Pen­dant ce temps… En Mon­go­lie ou ailleurs…

Pen­dant ce temps… En Mon­go­lie ou ailleurs…

Pen­dant ce temps

En Mon­go­lie, ou ailleurs

Nous avons per­du le sens des réa­li­tés, le sens de l’hu­ma­ni­té. Nous avons per­du le sens de la bien­veillance et de l’autre. Je ne sais pas com­ment on a pu en arri­ver là. Il faut conti­nuer les lec­tures et l’a­ven­ture des mots coule dans mes veines, que ce soit un poi­son ou une ambroi­sie. Ce fut une année de peu de lec­tures, un peu courte et chao­tique, où quelques livres ont trou­vé grâce à mes yeux fati­gués.

J’ai lu un livre du Japo­nais Kei­suke Hada, un livre étrange et dans la veine des nou­veaux écri­vains nip­pons, une his­toire tor­due. J’ai lu le très beau livre d’E­lo­die Ber­nard, voya­geuse clan­des­tine à Lhas­sa dans un pays sous contrôle et en voie d’ac­cul­tu­ra­tion. J’ai lu le livre triste et nos­tal­gique de Suat Der­wish (Hatice Saa­det Bara­ner), la fémi­niste socia­liste turque morte en 1972, décri­vant une époque révo­lue, pen­dant laquelle la Tur­quie était en train de se réveiller avant de s’en­dor­mir à nou­veau dans les ténèbres. J’ai beau­coup ri avec le livre de Mikael Berg­strand au pays du thé Dar­jee­ling et vu la vie du bon côté pen­dant ses aven­tures. J’ai rêvé à l’A­frique chaude avec J.M.G. Le Clé­zio et j’ai appris quelques secrets de cui­sine viet­na­mienne avec le livre de Kim Thúy. J’ai vécu quelques tranches de vie dans un Hong-Kong hors du temps, des intrigues poli­cières alam­bi­quées avec un ins­pec­teur rusé avec le livre de Chan Ho-kei. Et puis je suis par­ti en Islande, du côté sombre de la nuit polaire, dans un pays incon­nu et aux facettes par­fois endor­mies avec les livres de Ragnar Jónas­son et d’Ar­nal­dur Indriða­son. Mais sur­tout, j’ai lu le der­nier tome (on peut sup­po­ser, mais peut-être pas) des aven­tures du poli­cier mon­gol Yerul­delg­ger, inven­té par Ian Manook, cer­tai­ne­ment le plus abou­ti, le plus intense, mais aus­si le plus déses­pé­ré. Étran­ge­ment, le per­son­nage prin­ci­pal n’y appa­raît que peu, et par­fois sous forme de fan­tôme et de légende, don­nant au récit un air d’é­po­pée mytho­lo­gique à l’heure de la mon­dia­li­sa­tion galo­pante qui détruit un pays de nomades désor­mais par­qués dans des bidon­villes.

Mais avant de par­tir sur les traces de Yerul­delg­ger, il faut écou­ter la voix de larynx de Kai­gal-ool Kho­va­lyg, le ber­ger tou­vain (le Tou­va est une région fron­ta­lière de la Rus­sie, la plus sep­ten­trio­nale de la Sibé­rie orien­tale, et du nord-est de la Mon­go­lie) deve­nu chan­teur du désor­mais célèbre groupe de khöö­meiz­his Huun Huur Tu. Le khöö­mii est un chant dipho­nique fai­sant res­sor­tir deux tons à une octave d’in­ter­valle, basé sur la ten­sion des cordes vocales. Kar­gy­raa, le titre de cette chan­son tra­di­tion­nelle, signi­fie poi­trine, là d’où le son vient.

Ils avaient cui­si­né à l’ex­té­rieur, assis dans l’herbe, en regar­dant au loin pas­ser des che­vaux en liber­té, pous­sant le feu à mesure que l’a­près-midi fraî­chis­sait. Odval avait écra­sé un éclat de brique de thé dans l’eau froide assai­son­née d’une pin­cée de sel qu’elle avait por­tée à ébul­li­tion. Tset­seg avait pré­le­vé un peu d’eau tiède pour la mélan­ger à sa farine et pétrir une pâte molle et lisse qu’elle avait lais­sé repo­ser, le temps de regar­der Yerul­delg­ger pré­pa­rer la farce. Il avait pui­sé dans ses réserves du bœuf et du mou­ton un peu gras qu’il avait hachés menu au grand cou­teau. Puis il avait cise­lé un bel oignon et des herbes aro­ma­tiques en refu­sant de révé­ler le secret de son mélange. Il avait ensuite écra­sé une grosse gousse d’ail du plat de sa lame et mélan­gé le tout à la viande dans une cuvette de plas­tique jaune. Tout en se moquant de lui, Odval avait fait bouillir du lait dans une gamelle, puis mélan­gé le lait au thé avant de por­ter à nou­veau le mélange à ébul­li­tion. Tset­seg, de son côté, avait décou­pé des petits ronds dans la pâte à l’aide d’un verre ren­ver­sé. Yerul­delg­ger avait malaxé encore quelques ins­tants sa farce, l’al­lon­geant d’un soup­çon de lait pour faire crier les deux femmes jurant qu’il ne fal­lait uti­li­ser que de l’eau, puis il avait posé une pin­cée de son mélange, qu’il n’a­vait pas salé mais bien poi­vré, sur le côté de chaque rond de pâte. Il n’a­vait lais­sé à per­sonne le soin de refer­mer les ravioles pour y mar­quer son des­sin. Du coin de l’œil, les femmes avaient approu­vé d’un sou­rire dis­cret cha­cun de ses gestes. Comme il n’al­lait pas plon­ger les bansh dans de la fri­ture, il n’a­vait pas besoin d’en chas­ser l’air avant de scel­ler la pâte entre ses doigts. Quand il eut fini, Odval pas­sa le thé au lait à tra­vers une toile. Elle le por­ta de nou­veau à ébul­li­tion, y jeta une grosse pin­cée de sel, et lais­sa Yerul­delg­ger y plon­ger les bansh qu’ils sur­veillèrent en par­lant de choses et d’autres : de leur enfance, et de ce que leur mère savait cui­si­ner de meilleur que toutes les autres mères de Mon­go­lie. Voire du monde. Après que la pâte eut levé et que les bansh furent petit à petit remon­tés bal­lot­ter à la sur­face du bouillon, ils avaient dîné en silence, se brû­lant les lèvres au plat goû­teux de leur enfance, au cœur de la prai­rie où lézar­daient encore les der­niers rayons pares­seux du soleil d’é­té, face aux dunes de sable qui com­men­çaient à chan­ter dans la brise. Ils s’é­taient réga­lés et la pénombre qui mon­tait du sol avait rap­pro­ché les deux femmes dans une com­pli­ci­té de petits rires étouf­fés et de longs conci­lia­bules.

Ian Manook, La mort nomade
Albin Michel, 2016 

Nous serons assis autour du feu en écou­tant le chant des dunes en humant la bonne odeur de graisse des ravioles de mou­ton gras, et nous chan­te­rons encore cet air qui vient des pou­mons.

- Tais-toi !
- Quoi ?
- Ferme-la et écoute !
Djebe, sur­pris, obéit et se tut, devi­nant sou­dain la longue plainte que por­tait le vent depuis les hautes dunes devant eux. Un son rugueux bien­tôt accom­pa­gné d’un autre plus pur pour deve­nir une obsé­dante mélo­pée.
- Ce sont les dunes qui chantent ? deman­da Djebe, incré­dule.
- Oui, confir­ma Yerul­delg­ger, le regard sou­dain heu­reux et absent.
- Je le savais, mais je ne les avais encore jamais enten­due.
- Au Maroc, celles du Saha­ra chantent une seule et même note. Un sol dièse. C’est une longue plainte lugubre que craignent les tou­ristes éga­rés. A Oman au contraire, le désert chante plus de neuf tona­li­tés dif­fé­rentes. Ce sont des mélo­dies enivrantes pour les­quelles les voya­geurs se perdent dans les sables. Il est rare que notre Gobi chante aus­si fort deux notes dif­fé­rentes. Cette dune est peut-être à un kilo­mètre de nous, mais si nous étions sur place, son chant nous tour­ne­rait la tête tel­le­ment il hurle fort.
- Je n’a­vais jamais rien enten­du d’aus­si magique, admit Djebe, admi­ra­tif.
- Il n’y a rien de magique dans le chant des dunes, répon­dit Yerul­delg­ger. Il suf­fit qu’un banc de sable très fin et bien sec, ver­nis­sé d’une micro­sco­pique couche de cal­cite et d’ar­gile, s’é­coule sur la face la plus pen­tue d’une dune pour pro­vo­quer ce bruit qui res­semble quel­que­fois à une voix humaine. En glis­sant tous à la même vitesse dans la pente, les grains s’é­cartent d’a­bord les uns des autres et l’air se glisse dans les inter­stices, puis les grains se rap­prochent à nou­veau dans leur glis­sade et expulsent tous ensemble à l’u­nis­son l’air qui se met à vibrer. Rien de magique, mon pauvre gar­çon, pas plus que ton Delg­ger Khan.
Djebe res­ta un long moment silen­cieux, hyp­no­ti­sé par les deux notes de la mélo­pée.
- Je sais à quoi tu penses, dit dou­ce­ment Yerul­delg­ger en regar­dant le sable qui recou­vrait main­te­nant ses pieds jus­qu’au-des­sus des mol­lets et le haut de ses cuisses. Tu te dis que je me trompe, et que ça en peut pas être un hasard si cette dune du Gobi psal­mo­die deux notes simul­ta­nées comme nos chants dipho­niques tra­di­tion­nels. Eh bien tu as tort : au Maroc, une seule taille de grains, donc une seule note. A Oman, plu­sieurs tailles de grains, donc plu­sieurs com­bi­nai­sons de notes. Je sup­pose qu’à trier le sable de cette dune, on ne trou­ve­rait que deux dia­mètres de grains dif­fé­rents. Alors ne va pas cher­cher la magie et la légende là où elles n’existent pas, tout ici n’est que la méca­nique des fluides et équa­tions d’a­cous­tique.

Ian Manook, La mort nomade
Albin Michel, 2016 

Et quand nous serons habi­tués aux sons de la steppe, nous irons écou­ter Sain­kho Namt­chy­lak et sa voix si par­ti­cu­lière, une des seules femmes khöö­meiz­hi.

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Pipes d’o­pium #9

Pipes d’o­pium #9

Pre­mière pipe d’o­pium. On devrait tous lire — ou relire — Saint Augus­tin d’Hip­pone, le célèbre auteur des Confes­sions.

Il est des choses qui ne sont pas des choses et d’autres qui sont aus­si des signes […] Par­mi ces signes, cer­tains sont seule­ment des signaux, d’autres sont des marques ou des attri­buts, d’autres encore sont des sym­boles.

Vit­tore Car­pac­cio dans la cha­pelle San Gior­gio degli Schia­vo­ni, Venise — Saint Augus­tin

Dans les pre­mières années du XVIè siècle, les anciens de la guilde de San Gior­gio degli Schia­vo­ni, com­man­dèrent à l’ar­tiste Vit­tore Car­pac­cio une série de scènes illus­trant la vie de saint Jérôme, ce grand éru­dit et lec­teur du IVè siècle. Le der­nier tableau, peint en haut et à droite quand on entre dans la petite salle obs­cure, ne repré­sente pas saint Jérôme mais saint Augus­tin, son contem­po­rain. Une tra­di­tion répan­due au Moyen Âge raconte que, saint Augus­tin s’é­tant assis devant son bureau pour écrire à saint Jérôme afin de lui deman­der son opi­nion sur la ques­tion de la béa­ti­tude éter­nelle, la pièce fut emplie de lumière et Augus­tin enten­dit une voix qui lui annon­çait que l’âme de Jérôme était mon­tée au ciel.

Alber­to Man­guel, in L’or­di­na­teur de saint Augus­tin
tra­duit de l’an­glais par Chris­tine Le Bœuf, Actes Sud, 1997

Deuxième pipe d’o­pium. Naf­tule Brand­wein. Les ama­teurs de klez­mer connaissent for­cé­ment Naf­tule, Yom lui-même y fait sou­vent réfé­rence comme était le maître de la cla­ri­nette klez­mer. L’homme reste peu connu, peu de docu­ments attestent de sa vie, et le peu qu’on sait de lui c’est qu’il fut un musi­cien très deman­dé notam­ment dans les mariages juifs. Après une courte car­rière dis­co­gra­phique, il finit sa vie dans une misère et un ano­ny­mat par­fait, entou­ré des brumes de l’al­cool qu’il consom­mait en plus grande quan­ti­té que le musique. On sait aus­si de lui qu’il ne connais­sait rien à la musique écrite et qu’il ne par­lait que yid­dish, mais éga­le­ment que cela ne lui posait pas de pro­blème d’é­thique de jouer pour des concerts pri­vés pour Mur­der Inc., la célèbre mafia de la Yid­dish Cor­po­ra­tion.

Troi­sième pipe d’o­pium. Anto­nio Cor­ra­di­ni, l’or­fèvre du marbre. C’est un artiste qu’on connaît peu mais qui réa­li­sa nombre d’œuvres sculp­tu­rales à l’as­pect très aérien, affu­blés de voiles, dans une des pierres les plus dures qui soit, le marbre. Comme un point d’orgue à sa car­rière, Cor­ra­di­ni sculpte à la fin de sa vie, en 1751, une sta­tue, œuvre allé­go­rique repré­sen­tant la Pudi­ci­té, pour le tom­beau de Céci­lia Gae­ta­ni à l’in­té­rieur de la cha­pelle San­se­ve­ro de Naples. Évi­dem­ment, la tech­nique de Cor­ra­di­ni consis­tant à rendre pré­sente l’ex­trême légè­re­té d’un tis­su trans­pa­rent posé sur la peau, il faut pour cela que le marbre soit poli avec une cer­taine patience pour arri­ver à ce résul­tat si fin. Le résul­tat est épous­tou­flant de beau­té, mais le sujet cen­sé repré­sen­ter la pudi­ci­té, est pour le coup tout sauf pudique. La femme a les yeux mi-clos sous son voile qui laisse devi­ner la forme avan­ta­geuse de sa poi­trine qu’elle porte fiè­re­ment bom­bée en avant. On aurait vou­lu tor­tu­rer un peu plus l’âme cha­grine d’un croyant que le sculp­teur n’au­ra pas pu s’y prendre autre­ment, et c’est cer­tai­ne­ment en cela que réside le génie de Cor­ra­di­ni.

Anto­nio Cor­ra­di­ni — la pudi­ci­té (Pudi­ci­zia Vela­ta) 1751 — Cha­pelle San­se­ve­ro — Naples

Qua­trième pipe d’o­pium. Le chris­tia­nisme, reli­gion de l’ou­bli. Le chris­tia­nisme ne sait même pas d’où il vient, il s’i­ma­gine être né à Rome et ne racon­ter qu’une vague his­toire d’hommes cru­ci­fiés sur une col­line dans un monde loin­tain, alors qu’il est est né dans le désert, bien loin des marbres de Rome.

Le chris­tia­nisme est depuis long­temps asso­cié à la Médi­ter­ra­née et à l’Eu­rope occi­den­tale. Cela résulte en par­tie de l’emplacement du gou­ver­ne­ment de l’Église, les prin­ci­pales figures des Églises catho­liques, angli­canes et ortho­doxes se trou­vant res­pec­ti­ve­ment à Rome, Can­ter­bu­ry et Constan­ti­nople (la moderne Istam­bul). Or en réa­li­té, dans tous ses aspect, la pre­mière chré­tien­té fut asia­tique. Son point focal géo­gra­phique était bien sûr Jéru­sa­lem, ain­si que les autres sites liés à la nais­sance, à la vie et à la cru­ci­fixion de Jésus ; sa langue ori­gi­nelle était l’a­ra­méen, l’une des langues sémi­tiques ori­gi­naires du Proche-Orient ; son arrière-plan théo­lo­gique et sa trame spi­ri­tuelle étaient four­nis par le judaïsme, for­mé en Israël puis durant les exils égyp­tien et baby­lo­nien ; ses his­toires étaient mode­lées par des déserts, des crues, des séche­resses et des famines mécon­nues de l’Eu­rope.

Peter Fran­ko­pan, Les routes de la soie, tra­duit de l’an­glais par Guillaume Vil­le­neuve
Edi­tions Nevi­ca­ta, 2015

Cin­quième pipe d’o­pium. 萨顶顶. Sa Ding­ding. Elle est belle comme tout, elle est Chi­noise, née en Mon­go­lie et de culture han et mon­gole et chante en tibé­tain ou en sans­krit. A l’heure où la Chine fait du Tibet une for­te­resse accul­tu­rée, on peut dire qu’elle a un sacré culot.

Sixième pipe d’o­pium. Mettre un peu d’ordre dans ses affaires, et dans sa vie par la même occa­sion. Ce n’est pas grand-chose, juste quelques lignes à bou­ger. Faire le vide, reprendre les quelques outils habi­tuels avec les­quels on fait les choses d’or­di­naires, du papier et des sty­los, jeter ce qui ne sert à rien. Si on ne touche pas à un objet pen­dant plus d’un mois, c’est qu’il ne sert à rien, autant ne pas le gar­der, se dépos­sé­der de tout ce qui encombre. Fer­mer les yeux et se concen­trer sur un sou­ve­nir qu’on a tout fait pour fixer comme étant hors du temps pour revivre des sen­sa­tions agréables. Éva­cuer les sou­ve­nirs dou­lou­reux. Ima­gi­ner toutes les vies qu’on n’a pas pu vivre est une forme de souf­france à ne sur­tout pas gar­der niché au creux de soi, un poi­son à faire sor­tir. Il n’y aura peut-être plus de pipes d’o­pium pour s’en­dor­mir dans les rêves de dra­gons, dans les volutes de cette fumée blanche qui n’est qu’un écran mas­quant les vrais souf­frances qu’il suf­fit de cher­cher à évi­ter, et puis on fini­ra bien par se réveiller un matin, les yeux un peu gon­flés, les muscles engour­dis et l’ha­leine pâteuse, pour se rendre compte qu’on a mar­ché trop long­temps et qu’on aurait mieux fait de s’ar­rê­ter pour prendre un peu le temps.

Fumeurs d'opium en 1880

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Le 8ème Jebt­sun­dam­ba Khu­tuk­tu, Bog­do Khan et Boud­dha vivant

Le 8ème Jebt­sun­dam­ba Khu­tuk­tu, Bog­do Khan et Boud­dha vivant

Son nom de céré­mo­nie mon­gole est, en toute sim­pli­ci­té, Agvaan­luv­san­choy­jin­dan­zan­vaan­chig­bal­sam­buu. Né en 1870 et mort en 1924, il est le hui­tième et der­nier Jebt­sun­dam­ba Khu­tuk­tu à avoir régné et à avoir por­té le titre de Bog­do Khan (Bogd Jiv­zun­dam­ba Agvaan­luv­san­choi­ji­nyam­dan­zan­van­chüg), c’est-à-dire la troi­sième per­sonne la plus impor­tante du boud­dhisme tibé­tain, après le Dalaï et le Pan­chen. Le der­nier Jebt­sun­dam­ba, Jam­pal Nam­dol Cho­kye Gyalt­sen, iden­ti­fié à l’âge de 4 ans, est né à Lhas­sa. En 1959, il s’est enfui à Dha­ram­sa­la où il a vécu en exil jus­qu’à sa mort en 2012. Le der­nier Boud­dha vivant est mort il y a 3 ans…

Le 9ème Jebtsundamba Khutuktu : Jetsun Dhampa Dorjee Chang Jampel Namdrol Choekyi Gyaltsen

Le 9ème Jebt­sun­dam­ba Khu­tuk­tu : Jet­sun Dham­pa Dor­jee Chang Jam­pel Nam­drol Choe­kyi Gyalt­sen

Celui qui ten­ta de le remettre sur son trône, c’est le baron Roman Fio­do­ro­vitch von Ungern-Stern­berg, plus connu sous son petit nom de « baron fou », dont j’ai déjà racon­té les aven­tures sur ce blog au tra­vers du livre écrit par le géo­logue Fer­dy­nand Ossen­dows­ki. Ce seront fina­le­ment les tibé­tains com­mu­nistes qui gar­dèrent le 8ème Jebt­sun­dam­ba Khu­tuk­tu comme chef de leur gou­ver­ne­ment jus­qu’à sa mort en 1924. Par la suite, ils décré­tèrent à la fon­da­tion de la Répu­blique popu­laire mon­gole, qu’il n’y aurait plus d’autre réin­car­na­tion. Fin de l’his­toire signée par décret. Ce per­son­nage impor­tant pour les boud­dhistes tibé­tains porte éga­le­ment le titre de Boud­dha vivant.

Jebtsundamba Khutuktu

Le 8ème Jebt­sun­dam­ba Khu­tuk­tu et sa famille

Voi­ci l’é­trange légende que rap­porte Fer­dy­nand Ossen­dows­ki à son pro­pos, puis­qu’il a fait par­tie des rares per­son­nages à avoir pu le côtoyer :

Le Boud­dha vivant ne meurt pas. Son âme passe quelque fois dans celle d’un enfant qui naît le jour de sa mort, par­fois se trans­met chez un autre homme pen­dant la vie même du Boud­dha. Cette nou­velle demeure mor­telle de l’es­prit sacré de Boud­dha appa­raît presque tou­jours dans la your­ta de quelque famille pauvre thi­bé­taine ou mon­gole. Il y a à ceci une rai­son poli­tique. Si le Boud­dha fai­sait son appa­ri­tion dans une riche famille prin­cière, le risque serait grand que, hono­rée de la sorte, cette famille refuse d’o­béir au cler­gé, comme cela s’est déjà pro­duit par le pas­sé. Au contraire, une famille pauvre et incon­nue qui hérite du trône de Gen­gis Khan, et acquiert de ce fait une incom­men­su­rable richesse, se sou­met tou­jours volon­tiers aux lamas. Seuls trois ou quatre Boud­dhas vivants furent d’o­ri­gine pure­ment mon­gole ; les autres étaient thi­bé­tains.

Fer­dy­nand Ossen­dows­ki, Bêtes, hommes et dieux
A tra­vers la Mon­go­lie inter­dite, 1920–1921
Edi­tions Phe­bus Libret­to

Pho­to d’en-tête © Jona­than E. Shaw (Palais d’hi­ver du Bog­do Khan à Ulaan­baa­tar, Mon­go­lie)

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Le mau­vais démon qui pos­sède le livre des des­ti­nées humaines

Avant…

La magie et la pré­sence des esprits vient la plu­part du temps de toutes ces his­toires que nous n’ar­ri­vons pas à expli­quer et pour les­quelles il faut bien une expli­ca­tion, car Natu­ra abhor­ret a vacuo, la nature a hor­reur du vide, rien n’est sans rai­son, alors seuls le grand Gen­gis Khan et ceux de sa lignée peuvent accom­plir leur des­ti­née là où les autres péri­ront. Sauf si on est un géo­logue aver­ti comme l’é­tait Ossen­dows­ki…

« Pour­quoi cette région a‑t-elle atti­ré tous les puis­sants empe­reurs et les khans qui régnèrent du Paci­fique à l’A­dria­tique ? » me deman­dais-je. Et je pen­sais en moi-même que ce ne pou­vaient être ni les mon­tagnes arides, ni les val­lées cou­vertes de mélèzes et de bou­leaux, ni les vastes éten­dues sablon­neuses, ni même les lacs reti­rés et les rochers sté­riles.
Les grands empe­reurs, se sou­ve­nant de la vision de Gen­gis Khan, on cher­ché ici de nou­velles révé­la­tions ; ils ont atten­du que se réa­lisent les pré­dic­tions tou­chant à sa mira­cu­leuse et majes­tueuse des­ti­née, cette des­ti­née sur laquelle se sont cris­tal­li­sés les hon­neurs divins, l’o­béis­sance et la haine. Où pou­vaient-ils mieux entrer en rela­tions avec les dieux, les bons et les mau­vais esprits qu’i­ci même où ils demeurent ? La région de Zain, cou­verte de ces anciennes ruines, était un lieu pré­des­ti­né.
– Seuls peuvent faire l’as­cen­sion de cette mon­tagne ceux qui sont issus en droite lignée de Gen­gis Khan, m’ex­pli­qua le Pan­di­ta. A mi-hau­teur l’homme ordi­naire suf­foque, et s’il veut s’a­ven­tu­rer plus haut, il meurt. Il y a quelques temps, des chas­seurs mon­gols pour­sui­vaient une meute de loups sur la mon­tagne ; quand ils eurent atteint cette région, tous périrent. Sur les flancs gisent des osse­ments d’aigles, de mou­tons et de ces anti­lopes kabar­ga, qui courent légères et rapides comme le vent. C’est là qu’­ha­bite le mau­vais démon qui pos­sède le livre des des­ti­nées humaines.
Je pos­sé­dais pour ma part une réponse à ce mys­tère : dans le Cau­case occi­den­tal, j’a­vais gra­vi une mon­tagne, située entre Sou­khoum Kalé et Toup­sei, sur laquelle venaient mou­rir les loups, les aigles et les chèvres sau­vages. Les hommes y péri­raient aus­si s’ils ne tra­ver­saient cette région à che­val. Le terre en effet pro­duit de l’a­cide car­bo­nique dont les éma­na­tions détruisent toute ville ani­male. Le gaz s’at­tache au sol, for­mant une couche d’en­vi­ron cin­quante cen­ti­mètres d’é­pais­seur. Les cava­liers quand ils passent dominent cette couche ; leurs che­vaux redressent la tête, s’é­brouent et hen­nissent, car ils sentent le dan­ger. Ici au som­met de cette mon­tagne où le mau­vais démon par­court le livre de la des­ti­née humaine, c’est le même phé­no­mène qui se pro­duit. C’est lui qui explique la peur sacrée des Mon­gols et l’i­nexo­rable attrait qu’il exerce sur les des­cen­dants de Gen­gis Khan, hauts de taille, presque géants. Leurs têtes altières dominent les couches de gaz empoi­son­né, si bien qu’ils peuvent atteindre sans mal les cimes de cette ter­rible et mys­té­rieuse mon­tagne. Pour le géo­logue, il ne s’a­git que de la limite méri­dio­nale des dépôts houillers qui pro­duisent l’a­cide car­bo­nique et le gaz des marais.

Fer­dy­nand Ossen­dows­ki, Bêtes, hommes et dieux
A tra­vers la Mon­go­lie inter­dite, 1920–1921
Edi­tions Phe­bus Libret­to

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Et puis nous regar­de­rons le cour­sier de la joyeuse alouette cou­rir dans la prai­rie…

Avant…

Pho­to © Bir­ding Mon­go­lia

On en vien­drait presque à oublier que lorsque les Hommes se battent et s’entre-déchirent, la nature, elle, conti­nue de vivre dans la plus belle des intel­li­gences, celle où se par­tagent les inté­rêts com­muns, loin de l’im­bé­cile appa­rence, des chi­mères du paraître et de la course à la vani­té… Belle leçon de nature, au milieu de l’or­gueil et des com­bats.

Dans les endroits les plus sté­riles, où seuls par­viennent à pous­ser quelques maigres brins d’herbe, vit une autre espèce de ron­geur, l’imou­ran, à peu près de la taille d’un écu­reuil. La teinte de son pelage se confond avec la prai­rie sur laquelle il se déplace comme un ser­pent, ramas­sant les graines épar­pillées par le vent, et les trans­por­tant dans sa minus­cule demeure. L’i­mou­ran a une amie fidèle, l’a­louette jaune, à dos brun et tête brune. Quand l’i­mou­ran court dans la plaine, elle se poste sur son dos, bat­tant des ailes pour main­te­nir son équi­libre, et se fait joyeu­se­ment por­ter au galop par cette curieuse mon­ture à la longue queue en brous­saille. L’a­louette en pro­fite pour débar­ras­ser avec dex­té­ri­té le pelage de son com­pa­gnon de tous les para­sites qui s’y sont enfouis ; elle sait aus­si faire entendre son chant mélo­dieux, tout le temps que dure cette course allègre. C’est pour cela que les Mon­gols ont sur­nom­mé l’i­mou­ran « le cour­sier de la joyeuse alouette ». D’ailleurs celle-ci sait encore lui rendre d’autres ser­vices ; elle aver­tit tou­jours l’i­mou­ran de la pré­sence des aigles et des fau­cons, en pous­sant trois coups de sif­flets aigus avant de se réfu­gier der­rière une pierre ou dans un fos­sé. Dès qu’il entend ce signal, nul imou­ran ne sort plus la tête de son trou tant que le bri­gand des airs ne s’est pas éloi­gné. C’est ain­si que l’a­louette et son cour­sier vivent en ami­cal voi­si­nage.

[audio:Borbanngadyr.xol]

Fer­dy­nand Ossen­dows­ki, Bêtes, hommes et dieux
A tra­vers la Mon­go­lie inter­dite, 1920–1921
Edi­tions Phe­bus Libret­to

Après…

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