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Le crois­sant
d’or

Le crois­sant d’or

Pre­mière partie

PRE­MIÈRE PAR­TIE — L’IMPOSTURE

Cha­pitre 1 — L’horloge

L’as­cen­seur mon­tait sans bruit, comme une pen­sée qu’on n’ose pas formuler.

Côme Vil­le­dieu regar­dait les chiffres défi­ler sur l’é­cran incrus­té dans l’a­cier bros­sé — 23, 24, 25 — et sen­tait la pres­sion chan­ger dans ses oreilles, un res­ser­re­ment doux, presque tendre, comme si la tour l’a­va­lait. Il y avait sept autres per­sonnes dans la cabine. Un couple saou­dien dont la femme por­tait un niqab bro­dé de fils d’argent. Trois hommes en thobe blanc qui par­laient à voix basse dans un dia­lecte qu’il iden­ti­fia comme du hadh­ra­mi — des Yémé­nites, pro­ba­ble­ment, ou des Saou­diens du Sud. Un ado­les­cent absor­bé par son télé­phone. Une vieille femme indo­né­sienne, minus­cule, agrip­pée à une canne dont le pom­meau figu­rait un crois­sant de lune, et dont les lèvres bou­geaient sans cesse dans un mur­mure qu’il fal­lait un moment pour recon­naître comme une prière.

37, 38, 39.

Il n’a­vait pas dor­mi depuis trente-deux heures. Le vol Royal Jor­da­nian de Paris à Djed­dah, via Amman, l’a­vait déver­sé dans le ter­mi­nal Hajj à trois heures du matin, et depuis, tout s’é­tait enchaî­né dans une méca­nique à la fois lente et impla­cable dont il n’a­vait été qu’un rouage par­mi des mil­liers d’autres — les files d’at­tente, les for­mu­laires, les bus, le check­point sur l’au­to­route, les pan­neaux lumi­neux en arabe et en anglais, et enfin l’en­trée dans La Mecque au cré­pus­cule, quand les lumières de la ville s’é­taient allu­mées d’un coup comme un mil­lion de pau­pières qui s’ou­vri­raient en même temps.

48, 49, 50.

Les portes s’ou­vrirent avec un souffle d’air cli­ma­ti­sé. Il sor­tit le der­nier. Le cou­loir était immense, silen­cieux, recou­vert d’un tapis si épais qu’il étouf­fait le pas. Aux murs, des cal­li­gra­phies dorées — des ver­sets, il les recon­nut sans même avoir besoin de les lire, la sou­rate Al-Fati­ha, l’ou­ver­ture, les sept ver­sets que tout musul­man connaît et que Côme Vil­le­dieu connais­sait aus­si, non pas comme une prière mais comme on connaît une par­ti­tion qu’on aurait déchif­frée des cen­taines de fois sans jamais l’a­voir jouée.

La chambre 5017 était au bout du cou­loir. Il glis­sa la carte magné­tique. La porte céda. L’obs­cu­ri­té, d’a­bord, puis ses yeux s’a­jus­tèrent et il vit la fenêtre — une baie vitrée du sol au pla­fond qui occu­pait tout le mur ouest — et der­rière la vitre, en contre­bas, à cin­quante étages plus bas, la chose.

Il posa sa valise. Il ne cher­cha pas l’interrupteur.

La Grande Mos­quée de La Mecque, le Mas­jid al-Haram, était là, direc­te­ment sous lui, illu­mi­née d’une blan­cheur qui n’ap­par­te­nait à aucune heure du jour ni de la nuit. Le marbre des espla­nades irra­diait. Les mina­rets — il en comp­ta neuf, non, onze — se dres­saient comme des aiguilles de lumière plan­tées dans le sol. Et au centre de tout cela, au centre exact, la Kaaba.

Elle était plus petite qu’il ne l’a­vait imaginée.

Il avait vu des mil­liers de pho­to­gra­phies. Il avait tenu entre ses mains des minia­tures per­sanes du XVe siècle qui la repré­sen­taient entou­rée d’anges. Il avait lu les des­crip­tions de Bur­ton, de Burck­hardt, d’Ibn Bat­tu­ta. Mais rien ne l’a­vait pré­pa­ré à cette dis­pro­por­tion : un cube de pierre recou­vert de tis­su noir, treize mètres de haut peut-être, posé au centre d’une cour ovale de marbre blanc, et autour de ce cube, dans une rota­tion lente, inces­sante, qui ne s’ar­rê­tait ni le jour ni la nuit — des gens. Des mil­liers de gens, vus de si haut qu’ils n’é­taient plus que des points, des par­ti­cules blanches et sombres qui tour­naient dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, comme les étoiles autour d’un trou noir, comme l’eau qui se retire dans un siphon, comme quelque chose que la gra­vi­té tirait vers un centre invi­sible et qui résis­tait, qui tour­nait, qui ne tom­bait pas.

Le tawaf.

Côme s’as­sit sur le rebord du lit, face à la vitre. Il res­ta long­temps ain­si, les mains sur les genoux, à regar­der les cercles concen­triques des pèle­rins qui tour­naient en bas. De là-haut, on ne voyait pas les visages. On ne voyait pas les larmes, ni les mains ten­dues vers la Pierre Noire, ni les bouches qui mur­mu­raient des invo­ca­tions. On ne voyait que le mou­ve­ment — cette spi­rale humaine qui n’a­vait pas d’âge, qui tour­nait depuis qua­torze siècles, qui tour­ne­rait encore quand cette tour serait deve­nue poussière.

Il se ren­dit compte qu’il enten­dait un bruit. Un bruit si grave, si conti­nu, qu’il l’a­vait d’a­bord pris pour le silence lui-même. C’é­tait la rumeur du tawaf qui mon­tait jus­qu’au cin­quan­tième étage — un bour­don­ne­ment col­lec­tif, un mur­mure de deux mil­lions de voix fon­dues en une seule, tra­ver­sant le vitrage, les couches d’a­cier et de béton, l’air cli­ma­ti­sé et les cou­loirs de marbre, pour venir mou­rir dans cette chambre où un homme qui n’a­vait pas le droit d’être là regar­dait le centre du monde.

Il ouvrit sa valise.

Sous les vête­ments — deux thobes blancs, un ihram encore plié dans son embal­lage, des san­dales neuves, un néces­saire de toi­lette —, il trou­va ce qu’il cher­chait. Un livre de poche, cou­ver­ture jaune pâle, cor­née, tachée de café et de quelque chose d’autre qu’il pré­fé­rait ne pas iden­ti­fier. Per­so­nal Nar­ra­tive of a Pil­gri­mage to El-Medi­nah and Mec­cah, par Richard F. Bur­ton. L’é­di­tion Dover de 1964, en deux volumes. Il n’a­vait empor­té que le second — celui qui couvre La Mecque.

Il le posa sur la table de nuit, du côté gauche du lit, là où un exem­plaire du Coran était déjà dis­po­sé dans un cof­fret de velours vert. Les deux livres se fai­saient face. Le Livre et l’im­pos­ture. La révé­la­tion et le récit d’un homme qui avait men­ti pour la voir de près.

Côme se leva, s’ap­pro­cha de la vitre, posa le front contre le verre froid. En des­sous, le tawaf conti­nuait. Il ne s’ar­rê­te­rait pas. La nuit avan­çait, et les pèle­rins conti­nuaient de tour­ner comme si le monde dépen­dait de cette rota­tion, comme si arrê­ter de tour­ner c’é­tait arrê­ter la terre, et peut-être était-ce exac­te­ment cela, peut-être cette spi­rale de corps en prière était-elle le méca­nisme invi­sible qui main­te­nait l’u­ni­vers en place, et peut-être que lui, Côme Vil­le­dieu, qua­rante-trois ans, spé­cia­liste de manus­crits cora­niques anciens, citoyen fran­çais, men­teur pro­fes­sion­nel, était la seule pièce défaillante de toute la machine.

Au-des­sus de sa tête, quelque part dans la struc­ture de la tour, l’hor­loge bat­tait. Il ne la voyait pas — elle était plus haut, bien plus haut, à quatre cent cin­quante mètres du sol, et sa chambre n’é­tait qu’au deux cen­tième mètre envi­ron. Mais il la sen­tait. Un bat­te­ment sourd, pas tout à fait régu­lier, ou peut-être était-ce son propre cœur qui déca­lait le rythme, qui impo­sait un contre­temps vivant au temps méca­nique de la tour.

L’hor­loge de La Mecque. La plus grande du monde. Quatre cadrans de qua­rante-trois mètres de côté cha­cun, orien­tés vers les quatre points car­di­naux, visibles à vingt-cinq kilo­mètres. Elle don­nait l’heure de l’A­ra­bie — UTC+3 — mais elle avait été conçue, à l’o­ri­gine, pour concur­ren­cer Green­wich. Pour impo­ser un méri­dien zéro sacré, un temps musul­man, un bat­te­ment du monde qui ne par­ti­rait plus de l’An­gle­terre mais de la Kaa­ba. Le pro­jet avait échoué — ou avait été aban­don­né, ce qui n’é­tait pas la même chose. L’hor­loge don­nait l’heure de Riyad, comme n’im­porte quelle montre de n’im­porte quel aéro­port du Golfe. Mais elle était là, colos­sale, obs­ti­née, et ses LED chan­geaient de cou­leur à chaque appel à la prière — du blanc au vert, du vert au blanc — comme un cœur qui bat­trait en lumière.

Côme pen­sa à la for­te­resse d’Ajyad.

Il y pen­sait chaque fois qu’il levait les yeux vers la tour, depuis le taxi qui l’a­vait conduit du bus à l’hô­tel, depuis le hall monu­men­tal dont le pla­fond se per­dait dans une brume de marbre et de dorures. La for­te­resse otto­mane qui s’é­tait tenue ici même, sur la col­line de Bul­bul, pen­dant deux cent vingt ans. Construite en 1780 pour pro­té­ger la Kaa­ba des pillards, démo­lie en jan­vier 2002 en neuf jours. La col­line rasée, apla­tie, effa­cée. Et sur ce vide — cette absence de col­line, cette néga­tion géo­lo­gique — on avait éri­gé les sept tours du com­plexe Abraj al-Bait, dont la Mak­kah Clock Royal Tower était la plus haute, la plus mas­sive, la plus obs­cène peut-être, si l’on était du genre à pen­ser en ces termes.

Côme était du genre à pen­ser en ces termes. Il avait vu des pho­to­gra­phies de la for­te­resse — des cli­chés jau­nis du XIXe siècle où l’on dis­tin­guait les murs cré­ne­lés sur la crête de la col­line, domi­nant la mos­quée en contre­bas. Il avait lu les pro­tes­ta­tions de la Tur­quie, la com­pa­rai­son avec les Boud­dhas de Bamiyan, la réponse gla­ciale du ministre saou­dien : Per­sonne n’a le droit d’in­ter­fé­rer dans ce qui relève de l’au­to­ri­té de l’É­tat. Il avait vu la maquette au 1/25e conser­vée au parc Minia­turk d’Is­tan­bul — un spectre en réduc­tion, un sou­ve­nir de ce que la moder­ni­té avait dévoré.

Et main­te­nant il dor­mait dans le ventre du dévoreur.

Il y avait une logique là-dedans, une symé­trie cruelle que Côme appré­ciait sans tout à fait l’ad­mettre. Lui aus­si était un homme de palimp­sestes — de textes écrits sur d’autres textes, de couches grat­tées et réécrites. Les manus­crits de Sanaa, décou­verts en 1972 dans le faux pla­fond de la Grande Mos­quée de Sanaa au Yémen, étaient les plus anciens frag­ments cora­niques connus, et cer­tains d’entre eux étaient des palimp­sestes : sous le texte cora­nique, un texte plus ancien, dif­fé­rent, grat­té mais pas tout à fait effa­cé. Des variantes. Des ver­sions reje­tées. Des brouillons de Dieu, si l’on osait la formule.

Côme l’o­sait.

Il avait tenu dans ses mains, au musée de Sanaa, un de ces feuillets — le par­che­min rêche sous les doigts, l’encre brune presque effa­cée, et en des­sous, en trans­pa­rence, les fan­tômes d’un autre texte. C’é­tait Sal­ma qui l’a­vait conduit là-bas, dans les salles cli­ma­ti­sées du Dar al-Makh­tu­tat, le Centre des manus­crits, où elle tra­vaillait à l’é­poque. Sal­ma dont les doigts gan­tés de coton blanc tour­naient les pages avec une len­teur de prê­tresse. Sal­ma qui lui avait dit, ce jour-là, dans le taxi qui les rame­nait vers la vieille ville de Sanaa : Tu sais ce que c’est, un palimp­seste ? C’est la preuve que Dieu hésite.

Il se détour­na de la vitre.

La fatigue était là, main­te­nant, une fatigue sablon­neuse qui rem­plis­sait ses membres et ses yeux. Il se désha­billa, fit ses ablu­tions par auto­ma­tisme — le geste si pro­fon­dé­ment ins­crit dans sa mémoire mus­cu­laire qu’il n’a­vait même pas besoin d’y pen­ser, les mains, la bouche, le nez, le visage, les avant-bras, la tête, les pieds, tou­jours dans cet ordre, tou­jours trois fois, tou­jours avec la main droite d’a­bord —, puis s’ar­rê­ta au milieu de la salle de bain, nu, mouillé, face au miroir, et se regarda.

Un homme maigre. Des che­veux noirs cou­pés court, qui com­men­çaient à gri­son­ner aux tempes. Un nez long, des yeux sombres, une peau hâlée par vingt ans pas­sés entre Le Caire, Istan­bul et les capi­tales du Golfe. Un visage qu’on pou­vait prendre pour beau­coup de choses — levan­tin, magh­ré­bin, turc, voire ira­nien — et qui n’é­tait rien de tout cela. Un visage de Fran­çais du Sud, de Pro­ven­çal peut-être, ou de Corse, avec quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable qui fai­sait que les gens, depuis tou­jours, le pre­naient pour quel­qu’un d’autre.

C’é­tait son talent. Son seul vrai talent, s’il était hon­nête avec lui-même, ce qui ne lui arri­vait pas sou­vent. Pas la connais­sance des manus­crits — ça, d’autres la pos­sé­daient aus­si bien que lui, mieux que lui peut-être. Pas l’a­rabe — le sien était excellent mais pas sans faille, un ara­bi­sant atten­tif aurait détec­té la for­ma­tion clas­sique, les tour­nures livresques, l’ab­sence de véri­table langue mater­nelle sous le ver­nis. Non, le talent de Côme Vil­le­dieu était l’am­bi­guï­té. La capa­ci­té de n’être jamais tout à fait assi­gnable. D’oc­cu­per les inter­stices. D’être, dans chaque pièce où il entrait, celui que les autres déci­daient qu’il était.

Il n’a­vait jamais pré­ten­du être musul­man. Il n’a­vait sim­ple­ment jamais dit qu’il ne l’é­tait pas. Vingt ans à fré­quen­ter des col­lec­tion­neurs du Golfe, des conser­va­teurs de musée à Doha et Abu Dha­bi, des mar­chands du souk de Khan el-Kha­li­li au Caire, des uni­ver­si­taires d’Al-Azhar — et jamais la ques­tion ne s’é­tait posée fron­ta­le­ment. On sup­po­sait. Il lais­sait sup­po­ser. Il connais­sait les gestes, les for­mules, les silences qui disent oui sans rien dire du tout. Bis­mil­lah avant de man­ger. Alham­du­lil­lah quand on lui deman­dait com­ment il allait. Inshal­lah pour clore une phrase. Le voca­bu­laire de la pié­té comme un vête­ment qu’il por­tait si bien qu’il ne savait plus s’il le por­tait ou s’il était deve­nu sa peau.

Il se sécha, enfi­la un pyja­ma, étei­gnit la lumière de la salle de bain. La chambre était bai­gnée d’une clar­té irréelle — la lumière du Haram qui mon­tait par la vitre, blanche et constante, comme une aube qui ne fini­rait jamais. Il se cou­cha. Le lit était immense, les draps frais, l’o­reiller d’un moel­leux presque indé­cent. Au-des­sous de lui, cin­quante étages plus bas, les pèle­rins dor­maient à même le sol de marbre de la mos­quée, ou ne dor­maient pas, ou priaient, ou pleu­raient, ou tour­naient encore autour de la Kaa­ba dans l’in­som­nie de la foi.

Il ten­dit le bras, prit le livre de Bur­ton. L’ou­vrit au hasard.

« I may here observe that we had now ente­red the Haram, or Sanc­tua­ry. After this, all our acts, words and thoughts were to be those of reli­gion and piety. »

Côme fer­ma le livre. Le posa sur sa poi­trine. Fer­ma les yeux.

La rumeur du tawaf mon­tait à tra­vers les étages comme une marée, comme un chant, comme le bruit que ferait la terre si elle avait une voix, et dans cette rumeur il y avait deux mil­lions de noms de Dieu et pas un seul qui fût le sien, et il s’en­dor­mit ain­si, le livre de l’im­pos­teur sur le cœur, dans la ville où il n’a­vait pas le droit d’être, à deux cents mètres du sol et à nulle part de lui-même.

Cha­pitre 2 — Le checkpoint

Deux jours plus tôt, Côme Vil­le­dieu avait quit­té Paris sous la pluie.

C’é­tait un mar­di — le 8 octobre 2013 — et il pleu­vait cette espèce de pluie d’au­tomne pari­sienne qui ne tombe pas vrai­ment mais qui flotte, qui occupe l’air comme un doute, qui mouille les idées avant de mouiller les vête­ments. Il avait pris le RER B jus­qu’à Rois­sy avec une valise cabine et un sac à dos, et dans le sac à dos il y avait le Bur­ton, le frag­ment de manus­crit enve­lop­pé dans un car­ré de soie, son pas­se­port fran­çais, un billet aller-retour Paris-Djed­dah via Amman, et une enve­loppe kraft conte­nant les docu­ments qui fai­saient de lui un musulman.

Le cer­ti­fi­cat de conver­sion était un chef-d’œuvre.

Pas un faux — c’est ce qu’il se disait, et c’é­tait à la fois vrai et par­fai­te­ment men­son­ger. Le docu­ment avait été déli­vré par la mos­quée de Paris, il por­tait un numé­ro d’en­re­gis­tre­ment authen­tique, la signa­ture du rec­teur adjoint, un tam­pon offi­ciel. Ce qui était faux, c’é­tait l’homme qui l’a­vait obte­nu. Ou plu­tôt : ce qui était indé­ci­dable, c’é­tait la nature de sa démarche. Il s’é­tait pré­sen­té un ven­dre­di après-midi de sep­tembre, avait ren­con­tré un imam jeune et enthou­siaste, lui avait expli­qué qu’il sou­hai­tait for­ma­li­ser une conver­sion qu’il por­tait en lui depuis des années. L’i­mam avait posé des ques­tions. Côme avait répon­du avec une aisance qui avait visi­ble­ment impres­sion­né le reli­gieux — ses connais­sances cora­niques, sa maî­trise de l’a­rabe, sa fami­lia­ri­té avec les cinq piliers, les six articles de foi, les noms de Dieu. L’i­mam avait sou­ri. Vous êtes déjà plus savant que la plu­part de mes fidèles, frère Côme. Puis il avait pro­non­cé la Shahada.

Ash-hadu an la ila­ha illa Allah, wa ash-hadu anna Muham­ma­dan rasu­lu Allah.

J’at­teste qu’il n’y a de divi­ni­té que Dieu, et j’at­teste que Muham­mad est le mes­sa­ger de Dieu.

Il l’a­vait pro­non­cée en arabe, d’une voix claire, devant deux témoins — un étu­diant séné­ga­lais et un comp­table algé­rien qui pas­saient par là et qu’on avait réqui­si­tion­nés pour l’oc­ca­sion. L’i­mam avait pleu­ré. Les deux témoins l’a­vaient embras­sé. On lui avait don­né un nom — Karim — qu’il n’u­ti­li­se­rait que sur les docu­ments offi­ciels. On lui avait remis le cer­ti­fi­cat, un exem­plaire du Coran en fran­çais, et une petite bro­chure inti­tu­lée Bien­ve­nue dans l’Is­lam dont la cou­ver­ture mon­trait un cou­cher de soleil sur une mos­quée en silhouette.

Il avait tout gar­dé sauf la brochure.

La ques­tion — la seule ques­tion — était celle-ci : croyait-il à ce qu’il avait dit ? Et la réponse était qu’il ne savait pas. Qu’il ne savait plus. Qu’il y avait eu un moment, dans cette salle de prière car­re­lée de blanc, sous le néon gré­sillant, entre l’é­tu­diant séné­ga­lais et le comp­table algé­rien, où la Sha­ha­da était pas­sée de sa bouche à quelque chose qui res­sem­blait à une convic­tion, ou du moins à l’ombre d’une convic­tion, ou du moins au désir d’une convic­tion, ce qui était peut-être la même chose. Et puis le moment était pas­sé, comme passent tous les moments, et il était sor­ti dans la rue avec son cer­ti­fi­cat dans une enve­loppe, et la rue était tou­jours la même rue, et il était tou­jours le même homme, et il avait pris le métro pour ren­trer chez lui.

Ça, c’é­tait trois semaines avant le départ.

Le visa Hajj avait été plus simple que pré­vu. L’a­gence de voyage — Al-Safa Tours, un petit bureau du Xe arron­dis­se­ment tenu par un Fran­co-Maro­cain nom­mé Rachid qui n’a­vait posé aucune ques­tion embar­ras­sante — s’é­tait char­gée de tout. Le cer­ti­fi­cat de conver­sion, la pho­to d’i­den­ti­té, le for­mu­laire du consu­lat d’A­ra­bie saou­dite, le paie­ment du for­fait pèle­ri­nage (hôtel cinq étoiles, trans­port, guide) : quatre mille six cents euros, carte ban­caire accep­tée. Rachid avait feuille­té le cer­ti­fi­cat, avait hoché la tête, avait dit Mabrouk, frère, féli­ci­ta­tions, et c’é­tait tout. Per­sonne ne vous demande de prou­ver que vous aimez Dieu. On vous demande un papier qui dit que vous l’ai­mez. Ce n’est pas la même chose, mais ça suffit.

Il y avait eu aus­si Abdallah.

Côme l’a­vait connu au Caire, quatre ans plus tôt, dans le souk de Khan el-Kha­li­li, là où les anti­quaires hon­nêtes et les faus­saires mal­hon­nêtes occu­paient sou­vent la même bou­tique et par­fois le même corps. Abdal­lah al-Hadra­mi — le nom disait tout : un Yémé­nite du Hadra­maout, cette longue val­lée du sud du Yémen qui a essai­mé des mar­chands dans tout l’o­céan Indien depuis des siècles. Il avait qua­rante-cinq ans ou soixante, des dents en or, un rire énorme et des yeux qui ne riaient jamais en même temps que sa bouche. Il vivait à Djed­dah depuis vingt ans. Il avait été chauf­feur, tra­duc­teur, agent immo­bi­lier, impor­ta­teur de tis­sus, cour­tier en manus­crits, et pro­ba­ble­ment autre chose encore que Côme ne lui avait jamais deman­dé de préciser.

C’est Abdal­lah qui avait ven­du à Côme, trois ans plus tôt, un feuillet de Coran kou­fique du IXe siècle, pro­ve­nance incer­taine mais cal­li­gra­phie authen­tique, pour un prix qui sug­gé­rait que le feuillet avait quit­té le Yémen par des voies peu ortho­doxes. C’est Abdal­lah qui connais­sait des gens à Sanaa, à Tarim, à Aden — des gens qui avaient accès à des col­lec­tions pri­vées, à des biblio­thèques de mos­quées, à des tré­sors que la guerre mena­çait et que cer­tains pré­fé­raient vendre plu­tôt que de voir détruits. C’est Abdal­lah, enfin, qui connais­sait Salma.

Ou du moins pré­ten­dait la connaître.

Elle est venue au Hajj l’an der­nier, avec un groupe de Sanaa, avait-il dit au télé­phone, un soir de sep­tembre, la voix hachée par la mau­vaise connexion. Je l’ai vue à Djed­dah, à l’aé­ro­port. Elle avait mai­gri. Elle ne m’a pas recon­nu, ou elle a fait sem­blant. Après, plus rien. Le groupe est ren­tré au Yémen. Elle, je ne sais pas.

C’é­tait peu. C’é­tait presque rien. Mais c’é­tait la pre­mière trace de Sal­ma depuis qua­torze mois, et Côme avait rac­cro­ché avec le cœur qui bat­tait comme au temps où il avait vingt ans et où les choses comp­taient encore, et il avait su — non pas déci­dé, su — qu’il irait.

Abdal­lah l’at­ten­dait à l’aé­ro­port de Djeddah.

Le ter­mi­nal Hajj était un monde à part. Côme l’a­vait lu dans les guides, il avait vu des pho­to­gra­phies, mais rien ne l’a­vait pré­pa­ré à l’é­chelle. Une struc­ture immense, blanche, dont le toit en forme de tentes bédouines cou­vrait une sur­face où auraient tenu plu­sieurs ter­rains de foot­ball. Sous ces tentes d’a­cier et de fibre de verre, des mil­liers de pèle­rins — dix mille, vingt mille, il était impos­sible de comp­ter — assis sur le sol, debout en files, allon­gés sur des nattes, le visage levé vers les pan­neaux d’af­fi­chage en arabe, en our­dou, en turc, en malais. L’o­deur était un mélange de sueur, de par­fum d’oud, de café arabe, de dés­in­fec­tant et de quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable qui était peut-être l’o­deur de l’at­tente elle-même, cette patience immense des croyants qui savent que le temps ne leur appar­tient pas.

Côme avait pas­sé l’im­mi­gra­tion avec le groupe d’Al-Safa Tours — trente-sept pèle­rins, pour la plu­part des Magh­ré­bins de France, des familles entières avec enfants et grands-parents, des hommes seuls aux visages fer­més par l’é­mo­tion, des femmes voi­lées qui pleu­raient déjà avant même d’a­voir quit­té l’aé­ro­port. Le doua­nier avait regar­dé son pas­se­port, son visa, avait levé les yeux vers lui — un quart de seconde, pas davan­tage — et avait tam­pon­né. Hajj mabrour, avait-il dit. Que ton pèle­ri­nage soit accep­té. La for­mule rituelle. Côme avait répon­du Jazak Alla­hu khai­ran, que Dieu te récom­pense, et avait récu­pé­ré son pas­se­port avec des doigts qui ne trem­blaient pas.

C’é­tait le pre­mier check­point. Le plus facile. Celui du papier.

Abdal­lah l’at­ten­dait dehors, ados­sé à un 4x4 Toyo­ta blanc cou­vert de pous­sière rouge. Il por­tait un thobe gris clair, des san­dales, et un kef­fieh rouge et blanc noué sur la tête avec une décon­trac­tion qui signa­lait l’homme du pays, celui qui ne fait plus atten­tion. Quand il vit Côme, il ouvrit les bras.

— Ya habi­bi ! Côme ! Karim ! Mon frère !

L’embrassade fut longue, bruyante, ponc­tuée de claques dans le dos. Abdal­lah sen­tait l’oud, le tabac et la sueur. Son rire mon­tait dans la nuit chaude de Djed­dah, rebon­dis­sait contre les murs de béton du par­king, effrayait un chat errant qui dis­pa­rut sous une voiture.

— Tu as tout ? Les papiers, le bra­ce­let, le permis ?

Côme mon­tra l’en­ve­loppe kraft. Abdal­lah la prit, l’ou­vrit, exa­mi­na les docu­ments avec une rapi­di­té d’ex­pert — le cer­ti­fi­cat de conver­sion, le visa tam­pon­né, le per­mis de pèle­ri­nage élec­tro­nique impri­mé sur une feuille A4, le reçu d’Al-Safa Tours. Il hocha la tête.

— Impec­cable. Tu es Karim Vil­le­dieu, conver­ti de fraîche date, pre­mier Hajj. Ton groupe est logé au Fair­mont — le Fair­mont, la Clock Tower. Tu as bien fait de prendre le cinq étoiles, habi­bi. Dieu aime le confort.

Il rit de son propre mot. Côme ne rit pas.

— Et le deuxième check­point ? Sur la route ?

Abdal­lah fit un geste de la main qui balayait la ques­tion comme on balaie une mouche.

— La route de Djed­dah à La Mecque, c’est une auto­route. Il y a un pan­neau, tu vas le voir, en vert, très grand, qui dit : Mus­lims Only Beyond This Point. Non-Mus­lims Take The Bypass. Après le pan­neau, il y a un poste de contrôle. Des poli­ciers, des gardes, des camé­ras. Ils arrêtent les voi­tures. Ils regardent les papiers. Par­fois ils posent une question.

— Quelle question ?

— Récite-moi la Sha­ha­da. Ou : quels sont les cinq piliers ? Ou : com­ment s’ap­pelle la mère du Pro­phète ? Des choses comme ça. Des ques­tions d’é­cole pri­maire. Pour toi, c’est comme si on te deman­dait ton nom.

Il mon­ta dans le 4x4. Côme hési­ta une seconde — une seconde de plus que néces­saire — puis mon­ta à son tour.

La route était large, droite, éclai­rée par des lam­pa­daires qui pro­je­taient des cônes de lumière orange sur l’as­phalte noir. Ils rou­laient vite. Abdal­lah condui­sait d’une main, l’autre posée sur le levier de vitesse, et par­lait sans inter­rup­tion — de Djed­dah, de la cha­leur, du prix des hôtels pen­dant le Hajj (Trois mille riyals la nuit pour une chambre sans vue, habi­bi, c’est le capi­ta­lisme de Dieu), du nombre de pèle­rins atten­dus cette année (Deux mil­lions, peut-être plus, les Égyp­tiens viennent en masse depuis la chute de Mor­si), de la poli­tique saou­dienne, du Yémen.

Au mot Yémen, Côme tour­na la tête.

— Tu as eu d’autres nou­velles ? De Salma ?

Le visage d’Ab­dal­lah chan­gea. Pas beau­coup — un léger res­ser­re­ment de la mâchoire, un bat­te­ment de pau­pières plus long que les autres. Il gar­da les yeux sur la route.

— Je te l’ai dit au télé­phone. Je l’ai vue en octobre der­nier, au ter­mi­nal Hajj, avec un groupe de Sanaa orga­ni­sé par la Mu’as­sa­sat al-Iman, une fon­da­tion reli­gieuse. Après le Hajj, le groupe est retour­né au Yémen. Elle, je ne sais pas. J’ai deman­dé à des gens. Per­sonne ne sait. Ou per­sonne ne veut dire.

— Elle est peut-être res­tée ici. En Arabie.

— Peut-être. Il y a des Yémé­nites par­tout ici, habi­bi. Des mil­lions. La moi­tié du sud de l’A­ra­bie a du sang hadh­ra­mi. Mais une femme seule, sans spon­sor, sans tra­vail offi­ciel — c’est dif­fi­cile. Il fau­drait qu’elle ait trou­vé un pro­tec­teur. Ou qu’elle soit dans un camp de réfu­giés quelque part, et ça, c’est un autre monde, c’est un trou, on n’en sort pas.

Un silence. Le 4x4 dévo­rait les kilo­mètres. Des deux côtés de l’au­to­route, le désert s’é­ten­dait — plat, noir, sans étoiles, une absence qui n’é­tait ni hos­tile ni accueillante mais sim­ple­ment immense.

— Pour­quoi tu fais ça, Côme ?

La ques­tion était posée dou­ce­ment, sans la jovia­li­té habi­tuelle. Abdal­lah ne le regar­dait pas.

— Pour­quoi tu fais quoi ?

— Tout ça. Le cer­ti­fi­cat, le visa, le Hajj. Tu n’es pas musul­man. Tu n’as jamais été musul­man. Je te connais depuis quatre ans, je t’ai vu boire du whis­ky au bar du Semi­ra­mis au Caire, je t’ai vu ache­ter des pages de Coran à des pilleurs de tombes sans la moindre hési­ta­tion, je t’ai vu men­tir à des chei­khs qui te fai­saient confiance. Je ne te juge pas, habi­bi — moi aus­si je mens, moi aus­si je bois, moi aus­si je fais des choses que Dieu n’ap­prouve pas. Mais moi je suis musul­man. Mes men­songes sont les men­songes d’un croyant. Les tiens —

Il lais­sa la phrase en sus­pens. Côme regar­da le désert.

— Je ne sais pas, dit-il. Et c’é­tait la véri­té, ou du moins c’é­tait ce qui, en cet ins­tant, res­sem­blait le plus à la vérité.

Le pan­neau apparut.

Vert, lumi­neux, monu­men­tal — une arche au-des­sus de l’au­to­route, avec des lettres en arabe et en anglais. En anglais : STOP — FOR MUS­LIMS ONLY — OBLI­GA­TO­RY DIVER­SION FOR NON-MUS­LIMS. Et une flèche vers la droite, vers une route qui contour­nait la ville et menait vers Taïf, les mon­tagnes, un autre monde.

Abdal­lah ralen­tit. Devant eux, une file de véhi­cules — des bus sur­tout, des bus de pèle­rins, blancs, avec des ins­crip­tions en arabe, en turc, en our­dou. Des 4x4. Des taxis. Un camion char­gé de mou­tons vivants qui bêlaient dans la nuit.

Le check­point.

Un bâti­ment bas, éclai­ré au néon, avec un auvent en tôle sous lequel se tenaient quatre hommes en uni­forme kaki. Des poli­ciers saou­diens, armés, le visage impas­sible. L’un d’eux tenait une lampe torche. Un autre avait un lec­teur de code-barres, le genre qu’on uti­lise dans les super­mar­chés. Les véhi­cules pas­saient len­te­ment, au pas. La plu­part étaient sim­ple­ment agi­tés d’un signe — cir­cu­lez — mais cer­tains étaient arrê­tés, et un poli­cier se pen­chait vers la vitre, deman­dait quelque chose, véri­fiait un document.

Le cœur de Côme bat­tait. Il le sen­tait dans sa gorge, dans ses tempes, dans le bout de ses doigts. Ce n’é­tait pas de la peur — pas exac­te­ment. C’é­tait autre chose, quelque chose de plus ancien et de plus étrange, une exci­ta­tion qui res­sem­blait à celle qu’il avait res­sen­tie la pre­mière fois qu’il avait tenu un manus­crit volé, la pre­mière fois qu’il avait men­ti à un doua­nier, la pre­mière fois qu’il avait fran­chi une ligne qu’on ne fran­chit pas. L’ex­ci­ta­tion de l’in­ter­dit. Le ver­tige du seuil.

Bur­ton avait connu cela. En 1853, dégui­sé en der­viche afghan, le cœur bat­tant sous son caf­tan, véri­fiant pour la cen­tième fois que son tur­ban était cor­rec­te­ment noué, que ses lèvres for­maient les bons mots, que son corps ne le tra­his­sait pas. A blun­der, a has­ty action, a mis­jud­ged word, a prayer or bow, not strict­ly the right shib­bo­leth, and my bones would have whi­te­ned the desert sand. C’é­tait du Bur­ton pur — l’homme qui trans­for­mait sa ter­reur en littérature.

Côme, lui, n’é­cri­rait rien. Il n’é­tait pas un explo­ra­teur. Il n’é­tait pas un espion. Il était un homme dans un 4x4 qui atten­dait de pas­ser un bar­rage de police, et dont les papiers étaient en règle, ou presque, ou suffisamment.

Le poli­cier se pen­cha vers la vitre du conduc­teur. Abdal­lah avait bais­sé sa vitre et sou­riait de son sou­rire le plus large, le plus doré, le plus irrésistible.

— As-sala­mu alay­kum, ya akhi.

— Wa alay­kum as-salam. Papiers.

Abdal­lah ten­dit son iqa­ma — sa carte de résident — et le per­mis de pèle­ri­nage de Côme. Le poli­cier exa­mi­na l’i­qa­ma, hocha la tête. Puis il regar­da le per­mis, regar­da Côme sur le siège pas­sa­ger. Ses yeux étaient calmes, pro­fes­sion­nels, sans hos­ti­li­té particulière.

— Hajj ?

— Na’am, dit Côme. Oui.

— Fran­çais ?

— Na’am.

— Mu’a­laf ?

Le mot signi­fiait « conver­ti ». Côme hocha la tête.

Le poli­cier le regar­da un moment de plus — trois secondes, peut-être quatre — puis ten­dit les papiers à Abdallah.

— Hajj mabrour.

Et c’é­tait fini. Le 4x4 avan­ça. Les néons du check­point s’é­loi­gnèrent dans le rétro­vi­seur. Devant eux, la route conti­nuait vers La Mecque, et les pre­mières lumières de la ville appa­rais­saient au loin, trem­blantes dans la cha­leur noc­turne, comme une pro­messe ou comme un piège, et Côme Vil­le­dieu, alias Karim, qua­rante-trois ans, faus­saire, expert en manus­crits, cœur bat­tant, papiers en règle, âme en désordre, était entré dans la ville interdite.

Abdal­lah ral­lu­ma la radio. Une sta­tion saou­dienne dif­fu­sait une réci­ta­tion du Coran — la sou­rate Ar-Rah­man, le Misé­ri­cor­dieux. La voix du réci­tant emplis­sait l’ha­bi­tacle, grave, modu­lée, d’une beau­té à laquelle Côme ne pou­vait pas, n’a­vait jamais pu, ne pour­rait jamais res­ter insen­sible, parce que la beau­té ne demande pas de cer­ti­fi­cat de conver­sion, la beau­té ne véri­fie pas les papiers au check­point, la beau­té entre par l’o­reille et va droit au sang, et le sang ne sait pas mentir.

Fa bi ayyi ala’i Rab­bi­ku­ma tukadhdhibaan.

Lequel des bien­faits de votre Sei­gneur nierez-vous ?

Le ver­set reve­nait comme un refrain, comme un bat­te­ment, comme le tawaf — une rota­tion ver­bale autour d’une ques­tion à laquelle il n’y avait pas de réponse, ou dont la réponse était le silence, et Côme se tut, et Abdal­lah se tut, et la voix du réci­tant les por­ta jus­qu’aux portes de La Mecque, et au-delà des portes, et au-delà du men­songe, et au-delà de la véri­té, dans ce lieu où les deux se confondent et que cer­tains appellent la foi.

Cha­pitre 3 — Le manuscrit

Il y a plu­sieurs manières de tou­cher un manus­crit sacré. Côme les connais­sait toutes.

La manière du savant : gants de coton blanc, mains posées à plat de part et d’autre du feuillet, res­pi­ra­tion rete­nue, loupe d’hor­lo­ger vis­sée à l’œil. On ne touche pas le texte. On effleure les marges. On tourne les pages par le coin supé­rieur droit, tou­jours le même, avec une len­teur de chi­rur­gien, et l’on note dans un car­net — jamais au sty­lo, tou­jours au crayon de papier — les détails qui per­met­tront de dater, d’at­tri­buer, d’au­then­ti­fier. Le grain du par­che­min, la den­si­té de l’encre, le tra­cé des lettres, les erreurs du copiste, les taches de doigt vieilles de huit cents ans. La manière du savant est une forme de prière : on s’in­cline devant le texte, on le sert, on ne prend rien.

La manière du mar­chand : gants de cuir fin, geste assu­ré, le feuillet tenu entre le pouce et l’in­dex comme une carte à jouer. On retourne le manus­crit, on exa­mine le ver­so, on cherche les fili­granes, les marques d’eau, les tam­pons de col­lec­tion. On éva­lue. On pèse dans sa tête — pas le poids du par­che­min mais celui de l’argent qu’il vaut. La manière du mar­chand est une forme d’a­mour, aus­si, à sa façon : on désire l’ob­jet, on veut le pos­sé­der, et quand on le vend on éprouve quelque chose qui res­semble au deuil.

Et puis il y a la manière de Côme.

La sienne n’ap­par­te­nait ni tout à fait au savant ni tout à fait au mar­chand, mais à une troi­sième caté­go­rie pour laquelle il n’exis­tait pas de nom res­pec­table. Côme tou­chait les manus­crits comme on touche un visage aimé — avec une inti­mi­té qui fri­sait l’ef­frac­tion. Il avait appris à l’I­NAL­CO, dans le sémi­naire du pro­fes­seur Déroche, les tech­niques de la codi­co­lo­gie. Il avait pas­sé des mois dans les réserves de la Biblio­thèque natio­nale, pen­ché sur des feuillets de Coran bleu de Kai­rouan, des pages enlu­mi­nées de l’Es­pagne omeyyade, des frag­ments magh­ré­bins aux marges fleu­ries. Mais ce qui l’a­vait rete­nu dans ce métier — ce qui avait fait de lui, à trente ans, un des experts les plus deman­dés par les mai­sons de vente du Golfe — ce n’é­tait pas la science. C’é­tait la sen­sa­tion. Le grain du par­che­min sous les doigts. L’o­deur — une odeur de cuir, de pous­sière, de tanin, qui variait selon les siècles et les pro­ve­nances et que Côme iden­ti­fiait les yeux fer­més comme un som­me­lier iden­ti­fie un vin. Le fré­mis­se­ment phy­sique de tenir entre ses mains quelque chose de vieux, de fra­gile, de sacré, sans y croire soi-même.

C’é­tait à l’I­NAL­CO qu’il avait ren­con­tré Salma.

Non — ce n’é­tait pas tout à fait vrai. Il l’a­vait vue à l’I­NAL­CO, dans un cou­loir, un jour de novembre, il y avait de cela neuf ans. Mais il ne l’a­vait pas ren­con­trée. On ne ren­contre pas quel­qu’un en le voyant pas­ser dans un cou­loir. On le voit, on le note, on l’ou­blie. Elle por­tait un hijab bleu sombre et un man­teau gris trop grand pour elle, et elle tenait sous le bras un clas­seur dont dépas­saient des feuilles cou­vertes d’une cal­li­gra­phie arabe si fine, si régu­lière, qu’il avait d’a­bord pen­sé que c’é­tait une pho­to­co­pie de manus­crit. Il avait fal­lu un deuxième regard — rapide, volé, parce qu’elle mar­chait vite et qu’elle ne l’a­vait pas vu — pour com­prendre que c’é­tait sa propre écri­ture. Qu’elle cal­li­gra­phiait comme un copiste du XIIIe siècle. Que sa main droite, la seule qu’il avait pu voir, était tachée d’encre noire à l’in­dex et au majeur.

Il l’a­vait véri­ta­ble­ment ren­con­trée six ans plus tard, à Istan­bul, lors d’un col­loque sur les manus­crits cora­niques orga­ni­sé par le TÜBA, l’A­ca­dé­mie turque des sciences. Il pré­sen­tait une com­mu­ni­ca­tion sur les tech­niques de data­tion par ana­lyse de l’encre — un sujet aride qu’il ren­dait vivant par son talent d’o­ra­teur, cette manière qu’il avait de par­ler des manus­crits comme s’il par­lait de créa­tures vivantes, bles­sées, en dan­ger. Elle était assise au troi­sième rang, sans hijab cette fois — des che­veux noirs cou­pés au car­ré, un visage mince, des yeux qui ne sou­riaient pas quand sa bouche sou­riait. Elle avait posé une ques­tion, après sa com­mu­ni­ca­tion, dans un fran­çais pré­cis, len­te­ment arti­cu­lé, avec cet accent yémé­nite qui adou­cit les consonnes et allonge les voyelles — un fran­çais de biblio­thèque, appris dans les livres et poli par les années pari­siennes. Elle lui avait deman­dé s’il pen­sait que les palimp­sestes de Sanaa conte­naient un « pro­to-Coran », un texte anté­rieur à la recen­sion d’Uth­man. La ques­tion était un piège, ou un test, ou une pro­vo­ca­tion — elle tou­chait au point le plus sen­sible de la recherche cora­nique, celui que la plu­part des cher­cheurs musul­mans pré­fé­raient ne pas poser.

Il avait répon­du hon­nê­te­ment. C’est-à-dire qu’il avait dit qu’il ne savait pas. Qu’il avait exa­mi­né des feuillets de Sanaa et que ce qu’il avait vu sous la couche supé­rieure du texte res­sem­blait à un Coran, mais pas tout à fait au même Coran. Des variantes dans l’ordre des sou­rates. Des mots dif­fé­rents. Pas un autre livre — le même livre, mais dans une ver­sion anté­rieure, comme un brouillon. Et que le mot « brouillon », appli­qué à un texte que les croyants consi­dèrent comme la parole directe de Dieu, posait évi­dem­ment un problème.

Elle avait sou­ri. Pas avec la bouche — avec les yeux, cette fois.

Après la confé­rence, ils avaient pris un thé dans un café de Beyoğ­lu, un de ces endroits d’Is­tan­bul où les siècles se téles­copent, où un nar­gui­lé côtoie un Mac­Book, où l’ap­pel à la prière se mêle au bruit des tram­ways. Elle s’ap­pe­lait Sal­ma al-Hadra­mi. Elle était ori­gi­naire de Tarim, dans le Hadra­maout — la ville aux trois cent soixante-cinq mos­quées, disait-on, une pour chaque jour de l’an­née. Sa famille était une famille de savants reli­gieux, des des­cen­dants du Pro­phète par la lignée d’Hus­sein, des Habib qui por­taient le savoir isla­mique comme d’autres portent un nom de famille. Elle avait étu­dié la cal­li­gra­phie avec son grand-père, un maître de la tra­di­tion naskh, dans un ate­lier ouvert sur un jar­din de gre­na­diers, et elle avait appris le fran­çais à Sanaa, dans une école tenue par des sœurs, avant de venir à Paris pour un doc­to­rat en his­toire de l’art isla­mique qu’elle n’a­vait jamais terminé.

Ce qui l’a­vait rame­née au Yémen, c’é­tait les manus­crits de Sanaa.

Elle en par­lait comme d’une obses­sion — le mot n’é­tait pas trop fort. En 1972, des ouvriers qui res­tau­raient la Grande Mos­quée de Sanaa avaient décou­vert, dans l’es­pace entre le pla­fond et le toit, des mil­liers de frag­ments de manus­crits cora­niques entas­sés là depuis des siècles. On ne jette pas un Coran — on le met au rebut dans un lieu sacré, et on l’ou­blie. Les frag­ments avaient été envoyés en Alle­magne pour res­tau­ra­tion, puis rapa­triés au Yémen, et depuis, ils dor­maient au Dar al-Makh­tu­tat, le Centre des manus­crits de Sanaa, dans des condi­tions de conser­va­tion pré­caires, étu­diés par une poi­gnée de cher­cheurs occi­den­taux et yémé­nites, igno­rés par le grand public, redou­tés par les auto­ri­tés reli­gieuses qui pres­sen­taient que ces textes pou­vaient poser des ques­tions aux­quelles il valait mieux ne pas répondre.

Sal­ma était l’une de ces cher­cheuses. Elle pas­sait ses jour­nées dans les sous-sols du Dar al-Makh­tu­tat, pen­chée sur des feuillets de par­che­min vieux de treize siècles, à pho­to­gra­phier, cata­lo­guer, déchif­frer. C’é­tait un tra­vail de four­mi, de patience, de soli­tude. Le Yémen, même avant la guerre, n’é­tait pas un pays qui encou­ra­geait ce genre de recherche. Les auto­ri­tés regar­daient ces manus­crits avec méfiance — non pas parce qu’ils dou­taient du Coran, mais parce qu’ils savaient que d’autres, en Occi­dent, uti­li­se­raient ces variantes pour dou­ter, et que le doute est une mala­die dont il vaut mieux pré­ve­nir la contagion.

Côme était venu à Sanaa pour la pre­mière fois en 2010, à l’in­vi­ta­tion de Sal­ma. C’é­tait avant que le pays ne bas­cule — avant les mani­fes­ta­tions de 2011, avant le départ de Saleh, avant les Hou­this, avant les bombes saou­diennes. Sanaa, en 2010, était encore une ville où l’on pou­vait mar­cher dans la vieille ville au cré­pus­cule et voir les mai­sons-tours du quar­tier ancien s’al­lu­mer de l’in­té­rieur, fenêtre après fenêtre, comme des lan­ternes de pierre, et entendre les appels à la prière des cent mos­quées se che­vau­cher dans un contre­point somp­tueux et chao­tique, et sen­tir l’o­deur du bakhoor — l’en­cens yémé­nite — mon­ter des cours inté­rieures, et com­prendre, phy­si­que­ment, dans sa chair et dans ses os, pour­quoi on appe­lait cette ville la « perle de l’Arabie ».

C’est à Sanaa que Sal­ma lui avait mon­tré le fragment.

Pas au Dar al-Makh­tu­tat — dans son appar­te­ment, le soir, après le dîner. Un petit stu­dio au der­nier étage d’une mai­son-tour de la vieille ville, avec une fenêtre en demi-lune qui don­nait sur un enche­vê­tre­ment de toits plats et de mina­rets. Elle avait sor­ti d’un tiroir un car­ré de tis­su brun, l’a­vait déplié avec des gestes lents, et au centre du tis­su il y avait un feuillet de par­che­min — petit, pas plus grand qu’une main ouverte, bords irré­gu­liers, encre brune sur fond ocre. Un texte arabe en écri­ture hija­zi, le style le plus ancien, sans points dia­cri­tiques, sans voyelles, les lettres comme des traces de pas dans le sable.

— C’est un frag­ment de Sanaa ? avait-il demandé.

— Non. C’est autre chose.

Elle avait posé le feuillet sur la table, sous la lampe. Côme s’é­tait pen­ché. Le texte était cora­nique — il recon­nais­sait des ver­sets de la sou­rate Al-Baqa­ra, la Vache, la plus longue du Coran. Mais il y avait quelque chose d’é­trange. Les ver­sets n’é­taient pas dans l’ordre cano­nique. Et en marge, dans une encre plus claire, presque effa­cée, quel­qu’un avait écrit des anno­ta­tions — des variantes, des cor­rec­tions, comme si le copiste avait hési­té entre deux ver­sions du texte.

— D’où est-ce que ça vient ?

— De la biblio­thèque pri­vée de ma famille. Mon grand-père l’a­vait reçu de son grand-père, qui l’a­vait reçu du sien. La chaîne remonte à quatre ou cinq géné­ra­tions. Avant, on ne sait pas.

— Tu l’as fait dater ?

— Au car­bone 14, non. C’est impos­sible ici, il fau­drait l’en­voyer à Oxford ou à Zurich et je ne peux pas le sor­tir du Yémen. Mais d’a­près l’é­cri­ture, d’a­près le par­che­min, d’a­près les anno­ta­tions mar­gi­nales — c’est du VIIe siècle. Peut-être du début du VIIIe. Contem­po­rain des plus anciens frag­ments de Sanaa.

— Et les variantes ?

Elle l’a­vait regar­dé. Ses yeux, dans la lumière de la lampe, étaient presque noirs.

— Les variantes sont les mêmes que celles des palimp­sestes de Sanaa. Exac­te­ment les mêmes. Ce qui veut dire que ce n’est pas un acci­dent, pas une erreur de copiste. C’est une autre tra­di­tion tex­tuelle. Paral­lèle à celle d’Uth­man. Peut-être antérieure.

Le silence, dans la pièce, avait pris une den­si­té par­ti­cu­lière. L’ap­pel à la prière du soir mon­tait des mos­quées voi­sines, tra­ver­sait la fenêtre en demi-lune, se mêlait au bruit d’un télé­vi­seur quelque part dans l’im­meuble et au tin­te­ment loin­tain d’un mar­teau sur du cuivre — un arti­san qui tra­vaillait tard dans le souk.

— Tu sais ce que ça signi­fie, avait dit Côme.

— Oui.

— Si c’est authen­tique, c’est un des objets les plus impor­tants de l’his­toire de l’islam.

— Oui.

— Et si quel­qu’un apprend que tu l’as —

— Je sais.

Elle avait replié le tis­su sur le feuillet, dou­ce­ment, comme on borde un enfant. Elle l’a­vait remis dans le tiroir. Elle n’en avait plus par­lé de la soirée.

Mais Côme y avait pen­sé. Il y avait pen­sé dans l’a­vion du retour vers Paris, et pen­dant les semaines qui avaient sui­vi, et pen­dant les mois, et pen­dant les années. Il y avait pen­sé non pas comme un savant pense à une décou­verte, mais comme un voleur pense à un coffre-fort dont il connaît la com­bi­nai­son. Non — c’é­tait injuste. Il n’a­vait pas envie de voler le frag­ment. Il avait envie de le tenir encore une fois. De sen­tir le par­che­min sous ses doigts. D’être dans la même pièce que ce texte qui disait — si Sal­ma avait rai­son — que le Coran avait eu une enfance, un temps avant la forme défi­ni­tive, un temps où la parole de Dieu bal­bu­tiait encore.

C’est la der­nière fois qu’il avait vu Sal­ma, à Sanaa, en mars 2012. Le Yémen s’en­fon­çait dans le chaos. Saleh était par­ti mais le pays ne s’é­tait pas sta­bi­li­sé — les Hou­this mon­taient en puis­sance au nord, Al-Qaï­da tenait des villes au sud, l’ar­mée se frag­men­tait. Sal­ma avait mai­gri. Elle ne por­tait plus le car­ré court et désin­volte d’Is­tan­bul — elle avait lais­sé ses che­veux pous­ser et les cou­vrait d’un hijab sombre quand elle sor­tait. Elle par­lait moins. Elle avait quelque chose dans le regard que Côme ne lui connais­sait pas — non pas de la peur, elle n’a­vait jamais eu peur, mais une espèce de réso­lu­tion, un rétré­cis­se­ment de l’ho­ri­zon, comme si le monde s’é­tait réduit à quelques gestes essen­tiels et que tout le reste — Paris, les col­loques, les cafés de Beyoğ­lu, les conver­sa­tions sur les palimp­sestes — appar­te­nait à une vie anté­rieure dont elle ne vou­lait plus.

Ils avaient pas­sé trois jours ensemble. Trois jours à Sanaa, dans la vieille ville, à mar­cher entre les mai­sons-tours et les mos­quées, à man­ger du sal­tah dans un petit res­tau­rant du souk où le patron les connais­sait et leur réser­vait la table du fond, près de la fenêtre qui don­nait sur un jar­din inté­rieur enva­hi de jas­min. Trois jours pen­dant les­quels Côme avait com­pris, sans qu’elle le dise, que c’é­tait la der­nière fois. Que quelque chose se fer­mait. Qu’elle allait vers un endroit où il ne pour­rait pas la suivre — pas une géo­gra­phie mais une convic­tion, un dépouille­ment, un mou­ve­ment vers l’in­té­rieur qui res­sem­blait à ce que les sou­fis appellent le fana, l’ex­tinc­tion de soi dans le divin.

Le der­nier soir, elle lui avait don­né le fragment.

Il avait pro­tes­té. Elle avait insis­té. Pas avec des mots — Sal­ma n’in­sis­tait jamais avec des mots — mais avec un geste : elle avait posé le car­ré de tis­su brun dans ses mains et avait refer­mé ses doigts par-des­sus, et ses mains à elle avaient tenu ses mains à lui pen­dant un ins­tant qui avait duré exac­te­ment le temps qu’il faut pour com­prendre qu’un cadeau peut être un adieu.

— Garde-le, avait-elle dit. Tu sau­ras quoi en faire.

Il ne savait pas quoi en faire. Il ne savait tou­jours pas. Le frag­ment était dans sa valise, au cin­quan­tième étage de la Mak­kah Clock Royal Tower, enve­lop­pé dans le même car­ré de soie, dans une poche inté­rieure fer­mée par une fer­me­ture éclair, un objet peut-être ines­ti­mable ou peut-être sans valeur — parce que sans Sal­ma pour confir­mer sa pro­ve­nance, sans les outils de data­tion d’un labo­ra­toire, sans le contexte des autres frag­ments de Sanaa, ce n’é­tait qu’un mor­ceau de par­che­min cou­vert de lettres brunes. Sacré ou pro­fane. Authen­tique ou faux. Comme tout le reste. Comme Côme lui-même.

Six mois après cette der­nière visite à Sanaa, Sal­ma avait ces­sé de répondre à ses mails. Son télé­phone son­nait dans le vide, puis avait été désac­ti­vé. L’a­dresse du stu­dio dans la vieille ville ren­voyait les lettres. Les col­lègues du Dar al-Makh­tu­tat, contac­tés par des voies détour­nées, disaient qu’elle avait pris un congé, ou qu’elle était par­tie, ou qu’ils ne savaient pas, avec cette gêne qui signale en pays arabe qu’on sait mais qu’on ne dira pas.

Puis Abdal­lah, un soir de sep­tembre, au télé­phone : Je l’ai vue au ter­mi­nal Hajj de Djeddah.

Et main­te­nant Côme était là.

Il prit le frag­ment, le sor­tit de la valise, le déplia sur le bureau de la chambre, sous la lampe de lec­ture arti­cu­lée. Le par­che­min, dans la lumière arti­fi­cielle, avait une cou­leur de miel brû­lé. Les lettres dan­saient — il fal­lait un moment pour que l’œil s’a­juste à l’é­cri­ture hija­zi, sans points, sans voyelles, ces sque­lettes de mots que seul un lec­teur entraî­né pou­vait faire par­ler. Côme les lut à voix basse, les lèvres for­mant les sons sans les émettre vrai­ment, un mur­mure de biblio­thèque, un souffle de papier :

Alif. Lam. Mim. Dha­li­ka al-kita­bu la ray­ba fihi hudan lil-muttaqin.

C’est le Livre — nul doute là-des­sus — un guide pour ceux qui craignent Dieu.

Mais en marge, dans l’encre plus claire, le copiste ano­nyme avait écrit autre chose — une variante du même ver­set, presque iden­tique et pour­tant dif­fé­rente, et cette dif­fé­rence, minus­cule, un mot chan­gé, un ordre inver­sé, ouvrait un gouffre. Si le Coran était la parole directe de Dieu, dic­tée mot à mot par l’ar­change Gabriel au pro­phète Muham­mad dans la grotte de Hira, alors il ne pou­vait pas y avoir de variantes. Chaque mot était le bon mot. Chaque lettre était la bonne lettre. Et si un copiste du VIIe siècle avait noté en marge un autre mot, cela signi­fiait — quoi ? Que Dieu avait hési­té ? Que le copiste avait enten­du une autre ver­sion ? Que la trans­mis­sion orale, avant la fixa­tion écrite, avait pro­duit des embran­che­ments, comme un fleuve qui se divise en del­ta avant de rejoindre la mer ?

Tu sais ce que c’est, un palimp­seste ? C’est la preuve que Dieu hésite.

Côme replia le frag­ment. Le remit dans sa soie. Étei­gnit la lampe.

Par la fenêtre, le tawaf conti­nuait. La nuit ne finis­sait pas. Il pen­sa à Sal­ma dans cette foule, un an plus tôt — quelque part dans ces cercles concen­triques, son visage mince levé vers la Kaa­ba, ses lèvres for­mant des mots qu’il ne connais­sait pas, ou qu’il connais­sait trop bien, et qui n’é­taient pas pour lui. Il pen­sa à elle dans un ihram blanc, dépouillée de tout ce qui la dis­tin­guait — son intel­li­gence, son iro­nie, son odeur de jas­min et d’encre —, réduite à un corps par­mi deux mil­lions de corps, tour­nant dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, tour­nant vers quelque chose ou s’é­loi­gnant de quelque chose, et cette chose c’é­tait peut-être Dieu et c’é­tait peut-être lui, Côme, et c’é­tait peut-être la même chose, l’ab­sence de l’un étant aus­si insup­por­table que l’ab­sence de l’autre.

Il s’al­lon­gea sur le lit. Ne dor­mit pas. L’hor­loge bat­tait au-des­sus de lui, la rumeur du tawaf mon­tait au-des­sous de lui, et entre les deux, dans cette chambre sus­pen­due entre le temps méca­nique et le temps sacré, Côme Vil­le­dieu tenait les yeux ouverts dans le noir et atten­dait l’aube comme on attend un verdict.

Cha­pitre 4 — Les étages

Le matin arri­va par l’ap­pel à la prière du fajr.

Côme ne l’en­ten­dit pas venir — il le sen­tit. Un fré­mis­se­ment d’a­bord, un chan­ge­ment de tex­ture dans l’air, comme si la nuit s’é­tait sou­dain amin­cie, et puis la voix du muez­zin, ampli­fiée par des haut-par­leurs que l’on devi­nait par­tout sans les voir, une voix d’homme qui mon­tait dans un registre presque fémi­nin, qui tenait la note, la fai­sait vibrer, la lais­sait retom­ber, la repre­nait — Alla­hu Akbar, Alla­hu Akbar — et à chaque reprise la voix gagnait en inten­si­té, en urgence, comme si elle n’ap­pe­lait pas les fidèles mais les sup­pliait, et Côme, qui n’a­vait dor­mi que par inter­mit­tences, ouvrit les yeux dans la lueur grise de l’aube et vit, par la baie vitrée, la ville de La Mecque se mettre en mouvement.

C’é­tait un spec­tacle qu’il n’ou­blie­rait pas. De son cin­quan­tième étage, il voyait les rues s’a­ni­mer comme un orga­nisme qui se réveille — des mil­liers de sil­houettes blanches conver­geant vers le Haram depuis tous les quar­tiers, toutes les rues, toutes les ruelles, un flux humain qui rap­pe­lait ces vidéos accé­lé­rées de four­mis se diri­geant vers une source de nour­ri­ture. Sauf que ce n’é­tait pas accé­lé­ré. C’é­tait le rythme réel — deux mil­lions de per­sonnes qui mar­chaient vers le même point, au même moment, pour la même rai­son, et ce point était direc­te­ment sous lui, et cette rai­son était un cube de pierre noire qu’un homme qui ne croyait pas en Dieu avait tra­ver­sé la moi­tié du monde pour approcher.

Il fit ses ablu­tions. S’ha­billa d’un thobe blanc. Ne des­cen­dit pas.

Pas encore. Il avait besoin de com­prendre la tour avant de com­prendre la ville. De connaître sa pri­son avant de ten­ter sa liber­té. C’é­tait un réflexe de faus­saire — on étu­die tou­jours le cadre avant de l’ha­bi­ter, le papier avant d’y écrire, la toile avant d’y peindre. Et cette tour était le cadre le plus déme­su­ré qu’il eût jamais habité.

Il com­men­ça par monter.

L’as­cen­seur express — il y en avait quatre-vingt-seize dans le com­plexe, les plus rapides d’A­ra­bie saou­dite — l’emporta vers les étages supé­rieurs avec une dou­ceur pneu­ma­tique. Au soixan­tième étage, les portes s’ou­vrirent sur un cou­loir iden­tique à celui du cin­quan­tième — même tapis, mêmes cal­li­gra­phies dorées, même silence cli­ma­ti­sé. Au soixante-cin­quième, il fal­lait une carte d’ac­cès spé­ciale. Côme ne l’a­vait pas. Il redes­cen­dit, essaya un autre ascen­seur, celui qui des­ser­vait le centre com­mer­cial — le Clock Towers Shop­ping Cen­ter, cinq étages de bou­tiques qui occu­paient la base du com­plexe. Là, c’é­tait un autre monde.

Quatre mille boutiques.

Le chiffre était impri­mé sur un plan plas­ti­fié qu’on lui avait remis à la récep­tion, et Côme avait d’a­bord cru à une erreur. Mais non. Quatre mille bou­tiques, répar­ties sur cinq niveaux, reliées par des esca­la­tors et des pas­se­relles, ven­dant tout ce qu’un pèle­rin pou­vait dési­rer et beau­coup de choses dont aucun pèle­rin n’a­vait besoin — de l’or, des montres, des par­fums, des abayas bro­dées de cris­taux Swa­rovs­ki, des cha­pe­lets en ambre, des Corans reliés en cuir avec le nom de l’a­che­teur gra­vé au fer chaud, des tapis de prière élec­tro­niques qui indi­quaient la direc­tion de la Kaa­ba par GPS, des iPhones, des Sam­sung, des valises Sam­so­nite, des cho­co­lats belges, des sacs à main de contre­fa­çon par­faite, des jouets pour enfants, des vête­ments de sport, des maillots de foot­ball — Mes­si, Ronal­do, Ney­mar — et par­tout, abso­lu­ment par­tout, des bou­teilles d’eau de Zam­zam, l’eau sacrée du puits qui avait jailli sous les pieds d’Is­maël dans le désert, et qui se ven­dait ici en bidons de cinq litres embal­lés dans du plas­tique sous cellophane.

Côme mar­cha. Il mar­cha long­temps, d’é­tage en étage, se per­dant dans les cou­loirs, les gale­ries, les culs-de-sac qui débou­chaient sur d’autres gale­ries. La foule était dense — des familles saou­diennes dont les femmes, voi­lées de noir de la tête aux pieds, exa­mi­naient des bijoux dans des vitrines illu­mi­nées ; des pèle­rins indo­né­siens en groupe com­pact qui pho­to­gra­phiaient tout ; des hommes d’af­faires pakis­ta­nais en cos­tume sombre qui par­laient au télé­phone ; des enfants qui cou­raient entre les jambes des adultes ; des agents de sécu­ri­té phi­lip­pins en uni­forme bleu qui regar­daient pas­ser le monde avec un ennui pro­fes­sion­nel. L’o­deur était un mélange de cli­ma­ti­sa­tion, de par­fum d’oud, de fri­ture — un KFC et un Bur­ger King occu­paient un coin de la food court — et de cette sen­teur indé­fi­nis­sable des grands centres com­mer­ciaux, cette odeur de plas­tique neuf et de désir tiède.

Il pen­sa à Richard Bur­ton, qui avait tra­ver­sé le désert pen­dant des semaines pour atteindre La Mecque, qui avait ris­qué sa vie à chaque check­point, qui avait dor­mi sur le sol au milieu des cha­meaux et des scor­pions, et qui, s’il reve­nait aujourd’­hui, trou­ve­rait un Star­bucks à trois cents mètres de la Kaaba.

Au troi­sième étage du centre com­mer­cial, Côme s’ar­rê­ta devant une bou­tique de cal­li­gra­phie. La vitrine expo­sait des repro­duc­tions de sou­rates enca­drées — des cal­li­gra­phies modernes, dorées sur fond noir, exé­cu­tées avec com­pé­tence mais sans âme, des objets de déco­ra­tion, pas des œuvres. Pour­tant, quelque chose le retint. Dans un coin de la vitrine, à moi­tié cachée par un cadre plus grand, il y avait une petite cal­li­gra­phie sur papier arti­sa­nal — la Sha­ha­da, deux lignes, en écri­ture thu­luth, et le tra­cé avait quelque chose de fami­lier, une façon de lier le lam à l’a­lif, une courbe dans le ha de Allah qu’il connais­sait, qu’il avait vue ailleurs, sur d’autres papiers, dans un autre temps.

Il entra dans la bou­tique. Le ven­deur, un jeune Saou­dien en thobe imma­cu­lé, leva les yeux de son téléphone.

— Qui a fait la cal­li­gra­phie dans la vitrine ? La petite, à gauche.

Le ven­deur regar­da, haus­sa les épaules.

— Je ne sais pas, frère. On les reçoit d’un four­nis­seur. C’est fait à la main, oui. C’est pour offrir ?

Côme regar­da la cal­li­gra­phie de plus près. Ce n’é­tait pas la main de Sal­ma. Il le sut au deuxième regard — le thu­luth était trop appuyé, le rythme trop régu­lier, une main mas­cu­line pro­ba­ble­ment, un cal­li­graphe de for­ma­tion clas­sique, pas l’é­cri­ture aérienne de Sal­ma qui sem­blait tou­jours sur le point de s’en­vo­ler du papier. Il sor­tit de la bou­tique sans acheter.

C’est en remon­tant vers les étages de l’hô­tel qu’il ren­con­tra Fátima.

L’as­cen­seur de ser­vice — il s’é­tait trom­pé de cou­loir et avait pris une porte mar­quée Staff Only — s’ou­vrit sur un étage dépouillé, sans le tapis épais ni les cal­li­gra­phies dorées. Des murs blancs, un sol en lino­léum gris, des cha­riots de ménage ran­gés le long du mur, char­gés de draps, de ser­viettes, de pro­duits de net­toyage. L’en­vers du décor. Les cou­lisses de la tour.

Elle était là, pous­sant un cha­riot, petite, mince, le visage rond et sombre sous un fou­lard bleu ciel qui n’é­tait pas un hijab mais en avait l’ap­pa­rence — une de ces ambi­guï­tés ves­ti­men­taires que pra­tiquent les tra­vailleuses non musul­manes en Ara­bie saou­dite, un vête­ment qui res­semble à ce qu’on attend d’elles sans être tout à fait ce qu’on attend d’elles. Elle leva les yeux quand il sor­tit de l’as­cen­seur. Un regard sur­pris — les clients ne venaient pas dans les étages de service.

— Par­don, dit Côme en arabe. Je me suis trom­pé d’ascenseur.

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Elle le regar­da — un regard qui durait un peu plus long­temps que néces­saire, qui éva­luait, qui pesait. Puis, dans un arabe tein­té d’un accent qu’il iden­ti­fia immé­dia­te­ment comme éthiopien :

— Le hall, c’est par là. L’as­cen­seur client est à gauche au bout du couloir.

— Mer­ci.

Il allait par­tir. Quelque chose le retint. Peut-être la qua­li­té de ce regard — non pas la curio­si­té, mais la recon­nais­sance. Ce regard que portent les gens qui vivent dans les inter­stices, qui habitent les fis­sures du sys­tème, qui savent qu’il y a tou­jours un espace entre ce que les papiers disent et ce que les corps sont.

— Vous êtes éthiopienne ?

Un rai­dis­se­ment imper­cep­tible. Puis un sou­rire prudent.

— D’Ad­dis-Abe­ba. Je m’ap­pelle Fátima.

— Fáti­ma.

Le nom était musul­man. Le visage, la pos­ture, le petit cru­ci­fix en argent qu’il voyait briller à la nais­sance du cou, sous le fou­lard — tout le reste ne l’é­tait pas. Il ne dit rien. Elle ne dit rien. Un pacte silen­cieux se noua dans cette seconde — le pacte de ceux qui ne sont pas ce qu’ils pré­tendent être et qui se recon­naissent à des signes que les autres ne voient pas.

— Hajj mabrour, dit-elle, et il y avait dans sa voix une iro­nie si fine, si par­fai­te­ment contrô­lée, qu’il fal­lait être un expert en impos­ture pour la détecter.

— Jazak Alla­hu khai­ran, répon­dit-il, et son iro­nie à lui était la jumelle de la sienne, et pen­dant un ins­tant ils se tinrent face à face dans ce cou­loir de lino­léum gris, deux impos­teurs dans la tour de Dieu, et quelque chose pas­sa entre eux qui n’é­tait ni de l’a­mi­tié ni de la com­pli­ci­té mais qui y ressemblait.

Elle reprit son cha­riot. Il trou­va le bon ascenseur.

Le reste de la mati­née, il le pas­sa dans le hall de l’hô­tel — un espace monu­men­tal, tout en marbre crème et dorures, dont le pla­fond se per­dait dans une hau­teur de cathé­drale. Des lustres immenses — cris­tal, or, lumière blanche — pen­daient comme des galaxies figées. Le sol reflé­tait les sil­houettes des clients qui pas­saient en glis­sant, silen­cieux sur le marbre poli, cer­tains en ihram blanc, pieds nus ou en san­dales, le visage brû­lé de soleil et d’é­mo­tion, d’autres en cos­tume trois pièces, par­fu­més, télé­phone à l’o­reille, par­lant en anglais, en arabe, en our­dou de tran­sac­tions, de ren­dez-vous, de chambres à réser­ver pour la pro­chaine sai­son. Le contraste était violent et per­sonne ne sem­blait le remar­quer — le sacré et le com­mer­cial coexis­taient ici avec une aisance qui n’é­tait ni cynique ni naïve mais sim­ple­ment natu­relle, comme si l’i­dée que Dieu et l’argent puissent occu­per le même espace était aus­si vieille que La Mecque elle-même, ce qui, à bien y réflé­chir, était pro­ba­ble­ment le cas.

Côme s’as­sit dans un fau­teuil de cuir blanc, com­man­da un café — qah­wa ara­bi, sans sucre, avec un soup­çon de car­da­mome — et observa.

C’est ce qu’il fai­sait de mieux. Obser­ver. Il avait pas­sé sa vie à obser­ver — les manus­crits, les encres, les par­che­mins, les visages des mar­chands qui men­taient, les mains des faus­saires qui hési­taient, les yeux des croyants qui priaient. L’ob­ser­va­tion était sa forme de prière à lui, la seule qu’il pra­ti­quait avec sin­cé­ri­té, et elle exi­geait les mêmes qua­li­tés que la prière véri­table : la patience, le silence, la capa­ci­té de se rendre invisible.

Il vit pas­ser un groupe de pèle­rins turcs conduits par un guide qui agi­tait un fanion vert. Il vit une famille du Golfe — le père en bisht doré, la mère en abaya noire bor­dée de cris­taux, quatre enfants en minia­ture de leurs parents — s’en­gouf­frer dans un ascen­seur express. Il vit un vieil homme en kur­ta blanc, pakis­ta­nais pro­ba­ble­ment, qui pleu­rait dou­ce­ment dans un coin du hall, assis sur le sol de marbre, le visage dans les mains, le corps secoué de san­glots si dis­crets qu’on aurait pu les prendre pour un trem­ble­ment de froid, et per­sonne ne s’ar­rê­tait, per­sonne ne le tou­chait, parce qu’i­ci pleu­rer n’é­tait pas un signe de détresse mais un signe de grâce — on pleu­rait parce qu’on était arri­vé, parce qu’on était enfin là, dans la ville de Dieu, et que l’é­mo­tion vous sub­mer­geait comme une vague, et que c’é­tait bien, et que c’é­tait nor­mal, et que les larmes étaient la seule réponse adé­quate à l’im­men­si­té de ce qui vous arrivait.

Côme ne pleu­rait pas. Mais il com­pre­nait. Il com­pre­nait avec cette par­tie de lui qui n’é­tait ni le savant ni le mar­chand ni le faus­saire — cette par­tie qu’il n’a­vait pas de nom pour dési­gner et qui se mani­fes­tait par­fois, dans cer­taines lumières, devant cer­tains textes, en pré­sence de cer­taines beau­tés, par un ser­re­ment de gorge qui res­sem­blait furieu­se­ment à de l’é­mo­tion reli­gieuse et qui n’en était peut-être pas, ou qui en était, ou qui était ce qui vient juste avant, ce trem­ble­ment au bord du gouffre que les mys­tiques appellent l’ap­pel et que les psy­chiatres appellent autrement.

L’a­près-midi, il mon­ta plus haut.

Au-des­sus du soixante-cin­quième étage, les cou­loirs chan­geaient. Plus étroits, moins déco­rés, avec des portes métal­liques mar­quées de numé­ros et de sym­boles tech­niques. Côme, muni de sa carte de chambre qui ne lui don­nait accès qu’aux espaces clients, essaya plu­sieurs portes, trou­va la plu­part fer­mées. Mais au soixante-sep­tième étage, un esca­lier de ser­vice — porte entre­bâillée, main­te­nue ouverte par une cale de bois — menait vers les étages du musée.

Le Musée de l’Hor­loge occu­pait les quatre der­niers étages habi­tés de la tour, juste en des­sous de l’hor­loge elle-même. Côme mon­ta l’es­ca­lier, débou­cha dans un espace aux murs noirs, éclai­ré par des spots encas­trés qui don­naient à tout une qua­li­té de pla­né­ta­rium. Des vitrines expo­saient des ins­tru­ments de mesure du temps — des astro­labes, des cadrans solaires, des hor­loges méca­niques anciennes — et des pan­neaux expli­ca­tifs, en arabe et en anglais, racon­taient l’his­toire de la mesure du temps en islam. L’im­por­tance du temps dans la foi. Les cinq prières quo­ti­diennes, cha­cune liée à une posi­tion du soleil. Le calen­drier lunaire. Le début du Rama­dan déter­mi­né par l’ob­ser­va­tion du crois­sant de lune. Le Hajj, fixé au mois de Dhul Hij­ja, le dou­zième mois lunaire, qui recule chaque année de onze jours par rap­port au calen­drier solaire et fait ain­si le tour com­plet des sai­sons en trente-trois ans.

Le temps sacré n’é­tait pas le temps des hor­loges. C’é­tait un temps orga­nique, lié aux astres, au corps, à la prière, un temps qui res­pi­rait au rythme de la terre et de la lune. Et pour­tant, au-des­sus de ce musée, à quelques mètres, bat­tait la plus grande hor­loge du monde — méca­nique, ato­mique, impi­toyable — et ses LED chan­geaient de cou­leur à l’heure de chaque prière, comme pour dire que le temps sacré et le temps méca­nique étaient le même temps, ou qu’ils devaient le deve­nir, ou qu’ils l’a­vaient tou­jours été.

C’est là que Côme enten­dit une voix.

Elle venait de der­rière une porte mar­quée Accès tech­nique — Per­son­nel auto­ri­sé. Une voix d’homme, en alle­mand, qui jurait avec une convic­tion que l’on n’ac­quiert qu’en tra­vaillant long­temps avec des machines récalcitrantes.

Ver­dammte Scheisse…

La porte était entrou­verte. Côme poussa.

L’es­pace der­rière la porte était un boyau métal­lique, un tun­nel d’a­cier et de câbles qui mon­tait en spi­rale — l’in­té­rieur de la struc­ture de l’hor­loge. Et dans ce tun­nel, assis sur un tabou­ret pliant, pen­ché sur un boî­tier élec­tro­nique ouvert dont les fils pen­daient comme des entrailles, un homme blond, tra­pu, la cin­quan­taine, en com­bi­nai­son de tra­vail grise, le front en sueur.

L’homme leva les yeux. Un regard bleu, méfiant, fatigué.

— Wer sind Sie ? lan­ça-t-il. Puis, se repre­nant : Who are you ?

— Je suis un client de l’hô­tel, dit Côme en alle­mand. Un alle­mand cor­rect mais sco­laire, qu’il n’a­vait pas pra­ti­qué depuis long­temps. Je me suis perdu.

L’homme le regar­da avec une sur­prise qui se mua len­te­ment en quelque chose d’autre — un sou­la­ge­ment, peut-être, celui de ren­con­trer un visage qui n’est pas celui d’un pèle­rin, d’un garde de sécu­ri­té, d’un res­pon­sable d’hô­tel. Un visage d’Eu­ro­péen. Un visage laïc.

— Hein­rich Voss, dit l’homme en ten­dant une main grasse de cam­bouis. Ingé­nieur. Firme PER­ROT. Je suis ici pour la main­te­nance de l’hor­loge. Et je suis ici depuis trois semaines et je deviens fou.

Il avait un accent souabe et un sou­rire qui creu­sait des rides pro­fondes autour de ses yeux bleus. Il dési­gna le tabou­ret, le tun­nel, les fils.

— C’est l’hor­loge la plus grande du monde et c’est aus­si la plus capri­cieuse. Les LED du cadran est ont un pro­blème de syn­chro­ni­sa­tion. Elles changent de cou­leur avec un déca­lage d’une demi-seconde par rap­port aux trois autres cadrans. Une demi-seconde. Per­sonne ne le voit d’en bas. Mais moi je le sais, et ça me rend dingue.

— Vous n’êtes pas musul­man, dit Côme. Ce n’é­tait pas une question.

— Luthé­rien. De Stutt­gart. Et non, je n’ai pas le droit d’être dans la ville. Mais j’ai un per­mis spé­cial — un per­mis tech­nique, déli­vré par le minis­tère du Hajj, qui m’au­to­rise à res­ter dans la tour et uni­que­ment dans la tour. Je ne sors jamais. Depuis trois semaines, je vis entre le soixante-hui­tième et le soixante-trei­zième étage. Je mange au res­tau­rant de l’hô­tel — room ser­vice. Je dors dans une chambre tech­nique, au soixante-dixième. Je ne des­cends pas en des­sous du cin­quan­tième. Et sur­tout — sur­tout — je ne mets pas les pieds dehors.

Il rit. Un rire sec, sans joie.

— Je suis le pri­son­nier le plus haut per­ché du monde. Quatre cent cin­quante mètres au-des­sus du sol, avec une vue impre­nable sur un lieu où je n’ai pas le droit d’al­ler. C’est kaf­kaïen, non ? Ou bor­ge­sien. Ou les deux.

Côme s’as­sit sur une caisse en métal. Autour d’eux, le tun­nel d’a­cier vibrait imper­cep­ti­ble­ment — les engre­nages de l’hor­loge, quelque part au-des­sus, tour­naient avec une régu­la­ri­té de métronome.

— Vous voyez le tawaf, de là-haut ?

— Je vois tout. J’ai une fenêtre tech­nique, au soixante-dou­zième, qui donne sur le Haram. La nuit, quand je ne dors pas — et je ne dors presque jamais — je m’as­sieds devant cette fenêtre et je regarde les gens tour­ner. Deux mil­lions de per­sonnes qui tournent autour d’un cube de pierre. C’est la chose la plus étrange que j’aie jamais vue. Et je suis ingé­nieur — je sais ce que c’est que la rota­tion, le mou­ve­ment cir­cu­laire, les forces cen­tri­pètes. Mais ça — il fit un geste vague vers le bas — ça, je ne com­prends pas. Ce n’est pas de la méca­nique. C’est autre chose.

Il regar­da Côme. Ses yeux bleus, dans la lumière bla­farde du tun­nel, avaient quelque chose d’enfantin.

— Et vous ? Vous êtes pèlerin ?

— Oui, dit Côme.

Le mot était sor­ti sans hési­ta­tion, sans l’ombre d’une inflexion qui aurait pu signa­ler le men­songe. Et pour­tant, en le disant, il avait sen­ti quelque chose — non pas de la culpa­bi­li­té, il avait dépas­sé la culpa­bi­li­té depuis long­temps, mais une sorte de ver­tige, comme si en disant oui à cet Alle­mand enfer­mé dans les entrailles de l’hor­loge il avait pro­non­cé un mot qui, à force d’être répé­té, fini­rait par deve­nir vrai.

Il quit­ta Hein­rich Voss avec une poi­gnée de main et la pro­messe de reve­nir. L’Al­le­mand lui avait sou­ri — un sou­rire de nau­fra­gé qui voit pas­ser un navire et qui n’ose pas encore agi­ter les bras.

Côme redes­cen­dit au cin­quan­tième étage. La chambre l’at­ten­dait, iden­tique, le lit défait, le Coran dans son cof­fret vert, le Bur­ton sur la table de nuit. Par la fenêtre, le tawaf conti­nuait — il conti­nuait tou­jours. Le soleil de l’a­près-midi frap­pait le marbre blanc du Haram et le ren­voyait en une clar­té aveu­glante, une blan­cheur qui man­geait les contours, qui dis­sol­vait les ombres, qui trans­for­mait les mil­liers de pèle­rins en une masse lai­teuse et mou­vante dont les indi­vi­dus avaient disparu.

Demain, le Hajj commençait.

Côme ouvrit le Bur­ton. Trou­va le pas­sage qu’il cherchait.

« A few Arabs were praying, a few were slee­ping, and not a few were squat­ting toge­ther over pipes of tobac­co. The pat­ched and par­ti-colou­red robes of the Bedouins, and their wild, sun­burnt faces, affor­ded a strong contrast to the clean and civi­li­zed appea­rance of the citi­zens. It was dif­fi­cult to reco­gnize in such a throng the man of edu­ca­tion and the man of igno­rance, the sin­ner and the saint. »

Le pas­sage datait de 1853 et il aurait pu dater de ce matin. Dif­fi­cile de recon­naître, dans une telle foule, l’homme ins­truit de l’i­gno­rant, le pécheur du saint. Dif­fi­cile de recon­naître, aurait ajou­té Côme, le croyant de l’im­pos­teur. Le fidèle du faus­saire. L’a­mou­reux de Dieu de l’a­mou­reux d’une femme.

Il fer­ma le livre. L’hor­loge bat­tait. Dans quelques heures, il des­cen­drait pour la pre­mière fois dans le Haram, il se mêle­rait à la foule, il tour­ne­rait autour de la Kaa­ba comme Bur­ton l’a­vait fait, comme Sal­ma l’a­vait fait, comme deux mil­lions de croyants le feraient avec lui, et per­sonne ne sau­rait — per­sonne, pas même lui — si les cercles qu’il décri­rait seraient ceux d’un impos­teur ou ceux d’un homme en train, len­te­ment, de ces­ser de l’être.

Cha­pitre 5 — Salma

Il y a une photographie.

C’est la seule qu’il ait d’elle — non parce qu’il n’en a pas pris d’autres, mais parce qu’elle lui avait deman­dé de les effa­cer, un soir, à Paris, dans cet appar­te­ment du XIe arron­dis­se­ment qu’il occu­pait à l’é­poque, un deux-pièces sous les toits dont la fenêtre de la chambre don­nait sur une cour inté­rieure où un pla­tane pous­sait contre toute logique végé­tale. Elle lui avait deman­dé de les effa­cer avec le même ton calme qu’elle employait pour tout — les demandes, les refus, les décla­ra­tions, les adieux. Efface-les, Côme. Je ne veux pas qu’il reste des images de moi. Il les avait effa­cées. Toutes sauf une, qu’il avait trans­fé­rée sur une clé USB qu’il gar­dait dans le tiroir de son bureau, sous des fac­tures et des rele­vés ban­caires, et qu’il ne regar­dait presque jamais, sauf les soirs où le manque pre­nait une forme phy­sique — un creux dans la poi­trine, une sen­sa­tion de vide qui n’é­tait pas du vide mais du plein, du trop-plein d’absence.

Sur la pho­to­gra­phie, Sal­ma est de pro­fil. Elle ne regarde pas l’ob­jec­tif — elle regarde quelque chose hors champ, à gauche, quelque chose qui la fait presque sou­rire sans tout à fait sou­rire, une expres­sion sus­pen­due entre l’a­mu­se­ment et la concen­tra­tion. Ses che­veux sont cou­pés court, au car­ré, déga­geant la nuque. Elle porte un pull gris à col rou­lé qui est celui de Côme — un détail qu’il est le seul à savoir. Der­rière elle, floue, la vitre d’un café, et der­rière la vitre, plus floue encore, la sil­houette d’un mina­ret — ils sont à Istan­bul, c’est la pre­mière fois, le col­loque vient de se ter­mi­ner, c’est le soir, et Côme a pris cette pho­to sans qu’elle s’en aper­çoive, un geste de voleur, un geste qui dit : je veux gar­der cet ins­tant parce que je sais déjà qu’il ne dure­ra pas.

Il n’a­vait pas empor­té la pho­to­gra­phie à La Mecque. Il n’en avait pas besoin. Le visage de Sal­ma était ins­crit dans un endroit de sa mémoire qui ne dépen­dait d’au­cun sup­port — ni papier, ni pixel, ni par­che­min. Il était là, aus­si net que le texte d’un manus­crit qu’on a lu mille fois, et en même temps aus­si instable, parce que la mémoire est un palimp­seste elle aus­si, parce que chaque sou­ve­nir se réécrit sur le pré­cé­dent et que le visage de Sal­ma, à force d’être remé­mo­ré, avait com­men­cé à chan­ger, à se brouiller sur les bords, à perdre cer­tains détails — la forme exacte de ses sour­cils, la cou­leur pré­cise de ses lèvres — tout en gagnant une inten­si­té qui n’ap­par­te­nait plus au réel mais au manque.

Voi­ci ce qu’il savait d’elle. Voi­ci ce qu’il ne savait pas.

Il savait qu’elle était née à Tarim en 1978, dans une famille de sayyids — des des­cen­dants du Pro­phète par la lignée d’Hus­sein. Que les al-Hadra­mi de Tarim n’é­taient pas des gens ordi­naires : pen­dant des siècles, ils avaient essai­mé dans tout l’o­céan Indien — en Inde, en Malai­sie, en Indo­né­sie, en Afrique de l’Est — por­tant avec eux le savoir isla­mique, la cal­li­gra­phie, le com­merce et cette forme par­ti­cu­lière de sou­fisme hadh­ra­mi qui mêlait la rigueur théo­lo­gique à une dévo­tion poé­tique, presque exta­tique. Que son grand-père, Habib Omar al-Hadra­mi, avait été un cal­li­graphe célèbre dans tout le sud du Yémen — un maître du naskh dont les copies du Coran étaient recher­chées par les col­lec­tion­neurs et les mos­quées, et dont l’a­te­lier, dans une mai­son de terre à quatre étages de la vieille ville de Tarim, était un lieu de pèle­ri­nage pour les étu­diants en calligraphie.

Il savait que Sal­ma avait appris à cal­li­gra­phier avant d’ap­prendre à écrire. Que son grand-père lui avait mis le calame entre les doigts à cinq ans, dans le jar­din de gre­na­diers, et qu’elle avait tra­cé sa pre­mière lettre — un alif, la ver­ti­cale, le com­men­ce­ment de tout — sur un mor­ceau de papier jour­nal posé sur une planche de bois. Qu’elle avait un don que le vieux Habib avait recon­nu immé­dia­te­ment, avec ce mélange de fier­té et de tris­tesse qui est celui des maîtres quand ils com­prennent que l’é­lève les dépassera.

Il savait qu’elle avait quit­té Tarim à dix-huit ans pour Sanaa, puis Sanaa pour Paris à vingt-deux ans, et que le voyage entre Tarim et Paris — entre la val­lée du Hadra­maout, ses palais de terre et ses pal­miers, et le bou­le­vard de Bel­le­ville avec ses kebabs et ses maga­sins de télé­pho­nie — était un voyage que peu de gens pou­vaient com­prendre, un saut non seule­ment géo­gra­phique mais tem­po­rel, comme si l’on pas­sait du XIIIe siècle au XXIe en pre­nant un avion.

Il savait qu’elle avait com­men­cé un doc­to­rat à la Sor­bonne sur les manus­crits de Sanaa, qu’elle l’a­vait inter­rom­pu au bout de trois ans sans le ter­mi­ner, et qu’elle était retour­née au Yémen avec une rage silen­cieuse contre l’u­ni­ver­si­té fran­çaise, contre l’o­rien­ta­lisme, contre la façon dont les savants occi­den­taux tou­chaient les manus­crits isla­miques — avec les gants blancs de la science, certes, mais aus­si avec cette condes­cen­dance impli­cite qui traite le texte sacré comme un objet d’é­tude et non comme une parole vivante.

Il ne savait pas — il ne l’a­vait jamais su avec cer­ti­tude — si Sal­ma croyait en Dieu.

C’é­tait la ques­tion qu’il n’a­vait jamais posée, et qu’elle n’a­vait jamais expli­ci­te­ment répon­due, et qui flot­tait entre eux comme un nuage dont on ne sait pas s’il annonce la pluie ou le beau temps. Elle priait — il l’a­vait vue prier, cinq fois par jour, avec une régu­la­ri­té qui n’a­vait rien de méca­nique mais qui res­sem­blait à de la res­pi­ra­tion, un besoin du corps autant que de l’es­prit. Elle jeû­nait pen­dant le Rama­dan. Elle connais­sait le Coran par cœur — pas seule­ment les sou­rates courtes que tout musul­man connaît, mais le texte entier, les cent qua­torze sou­rates, les six mille deux cent trente-six ver­sets, une mémoire pro­di­gieuse qui la ren­dait capable de réci­ter n’im­porte quel pas­sage à n’im­porte quel moment, avec une voix grave et modu­lée qui trans­for­mait l’a­rabe cora­nique en musique.

Et en même temps — en même temps — elle disait des choses que Côme n’a­vait jamais enten­dues dans la bouche d’une croyante. La foi n’est pas un état, c’est un mou­ve­ment. Dieu n’est pas une réponse, c’est une ques­tion qu’on ne peut pas ces­ser de poser. Et sur­tout, cette phrase, pro­non­cée un soir à Sanaa, dans le stu­dio de la vieille ville, le frag­ment ancien posé entre eux sur la table : Tu sais ce que c’est, un palimp­seste ? C’est la preuve que Dieu hésite.

Côme n’a­vait jamais ren­con­tré quel­qu’un qui habi­tait l’is­lam de cette manière — de l’in­té­rieur et du bord en même temps, avec une inti­mi­té qui fri­sait l’hé­ré­sie. Elle n’é­tait ni une réfor­ma­trice ni une rebelle. Elle ne vou­lait pas chan­ger l’is­lam — elle vou­lait le com­prendre, ce qui était infi­ni­ment plus dan­ge­reux. Les réfor­ma­teurs, les auto­ri­tés savent les gérer. Les cher­cheurs de véri­té, non.

Il y avait eu une nuit, à Paris, dans l’ap­par­te­ment du XIe. C’é­tait en mai, l’a­vant-der­nier mai qu’ils avaient pas­sé ensemble, et le pla­tane de la cour inté­rieure avait des feuilles neuves qui fai­saient une ombre verte sur le mur de la chambre. Ils étaient cou­chés, dans l’obs­cu­ri­té tiède, et Sal­ma avait par­lé. Lon­gue­ment, ce qui ne lui res­sem­blait pas — d’ha­bi­tude c’é­tait Côme qui par­lait et elle qui écou­tait, ou qui fai­sait sem­blant d’é­cou­ter, ou qui écou­tait quelque chose d’autre en même temps, quelque chose que lui ne pou­vait pas entendre.

Elle avait par­lé du Hajj.

De ce que repré­sen­tait le Hajj pour elle — non pas le pèle­ri­nage tou­ris­tique des agences de voyages, pas le rituel codi­fié des guides pra­tiques, mais quelque chose de plus pro­fond, de plus effrayant. L’i­dée de se rendre en un lieu où toute dif­fé­rence s’a­bo­lit. Où le riche et le pauvre portent le même vête­ment. Où les femmes et les hommes tournent ensemble dans la même foule. Où le temps s’ar­rête — non pas au sens méta­pho­rique, mais lit­té­ra­le­ment : pen­dant le Hajj, le temps indi­vi­duel cesse d’exis­ter, vous n’êtes plus vous, vous êtes une par­ti­cule dans un flux, un atome dans une prière col­lec­tive, et votre nom, votre his­toire, votre visage, tout ce qui fait de vous un indi­vi­du se dis­sout dans le mou­ve­ment cir­cu­laire du tawaf, et ce qui reste — ce qui reste quand tout le reste a été empor­té — c’est soit Dieu, soit rien, et les deux reviennent peut-être au même.

— Tu veux y aller ? avait deman­dé Côme.

— Oui. Un jour. Quand je serai prête.

— Prête à quoi ?

Elle n’a­vait pas répon­du. Elle s’é­tait tour­née vers le mur, et le pla­tane fai­sait dan­ser des ombres vertes sur sa nuque, et Côme avait com­pris — sans le for­mu­ler, sans le vou­loir — que ce quand je serai prête signi­fiait quand je serai prête à te quit­ter, et que le Hajj, pour Sal­ma, n’é­tait pas un voyage qu’on fai­sait et dont on reve­nait, mais un seuil qu’on fran­chis­sait et qui vous chan­geait d’une manière irré­ver­sible, et qu’elle le savait, et qu’elle avait peur, et que cette peur était aus­si du désir.

Qua­torze mois plus tard, elle était partie.

Le sou­ve­nir le plus pré­cis que Côme avait de leur der­nière ren­contre, à Sanaa, en mars 2012, n’é­tait pas un mot, ni un geste, ni une scène entière, mais une image fixe : les mains de Sal­ma posant le frag­ment de manus­crit dans les siennes. Ses mains étaient petites, les doigts tachés d’encre noire à l’in­dex et au majeur droits — une tache per­ma­nente, indé­lé­bile, la signa­ture de la cal­li­graphe, la preuve que le corps garde la trace de ce qu’il fait quand l’es­prit oublie. Et ses mains avaient tenu ses mains pen­dant un ins­tant, et il avait sen­ti les taches d’encre contre sa peau, et il s’é­tait dit : c’est la der­nière fois que ces mains me touchent, et il avait eu raison.

Après, il y avait eu le silence.

Pas un silence bru­tal — les dis­pa­ri­tions ne sont jamais bru­tales quand elles sont pré­mé­di­tées. D’a­bord les mails s’é­taient espa­cés. Puis les réponses étaient deve­nues plus courtes, plus éva­sives — un mot, deux mots, ham­du­lil­lah, tout va bien, ne t’in­quiète pas. Le télé­phone ne répon­dait plus qu’une fois sur trois, puis une fois sur dix, puis plus du tout. L’a­dresse du stu­dio dans la vieille ville ren­voyait les lettres — des­ti­na­taire incon­nu, un tam­pon rouge sur l’en­ve­loppe blanche, cette bru­ta­li­té admi­nis­tra­tive des postes du monde entier qui réduit une absence à un mot.

Côme avait cher­ché. Il avait appe­lé le Dar al-Makh­tu­tat — les col­lègues disaient qu’elle avait pris un congé, qu’elle était peut-être par­tie à Tarim, chez sa famille, ou peut-être à Aden, per­sonne ne savait, le Yémen s’en­fon­çait dans le chaos et les gens dis­pa­rais­saient, ce n’é­tait pas rare, ce n’é­tait pas inquié­tant, ou plu­tôt c’é­tait inquié­tant mais d’une manière si géné­rale, si sys­té­mique, que l’in­quié­tude indi­vi­duelle se noyait dans l’in­quié­tude col­lec­tive comme une larme dans la mer. Il avait contac­té l’am­bas­sade de France à Sanaa — rien, elle n’é­tait pas de natio­na­li­té fran­çaise. Il avait écrit à des col­lègues en Alle­magne, en Angle­terre, qui avaient tra­vaillé sur les manus­crits de Sanaa — per­sonne n’a­vait de nouvelles.

Et puis Abdal­lah, un soir de sep­tembre 2013, au télé­phone : Je l’ai vue au ter­mi­nal Hajj de Djed­dah. Elle avait maigri.

Une phrase. Neuf mots. Et sur ces neuf mots, Côme avait construit tout cela — le cer­ti­fi­cat de conver­sion, le visa, le voyage, la tour, la chambre au cin­quan­tième étage, le men­songe qui l’a­vait ame­né ici, dans la ville où il n’a­vait pas le droit d’être, à cher­cher une femme qui ne vou­lait peut-être pas être trouvée.

Il était allon­gé sur le lit de la chambre 5017. La nuit tom­bait. Le Haram s’illu­mi­nait en bas — cette clar­té constante, sur­na­tu­relle, qui ne fai­blis­sait jamais — et le tawaf conti­nuait, les cercles de pèle­rins visibles d’en haut comme les anneaux d’une pla­nète, et quelque part dans ces cercles, un an plus tôt, Sal­ma avait tour­né, et peut-être tour­nait-elle encore, et peut-être était-elle deve­nue le mou­ve­ment lui-même, cette rota­tion sans fin autour d’un centre qu’on n’at­teint jamais, et peut-être était-ce cela, sa réponse à la ques­tion que Côme n’a­vait jamais posée, cette ques­tion sur Dieu et sur la foi et sur ce qui reste quand tout le reste a été emporté.

Il ouvrit le Bur­ton. Pas pour lire — pour tou­cher le papier, sen­tir sous ses doigts le grain de la page, cette rugo­si­té carac­té­ris­tique des édi­tions de poche bon mar­ché, et se rap­pe­ler que d’autres avant lui avaient cher­ché quelque chose dans cette ville, et que cer­tains l’a­vaient trou­vé, et que d’autres non, et que la dif­fé­rence entre les deux n’é­tait peut-être pas ce qu’on pense.

Bur­ton, en 1853, était entré à La Mecque pour la gloire. Pour l’a­ven­ture. Pour la lit­té­ra­ture. Pour pou­voir dire : j’ai été là où les autres n’ont pas osé aller. Et il en était reve­nu avec un livre — trois volumes, mille pages, des obser­va­tions, des mesures, des plans — et avec quelque chose d’autre, quelque chose qu’il n’a­vait jamais pu nom­mer et qui l’a­vait han­té le reste de sa vie. Ce quelque chose, Côme le devi­nait : c’é­tait le soup­çon que la foi qu’il avait simu­lée pen­dant des mois n’é­tait peut-être pas entiè­re­ment simu­lée. Que le masque, por­té assez long­temps, finit par col­ler à la peau. Que le der­viche Abdul­lah, per­son­nage inven­té pour les besoins de l’im­pos­ture, avait fini par exis­ter — non pas à la place de Richard Bur­ton, mais à côté de lui, en lui, comme un texte sous un autre texte, un palimp­seste vivant.

Bur­ton avait por­té toute sa vie un sachet de cuir autour du cou. Dans le sachet, deux docu­ments : le cer­ti­fi­cat du Sheikh de La Mecque attes­tant qu’il avait accom­pli le Hajj, et une lettre du car­di­nal Wise­man le recom­man­dant comme bon catho­lique. Les deux à la fois. L’un ne sup­pri­mait pas l’autre. La foi et l’im­pos­ture coexis­taient dans le même sachet, contre le même cœur, et Bur­ton ne voyait là aucune contra­dic­tion, ou bien il voyait la contra­dic­tion mais s’en moquait, ou bien — hypo­thèse la plus trou­blante — la contra­dic­tion était le lieu exact de sa vérité.

Côme se deman­da ce qu’il por­te­rait, lui, en ren­trant à Paris. Le frag­ment de manus­crit, sans doute, tou­jours enve­lop­pé dans son car­ré de soie. Le cer­ti­fi­cat de conver­sion, dans son enve­loppe kraft. Et quelque chose d’autre — quelque chose qui n’exis­tait pas encore, qui n’a­vait pas de forme, pas de nom, mais qui com­men­çait à se for­mer dans la par­tie de lui que vingt ans d’am­bi­guï­té avaient creu­sée comme l’eau creuse la pierre, cette cavi­té inté­rieure où le doute et le désir se confondent et qui est peut-être — peut-être — ce que les croyants appellent l’âme.

L’ap­pel à la prière du magh­rib s’é­le­va. Le cou­cher du soleil. La troi­sième prière du jour. Les LED de l’hor­loge, quelque part au-des­sus de lui, pas­sèrent du blanc au vert. La ville entière vibra. Et Côme res­ta immo­bile dans la chambre obs­cure, le livre de Bur­ton sur la poi­trine, les yeux ouverts sur le pla­fond, et il pen­sa à Sal­ma, et il pen­sa à Dieu, et il ne savait pas lequel des deux il était venu cher­cher, et il se dit que c’é­tait peut-être la même chose, et il se dit que non, et il se dit qu’il ne savait pas, et ce ne-pas-savoir était la seule chose vraie dans toute cette archi­tec­ture de men­songes, la seule fis­sure par laquelle quelque chose d’au­then­tique pou­vait encore passer.

Demain, il descendrait.

Demain, il entre­rait dans le Haram, il se mêle­rait à la foule, il tour­ne­rait autour de la Kaa­ba, il ferait le geste de deux mil­lions de croyants, et ce geste serait le sien et ne serait pas le sien, et dans la foule immense il cher­che­rait un visage, un visage de femme aux che­veux noirs, aux doigts tachés d’encre, et il ne le trou­ve­rait pas, et il tour­ne­rait encore, et il ne le trou­ve­rait pas, et il tour­ne­rait encore, et quelque chose com­men­ce­rait à se défaire en lui, ou à se refaire, ou à se faire pour la pre­mière fois, et il n’y aurait per­sonne pour lui dire lequel des trois.

La nuit tom­ba sur La Mecque. L’hor­loge bat­tait. Le tawaf tour­nait. Et dans la chambre 5017, au cin­quan­tième étage de la plus haute tour de la ville de Dieu, un homme qui ne croyait pas — ou qui ne savait pas s’il croyait — atten­dait l’aube avec la patience des men­teurs et la fièvre des amou­reux, et c’é­tait la même patience et c’é­tait la même fièvre, et dehors les étoiles tour­naient elles aus­si, dans leur propre tawaf silen­cieux, autour d’un centre que per­sonne n’a­vait jamais vu.

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