pas­ser un bar­rage de police, et dont les papiers étaient en règle, ou presque, ou suffisamment.

Le poli­cier se pen­cha vers la vitre du conduc­teur. Abdal­lah avait bais­sé sa vitre et sou­riait de son sou­rire le plus large, le plus doré, le plus irrésistible.

— As-sala­mu alay­kum, ya akhi.

— Wa alay­kum as-salam. Papiers.

Abdal­lah ten­dit son iqa­ma — sa carte de résident — et le per­mis de pèle­ri­nage de Côme. Le poli­cier exa­mi­na l’i­qa­ma, hocha la tête. Puis il regar­da le per­mis, regar­da Côme sur le siège pas­sa­ger. Ses yeux étaient calmes, pro­fes­sion­nels, sans hos­ti­li­té particulière.

— Hajj ?

— Na’am, dit Côme. Oui.

— Fran­çais ?

— Na’am.

— Mu’a­laf ?

Le mot signi­fiait « conver­ti ». Côme hocha la tête.

Le poli­cier le regar­da un moment de plus — trois secondes, peut-être quatre — puis ten­dit les papiers à Abdallah.

— Hajj mabrour.

Et c’é­tait fini. Le 4x4 avan­ça. Les néons du check­point s’é­loi­gnèrent dans le rétro­vi­seur. Devant eux, la route conti­nuait vers La Mecque, et les pre­mières lumières de la ville appa­rais­saient au loin, trem­blantes dans la cha­leur noc­turne, comme une pro­messe ou comme un piège, et Côme Vil­le­dieu, alias Karim, qua­rante-trois ans, faus­saire, expert en manus­crits, cœur bat­tant, papiers en règle, âme en désordre, était entré dans la ville interdite.

Abdal­lah ral­lu­ma la radio. Une sta­tion saou­dienne dif­fu­sait une réci­ta­tion du Coran — la sou­rate Ar-Rah­man, le Misé­ri­cor­dieux. La voix du réci­tant emplis­sait l’ha­bi­tacle, grave, modu­lée, d’une beau­té à laquelle Côme ne pou­vait pas, n’a­vait jamais pu, ne pour­rait jamais res­ter insen­sible, parce que la beau­té ne demande pas de cer­ti­fi­cat de conver­sion, la beau­té ne véri­fie pas les papiers au check­point, la beau­té entre par l’o­reille et va droit au sang, et le sang ne sait pas mentir.

Fa bi ayyi ala’i Rab­bi­ku­ma tukadhdhibaan.

Lequel des bien­faits de votre Sei­gneur nierez-vous ?

Le ver­set reve­nait comme un refrain, comme un bat­te­ment, comme le tawaf — une rota­tion ver­bale autour d’une ques­tion à laquelle il n’y avait pas de réponse, ou dont la réponse était le silence, et Côme se tut, et Abdal­lah se tut, et la voix du réci­tant les por­ta jus­qu’aux portes de La Mecque, et au-delà des portes, et au-delà du men­songe, et au-delà de la véri­té, dans ce lieu où les deux se confondent et que cer­tains appellent la foi.

Cha­pitre 3 — Le manuscrit

Il y a plu­sieurs manières de tou­cher un manus­crit sacré. Côme les connais­sait toutes.

La manière du savant : gants de coton blanc, mains posées à plat de part et d’autre du feuillet, res­pi­ra­tion rete­nue, loupe d’hor­lo­ger vis­sée à l’œil. On ne touche pas le texte. On effleure les marges. On tourne les pages par le coin supé­rieur droit, tou­jours le même, avec une len­teur de chi­rur­gien, et l’on note dans un car­net — jamais au sty­lo, tou­jours au crayon de papier — les détails qui per­met­tront de dater, d’at­tri­buer, d’au­then­ti­fier. Le grain du par­che­min, la den­si­té de l’encre, le tra­cé des lettres, les erreurs du copiste, les taches de doigt vieilles de huit cents ans. La manière du savant est une forme de prière : on s’in­cline devant le texte, on le sert, on ne prend rien.

La manière du mar­chand : gants de cuir fin, geste assu­ré, le feuillet tenu entre le pouce et l’in­dex comme une carte à jouer. On retourne le manus­crit, on exa­mine le ver­so, on cherche les fili­granes, les marques d’eau, les tam­pons de col­lec­tion. On éva­lue. On pèse dans sa tête — pas le poids du par­che­min mais celui de l’argent qu’il vaut. La manière du mar­chand est une forme d’a­mour, aus­si, à sa façon : on désire l’ob­jet, on veut le pos­sé­der, et quand on le vend on éprouve quelque chose qui res­semble au deuil.

Et puis il y a la manière de Côme.

La sienne n’ap­par­te­nait ni tout à fait au savant ni tout à fait au mar­chand, mais à une troi­sième caté­go­rie pour laquelle il n’exis­tait pas de nom res­pec­table. Côme tou­chait les manus­crits comme on touche un visage aimé — avec une inti­mi­té qui fri­sait l’ef­frac­tion. Il avait appris à l’I­NAL­CO, dans le sémi­naire du pro­fes­seur Déroche, les tech­niques de la codi­co­lo­gie. Il avait pas­sé des mois dans les réserves de la Biblio­thèque natio­nale, pen­ché sur des feuillets de Coran bleu de Kai­rouan, des pages enlu­mi­nées de l’Es­pagne omeyyade, des frag­ments magh­ré­bins aux marges fleu­ries. Mais ce qui l’a­vait rete­nu dans ce métier — ce qui avait fait de lui, à trente ans, un des experts les plus deman­dés par les mai­sons de vente du Golfe — ce n’é­tait pas la science. C’é­tait la sen­sa­tion. Le grain du par­che­min sous les doigts. L’o­deur — une odeur de cuir, de pous­sière, de tanin, qui variait selon les siècles et les pro­ve­nances et que Côme iden­ti­fiait les yeux fer­més comme un som­me­lier iden­ti­fie un vin. Le fré­mis­se­ment phy­sique de tenir entre ses mains quelque chose de vieux, de fra­gile, de sacré, sans y croire soi-même.

C’é­tait à l’I­NAL­CO qu’il avait ren­con­tré Salma.

Non — ce n’é­tait pas tout à fait vrai. Il l’a­vait vue à l’I­NAL­CO, dans un cou­loir, un jour de novembre, il y avait de cela neuf ans. Mais il ne l’a­vait pas ren­con­trée. On ne ren­contre pas quel­qu’un en le voyant pas­ser dans un cou­loir. On le voit, on le note, on l’ou­blie. Elle por­tait un hijab bleu sombre et un man­teau gris trop grand pour elle, et elle tenait sous le bras un clas­seur dont dépas­saient des feuilles cou­vertes d’une cal­li­gra­phie arabe si fine, si régu­lière, qu’il avait d’a­bord pen­sé que c’é­tait une pho­to­co­pie de manus­crit. Il avait fal­lu un deuxième regard — rapide, volé, parce qu’elle mar­chait vite et qu’elle ne l’a­vait pas vu — pour com­prendre que c’é­tait sa propre écri­ture. Qu’elle cal­li­gra­phiait comme un copiste du XIIIe siècle. Que sa main droite, la seule qu’il avait pu voir, était tachée d’encre noire à l’in­dex et au majeur.

Il l’a­vait véri­ta­ble­ment ren­con­trée six ans plus tard, à Istan­bul, lors d’un col­loque sur les manus­crits cora­niques orga­ni­sé par le TÜBA, l’A­ca­dé­mie turque des sciences. Il pré­sen­tait une com­mu­ni­ca­tion sur les tech­niques de data­tion par ana­lyse de l’encre — un sujet aride qu’il ren­dait vivant par son talent d’o­ra­teur, cette manière qu’il avait de par­ler des manus­crits comme s’il par­lait de créa­tures vivantes, bles­sées, en dan­ger. Elle était assise au troi­sième rang, sans hijab cette fois — des che­veux noirs cou­pés au car­ré, un visage mince, des yeux qui ne sou­riaient pas quand sa bouche sou­riait. Elle avait posé une ques­tion, après sa com­mu­ni­ca­tion, dans un fran­çais pré­cis, len­te­ment arti­cu­lé, avec cet accent yémé­nite qui adou­cit les consonnes et allonge les voyelles — un fran­çais de biblio­thèque, appris dans les livres et poli par les années pari­siennes. Elle lui avait deman­dé s’il pen­sait que les palimp­sestes de Sanaa conte­naient un « pro­to-Coran », un texte anté­rieur à la recen­sion d’Uth­man. La ques­tion était un piège, ou un test, ou une pro­vo­ca­tion — elle tou­chait au point le plus sen­sible de la recherche cora­nique, celui que la plu­part des cher­cheurs musul­mans pré­fé­raient ne pas poser.

Il avait répon­du hon­nê­te­ment. C’est-à-dire qu’il avait dit qu’il ne savait pas. Qu’il avait exa­mi­né des feuillets de Sanaa et que ce qu’il avait vu sous la couche supé­rieure du texte res­sem­blait à un Coran, mais pas tout à fait au même Coran. Des variantes dans l’ordre des sou­rates. Des mots dif­fé­rents. Pas un autre livre — le même livre, mais dans une ver­sion anté­rieure, comme un brouillon. Et que le mot « brouillon », appli­qué à un texte que les croyants consi­dèrent comme la parole directe de Dieu, posait évi­dem­ment un problème.

Elle avait sou­ri. Pas avec la bouche — avec les yeux, cette fois.

Après la confé­rence, ils avaient pris un thé dans un café de Beyoğ­lu, un de ces endroits d’Is­tan­bul où les siècles se téles­copent, où un nar­gui­lé côtoie un Mac­Book, où l’ap­pel à la prière se mêle au bruit des tram­ways. Elle s’ap­pe­lait Sal­ma al-Hadra­mi. Elle était ori­gi­naire de Tarim, dans le Hadra­maout — la ville aux trois cent soixante-cinq mos­quées, disait-on, une pour chaque jour de l’an­née. Sa famille était une famille de savants reli­gieux, des des­cen­dants du Pro­phète par la lignée d’Hus­sein, des Habib qui por­taient le savoir isla­mique comme d’autres portent un nom de famille. Elle avait étu­dié la cal­li­gra­phie avec son grand-père, un maître de la tra­di­tion naskh, dans un ate­lier ouvert sur un jar­din de gre­na­diers, et elle avait appris le fran­çais à Sanaa, dans une école tenue par des sœurs, avant de venir à Paris pour un doc­to­rat en his­toire de l’art isla­mique qu’elle n’a­vait jamais terminé.

Ce qui l’a­vait rame­née au Yémen, c’é­tait les manus­crits de Sanaa.

Elle en par­lait comme d’une obses­sion — le mot n’é­tait pas trop fort. En 1972, des ouvriers qui res­tau­raient la Grande Mos­quée de Sanaa avaient décou­vert, dans l’es­pace entre le pla­fond et le toit, des mil­liers de frag­ments de manus­crits cora­niques entas­sés là depuis des siècles. On ne jette pas un Coran — on le met au rebut dans un lieu sacré, et on l’ou­blie. Les frag­ments avaient été envoyés en Alle­magne pour res­tau­ra­tion, puis rapa­triés au Yémen, et depuis, ils dor­maient au Dar al-Makh­tu­tat, le Centre des manus­crits de Sanaa, dans des condi­tions de conser­va­tion pré­caires, étu­diés par une poi­gnée de cher­cheurs occi­den­taux et yémé­nites, igno­rés par le grand public, redou­tés par les auto­ri­tés reli­gieuses qui pres­sen­taient que ces textes pou­vaient poser des ques­tions aux­quelles il valait mieux ne pas répondre.

Sal­ma était l’une de ces cher­cheuses. Elle pas­sait ses jour­nées dans les sous-sols du Dar al-Makh­tu­tat, pen­chée sur des feuillets de par­che­min vieux de treize siècles, à pho­to­gra­phier, cata­lo­guer, déchif­frer. C’é­tait un tra­vail de four­mi, de patience, de soli­tude. Le Yémen, même avant la guerre, n’é­tait pas un pays qui encou­ra­geait ce genre de recherche. Les auto­ri­tés regar­daient ces manus­crits avec méfiance — non pas parce qu’ils dou­taient du Coran, mais parce qu’ils savaient que d’autres, en Occi­dent, uti­li­se­raient ces variantes pour dou­ter, et que le doute est une mala­die dont il vaut mieux pré­ve­nir la contagion.

Côme était venu à Sanaa pour la pre­mière fois en 2010, à l’in­vi­ta­tion de Sal­ma. C’é­tait avant que le pays ne bas­cule — avant les mani­fes­ta­tions de 2011, avant le départ de Saleh, avant les Hou­this, avant les bombes saou­diennes. Sanaa, en 2010, était encore une ville où l’on pou­vait mar­cher dans la vieille ville au cré­pus­cule et voir les mai­sons-tours du quar­tier ancien s’al­lu­mer de l’in­té­rieur, fenêtre après fenêtre, comme des lan­ternes de pierre, et entendre les appels à la prière des cent mos­quées se che­vau­cher dans un contre­point somp­tueux et chao­tique, et sen­tir l’o­deur du bakhoor — l’en­cens yémé­nite — mon­ter des cours inté­rieures, et com­prendre, phy­si­que­ment, dans sa chair et dans ses os, pour­quoi on appe­lait cette ville la « perle de l’Arabie ».

C’est à Sanaa que Sal­ma lui avait mon­tré le fragment.

Pas au Dar al-Makh­tu­tat — dans son appar­te­ment, le soir, après le dîner. Un petit stu­dio au der­nier étage d’une mai­son-tour de la vieille ville, avec une fenêtre en demi-lune qui don­nait sur un enche­vê­tre­ment de toits plats et de mina­rets. Elle avait sor­ti d’un tiroir un car­ré de tis­su brun, l’a­vait déplié avec des gestes lents, et au centre du tis­su il y avait un feuillet de par­che­min — petit, pas plus grand qu’une main ouverte, bords irré­gu­liers, encre brune sur fond ocre. Un texte arabe en écri­ture hija­zi, le style le plus ancien, sans points dia­cri­tiques, sans voyelles, les lettres comme des traces de pas dans le sable.

— C’est un frag­ment de Sanaa ? avait-il demandé.

— Non. C’est autre chose.

Elle avait posé le feuillet sur la table, sous la lampe. Côme s’é­tait pen­ché. Le texte était cora­nique — il recon­nais­sait des ver­sets de la sou­rate Al-Baqa­ra, la Vache, la plus longue du Coran. Mais il y avait quelque chose d’é­trange. Les ver­sets n’é­taient pas dans l’ordre cano­nique. Et en marge, dans une encre plus claire, presque effa­cée, quel­qu’un avait écrit des anno­ta­tions — des variantes, des cor­rec­tions, comme si le copiste avait hési­té entre deux ver­sions du texte.

— D’où est-ce que ça vient ?

— De la biblio­thèque pri­vée de ma famille. Mon grand-père l’a­vait reçu de son grand-père, qui l’a­vait reçu du sien. La chaîne remonte à quatre ou cinq géné­ra­tions. Avant, on ne sait pas.

— Tu l’as fait dater ?

— Au car­bone 14, non. C’est impos­sible ici, il fau­drait l’en­voyer à Oxford ou à Zurich et je ne peux pas le sor­tir du Yémen. Mais d’a­près l’é­cri­ture, d’a­près le par­che­min, d’a­près les anno­ta­tions mar­gi­nales — c’est du VIIe siècle. Peut-être du début du VIIIe. Contem­po­rain des plus anciens frag­ments de Sanaa.

— Et les variantes ?

Elle l’a­vait regar­dé. Ses yeux, dans la lumière de la lampe, étaient presque noirs.

— Les variantes sont les mêmes que celles des palimp­sestes de Sanaa. Exac­te­ment les mêmes. Ce qui veut dire que ce n’est pas un acci­dent, pas une erreur de copiste. C’est une autre tra­di­tion tex­tuelle. Paral­lèle à celle d’Uth­man. Peut-être antérieure.

Le silence, dans la pièce, avait pris une den­si­té par­ti­cu­lière. L’ap­pel à la prière du soir mon­tait des mos­quées voi­sines, tra­ver­sait la fenêtre en demi-lune, se mêlait au bruit d’un télé­vi­seur quelque part dans l’im­meuble et au tin­te­ment loin­tain d’un mar­teau sur du cuivre — un arti­san qui tra­vaillait tard dans le souk.

— Tu sais ce que ça signi­fie, avait dit Côme.

— Oui.

— Si c’est authen­tique, c’est un des objets les plus impor­tants de l’his­toire de l’islam.

— Oui.

— Et si quel­qu’un apprend que tu l’as —

— Je sais.

Elle avait replié le tis­su sur le feuillet, dou­ce­ment, comme on borde un enfant. Elle l’a­vait remis dans le tiroir. Elle n’en avait plus par­lé de la soirée.

Mais Côme y avait pen­sé. Il y avait pen­sé dans l’a­vion du retour vers Paris, et pen­dant les semaines qui avaient sui­vi, et pen­dant les mois, et pen­dant les années. Il y avait pen­sé non pas comme un savant pense à une décou­verte, mais comme un voleur pense à un coffre-fort dont il connaît la com­bi­nai­son. Non — c’é­tait injuste. Il n’a­vait pas envie de voler le frag­ment. Il avait envie de le tenir encore une fois. De sen­tir le par­che­min sous ses doigts. D’être dans la même pièce que ce texte qui disait — si Sal­ma avait rai­son — que le Coran avait eu une enfance, un temps avant la forme défi­ni­tive, un temps où la parole de Dieu bal­bu­tiait encore.

C’est la der­nière fois qu’il avait vu Sal­ma, à Sanaa, en mars 2012. Le Yémen s’en­fon­çait dans le chaos. Saleh était par­ti mais le pays ne s’é­tait pas sta­bi­li­sé — les Hou­this mon­taient en puis­sance au nord, Al-Qaï­da tenait des villes au sud, l’ar­mée se frag­men­tait. Sal­ma avait mai­gri. Elle ne por­tait plus le car­ré court et désin­volte d’Is­tan­bul — elle avait lais­sé ses che­veux pous­ser et les cou­vrait d’un hijab sombre quand elle sor­tait. Elle par­lait moins. Elle avait quelque chose dans le regard que Côme ne lui connais­sait pas — non pas de la peur, elle n’a­vait jamais eu peur, mais une espèce de réso­lu­tion, un rétré­cis­se­ment de l’ho­ri­zon, comme si le monde s’é­tait réduit à quelques gestes essen­tiels et que tout le reste — Paris, les col­loques, les cafés de Beyoğ­lu, les conver­sa­tions sur les palimp­sestes — appar­te­nait à une vie anté­rieure dont elle ne vou­lait plus.

Ils avaient pas­sé trois jours ensemble. Trois jours à Sanaa, dans la vieille ville, à mar­cher entre les mai­sons-tours et les mos­quées, à man­ger du sal­tah dans un petit res­tau­rant du souk où le patron les connais­sait et leur réser­vait la table du fond, près de la fenêtre qui don­nait sur un jar­din inté­rieur enva­hi de jas­min. Trois jours pen­dant les­quels Côme avait com­pris, sans qu’elle le dise, que c’é­tait la der­nière fois. Que quelque chose se fer­mait. Qu’elle allait vers un endroit où il ne pour­rait pas la suivre — pas une géo­gra­phie mais une convic­tion, un dépouille­ment, un mou­ve­ment vers l’in­té­rieur qui res­sem­blait à ce que les sou­fis appellent le fana, l’ex­tinc­tion de soi dans le divin.

Le der­nier soir, elle lui avait don­né le fragment.

Il avait pro­tes­té. Elle avait insis­té. Pas avec des mots — Sal­ma n’in­sis­tait jamais avec des mots — mais avec un geste : elle avait posé le car­ré de tis­su brun dans ses mains et avait refer­mé ses doigts par-des­sus, et ses mains à elle avaient tenu ses mains à lui pen­dant un ins­tant qui avait duré exac­te­ment le temps qu’il faut pour com­prendre qu’un cadeau peut être un adieu.

— Garde-le, avait-elle dit. Tu sau­ras quoi en faire.

Il ne savait pas quoi en faire. Il ne savait tou­jours pas. Le frag­ment était dans sa valise, au cin­quan­tième étage de la Mak­kah Clock Royal Tower, enve­lop­pé dans le même car­ré de soie, dans une poche inté­rieure fer­mée par une fer­me­ture éclair, un objet peut-être ines­ti­mable ou peut-être sans valeur — parce que sans Sal­ma pour confir­mer sa pro­ve­nance, sans les outils de data­tion d’un labo­ra­toire, sans le contexte des autres frag­ments de Sanaa, ce n’é­tait qu’un mor­ceau de par­che­min cou­vert de lettres brunes. Sacré ou pro­fane. Authen­tique ou faux. Comme tout le reste. Comme Côme lui-même.

Six mois après cette der­nière visite à Sanaa, Sal­ma avait ces­sé de répondre à ses mails. Son télé­phone son­nait dans le vide, puis avait été désac­ti­vé. L’a­dresse du stu­dio dans la vieille ville ren­voyait les lettres. Les col­lègues du Dar al-Makh­tu­tat, contac­tés par des voies détour­nées, disaient qu’elle avait pris un congé, ou qu’elle était par­tie, ou qu’ils ne savaient pas, avec cette gêne qui signale en pays arabe qu’on sait mais qu’on ne dira pas.

Puis Abdal­lah, un soir de sep­tembre, au télé­phone : Je l’ai vue au ter­mi­nal Hajj de Djeddah.

Et main­te­nant Côme était là.

Il prit le frag­ment, le sor­tit de la valise, le déplia sur le bureau de la chambre, sous la lampe de lec­ture arti­cu­lée. Le par­che­min, dans la lumière arti­fi­cielle, avait une cou­leur de miel brû­lé. Les lettres dan­saient — il fal­lait un moment pour que l’œil s’a­juste à l’é­cri­ture hija­zi, sans points, sans voyelles, ces sque­lettes de mots que seul un lec­teur entraî­né pou­vait faire par­ler. Côme les lut à voix basse, les lèvres for­mant les sons sans les émettre vrai­ment, un mur­mure de biblio­thèque, un souffle de papier :

Alif. Lam. Mim. Dha­li­ka al-kita­bu la ray­ba fihi hudan lil-muttaqin.

C’est le Livre — nul doute là-des­sus — un guide pour ceux qui craignent Dieu.

Mais en marge, dans l’encre plus claire, le copiste ano­nyme avait écrit autre chose — une variante du même ver­set, presque iden­tique et pour­tant dif­fé­rente, et cette dif­fé­rence, minus­cule, un mot chan­gé, un ordre inver­sé, ouvrait un gouffre. Si le Coran était la parole directe de Dieu, dic­tée mot à mot par l’ar­change Gabriel au pro­phète Muham­mad dans la grotte de Hira, alors il ne pou­vait pas y avoir de variantes. Chaque mot était le bon mot. Chaque lettre était la bonne lettre. Et si un copiste du VIIe siècle avait noté en marge un autre mot, cela signi­fiait — quoi ? Que Dieu avait hési­té ? Que le copiste avait enten­du une autre ver­sion ? Que la trans­mis­sion orale, avant la fixa­tion écrite, avait pro­duit des embran­che­ments, comme un fleuve qui se divise en del­ta avant de rejoindre la mer ?

Tu sais ce que c’est, un palimp­seste ? C’est la preuve que Dieu hésite.

Côme replia le frag­ment. Le remit dans sa soie. Étei­gnit la lampe.

Par la fenêtre, le tawaf conti­nuait. La nuit ne finis­sait pas. Il pen­sa à Sal­ma dans cette foule, un an plus tôt — quelque part dans ces cercles concen­triques, son visage mince levé vers la Kaa­ba, ses lèvres for­mant des mots qu’il ne connais­sait pas, ou qu’il connais­sait trop bien, et qui n’é­taient pas pour lui. Il pen­sa à elle dans un ihram blanc, dépouillée de tout ce qui la dis­tin­guait — son intel­li­gence, son iro­nie, son odeur de jas­min et d’encre —, réduite à un corps par­mi deux mil­lions de corps, tour­nant dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, tour­nant vers quelque chose ou s’é­loi­gnant de quelque chose, et cette chose c’é­tait peut-être Dieu et c’é­tait peut-être lui, Côme, et c’é­tait peut-être la même chose, l’ab­sence de l’un étant aus­si insup­por­table que l’ab­sence de l’autre.

Il s’al­lon­gea sur le lit. Ne dor­mit pas. L’hor­loge bat­tait au-des­sus de lui, la rumeur du tawaf mon­tait au-des­sous de lui, et entre les deux, dans cette chambre sus­pen­due entre le temps méca­nique et le temps sacré, Côme Vil­le­dieu tenait les yeux ouverts dans le noir et atten­dait l’aube comme on attend un verdict.

Cha­pitre 4 — Les étages

Le matin arri­va par l’ap­pel à la prière du fajr.

Côme ne l’en­ten­dit pas venir — il le sen­tit. Un fré­mis­se­ment d’a­bord, un chan­ge­ment de tex­ture dans l’air, comme si la nuit s’é­tait sou­dain amin­cie, et puis la voix du muez­zin, ampli­fiée par des haut-par­leurs que l’on devi­nait par­tout sans les voir, une voix d’homme qui mon­tait dans un registre presque fémi­nin, qui tenait la note, la fai­sait vibrer, la lais­sait retom­ber, la repre­nait — Alla­hu Akbar, Alla­hu Akbar — et à chaque reprise la voix gagnait en inten­si­té, en urgence, comme si elle n’ap­pe­lait pas les fidèles mais les sup­pliait, et Côme, qui n’a­vait dor­mi que par inter­mit­tences, ouvrit les yeux dans la lueur grise de l’aube et vit, par la baie vitrée, la ville de La Mecque se mettre en mouvement.

C’é­tait un spec­tacle qu’il n’ou­blie­rait pas. De son cin­quan­tième étage, il voyait les rues s’a­ni­mer comme un orga­nisme qui se réveille — des mil­liers de sil­houettes blanches conver­geant vers le Haram depuis tous les quar­tiers, toutes les rues, toutes les ruelles, un flux humain qui rap­pe­lait ces vidéos accé­lé­rées de four­mis se diri­geant vers une source de nour­ri­ture. Sauf que ce n’é­tait pas accé­lé­ré. C’é­tait le rythme réel — deux mil­lions de per­sonnes qui mar­chaient vers le même point, au même moment, pour la même rai­son, et ce point était direc­te­ment sous lui, et cette rai­son était un cube de pierre noire qu’un homme qui ne croyait pas en Dieu avait tra­ver­sé la moi­tié du monde pour approcher.

Il fit ses ablu­tions. S’ha­billa d’un thobe blanc. Ne des­cen­dit pas.

Pas encore. Il avait besoin de com­prendre la tour avant de com­prendre la ville. De connaître sa pri­son avant de ten­ter sa liber­té. C’é­tait un réflexe de faus­saire — on étu­die tou­jours le cadre avant de l’ha­bi­ter, le papier avant d’y écrire, la toile avant d’y peindre. Et cette tour était le cadre le plus déme­su­ré qu’il eût jamais habité.

Il com­men­ça par monter.

L’as­cen­seur express — il y en avait quatre-vingt-seize dans le com­plexe, les plus rapides d’A­ra­bie saou­dite — l’emporta vers les étages supé­rieurs avec une dou­ceur pneu­ma­tique. Au soixan­tième étage, les portes s’ou­vrirent sur un cou­loir iden­tique à celui du cin­quan­tième — même tapis, mêmes cal­li­gra­phies dorées, même silence cli­ma­ti­sé. Au soixante-cin­quième, il fal­lait une carte d’ac­cès spé­ciale. Côme ne l’a­vait pas. Il redes­cen­dit, essaya un autre ascen­seur, celui qui des­ser­vait le centre com­mer­cial — le Clock Towers Shop­ping Cen­ter, cinq étages de bou­tiques qui occu­paient la base du com­plexe. Là, c’é­tait un autre monde.

Quatre mille boutiques.

Le chiffre était impri­mé sur un plan plas­ti­fié qu’on lui avait remis à la récep­tion, et Côme avait d’a­bord cru à une erreur. Mais non. Quatre mille bou­tiques, répar­ties sur cinq niveaux, reliées par des esca­la­tors et des pas­se­relles, ven­dant tout ce qu’un pèle­rin pou­vait dési­rer et beau­coup de choses dont aucun pèle­rin n’a­vait besoin — de l’or, des montres, des par­fums, des abayas bro­dées de cris­taux Swa­rovs­ki, des cha­pe­lets en ambre, des Corans reliés en cuir avec le nom de l’a­che­teur gra­vé au fer chaud, des tapis de prière élec­tro­niques qui indi­quaient la direc­tion de la Kaa­ba par GPS, des iPhones, des Sam­sung, des valises Sam­so­nite, des cho­co­lats belges, des sacs à main de contre­fa­çon par­faite, des jouets pour enfants, des vête­ments de sport, des maillots de foot­ball — Mes­si, Ronal­do, Ney­mar — et par­tout, abso­lu­ment par­tout, des bou­teilles d’eau de Zam­zam, l’eau sacrée du puits qui avait jailli sous les pieds d’Is­maël dans le désert, et qui se ven­dait ici en bidons de cinq litres embal­lés dans du plas­tique sous cellophane.

Côme mar­cha. Il mar­cha long­temps, d’é­tage en étage, se per­dant dans les cou­loirs, les gale­ries, les culs-de-sac qui débou­chaient sur d’autres gale­ries. La foule était dense — des familles saou­diennes dont les femmes, voi­lées de noir de la tête aux pieds, exa­mi­naient des bijoux dans des vitrines illu­mi­nées ; des pèle­rins indo­né­siens en groupe com­pact qui pho­to­gra­phiaient tout ; des hommes d’af­faires pakis­ta­nais en cos­tume sombre qui par­laient au télé­phone ; des enfants qui cou­raient entre les jambes des adultes ; des agents de sécu­ri­té phi­lip­pins en uni­forme bleu qui regar­daient pas­ser le monde avec un ennui pro­fes­sion­nel. L’o­deur était un mélange de cli­ma­ti­sa­tion, de par­fum d’oud, de fri­ture — un KFC et un Bur­ger King occu­paient un coin de la food court — et de cette sen­teur indé­fi­nis­sable des grands centres com­mer­ciaux, cette odeur de plas­tique neuf et de désir tiède.

Il pen­sa à Richard Bur­ton, qui avait tra­ver­sé le désert pen­dant des semaines pour atteindre La Mecque, qui avait ris­qué sa vie à chaque check­point, qui avait dor­mi sur le sol au milieu des cha­meaux et des scor­pions, et qui, s’il reve­nait aujourd’­hui, trou­ve­rait un Star­bucks à trois cents mètres de la Kaaba.

Au troi­sième étage du centre com­mer­cial, Côme s’ar­rê­ta devant une bou­tique de cal­li­gra­phie. La vitrine expo­sait des repro­duc­tions de sou­rates enca­drées — des cal­li­gra­phies modernes, dorées sur fond noir, exé­cu­tées avec com­pé­tence mais sans âme, des objets de déco­ra­tion, pas des œuvres. Pour­tant, quelque chose le retint. Dans un coin de la vitrine, à moi­tié cachée par un cadre plus grand, il y avait une petite cal­li­gra­phie sur papier arti­sa­nal — la Sha­ha­da, deux lignes, en écri­ture thu­luth, et le tra­cé avait quelque chose de fami­lier, une façon de lier le lam à l’a­lif, une courbe dans le ha de Allah qu’il connais­sait, qu’il avait vue ailleurs, sur d’autres papiers, dans un autre temps.

Il entra dans la bou­tique. Le ven­deur, un jeune Saou­dien en thobe imma­cu­lé, leva les yeux de son téléphone.

— Qui a fait la cal­li­gra­phie dans la vitrine ? La petite, à gauche.

Le ven­deur regar­da, haus­sa les épaules.

— Je ne sais pas, frère. On les reçoit d’un four­nis­seur. C’est fait à la main, oui. C’est pour offrir ?

Côme regar­da la cal­li­gra­phie de plus près. Ce n’é­tait pas la main de Sal­ma. Il le sut au deuxième regard — le thu­luth était trop appuyé, le rythme trop régu­lier, une main mas­cu­line pro­ba­ble­ment, un cal­li­graphe de for­ma­tion clas­sique, pas l’é­cri­ture aérienne de Sal­ma qui sem­blait tou­jours sur le point de s’en­vo­ler du papier. Il sor­tit de la bou­tique sans acheter.

C’est en remon­tant vers les étages de l’hô­tel qu’il ren­con­tra Fátima.

L’as­cen­seur de ser­vice — il s’é­tait trom­pé de cou­loir et avait pris une porte mar­quée Staff Only — s’ou­vrit sur un étage dépouillé, sans le tapis épais ni les cal­li­gra­phies dorées. Des murs blancs, un sol en lino­léum gris, des cha­riots de ménage ran­gés le long du mur, char­gés de draps, de ser­viettes, de pro­duits de net­toyage. L’en­vers du décor. Les cou­lisses de la tour.

Elle était là, pous­sant un cha­riot, petite, mince, le visage rond et sombre sous un fou­lard bleu ciel qui n’é­tait pas un hijab mais en avait l’ap­pa­rence — une de ces ambi­guï­tés ves­ti­men­taires que pra­tiquent les tra­vailleuses non musul­manes en Ara­bie saou­dite, un vête­ment qui res­semble à ce qu’on attend d’elles sans être tout à fait ce qu’on attend d’elles. Elle leva les yeux quand il sor­tit de l’as­cen­seur. Un regard sur­pris — les clients ne venaient pas dans les étages de service.

— Par­don, dit Côme en arabe. Je me suis trom­pé d’ascenseur.

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Elle le regar­da — un regard qui durait un peu plus long­temps que néces­saire, qui éva­luait, qui pesait. Puis, dans un arabe tein­té d’un accent qu’il iden­ti­fia immé­dia­te­ment comme éthiopien :

— Le hall, c’est par là. L’as­cen­seur client est à gauche au bout du couloir.

— Mer­ci.

Il allait par­tir. Quelque chose le retint. Peut-être la qua­li­té de ce regard — non pas la curio­si­té, mais la recon­nais­sance. Ce regard que portent les gens qui vivent dans les inter­stices, qui habitent les fis­sures du sys­tème, qui savent qu’il y a tou­jours un espace entre ce que les papiers disent et ce que les corps sont.

— Vous êtes éthiopienne ?

Un rai­dis­se­ment imper­cep­tible. Puis un sou­rire prudent.

— D’Ad­dis-Abe­ba. Je m’ap­pelle Fátima.

— Fáti­ma.

Le nom était musul­man. Le visage, la pos­ture, le petit cru­ci­fix en argent qu’il voyait briller à la nais­sance du cou, sous le fou­lard — tout le reste ne l’é­tait pas. Il ne dit rien. Elle ne dit rien. Un pacte silen­cieux se noua dans cette seconde — le pacte de ceux qui ne sont pas ce qu’ils pré­tendent être et qui se recon­naissent à des signes que les autres ne voient pas.

— Hajj mabrour, dit-elle, et il y avait dans sa voix une iro­nie si fine, si par­fai­te­ment contrô­lée, qu’il fal­lait être un expert en impos­ture pour la détecter.

— Jazak Alla­hu khai­ran, répon­dit-il, et son iro­nie à lui était la jumelle de la sienne, et pen­dant un ins­tant ils se tinrent face à face dans ce cou­loir de lino­léum gris, deux impos­teurs dans la tour de Dieu, et quelque chose pas­sa entre eux qui n’é­tait ni de l’a­mi­tié ni de la com­pli­ci­té mais qui y ressemblait.

Elle reprit son cha­riot. Il trou­va le bon ascenseur.

Le reste de la mati­née, il le pas­sa dans le hall de l’hô­tel — un espace monu­men­tal, tout en marbre crème et dorures, dont le pla­fond se per­dait dans une hau­teur de cathé­drale. Des lustres immenses — cris­tal, or, lumière blanche — pen­daient comme des galaxies figées. Le sol reflé­tait les sil­houettes des clients qui pas­saient en glis­sant, silen­cieux sur le marbre poli, cer­tains en ihram blanc, pieds nus ou en san­dales, le visage brû­lé de soleil et d’é­mo­tion, d’autres en cos­tume trois pièces, par­fu­més, télé­phone à l’o­reille, par­lant en anglais, en arabe, en our­dou de tran­sac­tions, de ren­dez-vous, de chambres à réser­ver pour la pro­chaine sai­son. Le contraste était violent et per­sonne ne sem­blait le remar­quer — le sacré et le com­mer­cial coexis­taient ici avec une aisance qui n’é­tait ni cynique ni naïve mais sim­ple­ment natu­relle, comme si l’i­dée que Dieu et l’argent puissent occu­per le même espace était aus­si vieille que La Mecque elle-même, ce qui, à bien y réflé­chir, était pro­ba­ble­ment le cas.

Côme s’as­sit dans un fau­teuil de cuir blanc, com­man­da un café — qah­wa ara­bi, sans sucre, avec un soup­çon de car­da­mome — et observa.

C’est ce qu’il fai­sait de mieux. Obser­ver. Il avait pas­sé sa vie à obser­ver — les manus­crits, les encres, les par­che­mins, les visages des mar­chands qui men­taient, les mains des faus­saires qui hési­taient, les yeux des croyants qui priaient. L’ob­ser­va­tion était sa forme de prière à lui, la seule qu’il pra­ti­quait avec sin­cé­ri­té, et elle exi­geait les mêmes qua­li­tés que la prière véri­table : la patience, le silence, la capa­ci­té de se rendre invisible.

Il vit pas­ser un groupe de pèle­rins turcs conduits par un guide qui agi­tait un fanion vert. Il vit une famille du Golfe — le père en bisht doré, la mère en abaya noire bor­dée de cris­taux, quatre enfants en minia­ture de leurs parents — s’en­gouf­frer dans un ascen­seur express. Il vit un vieil homme en kur­ta blanc, pakis­ta­nais pro­ba­ble­ment, qui pleu­rait dou­ce­ment dans un coin du hall, assis sur le sol de marbre, le visage dans les mains, le corps secoué de san­glots si dis­crets qu’on aurait pu les prendre pour un trem­ble­ment de froid, et per­sonne ne s’ar­rê­tait, per­sonne ne le tou­chait, parce qu’i­ci pleu­rer n’é­tait pas un signe de détresse mais un signe de grâce — on pleu­rait parce qu’on était arri­vé, parce qu’on était enfin là, dans la ville de Dieu, et que l’é­mo­tion vous sub­mer­geait comme une vague, et que c’é­tait bien, et que c’é­tait nor­mal, et que les larmes étaient la seule réponse adé­quate à l’im­men­si­té de ce qui vous arrivait.

Côme ne pleu­rait pas. Mais il com­pre­nait. Il com­pre­nait avec cette par­tie de lui qui n’é­tait ni le savant ni le mar­chand ni le faus­saire — cette par­tie qu’il n’a­vait pas de nom pour dési­gner et qui se mani­fes­tait par­fois, dans cer­taines lumières, devant cer­tains textes, en pré­sence de cer­taines beau­tés, par un ser­re­ment de gorge qui res­sem­blait furieu­se­ment à de l’é­mo­tion reli­gieuse et qui n’en était peut-être pas, ou qui en était, ou qui était ce qui vient juste avant, ce trem­ble­ment au bord du gouffre que les mys­tiques appellent l’ap­pel et que les psy­chiatres appellent autrement.

L’a­près-midi, il mon­ta plus haut.

Au-des­sus du soixante-cin­quième étage, les cou­loirs chan­geaient. Plus étroits, moins déco­rés, avec des portes métal­liques mar­quées de numé­ros et de sym­boles tech­niques. Côme, muni de sa carte de chambre qui ne lui don­nait accès qu’aux espaces clients, essaya plu­sieurs portes, trou­va la plu­part fer­mées. Mais au soixante-sep­tième étage, un esca­lier de ser­vice — porte entre­bâillée, main­te­nue ouverte par une cale de bois — menait vers les étages du musée.

Le Musée de l’Hor­loge occu­pait les quatre der­niers étages habi­tés de la tour, juste en des­sous de l’hor­loge elle-même. Côme mon­ta l’es­ca­lier, débou­cha dans un espace aux murs noirs, éclai­ré par des spots encas­trés qui don­naient à tout une qua­li­té de pla­né­ta­rium. Des vitrines expo­saient des ins­tru­ments de mesure du temps — des astro­labes, des cadrans solaires, des hor­loges méca­niques anciennes — et des pan­neaux expli­ca­tifs, en arabe et en anglais, racon­taient l’his­toire de la mesure du temps en islam. L’im­por­tance du temps dans la foi. Les cinq prières quo­ti­diennes, cha­cune liée à une posi­tion du soleil. Le calen­drier lunaire. Le début du Rama­dan déter­mi­né par l’ob­ser­va­tion du crois­sant de lune. Le Hajj, fixé au mois de Dhul Hij­ja, le dou­zième mois lunaire, qui recule chaque année de onze jours par rap­port au calen­drier solaire et fait ain­si le tour com­plet des sai­sons en trente-trois ans.

Le temps sacré n’é­tait pas le temps des hor­loges. C’é­tait un temps orga­nique, lié aux astres, au corps, à la prière, un temps qui res­pi­rait au rythme de la terre et de la lune. Et pour­tant, au-des­sus de ce musée, à quelques mètres, bat­tait la plus grande hor­loge du monde — méca­nique, ato­mique, impi­toyable — et ses LED chan­geaient de cou­leur à l’heure de chaque prière, comme pour dire que le temps sacré et le temps méca­nique étaient le même temps, ou qu’ils devaient le deve­nir, ou qu’ils l’a­vaient tou­jours été.

C’est là que Côme enten­dit une voix.

Elle venait de der­rière une porte mar­quée Accès tech­nique — Per­son­nel auto­ri­sé. Une voix d’homme, en alle­mand, qui jurait avec une convic­tion que l’on n’ac­quiert qu’en tra­vaillant long­temps avec des machines récalcitrantes.

Ver­dammte Scheisse…

La porte était entrou­verte. Côme poussa.

L’es­pace der­rière la porte était un boyau métal­lique, un tun­nel d’a­cier et de câbles qui mon­tait en spi­rale — l’in­té­rieur de la struc­ture de l’hor­loge. Et dans ce tun­nel, assis sur un tabou­ret pliant, pen­ché sur un boî­tier élec­tro­nique ouvert dont les fils pen­daient comme des entrailles, un homme blond, tra­pu, la cin­quan­taine, en com­bi­nai­son de tra­vail grise, le front en sueur.

L’homme leva les yeux. Un regard bleu, méfiant, fatigué.

— Wer sind Sie ? lan­ça-t-il. Puis, se repre­nant : Who are you ?

— Je suis un client de l’hô­tel, dit Côme en alle­mand. Un alle­mand cor­rect mais sco­laire, qu’il n’a­vait pas pra­ti­qué depuis long­temps. Je me suis perdu.

L’homme le regar­da avec une sur­prise qui se mua len­te­ment en quelque chose d’autre — un sou­la­ge­ment, peut-être, celui de ren­con­trer un visage qui n’est pas celui d’un pèle­rin, d’un garde de sécu­ri­té, d’un res­pon­sable d’hô­tel. Un visage d’Eu­ro­péen. Un visage laïc.

— Hein­rich Voss, dit l’homme en ten­dant une main grasse de cam­bouis. Ingé­nieur. Firme PER­ROT. Je suis ici pour la main­te­nance de l’hor­loge. Et je suis ici depuis trois semaines et je deviens fou.

Il avait un accent souabe et un sou­rire qui creu­sait des rides pro­fondes autour de ses yeux bleus. Il dési­gna le tabou­ret, le tun­nel, les fils.

— C’est l’hor­loge la plus grande du monde et c’est aus­si la plus capri­cieuse. Les LED du cadran est ont un pro­blème de syn­chro­ni­sa­tion. Elles changent de cou­leur avec un déca­lage d’une demi-seconde par rap­port aux trois autres cadrans. Une demi-seconde. Per­sonne ne le voit d’en bas. Mais moi je le sais, et ça me rend dingue.

— Vous n’êtes pas musul­man, dit Côme. Ce n’é­tait pas une question.

— Luthé­rien. De Stutt­gart. Et non, je n’ai pas le droit d’être dans la ville. Mais j’ai un per­mis spé­cial — un per­mis tech­nique, déli­vré par le minis­tère du Hajj, qui m’au­to­rise à res­ter dans la tour et uni­que­ment dans la tour. Je ne sors jamais. Depuis trois semaines, je vis entre le soixante-hui­tième et le soixante-trei­zième étage. Je mange au res­tau­rant de l’hô­tel — room ser­vice. Je dors dans une chambre tech­nique, au soixante-dixième. Je ne des­cends pas en des­sous du cin­quan­tième. Et sur­tout — sur­tout — je ne mets pas les pieds dehors.

Il rit. Un rire sec, sans joie.

— Je suis le pri­son­nier le plus haut per­ché du monde. Quatre cent cin­quante mètres au-des­sus du sol, avec une vue impre­nable sur un lieu où je n’ai pas le droit d’al­ler. C’est kaf­kaïen, non ? Ou bor­ge­sien. Ou les deux.

Côme s’as­sit sur une caisse en métal. Autour d’eux, le tun­nel d’a­cier vibrait imper­cep­ti­ble­ment — les engre­nages de l’hor­loge, quelque part au-des­sus, tour­naient avec une régu­la­ri­té de métronome.

— Vous voyez le tawaf, de là-haut ?

— Je vois tout. J’ai une fenêtre tech­nique, au soixante-dou­zième, qui donne sur le Haram. La nuit, quand je ne dors pas — et je ne dors presque jamais — je m’as­sieds devant cette fenêtre et je regarde les gens tour­ner. Deux mil­lions de per­sonnes qui tournent autour d’un cube de pierre. C’est la chose la plus étrange que j’aie jamais vue. Et je suis ingé­nieur — je sais ce que c’est que la rota­tion, le mou­ve­ment cir­cu­laire, les forces cen­tri­pètes. Mais ça — il fit un geste vague vers le bas — ça, je ne com­prends pas. Ce n’est pas de la méca­nique. C’est autre chose.

Il regar­da Côme. Ses yeux bleus, dans la lumière bla­farde du tun­nel, avaient quelque chose d’enfantin.

— Et vous ? Vous êtes pèlerin ?

— Oui, dit Côme.

Le mot était sor­ti sans hési­ta­tion, sans l’ombre d’une inflexion qui aurait pu signa­ler le men­songe. Et pour­tant, en le disant, il avait sen­ti quelque chose — non pas de la culpa­bi­li­té, il avait dépas­sé la culpa­bi­li­té depuis long­temps, mais une sorte de ver­tige, comme si en disant oui à cet Alle­mand enfer­mé dans les entrailles de l’hor­loge il avait pro­non­cé un mot qui, à force d’être répé­té, fini­rait par deve­nir vrai.

Il quit­ta Hein­rich Voss avec une poi­gnée de main et la pro­messe de reve­nir. L’Al­le­mand lui avait sou­ri — un sou­rire de nau­fra­gé qui voit pas­ser un navire et qui n’ose pas encore agi­ter les bras.

Côme redes­cen­dit au cin­quan­tième étage. La chambre l’at­ten­dait, iden­tique, le lit défait, le Coran dans son cof­fret vert, le Bur­ton sur la table de nuit. Par la fenêtre, le tawaf conti­nuait — il conti­nuait tou­jours. Le soleil de l’a­près-midi frap­pait le marbre blanc du Haram et le ren­voyait en une clar­té aveu­glante, une blan­cheur qui man­geait les contours, qui dis­sol­vait les ombres, qui trans­for­mait les mil­liers de pèle­rins en une masse lai­teuse et mou­vante dont les indi­vi­dus avaient disparu.

Demain, le Hajj commençait.

Côme ouvrit le Bur­ton. Trou­va le pas­sage qu’il cherchait.

« A few Arabs were praying, a few were slee­ping, and not a few were squat­ting toge­ther over pipes of tobac­co. The pat­ched and par­ti-colou­red robes of the Bedouins, and their wild, sun­burnt faces, affor­ded a strong contrast to the clean and civi­li­zed appea­rance of the citi­zens. It was dif­fi­cult to reco­gnize in such a throng the man of edu­ca­tion and the man of igno­rance, the sin­ner and the saint. »

Le pas­sage datait de 1853 et il aurait pu dater de ce matin. Dif­fi­cile de recon­naître, dans une telle foule, l’homme ins­truit de l’i­gno­rant, le pécheur du saint. Dif­fi­cile de recon­naître, aurait ajou­té Côme, le croyant de l’im­pos­teur. Le fidèle du faus­saire. L’a­mou­reux de Dieu de l’a­mou­reux d’une femme.

Il fer­ma le livre. L’hor­loge bat­tait. Dans quelques heures, il des­cen­drait pour la pre­mière fois dans le Haram, il se mêle­rait à la foule, il tour­ne­rait autour de la Kaa­ba comme Bur­ton l’a­vait fait, comme Sal­ma l’a­vait fait, comme deux mil­lions de croyants le feraient avec lui, et per­sonne ne sau­rait — per­sonne, pas même lui — si les cercles qu’il décri­rait seraient ceux d’un impos­teur ou ceux d’un homme en train, len­te­ment, de ces­ser de l’être.

Cha­pitre 5 — Salma

Il y a une photographie.

C’est la seule qu’il ait d’elle — non parce qu’il n’en a pas pris d’autres, mais parce qu’elle lui avait deman­dé de les effa­cer, un soir, à Paris, dans cet appar­te­ment du XIe arron­dis­se­ment qu’il occu­pait à l’é­poque, un deux-pièces sous les toits dont la fenêtre de la chambre don­nait sur une cour inté­rieure où un pla­tane pous­sait contre toute logique végé­tale. Elle lui avait deman­dé de les effa­cer avec le même ton calme qu’elle employait pour tout — les demandes, les refus, les décla­ra­tions, les adieux. Efface-les, Côme. Je ne veux pas qu’il reste des images de moi. Il les avait effa­cées. Toutes sauf une, qu’il avait trans­fé­rée sur une clé USB qu’il gar­dait dans le tiroir de son bureau, sous des fac­tures et des rele­vés ban­caires, et qu’il ne regar­dait presque jamais, sauf les soirs où le manque pre­nait une forme phy­sique — un creux dans la poi­trine, une sen­sa­tion de vide qui n’é­tait pas du vide mais du plein, du trop-plein d’absence.

Sur la pho­to­gra­phie, Sal­ma est de pro­fil. Elle ne regarde pas l’ob­jec­tif — elle regarde quelque chose hors champ, à gauche, quelque chose qui la fait presque sou­rire sans tout à fait sou­rire, une expres­sion sus­pen­due entre l’a­mu­se­ment et la concen­tra­tion. Ses che­veux sont cou­pés court, au car­ré, déga­geant la nuque. Elle porte un pull gris à col rou­lé qui est celui de Côme — un détail qu’il est le seul à savoir. Der­rière elle, floue, la vitre d’un café, et der­rière la vitre, plus floue encore, la sil­houette d’un mina­ret — ils sont à Istan­bul, c’est la pre­mière fois, le col­loque vient de se ter­mi­ner, c’est le soir, et Côme a pris cette pho­to sans qu’elle s’en aper­çoive, un geste de voleur, un geste qui dit : je veux gar­der cet ins­tant parce que je sais déjà qu’il ne dure­ra pas.

Il n’a­vait pas empor­té la pho­to­gra­phie à La Mecque. Il n’en avait pas besoin. Le visage de Sal­ma était ins­crit dans un endroit de sa mémoire qui ne dépen­dait d’au­cun sup­port — ni papier, ni pixel, ni par­che­min. Il était là, aus­si net que le texte d’un manus­crit qu’on a lu mille fois, et en même temps aus­si instable, parce que la mémoire est un palimp­seste elle aus­si, parce que chaque sou­ve­nir se réécrit sur le pré­cé­dent et que le visage de Sal­ma, à force d’être remé­mo­ré, avait com­men­cé à chan­ger, à se brouiller sur les bords, à perdre cer­tains détails — la forme exacte de ses sour­cils, la cou­leur pré­cise de ses lèvres — tout en gagnant une inten­si­té qui n’ap­par­te­nait plus au réel mais au manque.

Voi­ci ce qu’il savait d’elle. Voi­ci ce qu’il ne savait pas.

Il savait qu’elle était née à Tarim en 1978, dans une famille de sayyids — des des­cen­dants du Pro­phète par la lignée d’Hus­sein. Que les al-Hadra­mi de Tarim n’é­taient pas des gens ordi­naires : pen­dant des siècles, ils avaient essai­mé dans tout l’o­céan Indien — en Inde, en Malai­sie, en Indo­né­sie, en Afrique de l’Est — por­tant avec eux le savoir isla­mique, la cal­li­gra­phie, le com­merce et cette forme par­ti­cu­lière de sou­fisme hadh­ra­mi qui mêlait la rigueur théo­lo­gique à une dévo­tion poé­tique, presque exta­tique. Que son grand-père, Habib Omar al-Hadra­mi, avait été un cal­li­graphe célèbre dans tout le sud du Yémen — un maître du naskh dont les copies du Coran étaient recher­chées par les col­lec­tion­neurs et les mos­quées, et dont l’a­te­lier, dans une mai­son de terre à quatre étages de la vieille ville de Tarim, était un lieu de pèle­ri­nage pour les étu­diants en calligraphie.

Il savait que Sal­ma avait appris à cal­li­gra­phier avant d’ap­prendre à écrire. Que son grand-père lui avait mis le calame entre les doigts à cinq ans, dans le jar­din de gre­na­diers, et qu’elle avait tra­cé sa pre­mière lettre — un alif, la ver­ti­cale, le com­men­ce­ment de tout — sur un mor­ceau de papier jour­nal posé sur une planche de bois. Qu’elle avait un don que le vieux Habib avait recon­nu immé­dia­te­ment, avec ce mélange de fier­té et de tris­tesse qui est celui des maîtres quand ils com­prennent que l’é­lève les dépassera.

Il savait qu’elle avait quit­té Tarim à dix-huit ans pour Sanaa, puis Sanaa pour Paris à vingt-deux ans, et que le voyage entre Tarim et Paris — entre la val­lée du Hadra­maout, ses palais de terre et ses pal­miers, et le bou­le­vard de Bel­le­ville avec ses kebabs et ses maga­sins de télé­pho­nie — était un voyage que peu de gens pou­vaient com­prendre, un saut non seule­ment géo­gra­phique mais tem­po­rel, comme si l’on pas­sait du XIIIe siècle au XXIe en pre­nant un avion.

Il savait qu’elle avait com­men­cé un doc­to­rat à la Sor­bonne sur les manus­crits de Sanaa, qu’elle l’a­vait inter­rom­pu au bout de trois ans sans le ter­mi­ner, et qu’elle était retour­née au Yémen avec une rage silen­cieuse contre l’u­ni­ver­si­té fran­çaise, contre l’o­rien­ta­lisme, contre la façon dont les savants occi­den­taux tou­chaient les manus­crits isla­miques — avec les gants blancs de la science, certes, mais aus­si avec cette condes­cen­dance impli­cite qui traite le texte sacré comme un objet d’é­tude et non comme une parole vivante.

Il ne savait pas — il ne l’a­vait jamais su avec cer­ti­tude — si Sal­ma croyait en Dieu.

C’é­tait la ques­tion qu’il n’a­vait jamais posée, et qu’elle n’a­vait jamais expli­ci­te­ment répon­due, et qui flot­tait entre eux comme un nuage dont on ne sait pas s’il annonce la pluie ou le beau temps. Elle priait — il l’a­vait vue prier, cinq fois par jour, avec une régu­la­ri­té qui n’a­vait rien de méca­nique mais qui res­sem­blait à de la res­pi­ra­tion, un besoin du corps autant que de l’es­prit. Elle jeû­nait pen­dant le Rama­dan. Elle connais­sait le Coran par cœur — pas seule­ment les sou­rates courtes que tout musul­man connaît, mais le texte entier, les cent qua­torze sou­rates, les six mille deux cent trente-six ver­sets, une mémoire pro­di­gieuse qui la ren­dait capable de réci­ter n’im­porte quel pas­sage à n’im­porte quel moment, avec une voix grave et modu­lée qui trans­for­mait l’a­rabe cora­nique en musique.

Et en même temps — en même temps — elle disait des choses que Côme n’a­vait jamais enten­dues dans la bouche d’une croyante. La foi n’est pas un état, c’est un mou­ve­ment. Dieu n’est pas une réponse, c’est une ques­tion qu’on ne peut pas ces­ser de poser. Et sur­tout, cette phrase, pro­non­cée un soir à Sanaa, dans le stu­dio de la vieille ville, le frag­ment ancien posé entre eux sur la table : Tu sais ce que c’est, un palimp­seste ? C’est la preuve que Dieu hésite.

Côme n’a­vait jamais ren­con­tré quel­qu’un qui habi­tait l’is­lam de cette manière — de l’in­té­rieur et du bord en même temps, avec une inti­mi­té qui fri­sait l’hé­ré­sie. Elle n’é­tait ni une réfor­ma­trice ni une rebelle. Elle ne vou­lait pas chan­ger l’is­lam — elle vou­lait le com­prendre, ce qui était infi­ni­ment plus dan­ge­reux. Les réfor­ma­teurs, les auto­ri­tés savent les gérer. Les cher­cheurs de véri­té, non.

Il y avait eu une nuit, à Paris, dans l’ap­par­te­ment du XIe. C’é­tait en mai, l’a­vant-der­nier mai qu’ils avaient pas­sé ensemble, et le pla­tane de la cour inté­rieure avait des feuilles neuves qui fai­saient une ombre verte sur le mur de la chambre. Ils étaient cou­chés, dans l’obs­cu­ri­té tiède, et Sal­ma avait par­lé. Lon­gue­ment, ce qui ne lui res­sem­blait pas — d’ha­bi­tude c’é­tait Côme qui par­lait et elle qui écou­tait, ou qui fai­sait sem­blant d’é­cou­ter, ou qui écou­tait quelque chose d’autre en même temps, quelque chose que lui ne pou­vait pas entendre.

Elle avait par­lé du Hajj.

De ce que repré­sen­tait le Hajj pour elle — non pas le pèle­ri­nage tou­ris­tique des agences de voyages, pas le rituel codi­fié des guides pra­tiques, mais quelque chose de plus pro­fond, de plus effrayant. L’i­dée de se rendre en un lieu où toute dif­fé­rence s’a­bo­lit. Où le riche et le pauvre portent le même vête­ment. Où les femmes et les hommes tournent ensemble dans la même foule. Où le temps s’ar­rête — non pas au sens méta­pho­rique, mais lit­té­ra­le­ment : pen­dant le Hajj, le temps indi­vi­duel cesse d’exis­ter, vous n’êtes plus vous, vous êtes une par­ti­cule dans un flux, un atome dans une prière col­lec­tive, et votre nom, votre his­toire, votre visage, tout ce qui fait de vous un indi­vi­du se dis­sout dans le mou­ve­ment cir­cu­laire du tawaf, et ce qui reste — ce qui reste quand tout le reste a été empor­té — c’est soit Dieu, soit rien, et les deux reviennent peut-être au même.

— Tu veux y aller ? avait deman­dé Côme.

— Oui. Un jour. Quand je serai prête.

— Prête à quoi ?

Elle n’a­vait pas répon­du. Elle s’é­tait tour­née vers le mur, et le pla­tane fai­sait dan­ser des ombres vertes sur sa nuque, et Côme avait com­pris — sans le for­mu­ler, sans le vou­loir — que ce quand je serai prête signi­fiait quand je serai prête à te quit­ter, et que le Hajj, pour Sal­ma, n’é­tait pas un voyage qu’on fai­sait et dont on reve­nait, mais un seuil qu’on fran­chis­sait et qui vous chan­geait d’une manière irré­ver­sible, et qu’elle le savait, et qu’elle avait peur, et que cette peur était aus­si du désir.

Qua­torze mois plus tard, elle était partie.

Le sou­ve­nir le plus pré­cis que Côme avait de leur der­nière ren­contre, à Sanaa, en mars 2012, n’é­tait pas un mot, ni un geste, ni une scène entière, mais une image fixe : les mains de Sal­ma posant le frag­ment de manus­crit dans les siennes. Ses mains étaient petites, les doigts tachés d’encre noire à l’in­dex et au majeur droits — une tache per­ma­nente, indé­lé­bile, la signa­ture de la cal­li­graphe, la preuve que le corps garde la trace de ce qu’il fait quand l’es­prit oublie. Et ses mains avaient tenu ses mains pen­dant un ins­tant, et il avait sen­ti les taches d’encre contre sa peau, et il s’é­tait dit : c’est la der­nière fois que ces mains me touchent, et il avait eu raison.

Après, il y avait eu le silence.

Pas un silence bru­tal — les dis­pa­ri­tions ne sont jamais bru­tales quand elles sont pré­mé­di­tées. D’a­bord les mails s’é­taient espa­cés. Puis les réponses étaient deve­nues plus courtes, plus éva­sives — un mot, deux mots, ham­du­lil­lah, tout va bien, ne t’in­quiète pas. Le télé­phone ne répon­dait plus qu’une fois sur trois, puis une fois sur dix, puis plus du tout. L’a­dresse du stu­dio dans la vieille ville ren­voyait les lettres — des­ti­na­taire incon­nu, un tam­pon rouge sur l’en­ve­loppe blanche, cette bru­ta­li­té admi­nis­tra­tive des postes du monde entier qui réduit une absence à un mot.

Côme avait cher­ché. Il avait appe­lé le Dar al-Makh­tu­tat — les col­lègues disaient qu’elle avait pris un congé, qu’elle était peut-être par­tie à Tarim, chez sa famille, ou peut-être à Aden, per­sonne ne savait, le Yémen s’en­fon­çait dans le chaos et les gens dis­pa­rais­saient, ce n’é­tait pas rare, ce n’é­tait pas inquié­tant, ou plu­tôt c’é­tait inquié­tant mais d’une manière si géné­rale, si sys­té­mique, que l’in­quié­tude indi­vi­duelle se noyait dans l’in­quié­tude col­lec­tive comme une larme dans la mer. Il avait contac­té l’am­bas­sade de France à Sanaa — rien, elle n’é­tait pas de natio­na­li­té fran­çaise. Il avait écrit à des col­lègues en Alle­magne, en Angle­terre, qui avaient tra­vaillé sur les manus­crits de Sanaa — per­sonne n’a­vait de nouvelles.

Et puis Abdal­lah, un soir de sep­tembre 2013, au télé­phone : Je l’ai vue au ter­mi­nal Hajj de Djed­dah. Elle avait maigri.

Une phrase. Neuf mots. Et sur ces neuf mots, Côme avait construit tout cela — le cer­ti­fi­cat de conver­sion, le visa, le voyage, la tour, la chambre au cin­quan­tième étage, le men­songe qui l’a­vait ame­né ici, dans la ville où il n’a­vait pas le droit d’être, à cher­cher une femme qui ne vou­lait peut-être pas être trouvée.

Il était allon­gé sur le lit de la chambre 5017. La nuit tom­bait. Le Haram s’illu­mi­nait en bas — cette clar­té constante, sur­na­tu­relle, qui ne fai­blis­sait jamais — et le tawaf conti­nuait, les cercles de pèle­rins visibles d’en haut comme les anneaux d’une pla­nète, et quelque part dans ces cercles, un an plus tôt, Sal­ma avait tour­né, et peut-être tour­nait-elle encore, et peut-être était-elle deve­nue le mou­ve­ment lui-même, cette rota­tion sans fin autour d’un centre qu’on n’at­teint jamais, et peut-être était-ce cela, sa réponse à la ques­tion que Côme n’a­vait jamais posée, cette ques­tion sur Dieu et sur la foi et sur ce qui reste quand tout le reste a été emporté.

Il ouvrit le Bur­ton. Pas pour lire — pour tou­cher le papier, sen­tir sous ses doigts le grain de la page, cette rugo­si­té carac­té­ris­tique des édi­tions de poche bon mar­ché, et se rap­pe­ler que d’autres avant lui avaient cher­ché quelque chose dans cette ville, et que cer­tains l’a­vaient trou­vé, et que d’autres non, et que la dif­fé­rence entre les deux n’é­tait peut-être pas ce qu’on pense.

Bur­ton, en 1853, était entré à La Mecque pour la gloire. Pour l’a­ven­ture. Pour la lit­té­ra­ture. Pour pou­voir dire : j’ai été là où les autres n’ont pas osé aller. Et il en était reve­nu avec un livre — trois volumes, mille pages, des obser­va­tions, des mesures, des plans — et avec quelque chose d’autre, quelque chose qu’il n’a­vait jamais pu nom­mer et qui l’a­vait han­té le reste de sa vie. Ce quelque chose, Côme le devi­nait : c’é­tait le soup­çon que la foi qu’il avait simu­lée pen­dant des mois n’é­tait peut-être pas entiè­re­ment simu­lée. Que le masque, por­té assez long­temps, finit par col­ler à la peau. Que le der­viche Abdul­lah, per­son­nage inven­té pour les besoins de l’im­pos­ture, avait fini par exis­ter — non pas à la place de Richard Bur­ton, mais à côté de lui, en lui, comme un texte sous un autre texte, un palimp­seste vivant.

Bur­ton avait por­té toute sa vie un sachet de cuir autour du cou. Dans le sachet, deux docu­ments : le cer­ti­fi­cat du Sheikh de La Mecque attes­tant qu’il avait accom­pli le Hajj, et une lettre du car­di­nal Wise­man le recom­man­dant comme bon catho­lique. Les deux à la fois. L’un ne sup­pri­mait pas l’autre. La foi et l’im­pos­ture coexis­taient dans le même sachet, contre le même cœur, et Bur­ton ne voyait là aucune contra­dic­tion, ou bien il voyait la contra­dic­tion mais s’en moquait, ou bien — hypo­thèse la plus trou­blante — la contra­dic­tion était le lieu exact de sa vérité.

Côme se deman­da ce qu’il por­te­rait, lui, en ren­trant à Paris. Le frag­ment de manus­crit, sans doute, tou­jours enve­lop­pé dans son car­ré de soie. Le cer­ti­fi­cat de conver­sion, dans son enve­loppe kraft. Et quelque chose d’autre — quelque chose qui n’exis­tait pas encore, qui n’a­vait pas de forme, pas de nom, mais qui com­men­çait à se for­mer dans la par­tie de lui que vingt ans d’am­bi­guï­té avaient creu­sée comme l’eau creuse la pierre, cette cavi­té inté­rieure où le doute et le désir se confondent et qui est peut-être — peut-être — ce que les croyants appellent l’âme.

L’ap­pel à la prière du magh­rib s’é­le­va. Le cou­cher du soleil. La troi­sième prière du jour. Les LED de l’hor­loge, quelque part au-des­sus de lui, pas­sèrent du blanc au vert. La ville entière vibra. Et Côme res­ta immo­bile dans la chambre obs­cure, le livre de Bur­ton sur la poi­trine, les yeux ouverts sur le pla­fond, et il pen­sa à Sal­ma, et il pen­sa à Dieu, et il ne savait pas lequel des deux il était venu cher­cher, et il se dit que c’é­tait peut-être la même chose, et il se dit que non, et il se dit qu’il ne savait pas, et ce ne-pas-savoir était la seule chose vraie dans toute cette archi­tec­ture de men­songes, la seule fis­sure par laquelle quelque chose d’au­then­tique pou­vait encore passer.

Demain, il descendrait.

Demain, il entre­rait dans le Haram, il se mêle­rait à la foule, il tour­ne­rait autour de la Kaa­ba, il ferait le geste de deux mil­lions de croyants, et ce geste serait le sien et ne serait pas le sien, et dans la foule immense il cher­che­rait un visage, un visage de femme aux che­veux noirs, aux doigts tachés d’encre, et il ne le trou­ve­rait pas, et il tour­ne­rait encore, et il ne le trou­ve­rait pas, et il tour­ne­rait encore, et quelque chose com­men­ce­rait à se défaire en lui, ou à se refaire, ou à se faire pour la pre­mière fois, et il n’y aurait per­sonne pour lui dire lequel des trois.

La nuit tom­ba sur La Mecque. L’hor­loge bat­tait. Le tawaf tour­nait. Et dans la chambre 5017, au cin­quan­tième étage de la plus haute tour de la ville de Dieu, un homme qui ne croyait pas — ou qui ne savait pas s’il croyait — atten­dait l’aube avec la patience des men­teurs et la fièvre des amou­reux, et c’é­tait la même patience et c’é­tait la même fièvre, et dehors les étoiles tour­naient elles aus­si, dans leur propre tawaf silen­cieux, autour d’un centre que per­sonne n’a­vait jamais vu.

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