Le temps très lent des toutes petites choses #4

Le temps très lent des toutes petites choses #4

De l’A­frique, je n’ai rien, ni sou­ve­nir, ni envie. De nos ves­tiges colo­niaux, puisque plus rien ne nous appar­tient, puisque l’in­sup­por­table poli­tique nous a dépar­ti de nos pos­ses­sions, on se donne par­fois l’im­pres­sion que ce sont des pays à qui nous appar­te­nons, comme pour effa­cer une mau­vaise conscience dont seraient res­pon­sables nos aïeux… Mais il n’y a rien à faire, ça sent le casque colo­nial à des kilo­mètres à la ronde, la che­mise en crêpe de coton et les lunettes de soleil. Com­bien de fois j’en­tends mon pays de cœur, ou alors l’Afrique, mon conti­nent, ou encore je me sens plus Afri­caine que Fran­çaise… On n’est pas de là, c’est tout…  Êtres trans­plan­tés, arra­chés comme des pieds de man­dra­gore pour être replan­tés dans un ailleurs qui n’est qu’un dépay­se­ment, un tout petit dépay­se­ment. Per­sonne n’est jamais de l’en­droit qu’il choi­sit. Nous sommes de par­tout et aucune terre ne nous appar­tient, pas plus que nous n’ap­par­te­nons à une terre. L’his­toire des fins de règne est là pour nous rap­pe­ler l’im­per­ma­nence des âges d’or.

De l’A­frique, je n’ai que l’i­mage de quelque chose d’é­cra­sant et de ver­ti­gi­neux. De la pous­sière, beau­coup de pous­sière, qui entre par­tout, dans le nez, la gorge, qui s’in­si­nue. Des sou­ve­nirs col­lants, des­sé­chés comme des momies de cro­co­diles, rien de bien agréable en somme. Des mouches, haras­santes, des mous­tiques, et sur­tout l’é­cra­sante cha­leur des après-midis que le soir n’ar­rive pas à calmer.

Alors les jours d’O­go­ja étaient deve­nus mon tré­sor, le pas­sé lumi­neux que je ne pou­vais pas perdre. Je me sou­ve­nais de l’é­clat de la terre rouge, le soleil qui fis­su­rait les routes, la course pieds nus à tra­vers la savane jus­qu’aux for­te­resses des ter­mi­tières, la mon­tée de l’o­rage le soir, les nuits bruyantes, criantes, notre chatte qui fai­sait l’a­mour avec les tigrillos sur le toit de tôle, la tor­peur qui sui­vait la fièvre, à l’aube, dans le froid qui entrait sous le rideau de la mous­ti­quaire. Toute cette cha­leur, cette brû­lure, ce frisson.

J.M.G. Le Clé­zio, L’A­fri­cain
Mer­cure de France, 2004

Tu te sou­viens de ces jours de plomb ? Ces jours où la tête te tour­nait parce qu’il n’y avait plus rien d’autre à faire que de ne rien faire ? Ces jours d’é­cra­santes tor­peurs qui t’embarquaient jus­qu’au fond de ce que tu étais capable de sup­por­ter ? Même ta peau deve­nait étran­gère et insup­por­table… Et puis ces mouches, tou­jours ces mouches qui ne fai­saient qu’a­jou­ter à ton désar­roi et que tu aurais tout fait pour voir dis­pa­raître d’un cla­que­ment de doigt… Tu te sou­viens de ces fris­sons du matin alors que l’o­rage est pas­sé et que… fina­le­ment… tu te ver­rais bien encore quelques jours souf­frir de la cha­leur plu­tôt que ça… C’est sans fin. Banou Ifren, Ifri­qiya, إفريقيا, quel que soit ton nom, tu es le nom sans fin, sans aboutissement.

Mais au beau milieu de ce grand néant, il y a une note d’es­poir que tu gardes tout près de toi, quelque chose qui te dit que tout n’est pas per­du. Ce sont des miettes, des frag­men­ta­tions de ter­ri­toires, des espa­ce­ments, tout ce qui est dans l’é­cart. Alors oui, c’est moins facile. L’A­frique, c’est comme tous ces pays ou ces conti­nents qui se laissent appré­hen­der comme un poi­gnée de sable ; ça file entre les doigts, mais il en reste tou­jours quelque chose.

Pho­to d’en-tête © Frank Knaack

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Le temps très lent des toutes petites choses #3

Le temps très lent des toutes petites choses #3

Com­men­çons la jour­née avec un bon mot… Et par cette cita­tion presque fémi­niste de George Ber­nard Shaw : « Ne dites jamais à une femme que vous êtes indigne d’elle ; faites-lui la sur­prise… ». Si elle avait été tour­née un peu plus abrup­te­ment, on aurait pu la croire d’Os­car Wilde, mais cer­tai­ne­ment pas de cette manière. Je ne sais pas pour­quoi mais elle me fait hur­ler de rire, comme si cela fai­sait écho à quelque chose de connu.

Dans ces jour­nées au rythme ralen­ti, où le soleil est de la par­tie, je passe mon temps à ne rien faire, à humer l’air et à regar­der les bour­dons s’é­battre l’air pataud dans les branches enche­vê­trées des lavandes dont les pre­mières pousses vert tendre com­mencent à sor­tir. Je fais des siestes de sul­tan (pas la peine de regar­der dans un dic­tion­naire la date de pre­mière uti­li­sa­tion de cette locu­tion, on en est au pre­mier jour), affa­lé sur mon lit, les rideaux tirés, juste de quoi lais­ser un soleil fil­tré comme le pre­mier moût du cidre, allon­gé sur le ventre et les mains sous l’o­reiller que je place au pied du lit ; c’est ma posi­tion tra­di­tion­nelle pour une sieste effré­née. Caché der­rière mes doubles vitrages ren­for­cés, je n’en­tends qu’à peine les sillons des avions atter­ris­sant à quelques kilo­mètres de là, mais entre deux, rien d’autre qu’un silence lourd et pro­fond qui me per­met sans dif­fi­cul­té de som­brer dans un som­meil digne d’une nuit en modèle réduit. L’art consom­mé de la sieste n’est pas à prendre à la légère. J’ai l’im­pres­sion qu’il y a des années que je ne me suis pas per­mis ce luxe qui n’ap­porte rien, ne coûte pas cher et per­met de se vau­trer dans une sorte d’oi­si­ve­té assez crasse, somme toute. Le sou­rire béat de satis­fac­tion heu­reuse du cré­tin satis­fait s’af­fiche alors sur mon visage tan­dis que je tombe de l’autre côté du miroir, quelque chose d’un peu benêt, mais c’est sans consé­quence sur le reste.

Quant à la lec­ture, j’y vais dou­ce­ment, heu­reux de mon rythme et ne sou­hai­tant pas gâcher les mots. Je lis le matin sur­tout, avec une grande tasse de thé, tout en regar­dant les rayons du soleil sou­li­gner le vert frais des feuilles à peine sor­ties des rosiers et du ceri­sier, en me disant que rien, déci­dé­ment ne pour­ra faire que cette jour­née se passe plus mal que lors­qu’elle a com­men­cé — le genre de pen­sée qui n’a aucune inté­rêt mais qui a tout de même l’a­van­tage de me faire par­tir dans de très bonnes dis­po­si­tions. J’ap­prends qu’il fait moins chaud à Istan­bul qu’i­ci, ce qui n’est pas sans me rajou­ter un peu de baume au cœur.

Pen­dant quatre ans j’ai lu — comme disait sa logeuse à Maxime Gor­ki — « à m’en faire péter les mirettes ». Ensuite, comme le même Gor­ki, je suis allé « cher­cher mes uni­ver­si­tés sur les routes », qui n’ont pas été avares de péda­gogues en haillons, ni de leçons de sable et de neige. Quoi qu’il en soit, j’ai tou­jours consi­dé­ré la quête du savoir comme un contrat de confiance entre un aîné qui en sait très long, et un cadet qui en veut beaucoup.

Nico­las Bou­vier, His­toires d’une image
Édi­tions Zoé, 2001

Les motifs. J’ai repris mon car­net de des­sin et je me suis rache­té de la pein­ture, des pin­ceaux à manche long et j’ai res­sor­ti des sty­los, feutres et crayons, mon com­pas et mon réglet. Il est temps de se replon­ger dans la com­plexi­té des motifs arabes qui, en plus de consti­tuer un art à part entière, par­ti­cipent d’une science dont il faut connaître les règles strictes. J’ai appris d’une part que les motifs sont l’expression d’une géo­mé­trie divine, que le tout est conte­nu dans le tout, que le motif par­ti­cipe de l’harmonie uni­ver­selle, et d’autre part, que l’abstraction fur­tive dans laquelle se cachent les motifs ne sont qu’une autre voix pour dire l’étendue de l’universalité du monde.

Pho­to d’en-tête © Fran­çois Decaillet

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Le temps très lent des toutes petites choses #2

Le temps très lent des toutes petites choses #2

Je retrouve le temps très lent des toutes petites choses et je me rends bien vite compte que toutes les toutes petites choses se loca­lisent pré­ci­sé­ment dans mon esprit plu­tôt que dans mon immé­dia­te­té au monde, comme si je vivais une par­tie de mon pré­sent dans mes souvenirs.

En reve­nant de voyage nous sommes comme des galions pleins de poivre et de mus­cade et d’autres épices pré­cieuses, mais une fois reve­nu au port, nous ne savons jamais que faire de notre car­gai­son. Nico­las Bou­vier (oui, encore lui)

Le temps de pré­pa­rer un thé vert au fruit dans une théière en fonte de laquelle monte une odeur de fer chaud, le temps de lais­ser infu­ser quelques infimes minutes et de faire autre chose, le temps de prendre un peu de temps, quelques ins­tants sus­pen­dus avant de goû­ter à l’eau chaude par­fu­mée. Et puis écou­ter Hương Thanh chan­ter Quê Hương Là Gì ? avec sur mes mains l’o­deur encore très pré­sente de l’Heli­chry­sum ita­li­cum, qui me fait tou­jours pen­ser aux plages de sable fin der­rière les dunes de Grand-Vil­lage plage à Oléron.

Puis­qu’au­jourd’­hui on est dimanche, com­men­çons cette jour­née avec la lit­té­ra­ture biblique, un des plus beaux livres de l’An­cien Tes­ta­ment qui reste aus­si un des plus énig­ma­tiques, le Livre de Job. Lamar­tine disait qu’au cas où la fin du monde advien­drait, il fau­drait avant tout sau­ver le poème de Job… Mais bon, on connaît la spon­ta­néi­té de Lamar­tine… Quelques ins­tants de lec­ture avec le cha­pitre 41. Texte étrange et sym­bo­liste, il n’y est ques­tion que du Mal, avec un M majuscule…

Ses éter­nue­ments font jaillir la lumière ; ses yeux sont les pau­pières de l’aurore.
De sa gueule partent des éclairs, des étin­celles de feu s’en échappent.
De ses naseaux sort une fumée, comme d’une mar­mite chauf­fée et bouillante.
Son haleine embrase les braises, et de sa gueule sort une flamme.
En son cou réside la force, devant lui bon­dit l’épouvante.
Les fanons de sa chair tiennent ferme, durs sur lui et compacts.
Son cœur est dur comme pierre, dur comme la meule de des­sous. »

Mais puis­qu’il est cou­tume de ne pas par­tir ain­si tra­vailler au jar­di­net sans avoir à l’es­prit quelque bon mot à se mettre sous la dent, lais­sons encore une fois par­ler Bou­vier qui m’ac­com­pa­gne­ra encore tant que la lec­ture est en cours :

N’ou­blions tout de même pas qu’en Chine du sud le cro­co­dile est père du tam­bour et de la musique, qu’au Cam­bodge il est seul maître des éclairs et des sal­vi­fiques pluie de la mous­son, qu’en Égypte… Mais là je m’a­ven­ture sur un ter­rain dont la den­si­té cultu­relle m’é­pou­vante, d’au­tant plus que le trou du cul auquel j’ai prê­té mon Dic­tion­naire de la civi­li­sa­tion égyp­tienne ne me l’a jamais rendu.

Nico­las Bou­vier, His­toires d’une image
Édi­tions Zoé, 2001

Le dieu cro­co­dile Sobek — Temple de Kom Ombo

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Le temps très lent des toutes petites choses #1

Le temps très lent des toutes petites choses #1

Une semaine longue comme s’il pleu­vait des jours, une semaine qui n’en finit pas de se col­ti­ner de l’im­pré­vu et pen­dant laquelle il se passe en réa­li­té tant de choses qu’on ne sait même plus de quelle manière il faut s’en sou­ve­nir. Des ren­dez-vous qui se suc­cèdent, une ren­contre for­tuite et à peine croyable dans le nord de Paris, une suc­ces­sion de hasards qui amènent deux per­sonnes qui se connaissent à se retrou­ver au même endroit et à rou­gir de conserve, des moments éton­nants alors qu’on ne s’at­tend à rien et que tout se pro­duit, des rebon­dis­se­ments… Et puis j’ap­prends que mon fils a tota­le­ment écrit un med­ley des œuvres de Joe Hisai­shi, à plu­sieurs ins­tru­ments, conduc­teur d’or­chestre. Le bou­chon a bien des talents cachés. Cette semaine a été folle à bien des égards et tout à coup elle s’ar­rête parce que sur l’a­gen­da, une annonce vous rap­pelle gen­ti­ment à la réa­li­té et vous crie que dès ce midi, vous êtes en congés…  On se réveille avec le cou endo­lo­ri et la tête qui tourne (et toi tu te demandes com­bien de fois tu as fait tour­ner la tête aux autres en aus­si peu de temps…), alors que la vie du dehors n’a même pas encore com­men­cé, après une nuit mor­ce­lée, un peu étrange. Et puis on se sou­vient d’une ren­contre avec un homme en imper­méable pas­sé qui, en voyant les pho­tos japo­naises impri­mées en noir et blanc sur du papier kraft qui ornent votre bureau, se demande si ce n’est pas Nico­las Bou­vier qui les a prises, et qui vous dit que lui aus­si est atten­dri autant par Bou­vier que par Ray­mond Chand­ler, et qui vous dit que Jacob que vous avez côtoyé dans les amphis de Paris 8 est en réa­li­té une per­sonne qui fait par­tie de son cercle d’a­mis… Un étrange double sor­ti des méandres du hasard. Les points com­muns ne sont que des petits acci­dents de la vie qui vous incitent à croire que tout ceci n’est qu’une vaste pièce de théâtre qui aurait pu avoir été écrite à l’a­vance. Il n’y a pas de hasards, que des cor­res­pon­dances… (ce qui ne veut pas dire que le hasard n’existe pas, il se cache sim­ple­ment dans les détails, comme le diable).

Nico­las Bou­vier par Eliane Bouvier

Ce same­di com­mence avec la lec­ture de Nico­las Bou­vier, puis­qu’on en est là. Pour après, j’ai pré­vu de relire Le Clé­zio que je n’ai plus fré­quen­té depuis le col­lège avec L’A­fri­cain, Le musée ima­gi­naire de Mal­raux et Un hiver sur le Nil d’An­tho­ny Sat­tin. Puisque désor­mais je ne lirai que de belles choses. Pré­face de His­toires d’une image de Nico­las Bou­vier, un tout petit livre fait d’ar­ticles publiés dans une revue hel­vète pres­ti­gieuse : « Le métier d’i­co­no­graphe est presque aus­si répan­du que celui de char­meur de rats ». Ce qui fait l’o­ri­gi­na­li­té de Bou­vier, c’est son par­ler enle­vé et ima­gé, comme une his­toire pour enfants dans un vieux livre d’illus­tra­tions, un ima­gier du Père Cas­tor et consorts. Consort… qui par­tage le sort. Bou­vier n’est pas seule­ment un écri­vain, c’est un ima­gi­neur, il fabrique de l’his­toire dans une langue qu’on ne parle plus guère et qui semble sor­tie d’un Moyen-âge éclai­ré, faite des par­lers hel­vètes, des crus qu’on ne connaît qu’à peine vu de ce côté-ci de la fron­tière, et que Fabienne, en lec­trice éclai­rée, a cru bon de me faire décou­vrir, en me disant sim­ple­ment, je pense qu’il va te plaire, et regar­dez main­te­nant où j’en suis…

Et si cette lune, tan­tôt citrouille rousse, tan­tôt fau­cille ou rognure d’ongle, mais que nous croyons fidèle, se las­sait de jouer les seconds rôles, d’être tou­jours relé­guée der­rière la forêt, le Taj Mahal, la che­mi­née d’u­sine ou les mâtures à peine balan­cées des grands voi­liers à l’ancre, et quit­tait son orbite pour aller cher­cher for­tune ailleurs, vers une pla­nète sans pers­pec­tive qui lui per­mette l’a­vant-scène au moins une fois par révo­lu­tion ? Alors quel vide dans ce ciel sans lumi­naire, quel deuil dans notre fir­ma­ment men­tal : la moi­tié de nos reli­gions et de nos « arts libé­raux » dis­pa­raî­traient sans crier gare, les amants man­que­raient leurs ren­dez-vous noc­turnes pour s’é­pou­mo­ner en courses obs­cures et vaines, le chœur des gre­nouilles d’A­ris­to­phane et les Pier­rots lunaires poin­te­raient au chô­mage, les peintres chi­nois ava­le­raient leurs pin­ceaux, l’is­lam en serait réduit à chan­ger sa ban­nière, et les bou­lan­gers, de Vienne à Van­cou­ver, à bra­der leurs crois­sants. Mieux vaut ne pas y penser.

C’est quoi un ico­no­graphe ? Si l’i­co­no­graphe scru­pu­leux risque sa san­té men­tale au ser­vice de causes qu’il n’a pas choi­sies, il ne pro­fite pas moins des musées ou biblio­thèques aux­quels il a accès pour satis­faire son goût per­son­nel et consti­tuer son musée ima­gi­naire avec des images que per­sonne ne lui demande et qui lui font signe. Tout est dit.

Ecri­vain de la len­teur, des petites choses tri­viales mais non sans impor­tance, il man­que­rait au pay­sage de mes lec­tures et donc, de ma vie. Pes­soa disait que la lit­té­ra­ture est la preuve que la vie ne suf­fit pas, tan­dis que Jean-Jacques Schal­ler à qui je repor­tais cette cita­tion disait que la lit­té­ra­ture est la preuve que la vie suf­fit. Cabot. Debus­sy, lui, aurait dit, s’il avait connu Bou­vier, qu’on peut très bien vivre sans Bou­vier, mais on vit mieux avec.

Et puis si on a du temps à perdre, c’est qui est la plus mer­veilleuse des choses qui puisse vous arri­ver, il y a des tonnes d’en­re­gis­tre­ments, de la matière à foi­son, sur le site de la RTS (oui, je sais, pour les Fran­çais que nous sommes, c’est étrange de consul­ter des archives sonores d’une radio hel­vé­tique, mais ce qui est bon ne souffre pas les fron­tières). Par ici.

A écou­ter de pré­fé­rence avec une tasse de thé Earl Grey et des muf­fins tar­ti­nés de mar­me­lade, petit déjeu­ner anglais avec cette étrange lumière venue du nord et cette pluie fine qui ruis­sèle sur les feuilles char­nues de mes hostas (玉簪属 en japo­nais, si ça inté­resse quel­qu’un…) qui ont com­men­cé à se faire dévo­rer par les limaces que je vais m’ap­pli­quer à éradiquer.

C’est une longue et belle semaine qui s’annonce…

Pho­to d’en-tête © Tom D.

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De retour du Darjeeling

De retour du Darjeeling

Non je ne reviens pas d’Inde, sans quoi ça se sau­rait. Car ce que je fais se sait. Sauf quand on croit que j’ai fait des choses que je n’ai jamais faites, auquel cas je laisse tout le monde croire. Croire per­met de com­bler le vide de l’exis­tence des gens. Comme la reli­gion par exemple. Croire plu­tôt que savoir. Non, ce qui compte, c’est le bon­heur et lire un livre qui ne rend pas heu­reux, ou ne pas lire un livre qui rend heu­reux n’a au final aucun inté­rêt. J’en dis­cu­tais il y a peu avec Sophie dans mon salon tan­dis qu’elle était jus­te­ment sur le point non pas de par­tir au Ben­gale mais au Rajas­than et je lui disais que j’é­tais capable de res­ter long­temps sur un livre si celui-ci me ren­dait heu­reux, et que géné­ra­le­ment je fai­sais tout pour en dif­fé­rer le moment tra­gique de la fin. Alors je me suis lais­sé embar­quer dans un livre qui m’a emme­né jus­qu’à Dar­jee­ling, dont le nom venu du tibé­tain, Dorje Ling, signi­fie la « cité de la foudre ».

D’ailleurs, je me ren­dis compte que mal­gré le temps que l’on avait pas­sé ensemble et tous les ser­vices qu’il m’a­vait ren­dus, je ne lui avais tou­jours pas deman­dé son pré­nom. Je m’en excu­sai auprès de lui.
« Aucun pro­blème, sir, dit-il. De toute façon, mon nom est tel­le­ment long et dif­fi­cile que j’ar­rive moi-même à peine à l’é­crire. Je m’ap­pelle Gau­tham Gan­gai­kon­da­kan­chi­pu­ram. Mais vous pou­vez m’ap­pe­ler Gaga, comme le font mes frères et sœurs.
— Gaga, comme Lady Gaga ? » deman­dai-je en plaisantant.
Mais il me regar­da en se deman­dant de quoi j’é­tais en train de parler.
« Non, Gaga tout court, sir. »

Alors voi­là. J’ai lu un livre qui m’a ren­du heu­reux pen­dant tout le temps où je l’ai lu, parce que c’est un livre simple et joyeux, et qui, contrai­re­ment à ce que son titre pour­rait lais­ser croire, n’est pas la chro­nique d’un voyage en Inde, mais plu­tôt une ode à la plus mer­veilleuse des façons de se poser la ques­tion de la lâche­té chez un homme. Au final, je crois, il n’y a rien de plus à en dire, si ce n’est qu’il a éclai­ré un prin­temps qui res­semble à la queue de la comète d’un hiver sans fin. Ce livre, c’est un gros livre édi­té chez Babel, tra­duit du sué­dois par Emma­nuel Cur­til et écrit par Mikael Berg­strand, dont je ne connais­sais ni le nom ni même l’exis­tence. Dans les brumes du Dar­jee­ling pour­rait être la ver­sion écrite et un peu moins fou­traque de À bord du Dar­jee­ling Limi­ted, sauf qu’i­ci il est ques­tion d’un quin­qua­gé­naire sué­dois man­quant cruel­le­ment de confiance en lui. Il y est ques­tion d’hu­mour, de nour­ri­ture et de thé, de sexe et d’a­mour, de brumes et de cha­leur, de ce qui fait la vie en somme. Le reste n’a pas vrai­ment d’importance.

Sur le tra­jet, Yogi me deman­da si j’é­tais satis­fait du cos­tume en tweed que l’on m’a­vait commandé.
« Oui, il est joli. C’est juste que je m’é­tais ima­gi­né autre chose. Mais on dirait que les com­mer­çants indiens sont tout sim­ple­ment inca­pables de dire qu’ils n’ont pas ce que l’on cherche. C’est très agaçant.
—  Pourquoi ?
—  Parce qu’il serait beau­coup plus hon­nête de dire les choses telles qu’elles sont, pour que l’a­che­teur puisse en tenir compte et faire son choix à par­tir de là. »
Yogi cou­vrit ses oreilles avec le bon­net qu’il venait d’a­che­ter et me regar­da d’un air sceptique.
« Alors là, j’ai l’im­pres­sion qu’il y a quelque chose que tu n’as pas tout à fait com­pris, mis­ter Gora. L’in­ten­tion du tailleur, et il n’y a rien de plus hon­nête, était de te vendre un cos­tume afin que votre ren­contre pro­fite à tous les deux. S’il t’a­vait juste dit : “Non, nous n’a­vons pas cette cou­leur!”, tu n’au­rais pas eu l’oc­ca­sion de voir les autres magni­fiques nuances de ton et d’é­pais­seur qu’il avait à te pro­po­ser, et tu n’au­rais donc pas eu la pos­si­bi­li­té de recon­si­dé­rer ton choix avec toute la réflexion dont un esthète de ton calibre a besoin. En réa­li­té, le tailleur t’a ren­du un grand ser­vice en te don­nant accès à tout un spectre de cou­leurs qui t’a per­mis de décou­vrir de nou­velles facettes et de nou­veaux goûts insoup­çon­nés. Grâce à cela, tu seras, dans quelques jours à peine, l’heu­reux pro­prié­taire d’un tout nou­veau cos­tume en tweed. Et cela m’emplit, moi aus­si, d’une joie incom­men­su­rable, mis­ter Gora. Donc au lieu de res­ter bre­douilles et frus­trés, nous res­sor­tons de ces quelques minutes d’en­tre­vue tous les trois plei­ne­ment satis­faits. Toi, le tailleur et moi. Et ça, n’est-ce pas la plus mer­veilleuse des choses, mis­ter Gora ? »
Je regar­dai mon ami avec un sou­rire affec­tueux et imi­tai sa voix :
« Alors là, mis­ter Yogi, il n’y a rien de plus vrai au monde ! C’est même la chose la plus extra­or­di­naire et la plus mer­veilleuse que l’on puisse imaginer ! »

Déci­dé­ment, il n’y a pas de plus mer­veilleuse façon de se diver­tir qu’a­vec un livre qui rend heureux…

PS : petit mes­sage en forme de vœu : je suis de retour…

Pho­to d’en-tête © Vik

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