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La gre­nade
de Lazare

La gre­nade de Lazare

Cha­pitres 1 à 4

Val­let­ta (Malte) — The Phoe­ni­cia Malta

Novembre 1947

Cha­pitre 1 — L’arrivée

Le fer­ry de Syra­cuse entra dans le Grand Har­bour à la tom­bée du jour, et Lazare Corte vit Malte pour la pre­mière fois.

Ce n’é­tait pas ce qu’il avait ima­gi­né. Il avait ima­gi­né une for­te­resse, quelque chose de raide et de ver­ti­cal, un poing de pierre ser­ré contre la mer. Ce qu’il vit res­sem­blait davan­tage à un visage — un très vieux visage doré, man­gé par endroits, éden­té par les bombes, mais sou­riant quand même, d’un sou­rire oblique et un peu fou, dans la lumière de novembre qui rosis­sait les bastions.

Les rem­parts mon­taient droit depuis l’eau, mas­sifs, cou­leur de miel brû­lé. Au-des­sus, les dômes, les clo­chers, et entre eux des trous — des béances noires là où des immeubles avaient été, des fenêtres qui ne don­naient plus sur rien, des façades debout par miracle ou par entê­te­ment, der­rière les­quelles il n’y avait que le ciel. La Valette avait l’air d’une ville qui s’é­tait bat­tue à mains nues et qui res­tait debout par habitude.

Lazare posa ses mains sur le bas­tin­gage. Le métal était encore tiède du soleil de l’a­près-midi. Il por­tait un man­teau de drap bleu marine qui avait tra­ver­sé au moins une guerre, peut-être deux, et dont le col s’é­tait défor­mé au point de ne plus res­sem­bler à aucune coupe connue. Un sac de marin à ses pieds. Pas de valise. Les gens qui portent des valises ont l’in­ten­tion de s’ins­tal­ler quelque part, et Lazare Corte ne s’ins­tal­lait nulle part.

Il avait le teint de ceux qui vivent dehors — pas le bron­zage des vacan­ciers, mais la patine mate et uni­forme que le soleil, le sel et le vent déposent sur la peau quand on s’ex­pose à eux pen­dant des années sans y pen­ser. Grand, mince, un visage aux plans nets, des yeux sombres légè­re­ment bri­dés qui pou­vaient être sici­liens, turcs ou levan­tins selon la lumière. À l’o­reille gauche, une petite boucle d’or — si dis­crète qu’on ne la voyait qu’au deuxième regard, quand le mou­ve­ment de la tête l’ac­cro­chait dans un rayon de soleil.

Le fer­ry accos­ta dans un bruit de chaînes et de cris. Les pas­sa­gers se levèrent — quelques mili­taires bri­tan­niques en per­mis­sion, des Mal­tais qui ren­traient de Sicile avec des paniers de pro­vi­sions, une famille nom­breuse dont les enfants cou­raient déjà vers la pas­se­relle. Lazare atten­dit que le pont se vide. Il n’é­tait pas pres­sé. Il ne l’é­tait jamais, ce qui était à la fois une qua­li­té et un défaut, selon les circonstances.

Il des­cen­dit sur le quai et respira.

L’air de Malte avait une odeur par­ti­cu­lière — du sel, bien sûr, mais aus­si quelque chose de miné­ral, de pou­dreux, comme si la pierre elle-même res­pi­rait et que sa sueur chaude se mêlait au vent. Et des­sous, très faible, une odeur de plâtre frais. On reconstruisait.

Il remon­ta à pied vers La Valette. Les rues mon­taient en esca­lier, raides et étroites entre les façades de cal­caire. Les gal­la­ri­ji — ces bal­cons fer­més en bois peint, verts, rouges, bleus — pen­daient au-des­sus de sa tête comme des lan­ternes éteintes. Cer­tains étaient neufs, d’autres cal­ci­nés, d’autres encore intacts mais pen­chés de tra­vers, rat­ta­chés à des murs que plus rien ne sou­te­nait. Des femmes éten­daient du linge d’une fenêtre à l’autre, au-des­sus du vide. Des gamins jouaient entre les gra­vats avec des éclats de pierre qu’ils fai­saient rou­ler comme des billes.

Lazare mar­chait len­te­ment, comme il fai­sait tou­jours dans une ville nou­velle. Il ne cher­chait rien encore — il lais­sait les lieux venir à lui, les bruits, les ombres, les angles. Il avait appris ça très jeune, dans les ports : ne jamais cher­cher, au début. Se lais­ser tra­ver­ser. Les choses impor­tantes finissent tou­jours par appa­raître au coin d’une rue, à condi­tion qu’on ne les attende pas au mau­vais endroit.

Il débou­cha sur une place — Repu­blic Square, disait un pan­neau en anglais et en mal­tais. Des chaises en fer autour de tables rondes, un café, le Biblio­the­ca, dont la façade néo­clas­sique avait per­du un mor­ceau de cor­niche mais se tenait bien droite. Des offi­ciers bri­tan­niques buvaient du thé. Un vieil homme ven­dait des pas­tiz­zi dans un panier d’o­sier, des feuille­tés dorés qui sen­taient la ricot­ta et le beurre chaud. Lazare en ache­ta deux et les man­gea en mar­chant. La pâte cra­quait, le fro­mage cou­lait, c’é­tait salé et bon.

Il conti­nua jus­qu’à la pointe de la pres­qu’île, aux Upper Bar­rak­ka Gar­dens, et là il s’arrêta.

Le Grand Har­bour s’ou­vrait sous lui comme un théâtre. L’eau était lisse, sombre, presque noire dans l’ombre des bas­tions, mais plus loin elle pre­nait une cou­leur de cuivre ter­ni sous le ciel qui virait au mauve. En face, les Trois Cités — Bir­gu, Sen­glea, Cos­pi­cua — ser­rées les unes contre les autres der­rière leurs propres murailles, avec Fort Saint-Ange qui avan­çait dans l’eau comme la proue d’un navire de pierre. Des dgha­j­sas tra­ver­saient le port, minus­cules entre les flancs rouillés des navires de guerre bri­tan­niques encore au mouillage. Le son des cloches mon­tait de par­tout — pas d’une seule église mais de dix, de vingt, se répon­dant d’un clo­cher à l’autre en un carillon sans fin qui rebon­dis­sait sur l’eau.

Lazare res­ta là un moment. Il fumait. Il pen­sait à ce qu’on lui avait dit à Syra­cuse — un marin sici­lien, un nom­mé Catal­do, qui connais­sait un pêcheur mal­tais, qui connais­sait quel­qu’un. L’in­for­ma­tion avait remon­té la chaîne des faveurs et des dettes, comme tou­jours en Médi­ter­ra­née, jus­qu’à atteindre Lazare à Tan­ger trois mois plus tôt. Un tableau. Peut-être un Cara­vage. Retrou­vé dans les décombres. Il avait enten­du des his­toires comme ça cent fois. Neuf fois sur dix, c’é­taient des faux, des copies, des lubies de contre­ban­diers qui ne savaient pas dis­tin­guer une icône d’un calen­drier. Mais la dixième fois, par­fois, la dixième fois valait le voyage.

Et puis il y avait le nom. Malte. Un nom qu’il por­tait dans un recoin de sa mémoire comme on porte un caillou dans sa poche — sans rai­son, sans pou­voir s’en débar­ras­ser. Quel­qu’un lui avait dit un jour, dans un bar d’A­lexan­drie, que son nom son­nait mal­tais. Il avait haus­sé les épaules. Il ne savait pas d’où venait son nom. Il ne savait pas grand-chose de ses ori­gines, et il s’en accom­mo­dait — les ori­gines sont comme les ancres : utiles pour qui veut s’ar­rê­ter, encom­brantes pour qui pré­fère dériver.

Il jeta sa ciga­rette par-des­sus le para­pet et regar­da la braise tom­ber dans le vide, très loin, jus­qu’aux rochers en bas.

* * *

L’hô­tel Phoe­ni­cia se dres­sait à l’en­trée de La Valette, juste avant la Porte de la Ville, sur l’emplacement des anciens gla­cis des for­ti­fi­ca­tions. Lazare le vit de loin et faillit sou­rire. C’é­tait un bâti­ment Art Déco en cal­caire mal­tais, tout en courbes et en lignes hori­zon­tales, avec un air de paque­bot échoué sur les rem­parts — un paque­bot blanc et or, flam­bant neuf, posé au milieu des ruines comme un mirage de normalité.

Il pous­sa la porte.

Le hall était cir­cu­laire — le Palm Court, appren­drait-il plus tard. Un pla­fond à cais­sons lourds et géo­mé­triques, des colonnes, un sol de marbre qui brillait encore de sa pre­mière couche de cire. L’o­deur de neuf était par­tout — pein­ture, ver­nis, tis­su fraî­che­ment ten­du. Mais sous cette odeur, si l’on fai­sait atten­tion, mon­tait quelque chose de plus ancien, de plus lourd : la pierre elle-même, le cal­caire des bas­tions sur les­quels l’hô­tel était bâti, cette haleine sèche et miné­rale qui ne ces­se­rait jamais, que ni le plâtre ni la pein­ture ni les années ne par­vien­draient à cou­vrir tout à fait.

Il y avait peu de monde. Un couple bri­tan­nique au salon, elle en robe à fleurs, lui en lin frois­sé, qui feuille­taient un guide. Un homme seul dans un fau­teuil, le visage der­rière un jour­nal. Un por­teur en uni­forme neuf qui sem­blait ne pas encore s’y être habi­tué et tirait sur ses manches avec embarras.

Lazare s’ap­pro­cha de la récep­tion. Une jeune femme l’ac­cueillit — brune, le visage rond, des yeux noirs très vifs. Elle par­lait anglais avec l’ac­cent mal­tais, qui rou­lait les consonnes et allon­geait les voyelles d’une manière presque chantante.

— Bien­ve­nue au Phoe­ni­cia, monsieur.

— Corte. J’ai réser­vé une chambre.

— Oui, mon­sieur Corte. Chambre 214, deuxième étage, vue sur le Marsamxett.

Elle lui ten­dit la clé — une clé en lai­ton, lourde, atta­chée à un médaillon de cuir frap­pé d’un phé­nix doré. Lazare la prit et la sou­pe­sa dans sa main. Il y avait quelque chose d’a­mu­sant dans ce phé­nix — l’oi­seau qui renaît de ses cendres, sur la clé d’un hôtel bâti sur des bom­bar­de­ments. Quel­qu’un avait le sens du symbole.

La chambre était au bout d’un cou­loir silen­cieux. Papier peint à motifs géo­mé­triques, meubles en bois clair, un lit large cou­vert d’un des­sus-de-lit crème. La salle de bain sen­tait le savon neuf. Tout était propre, lisse, intact — un monde sans bles­sures, ce qui, dans cette ville, rele­vait presque de la provocation.

Lazare ouvrit la fenêtre. Le Mar­samxett Har­bour s’é­ta­lait sous lui, plus étroit et plus intime que le Grand Har­bour de l’autre côté de la pres­qu’île. En face, l’île de Manoel avec son fort en étoile et son laza­ret — le lieu où l’on par­quait jadis les navires en qua­ran­taine, les pes­ti­fé­rés, les sus­pects. Plus loin, les lumières de Slie­ma com­men­çaient à s’al­lu­mer dans le cré­pus­cule. L’air du soir était doux, presque tiède, avec cette qua­li­té par­ti­cu­lière de l’au­tomne médi­ter­ra­néen où la cha­leur du jour per­siste dans la pierre long­temps après que le soleil a disparu.

Il ne défit pas son sac. Il s’as­sit sur le rebord de la fenêtre et regar­da la nuit tom­ber sur Malte.

* * *

Il dîna seul au res­tau­rant de l’hô­tel, dans la grande salle qui don­nait sur la ter­rasse et les jar­dins. La salle était presque vide — trois tables occu­pées sur vingt. Les ser­veurs, très jeunes pour la plu­part, évo­luaient entre les tables avec une appli­ca­tion tou­chante, comme des acteurs qui répé­te­raient pour une pre­mière qui n’a pas encore eu lieu. L’un d’eux ren­ver­sa un verre d’eau et s’ex­cu­sa trois fois. Le maître d’hô­tel, un homme sec et grave qui por­tait son habit comme une armure, sur­veillait la scène depuis le fond de la salle avec l’in­quié­tude d’un met­teur en scène le soir de la générale.

Lazare com­man­da du pois­son — du lam­pu­ki grillé, le pois­son de sai­son, lui dit le ser­veur avec fier­té. Le vin était mal­tais, un blanc sec et miné­ral qui avait le goût du cal­caire et de la mer.

Pen­dant qu’il man­geait, il obser­vait. Le couple bri­tan­nique dînait en silence, le genre de silence conju­gal qui n’est ni hos­tile ni tendre mais sim­ple­ment usé, comme un tapis qu’on a trop fou­lé. L’homme au jour­nal était pas­sé du salon à la salle à man­ger et man­geait en lisant, ce qui don­nait à sa soli­tude un air d’in­ten­tion plu­tôt que d’a­ban­don. À une troi­sième table, deux offi­ciers bri­tan­niques en civil par­laient à voix basse en décou­pant leur viande avec méthode.

L’hô­tel avait ouvert depuis quelques semaines à peine. On le sen­tait à mille détails — les ser­viettes encore raides, les chaises qui ne grin­çaient pas encore, les fleurs dans les vases qui étaient un peu trop par­faites, comme si elles n’a­vaient pas encore appris à faner natu­rel­le­ment dans ce décor. Le Phoe­ni­cia essayait d’être un palace, et par moments il y par­ve­nait — la hau­teur du pla­fond, la courbe des baies vitrées, la lumière douce des appliques Art Déco. Mais par moments aus­si, la fra­gi­li­té de l’en­tre­prise trans­pa­rais­sait, comme un acteur dont le cos­tume est magni­fique mais dont les mains tremblent.

Lazare ter­mi­na son pois­son, refu­sa le des­sert, accep­ta un café. Le café mal­tais était fort et ser­ré, presque turc. Il le but len­te­ment en regar­dant, à tra­vers les baies vitrées, les jar­dins de l’hô­tel qui des­cen­daient en ter­rasses vers les bas­tions. Sept acres de jar­dins, avait-il lu quelque part. Sept acres de ver­dure plan­tées sur des for­ti­fi­ca­tions du XVIe siècle, elles-mêmes bâties sur des gla­cis du XVIIe, eux-mêmes posés sur un socle de cal­caire vieux de vingt mil­lions d’années.

Tout, ici, était construit sur quelque chose d’autre. Chaque couche en recou­vrait une plus ancienne. Chaque sur­face cachait une profondeur.

Il signa l’ad­di­tion, se leva, tra­ver­sa le Palm Court dont les lumières tami­sées fai­saient briller le marbre, et mon­ta dans sa chambre.

Avant de se cou­cher, il regar­da une der­nière fois par la fenêtre. Le Mar­samxett était noir main­te­nant, avec les reflets des lumières de Slie­ma qui trem­blaient sur l’eau comme des pièces d’or dans un puits. Quelque part au loin, une cloche son­na — un seul coup, lent, grave, qui rou­la sur l’eau et mit long­temps à s’éteindre.

Lazare Corte, pour la pre­mière fois depuis des mois, eut l’im­pres­sion très nette et par­fai­te­ment inex­pli­cable d’être arri­vé quelque part.

Cha­pitre 2 — Salvu

Il prit le bus pour Mar­sax­lokk le len­de­main matin.

Le bus était un Bed­ford repeint en bleu et jaune, avec une Vierge col­lée au tableau de bord et un cha­pe­let qui se balan­çait au rétro­vi­seur. Le chauf­feur condui­sait comme on conduit sur les îles — c’est-à-dire avec une foi abso­lue dans la Pro­vi­dence et un mépris sou­ve­rain pour le code de la route. Les pas­sa­gers ne sem­blaient pas s’en émou­voir. Ils se tenaient aux barres de métal avec la rési­gna­tion tran­quille de gens qui savent que la mort, si elle doit venir, vien­dra d’où on ne l’at­tend pas.

La route tra­ver­sait l’in­té­rieur de l’île, et Lazare décou­vrit que Malte, hors de La Valette, était une cam­pagne. Des champs clos de murs de pierre sèche, des figuiers de Bar­ba­rie héris­sés le long des che­mins, des carou­biers tor­dus par le vent, des petites cha­pelles blanches posées au milieu de nulle part, fer­mées à clé, avec un saint peint au-des­sus de la porte qui regar­dait pas­ser les bus d’un air rési­gné. La terre était rouge et sèche. Les vil­lages qu’ils tra­ver­saient — Żej­tun, Mar­sas­ca­la — étaient des grappes de mai­sons basses autour d’une église déme­su­rée, tou­jours une église trop grande pour le nombre de mai­sons, comme si chaque vil­lage avait vou­lu prou­ver quelque chose à Dieu ou aux vil­lages voisins.

Mar­sax­lokk appa­rut au détour d’un virage — une baie arron­die, des quais bas, et sur l’eau les luz­zu, les barques de pêche mal­taises, peintes en bleu, vert, rouge, jaune, cha­cune por­tant à la proue deux yeux grands ouverts. Les yeux d’O­si­ris, disaient les guides. Les yeux qui voient dans les ténèbres et pro­tègent des mau­vais esprits. Lazare les regar­da, ces yeux peints sur le bois, et se dit qu’il était arri­vé dans un pays où même les bateaux avaient un visage.

Le port sen­tait le pois­son, le gou­dron et le filet mouillé. Des pêcheurs ravau­daient leurs filets sur le quai, assis sur des caisses retour­nées, les mains noir­cies par le chanvre. Des femmes ven­daient la prise du matin sur des étals de for­tune — du lam­pu­ki, des poulpes éta­lés comme des étoiles vio­lettes, des our­sins dans des seaux d’eau de mer. Les mouettes criaient au-des­sus des têtes. Un chat tigré dor­mait sur un rou­leau de cor­dage, par­fai­te­ment indif­fé­rent au monde.

Lazare trou­va le bar sans dif­fi­cul­té — Sal­vu lui avait dit « en face de l’é­glise, la porte bleue ». C’é­tait un local étroit et sombre, trois tables en bois, un comp­toir, une odeur de café brû­lé et de tabac. Un ven­ti­la­teur au pla­fond bras­sait l’air chaud sans convic­tion. Au mur, une pho­to du roi George VI à côté d’un calen­drier de l’an­née pré­cé­dente et d’une image de la Madone.

Sal­vu Zam­mit était assis au fond, devant un verre de vin rouge qu’il n’a­vait pas l’air d’a­voir enta­mé. C’é­tait un homme d’une soixan­taine d’an­nées, petit, sec, le visage tan­né comme du cuir, avec des yeux d’un bleu sur­pre­nant dans cette face brune — des yeux de marin, habi­tués à regar­der loin. Il por­tait un béret à la fran­çaise et une che­mise trop grande qui avait dû appar­te­nir à quel­qu’un de plus cor­pu­lent, ou à lui-même dans des temps meilleurs.

— Corte ?

Lazare s’as­sit en face de lui. Le patron du bar, sans qu’on lui demande rien, appor­ta deux cafés et un verre d’eau.

Sal­vu le dévi­sa­gea lon­gue­ment, sans gêne, avec cette manière qu’ont les gens de la mer de jau­ger un homme comme on jauge un bateau — la ligne, l’as­siette, ce qu’il peut porter.

— Catal­do m’a dit que tu étais un homme sérieux, dit Sal­vu dans un ita­lien tein­té de mal­tais, chaque voyelle un peu plus longue qu’il ne fal­lait. Catal­do dit beau­coup de choses. La moi­tié sont vraies.

— Et l’autre moitié ?

— L’autre moi­tié est vraie aus­si, mais pas de la manière dont il croit.

Sal­vu sou­rit. Il avait trois dents en or, en bas, du côté gauche, qui brillaient quand il sou­riait. Il prit le verre de vin, trem­pa ses lèvres, le reposa.

— Bon. Tu veux savoir.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Lazare ne répon­dit pas. Il atten­dait. On n’in­ter­rompt pas un homme qui s’ap­prête à racon­ter une his­toire, sur­tout quand il a l’air de quel­qu’un qui raconte bien.

Sal­vu raconta.

Pen­dant le siège — il disait « le siège » comme on dit « la sai­son » ou « la mala­die », un évé­ne­ment si cen­tral qu’il n’a­vait pas besoin d’ad­jec­tif — il fai­sait la navette entre Malte et la Sicile sur un luz­zu à moteur, de nuit, sans lumières. Il trans­por­tait de tout. De la farine, du pétrole, des lettres, des médi­ca­ments qu’il ache­tait à Catane au mar­ché noir, des mes­sages pour les Bri­tan­niques qu’il ne lisait pas, des mes­sages pour les Mal­tais qu’il lisait par­fois. Neuf tra­ver­sées sur dix se pas­saient bien. La dixième, on tom­bait sur une vedette ita­lienne ou un avion alle­mand, et il fal­lait cou­rir. Il avait per­du deux bateaux comme ça. Le troi­sième avait tenu.

— En 1943, dit Sal­vu, un homme est venu me voir ici, dans ce bar. Un Mal­tais, pas un pêcheur, un homme de la ville. La cin­quan­taine. Des mains propres. Il avait un paquet, enve­lop­pé dans de la toile cirée, bien fice­lé. Pas grand — comme ça.

Il écar­ta les mains d’une soixan­taine de centimètres.

— Il m’a dit : « Garde ça. Quel­qu’un vien­dra le cher­cher. » Il a payé. Bien payé. Je n’ai pas posé de ques­tions. En temps de guerre, on ne pose pas de ques­tions aux gens qui paient bien et qui ont des mains propres.

— Qui était-il ?

— Il a dit son nom. Un nom mal­tais, je ne m’en sou­viens plus. Borg, Camil­le­ri, Far­ru­gia — un nom comme on en a mille. Il n’est jamais reve­nu. J’ai appris plus tard qu’il était mort en avril 1943, dans un des der­niers bom­bar­de­ments. Sa mai­son, rue San­ta Lucia à La Valette. Directe, une bombe de cinq cents livres. Plus de mai­son. Plus d’homme.

Sal­vu but une gor­gée de café. Il avait la manière des bons racon­teurs — il lais­sait les silences faire leur travail.

— Per­sonne n’est venu cher­cher le paquet. J’ai atten­du un an, deux ans, trois ans. La guerre a fini. Per­sonne. Alors j’ai ouvert.

Lazare se pen­cha légè­re­ment en avant. Ce n’é­tait qu’un mil­li­mètre, un infime dépla­ce­ment du buste, mais Sal­vu le vit.

— C’é­tait une pein­ture. Sur toile. Pas grande, je te l’ai dit. Elle avait souf­fert — il y avait de l’hu­mi­di­té, des taches, un coin déchi­ré. Mais on voyait ce que c’é­tait. Un gar­çon. Jeune, beau. Il tenait un fruit dans les mains, un fruit rouge, ouvert. Il te regar­dait. Pas comme on regarde un étran­ger — comme on regarde quel­qu’un qu’on connaît. Quel­qu’un qu’on attendait.

Sal­vu se tut. Il regar­dait Lazare avec une expres­sion curieuse — un mélange de méfiance et de com­pli­ci­té, comme un homme qui montre ses cartes mais pas toutes.

— Je suis un pêcheur, dit-il. Je ne sais rien de la pein­ture. Mais je sais ce qui est vieux. Et je sais ce qui est beau. Cette toile est vieille et elle est belle. Ce gar­çon, avec son fruit — il y a quelque chose dans ses yeux. Quelque chose qui ne vieillit pas.

— Le tableau est ici ?

— Non. Il n’est plus ici depuis long­temps. Il est en lieu sûr. Plus sûr qu’une mai­son de pêcheur à Mar­sax­lokk, en tout cas. Il y a des gens qui cherchent ce genre de choses. Des Anglais, sur­tout. Les Anglais adorent les vieilles pein­tures. Ils adorent prendre les vieilles pein­tures des autres pays et les mettre dans leurs musées en disant qu’ils les pro­tègent. Comme ils pro­tègent Malte, tu vois ? En restant.

Il sou­rit de ses dents en or.

— Catal­do m’a dit que tu n’é­tais pas anglais.

— Je ne suis pas grand-chose.

— Ça me va.

Sal­vu com­man­da un autre café et se mit à par­ler d’autre chose — de la pêche, du prix du lam­pu­ki cette sai­son, de son fils qui vou­lait par­tir en Aus­tra­lie comme tous les jeunes. Il par­lait avec cette abon­dance médi­ter­ra­néenne qui n’est pas du bavar­dage mais un art de la digres­sion, une manière de tour­ner autour du sujet pour l’é­clai­rer par les côtés. Lazare écou­tait. Il savait qu’il ne fal­lait pas brus­quer. Les infor­ma­tions vien­draient quand Sal­vu déci­de­rait qu’elles devaient venir, et pas avant.

Au bout d’une heure, comme ils se levaient pour sor­tir, Sal­vu dit, presque en passant :

— Pen­dant le siège, les gens cachaient des choses dans les sou­ter­rains. Des tré­sors de famille, de l’ar­gen­te­rie, des sta­tues de saints. Les tun­nels sous La Valette sont immenses — les Che­va­liers les avaient creu­sés, et nous on les a élar­gis pour se pro­té­ger des bombes. Il y a des gale­ries qui n’ont pas été ouvertes depuis des siècles. Quand les bombes ont défon­cé les rues, par­fois elles ont cre­vé le pla­fond de gale­ries que per­sonne ne connais­sait. Des choses sont remon­tées. Des choses anciennes.

Il regar­da Lazare de ses yeux bleus.

— La pein­ture, je ne sais pas d’où elle vient. L’homme aux mains propres, celui qui me l’a confiée, il ne l’a­vait peut-être pas depuis long­temps. Peut-être qu’il l’a trou­vée dans les décombres, comme les autres. Peut-être qu’elle dor­mait sous une rue, sous une église, sous un palais de che­va­lier, depuis des cen­taines d’an­nées. Et la guerre l’a réveillée.

Ils sor­tirent sur le quai. Le soleil tapait. Les luz­zu se balan­çaient dou­ce­ment, leurs yeux peints grands ouverts sur la baie.

— Quand est-ce que je peux voir le tableau ? deman­da Lazare.

— Pas main­te­nant. Pas encore. Il y a des choses que tu dois voir avant. Com­prendre, un peu, ce qu’est cette île. Après, on verra.

Il ten­dit la main. La poi­gnée était dure, sèche, cal­leuse — une main de cor­dage et de sel.

— Reviens me voir quand tu auras visi­té la cathé­drale, dit Sal­vu. Pas l’é­glise de tou­riste — la vraie. L’o­ra­toire. Celui de l’autre peintre. Va voir ce qu’il a lais­sé ici, le Cara­vage. Après, tu com­pren­dras mieux ce que tu cherches.

Il tour­na les talons et s’en alla le long du quai, petit et sec dans sa che­mise trop grande, saluant les pêcheurs au pas­sage d’un mot en mal­tais et d’un geste de la main. Les mouettes criaient. Un enfant assis sur une borne d’a­mar­rage man­geait un pas­tizz en regar­dant la mer.

Lazare prit le bus du retour et regar­da défi­ler les murs de pierre sèche, les figuiers, les cha­pelles. Il pen­sait au gar­çon de la toile. Un fruit rouge, ouvert, dans les mains. Des yeux qui regardent comme s’ils atten­daient quelqu’un.

Il pen­sa aus­si à ce que Sal­vu avait dit — que la guerre réveille les choses qui dor­maient sous terre. C’é­tait vrai. Lazare le savait d’ex­pé­rience. La guerre défonce les sur­faces, crève les plan­chers, ouvre les caves. Ce qui était enfoui remonte. Ce qui était caché se montre. Et pas tou­jours les choses qu’on vou­drait voir.

Le bus frei­na bru­ta­le­ment pour lais­ser pas­ser un trou­peau de chèvres. Le cha­pe­let du rétro­vi­seur se balan­ça. La Vierge du tableau de bord ne cil­la pas.

Cha­pitre 3 — Le Phoe­ni­cia la nuit

Cette nuit-là, Lazare ne dor­mit pas.

Ce n’é­tait pas l’in­som­nie — il connais­sait l’in­som­nie, cette bête sèche et ner­veuse qui vous tient les yeux ouverts et l’es­prit en cage. C’é­tait autre chose. Une vigi­lance, plu­tôt. L’im­pres­sion qu’il y avait quelque chose à voir ou à entendre dans cet hôtel neuf, quelque chose qui ne se mon­trait que la nuit, quand les cou­loirs se vidaient et que les bruits du jour se reti­raient comme la marée.

Il sor­tit de sa chambre vers minuit.

Le Phoe­ni­cia la nuit était un lieu étrange. Les cou­loirs Art Déco, avec leurs appliques géo­mé­triques et leur moquette épaisse, avaient un air de décor aban­don­né — pas sinistre, pas mena­çant, mais irréel, comme un pla­teau de ciné­ma après le tour­nage, quand les acteurs sont par­tis et que les lumières res­tent allu­mées pour per­sonne. Les motifs du tapis — des losanges imbri­qués, dorés sur fond bleu nuit — sem­blaient se dépla­cer légè­re­ment sous l’é­clai­rage tami­sé, comme les mailles d’un filet qui se resserre.

Lazare des­cen­dit au rez-de-chaus­sée. Le Palm Court était désert. Le marbre brillait sous les lustres bais­sés. Le bar était fer­mé, les chaises retour­nées sur les tables. Mais il y avait de la lumière dans le bureau de la récep­tion — une lumière dis­crète, de travail.

Il s’ap­pro­cha et vit la jeune femme de l’ac­cueil, celle qui lui avait don­né sa clé. Elle était pen­chée sur un registre, un crayon dans les che­veux, un autre dans la main. Elle leva les yeux en l’entendant.

— Mon­sieur Corte. Vous avez besoin de quelque chose ?

— De rien. Je ne dors pas.

Elle le regar­da un moment, jau­geant sans doute s’il fal­lait lui pro­po­ser un lait chaud, un som­ni­fère, ou sim­ple­ment le lais­ser tran­quille. Elle choi­sit la troi­sième option, ce qui plut à Lazare.

— Moi non plus, dit-elle. Pas ici, en tout cas. Il y a trop de silence.

Elle avait dit ça d’une manière curieuse — pas comme quel­qu’un qui se plaint du silence, mais comme quel­qu’un qui s’en méfie.

— Consue­lo Dar­ma­nin, dit-elle en ten­dant la main par-des­sus le comptoir.

— Lazare.

— Je sais. Chambre 214.

— Vous tra­vaillez toute la nuit ?

— Non. Je véri­fie les réser­va­tions pour la semaine pro­chaine. On attend du monde — un diplo­mate grec, deux familles anglaises, un jour­na­liste ita­lien. L’hô­tel se rem­plit. Lentement.

Elle refer­ma le registre et se leva. Elle était plus petite qu’il ne l’a­vait pen­sé — une femme com­pacte, solide, avec des épaules droites et un cou fort. Pas jolie au sens conve­nu, mais frap­pante — quelque chose dans le port de tête, dans la manière dont elle tenait son dos, qui disait qu’elle avait appris très jeune à ne pas se voû­ter. Ses mains étaient celles d’une femme qui avait tra­vaillé, pas de bureau mais phy­si­que­ment — les mains courtes, les ongles cou­pés ras, une petite cica­trice blanche sur la paume gauche.

— Vous vou­lez voir la ter­rasse ? dit-elle. La nuit, la vue est meilleure. On ne voit pas les ruines.

Ils sor­tirent par les portes-fenêtres du res­tau­rant sur la grande ter­rasse qui sur­plom­bait les jar­dins. L’air était doux, presque immo­bile. Les jar­dins des­cen­daient en ter­rasses sombres vers le bord des bas­tions, les pal­miers et les cyprès décou­pés en sil­houettes noires contre le ciel de la ville. Au-delà, les rem­parts de La Valette — les vrais, les vieux, ceux du XVIe siècle — s’é­le­vaient comme des falaises, éclai­rés par la lune dans un blond presque blanc.

— Là-bas, dit Consue­lo en poin­tant vers le bas des jar­dins, on voit les ouvertures.

Lazare regar­da. Dans le flanc des bas­tions, à demi cachées par la végé­ta­tion, il dis­tin­guait des rec­tangles sombres — des bouches, des entrées, des embra­sures. Cer­taines avaient été murées. D’autres bâillaient dans le noir.

— Ce sont les case­mates des Che­va­liers, dit-elle. Des entre­pôts, des pou­drières, des dépôts. Cer­taines n’ont pas été ouvertes depuis la capi­tu­la­tion de 1798. Et en des­sous, il y a encore autre chose. Cet hôtel est construit sur des trous.

Elle avait dit ça sans emphase, comme un fait. Mais Lazare sen­tit que ce n’é­tait pas un fait ano­din pour elle.

— Pen­dant le siège, conti­nua-t-elle — et elle disait « le siège » exac­te­ment comme Sal­vu, ce mot unique qui n’a­vait besoin d’au­cune pré­ci­sion — les gens sont des­cen­dus là-des­sous. Les abris offi­ciels ne suf­fi­saient pas. Alors ils ont creu­sé, élar­gi, per­cé. Il y a des gale­ries sous toute la ville. Cer­taines font des cen­taines de mètres. On vivait là-dedans pen­dant des semaines.

— Vous y étiez ?

— J’a­vais seize ans en 1942. Oui, j’y étais.

Elle ne dit rien de plus. Le silence qui sui­vit n’é­tait pas un refus — c’é­tait un espace qu’elle gar­dait pour elle, une pièce fer­mée à laquelle on n’ac­cède pas au pre­mier soir.

Lazare regar­da les bas­tions, les bouches noires, la lune au-des­sus de tout ça. Il pen­sa que cette île entière était comme un ice­berg — une sur­face brillante de cal­caire doré, et en des­sous, invi­sible, une masse infi­ni­ment plus grande, creu­sée, exca­vée, habi­tée par des fantômes.

— Mer­ci pour la vue, dit-il.

— Bonne nuit, mon­sieur Corte.

Il remon­ta se cou­cher mais ne s’en­dor­mit qu’à l’aube, en pen­sant aux trous.

* * *

Le len­de­main, il alla à la Co-Cathédrale.

Il y alla seul, à pied, en des­cen­dant Repu­blic Street dans le soleil du matin. La rue était le cœur de La Valette — droite, large pour une fois, bor­dée de façades qui alter­naient le gran­diose et le détruit. Des écha­fau­dages par­tout. Des ouvriers en maillot de corps déblayaient des gra­vats à la pelle. Un mar­chand de jour­naux ven­dait le Times of Mal­ta à côté d’un étal de nou­gat. Des mili­taires bri­tan­niques flâ­naient. La vie repre­nait, avec cette obs­ti­na­tion dis­crète qui est la marque des villes blessées.

La Co-Cathé­drale Saint-Jean ne payait pas de mine de l’ex­té­rieur — une façade sobre, presque aus­tère, deux clo­chers tra­pus, de la pierre nue. On aurait dit une caserne ou un entre­pôt. Lazare pous­sa la porte.

Et le monde bascula.

L’in­té­rieur était un défer­le­ment d’or. Les murs, les voûtes, les cha­pelles laté­rales — tout était recou­vert de sculp­tures dorées, de volutes, de guir­landes, de put­ti, de bla­sons, dans un foi­son­ne­ment baroque si dense, si total, qu’il n’y avait plus un cen­ti­mètre car­ré de pierre nue. Le sol était un tapis de pierres tom­bales en marbre poly­chrome — des cen­taines de dalles, cha­cune mar­quant la sépul­ture d’un che­va­lier, avec son nom, ses armes, des crânes, des sque­lettes, des sabliers, des trom­pettes du Juge­ment der­nier incrus­tés dans le marbre en motifs d’une beau­té macabre. On mar­chait sur les morts. Chaque pas posait le pied sur un nom, une date, un bla­son effa­cé par les semelles de quatre siècles de fidèles.

Lazare tra­ver­sa la nef len­te­ment, écra­sé par l’ex­cès de beau­té — cette beau­té qui n’é­tait pas un orne­ment mais une décla­ra­tion de puis­sance, chaque cha­pelle étant celle d’une langue de l’Ordre, et chaque langue ayant vou­lu sur­pas­ser les autres en magni­fi­cence. La cha­pelle de France, la cha­pelle d’I­ta­lie, la cha­pelle d’A­ra­gon — cha­cune un écrin d’or et de pein­ture, cha­cune un tom­beau collectif.

Puis il entra dans l’Oratoire.

La pièce était plus sombre, plus basse, plus aus­tère que la nef. Et au fond, occu­pant tout le mur du fond, il y avait le tableau.

La Décol­la­tion de saint Jean-Baptiste.

Lazare s’ar­rê­ta.

Il connais­sait la pein­ture, bien sûr — il avait vu des repro­duc­tions, lu des des­crip­tions. Mais aucune repro­duc­tion ne pré­pa­rait à la taille de la chose. Trois mètres soixante-dix de haut, cinq mètres vingt de large. Le tableau était plus grand que la plu­part des pièces dans les­quelles les gens vivent. Il occu­pait le mur comme une fenêtre ouverte sur une scène qu’on ne vou­drait pas voir — et qu’on ne peut pas quit­ter des yeux.

Le bour­reau, pen­ché sur le corps du saint, tirait sa dague de la cein­ture pour ache­ver le tra­vail. Sa main gauche tenait la tête de Jean par les che­veux, comme un bou­cher tient un quar­tier de viande. La ser­vante ten­dait un plat d’or, les yeux bais­sés, prête à rece­voir la tête. Une vieille femme se cou­vrait les oreilles — pas les yeux, les oreilles, comme si le son de la lame sur la chair était pire que la vue. Le geô­lier don­nait des ordres. Et der­rière des bar­reaux, dans le fond, deux pri­son­niers regar­daient la scène avec l’a­vi­di­té atroce des spec­ta­teurs qui sont sou­la­gés de ne pas être la victime.

Le sang cou­lait sur le sol — un filet mince, très rouge, qui s’é­ta­lait sur la pierre.

Et dans ce sang, Lazare le vit : la signa­ture. f. Michelang.o. Le f pour fra, frère, che­va­lier. L’u­nique signa­ture que le Cara­vage ait jamais appo­sée sur une toile, et il l’a­vait tra­cée dans le sang du saint. Comme un aveu. Comme un pacte.

Lazare res­ta long­temps. Trente minutes, peut-être une heure. Il ne regar­dait pas le tableau comme un ama­teur d’art ou comme un expert — il le regar­dait comme on regarde un homme dans les yeux. Il cher­chait quelque chose dans cette pein­ture, et il ne savait pas quoi. Peut-être cher­chait-il le peintre lui-même — ce fugi­tif, ce meur­trier, cet homme qui avait tué à Rome et s’é­tait enfui à Naples, puis à Malte, et qui avait trou­vé ici, sur cette île de che­va­liers guer­riers, un refuge tem­po­raire et une gloire brève avant de tout gâcher encore, de se battre, d’être empri­son­né, de s’é­va­der, d’être chas­sé. Un homme inca­pable de res­ter en place. Un homme qui lais­sait der­rière lui des chefs-d’œuvre et des catastrophes.

Il y avait quelque chose de fami­lier là-dedans, et cette fami­lia­ri­té aga­ça Lazare. Il n’ai­mait pas se recon­naître dans les autres, sur­tout dans les morts illustres. C’é­tait une forme de vanité.

Mais la toile, elle, ne le lâchait pas.

Avant de par­tir, il s’ap­pro­cha le plus pos­sible — aus­si près que le per­met­tait la corde qui bar­rait l’ac­cès. Il regar­da le fond du tableau. Der­rière les figures, der­rière le mur de la pri­son, il y avait de l’ombre. Pas du noir — de l’ombre. Une pro­fon­deur. Le Cara­vage ne pei­gnait jamais des fonds plats. Ses ténèbres avaient une épais­seur, une den­si­té presque liquide, comme si on pou­vait y plon­ger la main et la reti­rer mouillée de nuit.

Et Lazare se deman­da — c’é­tait une pen­sée absurde, il le savait — ce que le Cara­vage avait mis dans le fond de l’autre toile. Celle que per­sonne n’a­vait vue depuis trois cent qua­rante ans. Celle qui dor­mait quelque part dans les sou­ter­rains de cette île, enve­lop­pée de toile cirée, avec un gar­çon qui tenait un fruit rouge et qui attendait.

Il sor­tit de la cathé­drale dans le soleil, ébloui, comme on remonte d’une plongée.

Cha­pitre 4 — Le Major

Le Major Alas­tair Finch buvait son gin-tonic au bar du Phoe­ni­cia tous les soirs à dix-huit heures, avec la régu­la­ri­té d’un astre.

Lazare l’a­vait remar­qué dès le deuxième jour — un homme impos­sible à ne pas remar­quer, non par son phy­sique, qui était ordi­naire, mais par la manière dont il occu­pait l’es­pace. Grand, sec, le che­veu gri­son­nant cou­pé court, un visage aux traits régu­liers où rien ne dépas­sait et rien ne man­quait. Il s’as­seyait tou­jours au même tabou­ret, le troi­sième en par­tant de la gauche, et posait ses mains sur le comp­toir avec le natu­rel de quel­qu’un qui consi­dère qu’un bar est un poste d’ob­ser­va­tion et que les postes d’ob­ser­va­tion doivent être choi­sis avec soin.

Le troi­sième soir, il adres­sa la parole à Lazare.

— Vous êtes nou­veau ici, dit-il en anglais, d’un ton qui n’é­tait pas une ques­tion mais une entrée en matière, comme un joueur d’é­checs qui avance un pion pour voir ce que l’ad­ver­saire fera du sien.

— Oui, dit Lazare.

— Vous res­tez longtemps ?

— Ça dépend.

— De quoi ?

— De l’île.

Finch sou­rit. C’é­tait un sou­rire tech­nique, par­fai­te­ment exé­cu­té, qui mon­trait les dents et plis­sait les yeux sans impli­quer aucune autre par­tie du visage. Un sou­rire de diplo­mate ou de joueur de poker.

— L’île a ten­dance à rete­nir les gens, dit-il. C’est un trait de carac­tère. Les Phé­ni­ciens sont res­tés, les Romains sont res­tés, les Arabes sont res­tés, les Che­va­liers sont res­tés, nous sommes res­tés. Per­sonne ne vient à Malte pour quelques jours. On y vient, et puis on découvre qu’il est plus dif­fi­cile de par­tir que d’arriver.

— Vous êtes ici depuis longtemps ?

— Depuis 1943. J’é­tais dans le génie mili­taire — recons­truc­tion des infra­struc­tures. Ponts, routes, aéro­dromes. J’au­rais dû repar­tir en 1945, mais on m’a deman­dé de res­ter pour super­vi­ser la suite. La recons­truc­tion d’une île bom­bar­dée, mon­sieur Corte, est un tra­vail consi­dé­rable. On déplace les pierres et on découvre des choses.

Il dit cela très natu­rel­le­ment, en fai­sant tour­ner le gla­çon dans son verre avec le petit doigt. Lazare nota le mot : choses.

— Quel genre de choses ?

— Oh, de tout. C’est la par­ti­cu­la­ri­té de Malte — il y a tant de couches sous la sur­face. Les Che­va­liers ont construit sur les Arabes, les Arabes sur les Romains, les Romains sur les Phé­ni­ciens, et les Phé­ni­ciens sur quelque chose de si ancien que per­sonne ne sait lui don­ner un nom. Quand une bombe alle­mande de cinq cents livres perce trois mètres de chaus­sée, elle tra­verse par­fois cinq siècles d’his­toire en une seconde. On a trou­vé des amphores romaines sous des fon­da­tions du XVIIe. Des tun­nels médié­vaux reliés à des citernes phé­ni­ciennes. Des frag­ments de sta­tues qu’au­cun archéo­logue ne sait dater.

Il prit une gor­gée de gin-tonic.

— Et par­fois, dit-il, des objets plus récents. Des choses que les gens ont cachées pen­dant le siège. De l’ar­gen­te­rie, des bijoux de famille, des docu­ments. Des œuvres d’art, aus­si. Malte a tou­jours été un lieu de pas­sage — les Che­va­liers venaient de toute l’Eu­rope, cha­cun appor­tait ses tré­sors. Quand ils sont par­tis en 1798, ils n’ont pas tout empor­té. Et quand les bombes sont tom­bées en 1942, les gens ont caché ce qui restait.

Il regar­da Lazare par-des­sus son verre, et cette fois le regard était dépouillé de toute ama­bi­li­té — un regard de pro­fes­sion­nel, net, froid, calibré.

— Ce que je veux dire, mon­sieur Corte, c’est que la ques­tion de savoir à qui appar­tiennent les choses qu’on trouve sous les décombres est une ques­tion com­pli­quée. Les Mal­tais disent que c’est à eux. Les Ita­liens réclament ce qui vient des Che­va­liers. Et la Cou­ronne bri­tan­nique consi­dère — avec une cer­taine logique, je dois dire — que ce qui est trou­vé sur le sol d’une colo­nie de la Cou­ronne relève de sa res­pon­sa­bi­li­té. De sa pro­tec­tion, si vous préférez.

— Je ne cherche rien en par­ti­cu­lier, dit Lazare.

— Bien sûr que non. Per­sonne ne cherche rien en par­ti­cu­lier. Les gens viennent à Malte pour le soleil, pour les plages, pour l’his­toire. Ils visitent la cathé­drale, ils mangent du pois­son, ils repartent. C’est la chose la plus natu­relle du monde.

Le sou­rire revint — le même, méca­nique, les dents et les yeux mais rien d’autre.

— Ce que je dis sim­ple­ment, c’est qu’il est pré­fé­rable que les choses de valeur — si par hasard il s’en trou­vait — tombent entre des mains capables de les pro­té­ger. De les authen­ti­fier, de les conser­ver, de les expo­ser dans les condi­tions appro­priées. Pas entre des mains qui les feraient dis­pa­raître dans des col­lec­tions pri­vées, ou pire, qui les abî­me­raient par ignorance.

Il posa son verre, par­fai­te­ment cen­tré sur le rond de feutre.

— Malte est petite, mon­sieur Corte. Tout se sait. Pas tou­jours tout de suite, mais toujours.

Lazare sou­tint le regard. Il n’a­vait pas peur des Anglais en géné­ral, ni de celui-ci en par­ti­cu­lier. Il avait appris, au fil des années et des ports, que les hommes les plus dan­ge­reux ne sont pas ceux qui menacent mais ceux qui vous expliquent cal­me­ment, avec un gin-tonic à la main, pour­quoi il serait rai­son­nable de faire ce qu’ils attendent de vous.

— Je vous remer­cie du conseil, Major.

— Il n’y a pas de quoi. Puis-je vous offrir un verre ?

Ils burent ensemble. Finch par­la de cri­cket, du nou­veau gou­ver­ne­ment tra­vailliste à Londres, de la qua­li­té du cal­caire mal­tais pour la construc­tion — un sujet sur lequel il était inta­ris­sable et même authen­ti­que­ment pas­sion­né. Il était, quand il ne vous mena­çait pas, un homme culti­vé et agréable, capable de dis­cou­rir sur les varia­tions de den­si­té du glo­bi­ge­ri­na limes­tone avec un enthou­siasme de géo­logue. Lazare l’é­cou­ta. Il aimait les gens qui savaient des choses, même les gens dan­ge­reux. Sur­tout les gens dangereux.

Quand ils se sépa­rèrent, Finch lui ser­ra la main avec une poi­gnée ferme et brève.

— J’es­père que votre séjour sera agréable, mon­sieur Corte. Malte est une île mer­veilleuse. Mais il faut se méfier de la lumière — elle est si belle qu’on oublie de regar­der les ombres.

Lazare remon­ta dans sa chambre et fuma à la fenêtre en regar­dant le port. Il pen­sait à Finch. L’homme savait. Peut-être pas tout, mais suf­fi­sam­ment. Il savait qu’il y avait un tableau, et il savait que Lazare le cher­chait. Ce qui signi­fiait que d’autres savaient aus­si, et que le réseau de Sal­vu n’é­tait pas aus­si étanche que le vieux pêcheur vou­lait le croire.

La ques­tion n’é­tait pas de savoir si Finch était un obs­tacle — il l’é­tait, évi­dem­ment. La ques­tion était de savoir pour qui il tra­vaillait. Pour la Cou­ronne, offi­ciel­le­ment. Mais Lazare avait croi­sé assez d’of­fi­ciers bri­tan­niques dans les ports de la Médi­ter­ra­née pour savoir que « la Cou­ronne » était un mot élas­tique qui pou­vait recou­vrir n’im­porte quoi, du ser­vice de Sa Majes­té au com­merce per­son­nel en pas­sant par les zones grises où les deux se confondent.

Il écra­sa sa ciga­rette sur le rebord de la fenêtre et regar­da la braise mourir.

L’île se res­ser­rait autour de lui. C’é­tait le pro­blème des îles — on ne peut pas s’y perdre. Les routes tournent en rond, les visages reviennent, et les secrets, faute d’es­pace pour se dis­soudre, finissent tou­jours par se concen­trer jus­qu’à deve­nir impos­sibles à ignorer.

Quelque part en bas, dans les jar­dins du Phoe­ni­cia, un gar­dien de nuit fai­sait sa ronde. Le fais­ceau de sa lampe balayait les pal­miers, les mas­sifs de fleurs, et s’ar­rê­tait par­fois sur les ouver­tures noires dans le flanc des bas­tions — ces bouches que Consue­lo lui avait mon­trées, ces entrées qui ne menaient nulle part, ou qui menaient trop loin.

Lazare fer­ma la fenêtre et se coucha.

Cette nuit-là, il rêva d’un gar­çon qui tenait un fruit dans les mains. Le fruit était ouvert et les grains étaient rouges, et le gar­çon sou­riait, et der­rière lui il n’y avait rien — pas du noir, pas de l’ombre, mais rien, un vide sans nom qui ava­lait la lumière et le son et qui avait la forme exacte d’une spirale.

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