Trèves (Trier) sur la Moselle, la plus ancienne ville d’Allemagne

Trèves (Trier) sur la Moselle, la plus ancienne ville d’Allemagne

En sortant de Vianden, je voulais revenir en Allemagne, profiter d’être dans les parages pour nager sur cette frontière incertaine que je n’ai pas arrêté de traverser toute la journée. C’est sur la frontière et non pas de chaque côté qu’il se passe réellement quelque chose, que les identités se brouillent et se départagent pour refonder quelque chose de nouveau, que les certitudes que l’on a d’être soi se départissent de leur oripeaux. Je voulais ressentir cette sensation étrange encore une fois, alors j’ai pris les chemins de traverse, les petites routes passant dans des villages insignifiants pour celui qui est en mal de sensations mais où l’âme est certainement la plus pure de tout préjugé. J’ai l’habitude de dire que c’est lorsqu’il ne se passe rien que les révolutions sont en marche. C’est la même chose pour les lieux ; c’est là où il ne se passe rien que j’aime musarder, parce que je suis certain d’y trouver quelque chose.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 001 - Route de Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 028 - Porta Nigra

En arrivant aux portes de Trèves, je descends une grand côte qui me donne une vue spectaculaire sur ce qu’est la ville ; quelques flèches annoncent de grandes églises au clocher pointu, noyées dans un urbanisme dense et complexe. Je ne sais pas ce que je vais découvrir là, mais je fais plusieurs fois le tour du centre sans arriver à m’en rapprocher. Des rues piétonnes en entravent l’accès, apparemment dans une volonté d’en vider la circulation. Quelques places modernes où trônent un cinéma, un centre commercial, rien de très typique, rien de très excitant, à part peut-être une jeunesse désinvolte qui arpente les petites rues et profite de la température encore clémente. Je finis par trouver de quoi me garer sur une grand artère où l’on trouve quelques hôtels un peu cossus, Christophstraße. Inévitablement, je tombe sur ce superbe monument qui devait autrefois fermer la ville et qui remonte à l’époque romaine tardive ; la Porta Nigra. Son nom fait référence à la couleur de sa pierre, qui sans être véritablement noire est recouverte d’une patine foncée présente depuis quelques centaines d’années. Il paraît que le moine Siméon (un ermite ayant trouvé refuge à Bethléem et sur le Mont Sinaï) s’y fit enfermer jusqu’à sa mort en 1035. Drôle d’idée que de quitter les chaleurs de la Judée pour venir se faire enfermer dans un monument romain, en pleine vallée mosellane où la neige doit tomber drue l’hiver. Une église fut construite pour célébrer le saint, puis détruite par Napoléon pour lui rendre son aspect romain. Ce qui attire mon attention immédiatement, c’est la taille gigantesque des pierres qui composent l’édifice ; on n’est pas face à de la briquette, ni même à de la belle pierre de taille, mais face à des blocs énormes taillés de manière grossière.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 007 - Hauptmarkt

A la découverte de Trier (Allemagne) - 011 - Hauptmarkt

A la découverte de Trier (Allemagne) - 014 - Hauptmarkt

La nuit a fini par tomber et c’est dans un semi-soir rosé que je descends l’artère de Simeonstraße, une longue rue commerçante descendant jusqu’à la place du marché, la Hauptmarkt qui paraît être le vrai centre névralgique de la ville. Avec ses belles maisons hautes à fronton baroque, ressemblant fort aux austères maisons flamandes, c’est une place magnifique que la lumière rend irréelle. Ici un carillon sonne l’heure, accroché à la façade d’un café, ici une église se cache dans un recoin, sous un portique où vous attendant trois lascars titubant, prêts à vous demander l’aumône, gentil chrétien. Une magnifique fontaine trône sur le côté de la place, surmontée d’un saint que je ne prends pas la peine de détailler, peut-être Saint Siméon, peut-être pas. Les saints me sortent par les yeux et ne sont que les signes d’un temps révolu dont je veux m’extraire. Je ne regarde plus que les couleurs de peintures, les dorures, les courbes des maisons hautes et ce pavé grossier qui ondule sous les pas. Je détourne le regard de ces vitrines flamboyantes où les marques s’affichent comme dans tous les centres-villes désormais. La flagornerie du monde moderne.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 018 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 020 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 022 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 024 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 025 - Dom Trier

En contournant la place, mon regard est attiré par une flèche qui dépasse du paysage. Une petite rue part sur ma gauche et rejoint une autre place, de belles dimensions. Je trouve ici deux églises collées l’une à l’autre, deux grosses églises, imposantes, de dimensions telles qu’on pourrait les croire cathédrales… La plus grande, avec sa façade austère, son évident style roman, ses deux beaux gros clochers et ses étranges tourelles d’angles est assurément un monument puissant et ancien. Une chose m’étonne tout de suite. On est manifestement du côté de l’entrée de l’église, du côté ouest, mais un renflement dans la structure indique qu’il y a comme un chœur de ce côté-ci, ce qui est vraiment inhabituel. Les arcades en façade et les arcs en pierre de différentes couleurs donnent l’impression d’être face à un monument roman du sud de la France. La comparaison me vient immédiatement avec l’église de Saint-Nectaire. Je n’y m’y suis pas trompé, c’est bien une cathédrale, la cathédrale Saint-Pierre de Trèves. Le nom de son patron indique une autorité supérieure, mais son petit nom, celui qu’on lui donne ici est tout simplement Dom Trier. Je m’extasie également sur le portail historié de sa voisine, l’église Notre-Dame-de-Trèves, qu’on appelle plutôt Liebfrauenkirche. Plus élancée, moins large, moins massive, tout indique qu’elle est tout de même ancienne. C’est une illusion, elles ont été construite à la même période, à la moitié du XIIIè siècle. L’effet est saisissant car ces deux églises dont la date de début des travaux est 1235 sont en réalité dans deux styles différents ; la première en style roman, la seconde dans un gothique primitif. Ma frustration est énorme car il est tard et les deux églises sont fermées depuis plus d’une demi-heure ; je rêve d’un monde où les églises seraient ouvertes la nuit, comme au Moyen-âge où l’on pouvait y entrer à n’importe quelle heure, ouvertes aux quatre vents et dénuées de ces horribles bancs en bois qui brisent la perspective et en feraient oublier certains pavages parfois plus intéressants que les plafonds. A part revenir demain, je ne vois pas comment faire. Revenir dans une autre vie ? Ce serait trop idiot. On en sait jamais si on reviendra dans ses pas, à moins de le désirer très fort.

Je retourne vers la Porta Nigra car mon estomac me fait violence et je me mets en quête d’un restaurant. Une gargote un tantinet bourgeoise me fait de l’œil, mais les prix pratiqués me couperaient presque l’appétit. J’ai finalement trouvé, dans un endroit totalement improbable, une brasserie moderne, à deux pas de la Porta Nigra, mais complètement cachée, cette enseigne qu’on peut trouver en entrant dans la cour du cloître qui porte le nom de Simeonstiftplatz. La brasserie Brunnenhof propose des plats copieux et fins pour une dizaine d’euros, à l’abri du vent mauvais qui souffle le soir, dans un lieu captivant, un ancien cloître illuminé et d’un calme inespéré au beau milieu de la ville. J’y ai mangé une fine tranche de saumon cuite en papillote, avec des zestes de citron et une poêlée de légumes, accompagnée d’une pinte de la bière locale, la Bitburger (Bitte ein bit ! dit le slogan). Je ne cache pas que mes trois mots d’allemand ne m’ont pas beaucoup servi pour traduire le menu et passer la commande auprès du garçon. On m’avait pourtant juré qu’avec la proximité de la frontière française et luxembourgeoise, les gens parlaient forcément quelques mots de français. Tu parles… Une bonne dose de bonne volonté de sa part et une tentative de la mienne à parler anglais sont venus à bout de la commande. Passée l’émotion, je me suis vautré dans mon fauteuil pour profiter de l’air frais de cette belle soirée d’octobre, en sirotant ma bière glacée sous l’ombre imposante de la Porta Nigra, légèrement ivre de fatigue, ivre de vivre cet instant délicat et somptueux.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 034 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 035 - Dom Trier

Je ne pouvais tout simplement pas en rester là. Après être rentré tard sur une route que j’ai eu du mal à apprivoiser, je me suis levé avec une seule idée en tête… déjeuner au beau milieu de ces visages sans âme de l’hôtel Double Tree, ces couples muets et blafards, ces retraités gouailleurs, pour repartir vite fait vers Trier. Sous un ciel bileux qui s’est découvert au fur et à mesure, j’ai découvert l’autre versant du Dom Trier ; son chevet baroque, tout en rondeur et que j’allais découvrir de l’intérieur, le trésor qui s’y cache, et son imposante stature, avec ses angles nets, et deux autres clochers massifs et carrés.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 039 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 042 - Dom Trier

J’ai découvert à l’intérieur un autre monde, la rudesse et la fantaisie allemande, le contre-poids entre la Réforme et la Contre-Réforme, la sécheresse et la gaudriole. Dans ce qui me paraissait être une chœur à l’entrée en est peut-être un, je n’en sais rien, mais son plafond en demi-coupole est ornée d’une superbe décoration de plâtres finement exécutés, sur un fond bleu roi, donnant au tout une étrange impression de camée, apportant une lumière éclatante de crème Chantilly tout juste battue.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 037 - Dom Trier

A la découverte de Trier (Allemagne) - 047 - Dom Trier

Au beau milieu de la nef trône dans les airs les plus belles des orgues, suspendues en l’air ; on appelle ça des orgues en nid d’hirondelle. Celles-ci ont la particularité d’en avoir également la couleur. D’une beauté époustouflante, d’une harmonie gracieuse et presque hautaine, c’est de loin le plus beau buffet d’orgues que j’ai jamais vu.

La crypte, comme souvent les cryptes, n’a pas grand intérêt, si ce n’est que j’y découvre des cuves en étain contenant certainement de l’eau bénite et dont je n’arrive presque pas à lire les étiquettes. C’est trop peu évident pour moi et je ne cherche pas à comprendre ce que cela peut vouloir dire. Je m’en étonnerai plus tard.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 057 - Dom Trier

La véritable surprise de cette journée, c’est l’abside, celle que j’ai vue de l’extérieur, car elle contient quelque chose d’unique. On y trouve, enfermée, enchâssée dans une gangue de verre, hors de portée de mains, et de fidèles, la très sainte et très véritable tunique du Christ. Enfin une des véritables. Car il en existe plusieurs. Les mauvaises langues diront que le fait qu’il en existent plusieurs est le déterminant même du fait qu’elles sont toutes fausses, c’est ce qu’on appelle la délégitimation mutuelle. Mais c’est sans compter que le Christ avait peut-être un dressing avec plusieurs tuniques, qu’on a toutes retrouvées. Plus sérieusement, les deux tuniques “sérieuses” sont ici, et à… Argenteuil, à deux pas de mon lieu de travail, dans la Basilique. J’y suis allé un midi, mais je ne l’ai jamais trouvée…

A la découverte de Trier (Allemagne) - 062 - Cloître du Dom Trier

A l’extérieur, un cloître magnifique entoure un jardinet dans lequel sont enterrés des prélats qu’on imagine importants et d’où l’on peut voir l’imposante église sous un autre angle. Dans une des ailes, une plaque en cuivre ajourée annonce qu’ici se trouve un ossuaire… De quoi faire trotter l’imagination.

A la découverte de Trier (Allemagne) - 069 - Liebfrauenkirche

A la découverte de Trier (Allemagne) - 071 - Liebfrauenkirche

On entre ensuite dans la Liebfrauenkirche, étrange église construite sur un plan de croix grecque, ce qui est passablement étonnant pour une église gothique, alors que les églises romanes étaient déjà construite sur un plan de croix latine. Ses vitraux lumineux et son plafond fleuri sont du plus bel effet et son plan ramassé lui donne une impression de légèreté et d’étroitesse que sa hauteur élève vers… le Très-Haut ?… Je n’ai rien trouvé d’autre à dire. Sans me sentir écrasé par la puissance mystique des deux églises, je sens quand-même que le lieu dégage une certaine aura, peut-être un peu accentuée par la présence de nombreuses personnes venues visiter ces deux églises, en pleine période automnale…

A la découverte de Trier (Allemagne) - 075 - Konstantin Basilika

A la découverte de Trier (Allemagne) - 078 - Konstantin Basilika

A la découverte de Trier (Allemagne) - 081 - Konstantin Basilika

Dans les rues, de grandes maisons ornées de portails imposants, surmontés d’écussons tenus par des lions debout donnent une impression de richesse à la ville. Je marche jusqu’à un autre monument que je ne pourrais malheureusement pas visiter, car fermé pour travaux. C’est la Konstantinbasilika, une ancienne aula romaine ayant de servi de salle du trône à Constantin, reconvertie en église protestante et dont la forme est strictement byzantine. On se croirait dans un faubourg d’Istanbul. D’une rigueur extrême, imposant avec ses 67 mètres de long, ce bâtiment nous vient tout droit de l’Antiquité et demeure le plus grand monument encore intact qui nous soit parvenu de cette époque. Son aspect dépouillé paraît convenir parfaitement à ses nouvelles fonctions de temple protestant, mais la proximité d’un palais baroque rose bonbon collé sur son flanc, construit par Lothaire de Metternich au XVIè siècle, gâche un peu l’ensemble. Aussi bien les Allemands sont capables du meilleur goût que parfois leurs choix esthétiques sont hasardeux. En l’occurrence, comment s’en sentir responsable lorsque ledit bâtiment a 400 ans ?

A la découverte de Trier (Allemagne) - 088 - Hauptmarkt

A la découverte de Trier (Allemagne) - 091 - Hauptmarkt

A la découverte de Trier (Allemagne) - 093 - Hauptmarkt

A la découverte de Trier (Allemagne) - 094 - Hauptmarkt

A la découverte de Trier (Allemagne) - 095 - Hauptmarkt

Je n’ai plus beaucoup de temps à passer ici. Je dois rentrer ce soir, pas trop tard de préférence, et pour l’heure, je dois aller déplacer la voiture si je ne veux pas me prendre une amende. Sur le chemin, j’effleure à nouveau les murs du Dom, je repasse par la Hauptmarkt envahie de monde, fiévreuse, entre dans Fleischstraße (rue de la viande) et m’aventure jusqu’à une boulangerie où j’achète bretzels encore tout chauds, marzipanstollen et apfelstrudel à emporter, mais je mets tellement de temps à choisir que j’ai l’impression que son flegme allemand commence à bouillir sous son tablier bavarois de pacotille.

Il fait encore beau pour un mois d’octobre, le temps est même exceptionnellement doux pour la saison. Dans quelques semaines à peine, la région sera recouverte par la neige et ressemblera peut-être un peu à l’image traditionnelle qu’on se fait de l’Allemagne. Je n’ai pas vraiment pris le temps de parler avec les gens mais je ressens plus la barrière de la langue qu’à Istanbul, étrangement. Ce n’est certainement qu’une impression, parce que les heures sont comptées, parce que le temps file à une vitesse incroyable. Il est temps pour moi de repartir. Je quitte la Hauptmarkt et m’engouffre dans la dernière rue dont je retiens le nom ; Windstraße, la rue du vent qui longe le Dom, comme si on m’indiquait la sortie, ou peut-être ce qui me pousse à ne jamais rester en place, comme une métaphore du passage incertain dans les lieux qui m’habitent et dans lesquels je n’arrive jamais à rester autant que je le souhaiterais…

A la découverte de Trier (Allemagne) - 098 - Windstraße

Voir les 98 photos de cette journée à Trèves sur Flickr.

En suivant la Sûre et l’Our jusqu’à Vianden

En suivant la Sûre et l’Our jusqu’à Vianden

Arriver jusqu’à Vianden n’a pas été une mince affaire. En partant d’Echternach, j’ai voulu faire le malin en passant la frontière vers l’Allemagne. Du coup j’ai réussi à me perdre en passant un grand pont qui m’a mené dans la petite ville d’Echternacherbrück et dont je n’ai pas vraiment réussi à sortir autrement qu’en en sortant de la même manière que j’y étais arrivé. Des travaux m’ont passablement compliqué le passage. Ce n’est bien plus tard que je me suis aperçu qu’un petit pont situé à quelques mètres du parking où j’étais garé m’aurait permis de contourner les travaux et ainsi monter vers le nord facilement. J’ai donc emprunté la route qui longe la Sûre, une route agréable et calme qui permet de prendre le temps. Arrivé à Bollendorf, en passant simplement le pont, on est en Allemagne, et c’est ici que je me perds dans la campagne boisée et sombre, longeant toujours le cours de la rivière (qu’à force de remonter on finit par changer de cours pour son affluent, l’Our, à Wallendorf), traversant un bois pour retomber sur les hauteurs de la vallée de la Sûre, puis les petits villages de Biesdorf et de Kruchten, et finalement, je me rends compte que je ne maîtrise plus grand-chose. Je me laisse porter par les panneaux indicateurs, repassant encore la frontière après l’agréable bourg de Körperich et les lacets des routes de montagne près de Roth-an-der-Our.

Vianden (Luxembourg) - 02 - Vallée de l'Our

Vianden (Luxembourg) - 05 - Château

Vianden (Luxembourg) - 06 - Château

En cette fin d’après-midi, j’arrive dans la petite ville encaissée sur les deux rives de l’Our, dans laquelle au début du siècle dernier on pouvait encore trouver des pièges à saumons. La ville est humide, un peu vieillotte. Si mes souvenirs d’ici restent parcellaires, j’ai l’impression de revenir bien des années en arrière, comme si presque rien n’avait changé. Une fois de plus, je suis sur les terres d’un homme dont je peux suivre les traces ; après Guernesey, c’est ici que je marche dans les pas de Victor Hugo. On sent encore son ombre se faufiler dans les petites rues de la ville jusqu’aux pieds des contreforts du Schloss Vianden. Le seul souvenir vivace, c’est la piscine de cet hôtel que j’ai réussi à retrouver, au moins sur les images d’internet, mais sur place, j’abandonne, je ne reconnais plus rien. L’hôtel n’a peut-être même plus de piscine.

Je gare ma voiture dans la montée qui sert de parking, tout au bout de la ville. C’est une route qui dégouline d’humidité où les voitures attendent sagement sous les frondaisons de chênes immenses. Une petite maison est à vendre. Une barrière devant un escalier qui grimpe sec sur le flanc du rocher, une maison toute simple accrochée là à cinquante mètres de la rue, encore en bon état mais perdue dans les arbres, à l’écart du monde ; je ne sais pas pourquoi mais je m’y imagine bien.

Le château de Vianden est construit sur un piton rocheux qui domine toute la vallée de l’Our. C’est une grande bâtisse construite tout en longueur, dans un style néo-gothique qu’on sent assez récent. Si le château existe, pas sous sa forme actuelle, depuis le milieu du Vème siècle (c’est donc d’abord un petit châtelet romain construit sur le territoire du royaume des Francs, ce qui en fait donc un des plus anciens châteaux d’Europe), il est resté très longtemps à l’abandon. Les cartes postales du premier quart du XXème montrent un ensemble de ruines desquelles n’émergent qu’un reste de tour, une chapelle et des murs plus ou moins hauts ; un paysage de désolation qu’on a du mal à imaginer lorsqu’on regarde le château tel qu’il est aujourd’hui. Le travail de reconstitution est tout simplement admirable. Fief des comtes de Vianden puis de la famille d’Orange-Nassau, actuelle famille régnante des grands ducs de Luxembourg, il n’est plus propriété de la famille grand-ducale depuis 1977, date à laquelle il est versé au compte des propriétés d’état. Le Grand-Duc de Luxembourg actuel est Henri Albert Gabriel Félix Marie Guillaume de Nassau (branche de Bourbon-Parme), qui règne depuis l’abdication de son père Jean en 2000.

Grandes armoiries d'Henri - Grand-Duc de Luxembourg
Grandes armoiries d’Henri – Grand-Duc de Luxembourg

Écartelé, aux I et IV de Luxembourg qui est burelé d’argent et d’azur, au lion de gueules, la queue fourchue et passée en sautoir, armé, lampassé et couronné d’or, aux II et III de Nassau qui est d’azur semé de billettes d’or, au lion couronné du même, armé et lampassé de gueules, sur le tout en cœur de Bourbon de Parme qui est d’azur à trois (deux, une) fleurs de lys d’or à la bordure de gueules chargée de huit coquilles d’argent posées en orle. L’écu est timbré d’une couronne royale et entouré du ruban et de la croix de l’Ordre de la Couronne de Chêne.
Les supports sont à dextre un lion couronné d’or, la tête contournée, la queue fourchue et passée en sautoir, armé et lampassé de gueules, à senestre un lion couronné d’or, la tête contournée, armé et lampassé de gueules, chaque lion tenant un drapeau luxembourgeois frangé d’or.
Le tout est posé sur un manteau de pourpre, doublé d’hermine, bordé, frangé et lié d’or et sommé d’une couronne royale, les drapeaux dépassant le manteau.

Plan du château de Vianden (Das Schloss Vianden)

Plan du château de Vianden (Das Schloss Vianden)

L’intérieur du château montre les différentes époques de sa construction, avec notamment tout un pan du mur sud sur lequel on peut voir les différents éléments de remploi et les couches successives qui nous parlent directement de l’histoire du monument. On trouve également d’immenses salles voûtées, des couloirs qui sillonnent toute la longueur jusqu’à la chapelle supportée par une crypte aux piliers massifs. La chapelle a été redécorée de couleurs vives, de bleu de Prusse, de rouge brique et de jaune d’or, et de vitraux aux armoiries des familles qui ont possédé les lieux. D’aucune fenêtre on ne peut voir l’extérieur, mais je sais que d’ici pourrait se trouver la plus belle vue, donnant sur l’est et la vallée.

Vianden (Luxembourg) - 13 - Crypte

Vianden (Luxembourg) - 21 - Chapelle

Vianden (Luxembourg) - 23 - Chapelle

Mon lieu préféré, où je m’attarde le plus, est cette salle qui n’est a priori d’aucune utilité et dont le nom touche immédiatement mon cœur : la salle byzantine. C’est un vaste corridor couvert, ouvert au nord et au sud, faisant la liaison entre la chapelle et les lieux de vie, au-dessus de la salle des gardes. Ses ouvertures sont en fait des fenêtres trilobées, devant chacune desquelles se trouvent une marche et deux sièges qui sont autant d’invitation à la flânerie. D’un côté comme de l’autre, on est à une hauteur impressionnante de la vallée sur laquelle on a une vue superbe. L’hiver à Vianden doit être terriblement froid et humide, et terriblement beau depuis ces hauteurs. Je m’assieds là et contemple les terrasses, accoudé au soleil restant, perdu dans mes rêveries solitaires…

Vianden (Luxembourg) - 28 - Salle byzantine

Vianden (Luxembourg) - 30 - Vallée de l'Our

Vianden (Luxembourg) - 35 - Château

Le soleil commence à se noyer dans les dernières heures de la journée et le château revêt ses habits couleurs de renard. Je retourne à la voiture, repassant devant la petite maison abandonnée dans la forêt, sur la pente, orientée plein nord ; elle n’a jamais vu le soleil. Il fait ici une fraîcheur surréaliste.
Il est encore trop tôt pour rentrer à Luxembourg et l’Allemagne à quelques kilomètres me fait des ronds de jambe. Je pourrais aller à Bitburg, mais à part sa bière, je doute que la ville soit vraiment intéressante. Sans savoir réellement où je vais atterrir, j’emprunte les petites routes qui traversent des villages sans âmes qui vivent et dont le charme laisse penser que l’hiver doit y être douloureux de solitude. Sans être un paysage réellement montagneux, il est suffisamment encaissé pour qu’on s’y perde facilement dans la neige. Les noms de villages défilent en laissant comme une trace dans mon esprit : Hüttingen bei Lahr, Nusbaum, Schankweiler, Holsthum, Prümzurlay, Niederweiss, Aach, les noms s’égrènent tendrement dans ces sonorités rugueuses jusqu’à arriver à Trier (Trêves) aux dernières heures du jour.

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Voir les 35 photos de Vianden sur Flickr.

Retour à Echternach, patrie de Saint Willibrord

Retour à Echternach, patrie de Saint Willibrord

Une simple photo un peu jaunie de moi sur les marches du calvaire, sur la Grand Place d’Echternach, prise par mon grand-père. Nous sommes, il me semble, en 1985. Il faudrait que je m’en assure en retrouvant l’ordre chronologique des photos. 2014, c’est mon fils qui va sur ses douze ans, à peu près l’âge que j’ai sur la photo, qui monte sur le calvaire. Hasard heureux dont je ne me rends compte qu’une fois revenu et lorsque je regarde les photos que mon grand-père avait prises à l’époque. Culottes courtes, gilet croisé, chaussettes blanches, raie sur le côté ; je me rends compte à quel point je n’étais déjà plus du tout dans l’air du temps. Finalement, j’aurais passé ces quarante dernières années de ma vie en décalage.

Calvaire Echternach

Romuald au pied du calvaire d’Echternach

Echternach (Iechternach en luxembourgeois, Eechternoach ou Iechternoach en dialecte) est une petite ville d’à peine 5000 habitants, nichée dans un repli de la Sûre (D’Sauer) qui fait la frontière avec l’Allemagne. De l’autre côté du pont, Echternacherbrück, Deutschland.
Nous sommes à une trentaine de kilomètres de Luxembourg, à peine 25 de Trier (Trèves) en Allemagne. La ville en elle-même n’a pas beaucoup d’attrait, c’est une ville de moyenne importance, une sorte de poste-frontière qui ne ressemble plus beaucoup à ce qu’elle était du temps de sa splendeur. La Grand Place et la Place du Marché (Marktplatz), mais également l’hôtel de ville, le Dingstuhl (ou Denzelt, instance administrative et judiciaire), témoigne de la puissance passée de la ville. La présence du culte de Saint Willibrord, saint patron du Luxembourg et de la basilique fondée sur la crypte où il repose est en outre un symbole culturel identitaire fort pour les Luxembourgeois.

Echternach (Luxembourg) - 05 - Eglise Saints Pierre et Paul

Echternach (Luxembourg) – Eglise Saints Pierre et Paul

Echternach (Luxembourg) - 07 - Eglise Saints Pierre et Paul

Echternach (Luxembourg) – Eglise Saints Pierre et Paul

Dans cette petite ville tranquille, loin des lieux touristiques, se trouve une petite église, perchée en haut d’un rocher et à laquelle on accède par une volée d’escaliers moussus. A l’intérieur de l’église Saints Pierre et Paul, entre sobriété et polychromie, on trouve une atmosphère calme et colorée. Les vitraux modernes diffusent une lumière douce et les peintures des murs sont peintes dans un style très allemand, dans des polychromies qui donnent une bonne idée de la manière dont était décorées les églises naguère. Je reste quelques instants dans ce lieu un peu perché, un peu à mi-hauteur entre les hommes et les dieux, sans être dérangé par qui que ce soit. Un festival a lieu ici tous les ans, un festival de musique classique ; l’acoustique semble parfaite.

Echternach - Église Saints Pierre et Paul

Echternach – Église Saints Pierre et Paul

Echternach (Luxembourg) - 10 - Rue des écoliers - Shullergaas

Echternach (Luxembourg) – Rue des écoliers – Shullergaas

Echternach (Luxembourg) - 11 - Place du marché

Echternach (Luxembourg) – Place du marché

En sortant de l’église, j’emprunte la rue des écoliers (Shullergaas) pour rejoindre la Place du Marché où se trouve le Dingstuhl. Sur la jolie place se trouve une fontaine fleurie et l’on trouve encore ici quelques arcades sur cette place pavée. La Grand Place, elle, laisse entrevoir ce que pouvait être la vie de cette ville ne serait-ce qu’au début du XXè siècle.

C’est ici que je retrouve le calvaire au pied duquel j’ai été pris en photo. Depuis cette rue remonte la rue de la Gare, gare qui n’existe plus depuis sa destruction en 1974. Le dernier train de la Sauerlinn (ligne de la Sûre) est parti de la gare d’Echternach en 1964. Aujourd’hui, c’est une gare routière qui occupe son ancien emplacement. Dans cette rue, c’est une longue succession de commerces, de restaurants aux enseignes parfois peintes pas tous ouverts, de petits magasins de vêtements, de tabacs que les Allemands frontaliers viennent envahir à cause du prix du tabac beaucoup plus intéressant que chez eux. La rue se termine par un portique, puis par la gare routière, au bord de la Sûre ; un immense parking attend le passage des cars qui parcourent la région. C’est apparemment le rendez-vous des marginaux des environs, punks à chiens, clochards errants, alcooliques que se cachent dans ce lieu d’échange, entre errance et no man’s land. Un type aux cheveux longs, canette de bière à la main, m’attend à la sortie des toilettes publiques de la gare ; il avait juste envie de parler, ce que je fais de bonne grâce.

Echternach (Luxembourg) - 17 - Basilique Saint Willibrord

Echternach (Luxembourg) – Basilique Saint Willibrord

Echternach (Luxembourg) - 18 - Basilique Saint Willibrord

Echternach (Luxembourg) – Basilique Saint Willibrord

Echternach (Luxembourg) - 23 - Basilique Saint Willibrord - Pierre Richardot

Echternach (Luxembourg) – Basilique Saint Willibrord – Pierre Richardot

Echternach (Luxembourg) - 24 - Basilique Saint Willibrord - Ange et suaire de Véronique, Atelier de Trèves

Echternach (Luxembourg) – Basilique Saint Willibrord – Ange et suaire de Véronique, Atelier de Trèves

Je remonte la rue pour revenir sur la basilique Saint Willibrord qui date du XIè siècle, bâtie sur une église carolingienne dont la crypte est l’unique vestige ; c’est ici qu’aujourd’hui se trouve le cénotaphe contenant les restes du saint protecteur du Luxembourg. C’est une immense bâtisse austère, dans un style roman classique qui ne date que de 1868, et si elle a été détruite en 1944, elle a par la suite été reconstruite à l’identique et la façade est directement inspirée de celle de Paray-le-Monial. L’intérieur est un intérieur de basilique intégrée à une abbaye bénédictine, c’est-à-dire foncièrement austère. Des cartes postales anciennes datant du début du XXè siècle montrent que l’intérieur a été décoré de polychromies et de motifs géométriques. Aujourd’hui, tout a disparu pour lui rendre un aspect conventionnel. Si le sarcophage de Willibrord a été conservé intact, c’est parce que malgré l’effondrement de la basilique et le bombardement qui l’a mise à terre, la crypte a été miraculeusement épargnée. Le cénotaphe a été remonté dans le chœur après sa restauration en 1868, puis redescendu dans la crypte après la consécration suite à la restauration en 1953. Un petit musée situé dans la sacristie me fait m’arrêter devant deux pièces superbes : Un statue pour le monument de Pierre Richardot et un ange et suaire de Véronique datant de la fin du XVè siècle réalisé dans l’atelier de Trèves.

Si la ville demeure importante par la consécration de Saint Willibrord comme saint protecteur du pays, elle est aussi connue pour sa procession dansante, inscrite sur la liste représentative de l’héritage culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. Cette procession, si elle consacre le fait religieux, s’est trouvé fortement contestée par l’Église qui y voyait autrefois une rémanence de culte païen. Elle est aujourd’hui parfaitement intégrée à la vie religieuse et culturelle de la ville, rassemblant tous les ans plus de 13000 pèlerins. Cette procession dansante se fait dans toute la ville et sa particularité réside dans le fait que les danseurs sont reliés entre eux par des foulards blancs, brodés aux armoiries de la ville. Le caractère jubilatoire et dansant de cette procession en fait un objet d’étude ethnographique fascinant qui la fait remonter à un temps immémorial.

Le matin, en arrivant, je me suis arrêté dans une supérette à l’entrée de la ville ; c’est ici que j’entends pour la première fois une langue jamais entendue jusque là. A la caisse, un couple de jeunes s’exprime dans cette langue dont on a peine à s’imaginer qu’elle est une vraie langue ; le luxembourgeois (lëtzebuergesch). Peut-être même est-ce ce dialecte d’Echternach et qui semble rouler sous la langue… ? Je quitte la ville dans cette atmosphère un peu mystique dont je m’enrobe, immergé dans les lieux de spiritualité et je file vers Vianden, en frôlant la frontière, en la traversant plusieurs fois, encore une fois.

Echternach (Luxembourg) - 25 - Rue du Pont

Echternach (Luxembourg) – Rue du Pont

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Nager sur la frontière, balade poétique à Luxembourg

Nager sur la frontière, balade poétique à Luxembourg

Retourner à Luxembourg, plus de vingt ans après y être venu gamin avec mes grands-parents, alors qu’entre temps je suis passé par des bouts du monde dont je n’avais même pas l’intuition, voici un cheminement que je reconnais bien. Après un été studieux, après être resté à Paris, puis parti en Bretagne trop peu de temps et dans un état de santé déplorable, je ne pouvais pas vraiment dire que ces vacances avaient été les vacances rêvées. Et puis il me fallait reprendre la route, avec ma voiture cette fois-ci ; il fallait que je retourne voir ce tout petit pays. Est-ce que je m’en souvenais vraiment ? Aucune idée. La ville elle-même m’a fait l’effet d’une grande inconnue, ou d’une petite inconnue finalement, mais les alentours m’ont parlé. J’ai en tout cas ressenti une certaine familiarité, bien lointaine des rues enfiévrées de Bangkok et des rizières de Bali. Retour à la maison, en terrain connu, à deux pas de chez moi. Quelques heures de routes et voilà que vous traversez la frontière comme si de rien n’était. Avec une petite dose de négligence, vous ne remarquez même pas les panneaux sur le bords de la route vous indiquant que, même si vous restez dans l’espace Schengen, vous n’êtes que les riverains d’un immense pays dont vous ne voyez même plus les frontières, et qui s’étendent jusque là-bas, aux portes de l’Asie fantôme, et au sud, bordé par une mer qui vous emmène au pays du couchant.

Carte ancienne du Grand-Duché de Luxembourg

Carte ancienne du Grand-Duché de Luxembourg

Je suis venu ici en 1986 avec mes grands-parents, j’avais à peine douze ans et sur les photos je ne vois qu’un petit garçon rondouillard en culotte courte et pull tricoté maison — les pulls « mémé », les meilleurs du monde — à la mine ouverte et pleine de bonhommie, dont on me dit souvent qu’il était un garçon tout mignon, tout gentil, ce que je suis toujours par ailleurs. En me voyant, j’ai envie de venir vers moi et de papoter cinq minutes. Posant au pied d’un calvaire dont on a oublié la signification ou dans une rue commerçante où il pleut comme vache qui pisse, c’est une morceau de mon histoire que j’ai décidé de parcourir à nouveau, avec mon fils cette fois. Étrange transfert où je deviens mes propres grands-parents pour faire de mon fils le petit garçon que j’étais. Désormais, c’est moi le transmetteur, le passeur de ces émotions, et je sens que j’ai quelque chose à faire ici, une marque à laisser, sur les pierres et les pavés de Luxembourg, ou dans la chair de mon fils. Finalement, revenir sur ses pas, nous ne faisons que ça à longueur de temps, à longueur de vie et même lorsque nous ne connaissons pas encore les lieux, nous y revenons mille fois par la pensée, entre la divagation et la rêverie. Passer les frontières mille fois, revenir sur la frontière, en suivre les contours d’une main hésitante, caresser les courbes d’un pays dont on finit par inscrire le dessin en plein cœur de soi et qu’on reconnaît comme étant quelque chose de sien. Viens avec moi, on ne fera que marcher dans les rues, on ne fera que ça, sans autre prétention. Approche-toi et regarde la carte, et toutes ces petites volutes dont on ne sait plus ce qu’elles sont, où elles se cachent, ce qu’elles cachent. On ne sait même plus dans quel pays on est… Je n’ai jamais autant traversé de frontières en trois jours, assis dans le fauteuil de ma voiture.

Je suis parti un samedi matin, pas vraiment à l’aventure, avec une chambre d’hôtel réservée sur les hauteurs de la capitale. J’ai simplement pris le chemin des écoliers pour y aller, refusant les évidences des routes trop droites, des tracés autoroutiers trop chers et sans charme. Alors une fois dépassée Reims, j’ai pris les petites routes, direction Charleville-Mézières et je bifurque sur une toute petite commune, Juniville. Dans la campagne flotte une odeur âcre et sur le bord des routes s’amoncèlent les boules terreuses des betteraves à sucre à peine sorties de terre. Une biche traverse la route, manquant de provoquer un accident, et s’enfuit dans les champs inondés sous le soleil d’automne. Paysage d’éoliennes à perte de vue, dans l’horizon marqué par le souvenir triste de la bataille des Ardennes.

Je traverse Vouziers, ville que j’apprends être la dernière demeure d’un monsieur qu’on ne connaît plus guère que pour avoir donné son nom à une tournoi de tennis, Roland Garros. J’y trouve une très belle église, Saint Maurille avec ses trois portails et son architecture Renaissance ; elle apparaît en plein milieu de la route, sans prévenir et oblige à faire un détour. Si le temps devait s’étirer à l’infini, je prendrai le temps de parcourir l’Europe en voiture, je prendrai le temps de m’arrêter pour saluer toutes les églises placées sur mon chemin, toutes les petites maisons qui s’y trouvent et les lieux qui racontent des histoires. L’église porte un beau clocher carré surmonté d’un bulbe, entièrement recouvert d’ardoise, et des superbes tympans au-dessus des portails. La page Wikipedia dit de Vouziers qu’on ne sait presque rien de la ville avant le XIIè siècle. J’aime imaginer que la ville n’existait pas et qu’elle a fleuri ici du jour au lendemain.

La route m’emmène ensuite dans une petite ville du nom de Montmédy. Ici la ville est connue depuis beaucoup plus longtemps, elle est mentionnée dès 634 ; nous sommes ici sur la ligne Maginot. A voir la situation de la ville, ce n’est pas franchement étonnant. Une immense citadelle fortifiée par Vauban garnit la crête d’un plateau rocheux. En contrebas, la ville, sobre et nue, qui semble dormir à flanc de rocher, encore revêtue de ses habits d’après-guerre. Un cinéma, le LUX, trône fièrement dans sa robe rosée et violette en haut d’une rue. La route descend et passe derrière une immense bâtiment austère figé dans ses barbelés ; un centre de détention, la relégation ultime, aux portes de la frontière pour devenir le plus invisible possible, tourné vers l’extérieur.

Le France des années 50. Cinéma vintage à Montmédy

Une photo publiée par Romuald (@swedishparrot) le

J’enquille à nouveau la route après une petite pause dans cette ville assoupie en ce samedi qui ne doit être guère plus vivant qu’un autre jour. Un dimanche ici doit être quelque chose d’humiliant. Je traverse un autre petit village, Ecouviez, un lieu à la limite de l’effondrement psychologique. Heureusement que le soleil brille pour donner de la couleur à ses volets et aux rares visages que je croise. Et soudain, à la sortie de la ville, un panneau vous annonce que vous venez d’arriver en Belgique. C’est donc aussi simple que ça ? Ça ne fait pas plus mal que ça ? On rentre donc ici comme dans du beurre et on tombe déjà nez-à-nez avec une baraque à frites !

Ici tout change, les panneaux, les limitations de vitesse qui deviennent invisibles, les noms de villes qui prennent un tournant un peu baroque parfois. Bruxelles n’a donc pas tout uniformisé ? Assailli par la faim, je m’arrêterais bien sur le bord de la route, mais rien ne m’accueille vraiment les bras ouverts. Je file sur Luxembourg, mais tandis que je passe Virton, Musson et enfin Aubange, je file un coup de volant à droite pour repasser la frontière et me retrouver face à un restaurant chinois, une sorte d’usine à la sortie de Longwy. Mon estomac crie famine, je capitule devant des rouleaux printemps qui étaient prêts à retourner en cuisine. Longwy ne me reverra pas ; ses émaux sont pourtant un parfait attrait. J’essaie d’imaginer le point exact, là où la rivière portant le délicat de nom de la Chiers est rejointe par un tout petit ruisseau, où la frontière se confond dans une confluence et se dessine entre la France, la Belgique et le Luxembourg. Je repasse par la Belgique pour quelques minutes à peine avant de me retrouver sur le territoire du Grand-Duché de Luxembourg (Groussherzogtum Lëtzebuerg) qui est arrivé en travers de la route sans crier gare. Pétange, Nidderkäerjeng, Dippech me voient passer avant d’entrer dans Luxembourg par la petite porte, c’est-à-dire la forêt… Avant de faire quoi que ce soit, je décide de poser mes affaires à l’hôtel, sur les hauteurs, à deux pas de la route d’Echternach. Surclassé parce que l’hôtel est loin d’être rempli, jouissant d’une vue superbe sur la ville au dix-huitième étage, balcons condamnés, je me pose quelques instants sur le lit ferme avant de repartir.

Alors que le jour commence à décroître, je me lance dans la toute petite capitale de ce pays tout petit. Une sorte de périphérique souterrain à voie unique pourrait vous faire faire le tour de la ville dix fois sans qu’on s’en rende compte ; petite ville mais ville embouteillée quand-même. Depuis la route d’Echternach où se trouve mon hôtel jusqu’au centre de la ville, on compte à peine dix minutes en voiture. Après, c’est une autre histoire, on peut rester longtemps arrêté en attendant que les feux tricolores drainent la circulation. Je découvre le Boulevard Royal, une vitrine de tout ce qui se fait de banques et de compagnies d’assurances luxembourgeoises et qui nécessairement invite à penser que c’est dans les couloirs de ces institutions que se décide la couleur du papier peint qu’on tapisse sur les murs du paradis fiscal. C’est en tout cas une vitrine aux vitres sales et légèrement décatie. Le luxe et l’argent ont moins d’odeur qu’on pourrait le croire, les fragrances monétaires ont un peu tourné ; cette avenue me donne l’impression d’un monde qui ne sait plus ce qu’il veut, en train de sombrer.

Luxembourg - Avenue de la liberté et Caisse d'Epargne

Photo © ansichtskartenversand.com

Luxembourg - Avenue et Pont Adolphe

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Luxembourg - 01 - Caisse d'épargne de l'état depuis le viaduc

Caisse d’épargne de l’état depuis le viaduc

Luxembourg - 03 - Vallée de la Pétrusse

Vallée de la Pétrusse

J’emprunte l’Avenue de la Liberté qui descend vers le sud de la ville ; impersonnelle, plantée d’immeubles haussmanniens qui ne retiennent pas vraiment l’attention, avec la tour de la Caisse d’Épargne qu’on voit de loin… je m’écarte d’elle pour redescendre vers le quartier de la gare qui me semble absolument déroutant. On sent ici que c’est un quartier jeune, moins sophistiqué, plus à l’avant-garde, ou plus conventionnel, ça dépend du point de vue. McDonald’s et autres enseignes de vente en masse ont pris leurs quartiers ici, comme dans toutes les capitales européennes. Ici ou ailleurs, ce ne sont pas les lieux que je recherche tellement ils finissent par se ressembler et n’être plus que le même organe d’un grand village dont on ne connaît plus le nom. Derrière la façade d’un hôtel en pleine destruction, je m’engouffre dans une petite rue, dans l’espoir de trouver un moyen de revenir sur mes pas. C’est ici que je découvre l’envers du décor d’une ville qui fait bonne figure dans le monde entier en jetant à la figure de l’empire mondial son nom comme un gage de discrétion et de neutralité. Finalement, le Luxembourg est tellement petit qu’on ne le regarde pas ; il passe beaucoup plus inaperçu que ses voisins belges ou allemands et personne ne songerait à lui demander sa carte d’identité. Dans ces petites rues du quartier de la gare où l’on trouve quelques hôtels plus ou moins bon marché, on rencontre des dames, ou peut-être des hommes, je ne sais pas bien, je n’ai pas détaillé, qui vendent certainement autre chose que des timbres-poste dans la rue, en attendant on ne sait qui, pendant je ne sais combien de temps, jusqu’à la nuit peut-être. Démarches titubantes à la sortie des cafés, billets de banque qui passent de main en main pour je-ne-sais quel trafic, figures défaites, patibulaires, embrumées, à mille lieux du visage du parfait Luxembourgeois qu’on pourrait imaginer comme parangon de vertu toute relative (polo Ralph Lauren et sunglasses ?).

Luxembourg - Boulevard du viaduc

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J’arrive à me garer au bout de l’avenue et je prends le viaduc à pied. Il n’est pas de plus belle entrée dans le cœur de la ville que de passer sur ce pont à pied, un viaduc immense enjambant le cours d’une rivière qu’on n’arrive pas à distinguer d’en haut tellement sa largeur est ridicule ; c’est la Pétrusse (Péitruss), une toute petite rivière dont le cours mesure à peine 11km et qui se jette dans l’Alzette (Uelzecht) dans le quartier du Grund. Une si grande vallée, un si grand pont, pour enjamber un si petit cours d’eau, c’en est presque comique. Les contreforts de la ville haute surplombent cette petite vallée, perchés sur un socle rocheux imposant ; il n’y avait pas de meilleur lieu pour construire cette ville fortifiée, qui se prolonge jusqu’aux casemates de Clausen, au-dessus du quartier du Grund, juchée sur son plateau.

Luxembourg - Entrée de Clausen

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Luxembourg - Faubourg du Grund et viaduc du Nord

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Luxembourg - Faubourg du Grund et Ville-Haute

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Luxembourg - 05 - Eglise protestante

Eglise protestante

Je suis entré dans une petite église en commençant à me perdre dans les petites rues. Se perdre à Luxembourg est un exercice de haute-voltige tant ses dimensions semblent dérisoires ; on peut faire le tour de la Ville-Haute en moins d’une heure. Difficile de vraiment se perdre dans ces conditions. Une église protestante de la paroisse francophone. Ce qui me frappe ici, ce sont ces vitraux qu’on a du mal à imaginer dans un temple protestant tant ils sont riches de couleurs et de motifs. Malgré ses dimensions modestes, elle paraît chaleureuse avec son mobilier de bois clair et ses lumières jaunes ; un îlot de calme et de simplicité au cœur d’une petite ville qui bruisse du vrombissement de ses voitures de sport.

Carte ancienne de Luxembourg

Luxembourg - 07 - Palais Grand-Ducal

Palais Grand-Ducal

Luxembourg - 10 - Palais Grand-Ducal

Palais Grand-Ducal

Je flâne dans l’est de la Ville-Haute, ce carré qu’on peut suivre du doigt sur la carte, enserré entre la vallée de la Pétrusse et celle de l’Alzette qui fait des courbettes comme pour singer l’allure un peu folle de ce rocher. Tandis qu’avant de partir de la ville, je souhaite absolument passer devant le palais grand-ducal, je me rends compte que c’est le joli bâtiment devant lequel je suis déjà passé plusieurs fois, une bâtisse somme tout assez modeste pour un chef d’état, aussi symbolique soit-il, sur les murs duquel, le premier jour, j’avais vu se dessiner avec le pinceau du soleil se couchant, à la lumière rase, les courbes des passantes. Mes pas m’ont guidé jusqu’aux casemates du Bock, sur la montée de Clausen, depuis laquelle on peut admirer la montée de Pfaffenthal d’un côté, le quartier un peu retranché du Grund de l’autre, avec ses bâtiments austères et l’aiguille pointue de Saint-Jean du Grund, mais aussi le pavage de la cour de l’Abbaye de Neumünster (Neimënster) qui, de loin, me fait penser à un gigantesque plateau de jeu, quelque chose qui ressemblerait de loin en loin à la cour du Palais Royal redessinée par Buren. Je reste ici longtemps à scruter ces lieux où je suis déjà venu, mais où je n’ai que des souvenirs fragmentaires, le Grund qui reste dans l’ombre d’un soleil en train de décroître, son aspect à la fois sévère et familier. Les casemates sont fermées, mais je n’avais de toute façon pas spécialement envie de m’enfermer sous terre, alors je remonte dans la ville, repasse devant le home Saint-François, une maison de retraite elle-même décatie, ouverte sur le dehors, son intérieur sent le froid et l’humide, je m’enfonce dans la rue de la loge dont le nom évoque la franc-maçonnerie, de toutes petites rues partent dans un dédale incompréhensible de noms qui évoque une tradition que je ne connais que de loin. Tout ici m’évoque un passé allemand, des images un peu surannées de Moyen-âge enseveli sous les fortifications de Vauban. Un passage donne sur une cour, un escalier qui tourbillonne autour de la cour, des marches en pierre arrondies par l’usure, ici une tourelle sur laquelle sont inscrit des mots qui ressemblent à l’allemand, mais les quelques mots que j’en connais me laissent supposer que c’est ici du luxembourgeois : Mir wölle bleiwe wat mir sin. J’apprendrais que c’est en fait la devise du Luxembourg ; Nous voulons rester ce que nous sommes.  Je croise un type qui demande de l’argent, assis sur le trottoir, symbole d’une pauvreté qui gagne même les îlot perdus, et en deux langues s’il vous plait ; Pour vivre – Zum leben.

Luxembourg - 12 - Quartier du Grund depuis les casemates du Bock

Quartier du Grund depuis les casemates du Bock

Luxembourg - 13 - Quartier du Grund depuis les casemates du Bock

Quartier du Grund depuis les casemates du Bock

Luxembourg - 16 - Rue de la loge

Rue de la loge – devise du Luxembourg

Dans l’ «îlot gastronomique », je découvre quelques petits restaurants sympathiques qui ne sont pas du tout dans mon budget mais dont je note l’adresse pour y revenir lorsque j’aurai suffisamment d’argent pour me déplacer dans ce pays avec un attaché-case. J’erre dans le centre, sur la Place d’Armes où trône fièrement le Cercle Municipal. On dirait une nation en petit, une maquette de démocratie où tous les édifices municipaux seraient ramassés dans un panier, où toute une vie se concentre sur quelques kilomètres carrées, ne laissant, finalement, que peu de place à une vie normale, avec des boulangeries, une poste, des lieux publics et des magasins dans lesquels on achète des produits de première nécessité. Luxembourg est indéfinissable. Ce n’est pas vraiment une vitrine, ni vraiment une ville qui vit, c’est un entre-deux de Venise et de Paris, une ville chic mais qui ne flambe pas et qui se laisse embrasser tendrement.
Luxembourg est une femme séduisante, un peu raffinée, mais pas trop…

Photo © Industrie.lu

Photo © Industrie.lu

Luxembourg - 22 - Cathédrale Notre-Dame

Cathédrale Notre-Dame

Le soir arrive, je finis par me trouver une échoppe où manger, il est presque temps. A la soupe. 9 rue Chimay, un nom qui m’évoque la bière et l’abbaye éponymes. Je m’engouffre sur le trottoir une soupe de poulet aux champignons, une tranche de pain de campagne épaisse que je mouille dans la soupe, une Bofferding, la bonne bière d’ici, et un riz au lait à la confiture d’airelles.
Un clochard me demande une cigarette que je n’ai pas, en français, mais avec un accent bizarre que je n’arrive pas à reconnaître. Peut-être l’accent de la misère. Une bouche édentée mais civile qui dit bonjour s’il vous plaît merci au revoir. Finalement c’est assez rassurant de voir que cette ville ne cherche pas à cacher ses pauvres ; ils sont là, ont droit de cité. Les sourires sont rares, ils sont froids, ce sont des sourires de pisse-froid. Ça me rappelle Bruges, même si dans cette ville il vaut mieux parler anglais tant le français y est mal accueilli… il ne manquerait plus que le Wallon vienne nous envahir.

Luxembourg - 29 - Cathédrale Notre-Dame

Cathédrale Notre-Dame

Luxembourg - 31 - Cathédrale Notre-Dame

Cathédrale Notre-Dame

Il fait frais, ce soir. La journée a été magnifique et je ne perds pas de vue que nous sommes au mois d’octobre.
Je reviens à Luxembourg intra-muros le surlendemain pour diner au même endroit, juste avant de reprendre la route. Mais auparavant, j’ai erré dans la ville, revu le palais grand-ducal devant lequel je suis déjà passé sans savoir ce que c’était, et j’ai visité la grande cathédrale Notre-Dame, un monument du XVIIè siècle, imposant mais à qui il manque un peu de charme. Je suis tombé en admiration devant ses piliers sculptés de motifs entrelacés et les plafonds peints du chœur. L’orgue s’intègre parfaitement au jubé baroque, juste au-dessus de l’entrée. Ce soir là, il n’y a plus grand-monde dans les rues de Luxembourg.
J’ai voulu repousser jusqu’au dernier moment mon départ et suis allé à l’office du tourisme pour savoir si je pouvais prendre la route des sept châteaux, mais le monsieur très distingué du bureau m’en a presque dissuadé, me faisant comprendre que cette attraction touristique n’en avait que le nom, et que je ne verrais pas grand-chose si je prenais ce chemin, la plupart des châteaux étant fermés au public. Enfin, une dernière question, où puis-je trouver une boulangerie ouverte ? Je comptais énormément sur la boulangerie Cathy Godaert (à la place de l’ancienne brasserie Speltz) qui se trouve en face de A la soupe et qui fournit le restaurant, mais en ce lundi, elle est fermée. Je me rabats sur une boulangerie dans laquelle j’achète une demi boule de pain de 2kg, que je vais conserver pendant une semaine dans un torchon.

De cette petite incursion à Luxembourg, il va me rester des impressions fortes, l’image d’une ville qui ne se laisse pas approcher si facilement, qui regorge de petits secrets qu’il faut aller chercher à la main, tout doucement, comme on essaie d’aller prendre l’étrille sous son rocher, mais avant tout une ville au fort caractère, qui n’a pas grand-chose à voir avec l’image de paradis fiscal qui lui colle aux basques. Elle m’a montré ses visages les plus inattendus, l’envers du décor, et encore ! Je n’ai certainement pas tout découvert. Pour une fois, j’ai pris le temps, de découvrir et de me reposer, de sentir l’air et le bonheur monter en moi.

Demain, je vais nager sur la frontière…

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