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Le dos­sier Lazare — Cha­pitres 11 à 14

Le dos­sier Lazare — Cha­pitres 11 à 14

Le dos­sier
Lazare

Le dos­sier Lazare

Cha­pitres 11 à 14

Cha­pitre 11 — La révélation

Elles revinrent au Phoe­ni­cia par un che­min dif­fé­rent — pas la Cor­niche, pas les grandes artères, mais un lacis de ruelles qui des­cen­dait de Ham­ra vers le front de mer par l’ar­rière, à tra­vers Ain el-Mreis­seh, un quar­tier de pêcheurs qui ne pêchait plus guère mais qui gar­dait, dans l’o­deur de ses murs et le des­sin de ses esca­liers, le sou­ve­nir d’un temps où Bey­routh avait été un vil­lage et la mer son gagne-pain. Noor mar­chait vite main­te­nant — plus vite qu’à l’al­ler, comme si le temps pres­sait, comme si quelque chose dans l’hor­loge invi­sible de cette nuit s’é­tait accé­lé­ré pen­dant qu’elles étaient dans l’ap­par­te­ment de Wael.

L’hô­tel les reprit.

Le hall à deux heures du matin avait une qua­li­té dif­fé­rente de celui du soir — la même lumière miel, les mêmes lustres, le même marbre, mais vidé de ses occu­pants, le Phoe­ni­cia res­sem­blait à un théâtre entre deux repré­sen­ta­tions, un espace en attente, sus­pen­du entre ce qui a été joué et ce qui va l’être. Les fau­teuils étaient vides. La récep­tion était tenue par un seul employé qui som­no­lait der­rière son comp­toir. Bou­tros n’é­tait pas visible — son poste était désert, et son absence créait un vide dis­pro­por­tion­né, comme si l’hô­tel avait per­du un organe.

Noor ne se diri­gea pas vers le bar. Ni vers la ter­rasse. Elle mar­cha droit vers les ascen­seurs et appuya sur le bou­ton du cin­quième étage.

— Ma chambre ? dit Maud.

— La vôtre ou une autre. Ce que je vais vous dire ne peut se dire que der­rière une porte fer­mée. Le bar a des oreilles, la ter­rasse a des yeux, le lob­by a Bou­tros. Les chambres sont les seuls endroits de cet hôtel où les murs ne tra­vaillent pour personne.

L’as­cen­seur des miroirs. Pour la troi­sième fois cette nuit, Maud se vit mul­ti­pliée — six, huit, une infi­ni­té. Mais cette fois elle ne regar­da pas ses propres yeux. Elle regar­da ceux de Noor dans le reflet. Et les yeux de Noor regar­daient les siens. Leurs regards se croi­sèrent dans le miroir — pas direc­te­ment, pas face à face, mais par l’in­ter­mé­diaire du verre et de l’argent, à tra­vers la sur­face réflé­chis­sante qui était, d’une cer­taine manière, la méta­phore exacte de tout ce qui s’é­tait pas­sé entre elles depuis le début de la nuit. Elles ne s’é­taient jamais regar­dées direc­te­ment. Tou­jours à tra­vers quelque chose — un verre d’a­rak, le nom de Wael, le masque de la diplo­ma­tie, le prisme de la trahison.

Chambre 514. Maud ouvrit. L’air cli­ma­ti­sé les sai­sit — après la cha­leur de la rue, après l’air confi­né de l’ap­par­te­ment de Wael, le froid arti­fi­ciel de la chambre d’hô­tel avait quelque chose de chi­rur­gi­cal, d’a­sep­ti­sé, comme si l’on pas­sait d’un monde orga­nique à un monde sté­rile. La mer était tou­jours là par la fenêtre — noire, immense, indif­fé­rente. Les rideaux cou­leur sable n’a­vaient pas bou­gé. Le lit était intact. La valise de Maud, posée dans un coin, fer­mée comme elle l’a­vait lais­sée des heures plus tôt, sem­blait appar­te­nir à une autre vie.

Maud s’as­sit sur le bord du lit. Noor prit la chaise du bureau — cette chaise où per­sonne n’é­cri­rait jamais — et la tour­na face à Maud. Elles se retrou­vèrent à deux mètres l’une de l’autre, dans la lumière froide de la lampe de che­vet, comme deux joueuses d’é­checs au-des­sus d’un échi­quier invisible.

— L’ordre, dit Maud.

Noor posa son sac sur le bureau. Croi­sa les mains sur ses genoux. Et commença.

— En juin 1962, Paris a déci­dé que Wael Cha­moun devait être neu­tra­li­sé. C’est le mot qu’ils ont uti­li­sé — neu­tra­li­sé. Dans le voca­bu­laire du Ser­vice, cela peut vou­loir dire beau­coup de choses. Dis­cré­di­ter quel­qu’un. Le com­pro­mettre. Le faire chan­ter. L’a­che­ter. L’in­ti­mi­der. Le faire taire par n’im­porte quel moyen qui ne laisse pas de traces. Paris ne vou­lait pas de mort. Paris ne vou­lait jamais de mort — pas par huma­nisme, par pru­dence. Un mort crée des ques­tions. Un mort crée des enquêtes. Un homme dis­cré­di­té, en revanche — un homme dont la répu­ta­tion est détruite, dont les col­lègues s’é­loignent, dont les publi­ca­tions sont contes­tées — cet homme dis­pa­raît de lui-même, sans bruit, sans scan­dale, sans les incon­vé­nients d’un cadavre.

Elle par­lait avec une pré­ci­sion tech­nique qui gla­çait — pas de l’é­mo­tion, pas du drame, juste les faits, les méca­nismes, la méca­nique d’une machine qui broie les gens avec la même effi­ca­ci­té qu’elle broie le papier. Et cette froi­deur, pen­sa Maud, n’é­tait pas de l’in­dif­fé­rence. C’é­tait de la dis­ci­pline. Noor se tenait à dis­tance de ce qu’elle racon­tait parce que la dis­tance était la seule chose qui lui per­met­tait de le raconter.

— On m’a deman­dé de pro­po­ser un plan de neu­tra­li­sa­tion. J’é­tais l’of­fi­cier trai­tant. Je connais­sais le sujet. Je connais­sais ses habi­tudes, son réseau, ses fai­blesses. J’ai pro­po­sé un scé­na­rio clas­sique — un scan­dale aca­dé­mique. On aurait fait cir­cu­ler des docu­ments mon­trant que Wael avait pla­gié une par­tie de ses recherches. On aurait ali­men­té des rumeurs dans les cercles uni­ver­si­taires. L’AUB l’au­rait lâché — les uni­ver­si­tés amé­ri­caines sont ter­ri­fiées par les scan­dales d’in­té­gri­té. En six mois, Wael Cha­moun serait deve­nu un paria. Ses recherches auraient été enter­rées avec sa répu­ta­tion. Et la liste — le dos­sier Lazare — serait morte avec lui.

— Mais ce n’est pas ce qui s’est pas­sé, dit Maud.

— Non.

Noor décroi­sa les mains. Les posa à plat sur ses cuisses. Maud vit ses doigts — longs, fins, les ongles courts — et elle vit qu’ils ne trem­blaient pas. Ce qui était peut-être pire que s’ils avaient tremblé.

— Mon plan a été trans­mis à Paris. Paris l’a approu­vé. Puis il a été trans­mis à Bey­routh — au chef de poste local, un homme que je ne nom­me­rai pas, un homme qui avait son propre réseau, ses propres méthodes, ses propres cal­culs. Et cet homme a déci­dé que le scé­na­rio aca­dé­mique était trop lent. Trop incer­tain. Trop élé­gant, peut-être. Il esti­mait que Wael pou­vait publier la liste avant que le dis­cré­dit ne fasse effet. Il esti­mait que le risque était trop grand. Et il a don­né un autre ordre.

La chambre 514 du Phoe­ni­cia Hotel vibra imper­cep­ti­ble­ment — le cli­ma­ti­seur, pro­ba­ble­ment, un fré­mis­se­ment méca­nique dans les conduits — mais Maud le sen­tit dans ses os, ce trem­ble­ment, comme si l’hô­tel lui-même fris­son­nait d’en­tendre ce qui allait être dit.

— Quel ordre ? dit Maud.

— Enlè­ve­ment et trans­fert. C’est la for­mule. On devait sor­tir Wael du Liban — le trans­fé­rer en Syrie, dans un lieu sûr, le gar­der au silence le temps néces­saire. Pas le tuer. Le mettre hors jeu. L’ef­fa­cer de la cir­cu­la­tion pour une durée indéterminée.

— Et c’est ce qui s’est pas­sé ? Un enlèvement ?

— C’est ce qui a été ten­té. La nuit du 20 juillet 1962. Deux hommes — des locaux, des agents liba­nais du réseau, pas des Fran­çais — ont atten­du Wael devant son immeuble de la rue Bliss. Il sor­tait du Phoe­ni­cia. Il avait dîné au bar. Bou­tros l’a vu par­tir vers vingt-deux heures. Il a remon­té la rue à pied. Et les deux hommes l’ont intercepté.

Noor s’ar­rê­ta. Pour la pre­mière fois depuis qu’elle avait com­men­cé à par­ler, son débit se bri­sa — une hési­ta­tion, un accroc dans le tis­su lisse de son récit, comme un fil tiré dans une étoffe de soie.

— Ce qui s’est pas­sé ensuite, je ne l’ai appris que le len­de­main. Par un rap­port. Un rap­port de trois para­graphes, dac­ty­lo­gra­phié, sans en-tête, sans signa­ture. Le genre de docu­ment qui n’existe pas — qui est lu, assi­mi­lé, puis brûlé.

Elle regar­da Maud. Et dans ses yeux, pour la troi­sième fois cette nuit, le masque se fis­su­ra. Mais cette fois, la fis­sure ne se refer­ma pas. Elle res­ta ouverte, béante, et ce qui en sor­tit n’é­tait plus du cha­grin ni de la honte — c’é­tait de la colère. Une colère froide, ancienne, com­pri­mée, une colère qui avait pas­sé un an dans un espace trop petit pour elle et qui, main­te­nant qu’on lui ouvrait une porte, n’a­vait pas la force de sor­tir en criant mais suin­tait, len­te­ment, comme du sang à tra­vers un pansement.

— Il s’est défen­du, dit Noor. Wael s’est défen­du. Il n’é­tait pas cen­sé se défendre — dans le scé­na­rio pré­vu, il devait être sur­pris, maî­tri­sé en quelques secondes, trans­fé­ré dans un véhi­cule. Simple, propre, silen­cieux. Mais Wael — Wael qui ne fai­sait jamais ce qu’on atten­dait de lui, Wael qui était un his­to­rien et non un espion, Wael qui n’a­vait jamais sui­vi un entraî­ne­ment de com­bat de sa vie — Wael s’est bat­tu. Il a frap­pé un des deux hommes. Il a crié. Il a essayé de cou­rir. Et le deuxième homme a pani­qué. Le deuxième homme avait un pis­to­let qu’il n’é­tait pas cen­sé uti­li­ser — l’arme était là pour l’in­ti­mi­da­tion, pas pour l’u­sage — et il a paniqué.

La phrase res­ta inache­vée. Elle n’a­vait pas besoin de fin. Maud la com­plé­ta elle-même, dans le silence de la chambre 514, avec une pré­ci­sion qui la sur­prit elle-même — comme si elle avait tou­jours su, comme si cette his­toire avait tou­jours été ins­crite en elle, en fili­grane, sous la sur­face de son deuil, atten­dant le moment d’être lue.

— Ils l’ont tué, dit Maud.

— Ils l’ont tué. Pas volon­tai­re­ment. Pas selon les ordres. Un coup de feu. Un seul. Dans une ruelle de la rue Bliss, à cent mètres de son immeuble, à vingt-trois heures, par une nuit de juillet comme celle-ci.

— Et le corps ?

— Dis­pa­ru. Ils avaient un véhi­cule. Le corps a été trans­por­té — je ne sais pas où. Quelque part dans la Bekaa, pro­ba­ble­ment. Ou en mer. Le rap­port ne le pré­ci­sait pas. Le rap­port disait sim­ple­ment : opé­ra­tion ter­mi­née, sujet neu­tra­li­sé, aucun témoin, aucune trace. Huit mots. Huit mots pour résu­mer la fin de Wael Chamoun.

Maud fer­ma les yeux. Elle les fer­ma non pas pour ne pas voir Noor mais pour voir Wael — pour le voir une der­nière fois, dans ce noir der­rière les pau­pières qui est le seul ciné­ma des morts, le voir dans cette ruelle de la rue Bliss, la nuit, la cha­leur, les deux hommes, le cri, le coup de feu, la chute. Elle le vit tom­ber. Elle vit ses mains — ces mains longues, ner­veuses, expres­sives — se tendre vers le ciel ou vers le sol, elle ne savait pas. Elle vit son visage — les yeux noirs, le nez fort, la bouche qui disait des choses que per­sonne d’autre ne savait dire. Elle le vit et la vision dura une seconde ou une heure, elle ne sut jamais, et quand elle rou­vrit les yeux, tout était en place — la chambre, le lit, le cli­ma­ti­seur, Noor sur la chaise, la mer par la fenêtre — tout sauf elle.

— Vous avez don­né l’ordre, dit Maud. Sa voix était mécon­nais­sable — pas bri­sée, pas trem­blante, plate. La pla­ti­tude de la terre après un séisme. — Pas cet ordre. Mais le pre­mier. L’ordre de neu­tra­li­sa­tion. Sans votre rap­port, sans votre plan, sans votre éva­lua­tion, ces hommes n’au­raient jamais été dans cette ruelle.

— Oui, dit Noor.

— Et le chef de poste a chan­gé les règles. Il a déci­dé que votre méthode était trop lente. Et il a envoyé des hommes armés.

— Oui.

— Et Wael est mort parce qu’un homme a pani­qué avec un pis­to­let dans la main.

— Oui.

Trois oui. Trois aveux. Pro­non­cés sans défense, sans jus­ti­fi­ca­tion, sans le moindre essai de dimi­nuer la charge. Noor ne cher­chait pas à se dis­cul­per. Elle ne disait pas : ce n’é­tait pas mon ordre. Elle ne disait pas : je ne savais pas. Elle ne disait pas : j’au­rais vou­lu que ça se passe autre­ment. Elle disait oui, oui, oui — le mot le plus court et le plus lourd de la langue — et chaque oui était une pierre posée sur une tombe que per­sonne n’a­vait jamais creusée.

Maud se leva. S’ap­pro­cha de la fenêtre. La mer était tou­jours là — tou­jours noire, tou­jours immense, tou­jours indif­fé­rente. Et sou­dain cette indif­fé­rence qui l’a­vait irri­tée toute la soi­rée — cette façon qu’a­vait la Médi­ter­ra­née de se moquer des drames humains, de conti­nuer à battre la côte comme si rien ne s’é­tait pas­sé — cette indif­fé­rence devint une conso­la­tion. La mer ne savait pas que Wael était mort. La mer ne savait pas que deux femmes dans une chambre d’hô­tel venaient de déter­rer un crime que tout le monde avait enter­ré. La mer ne savait rien et la mer conti­nuait, et il y avait dans cette conti­nui­té aveugle quelque chose de pro­fon­dé­ment récon­for­tant — la preuve que le monde ne dépen­dait pas de nos catas­trophes, que le soleil se lève­rait demain matin sur Bey­routh exac­te­ment comme il s’é­tait levé la veille de la mort de Wael, et que quelque part dans cette répé­ti­tion il y avait non pas du sens mais de la per­sis­tance, et que la per­sis­tance suffisait.

— Pour­quoi ? dit Maud sans se retour­ner. Pour­quoi me racon­tez-vous tout ça ? Pour­quoi cette nuit ? Pour­quoi moi ?

— Parce que Drum­mond allait vous le racon­ter et que Drum­mond est mort. Parce que quel­qu’un doit savoir. Et parce que…

Noor s’in­ter­rom­pit. Maud se retour­na. Et elle vit sur le visage de Noor quelque chose qu’elle n’a­vait pas vu de toute la nuit — pas le masque, pas la fis­sure, pas le cha­grin, pas la colère. Quelque chose de plus nu, de plus dému­ni, de plus fon­da­men­tal. De l’é­pui­se­ment. Noor Sal­hab était épui­sée. Non pas par la nuit, non pas par la marche, non pas par les mots — épui­sée par le poids d’un secret qu’elle por­tait depuis un an comme on porte un enfant mort, contre soi, sans pou­voir le poser, sans pou­voir le mon­trer, sans pou­voir le pleu­rer. Épui­sée par le double jeu, par le triple jeu, par l’in­fi­ni­té de couches de men­songe qui for­maient sa vie et qui, cette nuit, dans cette chambre, en face de cette femme qui avait aimé le même homme, avaient com­men­cé à se décol­ler une par une, comme un papier peint dans une pièce humide, révé­lant en des­sous non pas un mur mais un vide.

— Parce que je ne peux plus, dit Noor. Sa voix avait chan­gé — plus basse, plus rauque, comme si elle venait d’un endroit du corps situé plus pro­fond que la gorge. — Parce que chaque nuit depuis un an je m’as­sois à la table où Wael et moi avons par­lé pour la der­nière fois et je com­mande un arak et je regarde la porte et je l’at­tends. Et il ne vient pas. Et c’est ma faute qu’il ne vienne pas. Et je ne peux plus por­ter ça seule.

Le silence qui sui­vit avait la den­si­té du marbre du hall — froid, lisse, impé­né­trable. Maud regar­da Noor. Noor regar­dait ses propres mains, ces mains qui avaient rédi­gé le rap­port qui avait enclen­ché la machine qui avait tué Wael Cha­moun. Et entre les deux femmes, dans cet espace de deux mètres qui était aus­si un espace d’un an, l’ombre de Wael se tenait debout, et pour la pre­mière fois de la nuit, l’ombre ne sépa­rait pas — elle reliait.

— Le dos­sier Lazare, dit Maud. Vous me le donnez.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui, dit Noor. Un qua­trième oui. Le plus léger. Le seul qui conte­nait autre chose que de la dou­leur — quelque chose qui res­sem­blait, de loin, de très loin, comme une lumière aper­çue au bout d’un cou­loir dans un hôtel endor­mi, à du soulagement.

* * *

Cha­pitre 12 — La photo

Noor par­tit la première.

Elle se leva de la chaise, prit son sac — le sac en cuir noir qui conte­nait main­te­nant le dos­sier Lazare, les recherches de Wael, la liste des noms, trois ans de tra­vail d’un homme mort résu­més en une che­mise en car­ton brun — et elle mar­cha vers la porte avec la démarche alté­rée de quel­qu’un qui vient de poser un far­deau et qui ne sait pas encore com­ment mar­cher sans ce poids. À la porte, elle s’ar­rê­ta. Se retour­na à demi — le même geste qu’au bar, quelques heures plus tôt, le même quart de tour, le même regard par-des­sus l’é­paule, mais cette fois dépouillé de tout cal­cul, de toute séduc­tion, de tout jeu. Un regard nu.

— La che­mise sera dans votre chambre demain matin, dit-elle. Avant votre réveil. Je la glis­se­rai sous la porte.

— Pour­quoi pas maintenant ?

— Parce que je dois en faire une copie. Pour moi. Je ne suis pas assez altruiste pour don­ner la seule preuve qui me pro­tège sans en gar­der un double.

C’é­tait hon­nête. Bru­ta­le­ment, désar­mam­ment hon­nête. Et Maud, pour la pre­mière fois depuis le début de la nuit, eut envie de sou­rire — non pas de joie, non pas de sym­pa­thie, mais de cette recon­nais­sance amère qu’on éprouve face à quel­qu’un qui cesse enfin de tricher.

— Noor.

L’autre femme atten­dit, la main sur la poignée.

— Com­ment savez-vous que Drum­mond allait me dire la même chose ? Com­ment savez-vous ce que Drum­mond avait découvert ?

Noor tour­na la poi­gnée. La porte s’ou­vrit sur le cou­loir cli­ma­ti­sé, la moquette épaisse, le silence du cin­quième étage.

— Parce que c’est moi qui le lui avais dit, répon­dit-elle. Drum­mond cher­chait com­ment Phil­by avait été exfil­tré. Je lui ai don­né la réponse. Pas toute la réponse — assez pour qu’il com­prenne que la France était impli­quée. Assez pour qu’il veuille en savoir plus. Et assez pour qu’il devienne, à son tour, un homme dangereux.

— Vous l’a­vez utilisé.

— Je l’ai orien­té. Ce n’est pas tout à fait la même chose. Drum­mond vou­lait la véri­té. Je lui ai mon­tré dans quelle direc­tion cher­cher. Il a cher­ché. Et quel­qu’un a déci­dé que sa recherche devait s’arrêter.

— Les Français ?

— Ou les Anglais. Ou les deux. Drum­mond était un pro­blème pour tout le monde — pour les Fran­çais dont il mena­çait d’ex­po­ser les réseaux, et pour les Anglais dont il rap­pe­lait l’in­com­pé­tence. Quand un homme est un pro­blème pour deux ser­vices en même temps, sa durée de vie se divise par deux.

Elle sor­tit. La porte se refer­ma sans bruit. Les portes du Phoe­ni­cia ne cla­quaient jamais — elles se fer­maient avec la dis­cré­tion oua­tée des choses coû­teuses, un mur­mure de bois et de métal qui ne déran­geait per­sonne et qui ne lais­sait aucune trace sonore, comme si l’hô­tel lui-même était com­plice de toutes les sor­ties, de toutes les fuites, de toutes les disparitions.

Maud res­ta seule.

Elle s’as­sit sur le lit. Regar­da ses mains. Elles ne trem­blaient plus. Elles étaient immo­biles, posées sur ses genoux, blanches dans la lumière de la lampe de che­vet, et leur immo­bi­li­té était non pas du calme mais de l’é­pui­se­ment — le corps qui rend les armes après des heures de ten­sion, les muscles qui se relâchent non pas parce que le dan­ger est pas­sé mais parce qu’ils n’ont plus la force de res­ter contractés.

Elle pen­sa à dor­mir. Elle pen­sa à la valise qu’elle n’a­vait tou­jours pas ouverte. Elle pen­sa à la mer der­rière la fenêtre et au soleil qui se lève­rait dans trois heures et à l’ar­ticle qu’elle pour­rait écrire — l’ar­ticle qui ferait trem­bler des murs, qui expo­se­rait les réseaux fran­çais au Levant, qui don­ne­rait un sens à la mort de Wael, qui serait sa ven­geance et son tombeau.

Puis elle pen­sa à Garo.

La pho­to. La pho­to de Wael et Noor au bar du Phoe­ni­cia, datée du 8 juillet 1962, douze jours avant la dis­pa­ri­tion. La preuve visuelle que Noor connais­sait Wael. La preuve que la diplo­mate sué­doise et l’his­to­rien liba­nais s’é­taient ren­con­trés dans ce même hôtel, à cette même table, et que cette ren­contre n’é­tait pas for­tuite. Sans cette pho­to, Maud n’a­vait que la parole de Noor — la parole d’une agent double, d’une men­teuse pro­fes­sion­nelle, d’une femme dont le métier était de fabri­quer des véri­tés sur com­mande. Avec la pho­to, elle avait un ancrage. Un fait. Un rec­tangle de papier argen­tique sur lequel la lumière avait impri­mé la réa­li­té à un ins­tant pré­cis, et que per­sonne ne pour­rait contester.

Elle regar­da sa montre. Trois heures dix du matin. Garo avait dit demain midi. Mais Garo était un homme ner­veux, un homme qui buvait trop et dor­mait mal, un homme qui traî­nait dans les lob­bies d’hô­tel à des heures où les gens nor­maux dorment. Peut-être était-il encore là. Peut-être traî­nait-il quelque part dans le Phoe­ni­cia, avec son Lei­ca sur le cœur et sa peur dans les mains.

Maud se leva. Prit sa clef. Sortit.

Le cou­loir du cin­quième étage était désert. La moquette absor­bait ses pas avec une vora­ci­té silen­cieuse. L’as­cen­seur des miroirs — encore, tou­jours — la des­cen­dit vers le hall. Et dans les reflets, elle vit une femme qu’elle recon­nais­sait à peine — les yeux cer­nés, les lèvres sèches, la robe frois­sée, les che­veux en désordre. La femme qui était arri­vée au Phoe­ni­cia huit heures plus tôt avec une valise et une lettre avait dis­pa­ru. Celle qui des­cen­dait main­te­nant vers le lob­by avait tra­ver­sé quelque chose — pas un mur, pas une fron­tière, quelque chose de moins visible et de plus défi­ni­tif, un de ces seuils inté­rieurs au-delà des­quels on ne revient pas, non pas parce qu’on ne peut pas mais parce qu’on ne veut plus.

Le hall. Trois heures du matin. Et Bou­tros était revenu.

Il se tenait der­rière son comp­toir, droit, immuable, comme s’il ne l’a­vait jamais quit­té — comme si son absence d’une heure n’a­vait été qu’un rêve ou une paren­thèse, et que la seule réa­li­té per­ma­nente du Phoe­ni­cia était sa pré­sence, ses yeux de puits, ses mains de cèdre, son nœud papillon bordeaux.

— Bou­tros, dit Maud.

— Madame Ker­vern. Vous ne dor­mez pas.

— Per­sonne ne dort dans cet hôtel.

— C’est la cha­leur. La cha­leur empêche les gens de dor­mir. Ou ce sont les secrets. Les secrets aus­si empêchent de dor­mir. Les deux se res­semblent — ils collent à la peau, ils ne laissent pas respirer.

Maud s’ap­pro­cha du comp­toir. Quelque chose dans le visage de Bou­tros avait chan­gé — ou peut-être était-ce elle qui avait chan­gé, et qui voyait main­te­nant dans ce visage ravi­né des choses qu’elle n’a­vait pas su lire huit heures plus tôt. La fatigue, oui. Mais aus­si une sorte de réso­lu­tion. Comme si le concierge du Phoe­ni­cia, lui aus­si, avait tra­ver­sé quelque chose cette nuit.

— Garo Heki­mian, dit Maud. Le pho­to­graphe. Il est encore là ?

— Mon­sieur Heki­mian est sur la ter­rasse, dit Bou­tros. Il fume. Il fume beau­coup cette nuit. Plus que d’habitude.

— Mer­ci.

— Madame Kervern.

Elle s’ar­rê­ta.

— Mon­sieur Cha­moun venait sou­vent au Phoe­ni­cia, dit Bou­tros. Il aimait le bar. Il aimait la ter­rasse. Il disait que cet hôtel était un pays en minia­ture — tous les Libans sous le même toit, tous les men­songes dans le même hall, toutes les véri­tés au fond du même verre. Il disait ça en sou­riant. Mais ses yeux ne sou­riaient pas.

Maud atten­dit. Bou­tros la regar­dait avec ses yeux de puits — mais cette fois, elle crut voir quelque chose au fond. Pas de la lumière. Pas de la véri­té. Quelque chose de plus modeste — de la fidé­li­té. La fidé­li­té d’un homme qui avait vu pas­ser des cen­taines de clients et qui en avait choi­si quelques-uns, très peu, pour les gar­der dans cette mémoire vaste et sombre qui était la sienne.

— C’é­tait un homme bien, dit Bou­tros. Je ne dis pas ça de beau­coup de gens. Les gens bien sont rares dans les grands hôtels. Les grands hôtels attirent les gens inté­res­sants, et les gens inté­res­sants sont rare­ment des gens bien. Mon­sieur Cha­moun était les deux.

— Oui, dit Maud. Il était les deux.

Un silence. Puis Bou­tros fit un geste qu’il n’a­vait pas fait de toute la nuit — il posa sa main sur le comp­toir, paume ouverte, et la lais­sa là, offerte, comme une terre qu’on montre à un voya­geur. Ce n’é­tait pas une invi­ta­tion à la tou­cher. C’é­tait un geste de don — il don­nait quelque chose d’in­vi­sible, de l’at­ten­tion peut-être, ou du res­pect, ou cette soli­da­ri­té muette des gens qui savent.

Maud hocha la tête. Pas­sa devant le comp­toir. Pous­sa la porte vitrée de la terrasse.

La cha­leur. Tou­jours la même. Mais l’air avait chan­gé — une brise venue du large, presque imper­cep­tible, pre­mière mes­sa­gère de l’aube qui vien­drait dans deux heures. Les bou­gain­vil­liers fré­mis­saient. La pis­cine brillait tou­jours, tur­quoise et fan­to­ma­tique, et son reflet dan­sait sur le pla­fond de la ter­rasse cou­verte comme une aurore boréale liquide.

Garo était assis exac­te­ment où Sin­clair s’é­tait tenu quelques heures plus tôt — contre le mur, dans l’angle mort. Mais là où Sin­clair avait la pos­ture cal­cu­lée d’un homme qui choi­sit ses ombres, Garo avait l’af­fais­se­ment d’un homme que les ombres avaient choi­si. Il fumait. Un mégot brû­lait entre ses doigts tan­dis que deux autres ago­ni­saient dans un cen­drier posé par terre. Son Lei­ca était sur la table à côté de lui, cou­ché sur le flanc comme un ani­mal endormi.

Et à côté du Lei­ca, une enveloppe.

— Vous ne dor­mez pas non plus, dit Maud.

— Je ne dors jamais quand j’ai peur, dit Garo. L’in­som­nie est le seul sys­tème d’a­larme que je puisse me payer.

Il la regar­da. Il avait des­saou­lé — ses yeux étaient plus clairs, plus vifs, mais aus­si plus creux, comme si l’al­cool en se reti­rant avait lais­sé der­rière lui des cavi­tés où la fatigue s’é­tait engouf­frée. Il avait ôté sa veste. Sa che­mise était ouverte au col. Il res­sem­blait à ce qu’il était — un homme de qua­rante-trois ans, armé­nien de Bey­routh, pho­to­graphe de mariages et de catas­trophes, qui avait pris la mau­vaise pho­to au mau­vais moment et qui ne savait plus à qui se fier.

— J’ai réflé­chi, dit-il. Depuis que vous êtes par­tie, j’ai réflé­chi. Et j’ai déci­dé de ne pas attendre demain midi.

— Pour­quoi ?

— Parce que demain midi est trop loin. Parce que cette nuit, dans cet hôtel, j’ai vu pas­ser des gens qui ne devraient pas être là. L’An­glais de la ter­rasse. La femme en ivoire. Et d’autres — des visages que je connais, des visages de gens qui tra­vaillent pour des gens qui ne veulent pas qu’on prenne des pho­tos. Demain midi, il sera peut-être trop tard. Demain midi, cette pho­to n’exis­te­ra peut-être plus. Ou moi non plus.

Il prit l’en­ve­loppe. La tint un moment entre ses doigts — ces doigts de labo­ran­tin, tachés de pro­duits chi­miques, jau­nis par la nico­tine, qui avaient déve­lop­pé des mil­liers de pho­tos dans le noir rouge de sa chambre noire, et qui tenaient main­te­nant la seule pho­to qui importait.

— Je ne vous demande plus de visa, dit-il. Pas ce soir. Je vous demande autre chose. Je vous demande de racon­ter l’his­toire. Celle de Wael. Celle de cette pho­to. Celle de cette nuit. Je vous demande de faire ce que vous faites — écrire. Et quand l’his­toire sera publiée, quand les noms seront sur la place publique, quand le secret aura ces­sé d’être un secret — alors je n’au­rai plus besoin de visa. Parce que le secret est la seule chose qui me met en dan­ger. Une fois qu’il est dehors, une fois que tout le monde sait, me tuer ne sert plus à rien.

Il lui ten­dit l’enveloppe.

Maud la prit. L’ou­vrit. En sor­tit une pho­to­gra­phie noir et blanc, for­mat dix-huit par vingt-quatre, tirée sur papier bary­té, avec le grain légè­re­ment gru­me­leux des pho­tos prises au télé­ob­jec­tif dans une lumière faible.

Elle regar­da.

Le bar du Phoe­ni­cia. Recon­nais­sable immé­dia­te­ment — le bois sombre des murs, les lampes encas­trées, les tabou­rets en cuir, la lumière miel. Une table. Deux per­sonnes. Un homme et une femme, assis face à face, pen­chés l’un vers l’autre avec cette incli­nai­son par­ti­cu­lière des gens qui parlent de choses qu’ils ne veulent pas que les autres entendent.

L’homme était Wael.

Maud le vit et le monde s’ar­rê­ta. Le monde s’ar­rê­ta comme il ne s’é­tait pas arrê­té de toute la nuit — ni au nom de Wael dans la bouche de Noor, ni dans l’ap­par­te­ment de la rue Bliss, ni pen­dant le récit de l’ordre et du coup de feu. Le monde s’ar­rê­ta parce que c’é­tait son visage. Son vrai visage. Pas un sou­ve­nir, pas une image men­tale recons­truite et défor­mée par un an de deuil — son visage tel qu’il avait été, fixé par la lumière sur le papier à un ins­tant pré­cis du temps, le 8 juillet 1962, douze jours avant sa mort. Le nez fort. Les yeux noirs. Le sou­rire — il sou­riait, sur la pho­to, il sou­riait avec cette cha­leur géné­reuse qu’il avait tou­jours, ce sou­rire de toutes les dents qui était aus­si un sou­rire des yeux, et Maud sen­tit quelque chose se bri­ser en elle, pas vio­lem­ment, pas avec fra­cas, dou­ce­ment, comme une corde qu’on a ten­due pen­dant un an et qui cède enfin, non pas parce qu’on a tiré plus fort mais parce que le temps a fait son tra­vail et que les fibres, une par une, ont lâché.

Et la femme en face de lui était Noor.

Recon­nais­sable aus­si — les che­veux noirs cou­pés au car­ré, les pom­mettes hautes, les sour­cils comme des traits de pin­ceau. Elle ne sou­riait pas. Elle écou­tait. Et son visage, dans la lumière ambi­guë du bar, avait cette expres­sion que Maud avait appris à recon­naître au cours de la nuit — cette atten­tion totale, cette concen­tra­tion magné­tique, ce regard qui déchif­frait l’autre trait par trait. Elle écou­tait Wael. Et dans la façon dont elle écou­tait — le corps légè­re­ment pen­ché, les mains jointes sur la table, le men­ton rele­vé — il y avait quelque chose qui ne pou­vait pas être simu­lé. Pas de l’a­mour, pas for­cé­ment. Mais du res­pect. De l’ad­mi­ra­tion. Et cette gra­vi­té par­ti­cu­lière qu’on n’a qu’en face de quel­qu’un dont on sait qu’il ne sera plus là longtemps.

Savait-elle déjà ? En ce 8 juillet 1962, douze jours avant le coup de feu dans la ruelle, Noor savait-elle déjà ce qui allait arri­ver ? Avait-elle déjà trans­mis son rap­port ? L’ordre de neu­tra­li­sa­tion était-il déjà en route, cir­cu­lant dans les canaux secrets entre Bey­routh et Paris, pen­dant qu’elle s’as­seyait en face de Wael et l’é­cou­tait par­ler avec cette inten­si­té de condamnée ?

Maud ne le sau­rait jamais. La pho­to ne le disait pas. La pho­to disait seule­ment : ces deux per­sonnes se sont assises à cette table, dans ce bar, à cette date. Et la lumière les a vues. Et la lumière a gar­dé leur image. Et main­te­nant cette image est entre vos mains.

Elle retour­na la pho­to. Au dos, au crayon, l’é­cri­ture de Garo — petite, appli­quée, la cal­li­gra­phie d’un homme qui note des détails pour vivre : *Bar du Phoe­ni­cia, 8/VII/62. W.C. et femme non identifiée.*

Femme non iden­ti­fiée. Garo ne connais­sait pas le vrai nom de Noor — il savait qu’elle tra­vaillait pour les Sué­dois ou les Nor­vé­giens, il avait enten­du son pré­nom ce soir de la bouche de Maud, mais il ne savait pas qui elle était vrai­ment. Per­sonne ne savait qui Noor était vrai­ment. Peut-être pas même Noor.

— Mer­ci, dit Maud.

Garo hocha la tête. Il ral­lu­ma une ciga­rette. Ses mains trem­blaient tou­jours, mais moins — comme si le fait d’a­voir don­né la pho­to avait allé­gé quelque chose, comme si le poids de la preuve s’é­tait trans­fé­ré de ses épaules à celles de Maud et que l’o­pé­ra­tion, loin de l’é­cra­ser, la ren­dait plus solide.

— Il y a une chose que je ne vous ai pas dite, dit Garo. Il tira sur la ciga­rette. La fumée mon­ta dans l’air immo­bile de la ter­rasse, lente, spi­ra­lée, bleue. — Ce soir-là, le 8 juillet, après que Wael et la femme sont par­tis, je suis res­té au bar. J’ai déve­lop­pé la pho­to le len­de­main, dans mon labo­ra­toire de Gem­may­zeh. Et quand je l’ai regar­dée sous l’a­gran­dis­seur — quand j’ai vu les détails que l’œil nu ne voit pas — j’ai remar­qué quelque chose.

Il poin­ta du doigt un coin de la pho­to. L’ar­rière-plan. Der­rière Wael et Noor, à trois tables de dis­tance, flou mais iden­ti­fiable. Un homme seul. Un verre de whis­ky devant lui. Assis au tabou­ret du fond. Contre le mur. Là où l’on voit la porte.

— Drum­mond, dit Maud.

— Je ne connais­sais pas son nom à l’é­poque. Mais c’est le même homme que celui que vous avez men­tion­né ce soir. Arthur Drum­mond. Assis au bar du Phoe­ni­cia, le 8 juillet 1962, à trois tables de Wael Cha­moun et de votre Noor. En train de les regarder.

L’en­gre­nage. Maud sen­tit ses dents se refer­mer — clic, clic, clic — chaque pièce s’emboîtant dans la sui­vante avec une pré­ci­sion d’hor­lo­ge­rie. Drum­mond sur­veillait Noor. Ou Wael. Ou les deux. Drum­mond savait, dès juillet 1962, que quelque chose se tra­mait autour de l’his­to­rien liba­nais. Et ce qu’il avait décou­vert — ce qu’il vou­lait dire à Maud ce soir — n’é­tait pas seule­ment la com­pli­ci­té fran­çaise dans la fuite de Phil­by. C’é­tait le meurtre de Wael. Drum­mond avait recons­ti­tué toute la chaîne — Wael, la liste, le Deuxième Bureau, Noor, l’ordre, le coup de feu. Et cette recons­ti­tu­tion lui avait coû­té la vie.

Maud glis­sa la pho­to dans l’en­ve­loppe. Glis­sa l’en­ve­loppe dans son sac. Le sac pesait main­te­nant plus lourd — non pas le poids du papier mais le poids de ce qu’il conte­nait. Une preuve. Le début d’une preuve. Le fil qu’on tire et qui défait le tissu.

— Par­tez, Garo, dit-elle. Cette nuit. Ne retour­nez pas chez vous. Allez chez quel­qu’un de confiance. Res­tez invi­sible jus­qu’à ce que l’ar­ticle paraisse.

— Je connais un prêtre à Bourj Ham­moud, dit Garo. Un Armé­nien. Il ne pose pas de questions.

— Allez chez lui.

Garo se leva. Prit son Lei­ca. Le pas­sa autour de son cou avec ce geste rituel qui était deve­nu, au fil des années, aus­si natu­rel que de nouer une cra­vate ou de faire le signe de croix. Il regar­da Maud une der­nière fois — un regard sans faux-sem­blant, sans cal­cul, le regard d’un homme simple qui a fait une chose cou­ra­geuse et qui ne sait pas encore s’il le regrettera.

— Wael aurait été fier de vous, dit-il. Puis il tra­ver­sa la ter­rasse, pous­sa la porte vitrée, et dis­pa­rut dans le hall du Phoenicia.

Maud res­ta sur la ter­rasse. Seule. Avec la mer, la cha­leur, les bou­gain­vil­liers, la pis­cine phos­pho­res­cente, et dans son sac la pho­to d’un homme mort qui sou­riait à la femme qui l’a­vait trahi.

Elle regar­da l’ho­ri­zon. La mer était tou­jours noire. Mais à l’ex­trême bord, là où l’eau tou­chait le ciel, quelque chose chan­geait — pas de la lumière, pas encore, mais l’ab­sence d’obs­cu­ri­té. Un amin­cis­se­ment du noir. Une pro­messe. L’aube approchait.

* * *

Cha­pitre 13 — La confrontation

Maud ren­tra dans le hall. Elle n’a­vait pas de plan. Elle avait une pho­to, une pro­messe de dos­sier, et la cer­ti­tude que la nuit n’é­tait pas ter­mi­née — pas encore, pas tant que la der­nière conver­sa­tion n’a­vait pas eu lieu, celle que tout le reste avait pré­pa­rée, chaque verre, chaque regard, chaque silence, chaque men­songe et chaque aveu menant à ce point de conver­gence comme les cou­loirs d’un laby­rinthe mènent au centre.

Noor était assise dans un fau­teuil du lobby.

Maud ne fut pas sur­prise. Quelque chose en elle savait — cette intui­tion qui avait fonc­tion­né toute la nuit comme un organe sup­plé­men­taire — que Noor serait là. Que Noor n’a­vait pas quit­té l’hô­tel après leur conver­sa­tion dans la chambre 514. Que Noor était redes­cen­due, s’é­tait assise dans ce fau­teuil, et atten­dait. Atten­dait quoi ? Maud, peut-être. Ou autre chose. Ou rien. Peut-être que Noor atten­dait sim­ple­ment que la nuit finisse, comme on attend la fin d’une fièvre, en sachant que le matin sera dif­fé­rent du soir et qu’on ne sera plus la même per­sonne de l’autre côté.

Elle avait ôté ses san­dales. C’est la pre­mière chose que Maud remar­qua — les san­dales posées à côté du fau­teuil, aban­don­nées, et les pieds nus de Noor sur le marbre froid du Phoe­ni­cia. Les pieds nus d’une femme dans un palace. Il y avait dans ce détail quelque chose de désar­mant, d’in­time, presque d’en­fan­tin — comme si Noor, en reti­rant ses chaus­sures, avait reti­ré la der­nière couche de son armure, et que ce qui res­tait — les pieds nus, la robe ivoire frois­sée, le visage sans masque — était enfin elle. Pas l’agent double. Pas la diplo­mate sué­doise. Pas Noor Sal­hab du Deuxième Bureau. Juste une femme fati­guée dans un hôtel, à quatre heures du matin, qui atten­dait quelque chose qu’elle ne pou­vait pas nommer.

Maud s’as­sit dans le fau­teuil en face d’elle. Le même face-à-face qu’au bar, huit heures plus tôt — mais tout avait chan­gé. L’é­chi­quier était ren­ver­sé. Les pièces étaient épar­pillées. Et les deux joueuses ne jouaient plus — elles se regar­daient par-des­sus le pla­teau vide avec la luci­di­té épui­sée de celles qui savent que la par­tie est finie et qui ne savent pas encore qui a gagné.

— Je croyais que vous étiez par­tie copier le dos­sier, dit Maud.

— C’est fait. Il y a un centre de ser­vices au sous-sol de l’hô­tel. Une pho­to­co­pieuse. Le récep­tion­niste de nuit m’a lais­sée l’u­ti­li­ser. Pour un pourboire.

— Bey­routh fonc­tionne aux arrangements.

— Bey­routh fonc­tionne à tout ce qui n’est pas la loi.

Un silence. Le lob­by était un aqua­rium vide — la lumière miel avait bais­sé d’un cran, les lustres fonc­tion­naient à demi-régime comme pour éco­no­mi­ser le spec­tacle en atten­dant les spec­ta­teurs du matin, et le marbre lui­sait dou­ce­ment dans cette semi-pénombre, comme une eau dor­mante. Au comp­toir de la récep­tion, l’employé de nuit avait dis­pa­ru — pro­ba­ble­ment aux toi­lettes, ou à la cui­sine cher­cher du café, ou absor­bé par les murs comme les ser­veurs fan­tômes du bar. Bou­tros lui-même avait quit­té son poste — son comp­toir était désert pour la deuxième fois de la nuit. L’hô­tel res­pi­rait seul.

Maud ouvrit son sac. Sor­tit l’en­ve­loppe. Sor­tit la pho­to. Et la posa sur la table basse entre elles, face visible, comme on pose une carte maîtresse.

Noor regar­da la photo.

Son visage ne bou­gea pas. Pas un muscle. Pas un fré­mis­se­ment. Mais ses yeux — ces yeux noirs qui avaient été tour à tour magné­tiques, opaques, bles­sés, épui­sés — ses yeux se fixèrent sur l’i­mage avec une inten­si­té qui abo­lit tout le reste. Pen­dant dix secondes, quinze, vingt, Noor Sal­hab regar­da la pho­to­gra­phie de Wael Cha­moun et d’elle-même au bar du Phoe­ni­cia le 8 juillet 1962, et dans ces vingt secondes il se pas­sa quelque chose que les mots ne pou­vaient pas cap­tu­rer — quelque chose qui appar­te­nait au domaine de la lumière, du papier argen­tique, de l’i­mage fixe, quelque chose que seule une pho­to pou­vait dire et qu’au­cune confes­sion ne dirait jamais.

Elle se vit en face de Wael. Elle vit son propre visage écou­tant un homme qu’elle avait contri­bué à tuer. Elle vit la gra­vi­té de son expres­sion — cette atten­tion totale que Maud avait remar­quée sur la pho­to, ce res­pect, cette admi­ra­tion — et elle sut, comme Maud l’a­vait su, que cette expres­sion ne pou­vait pas être simu­lée. La preuve était là, sur le papier. La preuve qu’elle avait été sin­cère. La preuve que ce qu’elle avait éprou­vé pour Wael, quelle que fût la nature de ce sen­ti­ment — amour, admi­ra­tion, fas­ci­na­tion — avait été réel. Et cette preuve était aus­si sa condam­na­tion, parce qu’elle mon­trait que Noor avait tra­hi un homme devant lequel elle était sin­cère, et que cette sin­cé­ri­té ren­dait la tra­hi­son non pas moins grave mais plus monstrueuse.

— Où avez-vous eu ça ? murmura-t-elle.

— Le pho­to­graphe. Garo Heki­mian. Il était au bar ce soir-là. Avec son Leica.

— Le petit Armé­nien ner­veux qui traîne dans le lobby.

— Oui.

Noor ten­dit la main vers la pho­to. S’ar­rê­ta. Ses doigts res­tèrent en sus­pen­sion à quelques cen­ti­mètres de l’i­mage — au-des­sus du visage de Wael, au-des­sus de son sou­rire — et ne la tou­chèrent pas. Comme si tou­cher la pho­to eût été tou­cher le mort. Comme si le papier eût été de la peau.

— Il sou­rit, dit Noor. Sa voix était un filet. — Il sou­riait tou­jours. Même quand il avait peur. Même quand il savait. Il sou­riait et on croyait que tout allait bien, et rien n’al­lait bien, et son sou­rire était la chose la plus cou­ra­geuse et la plus ter­rible que j’aie jamais vue.

Maud encais­sa. Parce que c’é­tait vrai. Le sou­rire de Wael — elle le connais­sait mieux que per­sonne, elle l’a­vait embras­sé mille fois, elle l’a­vait vu au réveil et au cré­pus­cule et dans l’a­mour et dans la colère — le sou­rire de Wael était exac­te­ment ce que Noor décri­vait. Un acte de cou­rage. Un acte de dis­si­mu­la­tion. Les deux à la fois, indé­mê­lables, comme tout chez lui.

— Il y a autre chose sur la pho­to, dit Maud. Regar­dez le fond. Le tabou­ret du fond, contre le mur.

Noor plis­sa les yeux. Regar­da. Vit.

— Drum­mond, dit-elle.

— Drum­mond. Le 8 juillet 1962. Au bar du Phoe­ni­cia. En train de vous regar­der avec Wael. Il savait, Noor. Drum­mond savait depuis le début. Pas tout — pas encore — mais assez pour com­prendre que quelque chose se pas­sait entre vous et l’his­to­rien. Et il a tiré le fil. Pen­dant un an, il a tiré le fil. Jus­qu’à ce soir.

Noor se lais­sa aller contre le dos­sier du fau­teuil. Ses épaules s’af­fais­sèrent. Son corps, qui avait main­te­nu toute la nuit une pos­ture de contrôle — le dos droit, le men­ton levé, les jambes croi­sées avec pré­ci­sion — ce corps capi­tu­la. Il se relâ­cha dans le fau­teuil comme un vête­ment qu’on ôte, et ce qui res­ta n’é­tait plus une sil­houette mais une forme, une masse, quelque chose de défait.

— Je sais, dit-elle. Je sais que Drum­mond savait. C’est pour ça que je l’ai orien­té vers vous. Parce qu’il avait les pièces du puzzle — pas toutes, mais les bonnes. Et parce que, seul, il ne pou­vait rien en faire. Un agent du MI6 qui accuse le Deuxième Bureau fran­çais du meurtre d’un his­to­rien liba­nais — qui le publie­rait ? Qui le croi­rait ? Mais une jour­na­liste de l’AFP qui recons­ti­tue l’his­toire par elle-même, avec des preuves, avec des sources — ça, c’est autre chose. Ça, c’est un article. Ça, c’est une bombe.

— Vous m’a­vez uti­li­sée aus­si. Comme vous avez uti­li­sé Drummond.

— Oui.

Un cin­quième oui. Mais celui-ci était dif­fé­rent des quatre pré­cé­dents. Celui-ci n’a­vait pas le poids d’un aveu — il avait la séche­resse d’un fait. Noor ne s’ex­cu­sait plus. Noor ne se jus­ti­fiait plus. Noor consta­tait. Avec la clar­té froide de quel­qu’un qui a brû­lé tous ses masques et qui se tient, nu, dans les cendres.

— Et main­te­nant ? dit Maud.

— Main­te­nant vous avez tout. La pho­to. Le dos­sier — vous l’au­rez demain matin. Le récit de cette nuit. Le nom de l’o­pé­ra­tion. Les méca­nismes. L’ordre. Le déra­page. La mort. Vous avez ce que Drum­mond vou­lait vous don­ner. Ce que Wael vou­lait que quel­qu’un sache. Ce que j’ai por­té seule pen­dant un an.

— Et vous ? Quand l’ar­ticle paraî­tra. Que deviendrez-vous ?

Noor sou­rit. Et ce sou­rire — pour la pre­mière fois de la nuit, pour la pre­mière et der­nière fois — fut un vrai sou­rire. Pas le sou­rire-masque du bar. Pas le sou­rire amer de l’ap­par­te­ment. Un sou­rire qui mon­tait jus­qu’aux yeux, qui éclai­rait le visage entier, un sou­rire qui avait la beau­té des choses qui ne durent pas.

— Je dis­pa­raî­trai, dit-elle. C’est ce que je fais de mieux. C’est la seule chose que ce métier m’a apprise qui vaille quelque chose — dis­pa­raître. Je quit­te­rai le Liban. Je quit­te­rai la cou­ver­ture sué­doise. Je quit­te­rai le Deuxième Bureau — s’il ne me quitte pas d’a­bord. Et j’i­rai quelque part où per­sonne ne me connaît et où je pour­rai être quel­qu’un d’autre. Encore quel­qu’un d’autre. C’est la malé­dic­tion des agents doubles — on ne cesse jamais de deve­nir quel­qu’un d’autre, et un jour on se rend compte qu’on a oublié qui on était au départ.

— Qui étiez-vous au départ ?

— Une fille de la mon­tagne druze. De Chouf. Mon père était ins­ti­tu­teur. Ma mère culti­vait des oli­viers. J’a­vais cinq frères et sœurs et un chien qui s’ap­pe­lait Bal­tha­zar et une vue sur la val­lée qui me fai­sait croire que le monde était beau.

C’é­tait la chose la plus inat­ten­due que Noor eût dite de toute la nuit. Plus inat­ten­due que l’a­veu de l’ordre. Plus inat­ten­due que la confes­sion sur Wael. Un sou­ve­nir d’en­fance. Un chien nom­mé Bal­tha­zar. Une vue sur une val­lée. Et Maud com­prit que ce sou­ve­nir était la chose la plus vraie que Noor pos­sé­dât encore — le seul frag­ment de son iden­ti­té que les ser­vices n’a­vaient pas fal­si­fié, que les cou­ver­tures n’a­vaient pas recou­vert, que les men­songes n’a­vaient pas dissous.

— Il y a une condi­tion, dit Noor.

Maud atten­dit.

— Mon nom. Pas dans l’ar­ticle. Pas comme source iden­ti­fiée. Vous pou­vez écrire ce que vous vou­lez — les réseaux fran­çais, la liste, Phil­by, Wael, l’o­pé­ra­tion. Mais mon nom ne doit pas appa­raître. Pas Noor Sal­hab. Pas la diplo­mate sué­doise. Pas l’of­fi­cier trai­tant. Si mon nom appa­raît, je suis morte. Et pas d’un arrêt car­diaque comme Drum­mond. Morte vrai­ment. Le Deuxième Bureau ne par­donne pas la tra­hi­son. Jamais.

— Vous me deman­dez de pro­té­ger ma source.

— Je vous demande de me lais­ser vivre.

La phrase res­ta entre elles comme un objet posé sur la table — à côté de la pho­to, à côté du sac qui conte­nait le magné­to­phone et le car­net et le sty­lo et tout l’ar­se­nal d’une jour­na­liste qui avait pas­sé dix ans à trans­for­mer les secrets des autres en articles. Lais­ser vivre. C’é­tait la demande la plus simple et la plus ver­ti­gi­neuse du monde. Pro­té­ger le nom de la femme qui avait cau­sé la mort de l’homme qu’elle aimait. Pro­té­ger sa source. Pro­té­ger son enne­mie. Pro­té­ger celle qui, dans un tri­bu­nal, serait com­plice de meurtre, et qui, dans cette nuit, avait été la seule à dire la vérité.

Maud regar­da la pho­to sur la table. Wael sou­riait. Noor écou­tait. Drum­mond obser­vait. Trois per­sonnes figées dans la lumière du bar du Phoe­ni­cia un soir de juillet 1962 — un mort, une traî­tresse, un espion. Et der­rière l’ob­jec­tif, invi­sible, Garo, l’Ar­mé­nien ner­veux qui avait appuyé sur le déclen­cheur sans savoir qu’il cap­tait non pas une image mais une équa­tion, une for­mule chi­mique dont le résul­tat serait deux morts, une dis­pa­ri­tion et un article qui n’é­tait pas encore écrit.

— D’ac­cord, dit Maud.

Noor fer­ma les yeux. Les gar­da fer­més. Une seconde. Deux. Trois. Quand elle les rou­vrit, quelque chose avait chan­gé pour la der­nière fois — le der­nier chan­ge­ment de la nuit, le der­nier mou­ve­ment tec­to­nique sur ce visage qui en avait connu tant. Ce n’é­tait pas du sou­la­ge­ment. Ce n’é­tait pas de la gra­ti­tude. C’é­tait de l’ac­cep­ta­tion. L’ac­cep­ta­tion de ce qui était fait et de ce qui ne pou­vait pas être défait. L’ac­cep­ta­tion que le dos­sier Lazare quit­te­rait ses mains, que l’his­toire de Wael serait racon­tée, que le monde sau­rait — pas tout, jamais tout, mais assez — et que sa propre vie, cette vie de couches et de masques et de men­songes empi­lés les uns sur les autres, pren­drait un tour­nant dont elle ne connais­sait pas la direction.

— Une der­nière chose, dit Noor. Elle se pen­cha en avant. Ses pieds nus tou­chèrent le marbre — un fris­son remon­ta le long de ses jambes, visible, invo­lon­taire, la chair de poule du froid ou de l’é­mo­tion. — Le chef de poste. Celui qui a don­né l’ordre d’en­lè­ve­ment. Celui qui a chan­gé mon plan.

— Oui.

— Il est tou­jours en poste. À Bey­routh. Vous le croi­se­rez peut-être. Vous l’a­vez peut-être déjà croi­sé. C’est un homme qu’on croise — il fait par­tie des murs, il fait par­tie du décor, il fait par­tie de cette ville comme les réver­bères et les pal­miers. Je ne vous dirai pas son nom. Pas parce que je le pro­tège — parce que son nom est dans le dos­sier. Wael l’a­vait iden­ti­fié. C’est le der­nier cadeau que Wael vous fait — le nom de l’homme qui l’a tué, écrit de la main de l’homme qu’il a tué.

Noor se leva. Remit ses san­dales. Le geste fut lent, méti­cu­leux — elle bou­cla chaque lanière avec le soin d’une femme qui se rha­bille après l’a­mour ou avant la guerre, ce qui dans son cas reve­nait au même. Elle prit son sac. Véri­fia que la copie du dos­sier était dedans. Regar­da Maud une der­nière fois.

— Wael avait rai­son, dit-elle. Vous irez tou­jours trop loin.

La phrase de Wael. Dans la bouche de Noor. Maud reçut le choc sans bron­cher — un choc froid, exact, comme un éclat de verre qui entre dans la peau si pro­pre­ment qu’on ne sent pas la cou­pure et qu’on ne voit le sang qu’a­près. Noor connais­sait cette phrase. Wael la lui avait dite aus­si. Ou Noor l’a­vait enten­due de la bouche de Wael un soir au bar du Phoe­ni­cia. Ou Noor l’a­vait lue dans un rap­port de sur­veillance. Ça n’a­vait plus d’im­por­tance. Ce qui impor­tait, c’est que la phrase exis­tait entre elles trois — Wael, Maud, Noor — comme un legs, comme un tes­ta­ment, comme la der­nière volon­té d’un mort qui avait aimé deux femmes et qui avait été tra­hi par la nuit.

Noor tra­ver­sa le lob­by. Ses san­dales cla­quèrent sur le marbre — un bruit sec, régu­lier, qui s’é­loi­gnait comme un métro­nome qu’on emporte. Elle ne se retour­na pas. Pas de quart de tour, pas de regard par-des­sus l’é­paule. Elle mar­cha droit vers la porte d’en­trée du Phoe­ni­cia, la pous­sa, et la cha­leur de Bey­routh l’avala.

La porte se referma.

Maud res­ta seule dans le lob­by du Phoe­ni­cia avec la pho­to de Wael sur la table et l’aube dans les veines.

* * *

Cha­pitre 14 — L’aube

Elle ne bou­gea pas.

Pen­dant com­bien de temps — dix minutes, vingt, une heure — elle res­ta assise dans le fau­teuil du lob­by, les yeux ouverts, le corps immo­bile, le sac sur les genoux, la pho­to de Wael posée entre elle et le monde comme un bou­clier ou une offrande. Le Phoe­ni­cia res­pi­rait autour d’elle — les ven­ti­la­teurs au pla­fond bras­saient l’air cli­ma­ti­sé avec la len­teur méca­nique d’or­ganes qui ne savent pas qu’ils sont vivants, les lustres bour­don­naient à demi-régime, les murs de marbre gar­daient la mémoire de tout ce qui avait été dit et fait entre eux cette nuit, et ils ne juge­raient pas, les murs ne jugent jamais, les murs sont les seuls témoins fiables parce qu’ils ne témoignent devant personne.

Le lob­by, à cette heure, appar­te­nait aux fan­tômes. Pas les fan­tômes des films — les vrais, les quo­ti­diens, ceux qui hantent les grands hôtels entre quatre et six heures du matin, quand les der­niers noc­tam­bules sont par­tis et que les pre­miers employés du matin ne sont pas encore arri­vés. Des ombres de conver­sa­tions. Des traces de par­fum. Un verre oublié sur une table basse, avec un demi-cen­ti­mètre de whis­ky au fond qui avait la cou­leur de l’ambre et la mélan­co­lie de tout ce qui est aban­don­né. Le Phoe­ni­cia flot­tait dans cet entre-deux comme un navire entre deux marées — ni nuit ni jour, ni plein ni vide, un espace sus­pen­du où le temps n’a­van­çait plus mais ne recu­lait pas non plus, où tout était pos­sible parce que rien n’a­vait encore été décidé.

Maud prit la pho­to. La regar­da une der­nière fois. Le visage de Wael. Ce sou­rire. Ces yeux noirs qui la regar­daient à tra­vers le papier et le temps et la mort, et qui disaient — quoi ? Vas‑y ? Arrête-toi ? Par­donne ? Ne par­donne pas ? Les morts ne donnent pas de consignes. Les morts sou­rient sur les pho­tos et laissent les vivants se débrouiller avec le reste.

Elle ran­gea la pho­to dans l’en­ve­loppe. L’en­ve­loppe dans le sac. Fer­ma le sac. Et res­ta assise encore un moment, parce que se lever c’é­tait com­men­cer, et com­men­cer c’é­tait choi­sir, et elle n’a­vait pas encore choi­si — ou plu­tôt elle avait choi­si depuis le début, depuis l’ins­tant où elle avait ouvert la lettre de Drum­mond dans son bureau de la rue des Saints-Pères, depuis l’ins­tant où elle avait ache­té le billet d’a­vion, depuis l’ins­tant où le taxi avait lon­gé la Cor­niche et que la Médi­ter­ra­née avait été par­tout, dans le pare-brise, dans les rétro­vi­seurs, dans ses yeux. Elle avait choi­si avant de savoir ce qu’elle choi­sis­sait. C’é­tait tou­jours comme ça avec elle. Wael le savait. Noor le savait. Tout le monde le savait sauf elle.

Le pre­mier bruit du matin fut un cli­que­tis de vaisselle.

Il venait des cui­sines — loin­tain, étouf­fé par les murs et les cou­loirs, mais recon­nais­sable entre mille. Le bruit d’une cui­sine qui se réveille. Des tasses sor­ties des pla­cards. Des sou­coupes empi­lées. Le sif­fle­ment d’une bouilloire. Le choc sourd d’un sac de café qu’on pose sur un comp­toir. Le Phoe­ni­cia recom­men­çait à vivre par ses entrailles, comme un ani­mal qui se réveille ventre d’a­bord, et ce bruit — banal, domes­tique, absur­de­ment récon­for­tant — fut la pre­mière chose qui rame­na Maud dans le monde des vivants.

Puis la lumière.

Elle arri­va par les baies vitrées du hall — pas d’un coup, pas comme un pro­jec­teur qu’on allume, mais par degrés, par couches, par nuances. D’a­bord le gris. Un gris lai­teux, trans­lu­cide, le gris de l’aube mari­time qui pré­cède le soleil comme un huis­sier pré­cède le juge. Ce gris entra dans le lob­by et se mêla à la lumière miel des lustres, et pen­dant quelques minutes les deux lumières coexis­tèrent — l’ar­ti­fi­cielle et la natu­relle, la nuit et le jour, le men­songe et la véri­té — et le lob­by du Phoe­ni­cia eut la cou­leur d’un rêve, cette cou­leur impos­sible qui n’existe que dans les inter­stices, quand le monde hésite entre deux états.

Puis le gris vira au rose. Un rose pâle, presque blanc, le rose de l’in­té­rieur d’un coquillage, le rose que les peintres appellent aurore et que les Bey­rou­thins appellent sim­ple­ment le matin. Le rose entra par les baies vitrées et tou­cha le marbre et le marbre rou­git comme s’il avait honte, comme si la lumière du jour révé­lait ce que la lumière miel avait caché — les traces de pas, les éra­flures, les fis­sures minus­cules dans la pierre, toutes ces marques que la nuit efface et que l’aube restaure.

Et puis le soleil.

Il appa­rut d’un coup — par-des­sus la mer, par-des­sus l’ho­ri­zon, par-des­sus tout ce que Maud avait tra­ver­sé cette nuit. Un disque rouge sang qui mon­ta de la Médi­ter­ra­née comme un noyé qui remonte à la sur­face, ruis­se­lant de lumière, et qui frap­pa les baies vitrées du Phoe­ni­cia avec une vio­lence dorée qui trans­for­ma le lob­by en cathé­drale. Le marbre devint or. Les lustres devinrent inutiles. Les fau­teuils, les tables, les plantes vertes, le comp­toir de la récep­tion, tout fut pris dans cette lumière pre­mière, cette lumière qui exis­tait avant les hôtels et les espions et les guerres et les men­songes, cette lumière qui ne savait rien et qui éclai­rait tout.

Maud fer­ma les yeux. Le soleil était chaud sur ses pau­pières. Rouge à tra­vers la peau. Le rouge du sang, le rouge du début, le rouge de tout ce qui pulse et vit et refuse de s’arrêter.

Le Phoe­ni­cia se réveilla.

Les bruits se mul­ti­plièrent — un ascen­seur qui mon­tait, un cha­riot qui rou­lait dans un cou­loir, des voix en arabe dans les cui­sines, le rire d’une femme de chambre quelque part dans les étages, un télé­phone qui son­nait à la récep­tion, le cla­que­ment d’une porte. L’hô­tel repre­nait sa vie diurne avec l’in­dif­fé­rence majes­tueuse d’un orga­nisme qui a sur­vé­cu à une nuit de plus et qui n’en tire aucune gloire. Les clients du matin com­men­ce­raient bien­tôt à des­cendre — des hommes d’af­faires avec leurs ser­viettes, des tou­ristes avec leurs appa­reils pho­to, des diplo­mates avec leurs sou­rires cali­brés — et ils tra­ver­se­raient ce lob­by sans savoir ce qui s’y était joué, sans sen­tir les traces de Noor et de Maud et de Sin­clair et de Garo dans l’air qu’ils res­pi­re­raient, sans devi­ner que le marbre sous leurs chaus­sures avait été le sol d’un tri­bu­nal et d’un confes­sion­nal et d’un champ de bataille, tout en une seule nuit, entre un cré­pus­cule et une aube.

Bou­tros revint.

Il appa­rut par une porte de ser­vice que Maud n’a­vait jamais remar­quée — une porte dis­crète, peinte de la même cou­leur que le mur, presque invi­sible, par laquelle les employés entraient et sor­taient comme des acteurs par les cou­lisses. Il por­tait le même uni­forme — veste noire, che­mise blanche, nœud papillon bor­deaux — mais frais, repas­sé, comme s’il avait chan­gé de cos­tume pen­dant son absence, comme s’il avait mué. Son visage de cèdre était le même — ravi­né, patient, indes­truc­tible — mais quelque chose dans ses yeux avait chan­gé. Les puits étaient moins pro­fonds. Ou la lumière du matin y des­cen­dait plus loin.

Il vit Maud. Ne parut pas sur­pris de la trou­ver là — assis dans un fau­teuil du lob­by, à cinq heures et demie du matin, avec un sac sur les genoux et le soleil sur le visage. Bou­tros Maa­touk ne s’é­ton­nait de rien. Les grands hôtels sont des théâtres, et les concierges sont les seuls spec­ta­teurs qui ne quittent jamais la salle.

— Bon­jour, madame Ker­vern, dit-il. Avez-vous dormi ?

— Non.

— Per­sonne ne dort la pre­mière nuit. C’est le déca­lage horaire. Ou Bey­routh. Les deux ont le même effet.

Il prit sa place der­rière le comp­toir. Ajus­ta les objets sur la sur­face en aca­jou — le registre, le télé­phone, le pot à crayons, le petit pla­teau en lai­ton pour les mes­sages — avec les gestes méti­cu­leux d’un prêtre qui dis­pose les élé­ments du culte sur l’au­tel. Chaque objet à sa place. Chaque chose dans l’ordre. Le monde remis en état.

— Puis-je vous faire mon­ter un café, madame ? Un vrai café. Pas celui du bar — celui de la cui­sine. Le cui­si­nier est arri­vé. Il fait le meilleur café de Bey­routh. Ne le dites pas au barman.

— Oui, dit Maud. Un café. Mer­ci, Boutros.

Il décro­cha le télé­phone. Pas­sa la com­mande en arabe — quelques mots rapides, musi­caux, qui avaient la dou­ceur d’une langue qui se réveille elle aus­si. Rac­cro­cha. Et res­ta debout der­rière son comp­toir, les mains posées à plat sur l’a­ca­jou, et il regar­da Maud avec une expres­sion qu’elle n’a­vait vue sur aucun visage cette nuit — ni sur celui de Noor, ni sur celui de Sin­clair, ni sur celui de Garo. Une expres­sion qui n’é­tait ni de la curio­si­té, ni de la com­pas­sion, ni du juge­ment. De la patience. La patience d’un homme qui a vu des cen­taines de per­sonnes tra­ver­ser ce lob­by avec des secrets dans les poches et des déci­sions à prendre, et qui sait que les déci­sions se prennent seules, à leur heure, comme les fruits tombent de l’arbre — non pas quand on les secoue mais quand ils sont mûrs.

— Bou­tros, dit Maud.

— Oui, madame.

— Le coup de télé­phone. Hier soir. Quand je suis pas­sée devant votre comp­toir pour aller au bar. Vous avez décro­ché le télé­phone, com­po­sé un numé­ro, lais­sé son­ner deux fois, et raccroché.

Bou­tros ne cil­la pas.

— Vous avez pré­ve­nu quel­qu’un de ma pré­sence, dit Maud.

— J’ai pré­ve­nu quel­qu’un que la nuit allait com­men­cer, dit Boutros.

— Qui ?

— Quel­qu’un qui atten­dait que vous veniez. Quel­qu’un qui savait que vous vien­driez, tôt ou tard, et qui m’a­vait deman­dé de le pré­ve­nir quand ce serait le cas.

— Noor.

Bou­tros ne confir­ma pas. Ne nia pas. Son visage res­ta le même — le cèdre, les puits, le nœud papillon. Mais ses mains, posées sur le comp­toir, bou­gèrent d’un cen­ti­mètre. Un cen­ti­mètre vers l’ex­té­rieur cette fois — le geste inverse de celui de la veille, comme s’il ouvrait quelque chose au lieu de le fermer.

— Mon­sieur Cha­moun me fai­sait confiance, dit-il. C’est un hon­neur rare. La confiance est la chose la plus chère du monde dans un grand hôtel — plus chère que les suites, plus chère que le cham­pagne, plus chère que la dis­cré­tion. Mon­sieur Cha­moun me fai­sait confiance et il m’a deman­dé, un soir, quelques semaines avant sa dis­pa­ri­tion, de veiller sur quelque chose. Pas un objet. Pas un docu­ment. Une pos­si­bi­li­té. La pos­si­bi­li­té que quel­qu’un vienne un jour le cher­cher. Et quand cette per­sonne vien­drait, je devais pré­ve­nir la seule per­sonne qui savait ce qui lui était arri­vé. Pour que la véri­té ait une chance.

Maud sen­tit ses yeux brû­ler. Pas des larmes — elle ne pleu­re­rait pas, pas ici, pas dans ce lob­by, pas devant Bou­tros. Mais une brû­lure. La brû­lure du sel et du soleil et de la fatigue et de quelque chose d’autre, quelque chose qui n’a­vait pas de nom et qui res­sem­blait à de la gra­ti­tude — envers ce vieil homme der­rière son comp­toir qui avait gar­dé un secret pen­dant un an, qui avait atten­du avec la patience d’un cèdre que la bonne per­sonne pousse la porte du Phoe­ni­cia, et qui avait décro­ché son télé­phone au bon moment, lais­sé son­ner deux fois, et rac­cro­ché. Deux son­ne­ries. Le signal le plus simple du monde. Et toute la nuit en avait découlé.

— Wael vous a deman­dé de pré­ve­nir Noor, dit Maud. Il savait. Il savait qu’elle tra­vaillait pour les Fran­çais. Et il lui fai­sait quand même confiance.

Bou­tros ne répon­dit pas. Mais dans ses yeux — au fond des puits, très loin, presque invi­sible — quelque chose scin­tilla. Pas de la lumière. Pas de la véri­té. Quelque chose de plus modeste et de plus pré­cieux. De la confirmation.

Le café arri­va. Appor­té par un ser­veur mati­nal — pas un fan­tôme celui-là, un homme de chair et d’os, tra­pu, mous­ta­chu, en veste blanche, qui posa le pla­teau sur la table basse avec la brus­que­rie affec­tueuse des cui­si­niers qui confondent le ser­vice avec l’a­mour. Une petite tasse en por­ce­laine. Le café noir, épais, sur­mon­té de sa mousse brune. L’o­deur de car­da­mome et de terre brû­lée. Le café de Wael.

Maud but. Le café était brû­lant, amer, épais — tout ce qu’elle avait détes­té la pre­mière fois, dans le bureau de Wael à l’AUB, un après-midi de mai 1961. Et main­te­nant elle le buvait comme un sacre­ment. Comme une com­mu­nion. Comme la der­nière gor­gée d’un rituel qui avait com­men­cé deux ans plus tôt et qui se ter­mi­nait ici, dans ce lob­by, à cette heure, sous cette lumière.

Elle posa la tasse. Le marc au fond des­si­nait des formes. Elle ne les lut pas. Pas parce qu’elle avait peur de ce qu’elles diraient — parce qu’elle n’en avait plus besoin. Elle savait déjà. Elle savait ce qu’elle allait faire. Elle l’a­vait tou­jours su. Depuis la lettre de Drum­mond. Depuis le taxi sur la Cor­niche. Depuis le hall du Phoe­ni­cia et ses lustres et son marbre et sa lumière miel qui men­tait avec grâce.

Elle allait écrire.

Pas un article. Pas une dépêche AFP de trois feuillets avec des guille­mets et des sources ano­nymes et des pré­cau­tions de juriste. Quelque chose de plus long. De plus pro­fond. De plus dan­ge­reux. Elle allait écrire l’his­toire de Wael Cha­moun — his­to­rien, amant, cher­cheur de véri­té, homme qui avait tiré un fil et que le fil avait étran­glé. Elle allait écrire l’his­toire du dos­sier Lazare — la liste, les noms, les réseaux qui ne s’é­taient jamais éteints, la France qui n’a­vait jamais quit­té le Levant. Elle allait écrire l’his­toire de Phil­by — pas la fuite, que tout le monde connais­sait, mais la com­pli­ci­té, que per­sonne ne vou­lait connaître. Elle allait écrire l’his­toire de Drum­mond, le net­toyeur deve­nu cher­cheur de véri­té, mort d’un arrêt car­diaque trop ponc­tuel. Et elle allait écrire cette nuit — le bar, Noor, Dalal, Garo, Sin­clair, Bou­tros, le Phoe­ni­cia qui avait été le décor et le témoin et le com­plice de tout.

Elle n’é­cri­rait pas le nom de Noor. Elle avait don­né sa parole. Et Maud Ker­vern, jour­na­liste AFP, fille de Bre­tagne, femme de parole comme son père avait été homme de parole et comme Wael avait été homme de parole — Maud Ker­vern tenait ses pro­messes. Même celles qu’elle fai­sait à ses enne­mies. Sur­tout celles-là.

Elle se leva. Prit son sac. Tra­ver­sa le lob­by. Ses talons cla­quèrent sur le marbre — un bruit net, régu­lier, qui n’a­vait plus rien de la fatigue ni de l’hé­si­ta­tion. Un bruit de femme qui marche vers quelque chose.

En pas­sant devant le comp­toir de Bou­tros, elle s’arrêta.

— Mer­ci, dit-elle.

— C’est moi qui vous remer­cie, madame. Mon­sieur Cha­moun aurait été content. Pas heu­reux — content, c’est dif­fé­rent, c’est moins que le bon­heur mais c’est plus solide. Content que quel­qu’un soit venu. Content que la pos­si­bi­li­té soit deve­nue une réalité.

Maud hocha la tête. Il n’y avait plus rien à dire. Les mots avaient fait leur tra­vail cette nuit — ils avaient ouvert des portes, révé­lé des secrets, bles­sé et conso­lé et men­ti et avoué — et main­te­nant les mots se reti­raient, comme la mer après la tem­pête, et ce qui res­tait sur la plage n’é­tait pas beau mais c’é­tait vrai.

Elle prit l’as­cen­seur. Les miroirs. Une der­nière fois. Six Maud, huit Maud, une infi­ni­té de Maud mon­tant vers la chambre 514. Et dans ces reflets — cette fois, cette der­nière fois — elle ne cher­cha ni les yeux de Wael ni les siens. Elle ne cher­cha rien. Elle regar­da sim­ple­ment la femme dans le miroir, cette femme aux yeux cer­nés et à la robe frois­sée et aux che­veux en désordre qui por­tait dans son sac une pho­to et un magné­to­phone et un car­net et un sty­lo et la mémoire d’une nuit qui ne fini­rait jamais vrai­ment, et elle la trou­va — cette femme, ce reflet, elle-même — non pas belle, non pas forte, non pas cou­ra­geuse, mais suf­fi­sante. Suf­fi­sante pour ce qui devait être fait.

La chambre 514. Elle ouvrit la porte. Le lit était tou­jours intact. La valise tou­jours fer­mée. La mer tou­jours là par la fenêtre — mais la mer avait chan­gé. La Médi­ter­ra­née du matin n’é­tait plus la Médi­ter­ra­née de la nuit. Elle n’é­tait plus noire, plus mena­çante, plus indif­fé­rente. Elle était bleue. D’un bleu absurde, insen­sé, un bleu qui n’a­vait aucune rai­son d’être si beau après une nuit si laide, un bleu qui était une gifle et une grâce, un bleu qui disait : je suis tou­jours là, et je serai tou­jours là, et les morts sont morts et les vivants sont vivants et la lumière revient tou­jours, tou­jours, même après les nuits les plus longues, même après les secrets les plus noirs, même à Beyrouth.

Maud s’as­sit au bureau — ce bureau où per­sonne n’é­cri­rait jamais, avait-elle pen­sé en arri­vant. Elle ouvrit la valise enfin. En sor­tit un sty­lo, du papier. Posa le car­net à côté. Posa la pho­to à côté du car­net — Wael sou­riant, Noor écou­tant, Drum­mond dans l’ombre.

Et sous la porte, comme Noor l’a­vait pro­mis, une che­mise en car­ton brun avait été glis­sée pen­dant son absence. LAZARE, disait l’é­cri­ture de Wael. Lazare, celui qui revient d’entre les morts.

Maud prit la che­mise. L’ou­vrit. Regar­da les noms, les dates, les lignes rouges tra­cées par la main de Wael entre les noms des vivants et les noms des morts. Puis elle prit le stylo.

Dehors, Bey­routh se réveillait. Les klaxons. Les cris des mar­chands. L’ap­pel du muez­zin, loin­tain, mélan­co­lique, mon­tant depuis une mos­quée de Bab Idriss comme une colonne de fumée sonore. Les cloches d’une église maro­nite, quelque part dans Gem­may­zeh, qui répon­daient au muez­zin avec cette cour­toi­sie aga­cée des vieux voi­sins qui ne s’aiment pas mais qui se res­pectent. Le bruit d’un scoo­ter. Le rire d’un enfant. Le cris­se­ment d’un rideau de fer qu’on lève. Et par-des­sus tout, par-des­sous tout, le bruit de la mer — éter­nel, patient, indif­fé­rent à tout ce que les hommes font au bord de l’eau.

Dalal Frem, quelque part dans l’hô­tel, dor­mait encore. Sa voix au repos. Ses bra­ce­lets en argent immo­biles sur une table de nuit. Elle rêvait peut-être d’As­ma­han, la chan­teuse druze morte dans le Nil, ou peut-être ne rêvait-elle de rien, peut-être que les chan­teuses, quand elles dorment, font silence même dans leurs rêves, pour que la voix se repose, pour que la voix soit prête le soir, quand le bar du Phoe­ni­cia se rem­pli­ra de nou­veau et que les lustres dif­fu­se­ront de nou­veau leur lumière cou­leur miel et que les ven­ti­la­teurs bras­se­ront de nou­veau l’air salin venu de la mer.

Garo Heki­mian était quelque part dans Bourj Ham­moud, chez un prêtre armé­nien qui ne posait pas de ques­tions. Son Lei­ca sur la poi­trine. Ses mains qui ne trem­blaient plus.

Hugh Sin­clair se réveillait dans sa rési­dence de Ras Bey­routh, enfi­lait sa veste en lin neuve, ajus­tait sa cra­vate, et pré­pa­rait un visage pour un jour de plus dans un pays qui ne lui appar­te­nait pas mais qu’il ne quit­te­rait jamais, parce que les hommes comme Sin­clair ne quittent pas les pays — ils y res­tent comme les ter­mites res­tent dans le bois, invi­sibles, patients, dévo­rant la struc­ture de l’intérieur.

Noor Sal­hab était par­tie. Où — vers le Chouf, vers Damas, vers un aéro­port, vers une autre vie, vers un autre nom — Maud ne le savait pas et ne le sau­rait peut-être jamais. Noor avait dit qu’elle dis­pa­raî­trait. Noor fai­sait ce qu’elle disait. C’é­tait le seul point com­mun entre elles — la parole tenue. Le seul fil entre la jour­na­liste et l’es­pionne, entre la femme qui écri­rait et la femme qui s’ef­fa­ce­rait, entre celle qui met­trait la véri­té en pleine lumière et celle qui retour­ne­rait dans l’ombre d’où elle était venue.

Bou­tros Maa­touk était à son poste. Il y res­te­rait jus­qu’à six heures, comme il l’a­vait dit. Puis un autre concierge pren­drait sa place, et Bou­tros ren­tre­rait chez lui, dans son appar­te­ment de je ne sais quel quar­tier de Bey­routh, et il dor­mi­rait, et il rêve­rait peut-être de mon­sieur Cha­moun qui sou­riait en com­man­dant un café au bar, et quand il se réveille­rait, le Phoe­ni­cia l’at­ten­drait, comme le Phoe­ni­cia attend tout le monde — avec ses lustres, son marbre, sa lumière miel, et cette ten­sion invi­sible qui tra­verse l’es­pace et qui est, au fond, la seule chose vraie dans un hôtel bâti sur les apparences.

Et Wael Cha­moun était mort. Wael Cha­moun était mort dans une ruelle de la rue Bliss un soir de juillet 1962, d’une balle tirée par un homme qui avait pani­qué, et son corps avait été empor­té dans la nuit, et per­sonne ne savait où il repo­sait — pas de tombe, pas de stèle, pas de pierre, rien qu’une absence qui avait la forme exacte d’un homme debout devant une fenêtre ouverte sur la mer, un livre dans une main et une ciga­rette dans l’autre, qui se retour­nait en sou­riant quand on frap­pait à sa porte.

Mais Maud Ker­vern était vivante. Et elle avait un sty­lo. Et elle avait du papier. Et elle avait la pho­to et le dos­sier et la mémoire d’une nuit et la colère d’un an et la mer de Bey­routh par la fenêtre et le café de Wael dans les veines et le soleil du Levant sur ses mains.

Elle écri­vit le pre­mier mot.

FIN

* * *

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Cha­pitre 6 — Garo

Il était assis dans un fau­teuil du lob­by, les jambes croi­sées trop haut, un verre de whis­ky en équi­libre sur l’ac­cou­doir, et il fumait avec l’éner­gie désor­don­née d’un homme qui ne fume pas pour le plai­sir mais pour occu­per ses mains. Son Lei­ca pen­dait à son cou comme un sca­pu­laire — un Lei­ca M3, nota Maud machi­na­le­ment, le même modèle que celui des pho­to­graphes de Mag­num, l’ou­til des gens sérieux, sauf que cet homme n’a­vait rien de sérieux à cet ins­tant. Il avait l’air d’un chat mouillé. Ner­veux, héris­sé, mécon­tent d’être là et inca­pable d’être ailleurs.

Garo Heki­mian leva les yeux quand Maud sor­tit de l’as­cen­seur. Il la recon­nut avant qu’elle ne le recon­naisse — ce qui était nor­mal, puisque recon­naître les gens était son métier, et que Maud, elle, ne l’a­vait vu que deux ou trois fois, tou­jours de loin, tou­jours à tra­vers l’ob­jec­tif qu’il bra­quait sur d’autres.

— Maud Ker­vern, dit-il.

Encore. Son nom pro­non­cé par des étran­gers dans le lob­by du Phoe­ni­cia. Elle com­men­çait à se deman­der si son nom était écrit sur son front, ou si cet hôtel était un théâtre où tout le monde connais­sait la dis­tri­bu­tion sauf elle.

— On se connaît ? dit-elle.

— Pas vrai­ment. Mais je vous ai pho­to­gra­phiée. Deux fois. Une fois à la récep­tion de l’am­bas­sade de France pour le 14 juillet, en 1962. Vous por­tiez une robe bleue et vous aviez l’air de vous ennuyer à mou­rir. La deuxième fois au res­tau­rant de l’hô­tel Alber­go, à Achra­fieh. Vous étiez avec Wael Chamoun.

Le nom encore. Trois fois ce soir. Bou­tros, Noor, main­te­nant Garo. Le nom de Wael cir­cu­lait dans le Phoe­ni­cia comme un cou­rant d’air — on ne le voyait pas mais il fai­sait cla­quer les portes.

— Garo Heki­mian, dit-il en ten­dant une main. Pho­to­graphe. Indé­pen­dant. C’est un mot poli pour dire que per­sonne ne m’emploie à plein temps.

Maud lui ser­ra la main. Sèche, cal­leuse, chaude. Une main de labo­ran­tin ou d’ar­ti­san — une main qui tra­vaillait les bains de déve­lop­pe­ment et les pro­duits chi­miques autant que l’appareil.

— Vous tra­vaillez pour qui ?

— Pour tout le monde et pour per­sonne. L’O­rient-Le Jour quand ils veulent des pho­tos de cock­tails. Le Maga­zine quand ils veulent du gla­mour. Paris Match quand quel­qu’un meurt de façon inté­res­sante. Asso­cia­ted Press quand il y a un coup d’É­tat — mais les coups d’É­tat se font rares au Liban, c’est le seul pays du Moyen-Orient qui pré­fère les crises de nerfs aux crises d’État.

Il par­lait vite. Trop vite. Les mots sor­taient de lui comme les balles d’une mitraillette mal hui­lée — en rafales irré­gu­lières, avec des ratés, des accé­lé­ra­tions, des pauses bru­tales sui­vies de reprises encore plus bru­tales. L’al­cool y était pour quelque chose — le whis­ky sur l’ac­cou­doir n’é­tait pas le pre­mier de la soi­rée, à en juger par le flou léger de ses consonnes — mais ce n’é­tait pas seule­ment l’al­cool. C’é­tait la ner­vo­si­té. Garo Heki­mian avait peur. Pas la peur sourde et contrô­lée de Drum­mond telle que Noor l’a­vait décrite — la peur vive, agi­tée, bavarde, d’un homme qui sait quelque chose et qui ne sait pas quoi en faire.

— Qu’est-ce que vous faites ici à cette heure ? deman­da Maud.

— Je pour­rais vous poser la même question.

— Je suis cliente de l’hôtel.

— Et moi je suis le pho­to­graphe offi­cieux du Phoe­ni­cia. Je traîne dans le lob­by, je pho­to­gra­phie les gens impor­tants, le concierge me tolère parce que mes pho­tos font de la publi­ci­té gra­tuite. C’est un arran­ge­ment. Bey­routh fonc­tionne aux arrangements.

Il tira sur sa ciga­rette. L’as­pi­ra jus­qu’au filtre. L’é­cra­sa dans le cen­drier sur pied à côté de son fau­teuil avec un geste qui tenait de l’exécution.

— Asseyez-vous, dit-il. S’il vous plaît. J’ai quelque chose à vous mon­trer. Ou à vous dire. Ou les deux. Je ne sais pas encore. Ça dépend.

— De quoi ?

— De vous.

Maud hési­ta. Vingt-trois heures trente-cinq. Vingt-cinq minutes avant le ren­dez-vous avec Noor. Elle avait le temps. Et cet homme — ner­veux, bavard, alcoo­li­sé, son Lei­ca sur le cœur comme un talis­man — cet homme avait quelque chose. Elle le sen­tait. La même intui­tion qui l’a­vait gui­dée toute la soi­rée, cette bous­sole interne qui poin­tait vers Wael comme l’ai­guille vers le nord.

Elle s’as­sit dans le fau­teuil en face de lui. Le lob­by était presque désert. Un couple tra­ver­sait l’es­pace en direc­tion des ascen­seurs, enla­cé, titu­bant légè­re­ment — retour de soi­rée, excès de cham­pagne, bon­heur pro­vi­soire. Au comp­toir de la récep­tion, un employé de nuit feuille­tait un jour­nal. Et Bou­tros, tou­jours Bou­tros, debout der­rière son comp­toir, les yeux ouverts sur l’en­semble comme un phare tourne sur la mer.

— Par­lez, dit Maud.

— Vous êtes directe.

— Je suis journaliste.

— Oui. AFP. Je sais. Wael me l’a­vait dit.

Maud ne cil­la pas. Mais à l’in­té­rieur — dans cet espace intime où les réac­tions vraies se pro­duisent avant que le visage ait le temps de les cen­su­rer — quelque chose se contrac­ta. Wael me l’a­vait dit. Garo connais­sait Wael. Garo par­lait de Wael comme d’un ami, d’un proche, de quel­qu’un avec qui l’on échange des infor­ma­tions sur les femmes que l’on fréquente.

— Vous connais­siez bien Wael, dit-elle.

— Assez bien. On se voyait. Bey­routh, vous savez — les cercles sont petits. Les jour­na­listes, les uni­ver­si­taires, les pho­to­graphes, les diplo­mates, tout ce monde se croise dans les mêmes endroits, boit les mêmes verres, dort par­fois dans les mêmes lits. Wael et moi on se retrou­vait ici, au bar, ou chez Mod­ca sur Ham­ra, ou au Hor­se­shoe. On par­lait. Il aimait par­ler. Moi j’ai­mais écou­ter. C’est un bon équi­libre pour une amitié.

Il allu­ma une nou­velle ciga­rette. Ses doigts trem­blaient — légè­re­ment, un fré­mis­se­ment à peine visible, mais Maud vit le bri­quet oscil­ler et la flamme danser.

— Wael était… un homme qui voyait les choses, dit Garo. Moi je pho­to­gra­phie les sur­faces — les visages, les décors, les gestes. Wael, lui, il pho­to­gra­phiait l’en des­sous. L’his­toire cachée sous l’his­toire offi­cielle. Les cou­tures du cos­tume. Il disait que le Liban était un cos­tume cou­su par des tailleurs étran­gers et que per­sonne n’a­vait jamais vu le corps en dessous.

— Quand l’a­vez-vous vu pour la der­nière fois ?

Garo tira sur sa ciga­rette. Longue aspi­ra­tion. La fumée sor­tit de ses narines en deux jets lents, presque solennels.

— Début juillet 1962. Ici. Au Phoe­ni­cia. Il était au bar. Il n’é­tait pas seul.

Il lais­sa la phrase en sus­pens. Maud atten­dit. Elle savait — la même patience que face à Noor, la même dis­ci­pline du silence, mais cette fois avec une urgence sup­plé­men­taire, parce que le temps filait et que minuit appro­chait et que cet homme allait lui don­ner quelque chose qu’elle avait besoin de rece­voir avant de suivre Noor dans la nuit.

— Il était avec une femme, dit Garo. Une femme que j’a­vais vue plu­sieurs fois dans les cercles diplo­ma­tiques. Brune. Élé­gante. Le genre de beau­té qui ne cherche pas l’at­ten­tion mais qui l’ob­tient quand même. Elle tra­vaillait pour les Sué­dois, je crois. Ou les Nor­vé­giens. Un de ces pays du Nord qui envoient des gens au Levant pour des rai­sons que per­sonne ne com­prend vraiment.

Noor. Maud sen­tit l’en­gre­nage tour­ner d’un cran sup­plé­men­taire — un clic métal­lique à l’in­té­rieur de sa poi­trine, pré­cis, irréversible.

— Ils avaient l’air de quoi ? demanda-t-elle.

— De quoi ?

— Ensemble. Ils avaient l’air de quoi ensemble ?

Garo la regar­da. Il com­prit la ques­tion. Il com­prit ce qu’elle conte­nait — la jalou­sie, la peur, le besoin de savoir si Wael avait par­ta­gé avec cette femme ce qu’il avait par­ta­gé avec elle. Il eut la décence de ne pas sourire.

— Ils avaient l’air sérieux, dit-il. Pas amou­reux. Pas com­plices. Sérieux. Concen­trés. Comme deux per­sonnes qui parlent de quelque chose d’im­por­tant et qui ne veulent pas que les autres le sachent. Il était pen­ché vers elle. Elle écou­tait. Elle pre­nait des notes — pas sur un car­net, dans sa tête. On voit ça. Quand quel­qu’un mémo­rise au lieu d’écrire.

— Et vous les avez photographiés.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Maud avait com­pris. Garo Heki­mian, le pho­to­graphe qui traî­nait dans le lob­by du Phoe­ni­cia avec son Lei­ca comme d’autres avec un jour­nal, avait fait ce que les pho­to­graphes font — il avait appuyé sur le déclencheur.

Garo ne répon­dit pas tout de suite. Il finit son whis­ky. Posa le verre vide sur l’ac­cou­doir. Le verre tom­ba sur la moquette avec un bruit sourd. Il ne le ramas­sa pas.

— J’ai une pho­to, dit-il. Une seule. Prise de loin, au télé­ob­jec­tif, depuis le fond du bar. On y voit Wael Cha­moun et cette femme — Noor, vous avez dit ? — assis à une table, en conver­sa­tion. Le visage de Wael est net. Le visage de la femme aus­si. La date est impri­mée sur le néga­tif — 8 juillet 1962. Douze jours avant la dis­pa­ri­tion de Wael.

Le lob­by du Phoe­ni­cia se tut. Ou peut-être était-ce Maud qui ces­sa d’en­tendre — les bruits de fond, la cli­ma­ti­sa­tion, le frois­se­ment du jour­nal du récep­tion­niste, tout dis­pa­rut, et il ne res­ta que la voix de Garo et le bour­don­ne­ment de son propre sang dans ses tempes.

— Où est cette pho­to ? dit-elle.

— Pas ici. Pas sur moi. Je ne suis pas fou. Elle est en lieu sûr.

— Où ?

— En lieu sûr, répé­ta-t-il avec une fer­me­té inat­ten­due — la fer­me­té d’un homme qui tient la seule carte qui le pro­tège et qui ne la lâche­ra pas pour un sourire.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

Garo se pen­cha en avant. L’o­deur de whis­ky et de tabac et de fixa­teur pho­to­gra­phique — cette odeur acide, chi­mique, qui ne quit­tait jamais ses mains — Maud la sen­tit et elle sut que cet homme disait la véri­té, parce que les men­teurs sentent le savon et l’eau de Cologne, les men­teurs se lavent avant de men­tir, et Garo Heki­mian sen­tait le tra­vail et la peur et le tabac froid.

— Je veux sor­tir du Liban, dit-il. Je veux un visa pour la France. Et je veux que quel­qu’un raconte cette his­toire. Pas moi — je suis pho­to­graphe, pas jour­na­liste. Pas héros non plus. Wael était un ami et quel­qu’un l’a fait dis­pa­raître et je sais que cette pho­to est une preuve. Pas une preuve suf­fi­sante. Mais un début. Un fil à tirer.

— Et si je ne peux pas vous obte­nir un visa ?

— Alors je garde la pho­to. Et un jour quel­qu’un d’autre la trou­ve­ra. Ou per­sonne ne la trou­ve­ra. Et Wael sera un dos­sier clas­sé de plus dans un tiroir de plus dans un pays qui ne manque pas de tiroirs.

Maud le regar­da. Garo Heki­mian, la qua­ran­taine ner­veuse, Armé­nien de Bey­routh — un de ces hommes dont la famille avait sur­vé­cu au géno­cide et avait recons­truit une vie dans ce Liban qui accueillait les res­ca­pés avec une géné­ro­si­té dis­traite, leur offrant une place à condi­tion qu’ils ne prennent pas trop de place. Un homme qui vivait de ses pho­tos et de sa dis­cré­tion et qui, un soir de juillet, avait pho­to­gra­phié la mau­vaise conver­sa­tion dans le mau­vais bar et s’é­tait retrou­vé avec un secret qu’il ne pou­vait ni vendre ni gar­der ni jeter.

— Je ver­rai ce que je peux faire, dit Maud.

— Ce n’est pas suffisant.

— C’est tout ce que j’ai pour l’instant.

Ils se regar­dèrent. Dans les yeux de Garo, Maud vit la même chose que dans ceux de Bou­tros, que dans ceux de Noor — des couches, des strates, des véri­tés empi­lées les unes sur les autres comme les sédi­ments d’un lac ancien. Tout le monde savait quelque chose dans cet hôtel. Tout le monde déte­nait une pièce du puzzle. Et per­sonne ne mon­trait la sienne sans avoir vu celle des autres.

— Je vous retrouve demain, dit Maud. Ici. À midi. Avec une réponse.

— Demain, répé­ta Garo.

Il se leva. Ramas­sa son verre tom­bé. Ajus­ta son Lei­ca sur sa poi­trine d’un geste qui res­sem­blait à une prière. Et avant de par­tir, il dit une der­nière chose — à voix basse, presque mur­mu­ré, comme s’il avait honte de le savoir :

— La femme sur la pho­to. Noor. Elle est reve­nue au Phoe­ni­cia plu­sieurs fois après cette soi­rée. Tou­jours seule. Elle s’as­seyait à la même table. Celle où elle avait été avec Wael. Elle com­man­dait un arak et elle res­tait là, une heure, par­fois deux, sans par­ler à per­sonne. Comme si elle atten­dait quel­qu’un qui ne vien­drait plus.

Il dis­pa­rut dans le hall. Maud res­ta assise. Le lob­by res­pi­rait autour d’elle — les murs de marbre, les lustres, les fau­teuils pro­fonds, tout ce décor de palace qui était aus­si un décor de piège, un laby­rinthe capi­ton­né où chaque cou­loir menait à une autre ques­tion et chaque porte ouvrait sur un autre secret.

Minuit moins cinq.

Maud se leva et mar­cha vers le lob­by prin­ci­pal, là où Noor avait dit qu’elle l’at­ten­drait. Et dans sa tête, la der­nière image lais­sée par Garo — Noor seule à la table de Wael, un arak devant elle, atten­dant un mort — tour­nait comme un néga­tif qu’on ne peut pas déve­lop­per, une image qui refuse de se fixer, qui tremble entre deux inter­pré­ta­tions pos­sibles : la culpa­bi­li­té ou le deuil. Ou les deux. Les deux ensemble, indis­so­ciables, comme l’a­rak et l’eau, trans­pa­rents sépa­ré­ment, opaques dès qu’on les mêle.

* * *

Cha­pitre 7 — Hugh Sinclair

Noor n’é­tait pas au lobby.

Maud fit le tour du hall — les fau­teuils, le comp­toir de la récep­tion, le coin des ascen­seurs, la vitrine du bijou­tier qui expo­sait des montres suisses et des col­liers d’or avec la tran­quilli­té d’un homme qui vend des objets inutiles à des gens qui n’en ont pas besoin. Pas de Noor. La robe ivoire n’é­tait nulle part. Minuit trois. Minuit cinq.

Une pen­sée tra­ver­sa Maud — rapide, froide, chi­rur­gi­cale : elle m’a posé un lapin. Elle m’a tes­tée au bar, elle a obte­nu ce qu’elle vou­lait — savoir ce que je sais, mesu­rer ma déter­mi­na­tion — et main­te­nant elle a dis­pa­ru. C’é­tait la lec­ture ration­nelle. La lec­ture d’une jour­na­liste entraî­née. Mais une autre lec­ture exis­tait, plus sombre : Noor avait été empê­chée. Comme Drum­mond avait été empê­ché. Et le mot “empê­ché”, dans le voca­bu­laire de cette nuit, avait pris un sens que Maud pré­fé­rait ne pas formuler.

Elle déci­da d’at­tendre quinze minutes. Pas plus. Et en atten­dant, elle avait besoin d’air. Le hall du Phoe­ni­cia, avec sa lumière miel et son marbre et ses secrets, com­men­çait à peser sur sa poi­trine comme un cou­vercle. Elle pous­sa la porte vitrée qui don­nait sur la terrasse.

La cha­leur la gifla. Minuit et il fai­sait encore trente degrés — une cha­leur immo­bile, satu­rée de sel, une cha­leur qui ne des­cen­dait pas du ciel mais mon­tait de la terre, des pierres, du béton, comme si la ville elle-même avait de la fièvre. La ter­rasse du Phoe­ni­cia sur­plom­bait la mer — une ter­rasse large, dal­lée de pierre blanche, bor­dée de bou­gain­vil­liers dont les fleurs vio­lettes parais­saient noires dans l’obs­cu­ri­té. Des tables en fer for­gé, des chaises longues repliées pour la nuit, un bar exté­rieur fer­mé, un para­sol oublié qui bat­tait mol­le­ment dans un souffle d’air invi­sible. La pis­cine, plus bas, lui­sait comme un rec­tangle de tur­quoise liquide — quel­qu’un avait oublié d’é­teindre l’é­clai­rage sous-marin et l’eau irra­diait dans la nuit, irréelle, phos­pho­res­cente, une fenêtre ouverte sur un monde plus propre.

Et la mer. La Médi­ter­ra­née. Noire, vaste, indif­fé­rente. Elle ne brillait pas — pas de lune pour la faire briller. Elle était là, mas­sive, res­pi­rant à peine, un mur d’obs­cu­ri­té liquide qui com­men­çait au pied de la ter­rasse et ne finis­sait nulle part. On enten­dait les vagues — un bruit régu­lier, hyp­no­tique, le pouls de quelque chose d’im­mense et d’an­cien qui se moquait des hôtels et des espions et des femmes qui cher­chaient des morts dans la nuit.

Maud s’ac­cou­da à la balus­trade. Res­pi­ra. Le sel, l’iode, le die­sel d’un bateau au loin, le jas­min des bou­gain­vil­liers. Bey­routh sen­tait tou­jours plu­sieurs choses à la fois — c’é­tait une ville qui refu­sait l’o­deur unique, qui mélan­geait tout, le beau et le laid, le sacré et le pro­fane, le vivant et le mort.

— Belle nuit pour une insom­nie, dit une voix der­rière elle.

Maud se retour­na. L’homme était debout à trois mètres d’elle, appuyé contre le mur de l’hô­tel, un verre de whis­ky à la main. Elle ne l’a­vait pas vu en sor­tant — il se tenait dans l’angle mort de la porte vitrée, dans cette zone d’ombre que les bou­gain­vil­liers créaient entre la lumière du hall et l’obs­cu­ri­té de la ter­rasse. Volon­tai­re­ment, com­prit Maud. Cet homme ne se tenait jamais nulle part par hasard.

— Hugh Sin­clair, dit-il en incli­nant légè­re­ment la tête. Pre­mier secré­taire à l’am­bas­sade de Sa Majes­té. Enchanté.

Il avait la cin­quan­taine usée — pas vieillie, usée, comme un meuble de qua­li­té dont le ver­nis s’est pati­né à force d’u­sage. Grand, mince, les épaules étroites dans une veste en lin bleu marine qui avait dû être élé­gante le matin et qui, à minuit, gar­dait une dis­tinc­tion rési­duelle, comme ces fleurs cou­pées qui res­tent belles un jour après leur mort. Le visage long, le front haut, les che­veux gris coif­fés en arrière, les yeux — Maud mit une seconde à les voir dans la pénombre — d’un bleu très pâle, presque trans­pa­rent, le bleu des choses qui ont trop regar­dé le soleil et qui en ont été délavées.

— Maud Ker­vern, dit-elle. AFP.

— Je sais.

Évi­dem­ment. Tout le monde savait.

— Whis­ky ? pro­po­sa-t-il en levant son verre. Le bar de la ter­rasse est fer­mé mais j’ai mes entrées avec le per­son­nel de nuit. Un des rares avan­tages de la diplo­ma­tie bri­tan­nique — on finit tou­jours par connaître les gens qui ont les clefs des pla­cards à alcool.

— Non merci.

— Sage. Il fait trop chaud pour le whis­ky, à vrai dire. Mais je suis anglais. Le whis­ky par temps chaud est une tra­di­tion natio­nale. Comme la défaite avec le sourire.

Il sou­rit. Un sou­rire mince, culti­vé, un sou­rire qui avait été per­fec­tion­né dans les cou­loirs de Whi­te­hall et les récep­tions d’am­bas­sade et qui, comme la veste en lin, gar­dait sa forme même quand tout le reste s’ef­fon­drait. C’é­tait un sou­rire de classe — au double sens du terme. Un sou­rire d’E­ton ou de Har­row, de ceux qu’on apprend entre le latin et le cri­cket, et qui servent ensuite toute une vie à tenir le monde à dis­tance avec la poli­tesse comme bouclier.

Maud s’a­dos­sa à la balus­trade. Face à elle, Sin­clair. Der­rière elle, la mer. Elle n’ai­mait pas avoir la mer dans le dos — c’é­tait avoir l’in­con­nu der­rière soi — mais elle n’ai­mait pas non plus avoir Sin­clair dans le dos. Elle choi­sit la mer. La mer, au moins, ne men­tait pas.

— Vous êtes cliente de l’hô­tel ? deman­da Sinclair.

— Oui.

— Char­mant endroit. Très moderne. Un peu tape-à-l’œil pour mon goût — je pré­fère le Saint-Georges, plus de patine, plus de carac­tère — mais le Phoe­ni­cia a ses qua­li­tés. La pis­cine, par exemple. Et les cocktails.

Il par­lait de rien. Il par­lait du temps, de l’hô­tel, des cock­tails, avec cette flui­di­té de conver­sa­tion mon­daine qui est le pre­mier outil du diplo­mate et la pre­mière arme de l’es­pion. Maud connais­sait cette tech­nique. C’é­tait exac­te­ment la même que celle de Noor — l’ap­proche oblique, le contour­ne­ment, le bavar­dage comme écran de fumée. Sauf que chez Noor, l’o­bli­qui­té avait quelque chose de sen­suel, de magné­tique. Chez Sin­clair, c’é­tait cli­nique. Froid sous la cour­toi­sie. Pré­cis sous le charme.

— Vous êtes à Bey­routh pour le tra­vail, je sup­pose, dit Sin­clair. L’AFP. Tou­jours en mou­ve­ment, vos gens. Le Caire, Alger, Sai­gon — par­tout où ça brûle, il y a un jour­na­liste fran­çais avec un carnet.

— Et par­tout où il y a un jour­na­liste fran­çais, il y a un diplo­mate anglais avec un whisky.

Sin­clair rit. Un rire bref, sec, appro­ba­teur — le rire d’un homme qui recon­naît un adver­saire à sa taille et qui en tire un plai­sir professionnel.

— Tou­ché, dit-il. Puis, sans tran­si­tion, avec la même voix aimable, le même sou­rire : — Vous tra­vaillez sur Phil­by, n’est-ce pas ?

La tran­si­tion était si fluide qu’on aurait pu la man­quer. Du bavar­dage à l’es­sen­tiel en une demi-seconde, sans chan­ger de ton, sans chan­ger de pos­ture. Maud ne la man­qua pas.

— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

— Ma chère, une jour­na­liste de l’AFP débarque à Bey­routh en plein mois de juillet — la sai­son morte, pas de crise, pas de som­met, rien qui jus­ti­fie un dépla­ce­ment — et des­cend au Phoe­ni­cia, qui est l’hô­tel où Phil­by avait ses habi­tudes avant sa… com­ment dire… sa réorien­ta­tion pro­fes­sion­nelle. La déduc­tion n’est pas très difficile.

— Phil­by fré­quen­tait le Phoenicia ?

— Phil­by fré­quen­tait tout Bey­routh. C’é­tait un homme d’une socia­bi­li­té remar­quable. Il buvait par­tout — au Nor­man­dy, au Saint-Georges, au Phoe­ni­cia, chez Chez Tem­po­rel, dans des bouges de Bab Idriss dont je pré­fère ne pas connaître le nom. Le Phoe­ni­cia était un de ses repaires, oui. Il aimait le bar. Il aimait le tabou­ret du fond.

Le tabou­ret de Drum­mond, pen­sa Maud. Le même tabou­ret. L’é­lève et le maître. Le traître et celui qui cher­chait à com­prendre la tra­hi­son, assis au même endroit, à quelques mois d’in­ter­valle, buvant peut-être le même whis­ky en regar­dant la même porte.

— Vous l’a­vez connu, dit Maud. Philby.

Le visage de Sin­clair chan­gea. Pas dra­ma­ti­que­ment — rien n’é­tait jamais dra­ma­tique chez cet homme, tout était conte­nu, tem­pé­ré, amor­ti par des couches suc­ces­sives de contrôle — mais quelque chose se dur­cit autour de la mâchoire, un res­ser­re­ment mus­cu­laire qui tra­his­sait ce que la voix ne tra­hi­rait jamais.

— Je l’ai croi­sé, dit-il. Bey­routh est petite.

Bey­routh est petite. La même phrase que Noor. La même excuse. Le même rideau tiré sur la vérité.

— Vous n’é­tiez pas en poste ici en jan­vier, quand il est parti ?

— Si. J’é­tais en poste. Tout le monde était en poste. C’est jus­te­ment le problème.

Sin­clair but une gor­gée de whis­ky. La lumière du hall, fil­trant à tra­vers la porte vitrée, lui éclai­rait la moi­tié du visage — un demi-por­trait, un demi-masque, comme ces figures de Janus qu’on trouve sur les fon­taines romaines, un visage tour­né vers le pas­sé et l’autre vers l’avenir.

— Madame Ker­vern. Je vais être franc avec vous. C’est un défaut rare chez les diplo­mates et je vous prie­rais de ne pas en abuser.

— Je vous écoute.

— L’af­faire Phil­by est close. Du point de vue de Sa Majes­té, du point de vue du Ser­vice, du point de vue de toutes les per­sonnes rai­son­nables impli­quées dans cette his­toire — c’est ter­mi­né. Phil­by est à Mos­cou. Il a choi­si son camp. Il ne revien­dra pas. Et les ques­tions que son départ a sou­le­vées sont… gérées.

— Gérées.

— Gérées, répé­ta Sin­clair avec la patience d’un homme qui explique les règles d’un jeu à quel­qu’un qui s’obs­tine à vou­loir en inven­ter d’autres. Ce qui signi­fie que les per­sonnes qui avaient besoin de rendre des comptes les ont ren­dus. Que les pro­cé­dures qui devaient être revues l’ont été. Que les failles qui devaient être col­ma­tées le sont. Le sys­tème a absor­bé le choc. C’est ce que font les sys­tèmes — ils absorbent.

— Et les jour­na­listes qui posent des questions ?

Sin­clair la regar­da. Lon­gue­ment. Avec ces yeux bleu pâle qui avaient la trans­pa­rence et la dure­té du verre.

— Les jour­na­listes qui posent des ques­tions finissent tou­jours par écrire des articles, dit-il. C’est dans leur nature. Je ne suis pas là pour vous empê­cher d’é­crire, madame Ker­vern. La liber­té de la presse est un prin­cipe que la Grande-Bre­tagne défend depuis des siècles — y com­pris contre elle-même, ce qui est tout à notre hon­neur. Mais il y a une dif­fé­rence entre écrire un article et… tirer des fils.

— Quelle différence ?

— Un article informe. Tirer des fils défait. Et cer­tains tis­sus, quand on les défait, ne se recousent pas. Il y a des gens à Bey­routh, madame Ker­vern — des gens bien inten­tion­nés, des gens hon­nêtes, des gens qui font un tra­vail dif­fi­cile dans des cir­cons­tances impos­sibles — qui seraient… affec­tés… si cer­tains fils étaient tirés. Des gens qui n’ont rien à voir avec Phil­by. Ou si peu. Des gens dont la vie pro­fes­sion­nelle, la vie per­son­nelle, la sécu­ri­té même, dépendent de la dis­cré­tion de ceux qui savent.

Il par­lait comme on joue aux échecs — chaque mot était un coup, chaque pause était un cal­cul, et der­rière la cour­toi­sie il y avait un échi­quier sur lequel Maud était une pièce qu’il cher­chait à neu­tra­li­ser sans la prendre. Pas un fou. Pas une tour. Un pion, peut-être. Ou un cava­lier — impré­vi­sible, capable de sau­ter par-des­sus les lignes.

— Vous par­lez de Drum­mond, dit Maud.

Le nom atter­rit sur la ter­rasse comme un verre bri­sé. Sin­clair ne bron­cha pas. Mais ses doigts se res­ser­rèrent autour de son whis­ky — un mil­li­mètre, pas plus, une contrac­tion qu’un obser­va­teur ordi­naire n’au­rait pas remar­quée mais que Maud, en cette nuit où tous ses sens étaient aigui­sés comme des lames, per­çut avec la clar­té d’un coup de feu.

— Je ne parle de per­sonne en par­ti­cu­lier, dit Sinclair.

— Arthur Drum­mond. MI6. En poste à Bey­routh. Char­gé de la sur­veillance de Phil­by avant sa fuite. Ron­gé par la culpa­bi­li­té depuis. Ou la res­pon­sa­bi­li­té, si vous préférez.

Sin­clair ne dit rien. Le silence entre eux avait chan­gé de nature — ce n’é­tait plus le silence mon­dain du début, celui qui sépare les répliques d’une conver­sa­tion de ter­rasse. C’é­tait un silence tac­tique, un silence de champ de bataille, le silence qui pré­cède le moment où quel­qu’un doit déci­der s’il avance ou s’il se replie.

— Drum­mond m’a écrit, dit Maud. Il vou­lait me voir ce soir. Il n’est pas venu.

— Je sais, dit Sinclair.

Deux mots. Je sais. Pro­non­cés sans sur­prise, sans émo­tion, sans inflexion. Deux mots qui disaient tout — qui disaient que Sin­clair savait que Drum­mond avait écrit à Maud, que Drum­mond avait ren­dez-vous au bar, que Drum­mond n’é­tait pas venu, et pro­ba­ble­ment pour­quoi Drum­mond n’é­tait pas venu. Deux mots qui trans­for­maient le diplo­mate cour­tois en quelque chose de plus dur, de plus froid, de plus dangereux.

— Où est-il ? deman­da Maud.

— Je ne suis pas en mesure de répondre à cette question.

— Ne me don­nez pas du jar­gon diplo­ma­tique, mon­sieur Sin­clair. Où est Arthur Drummond ?

Sin­clair finit son whis­ky. Posa le verre vide sur la balus­trade, à côté du coude de Maud. Le verre res­ta en équi­libre sur la pierre — un équi­libre pré­caire, pro­vi­soire, qui dépen­dait d’un souffle de vent ou d’un geste malheureux.

— Arthur Drum­mond a fait l’ob­jet d’un rap­pel à Londres, dit Sin­clair. Ce rap­pel a été… accé­lé­ré. En rai­son de cer­taines pré­oc­cu­pa­tions concer­nant son com­por­te­ment récent. Des contacts non auto­ri­sés. Des conver­sa­tions impru­dentes. Une ten­dance à confondre sa mis­sion avec une croi­sade personnelle.

— Quand ?

— Aujourd’­hui.

— Aujourd’­hui. Le jour même où il devait me voir.

— Les coïn­ci­dences existent, madame Ker­vern. Même à Beyrouth.

Les coïn­ci­dences n’existent pas à Bey­routh, pen­sa Maud. Et Sin­clair le savait mieux que qui­conque. Drum­mond avait été rap­pe­lé — ou enle­vé, ou arrê­té, ou pire — le jour exact de son ren­dez-vous avec elle. Quel­qu’un avait su. Quel­qu’un avait déci­dé que ce ren­dez-vous ne devait pas avoir lieu. Et ce quel­qu’un était soit dans le même ser­vice que Sin­clair, soit Sin­clair lui-même.

— Lais­sez-moi vous don­ner un conseil, dit Sin­clair. En tant que… disons, en tant qu’­homme qui connaît cette ville et ses pièges. Bey­routh est un endroit mer­veilleux. La nour­ri­ture est exquise, les gens sont char­mants, la mer est belle. Mais c’est aus­si un endroit où les ques­tions ont un coût. Et le coût aug­mente avec la per­ti­nence de la ques­tion. Plus la ques­tion est juste, plus elle coûte cher. Vous com­pre­nez ce que je veux dire.

— Je com­prends que vous me menacez.

— Pas du tout. Je ne menace jamais. C’est vul­gaire et inef­fi­cace. Je vous informe. C’est très dif­fé­rent. Je vous informe que d’autres jour­na­listes avant vous se sont inté­res­sés à cette affaire. Des Anglais, des Amé­ri­cains, un Alle­mand. Tous ont fini par com­prendre que le jeu n’en valait pas la chan­delle. Que l’ar­ticle qu’ils écri­raient ne vau­drait pas ce qu’ils per­draient en le cher­chant. Le temps, la tran­quilli­té d’es­prit, les ami­tiés, les portes qui se ferment… Il y a mille façons de décou­ra­ger un jour­na­liste sans lever la main, madame Ker­vern. Mille façons polies, civi­li­sées, indo­lores. Je pré­fé­re­rais que nous en res­tions aux façons polies.

Il sou­rit de nou­veau. Ce sou­rire d’E­ton, de Har­row, de l’Em­pire qui ne frap­pait jamais sans s’ex­cu­ser d’a­bord. Et Maud com­prit — avec une luci­di­té qui lui gla­ça la peau mal­gré les trente degrés — que Hugh Sin­clair n’é­tait pas seule­ment un diplo­mate ner­veux qui col­ma­tait les brèches. Hugh Sin­clair était le col­ma­tage lui-même. Il était l’homme qu’on envoyait quand les brèches mena­çaient de deve­nir des gouffres. L’homme des dis­pa­ri­tions propres. L’homme qui rap­pe­lait Drum­mond à Londres le jour où Drum­mond allait par­ler. L’homme qui savait.

Et si Sin­clair savait pour Drum­mond, il savait peut-être aus­si pour Wael. Pas direc­te­ment — les Bri­tan­niques n’a­vaient pas fait dis­pa­raître Wael, c’é­taient les Fran­çais, Maud en était main­te­nant presque cer­taine. Mais Sin­clair savait. Il savait parce que c’é­tait son métier de savoir, parce que le MI6 sur­veillait le Deuxième Bureau comme le Deuxième Bureau sur­veillait le MI6, parce qu’à Bey­routh tous les ser­vices se regar­daient en chiens de faïence et que chaque secret des uns était, tôt ou tard, une mon­naie d’é­change pour les autres.

— Bonne nuit, mon­sieur Sin­clair, dit Maud.

— Bonne nuit, madame Ker­vern. Dor­mez bien. La chambre 514 a une vue magni­fique sur la mer, m’a-t-on dit.

Il connais­sait son numé­ro de chambre. Il le lui dit comme on offre une fleur — avec un sou­rire, avec élé­gance, avec cette cour­toi­sie qui était la forme la plus raf­fi­née de la menace. Je sais où vous dor­mez. Je sais où vous êtes. Vous n’êtes nulle part où je ne puisse vous trouver.

Maud ne répon­dit pas. Elle pous­sa la porte vitrée et ren­tra dans le hall. La cli­ma­ti­sa­tion la sai­sit comme un bain froid. Der­rière elle, sur la ter­rasse, Hugh Sin­clair res­ta seul avec son verre vide, la mer noire et les bou­gain­vil­liers, et peut-être avec quelque chose qui res­sem­blait à du regret — mais pro­ba­ble­ment pas. Les hommes comme Sin­clair avaient désap­pris le regret en même temps que le doute, quelque part entre la cour de récréa­tion et le bureau du direc­teur, et ce qu’ils éprou­vaient à la place n’a­vait pas de nom dans les langues que Maud connaissait.

Dans le hall, debout près des ascen­seurs, la robe ivoire lui­sant dans la lumière miel, Noor Sal­hab l’attendait.

* * *

Cha­pitre 8 — La voix de Dalal

Elles ne par­tirent pas tout de suite.

Maud allait dire quelque chose — où étiez-vous, pour­quoi n’é­tiez-vous pas au lob­by à minuit, qu’est-ce que vous savez de Sin­clair, est-ce que tout cela est un piège — mais Noor posa un doigt sur ses propres lèvres. Pas un geste auto­ri­taire. Pas un ordre. Une prière. Le geste d’une femme qui demande une minute, une seule, avant que la nuit ne reprenne sa course. Et du bar, dont les portes étaient res­tées entrou­vertes, une voix s’éleva.

Dalal.

Elle n’a­vait pas fini. Ou elle avait recom­men­cé. Maud ne sut jamais lequel — si Dalal Frem chan­tait encore pour les der­niers clients du bar ou si elle chan­tait pour elle-même, pour les murs, pour les lustres, pour le Phoe­ni­cia qui l’é­cou­tait comme un vieil ani­mal écoute la pluie. Mais la voix était là, et elle rem­plis­sait le hall avec une auto­ri­té que les mots n’au­raient jamais.

Noor mar­cha vers le bar. Maud la sui­vit. Non pas parce qu’elle avait déci­dé de la suivre — elle n’a­vait rien déci­dé, son corps avait déci­dé pour elle, ses jambes avaient déci­dé, et la voix de Dalal avait déci­dé, cette voix qui tirait sur quelque chose à l’in­té­rieur de sa poi­trine comme un fil de soie qu’on déroule d’un cocon.

Le bar était vide. Les tables débar­ras­sées. Les bou­gies éteintes sauf une, oubliée, qui brû­lait sur une table du fond avec l’obs­ti­na­tion d’un sou­ve­nir qui refuse de mou­rir. Le bar­man avait dis­pa­ru. Les tabou­rets étaient ran­gés le long du comp­toir comme des sol­dats au repos. Et sur l’es­trade — ce rec­tangle de lumière tiède, ce radeau minus­cule au milieu de l’obs­cu­ri­té — Dalal chantait.

Elle chan­tait les yeux fer­més. Assise sur le tabou­ret, le dos droit, les mains posées sur ses genoux, les bra­ce­lets en argent immo­biles. Il n’y avait pas de micro — elle l’a­vait éteint ou repous­sé — et sa voix, libé­rée de l’am­pli­fi­ca­tion, avait chan­gé de nature. Elle était plus petite et plus grande à la fois. Plus proche. Plus nue. Comme quel­qu’un qui ôte un man­teau et révèle un corps que le man­teau ne fai­sait que suggérer.

La chan­son était d’As­ma­han. Maud la recon­nut cette fois — pas la mélo­die, pas les mots, mais le pay­sage. Asma­han, la chan­teuse druze. La sœur de Farid el-Atrache. L’es­pionne. La femme qui avait chan­té pour les Alliés et espion­né pour les Anglais et aimé trop d’hommes et bu trop de whis­ky et conduit trop vite sur les routes du Caire, et qui était morte à trente et un ans dans les eaux du Nil, dans une voi­ture qui avait quit­té la route — ou qu’on avait fait quit­ter la route. Asma­han, dont Wael disait qu’elle était la seule chan­teuse à com­prendre que chan­ter c’est se sou­ve­nir de ce qui n’a pas encore eu lieu.

Noor s’é­tait arrê­tée à l’en­trée du bar. Elle ne s’as­sit pas. Elle res­ta debout, ados­sée au cham­branle de la porte, les bras croi­sés, le visage tour­né vers Dalal. Et sur ce visage — Maud le vit dans la lumière de la der­nière bou­gie — il se pas­sait quelque chose d’ex­tra­or­di­naire. Le masque tom­bait. Pas d’un coup, pas comme un volet qui claque — len­te­ment, couche par couche, comme un fard qui fond sous la cha­leur. Les épaules de Noor des­cen­dirent. Les bras se des­ser­rèrent. La mâchoire se relâ­cha. Et dans les yeux noirs, ces lacs impé­né­trables où la lumière du Phoe­ni­cia plon­geait depuis des heures sans jamais tou­cher le fond, quelque chose remon­ta à la sur­face — pas des larmes, non, quelque chose de plus ancien que les larmes, de plus pro­fond, un cha­grin géo­lo­gique, un cha­grin qui avait la patience des pierres et l’im­men­si­té de la mer der­rière la terrasse.

Maud détour­na le regard. Il y avait quelque chose d’in­dé­cent à regar­der — comme sur­prendre quel­qu’un en prière, comme lire un jour­nal intime, comme écou­ter un aveu qui ne vous est pas des­ti­né. Noor, en cet ins­tant, n’é­tait plus l’agent double. N’é­tait plus la diplo­mate sué­doise. N’é­tait plus la femme magné­tique et ambi­guë qui avait tra­ver­sé le bar trois heures plus tôt avec l’as­su­rance d’un navire. Elle était une femme qui écou­tait une chan­son qui lui rap­pe­lait quelque chose qu’elle avait per­du, ou détruit, ou les deux, et le cha­grin qui pas­sait sur son visage avait le nom de Wael Cha­moun — Maud le sut avec une cer­ti­tude qui ne devait rien à la rai­son et tout à cette connais­sance intime, fémi­nine, irré­fu­table, qu’on appelle recon­nais­sance. Une femme qui a aimé un homme recon­naît tou­jours une autre femme qui a aimé le même homme. Tou­jours. Même dans le noir. Même dans le men­songe. Même à Beyrouth.

Dalal chan­tait. Les mots arabes mon­taient et des­cen­daient comme les vagues qu’on enten­dait au-delà de la ter­rasse — une houle lente, régu­lière, qui por­tait en elle la mémoire de tous les départs et de toutes les arri­vées et de tous les ren­dez-vous man­qués de cette ville qui ne ces­sait jamais de perdre les gens qu’elle aimait. La voix était un lieu. Un lieu où le temps n’a­van­çait pas, où les morts n’é­taient pas morts, où les tra­hi­sons n’a­vaient pas encore été com­mises. Maud s’y tint un moment — une minute, deux, trois — debout dans un bar vide du Phoe­ni­cia, à côté d’une femme qui avait peut-être fait assas­si­ner l’homme qu’elle aimait, écou­tant une chan­son dans une langue qu’elle ne par­lait pas, et tout était sus­pen­du, tout était en ape­san­teur, comme ces secondes entre la chute et l’im­pact où le corps ne pèse plus rien et où l’es­prit, libé­ré de la gra­vi­té, voit enfin clairement.

Ce qu’elle vit : Noor avait aimé Wael. D’une manière ou d’une autre — comme amie, comme com­plice, comme amante, elle ne savait pas encore — Noor avait aimé Wael Cha­moun. Et Noor avait contri­bué à sa dis­pa­ri­tion. Et ces deux faits coexis­taient en elle comme l’a­rak et l’eau dans le même verre — ils ne pou­vaient pas se sépa­rer, ils ne pou­vaient pas non plus se dis­soudre l’un dans l’autre, et le mélange était opaque, trouble, lai­teux, impos­sible à voir au travers.

La chan­son se ter­mi­na. Le silence qui sui­vit eut la den­si­té d’un corps solide — on aurait pu le tou­cher, le peser, le décou­per en tranches. Dalal ouvrit les yeux. Elle ne regar­da ni Maud ni Noor. Elle regar­da le bar vide comme on regarde un champ après la bataille — avec une ten­dresse épui­sée, une dou­ceur de sur­vi­vante. Puis elle se leva, lis­sa sa robe vert sombre, et des­cen­dit de l’es­trade. En pas­sant devant Noor, elle s’ar­rê­ta. Elles échan­gèrent un regard — bref, char­gé, un regard entre deux femmes qui se connais­saient ou qui se recon­nais­saient, Maud ne sut pas. Dalal posa sa main sur le bras de Noor. Un geste minus­cule. Puis elle s’é­loi­gna dans le cou­loir qui menait aux cou­lisses, aux ves­tiaires, à cette par­tie invi­sible de l’hô­tel où les artistes rede­viennent des gens ordi­naires, et sa robe vert sombre dis­pa­rut dans l’obs­cu­ri­té comme un pois­son dans les profondeurs.

Noor se tour­na vers Maud.

Son visage avait repris sa com­po­si­tion — le masque était reve­nu, les couches de contrôle s’é­taient réem­pi­lées, les yeux noirs avaient retrou­vé leur opa­ci­té. Mais quelque chose avait chan­gé. Un degré. Une nuance. Comme une note de musique qui reste dans l’air après que l’ins­tru­ment s’est tu — on ne l’en­tend plus mais on la sent, on la porte, elle vibre encore dans les os.

— On y va ? dit Noor.

Maud hocha la tête.

Elles tra­ver­sèrent le hall. Bou­tros les regar­da pas­ser. Il ne dit rien. Ses yeux de puits sui­virent les deux femmes jus­qu’à la porte d’en­trée, et quand la porte se refer­ma der­rière elles, quand la cha­leur de Bey­routh les ava­la et que la nuit les prit, Bou­tros Maa­touk fit une chose que per­sonne ne vit — il fer­ma les yeux une seconde, les lèvres bou­geant imper­cep­ti­ble­ment, et pro­non­ça un mot qui pou­vait être un pré­nom ou une prière. Puis il rou­vrit les yeux, ajus­ta son nœud papillon, et rede­vint le concierge du Phoe­ni­cia, immo­bile et omni­scient, gar­dien d’un temple dont les dieux avaient depuis long­temps ces­sé de répondre.

* * *

Cha­pitre 9 — Minuit

Dehors, la ville respirait.

Pas le souffle régu­lier d’une ville endor­mie — Bey­routh ne dor­mait pas, Bey­routh ne dor­mi­rait jamais, Bey­routh était une insom­niaque chro­nique qui confon­dait la nuit avec une per­mis­sion. C’é­tait un souffle hale­tant, irré­gu­lier, fait de klaxons au loin, de musique échap­pée d’un bal­con, de rires qui mon­taient d’un café invi­sible, du gron­de­ment sourd des géné­ra­teurs élec­triques dans les ruelles adja­centes, et par-des­sus tout, par-des­sous tout, le bruit de la mer qui bat­tait la Cor­niche avec la patience d’un amant repous­sé qui revient chaque nuit.

Maud et Noor marchèrent.

Elles ne prirent pas de taxi. Noor avait dit non d’un mou­ve­ment de tête quand Maud avait regar­dé la file de Mer­cedes garées devant le Phoe­ni­cia, et elles étaient par­ties à pied, côte à côte, dans la cha­leur qui ne tom­bait pas, sur le trot­toir de la Cor­niche qui lon­geait la mer. Leurs talons cla­quaient sur le béton — un rythme à deux temps, déca­lé, les pas de Noor légè­re­ment plus longs que ceux de Maud, si bien que leurs bruits de pas ne coïn­ci­daient jamais, for­mant une petite poly­ryth­mie urbaine, un dia­logue de semelles sur le sol chaud.

Maud ne deman­da pas où elles allaient. Elle le deman­de­rait plus tard. Pour l’ins­tant, elle mar­chait, et la marche était un sou­la­ge­ment — après des heures assise dans le bar, dans le fau­teuil du lob­by, debout sur la ter­rasse face à Sin­clair, son corps avait besoin de mou­ve­ment comme ses pou­mons avaient besoin de cet air brû­lant et salé qui n’é­tait pas de l’air pur mais qui était de l’air libre, et à cet ins­tant de la nuit, la liber­té impor­tait plus que la pureté.

La Cor­niche à minuit était un théâtre. Des couples mar­chaient au bord de l’eau, enla­cés ou sépa­rés par la dis­tance pré­cise qu’im­po­sait la décence publique — un bras de lon­gueur, pas plus, pas moins. Des hommes seuls fumaient le nar­gui­lé sur des chaises en plas­tique sor­ties de nulle part, ins­tal­lées direc­te­ment sur le trot­toir, face à la mer, comme si la mer était un spec­tacle qu’on regar­dait avec la même atten­tion qu’un match de foot­ball. Des ven­deurs de maïs grillé pous­saient leurs cha­riots, l’o­deur des épis brû­lés se mêlant au sel et au die­sel. Des voi­tures pas­saient — des Che­vro­let, des Peu­geot, des Mer­cedes, les phares balayant le trot­toir comme des pro­jec­teurs de pri­son — et de chaque voi­ture s’é­chap­pait de la musique, Fai­ruz ou Oum Kal­thoum ou Elvis Pres­ley ou les trois en même temps, Bey­routh ne choi­sis­sait jamais, Bey­routh vou­lait tout.

— Où allons-nous ? deman­da Maud enfin.

— Ham­ra, dit Noor. La rue Ham­ra. Il y a un endroit que Wael fré­quen­tait. Un café. Chez Mod­ca. Vous connaissez.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Noor savait que Maud connais­sait. Et Maud connais­sait — Mod­ca, le café de la rue Ham­ra, le quar­tier géné­ral de l’in­tel­li­gent­sia bey­rou­thine, le lieu où les poètes et les pro­fes­seurs et les jour­na­listes et les espions se mélan­geaient dans la fumée des ciga­rettes et le bruit des tasses, où l’on refai­sait le monde arabe entre deux cafés turcs et où le monde arabe, indif­fé­rent, conti­nuait de se défaire. Wael l’y avait emme­née. Wael y avait sa table — au fond, contre le mur, sous une affiche du fes­ti­val de Baal­bek, une table pour quatre où il s’as­seyait tou­jours seul d’a­bord et où les gens venaient à lui, un par un, comme des fidèles au confessionnal.

Elles quit­tèrent la Cor­niche et tour­nèrent dans une rue qui mon­tait vers Ham­ra. Le pay­sage chan­gea. La mer dis­pa­rut. Les immeubles se rap­pro­chèrent — des immeubles des années cin­quante, béton et bal­cons, le style inter­na­tio­nal tro­pi­ca­li­sé, avec du linge qui pen­dait aux fenêtres et des cli­ma­ti­seurs qui gout­taient et des chats qui obser­vaient depuis les rebords avec l’in­dif­fé­rence sou­ve­raine de ceux qui pos­sèdent la nuit. Les trot­toirs se rétré­cirent. Les odeurs chan­gèrent — le sel céda la place à la fri­ture, au jas­min des jar­dins encla­vés, à l’es­sence des scoo­ters, au pain chaud d’une bou­lan­ge­rie qui tra­vaillait la nuit pour les livrai­sons du matin.

— Sin­clair vous a par­lé, dit Noor sans tour­ner la tête. Ce n’é­tait pas une ques­tion non plus.

— Sur la ter­rasse. Il m’attendait.

— Il ne vous atten­dait pas. Il atten­dait que je vienne vous cher­cher. Et il vou­lait vous par­ler avant.

Maud ralen­tit le pas.

— Vous saviez qu’il serait là.

— Je savais qu’il serait quelque part. Sin­clair est tou­jours quelque part. C’est un homme qui occupe l’es­pace comme un gaz — il se répand, il rem­plit les vides, il est là avant qu’on ne le remarque. C’est pour­quoi je n’é­tais pas au lob­by à minuit. J’at­ten­dais qu’il ait fini.

— Fini quoi ? De me menacer ?

— De vous infor­mer. C’est le mot qu’il uti­lise, n’est-ce pas ? Il ne menace pas. Il informe. C’est un homme d’une grande déli­ca­tesse dans la brutalité.

Noor tour­na dans une ruelle. Maud sui­vit. Les murs se res­ser­rèrent encore — elles mar­chaient main­te­nant dans un pas­sage étroit entre deux immeubles, un de ces rac­cour­cis que seuls les habi­tants connaissent, où la lumière des réver­bères ne péné­trait pas et où l’obs­cu­ri­té avait une épais­seur presque phy­sique, comme un tis­su qu’on traversait.

— Il vous a par­lé de Drum­mond ? deman­da Noor.

— Il m’a dit qu’il avait été rap­pe­lé à Londres. Aujourd’hui.

Noor ne répon­dit pas immé­dia­te­ment. Leurs pas réson­nèrent dans la ruelle — un écho dur, métal­lique, comme des pièces de mon­naie tom­bées dans un puits.

— Drum­mond n’a pas été rap­pe­lé à Londres, dit Noor.

La phrase tom­ba dans l’obs­cu­ri­té de la ruelle comme une pierre dans l’eau noire.

— Drum­mond est mort, dit Noor.

Maud s’ar­rê­ta. Noor fit deux pas de plus avant de s’ar­rê­ter aus­si et de se retour­ner. Dans la pénombre de la ruelle, son visage était un ovale pâle, sans détails, sans expres­sion, comme un masque véni­tien flot­tant dans le noir.

— Quand ? dit Maud.

— Ce matin. Ou hier soir. Je ne sais pas exac­te­ment. On l’a trou­vé dans son appar­te­ment de Ras Bey­routh. Offi­ciel­le­ment, un arrêt car­diaque. Drum­mond buvait beau­coup. Drum­mond avait cin­quante-six ans et un cœur fra­gile. C’est une mort par­fai­te­ment crédible.

— Mais vous n’y croyez pas.

— Je crois aux coïn­ci­dences encore moins que vous.

Le silence de la ruelle. Quelque part au-des­sus d’elles, un chat miau­la — un cri bref, aigu, presque humain. Un cli­ma­ti­seur ron­ron­nait dans un mur. L’o­deur de jas­min, plus forte ici, presque suf­fo­cante, comme si les fleurs aus­si refu­saient de dormir.

— Qui ? dit Maud.

— Je ne sais pas. Je sais que Drum­mond allait par­ler. Je sais que Drum­mond avait des infor­ma­tions qui met­taient en dan­ger plu­sieurs ser­vices — pas seule­ment le MI6. Et je sais que quand un homme s’ap­prête à par­ler et qu’on le retrouve mort le jour même, la ques­tion n’est pas qui mais com­bien. Com­bien de gens avaient inté­rêt à ce qu’il se taise. Et la réponse, à Bey­routh, est tou­jours : plus qu’on ne croit.

Maud s’a­dos­sa au mur. La pierre était tiède — même la nuit, même dans l’ombre, les murs de Bey­routh gar­daient la cha­leur du jour comme une fièvre qui ne tombe pas. Elle sen­tit sous ses omo­plates les aspé­ri­tés du cré­pi, les fis­sures, la rugo­si­té du réel, et cette sen­sa­tion phy­sique — la soli­di­té d’un mur contre son dos — était la seule chose qui l’empêchait de basculer.

Drum­mond était mort. La source était morte. L’homme qui avait écrit trois lignes sur un papier sans en-tête — Phoe­ni­cia Hotel, bar, 21 heures, venez seule — cet homme était mort avant qu’elle n’ar­rive, mort pen­dant qu’elle défai­sait sa valise dans la chambre 514, mort pen­dant qu’elle com­man­dait un gin tonic au bar, mort pen­dant qu’elle atten­dait un vivant qui ne vien­drait jamais. La nuit entière avait été construite sur un cadavre. Chaque conver­sa­tion, chaque regard, chaque verre com­man­dé, chaque minute d’at­tente — tout cela s’é­tait dérou­lé au-des­sus d’un homme mort, comme un spec­tacle joué sur une trappe.

— Pour­quoi me dites-vous ça ? deman­da Maud. Pour­quoi main­te­nant ? Pour­quoi pas au bar, quand vous vous êtes assise en face de moi ?

— Parce qu’au bar il y avait des oreilles. Au bar il y avait Sin­clair — pas phy­si­que­ment, mais il a des gens par­tout, le bar­man peut-être, un ser­veur, un client. Au bar je ne pou­vais vous don­ner que le début de l’his­toire. La suite doit se racon­ter dehors. Dans les inter­stices. Dans les endroits où les murs n’é­coutent pas.

— Et cette ruelle est un endroit où les murs n’é­coutent pas ?

— Cette ruelle est un endroit où per­sonne ne vient. Pas de com­merce, pas de café, pas de rai­son d’être ici à minuit et demi. Juste un pas­sage. Un entre-deux. C’est dans les entre-deux qu’on dit les choses impor­tantes, madame Ker­vern. Jamais au milieu des pièces. Tou­jours dans les couloirs.

Elles se remirent en marche. La ruelle débou­cha sur une rue plus large — des bou­tiques fer­mées, des rideaux de fer bais­sés, un ciné­ma dont le fron­ton affi­chait un film égyp­tien avec un homme mous­ta­chu et une femme en pleurs, les cou­leurs de l’af­fiche fanées par le soleil. Puis une autre rue, plus ani­mée — de la lumière, des voix, des néons. La rue Hamra.

Maud la recon­nut comme on recon­naît un visage aimé après une longue absence — les mêmes traits, la même éner­gie, mais quelque chose d’im­per­cep­ti­ble­ment dif­fé­rent, comme si la rue avait vieilli d’un an sans elle, comme si la rue avait conti­nué de vivre après son départ et por­tait main­te­nant les traces de cette vie sans elle. Les librai­ries étaient tou­jours là — Antoine, la grande librai­rie fran­co­phone, la vitrine illu­mi­née même à cette heure, expo­sant des livres fran­çais, des jour­naux arabes, des revues amé­ri­caines. Les cafés étaient tou­jours là — Mod­ca, le Hor­se­shoe, le Wim­py, le Strand — et ils étaient ouverts, bien sûr, parce que Ham­ra ne fer­mait jamais, Ham­ra était le cœur bat­tant de Bey­routh et le cœur ne s’ar­rête pas sous pré­texte qu’il est minuit.

Des étu­diants mar­chaient par groupes, les gar­çons en che­mise ouverte, les filles en robes claires, dis­cu­tant avec cette véhé­mence joyeuse qui est la marque des gens qui croient encore que les mots peuvent chan­ger le monde. Des intel­lec­tuels étaient atta­blés aux ter­rasses, recon­nais­sables à leurs lunettes et à leurs cen­driers pleins et à cette façon qu’ils avaient de regar­der la rue comme un texte qu’ils étaient en train de déchif­frer. Un ven­deur de jour­naux pro­po­sait le der­nier numé­ro de L’O­rient avec des nou­velles d’hier qui sem­blaient déjà péri­mées. Un homme jouait du oud sur un tabou­ret, ados­sé au mur d’un immeuble, les yeux fer­més, les doigts cou­rant sur les cordes comme des arai­gnées sur leur toile, et la musique mon­tait dans l’air chaud, plain­tive et belle, et per­sonne ne s’ar­rê­tait pour l’é­cou­ter parce qu’à Ham­ra la beau­té était par­tout et qu’on ne s’ar­rête pas devant ce qui est partout.

Maud sen­tit la rue entrer en elle comme de l’eau dans une terre assoif­fée. Ham­ra. C’é­tait ici que Wael l’a­vait emme­née pour la pre­mière fois — pas au Phoe­ni­cia, pas dans les quar­tiers chics de Zei­tou­nay ou d’A­chra­fieh, mais ici, dans cette rue qui était à Bey­routh ce que Saint-Ger­main-des-Prés était à Paris, un labo­ra­toire, un creu­set, un endroit où les idées fer­men­taient et où les gens se frot­taient les uns aux autres comme des silex, pro­dui­sant des étin­celles qui tan­tôt éclai­raient et tan­tôt brû­laient. Wael l’a­vait emme­née chez Mod­ca et il lui avait pré­sen­té des poètes pales­ti­niens et des cinéastes liba­nais et des jour­na­listes syriens en exil et des pro­fes­seurs amé­ri­cains qui fumaient du haschich et citaient Nietzsche, et elle avait com­pris ce soir-là que Bey­routh n’é­tait pas une ville — c’é­tait une conver­sa­tion. Une conver­sa­tion inin­ter­rom­pue, mul­ti­lingue, contra­dic­toire, pas­sion­née, par­fois vio­lente, tou­jours vivante. Et Wael en était un des inter­lo­cu­teurs les plus écoutés.

— C’est là, dit Noor.

Mod­ca. Le café était devant elles — une devan­ture modeste, une porte vitrée, des tables en for­mi­ca, des chaises en bois, un comp­toir der­rière lequel un homme cor­pu­lent fai­sait cou­ler du café d’une cafe­tière turque en cuivre. Rien de spec­ta­cu­laire. Rien de luxueux. Mais les gens atta­blés à l’in­té­rieur avaient cette den­si­té par­ti­cu­lière des lieux où il se passe quelque chose — pas un évé­ne­ment, pas un spec­tacle, quelque chose de plus dif­fus, de plus dan­ge­reux : de la pensée.

— Pas à l’in­té­rieur, dit Noor. En haut.

Elle pous­sa une porte adja­cente que Maud n’a­vait jamais remar­quée — une porte étroite, en bois peint, coin­cée entre la devan­ture du café et celle d’un coif­feur fer­mé. Der­rière, un esca­lier mon­tait dans l’obs­cu­ri­té. Noor mon­ta. Maud mon­ta der­rière elle. L’es­ca­lier sen­tait la pein­ture écaillée, le tabac froid, et quelque chose de plus ancien — la pierre, le plâtre, cette odeur miné­rale des vieux immeubles liba­nais qui se décom­posent si len­te­ment qu’ils ont l’air éternels.

Pre­mier étage. Deuxième étage. Troi­sième. Noor s’ar­rê­ta devant une porte. Sor­tit une clef de son sac. L’in­tro­dui­sit dans la ser­rure. Tour­na. La porte s’ouvrit.

C’é­tait un appar­te­ment. Petit — deux pièces, une cui­sine, un bal­con. Les volets étaient fer­més. L’air était immo­bile, chaud, confi­né, l’air d’un endroit qui n’a­vait pas été aéré depuis des semaines. Noor allu­ma une lampe — un abat-jour en tis­su jaune qui dif­fu­sa une lumière malade, fati­guée, la lumière d’un lieu qui n’at­tend plus personne.

Maud regar­da autour d’elle. Des livres. Des cen­taines de livres — sur les éta­gères, sur la table, empi­lés par terre, entas­sés sur les chaises. Des livres en arabe, en fran­çais, en anglais. Des revues d’his­toire. Des cartes. Une machine à écrire sur un bureau cou­vert de feuilles — des feuilles dac­ty­lo­gra­phiées, des notes manus­crites, des pho­to­co­pies de docu­ments jau­nis. Au mur, une pho­to­gra­phie enca­drée — les colonnes de Baal­bek sous un ciel de plomb, le temple de Jupi­ter, les six colonnes debout comme les doigts d’une main ouverte.

Maud sut avant que Noor ne le dise.

— C’est l’ap­par­te­ment de Wael, dit-elle.

Sa voix était un souffle. L’air de l’ap­par­te­ment lui entrait dans les pou­mons comme du verre pilé — chaque ins­pi­ra­tion cou­pait, chaque expi­ra­tion brû­lait. L’o­deur. Sous la pous­sière, sous le ren­fer­mé, sous la décom­po­si­tion lente d’un lieu aban­don­né, elle sen­tit l’o­deur de Wael. Son tabac — du Gitanes, qu’il fumait par affec­ta­tion fran­co­phile. Son eau de Cologne — quelque chose de bon mar­ché, d’un peu sur­an­né, qu’il ache­tait au souk de Bas­ta. Et ses livres — cette odeur de papier et d’encre et de temps qui est l’o­deur même de l’his­toire, l’o­deur de ce qu’il était.

— Com­ment avez-vous la clef ? deman­da Maud.

— Il me l’a­vait don­née, dit Noor.

Quatre mots. Il me l’a­vait don­née. Quatre mots qui conte­naient un monde — un monde que Maud n’a­vait pas soup­çon­né, un monde dans lequel Wael Cha­moun don­nait les clefs de son appar­te­ment à des femmes qui n’é­taient pas elle, à des femmes qui tra­vaillaient pour des ser­vices de ren­sei­gne­ment, à des femmes magné­tiques et ambi­guës qui entraient dans les bars comme on entre dans l’eau. Quatre mots qui ajou­taient à la mort de Wael une couche sup­plé­men­taire de ver­tige — non seule­ment il était mort, non seule­ment il avait été tra­hi, mais il avait été intime avec celle qui l’a­vait tra­hi. Et Maud n’a­vait rien su. Rien vu. Rien soupçonné.

— Asseyez-vous, dit Noor. Il y a des choses que je dois vous montrer.

* * *

Cha­pitre 10 — Bey­routh, la nuit

Maud ne s’as­sit pas.

Elle res­ta debout au milieu de la pièce, immo­bile, les bras le long du corps, et elle regar­da. Elle regar­da comme on regarde un tom­beau qu’on vient d’ou­vrir — avec la ter­reur sacrée de celui qui sait que ce qu’il va voir ne pour­ra jamais être revu, jamais être oublié, jamais être remis dans le noir.

L’ap­par­te­ment de Wael était un cer­veau ouvert. Ses pen­sées étaient par­tout — sur les murs, sur le bureau, sur les éta­gères qui pliaient sous le poids de ses obses­sions. Les livres n’é­taient pas ran­gés par ordre alpha­bé­tique ni par genre ni par taille — ils étaient ran­gés par logique interne, une logique que seul Wael com­pre­nait, une logique de connexions sou­ter­raines, de rhi­zomes, d’as­so­cia­tions qui reliaient un trai­té sur les accords Sykes-Picot à un roman de Naguib Mah­fouz et à un recueil de poèmes de Kha­lil Gibran et à un rap­port des Nations Unies sur les réfu­giés pales­ti­niens. Chaque éta­gère était un argu­ment. Chaque pile était une démonstration.

Et elle recon­nais­sait tout. Le cous­sin rouge sur le fau­teuil — celui qu’il met­tait dans son dos quand il lisait tard la nuit. Le cen­drier en cuivre, plein de mégots pétri­fiés que per­sonne n’a­vait vidé depuis un an, des Gitanes à filtres jaunes qui avaient noir­ci en séchant. La théière sur la petite table à côté de la fenêtre — en por­ce­laine bleue, ébré­chée à l’anse, dans laquelle il pré­pa­rait un thé à la menthe si sucré qu’elle le taqui­nait en disant qu’il buvait du sirop. Le tapis — un kilim de la Bekaa, aux motifs géo­mé­triques rouge et noir, qu’il avait ache­té à un vieux mar­chand de Baal­bek et dont il racon­tait, avec un sérieux feint, qu’il avait appar­te­nu à un émir ottoman.

Elle connais­sait cet appar­te­ment par cœur. Elle y avait dor­mi, man­gé, fait l’a­mour, lu, ri, pleu­ré une fois — une seule, le soir où il lui avait annon­cé qu’il ne quit­te­rait jamais le Liban, qu’il ne vien­drait jamais vivre à Paris, que sa vie était ici, dans ces rues, dans cette langue, dans cette lumière, et qu’il l’ai­mait mais que l’a­mour ne suf­fi­sait pas à déra­ci­ner un cèdre. Elle avait pleu­ré et il l’a­vait tenue dans ses bras et il avait dit des choses en arabe qu’elle n’a­vait pas com­prises et qui étaient pro­ba­ble­ment les choses les plus impor­tantes qu’il lui ait jamais dites.

Et main­te­nant elle était là, dans cet appar­te­ment qui sen­tait l’ab­sence, avec une femme qui avait aus­si une clef.

— Depuis quand avez-vous cette clef ? deman­da Maud.

Noor était debout près du bureau. Elle avait allu­mé une deuxième lampe — une lampe de bureau, arti­cu­lée, en métal noir — et la lumière tom­bait sur les papiers épar­pillés comme un pro­jec­teur sur une scène de crime.

— Depuis mars 1962, dit Noor. Quatre mois avant sa disparition.

Mars 1962. Le même mois où Wael avait par­lé à Maud de la liste. Le même mois où il avait dit : le pro­blème, c’est que quel­qu’un sait que je l’ai trou­vé. Et pen­dant ce même mois, il don­nait les clefs de son appar­te­ment à Noor Salhab.

— Pour­quoi ? dit Maud. Ce n’é­tait pas une ques­tion pro­fes­sion­nelle. C’é­tait le cri d’une femme qui découvre, un an après la mort de l’homme qu’elle aimait, qu’il avait une vie qu’elle ne connais­sait pas.

— Parce qu’il avait peur, dit Noor. Pas pour lui — Wael n’a­vait jamais peur pour lui, c’é­tait un défaut magni­fique et sui­ci­daire. Il avait peur pour ses recherches. Pour les docu­ments qu’il avait accu­mu­lés. Il savait qu’on pou­vait fouiller son bureau à l’u­ni­ver­si­té. Il savait qu’on pou­vait entrer chez lui. Il vou­lait que quel­qu’un ait accès à ses papiers si quelque chose lui arri­vait. Quel­qu’un qui com­pren­drait ce qu’ils conte­naient. Quel­qu’un qui sau­rait quoi en faire.

— Et il vous a choi­sie vous.

— Il m’a choi­sie moi.

— Pour­quoi pas moi ?

La ques­tion sor­tit plus vio­lem­ment qu’elle ne l’au­rait vou­lu — une lame nue, sans four­reau, sans poli­tesse. Pour­quoi pas moi. Pour­quoi l’homme que j’ai­mais a‑t-il confié ses secrets les plus dan­ge­reux à une autre femme. Pour­quoi m’a-t-il tenue à l’é­cart de ce qui comp­tait le plus. Pour­quoi suis-je là, un an trop tard, dans son appar­te­ment, avec vous, au lieu d’être là, un an plus tôt, avec lui, en train de le protéger.

Noor la regar­da. Et pour la deuxième fois cette nuit — après Dalal, après la musique — quelque chose bou­gea sous le masque. Pas le cha­grin de tout à l’heure, pas cette dou­leur géo­lo­gique qui avait affleu­ré au son de la voix d’As­ma­han. Autre chose. De la honte, peut-être. Ou sa cou­sine ger­maine — la conscience aiguë d’un tort qu’on a com­mis et qu’on ne peut pas réparer.

— Parce que vous étiez la femme qu’il aimait, dit Noor. Et c’est pré­ci­sé­ment pour ça qu’il ne pou­vait pas. Vous impli­quer, c’é­tait vous mettre en dan­ger. Wael savait que les gens qui le sur­veillaient sur­veille­raient aus­si ses proches. Ses col­lègues. Ses amis. Et vous. Sur­tout vous. Une jour­na­liste fran­çaise de l’AFP, amou­reuse d’un his­to­rien liba­nais qui fouillait les archives du Deuxième Bureau — c’é­tait un pro­fil rouge vif, madame Ker­vern. Un signal d’a­larme pour tous les ser­vices. Wael vous a tenue à l’é­cart pour vous protéger.

— Et vous, vous n’é­tiez pas en danger ?

— Moi, j’é­tais déjà dans le dan­ger. J’y vivais. C’est mon habi­tat naturel.

Elle dit cela sans iro­nie, sans bra­vade. Avec la sim­pli­ci­té d’un pois­son qui décrit l’eau. Et Maud com­prit — pas avec la rai­son, pas encore, mais avec cette intel­li­gence du corps qui avait fonc­tion­né toute la nuit comme un sixième sens — que Noor disait la véri­té. Que Wael l’a­vait pro­té­gée. Que son silence, qu’elle avait pris pour de la dis­tance, pour de la légè­re­té, pour cette désin­vol­ture levan­tine qui l’exas­pé­rait par­fois, était en réa­li­té un acte d’a­mour. Le plus cruel des actes d’a­mour — celui qui pro­tège en excluant.

— Mon­trez-moi, dit Maud.

Noor se tour­na vers le bureau. Ses mains — Maud les regar­da, les mains de Noor, longues, fines, les ongles courts comme ceux d’une femme qui tra­vaille avec ses mains ou qui se les ronge — ses mains sou­le­vèrent une pile de feuilles, en reti­rèrent une che­mise en car­ton brun, ordi­naire, le genre de che­mise qu’on achète par paquets de dix dans les pape­te­ries de la rue Ham­ra. Sur la cou­ver­ture, l’é­cri­ture de Wael — Maud la recon­nut comme on recon­naît une voix dans le noir, cette écri­ture pen­chée, rapide, élé­gante, qui mêlait les carac­tères latins et arabes dans un même élan. Un seul mot sur la cou­ver­ture. Un nom.

LAZARE.

— C’est le nom qu’il avait don­né à son dos­sier, dit Noor. Lazare. Celui qui revient d’entre les morts. C’é­tait son sens de l’hu­mour — noir, biblique, un peu gran­di­lo­quent. Tout Wael.

Noor ouvrit la che­mise. À l’in­té­rieur, des feuilles dac­ty­lo­gra­phiées, des pho­to­co­pies, des notes manus­crites, des cou­pures de jour­naux jau­nies, des sché­mas des­si­nés à la main avec des flèches et des noms reliés par des lignes rouges. C’é­tait un chaos appa­rent — mais Maud, qui avait vu Wael tra­vailler, qui avait obser­vé des dizaines de fois la manière dont il orga­ni­sait ses recherches, savait que ce chaos avait une struc­ture, une colonne ver­té­brale, un argu­ment qui se déployait de feuille en feuille comme un récit.

— Wael a pas­sé trois ans à recons­ti­tuer le réseau fran­çais au Levant, dit Noor. Pas le réseau offi­ciel — l’am­bas­sade, le conseiller cultu­rel, l’at­ta­ché de défense, tout ça c’est de la façade. Le vrai réseau. Le réseau clan­des­tin. Celui qui a été mis en place pen­dant le Man­dat et qui n’a jamais été déman­te­lé. Des agents liba­nais recru­tés dans les années trente et qua­rante par le Deuxième Bureau, for­més par les Fran­çais, payés par les Fran­çais, et qui ont conti­nué à tra­vailler après l’in­dé­pen­dance. Cer­tains sont deve­nus des per­son­na­li­tés publiques. Des poli­ti­ciens. Des magis­trats. Des offi­ciers de l’ar­mée. Des universitaires.

Elle sor­tit une feuille de la che­mise. Une liste. Dac­ty­lo­gra­phiée. Une dizaine de noms, avec en face de cha­cun une date de recru­te­ment, un nom de code, et un résu­mé de fonc­tions. Maud lut les noms. Elle n’en recon­nut que deux — mais ces deux noms suf­firent à lui cou­per le souffle. Deux hommes qui occu­paient des posi­tions de pre­mier plan dans le Liban de 1963. Deux piliers de l’es­ta­blish­ment. Deux noms qu’on pro­non­çait avec res­pect dans les salons et les ministères.

— Bon Dieu, murmura-t-elle.

— Oui, dit Noor. C’est à peu près ce que Wael a dit quand il a trou­vé ça.

— Et le Deuxième Bureau savait qu’il avait trou­vé cette liste.

— Le Deuxième Bureau l’a su en mars 1962. Un de leurs agents à l’U­ni­ver­si­té amé­ri­caine — un pro­fes­seur, un col­lègue de Wael, quel­qu’un qu’il consi­dé­rait comme un ami — a signa­lé que Wael posait des ques­tions inha­bi­tuelles. Qu’il cher­chait des archives spé­ci­fiques. Qu’il men­tion­nait des noms qu’un his­to­rien n’é­tait pas cen­sé connaître. Le rap­port est remon­té à Bey­routh d’a­bord, puis à Paris. Et Paris a déci­dé que Wael Cha­moun était un problème.

— Et vous. Où étiez-vous dans tout ça ?

Noor repo­sa la feuille dans la che­mise. Ses mou­ve­ments avaient ralen­ti — chaque geste était deve­nu déli­bé­ré, pesé, comme celui d’un chi­rur­gien qui sait que le pro­chain coup de scal­pel peut tuer ou guérir.

— J’é­tais l’of­fi­cier trai­tant, dit-elle.

Les mots tom­bèrent dans l’ap­par­te­ment comme des pierres dans un puits sec. Offi­cier trai­tant. Dans le lexique du ren­sei­gne­ment, cela signi­fiait que Noor était la per­sonne char­gée de gérer le dos­sier Wael Cha­moun. De le sur­veiller. D’é­va­luer la menace. De pro­po­ser des solu­tions. Et de trans­mettre les ordres.

— Vous étiez char­gée de le sur­veiller, dit Maud. Et pen­dant que vous le sur­veilliez, il vous a don­né les clefs de son appartement.

— Oui.

— Il savait qui vous étiez ?

— Non. Il croyait que j’é­tais ce que tout le monde croyait — une diplo­mate sué­doise. Culti­vée, curieuse, inté­res­sée par l’his­toire du Levant. Je l’a­vais appro­ché dans un col­loque à l’AUB, en février 1962. Nous avions par­lé de Sykes-Picot. Il m’a­vait trou­vée brillante. — Un sou­rire amer, le pre­mier sou­rire de Noor qui ne fût pas un masque mais une bles­sure. — Je suis brillante. C’est le pro­blème. On n’est pas recru­té par les ser­vices parce qu’on est médiocre.

— Vous l’a­vez manipulé.

— Je l’ai appro­ché sous une fausse iden­ti­té dans le cadre d’une mis­sion d’é­va­lua­tion, oui. Et ensuite… — Elle s’in­ter­rom­pit. Regar­da le bureau, les livres, le cous­sin rouge sur le fau­teuil, le cen­drier plein de Gitanes mortes. — Et ensuite il s’est pas­sé ce qui se passe quand on s’ap­proche trop près de quel­qu’un d’in­tel­li­gent, de pas­sion­né, de vivant. On com­mence par jouer un rôle et un jour on se rend compte qu’on a ces­sé de jouer sans savoir quand.

Maud encais­sa. Chaque phrase de Noor était un coup — pas por­té avec vio­lence, por­té avec une pré­ci­sion chi­rur­gi­cale qui était pire que la vio­lence, parce que chaque mot tou­chait un organe vital et que Noor le savait. Noor savait exac­te­ment ce que ces mots fai­saient à Maud. Et elle les pro­non­çait quand même. Parce que la véri­té, à ce stade de la nuit, était la seule chose qui lui res­tait à offrir.

— Vous l’a­vez aimé, dit Maud.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un diag­nos­tic. Pro­non­cé avec la froi­deur cli­nique d’un méde­cin qui lit une radio­gra­phie — voi­là la frac­ture, voi­là la lésion, voi­là l’en­droit exact où ça fait mal.

— Je ne sais pas, dit Noor. Je ne sais pas si ce que j’ai éprou­vé s’ap­pelle de l’a­mour. Dans mon métier, on apprend à simu­ler toutes les émo­tions — la joie, la peur, la sym­pa­thie, le désir. On simule si bien qu’on finit par ne plus savoir ce qui est simu­lé et ce qui ne l’est pas. Avec Wael… je ne sais pas. Je sais que quand j’é­tais avec lui, je ne jouais pas. Ou je ne croyais pas jouer. Ce qui revient peut-être au même.

— Non, dit Maud. Ce ne revient pas au même.

Silence. L’a­bat-jour jaune bour­don­nait fai­ble­ment — un insecte pri­son­nier à l’in­té­rieur, ou le fila­ment de l’am­poule qui vibrait. L’air de l’ap­par­te­ment était deve­nu irres­pi­rable — non pas par la cha­leur, non pas par le ren­fer­mé, mais par la den­si­té de ce qui venait d’être dit. Deux femmes dans l’ap­par­te­ment d’un mort, et entre elles la ques­tion qui n’a­vait pas encore été posée, la ques­tion ultime, celle que tout le reste contour­nait et qui se dres­sait main­te­nant au centre de la pièce comme un pilier qu’on ne peut plus éviter.

— L’ordre, dit Maud. Racon­tez-moi l’ordre.

Noor fer­ma les yeux. Quand elle les rou­vrit, quelque chose avait chan­gé — pas le visage, pas la pos­ture, quelque chose de plus pro­fond, une note fon­da­men­tale, comme si la fré­quence de sa voix avait bais­sé d’un demi-ton.

— Pas ici, dit-elle. Pas dans cet appar­te­ment. Pas devant ses livres.

Elle refer­ma la che­mise Lazare. La glis­sa dans son sac. Et Maud la lais­sa faire — elle lais­sa cette femme prendre les docu­ments de Wael, les mettre dans son sac en cuir noir, parce qu’à cet ins­tant elle com­prit que Noor n’é­tait pas en train de voler les papiers de Wael. Elle était en train de les sau­ver. De les sor­tir de cet appar­te­ment que quel­qu’un fini­rait par fouiller — si ce n’é­tait pas déjà fait — et de les mettre dans les mains de la seule per­sonne qui avait une rai­son de les rendre publics. Une jour­na­liste. Une jour­na­liste de l’AFP. La femme que Wael avait aimée.

Elles sor­tirent de l’ap­par­te­ment. Noor fer­ma la porte à clef. Le geste eut quelque chose de funé­raire — un der­nier tour de ser­rure sur la vie d’un homme, un scel­le­ment, un adieu. Le bruit de la clef dans la ser­rure réson­na dans la cage d’es­ca­lier comme une note unique, sèche, définitive.

Elles des­cen­dirent. La porte sur la rue. La rue Ham­ra. La cha­leur. Le bruit. Le joueur de oud avait dis­pa­ru. Les cafés com­men­çaient à se vider — il était presque deux heures du matin et même Ham­ra, même l’in­som­niaque, com­men­çait à cli­gner des yeux. Un chat noir tra­ver­sa la rue devant elles avec la désin­vol­ture d’un pro­prié­taire qui ins­pecte son domaine.

— On retourne au Phoe­ni­cia, dit Noor. Le reste de l’his­toire vous attend là-bas.

Elles mar­chèrent. Côte à côte. Sans par­ler. Leurs pas avaient trou­vé un rythme com­mun — pas iden­tique, pas syn­chrone, mais com­pa­tible, comme deux ins­tru­ments qui jouent des mélo­dies dif­fé­rentes dans la même tona­li­té. Et dans le silence entre elles, dans cet espace que les mots avaient vidé et que les mots ne pou­vaient plus rem­plir, quelque chose se for­ma — pas de la confiance, pas de l’a­mi­tié, pas de l’hos­ti­li­té non plus. Quelque chose qui n’a­vait pas de nom. Une recon­nais­sance, peut-être. La recon­nais­sance mutuelle de deux femmes qui avaient aimé le même homme et qui por­taient, cha­cune à sa manière, le poids de sa mort — l’une parce qu’elle n’a­vait pas su le pro­té­ger, l’autre parce qu’elle avait contri­bué à le perdre. Et ce poids, cette nuit, mar­chait entre elles comme un troi­sième corps, un fan­tôme à leur mesure, et ni l’une ni l’autre ne cher­chait à s’en débarrasser.

* * *

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Lazare

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PHOE­NI­CIA, 1963

* * *

Cha­pitre 1 — Le hall

Elle arri­va par la mer. C’est-à-dire que le taxi qui la condui­sait depuis l’aé­ro­port lon­gea la Cor­niche au moment exact où le soleil déci­dait de mou­rir, et que la Médi­ter­ra­née, sou­dain, fut par­tout — dans le pare-brise, dans les rétro­vi­seurs, dans l’air qui entrait par la vitre bais­sée, dans ses yeux, dans sa gorge. Bey­routh sen­tait le sel et l’es­sence, le jas­min écra­sé par la cha­leur, les ordures douces du port, et quelque chose d’autre, d’in­dé­fi­nis­sable, qui n’ap­par­te­nait qu’à cette ville : un par­fum de catas­trophe heureuse.

Maud Ker­vern posa la main sur son sac. Le magné­to­phone était là, com­pact, lourd, fidèle. Le car­net aus­si. Et la lettre de Drum­mond, pliée en quatre dans la poche inté­rieure, trois lignes tapées à la machine sur un papier sans en-tête : Phoe­ni­cia Hotel. Bar. 21 heures. Venez seule. Il y avait une date — celle d’au­jourd’­hui — et une ini­tiale, A.D., comme si le monde entier devait savoir à qui appar­te­naient ces deux lettres.

Le taxi tour­na. L’hô­tel apparut.

Il était plus grand que dans son sou­ve­nir. Ou peut-être était-ce elle qui avait rétré­ci. Le Phoe­ni­cia se dres­sait face à la mer comme un paque­bot échoué en pleine élé­gance, tout en lignes hori­zon­tales et en verre fumé, moderne avec une arro­gance tran­quille, à peine deux ans d’exis­tence et déjà l’as­su­rance d’un palace cen­te­naire. Edward Durell Stone avait des­si­né un bâti­ment qui ne res­sem­blait à rien de ce que Bey­routh connais­sait — ni otto­man, ni fran­çais, ni arabe — quelque chose de radi­ca­le­ment neuf, comme si le Liban avait déci­dé de s’in­ven­ter un ave­nir en béton et en lumière filtrée.

Maud paya le chauf­feur. Trop. Elle payait tou­jours trop à Bey­routh, par culpa­bi­li­té ou par paresse, elle n’a­vait jamais su.

La cha­leur l’at­ten­dait dehors comme un mur. Juillet à Bey­routh. L’air ne bou­geait pas. Il pesait sur les épaules, il col­lait la robe au ventre, il trans­for­mait chaque geste en effort et chaque pen­sée en sirop. Les pal­miers de l’en­trée ne fré­mis­saient même pas. Les por­tiers, eux, por­taient leurs uni­formes comme des peaux sup­plé­men­taires, sans une goutte de sueur visible, sou­riaient dans trois langues — arabe, fran­çais, anglais — avec cette aisance sur­na­tu­relle des hommes qui ont appris à ne jamais trans­pi­rer devant les clients.

— Bien­ve­nue au Phoe­ni­cia, madame.

— Mer­ci.

Sa valise était petite. Trois jours. Elle ne res­tait jamais plus de trois jours nulle part depuis un an. Trois jours c’é­tait assez pour trou­ver une his­toire, pas assez pour s’y perdre. C’é­tait la règle. Elle avait beau­coup de règles depuis un an.

Elle entra.

Le hall du Phoe­ni­cia la prit dans ses bras.

C’est exac­te­ment ce qu’elle res­sen­tit — une embras­sade. Le marbre au sol, crème vei­né de gris, absor­bait le bruit de ses talons et lui ren­dait un mur­mure. Les lustres dif­fu­saient une lumière qui n’é­clai­rait pas vrai­ment — elle enve­lop­pait, elle dorait, elle men­tait avec grâce. Les ven­ti­la­teurs au pla­fond bras­saient un air tiède où flot­taient le cuir neuf des fau­teuils, le tabac blond de quel­qu’un qu’on ne voyait pas, et cette odeur de café à la car­da­mome qui sem­blait suin­ter des murs eux-mêmes, comme si l’hô­tel trans­pi­rait du café au lieu de la sueur.

Maud tra­ver­sa le hall. Ses yeux s’a­jus­tèrent. Des hommes en cos­tume clair lisaient des jour­naux dans des fau­teuils pro­fonds. Une femme en robe tur­quoise riait au télé­phone, le com­bi­né coin­cé entre l’o­reille et l’é­paule, un bra­ce­let en or glis­sant le long de son poi­gnet à chaque éclat de rire. Un gar­çon d’é­tage pous­sait un cha­riot cou­vert d’une cloche en argent — le dîner de quel­qu’un mon­tait vers les étages supé­rieurs, et avec lui une odeur de viande grillée et de citron.

Tout sem­blait calme. Feu­tré. Élégant.

Mais quelque chose tra­ver­sait l’es­pace — une vibra­tion que Maud connais­sait bien, qu’elle avait appris à recon­naître dans les halls d’hô­tel du Caire, d’Al­ger, de Sai­gon, par­tout où le luxe recou­vrait la peur comme un ver­nis. Une ten­sion invi­sible. Le regard du récep­tion­niste qui balayait la salle une frac­tion de seconde de trop. Les deux hommes près de la baie vitrée qui ne lisaient pas vrai­ment leur jour­nal. La femme en tur­quoise qui riait peut-être un peu trop fort, pour cou­vrir un silence qui aurait été pire.

Bey­routh. La Suisse du Moyen-Orient. Tout le monde le disait. Et comme la Suisse, tout était propre, neutre, sou­riant — et des­sous, l’argent des autres et les secrets de tous cir­cu­laient sans bruit dans des coffres capitonnés.

Maud s’ap­pro­cha de la réception.

— Ker­vern. J’ai une réservation.

— Bien sûr, madame. Chambre 514. Vue sur la mer.

Le récep­tion­niste sou­riait comme un diplo­mate — c’est-à-dire sans les yeux. Il lui ten­dit la clef, une vraie clef en lai­ton atta­chée à un médaillon où le logo du Phoe­ni­cia brillait comme un petit soleil.

Chambre 514.

La der­nière fois, c’é­tait la 307. Avec Wael. Un an plus tôt, presque jour pour jour. Elle avait pris la 307 parce que c’é­tait la sienne, celle qu’il réser­vait tou­jours quand ils se retrou­vaient ici, au troi­sième parce qu’il disait que le cin­quième était pour les gens qui avaient besoin de domi­ner la mer et que lui pré­fé­rait être à sa hau­teur. Il disait des choses comme ça, Wael. Des choses qui res­sem­blaient à des bou­tades et qui étaient des phi­lo­so­phies entières.

Elle ne deman­da pas la 307. Elle mon­ta au cinquième.

L’as­cen­seur était tapis­sé de miroirs. Maud s’y vit — che­veux bruns cou­pés court, visage mince, une bouche qui ne sou­riait pas au repos, des yeux que ses col­lègues de l’AFP décri­vaient comme « trop atten­tifs ». Elle por­tait une robe en lin blanc cas­sé qui avait été fraîche ce matin à Paris et qui était main­te­nant un chif­fon dis­tin­gué. Elle avait l’air de ce qu’elle était : une femme qui voya­geait trop, dor­mait trop peu, et cher­chait quelque chose qu’elle n’é­tait pas sûre de vou­loir trouver.

L’as­cen­seur s’ou­vrit. Cou­loir. Moquette épaisse. Silence climatisé.

La chambre 514 était exac­te­ment ce qu’elle devait être — un lit large comme une pro­messe, des rideaux cou­leur sable, une salle de bain en marbre, un bureau où per­sonne n’é­cri­rait jamais, et la mer. La mer par la fenêtre, immense, d’un bleu qui virait au vio­let à mesure que le soleil ache­vait de se noyer. La mer comme un mur liquide entre elle et tout ce qu’elle avait lais­sé de l’autre côté — Paris, le bureau de l’AFP rue des Saints-Pères, les dépêches, la rou­tine, l’anes­thé­sie des jours identiques.

Maud posa sa valise. Ne l’ou­vrit pas. S’as­sit sur le lit. Le mate­las céda sous elle avec une dou­ceur obscène.

Elle regar­da la mer.

Et la mer lui ren­dit autre chose — pas le regard de Wael, non, c’eût été trop simple, trop roma­nesque, et Maud n’é­tait pas roma­nesque. Ce que la mer lui ren­dit, c’é­tait le vide. L’exact contour de son absence. Wael Cha­moun avait dis­pa­ru un an plus tôt, en juillet, par une nuit comme celle-ci, chaude, épaisse, immo­bile. Il avait quit­té son appar­te­ment de la rue Bliss vers vingt-deux heures — un voi­sin l’a­vait vu — et n’é­tait jamais reve­nu. Pas de corps. Pas de lettre. Pas de sang. Pas de traces de lutte. Rien. Comme si la nuit l’a­vait bu.

La police liba­naise avait clas­sé l’af­faire en trois semaines. Dis­pa­ri­tion volon­taire, avait dit l’ins­pec­teur — un homme mous­ta­chu qui avait le regard de quel­qu’un qui classe beau­coup d’af­faires en trois semaines. Wael Cha­moun, pro­fes­seur d’his­toire à l’U­ni­ver­si­té amé­ri­caine de Bey­routh, qua­rante-deux ans, céli­ba­taire, pas d’en­fants, pas de dettes connues, quelques articles dans des revues spé­cia­li­sées que per­sonne ne lisait, un réseau de connais­sances vaste mais dis­cret — pour­quoi aurait-on vou­lu du mal à un historien ?

Maud savait pour­quoi. Pas exac­te­ment. Pas pré­ci­sé­ment. Mais elle savait que Wael n’é­tait pas seule­ment un his­to­rien. Il était un homme qui posait des ques­tions, et à Bey­routh, en 1962, les ques­tions étaient des armes. Il fouillait les archives du Man­dat fran­çais, les cor­res­pon­dances entre le Quai d’Or­say et le Haut-Com­mis­sa­riat, les notes confi­den­tielles sur le décou­page des fron­tières — Sykes-Picot et ses suites, les pro­messes tra­hies, les accords secrets, les lignes tra­cées au crayon sur des cartes par des hommes qui n’a­vaient jamais vu les pay­sages qu’ils décou­paient. Il cher­chait un docu­ment en par­ti­cu­lier — il en par­lait par­fois, le soir, quand le vin avait assou­pli sa pru­dence, un docu­ment qui prou­ve­rait que cer­taines opé­ra­tions fran­çaises au Levant n’a­vaient jamais ces­sé, que le Man­dat avait offi­ciel­le­ment pris fin en 1943 mais que ses réseaux, eux, conti­nuaient de fonc­tion­ner, invi­sibles, patients, enra­ci­nés comme du lierre dans les fis­sures de la jeune Répu­blique libanaise.

Elle n’a­vait pas écou­té. Pas vrai­ment. Elle écou­tait sa voix — ce bary­ton chaud, légè­re­ment voi­lé, qui trans­for­mait l’his­toire diplo­ma­tique en conte des Mille et Une Nuits. Elle écou­tait ses mains — la façon dont il tenait son verre, dont il tour­nait les pages, dont il posait ses doigts sur sa nuque à elle quand il vou­lait qu’elle cesse de poser des ques­tions et com­mence à le regar­der. Elle écou­tait son corps, et son corps disait des choses plus urgentes que les archives du Quai d’Orsay.

Main­te­nant il était mort. Ou dis­pa­ru. Ou les deux, ce qui reve­nait au même — car les hommes qui dis­pa­raissent à Bey­routh sans lais­ser de traces ne réap­pa­raissent pas. Et les phrases qu’il avait pro­non­cées, ces frag­ments épar­pillés dans sa mémoire comme les pièces d’un puzzle dont elle n’a­vait pas vu le des­sin, ces phrases pre­naient forme main­te­nant, un an trop tard, dans la lumière rasante de cette chambre d’hôtel.

Il avait dit : Les Fran­çais n’ont jamais quit­té le Liban, Maud. Ils ont juste chan­gé de costume.

Il avait dit : Tu sais ce que c’est, le Deuxième Bureau ? C’est un fan­tôme qui ne sait pas qu’il est mort.

Il avait dit : Si un jour je dis­pa­rais, ne crois pas ce qu’on te dira. Cherche ce que je cherchais.

Elle avait ri. Elle avait cru à de la gran­di­lo­quence levan­tine, ce goût du drame que les hommes d’i­ci culti­vaient comme d’autres cultivent des roses. Elle avait ri et il l’a­vait regar­dée avec quelque chose dans les yeux qu’elle n’a­vait pas su lire — de la ten­dresse, oui, mais aus­si de la pitié. La pitié de celui qui sait pour celle qui ne sait pas encore.

Maud se leva. Alla à la salle de bain. Se pas­sa de l’eau sur le visage. L’eau était tiède — même la plom­be­rie transpirait.

Dans le miroir, elle vit une femme qui était venue à Bey­routh pour enquê­ter sur Kim Phil­by, l’es­pion bri­tan­nique qui avait fui vers Mos­cou six mois plus tôt depuis cette même ville, ce même quar­tier, peut-être ce même hôtel. C’é­tait l’ar­ticle offi­ciel. C’é­tait ce qu’elle avait ven­du à son rédac­teur en chef — un long for­mat sur les traces de Phil­by à Bey­routh, les bars où il buvait, les gens qu’il fré­quen­tait, le trou noir de sa dis­pa­ri­tion. Un bon sujet. Ven­deur. L’AFP avait dit oui.

Mais dans le miroir, der­rière la jour­na­liste, il y avait l’autre — celle qui cher­chait Wael. Celle qui avait reçu la lettre de Drum­mond et qui avait com­pris, avant même de la lire en entier, que Phil­by et Wael étaient liés par un fil qu’elle ne voyait pas encore, un fil ten­du dans l’obs­cu­ri­té entre deux dis­pa­ri­tions que tout sépa­rait — un espion bri­tan­nique et un his­to­rien liba­nais — mais que quelque chose, quelque chose qu’elle sen­tait sans pou­voir le nom­mer, reliait sou­ter­rai­ne­ment, comme ces rivières invi­sibles qui coulent sous Bey­routh et qu’on n’en­tend que la nuit, quand la ville se tait.

Il était dix-neuf heures. Le ren­dez-vous était à vingt et une heures. Deux heures à tuer.

Maud enfi­la des san­dales, prit son sac, lais­sa sa valise fermée.

Elle des­cen­dit.

Dans l’as­cen­seur, les miroirs la mul­ti­plièrent — six Maud, huit Maud, une infi­ni­té de Maud des­cen­dant vers le hall du Phoe­ni­cia comme on des­cend dans la gorge d’un ani­mal magni­fique. Et dans cha­cun de ces reflets, elle cher­cha les yeux de Wael, et dans cha­cun de ces reflets, elle ne trou­va que les siens.

* * *

Cha­pitre 2 — Boutros

Le hall, à cette heure, chan­geait de peau.

La lumière du jour avait cédé sans com­battre. Les lustres avaient pris le relais — cette lumière cou­leur miel qui était la signa­ture du Phoe­ni­cia, une lumière qui ne venait de nulle part et allait par­tout, qui adou­cis­sait les visages et dur­cis­sait les ombres, qui don­nait à chaque homme l’air d’un prince et à chaque femme l’air d’un secret. Le per­son­nel du soir avait rem­pla­cé celui de l’a­près-midi avec la flui­di­té d’un chan­ge­ment de marée. Les fau­teuils s’é­taient rem­plis d’autres corps, d’autres cos­tumes, d’autres par­fums. Le hall du Phoe­ni­cia ne se vidait jamais — il se renou­ve­lait, comme un orga­nisme qui rem­place ses cel­lules sans jamais ces­ser de vivre.

Maud tra­ver­sa cet orga­nisme en dia­go­nale, vers la porte qui don­nait sur le jar­din inté­rieur. Elle avait besoin de mar­cher avant de s’as­seoir au bar. Besoin de sen­tir l’hô­tel sous ses pieds, d’en reprendre la mesure, de se sou­ve­nir de la géo­gra­phie des lieux — les cou­loirs, les esca­liers déro­bés, les recoins où l’on pou­vait dis­pa­raître d’une conver­sa­tion sans que per­sonne ne s’en aper­çoive. Wael lui avait appris ça. Wael lui avait appris beau­coup de choses inutiles qui se révé­laient, un an après sa mort, d’une uti­li­té terrifiante.

Elle pas­sa devant le comp­toir du concierge.

Et le concierge la vit.

Bou­tros Maa­touk avait soixante-trois ans, des mains larges comme des bat­toirs, un visage taillé dans le cèdre — ravi­né, patient, indes­truc­tible — et des yeux d’une noir­ceur si pro­fonde qu’on avait l’im­pres­sion, en le regar­dant, de fixer deux puits dont on n’en­ten­drait jamais le fond. Il se tenait der­rière son comp­toir comme un capi­taine der­rière sa barre, droit, immo­bile, les épaules légè­re­ment voû­tées par le poids de tout ce qu’il avait vu et de tout ce qu’il ne dirait jamais. Il por­tait l’u­ni­forme du Phoe­ni­cia — veste noire, che­mise blanche, nœud papillon bor­deaux — avec la digni­té rési­gnée d’un homme qui sait que le cos­tume ne fait pas le moine mais que le moine, sans cos­tume, n’est rien.

Bou­tros avait com­men­cé sa car­rière au Saint-Georges, l’autre grand hôtel de Bey­routh, celui d’a­vant, celui de la guerre et de l’a­près-guerre, celui où les offi­ciers fran­çais du Man­dat buvaient du cham­pagne pen­dant que la ville brû­lait de fièvre natio­na­liste. Il avait ser­vi des géné­raux, des espions, des actrices, des tra­fi­quants, des poètes — par­fois les mêmes per­sonnes. Il avait vu les Fran­çais par­tir et les Amé­ri­cains arri­ver, les Anglais res­ter et les Sovié­tiques s’in­fil­trer, les Pales­ti­niens affluer et les Liba­nais faire sem­blant que tout allait bien. Quand le Phoe­ni­cia avait ouvert en 1961, on l’a­vait recru­té comme on recrute un monu­ment — pour sa mémoire, pour son silence, pour cette capa­ci­té qu’il avait de recon­naître un visage entre­vu trois ans plus tôt dans un cou­loir et de ne jamais, jamais, le men­tion­ner au mau­vais moment.

Il recon­nut Maud.

Pas immé­dia­te­ment — ou plu­tôt, il la recon­nut immé­dia­te­ment mais prit trois secondes pour le mon­trer, ces trois secondes étant le temps exact qu’il lui fal­lait pour déci­der s’il devait la recon­naître ou non. Il déci­da que oui.

— Madame Kervern.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Bou­tros ne posait pas de ques­tions. Il énon­çait des faits et lais­sait l’autre déci­der quoi en faire.

— Bon­soir, Boutros.

Elle s’é­tait arrê­tée. Elle n’a­vait pas pré­vu de s’ar­rê­ter. Mais le son de son propre nom dans la bouche de cet homme l’a­vait clouée au marbre comme une punaise dans du liège. Bou­tros savait son nom. Bou­tros l’a­vait vue ici avec Wael — com­bien de fois ? Quatre, cinq, six soirs ? — et il avait rete­nu son nom. Ce qui signi­fiait qu’il avait rete­nu beau­coup d’autres choses.

— Vous êtes de retour à Bey­routh, dit-il.

Tou­jours pas une question.

— Pour quelques jours.

— La cha­leur est forte en ce moment. Même pour la saison.

Ils se regar­dèrent. Il y avait entre eux l’é­pais­seur exacte du comp­toir en aca­jou et l’é­pais­seur moins mesu­rable de Wael Cha­moun. Bou­tros ne pro­non­ça pas son nom. Maud non plus. Mais il était là, entre eux, comme une troi­sième per­sonne appuyée au comp­toir, com­man­dant un café qu’on ne lui ser­vi­rait jamais.

— Vous dînez à l’hô­tel ce soir, madame ?

— Je prends un verre au bar. J’ai rendez-vous.

Quelque chose bou­gea dans les yeux de Bou­tros. Pas grand-chose. Un fré­mis­se­ment au fond des puits. Si Maud n’a­vait pas été jour­na­liste, si elle n’a­vait pas pas­sé dix ans à regar­der les gens men­tir avec leur visage, elle ne l’au­rait pas vu. Mais elle le vit.

— Au bar, répé­ta Bou­tros. Oui. Le bar est très agréable le soir. Dalal chante ce soir.

— Dalal ?

— Dalal Frem. Vous l’a­vez peut-être enten­due. Elle chante ici le mer­cre­di et le same­di depuis l’ou­ver­ture. Une voix… — Il cher­cha le mot. Ou fit sem­blant de le cher­cher. — Une voix qui rend les choses supportables.

Maud sou­rit mal­gré elle. Bou­tros avait cette qua­li­té rare — il disait des choses belles sans avoir l’air de le savoir.

— Mon ren­dez-vous est avec un Anglais, dit Maud. Un cer­tain Drum­mond. Arthur Drum­mond. Vous le connaissez ?

Elle n’a­vait pas pré­vu de poser la ques­tion. Elle était sor­tie d’elle comme un chat d’une porte entrou­verte — vive, silen­cieuse, impos­sible à rattraper.

Bou­tros ne cil­la pas. Mais ses mains, posées à plat sur le comp­toir, se dépla­cèrent d’un cen­ti­mètre. Un cen­ti­mètre vers l’in­té­rieur, comme s’il refer­mait quelque chose.

— Mon­sieur Drum­mond fré­quente l’hô­tel, dit-il. De temps en temps.

— De temps en temps.

— Les Anglais aiment le bar du Phoe­ni­cia. Ils disent que les cock­tails sont meilleurs qu’au Saint-Georges. Je ne sais pas si c’est vrai. Je ne bois pas.

Il y eut un silence. Le hall bruis­sait autour d’eux — des voix, des pas, le tin­te­ment d’un pla­teau — mais le silence entre Maud et Bou­tros avait une den­si­té propre, une matière, comme un tis­su qu’on aurait pu toucher.

— Mon­sieur Drum­mond venait plus sou­vent ces der­nières semaines, dit Boutros.

Il avait bais­sé la voix d’un demi-ton. Pas un chu­cho­te­ment — Bou­tros ne chu­cho­tait pas, chu­cho­ter c’é­tait admettre qu’on avait quelque chose à cacher — mais un registre plus intime, celui qu’on réserve aux confi­dences qu’on n’ap­pel­le­ra jamais des confidences.

— Il sem­blait pré­oc­cu­pé. Il buvait du whis­ky au bar, seul, tou­jours au même tabou­ret, celui du fond, contre le mur. On boit au fond quand on veut voir la porte. Quand on veut voir qui entre.

— Vous êtes obser­va­teur, Boutros.

— Je suis concierge, madame. C’est la même chose.

Il la regar­da. Lon­gue­ment. Avec cette patience de vieux Liba­nais qui ont appris que la véri­té, comme le café, ne se sert pas bouillante — on la laisse repo­ser, on attend que le marc des­cende, et alors seule­ment on boit.

— Je ne l’ai pas vu ce soir, dit Boutros.

Maud sen­tit quelque chose se contrac­ter dans sa poi­trine. Un muscle qu’elle ne connais­sait pas. Un muscle qui avait la forme exacte de l’inquiétude.

— Il est peut-être en retard.

— Peut-être, dit Bou­tros. Les Anglais sont rare­ment en retard. Mais Bey­routh retarde tout le monde.

Il sou­rit. Un sou­rire mince, hori­zon­tal, qui ne mon­ta pas jus­qu’aux yeux. Puis il redres­sa les épaules, ajus­ta son nœud papillon d’un geste machi­nal, et rede­vint le concierge du Phoe­ni­cia — impec­cable, dis­tant, décoratif.

— Si vous avez besoin de quoi que ce soit, madame, je suis là jus­qu’à six heures du matin.

— Mer­ci, Boutros.

— Le bar est sur votre droite après le salon. Mais vous le savez.

Oui. Elle le savait. Elle savait où était le bar, où étaient les toi­lettes, où était la sor­tie de secours, où était l’es­ca­lier qui menait à la pis­cine, où était le cou­loir qui menait aux cui­sines. Elle savait tout cela parce que Wael le lui avait mon­tré, un soir, après le dîner, quand ils avaient tra­ver­sé l’hô­tel comme deux enfants dans un châ­teau, ouvrant des portes, emprun­tant des cou­loirs inter­dits, riant dans les esca­liers de ser­vice, et il avait dit — elle s’en sou­ve­nait main­te­nant avec une pré­ci­sion qui lui fit mal — il avait dit : Il faut tou­jours connaître les sor­ties, Maud. Tou­jours. Même dans les endroits où l’on est heureux.

Sur­tout dans les endroits où l’on est heureux.

Elle tour­na à droite après le salon.

Der­rière elle, Bou­tros Maa­touk la regar­da par­tir. Puis il décro­cha le télé­phone inté­rieur, com­po­sa un numé­ro à trois chiffres, atten­dit deux son­ne­ries, et rac­cro­cha sans avoir pro­non­cé un mot.

* * *

Cha­pitre 3 — Le bar

Le bar du Phoe­ni­cia ne res­sem­blait pas à un bar. Il res­sem­blait à l’i­dée qu’un homme très riche et légè­re­ment mélan­co­lique se ferait du para­dis — à condi­tion que le para­dis serve de l’al­cool, tolère la fumée et dif­fuse en per­ma­nence une lumière si tami­sée qu’on pou­vait y com­mettre n’im­porte quoi sans que son propre reflet vous juge.

Le pla­fond était bas. Le bois sombre — noyer, peut-être aca­jou, Maud n’a­vait jamais su les dis­tin­guer — cou­vrait les murs comme une armure tiède. Le comp­toir en arc de cercle occu­pait le fond de la salle, lui­sant sous les lampes encas­trées, et der­rière ce comp­toir un bar­man en veste blanche offi­ciait avec la len­teur pré­cise d’un chi­rur­gien. Des tabou­rets hauts en cuir fauve. Des tables rondes, petites, intimes, cha­cune éclai­rée par une bou­gie dans un pho­to­phore ambré qui don­nait aux visages des convives l’air de por­traits de la Renais­sance — dorés, mys­té­rieux, vague­ment condamnés.

Maud choi­sit une table au centre de la salle. Pas au fond — le fond, c’é­tait le ter­ri­toire de Drum­mond, avait dit Bou­tros, et elle ne vou­lait pas s’as­seoir à sa place. Pas près de la porte — trop visible, trop vul­né­rable. Le centre. Là où l’on voit sans être accu­lée. Là où l’on peut se lever dans n’im­porte quelle direction.

— Gin tonic, s’il vous plaît.

Le ser­veur hocha la tête et s’é­va­po­ra. Les ser­veurs du Phoe­ni­cia avaient cette qua­li­té sur­na­tu­relle : ils appa­rais­saient au moment exact où l’on avait besoin d’eux et dis­pa­rais­saient l’ins­tant d’a­près, comme des génies de bou­teille inversés.

Il était vingt heures qua­rante-cinq. Quinze minutes avant Drummond.

Maud sor­tit son car­net de son sac. L’ou­vrit à une page cou­verte de son écri­ture ser­rée, pen­chée vers la droite, presque illi­sible pour qui­conque n’é­tait pas elle. Des notes sur Phil­by. Des dates, des lieux, des noms. Kim Phil­by, Harold Adrian Rus­sell Phil­by, troi­sième homme du cercle de Cam­bridge, espion sovié­tique infil­tré au som­met du ren­sei­gne­ment bri­tan­nique pen­dant trente ans, cor­res­pon­dant de presse à Bey­routh depuis 1956 — cou­ver­ture offi­cielle pour The Obser­ver et The Eco­no­mist, cou­ver­ture offi­cieuse pour le MI6 qui l’a­vait réha­bi­li­té mal­gré les soup­çons — et puis, le 23 jan­vier 1963, vola­ti­li­sé. Dis­pa­ru d’un dîner chez des amis dans le quar­tier de Kan­ta­ri, à dix minutes à pied du Phoe­ni­cia. Sa femme Elea­nor avait atten­du toute la nuit. Le len­de­main, le sur­len­de­main, une semaine. Trois mois plus tard, Radio Mos­cou annon­çait qu’il avait obte­nu la citoyen­ne­té sovié­tique. Le plus grand traître de l’his­toire du ren­sei­gne­ment bri­tan­nique avait tra­ver­sé le rideau de fer comme on passe une porte de salon.

Maud refer­ma le car­net. Elle connais­sait ces faits par cœur. Ce qu’elle ne connais­sait pas, c’é­tait l’en­vers — le com­ment, le par où, le avec l’aide de qui. Com­ment un homme sur­veillé par le MI6 à Bey­routh avait-il pu quit­ter le pays sans que per­sonne ne le voie ? Qui l’a­vait aidé ? Qui avait fer­mé les yeux ? Et sur­tout — sur­tout — que savait-il d’autre ? Quels autres secrets avait-il empor­tés avec lui dans la nuit de Beyrouth ?

C’é­tait cela que Drum­mond pré­ten­dait savoir. C’é­tait cela qu’il avait pro­mis dans sa lettre — non pas la fuite de Phil­by, que tout le monde connais­sait, mais ce que Phil­by avait lais­sé der­rière lui. Les os dans le pla­card. Les noms. Les opé­ra­tions com­pro­mises. Et peut-être — Maud n’o­sait pas encore y croire, mais la pen­sée était là, logée sous son ster­num comme une balle à frag­men­ta­tion — peut-être le lien avec Wael.

Car il y avait un lien. Elle le sen­tait. Elle ne pou­vait pas le prou­ver mais elle le sen­tait avec cette cer­ti­tude ani­male qui pré­cède la rai­son, cette intui­tion du corps que les jour­na­listes appellent flair et que les espions appellent ins­tinct de sur­vie. Deux dis­pa­ri­tions à Bey­routh en moins d’un an — un espion bri­tan­nique en jan­vier, un his­to­rien liba­nais en juillet — dans la même ville, le même quar­tier, les mêmes cercles. Phil­by fré­quen­tait les mêmes bars que Wael. Phil­by s’in­té­res­sait à l’his­toire du Levant — c’é­tait même sa cou­ver­ture jour­na­lis­tique, il écri­vait sur le Moyen-Orient, sur la poli­tique arabe, sur les jeux de pou­voir entre puis­sances colo­niales. Et Wael, de son côté, fouillait les archives du Man­dat fran­çais avec une obs­ti­na­tion qui avait fini par inquié­ter des gens qu’on n’in­quiète pas impunément.

Le gin tonic arri­va. Le verre était froid, embué, par­fait. Maud but une gor­gée. Le tonic était amer, le gin tran­chant, le citron vert trop vert — tout avait un excès de saveur dans ce pays, même les cock­tails refu­saient la tiédeur.

Vingt heures cinquante-cinq.

La salle se rem­plis­sait. Un couple entra — lui en cos­tume blanc, elle en robe noire, ils avaient l’air de s’en­nuyer ensemble avec une élé­gance consom­mée. Der­rière eux, trois hommes d’af­faires saou­diens en thobe imma­cu­lé, riant fort, com­man­dant du cham­pagne avec la désin­vol­ture de gens qui n’ont jamais eu à regar­der le prix de quoi que ce soit. Un homme seul au comp­toir, la cin­quan­taine, visage tan­né, veste en lin frois­sée — jour­na­liste, pen­sa Maud immé­dia­te­ment, c’é­tait un réflexe de recon­naître les siens, quelque chose dans la façon de boire en obser­vant la salle, de tenir son verre d’une main et le monde en joue de l’autre.

Puis Dalal Frem mon­ta sur la petite estrade au fond du bar.

Maud ne l’a­vait pas remar­quée — l’es­trade, pas la femme. Un espace minus­cule, à peine sur­éle­vé, coin­cé entre le comp­toir et le mur du fond, avec un tabou­ret, un micro sur pied et rien d’autre. Pas de musi­ciens. Pas de pro­jec­teur. Juste ce rec­tangle de lumière légè­re­ment plus chaude que le reste, comme un foyer dans une che­mi­née, et au centre, Dalal.

Elle était grande. C’est la pre­mière chose que Maud vit — sa hau­teur, inha­bi­tuelle pour une femme liba­naise, une ver­ti­ca­li­té presque pro­vo­cante dans cet espace conçu pour la posi­tion assise. Ses che­veux noirs, rele­vés en un chi­gnon impar­fait d’où s’é­chap­paient des mèches comme des pro­messes non tenues, déga­geaient un cou long, un cou de chan­teuse, un cou qui était déjà un ins­tru­ment. Elle por­tait une robe vert sombre — le vert des cyprès, le vert des fonds marins, un vert qui absor­bait la lumière au lieu de la reflé­ter — et à ses poi­gnets, des bra­ce­lets en argent qui tin­tèrent quand elle ajus­ta le micro.

Elle ne dit rien. Pas de bon­soir, pas de pré­sen­ta­tion, pas de sou­rire pro­fes­sion­nel. Elle regar­da la salle comme on regarde un pay­sage qu’on connaît par cœur et qui, mal­gré tout, sur­prend encore. Et elle chanta.

La chan­son était en arabe. Maud ne com­prit pas les mots — son arabe était fonc­tion­nel, uti­li­taire, bon pour les inter­views et les mar­chés, pas pour la poé­sie. Mais la voix — la voix n’a­vait pas besoin de mots. C’é­tait un alto pro­fond, presque rauque sur les graves, qui s’ou­vrait dans les aigus comme une fleur de nuit, len­te­ment, pétale après pétale. La voix de Dalal Frem ne mon­tait pas vers les notes hautes — elle y des­cen­dait, comme on des­cend dans l’eau, et chaque note était un degré de pro­fon­deur sup­plé­men­taire, et l’on cou­lait avec elle, et l’on ne vou­lait pas remonter.

Maud recon­nut la mélo­die sans la connaître. C’é­tait quelque chose d’As­ma­han — cette chan­teuse druze des années qua­rante, morte dans un acci­dent de voi­ture au Caire, ou assas­si­née selon les ver­sions, une voix qui avait tra­ver­sé la guerre et les ser­vices secrets et les pas­sions impos­sibles avant de finir dans le Nil. Wael ado­rait Asma­han. Il disait qu’elle était la seule chan­teuse qui avait com­pris que la musique arabe n’é­tait pas de la joie ni de la tris­tesse — c’é­tait de la nos­tal­gie d’un endroit où l’on n’a­vait jamais été.

Maud but une gor­gée de gin tonic. Le bar s’é­tait tu. Même les Saou­diens avaient ces­sé de rire. Même le bar­man avait ces­sé de sha­ker. Dalal Frem chan­tait et le Phoe­ni­cia rete­nait son souffle, et pen­dant quelques minutes le temps ces­sa d’être une ligne et devint un cercle, et dans ce cercle Wael était vivant, Drum­mond allait venir, Bey­routh ne brû­le­rait jamais, et tout était encore possible.

La chan­son se ter­mi­na. Applau­dis­se­ments dis­crets — le public du Phoe­ni­cia n’ap­plau­dis­sait pas comme une foule, il applau­dis­sait comme un jury. Dalal incli­na légè­re­ment la tête, repous­sa une mèche der­rière son oreille, et enchaî­na sur autre chose — du fran­çais cette fois, une chan­son que Maud ne recon­nut pas tout de suite, quelque chose de Léo Fer­ré ou de Bar­ba­ra, un texte sur la pluie et l’ab­sence et les chambres d’hô­tel, et Maud pen­sa que cette femme lisait dans les pen­sées, ou bien que toutes les chan­sons du monde, au fond, par­laient de la même chose.

Vingt et une heures cinq.

Drum­mond n’é­tait pas là.

Maud regar­da la porte du bar. Le couple en noir et blanc avait été rem­pla­cé par deux femmes d’un cer­tain âge, bijoux lourds, maquillage impec­cable, bey­rou­thines jus­qu’aux ongles. L’homme seul au comp­toir com­man­dait son troi­sième verre. Les Saou­diens avaient enta­mé le cham­pagne. Pas de Drum­mond. Pas d’An­glais au visage ner­veux cher­chant une Fran­çaise au centre de la salle.

Vingt et une heures dix.

Maud ne s’in­quié­ta pas. Pas encore. Bey­routh retarde tout le monde, avait dit Bou­tros, et c’é­tait vrai — la ville avait cette façon de dis­tendre les heures, de dis­soudre les urgences dans la cha­leur et le bruit, de trans­for­mer les ren­dez-vous fixes en pos­si­bi­li­tés flot­tantes. Cinq minutes de retard à Bey­routh n’é­taient même pas du retard. C’é­tait de la ponc­tua­li­té libanaise.

Vingt et une heures quinze.

Maud com­man­da un deuxième gin tonic. Elle n’en boi­rait que la moi­tié. Règle numé­ro trois : ne jamais dépas­ser un verre et demi quand on attend une source. L’al­cool adou­cit les ques­tions et affai­blit les réponses. Il faut res­ter à ce point exact d’é­brié­té où l’on est assez déten­due pour ins­pi­rer confiance et assez lucide pour ne rien man­quer. C’é­tait un équi­libre déli­cat, un exer­cice de funam­bule chi­mique, et Maud le pra­ti­quait depuis dix ans avec la pré­ci­sion d’une horlogère.

Dalal chan­tait tou­jours. Un mor­ceau de Fai­ruz main­te­nant — celui sur Bey­routh, évi­dem­ment, celui que tout le monde connais­sait, et Maud se sur­prit à mur­mu­rer les mots qu’elle savait, Bey­routh, ya sit el-dou­nya, Bey­routh, et la voix de Dalal por­tait ces mots comme on porte un enfant bles­sé, avec une dou­ceur qui était aus­si une douleur.

Vingt et une heures vingt-cinq.

L’in­quié­tude. Pas encore de la peur — la peur vien­drait plus tard, bien plus tard, quand elle sau­rait — mais cette vibra­tion fine dans le plexus, cette note tenue dans l’es­to­mac qui signa­lait que quelque chose n’al­lait pas. Drum­mond avait écrit 21 heures. Les Anglais sont rare­ment en retard, avait dit Bou­tros. Et Drum­mond n’é­tait pas n’im­porte quel Anglais — c’é­tait un homme qui avait tra­vaillé au MI6, un homme qui avait appris que l’heure est l’heure et que les minutes de retard sont des minutes de vulnérabilité.

Elle véri­fia la lettre dans son sac. Phoe­ni­cia Hotel. Bar. 21 heures. Venez seule. Pas d’am­bi­guï­té. Pas de marge.

Vingt et une heures trente.

Maud déci­da qu’elle atten­drait jus­qu’à vingt-deux heures et pas une minute de plus. C’é­tait la règle. Une source qui ne vient pas dans l’heure ne vien­dra plus. Soit elle a chan­gé d’a­vis, soit elle n’est plus en mesure de venir. Les deux pos­si­bi­li­tés étaient mau­vaises. La seconde était pire.

Elle regar­da la salle. Dalal avait fini son set — elle buvait un verre d’eau au comp­toir, en silence, ses bra­ce­lets immo­biles pour la pre­mière fois. Le bar­man essuyait des verres avec la len­teur contem­pla­tive de quel­qu’un qui a renon­cé à com­prendre le monde et se contente de le reflé­ter. Les Saou­diens étaient par­tis. Le couple en noir et blanc aus­si. La salle s’é­tait vidée d’un tiers, comme si la marée se reti­rait, et dans l’es­pace libé­ré flot­tait une fumée bleu­tée qui don­nait à chaque table sur­vi­vante l’air d’une île.

Vingt et une heures trente-cinq.

La porte du bar s’ouvrit.

Maud leva les yeux. Ce n’é­tait pas Drummond.

C’é­tait une femme.

Elle entra comme on entre dans l’eau — d’a­bord le regard, qui balaya la salle avec une len­teur déli­bé­rée, puis le corps, qui sui­vit le regard comme une phrase suit sa pre­mière syl­labe. Grande, mince, la peau dorée, les che­veux noirs cou­pés au car­ré — une coupe géo­mé­trique, pré­cise, presque vio­lente dans sa net­te­té. Elle por­tait une robe cou­leur ivoire, sans manches, dont la sim­pli­ci­té était si étu­diée qu’elle en deve­nait un mani­feste. Pas de bijoux visibles. Un sac en cuir petit, noir, por­té à l’é­paule gauche. Des san­dales à talons bas — des san­dales de femme qui marche, pas de femme qui attend.

Elle balaya la salle du regard. S’ar­rê­ta sur Maud. Et mar­cha vers elle.

C’é­tait un mou­ve­ment d’une assu­rance abso­lue — pas de l’ar­ro­gance, pas de l’ef­fron­te­rie, quelque chose de plus pro­fond, de plus calme, comme un navire qui a choi­si son cap et s’y tient indé­pen­dam­ment de ce que la mer en pense. Elle tra­ver­sa le bar en sept ou huit pas, contour­na une table vide, et s’ar­rê­ta devant Maud.

— Vous êtes Maud Kervern.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Déci­dé­ment, per­sonne ne posait de ques­tions dans cet hôtel. Tout le monde affir­mait, et les affir­ma­tions étaient des portes qui ne s’ou­vraient que si l’on accep­tait de les franchir.

— Qui êtes-vous ?

— Je m’ap­pelle Noor Sal­hab. Je tra­vaille à la repré­sen­ta­tion diplo­ma­tique sué­doise. Arthur Drum­mond ne vien­dra pas ce soir. Il m’a deman­dé de venir à sa place.

Maud ne dit rien. Pen­dant cinq secondes — cinq longues secondes de bar d’hô­tel, cinq secondes pen­dant les­quelles Dalal Frem repre­nait sa place sur l’es­trade et le bar­man posait un verre propre sur le comp­toir et la bou­gie sur la table de Maud vacillait sans rai­son — pen­dant cinq secondes, elle regar­da Noor Salhab.

Et Noor Sal­hab la regarda.

Il y avait dans ce regard quelque chose que Maud n’ar­ri­va pas à nom­mer — pas de l’hos­ti­li­té, pas de la sym­pa­thie, pas de la curio­si­té pro­fes­sion­nelle. Quelque chose de plus nu. De plus avide. Comme si Noor la déchif­frait, trait par trait, et que chaque trait lui disait quelque chose qu’elle avait atten­du long­temps de vérifier.

— Asseyez-vous, dit Maud.

Noor s’as­sit. Croi­sa les jambes. Posa son sac sur la table, entre elles, comme une fron­tière miniature.

— Qu’est-ce que vous buvez ? deman­da Maud.

— Arak. Avec de la glace.

L’a­rak. Pas un cock­tail d’ex­pa­triée. Pas un verre de diplo­mate scan­di­nave. L’a­rak — le lait de lion, la bois­son du Levant, opaque et ani­sée et brû­lante. Maud nota le choix. Maud notait tout.

Le ser­veur fan­tôme réap­pa­rut, prit la com­mande, s’é­va­po­ra. Dalal Frem com­men­ça un nou­veau mor­ceau — Maud ne le recon­nut pas, quelque chose de lent, en arabe, une chan­son qui res­sem­blait à une prière ou à une mise en garde, les deux peut-être, les deux sûrement.

— Com­ment connais­sez-vous Drum­mond ? deman­da Maud.

— Bey­routh est petite, dit Noor. Tout le monde connaît tout le monde. Les diplo­mates, les jour­na­listes, les hommes d’af­faires — on se croise aux mêmes dîners, aux mêmes récep­tions, aux mêmes bars. Drum­mond et moi avons des amis communs.

— Et il vous a deman­dé de venir à sa place. Pourquoi ?

— Un empê­che­ment. Il n’a pas précisé.

— C’est inha­bi­tuel, de deman­der à quel­qu’un de prendre votre place à un ren­dez-vous avec une journaliste.

— Bey­routh est un endroit inhabituel.

Noor sou­rit. C’é­tait un sou­rire d’une qua­li­té par­ti­cu­lière — il éclai­rait le visage sans l’ou­vrir. Les lèvres bou­geaient, les joues se sou­le­vaient, mais les yeux res­taient fixes, deux lacs noirs dans les­quels la lumière du Phoe­ni­cia plon­geait et ne reve­nait pas. C’é­tait un visage magni­fique, pen­sa Maud mal­gré elle — pas beau au sens conve­nu, pas har­mo­nieux, pas ras­su­rant. Magni­fique. Les pom­mettes hautes, le nez droit, les sour­cils épais comme deux traits de pin­ceau, et ces yeux qui sem­blaient en savoir plus que le visage qui les portait.

L’a­rak arri­va. Noor ver­sa l’eau gla­cée et le liquide trans­pa­rent devint lai­teux, opaque, impé­né­trable. Comme elle.

— Drum­mond vous a dit pour­quoi je vou­lais le voir ? deman­da Maud.

— Il m’a dit que vous étiez jour­na­liste à l’AFP. Que vous tra­vailliez sur un article. Il m’a dit que c’é­tait à pro­pos de Philby.

Le nom tom­ba entre elles comme une pierre dans un puits. Kim Phil­by. Même ici, même dans ce bar feu­tré, même chu­cho­té par-des­sus un arak et un gin tonic, le nom avait un poids spé­ci­fique, une den­si­té radio­ac­tive. Six mois après sa fuite, Phil­by était encore le trou noir de Bey­routh — tout le monde tour­nait autour, per­sonne ne regar­dait dedans.

— Qu’est-ce que vous savez sur Phil­by ? deman­da Maud.

— Ce que tout le monde sait. Un espion bri­tan­nique qui tra­vaillait pour les Sovié­tiques. Qui vivait à Bey­routh. Qui a dis­pa­ru en jan­vier. Qui est main­te­nant à Mos­cou. C’est l’his­toire la plus racon­tée de cette ville.

— Et qu’est-ce que tout le monde ne sait pas ?

Noor por­ta l’a­rak à ses lèvres. But len­te­ment. Repo­sa le verre avec une pré­ci­sion de chirurgienne.

— C’est une ques­tion dan­ge­reuse, dit-elle.

— Je suis jour­na­liste. Les ques­tions dan­ge­reuses sont mon métier.

— Vous n’êtes pas n’im­porte quelle jour­na­liste, madame Kervern.

Quelque chose dans la voix de Noor chan­gea. Un inflé­chis­se­ment. Le ton res­tait calme, posé, agréable — mais une note nou­velle s’y glis­sait, comme une dis­so­nance dans un accord majeur, presque inau­dible, mais là. Maud la per­çut. Ses antennes se déployèrent.

— Qu’est-ce que vous vou­lez dire ?

— Je veux dire que vous n’êtes pas venue à Bey­routh uni­que­ment pour Philby.

Silence. Dalal chan­tait. La fumée bleue flot­tait. La bou­gie brûlait.

— Vous êtes venue pour Wael Chamoun.

Le nom. Son nom. Pro­non­cé par cette incon­nue, dans ce bar, à cette table, avec cette voix qui ne trem­blait pas. Maud sen­tit le sol du Phoe­ni­cia bas­cu­ler sous ses pieds — un mil­li­mètre, pas plus, un séisme de rien du tout, mais un séisme quand même. Com­ment cette femme connais­sait-elle Wael ? Com­ment savait-elle que Maud le connais­sait ? Et pour­quoi pro­non­çait-elle son nom avec cette fami­lia­ri­té — pas froide, pas dis­tante, pas le nom d’un dos­sier ou d’une fiche, mais le nom d’un homme qu’on avait connu, tou­ché, peut-être tenu dans ses bras ?

— Qui êtes-vous ? deman­da Maud. Et cette fois ce n’é­tait plus la jour­na­liste qui posait la ques­tion. C’é­tait la femme.

Noor la regar­da. Lon­gue­ment. Avec cette inten­si­té qui n’é­tait ni agres­sive ni douce mais quelque chose entre les deux, quelque chose qui res­sem­blait à de la fas­ci­na­tion — oui, c’é­tait le mot, Maud le trou­va enfin, cette femme la regar­dait avec fas­ci­na­tion, comme on regarde un tableau dont on a enten­du par­ler pen­dant des années et qu’on voit enfin en vrai, et qui est à la fois exac­te­ment et pas du tout ce qu’on imaginait.

— Je suis quel­qu’un qui savait que vous vien­driez, dit Noor. Pas ce soir. Pas néces­sai­re­ment au Phoe­ni­cia. Mais à Bey­routh. Tôt ou tard. Je savais que vous revien­driez le chercher.

Maud prit son verre. Sa main ne trem­blait pas — elle avait appris à empê­cher ses mains de trem­bler, c’é­tait une des pre­mières choses qu’on appre­nait dans ce métier, avant même les ques­tions, avant même les sources, on appre­nait les mains. Elle but. Le gin était tiède main­te­nant. Le tonic avait per­du ses bulles. Le citron vert s’é­tait noyé.

— Je ne sais pas de quoi vous par­lez, dit Maud.

C’é­tait un men­songe et elles le savaient toutes les deux. Noor ne répon­dit pas. Elle se conten­ta de sou­rire — ce même sou­rire fer­mé, lumi­neux et opaque, qui ne don­nait rien et pro­met­tait tout.

Au fond du bar, Dalal Frem chan­tait quelque chose qui res­sem­blait à un adieu. Ou à un com­men­ce­ment. Avec la musique arabe, Maud n’a­vait jamais su faire la différence.

* * *

Cha­pitre 4 — Noor

Elles se regar­dèrent pen­dant un temps que Maud ne sut pas mesu­rer — dix secondes, trente, une minute peut-être, un de ces silences qui sont en réa­li­té des conver­sa­tions plus denses que les mots, où chaque bat­te­ment de cils est une phrase et chaque souffle un para­graphe. Maud avait inter­viewé des pré­si­dents, des géné­raux, des assas­sins. Elle savait que le silence d’a­vant les mots est tou­jours plus révé­la­teur que les mots eux-mêmes. Dans ce silence, elle lut Noor — ou essaya. Ce qu’elle vit ne la ras­su­ra pas.

Noor n’a­vait pas peur. Noor n’é­tait pas ner­veuse. Noor n’é­tait pas pres­sée. Noor était assise en face d’elle avec l’ai­sance tran­quille de quel­qu’un qui a lon­gue­ment pré­pa­ré ce moment et qui, main­te­nant qu’il est arri­vé, s’y ins­talle comme dans un fau­teuil fait à sa mesure. C’é­tait un calme de pré­da­teur — non pas mena­çant, mais atten­tif, concen­tré, un calme qui conte­nait en lui toute la vio­lence poten­tielle de la compréhension.

— Bien, dit Maud. Puisque vous en savez visi­ble­ment plus long que moi sur moi-même, racontez-moi.

— Vous racon­ter quoi ?

— Tout. Ce que vous savez sur Drum­mond. Ce que vous savez sur Phil­by. Ce que vous savez sur Wael Cha­moun. Et ce que vous faites ici, à sa place, dans ce bar, à cette heure.

Noor fit tour­ner son verre d’a­rak entre ses doigts. Le liquide lai­teux bou­gea comme un nuage captif.

— Je vais vous racon­ter une his­toire, dit-elle. Ce ne sera pas toute l’his­toire. Vous com­pre­nez cela, n’est-ce pas ? Per­sonne ne raconte jamais toute l’his­toire. Pas à Beyrouth.

— J’é­coute.

— Drum­mond tra­vaillait au MI6. Ça, vous le savez. Il était en poste à Bey­routh depuis 1959. Offi­ciel­le­ment conseiller cultu­rel à l’am­bas­sade — ce qui est la cou­ver­ture la plus trans­pa­rente du monde, tout le monde sait que les conseillers cultu­rels bri­tan­niques sont soit des espions soit des alcoo­liques, et sou­vent les deux. Drum­mond était com­pé­tent. Dis­cret. Terne, même — un de ces Anglais qui se fondent dans le décor comme du papier peint, qu’on oublie au moment même où on leur serre la main. C’est ce qui le ren­dait efficace.

Elle but une gor­gée d’a­rak. Maud ne bou­gea pas.

— Quand Phil­by a été démas­qué, pour­sui­vit Noor, quand les soup­çons sont deve­nus des cer­ti­tudes et que Londres a envoyé quel­qu’un pour le confron­ter — c’é­tait Nicho­las Elliott, en jan­vier, vous le savez pro­ba­ble­ment aus­si — Drum­mond fai­sait par­tie de ceux qui devaient sur­veiller Phil­by en atten­dant qu’il craque. Sur­veiller, pas arrê­ter. Les Anglais ne vou­laient pas de scan­dale. Ils vou­laient un aveu dis­cret, un rapa­trie­ment silen­cieux, un pro­cès à huis clos. Ce qu’ils ont obte­nu, c’est une fuite. La plus humi­liante des issues pos­sibles. Phil­by est par­ti et Drum­mond est res­té, et croyez-moi, res­ter quand l’homme que vous étiez cen­sé sur­veiller s’é­va­pore dans la nuit — c’est pire que par­tir avec lui.

— Il se sen­tait coupable.

— Il se sen­tait res­pon­sable. Ce n’est pas la même chose. La culpa­bi­li­té, c’est moral. La res­pon­sa­bi­li­té, c’est pro­fes­sion­nel. Drum­mond n’é­tait pas un homme moral — aucun espion ne l’est — mais il était pro­fes­sion­nel. Il avait échoué. Et depuis six mois, il cher­chait à com­prendre com­ment. Com­ment Phil­by avait réus­si. Qui l’a­vait aidé. Par quel che­min il était sor­ti du pays.

Maud écou­tait. Elle écou­tait avec tout son corps — les oreilles bien sûr, mais aus­si les yeux qui sur­veillaient les micro-expres­sions de Noor, les mains posées à plat sur la table pour sen­tir les vibra­tions, le ventre qui enre­gis­trait les chan­ge­ments de tem­pé­ra­ture émo­tion­nelle comme un sis­mo­graphe. Noor par­lait bien. Trop bien. Avec une flui­di­té qui sen­tait la répé­ti­tion — non pas le men­songe, mais le récit pré­pa­ré, la ver­sion cali­brée, l’his­toire qu’on a racon­tée d’a­bord à soi-même avant de la racon­ter aux autres.

— Et qu’a-t-il trou­vé ? deman­da Maud.

— C’est la ques­tion, n’est-ce pas ? Noor sou­rit. Ce même sou­rire clos. — Drum­mond a trou­vé quelque chose. Je ne sais pas exac­te­ment quoi. Mais je sais que ça l’a effrayé. Un homme qui n’a­vait peur de rien — un homme qui avait tra­vaillé à Ber­lin, à Vienne, à Aden — s’est mis à avoir peur. Il a chan­gé de bar. Chan­gé de rou­tine. Il véri­fiait sa voi­ture avant de mon­ter dedans. Il ne dor­mait plus au même endroit deux nuits de suite. Et il a com­men­cé à cher­cher quel­qu’un à qui parler.

— Moi.

— Vous. Une jour­na­liste fran­çaise. Pas anglaise — il ne fai­sait plus confiance aux Anglais. Pas amé­ri­caine — il ne fai­sait pas confiance aux Amé­ri­cains. Fran­çaise. De l’AFP — sérieux, pro­fes­sion­nel, pas du sen­sa­tion­na­lisme. Et il a trou­vé votre nom. Je ne sais pas com­ment. Peut-être par vos articles. Peut-être par quelqu’un.

— Peut-être par Wael, dit Maud.

Elle n’a­vait pas pré­vu de le dire. La phrase était sor­tie d’elle comme la ques­tion sur Drum­mond avait quit­té ses lèvres devant Bou­tros — invo­lon­tai­re­ment, urgente, incon­trô­lable. Parce que c’é­tait la seule expli­ca­tion logique. Wael connais­sait tout le monde à Bey­routh. Wael avait des contacts dans tous les milieux — uni­ver­si­taires, diplo­ma­tiques, ren­sei­gne­ment. Wael avait connu Drum­mond. Wael avait pu don­ner son nom.

Le visage de Noor ne bou­gea pas. Mais quelque chose bou­gea en des­sous — comme un pois­son sous la glace, un mou­ve­ment à peine visible, immé­dia­te­ment recouvert.

— Peut-être, dit Noor.

— Vous le connaissiez.

— Qui ?

— Wael Cha­moun. Vous le connaissiez.

— Tout le monde connais­sait Wael Cha­moun. Bey­routh est une petite ville, madame Ker­vern. Un vil­lage de deux mil­lions d’ha­bi­tants où tout le monde se croise et où per­sonne ne se connaît vrai­ment. Wael Cha­moun était pro­fes­seur à l’AUB. Il publiait des articles. Il allait aux dîners. Il par­lait trois langues et tenait l’al­cool. Bien sûr que je le connaissais.

C’é­tait la pre­mière fis­sure. Maud la vit — pas dans les mots, qui étaient par­faits, fluides, cali­brés — mais dans le rythme. Noor avait accé­lé­ré. Presque imper­cep­ti­ble­ment, un demi-ton au-des­sus de sa vitesse de croi­sière, mais c’é­tait là. La men­tion de Wael l’a­vait désta­bi­li­sée. Un quart de seconde. Pas plus. Mais dans un inter­ro­ga­toire — car c’en était un, même si les deux femmes buvaient des cock­tails dans un bar d’hô­tel sous la voix de Dalal Frem — un quart de seconde est un gouffre.

Maud déci­da de ne pas insis­ter. Pas encore. Elle connais­sait cette tech­nique — on touche le point sen­sible, on note sa posi­tion exacte, puis on s’é­loigne, on parle d’autre chose, on laisse la pres­sion retom­ber, et on revient plus tard, quand l’autre a bais­sé sa garde, quand l’autre croit que le dan­ger est pas­sé. C’é­tait une tech­nique de jour­na­liste. C’é­tait aus­si une tech­nique d’es­pion. Maud pré­fé­rait ne pas pen­ser à ce que cette coïn­ci­dence signifiait.

— Par­lez-moi de Phil­by, dit-elle. Pas l’his­toire offi­cielle. Pas ce que tout le monde sait. Ce que Drum­mond avait trouvé.

Noor se redres­sa légè­re­ment. Sou­la­gée, peut-être, de quit­ter le ter­rain de Wael. Ou fei­gnant le sou­la­ge­ment. Avec cette femme, Maud com­men­çait à com­prendre que chaque geste pou­vait être vrai ou joué, et que la dif­fé­rence entre les deux était une fron­tière aus­si mince que la buée sur un verre d’arak.

— Ce que Drum­mond avait trou­vé, dit Noor len­te­ment, c’est que Phil­by n’est pas par­ti seul. Ça, beau­coup de gens le soup­çonnent. Les Sovié­tiques avaient un réseau à Bey­routh — un réseau d’ex­fil­tra­tion, des gens capables de faire sor­tir quel­qu’un du pays en quelques heures, par la Syrie, par la Tur­quie, par la mer. Ce réseau exis­tait depuis les années cin­quante. Ce n’est pas un secret.

— Mais ?

— Mais ce que Drum­mond avait décou­vert, c’est que le réseau sovié­tique n’a pas fonc­tion­né seul. Quel­qu’un d’autre a aidé. Un autre ser­vice. Un ser­vice qui avait inté­rêt à ce que Phil­by dis­pa­raisse avant de parler.

Maud sen­tit le sol bou­ger de nou­veau. Ce même mil­li­mètre sis­mique. Ce même ver­tige infime.

— Quel service ?

Noor la regar­da. Dans ses yeux, quelque chose chan­gea — le lac noir se trou­bla, comme si une pierre venait d’y tom­ber, très loin, très pro­fond, et que les cercles concen­triques met­taient un temps infi­ni à atteindre la surface.

— C’est là que ça devient dan­ge­reux, dit Noor. C’est là que Drum­mond a eu peur. Parce que le ser­vice en ques­tion n’est pas sovié­tique. Et il n’est pas bri­tan­nique. Il est… plus proche de vous que vous ne le pensez.

Les mots res­tèrent en sus­pen­sion entre elles. Maud les enten­dit réson­ner dans sa cage tho­ra­cique comme un écho dans une cathé­drale vide. Plus proche de vous. La France. Noor par­lait de la France. Maud le com­prit avec une cer­ti­tude ful­gu­rante qui n’é­tait pas encore de la com­pré­hen­sion — c’é­tait quelque chose de plus pri­mi­tif, de plus vis­cé­ral, la recon­nais­sance immé­diate d’un dan­ger qu’on a tou­jours su pos­sible sans jamais oser le formuler.

Elle ouvrit la bouche pour poser la ques­tion sui­vante — laquelle, elle ne le savait pas encore, mais il fal­lait poser quelque chose, il fal­lait que les mots conti­nuent de cir­cu­ler parce que le silence, à cet ins­tant, serait un aveu — quand Dalal Frem atta­qua une nou­velle chanson.

C’é­tait en fran­çais cette fois. Une voix nue, sans accom­pa­gne­ment, qui flot­ta au-des­sus du bar comme une fumée plus lourde que l’air. Une chan­son que Maud connais­sait — quelque chose sur les amants qui se retrouvent dans des villes qui ne sont plus les mêmes, sur les chambres d’hô­tel où les draps gardent l’o­deur de ceux qui sont par­tis. La voix de Dalal enve­lop­pait les mots fran­çais d’un accent liba­nais qui leur don­nait une rugo­si­té, une chair, comme si la langue elle-même transpirait.

Noor écou­tait. Son visage s’é­tait défait d’une frac­tion — le masque diplo­ma­tique s’é­tait relâ­ché, les épaules avaient per­du un degré de ten­sion, et pen­dant quelques secondes, Maud vit autre chose der­rière la sur­face lisse : une femme qui aimait la musique. Une femme qui se lais­sait tou­cher par une voix. C’é­tait si bref, si fugace, que Maud se deman­da si elle ne l’a­vait pas ima­gi­né. Puis Noor se recom­po­sa — comme un visage sous l’eau qui remonte et reprend sa forme — et le masque revint, par­fait, impénétrable.

— Vous ne m’a­vez pas dit com­ment vous vous connais­sez, Drum­mond et vous, dit Maud. Pas vrai­ment. Des dîners et des récep­tions, ce n’est pas suf­fi­sant pour qu’un agent du MI6 vous confie ses rendez-vous.

— Non, convint Noor. Ce n’est pas suffisant.

Elle ne dit rien d’autre. Elle atten­dait. C’é­tait une tac­tique que Maud connais­sait — le silence offert comme un appât, l’es­pace vide dans lequel l’in­ter­lo­cu­teur se pré­ci­pite pour le rem­plir, et en se pré­ci­pi­tant révèle plus qu’il ne vou­lait. Maud ne se pré­ci­pi­ta pas. Elle aus­si savait attendre. Elle avait appris ça dans les salles d’at­tente des minis­tères du Caire, dans les anti­cham­bers des palais d’Al­ger, dans les cafés de Sai­gon où les infor­ma­teurs venaient avec deux heures de retard et des véri­tés à moi­tié mâchées. Elle savait que le silence est une arme et que le pre­mier qui parle a perdu.

Elles res­tèrent ain­si — deux femmes face à face dans un bar d’hô­tel à Bey­routh, un gin tonic tiède et un arak lai­teux entre elles, la voix de Dalal Frem entre elles, le fan­tôme de Wael Cha­moun entre elles, la nuit d’é­té entre elles — et ni l’une ni l’autre ne céda.

Ce fut le ser­veur qui bri­sa le charme. Il appa­rut de nulle part — ces mau­dits ser­veurs fan­tômes — et deman­da si ces dames sou­hai­taient autre chose. Noor com­man­da un second arak. Maud secoua la tête. Un verre et demi, pas plus. Elle en était à un verre et trois quarts et sen­tait déjà cette légère effer­ves­cence dans les tempes qui signa­lait la frontière.

— Vous avez dit que vous saviez que je revien­drais, dit Maud quand le ser­veur eut dis­pa­ru. Que vous saviez que je revien­drais cher­cher Wael. Com­ment pou­viez-vous le savoir ?

Noor incli­na la tête. Un geste presque tendre — un degré d’in­cli­nai­son de plus et c’eût été de la compassion.

— Parce que je sais ce qu’il était pour vous.

— Et qu’est-ce qu’il était pour moi ?

— Tout, dit Noor. Ou presque tout. Et quand on perd presque tout, on revient le cher­cher. Ça peut prendre des mois, des années, mais on revient. C’est mathé­ma­tique. C’est humain.

Maud encais­sa. C’é­tait un coup — doux, pré­cis, por­té avec le tran­chant d’une véri­té qu’on ne peut pas esqui­ver. Cette femme savait. Non pas les faits — les faits, n’im­porte quel dos­sier pou­vait les four­nir — mais la tex­ture. La cou­leur émo­tion­nelle. La den­si­té de ce que Wael avait été pour Maud. Et cela vou­lait dire que Noor avait soit lu dans un rap­port très détaillé, soit par­lé à quel­qu’un qui les avait vus ensemble, soit — et cette pos­si­bi­li­té était la plus trou­blante de toutes — com­pris par elle-même, ins­tinc­ti­ve­ment, parce qu’elle recon­nais­sait dans Maud une dou­leur qu’elle connais­sait de l’intérieur.

— Vous par­lez de lui au pas­sé, dit Maud. Tout le monde parle de lui au pas­sé. Mais per­sonne n’a trou­vé de corps.

— C’est vrai, dit Noor. Pas de corps. Pas de tombe. Pas de cer­ti­tude. Juste cette absence qui a la forme exacte d’une mort.

— Vous croyez qu’il est mort ?

Noor but son arak. Lon­gue­ment. Le verre redes­cen­dit sur la table avec un bruit mat, défi­ni­tif, comme un juge qui rend son verdict.

— Je crois que Wael Cha­moun a trou­vé quelque chose qu’il n’au­rait pas dû trou­ver. Je crois que ce quelque chose l’a mis en dan­ger. Et je crois que les gens qui se mettent en dan­ger à Bey­routh ne vieillissent pas.

C’é­tait la chose la plus hon­nête que Noor avait dite depuis qu’elle s’é­tait assise. Maud le sen­tit — dans le grain de la voix, dans l’ab­sence de sou­rire, dans la façon dont les mains de Noor s’é­taient immo­bi­li­sées autour du verre comme autour d’un cha­pe­let. Pen­dant trois secondes, Noor Sal­hab avait ces­sé de jouer. Pen­dant trois secondes, quelque chose de vrai avait tra­ver­sé le masque, quelque chose qui res­sem­blait à du regret, ou à du cha­grin, ou à cette dou­leur spé­ci­fique que l’on éprouve quand on sait exac­te­ment com­ment quel­qu’un est mort parce qu’on y a contribué.

Puis ce fut fini. Les mains se remirent en mou­ve­ment. Le sou­rire revint. La diplo­mate sué­doise reprit ses quar­tiers sur le visage de l’agent double.

— Il se fait tard, dit Noor. Ou plu­tôt il se fait tôt — la nuit ne fait que com­men­cer, à Bey­routh. Si vous le vou­lez, je peux vous racon­ter le reste. Pas ici. Pas au bar. Trop de monde, trop d’o­reilles. Il y a des endroits dans cette ville où les murs n’é­coutent pas.

— Vous me pro­po­sez de vous suivre.

— Je vous pro­pose de conti­nuer cette conver­sa­tion ailleurs. Ce que Drum­mond vou­lait vous dire, je peux vous le dire. Ce qu’il avait trou­vé, je l’ai trou­vé aus­si. Mais pas ici.

Maud la regar­da. La rai­son disait non. L’ins­tinct disait non. Dix ans de jour­na­lisme dans des pays dan­ge­reux disaient non — on ne suit pas une incon­nue qui en sait trop et qui sou­rit trop bien dans la nuit de Bey­routh. Mais quelque chose d’autre, quelque chose de plus pro­fond que la rai­son et plus ancien que l’ins­tinct, quelque chose qui avait la voix de Wael et la forme de son absence, disait oui. Disait : suis-la. Disait : c’est pour ça que tu es venue.

— Pas main­te­nant, dit Maud. Plus tard.

— Plus tard, acquies­ça Noor.

Elle se leva. Prit son sac. Posa un billet sur la table — des livres liba­naises, pas des cou­ronnes sué­doises, nota Maud.

— Je serai au lob­by à minuit, dit Noor. Si vous vou­lez venir, venez. Si vous ne venez pas, je com­pren­drai. Et vous ne me rever­rez pas.

Elle s’é­loi­gna. Maud la regar­da tra­ver­ser le bar en sens inverse — le même mou­ve­ment de navire sûr de son cap, la même robe ivoire qui cap­tait la lumière miel des lustres, la même nuque droite sous les che­veux noirs. Avant de fran­chir la porte, Noor se retour­na. Pas com­plè­te­ment — un quart de tour, un regard par-des­sus l’é­paule, un de ces gestes qui ne sont jamais involontaires.

Leurs yeux se croi­sèrent. Et Maud com­prit — sans pou­voir le for­mu­ler, sans pou­voir l’ex­pli­quer, avec cette cer­ti­tude absurde et totale qui est le propre des intui­tions vraies — que cette femme ne lui avait pas men­ti. Pas sur tout. Pas sur Wael. Noor Sal­hab savait com­ment Wael Cha­moun avait dis­pa­ru. Elle le savait parce qu’elle y était pour quelque chose. Et elle était là ce soir parce qu’elle ne sup­por­tait plus de le savoir seule.

Noor dis­pa­rut dans le hall.

Maud res­ta assise. Dalal Frem avait ces­sé de chan­ter. Le bar se vidait len­te­ment, comme une bai­gnoire dont on aurait reti­ré la bonde — les der­niers clients s’é­cou­laient vers la sor­tie, empor­tant avec eux leurs conver­sa­tions et leurs fumées. Le bar­man essuyait le comp­toir avec des gestes cir­cu­laires, hyp­no­tiques. Les bou­gies sur les tables vacillaient dans le cou­rant d’air de la cli­ma­ti­sa­tion, pro­je­tant sur les murs des ombres qui dan­saient comme des noyés.

Maud regar­da sa montre. Vingt-deux heures quinze. Encore une heure qua­rante-cinq avant minuit. Une heure qua­rante-cinq pour déci­der si elle sui­vrait Noor Sal­hab dans la nuit de Beyrouth.

Elle savait déjà qu’elle irait. Et elle savait que c’é­tait exac­te­ment ce que Noor vou­lait. L’en­gre­nage n’a­vait pas besoin de sa volon­té — il avait besoin de sa curio­si­té, et sa curio­si­té était plus forte que tout, plus forte que la peur, plus forte que la pru­dence, plus forte même que le deuil. C’é­tait sa plus grande qua­li­té et son plus grand défaut, et Wael le savait, Wael l’a­vait su dès le pre­mier jour, Wael avait dit un soir en lui cares­sant les che­veux : Tu iras tou­jours trop loin, Maud. C’est ce que j’aime chez toi. C’est ce qui me terrifie.

Elle com­man­da un café. Turc. Sans sucre. Le café arri­va dans une petite tasse en por­ce­laine, noir et épais comme du pétrole, sur­mon­té d’une mousse brune qui sen­tait la car­da­mome et la terre brû­lée. Elle but le café de Wael. Elle avait tou­jours détes­té le café turc — trop fort, trop amer, trop de marc au fond — et main­te­nant elle le buvait comme un sacre­ment, comme une com­mu­nion avec les morts.

Vingt-deux heures vingt. La nuit n’a­vait pas encore commencé.

* * *

Cha­pitre 5 — L’ombre de Wael

Elle ne retour­na pas dans sa chambre. Elle res­ta au bar, seule avec son café turc et le fan­tôme, pen­dant que le bar­man ran­geait les bou­teilles et que Dalal Frem, assise au comp­toir, fumait une ciga­rette en silence, les yeux fer­més, la tête incli­née en arrière, comme une femme qui écoute une musique que per­sonne d’autre n’entend.

Maud pen­sa à Wael.

Non — c’é­tait à la fois plus simple et plus com­pli­qué que ça. Elle ne pen­sa pas à Wael. Wael pen­sa en elle. Il sur­git dans son corps comme une fièvre, sans pré­ve­nir, sans per­mis­sion, avec cette bru­ta­li­té des sou­ve­nirs qu’on a cru appri­voi­ser et qui prouvent, un soir de juillet dans un bar d’hô­tel, qu’ils ne l’ont jamais été.

La pre­mière fois. C’est par là que le sou­ve­nir com­men­ça — tou­jours le même point d’en­trée, comme un disque rayé qui revient au même sillon. L’U­ni­ver­si­té amé­ri­caine de Bey­routh, un après-midi de mai 1961. Maud cou­vrait la crise liba­naise de 1958 et ses répliques, les ten­sions entre pro-nas­sé­riens et pro-occi­den­taux, le pays qui tan­guait encore trois ans après comme un navire mal répa­ré. On lui avait dit de ren­con­trer un pro­fes­seur d’his­toire qui connais­sait tout le monde et que tout le monde connais­sait — un homme connec­té, avait dit son rédac­teur en chef à Paris, un homme qui peut t’ou­vrir des portes. Elle s’at­ten­dait à un uni­ver­si­taire clas­sique — veste en tweed, lunettes, mono­logue sur les accords de Taëf. Ce qu’elle trou­va fut autre chose.

Wael Cha­moun était debout dans son bureau, devant une fenêtre ouverte sur la mer, en bras de che­mise, les manches retrous­sées, un livre dans une main et une ciga­rette dans l’autre, et quand il s’é­tait retour­né en enten­dant frap­per, il avait sou­ri avec une telle évi­dence — comme si sa venue était non pas atten­due mais inévi­table — qu’elle avait su, dans cette seconde, avec cette cer­ti­tude fou­droyante qui ne se pro­duit que trois ou quatre fois dans une vie, qu’elle allait l’aimer.

Il avait qua­rante ans. Elle en avait vingt-huit. Il était grand — pas impo­sant, pas mas­sif, mais grand de cette hau­teur souple des hommes du Levant qui ont du sang de mon­ta­gnard et des manières de cita­din. Le visage brun, angu­leux, le nez fort, les yeux d’un noir si pro­fond qu’ils en parais­saient vio­lets dans cer­taines lumières, et les mains — les mains de Wael étaient des pay­sages, des mains longues, ner­veuses, expres­sives, qui ne ces­saient jamais de bou­ger quand il par­lait, des­si­nant dans l’air des cartes de pays qui n’exis­taient pas encore ou qui n’exis­taient plus.

Il lui avait offert du café. Du café turc, évi­dem­ment — un thimble de por­ce­laine, noir, brû­lant, amer comme un reproche. Elle avait bu en gri­ma­çant et il avait ri, et son rire avait la tex­ture du gra­vier chaud, un rire qui raclait et cares­sait en même temps.

— Vous n’ai­mez pas le café, avait-il dit.

— Pas celui-là.

— Vous apprendrez.

Il avait rai­son. Elle avait appris. Elle avait appris le café, et l’a­rabe, et le silence de midi quand Bey­routh s’ar­rête de res­pi­rer sous le soleil, et la lumière de cinq heures quand la ville se réveille et rede­vient folle, et le bruit de la mer la nuit contre les rochers de la Cor­niche, et le goût du tabou­lé fait par la voi­sine de Wael qui lais­sait des plats devant sa porte parce qu’un homme seul ça ne mange pas assez, et le bruit de ses pas à lui dans l’es­ca­lier de son immeuble de la rue Bliss, un pas lourd et léger à la fois, un pas qui mon­tait les marches deux par deux quand il était joyeux et une par une quand il réflé­chis­sait, et elle savait tou­jours, avant qu’il n’ouvre la porte, dans quel état il serait — joyeux ou pen­sif, bavard ou silen­cieux, amant ou professeur.

Car il était les deux. Amant et pro­fes­seur. Elle n’a­vait jamais su sépa­rer ces deux hommes en lui, et peut-être qu’ils n’é­taient pas sépa­rables, peut-être que c’é­tait jus­te­ment leur fusion qui la ren­dait folle — la manière dont il pou­vait pas­ser, en une seule phrase, d’une ana­lyse des fron­tières du Man­dat à une des­crip­tion de la courbe de son épaule à elle, comme si la géo­po­li­tique et le désir étaient deux affluents du même fleuve. Il lui fai­sait l’a­mour comme il don­nait un cours — avec méthode, pas­sion, digres­sions, et un sens de la conclu­sion qui la lais­sait à chaque fois essouf­flée et légè­re­ment plus savante qu’avant.

Il lui avait appris Bey­routh. Pas le Bey­routh des tou­ristes et des cor­res­pon­dants, pas celui des grands hôtels et des caba­rets de Zei­tou­nay — le Bey­routh d’en des­sous. Celui des ruelles de Gem­may­zeh où les vieilles mai­sons otto­manes s’ef­fon­draient len­te­ment sous le poids de la mémoire. Celui du souk de Bas­ta où l’on trou­vait des tapis d’A­lep et des poi­gnards yémé­nites et des montres suisses volées à des diplo­mates. Celui des cafés de Ham­ra où les poètes pales­ti­niens lisaient leurs vers à des étu­diants qui les appre­naient par cœur et les réci­taient ensuite dans des mani­fes­ta­tions qui finis­saient tou­jours par des coups de feu. Il l’a­vait emme­née dans la mon­tagne, à Bei­ted­dine, voir le palais de l’é­mir Bachir, et dans les cèdres, à Bchar­ré, où les der­niers arbres mil­lé­naires se dres­saient comme des témoins muets de tout ce que les hommes avaient fait à ce pays, et à Baal­bek, devant les colonnes du temple de Jupi­ter, et il avait dit : Regarde, Maud. Tout ce que les empires construisent, le temps le trans­forme en décor. Nous ne sommes que les figu­rants d’une pièce qui a com­men­cé sans nous et qui fini­ra sans nous.

Il disait des choses comme ça. Des choses qui auraient été pré­ten­tieuses dans la bouche de n’im­porte qui d’autre mais qui, dans la sienne, avaient le poids de l’ex­pé­rience et la légè­re­té de l’i­ro­nie. Wael ne se pre­nait pas au sérieux — il pre­nait le monde au sérieux, ce qui est très dif­fé­rent, et infi­ni­ment plus dangereux.

Et puis il y avait eu les archives.

Maud repo­sa la tasse de café. Le marc au fond des­si­nait des formes qu’elle refu­sa de lire — une super­sti­tion de plus que Wael lui avait apprise, la lec­ture du marc de café, et elle ne vou­lait pas savoir ce que le marc avait à dire ce soir.

Les archives. C’est par là que tout avait com­men­cé — ou fini, ou les deux. Wael tra­vaillait depuis des années sur l’his­toire du Man­dat fran­çais au Levant. Un sujet aca­dé­mique, res­pec­table, inof­fen­sif en appa­rence. Des mil­liers de pages de cor­res­pon­dances diplo­ma­tiques, de rap­ports admi­nis­tra­tifs, de notes confi­den­tielles entre Paris et Bey­routh, clas­sées dans des car­tons pous­sié­reux au Quai d’Or­say, aux Archives natio­nales, dans des biblio­thèques uni­ver­si­taires à tra­vers le Liban et la Syrie. De la matière pour his­to­riens patients et lec­teurs rares. Rien qui jus­ti­fie l’at­ten­tion des ser­vices de ren­sei­gne­ment. Rien qui puisse faire dis­pa­raître un homme.

Sauf que Wael avait trou­vé quelque chose.

Il en avait par­lé pour la pre­mière fois un soir de mars 1962, quatre mois avant sa dis­pa­ri­tion. Ils dînaient chez lui — un plat de kib­bé cru que la voi­sine avait lais­sé, du pain, du arak, cette inti­mi­té domes­tique qu’ils avaient construite par petites touches, comme un tableau poin­tilliste. Il était ren­tré de l’u­ni­ver­si­té plus tard que d’ha­bi­tude, le visage fer­mé, et quand elle lui avait deman­dé ce qui n’al­lait pas, il avait hési­té. Wael n’hé­si­tait jamais. Wael était un homme de cer­ti­tudes, un homme qui avait une opi­nion sur tout et qui la défen­dait avec l’obs­ti­na­tion joyeuse d’un joueur d’é­checs qui voit trois coups d’a­vance. Mais ce soir-là, il avait hésité.

— J’ai trou­vé un docu­ment, avait-il dit. Dans les archives du Haut-Com­mis­sa­riat. Un docu­ment qui n’au­rait pas dû être là.

— Quel genre de document ?

— Une liste. Des noms. Des noms de per­sonnes qui tra­vaillaient pour le Deuxième Bureau fran­çais pen­dant le Man­dat et qui… — il avait cher­ché ses mots, ce qui était aus­si inha­bi­tuel que l’hé­si­ta­tion — qui ont conti­nué à tra­vailler après.

— Après quoi ?

— Après l’in­dé­pen­dance. Après 1943. Des agents fran­çais. Des Liba­nais qui tra­vaillaient pour les Fran­çais. Des gens qui sont tou­jours en acti­vi­té, Maud. En acti­vi­té main­te­nant. Aujourd’­hui. Des noms que tu recon­naî­trais si je te les disais.

Elle avait posé sa four­chette. Quelque chose dans sa voix — pas de la peur, pas encore, mais cette gra­vi­té par­ti­cu­lière qu’ont les hommes quand ils com­prennent qu’ils ont mis le pied sur une mine et qu’ils ne peuvent ni avan­cer ni reculer.

— Tu es sûr ?

— J’ai véri­fié trois fois. La liste est authen­tique. Les noms sont réels. Et cer­tains de ces noms occupent aujourd’­hui des posi­tions… considérables.

— Consi­dé­rables comment ?

— Suf­fi­sam­ment consi­dé­rables pour que cette liste, si elle était ren­due publique, fasse tom­ber des gens qui ne doivent pas tom­ber. Des gens qui sont pro­té­gés. Par la France. Depuis vingt ans.

Il avait bu son arak d’un trait. Puis il avait dit — et c’est cette phrase que Maud enten­dait main­te­nant, assise dans le bar du Phoe­ni­cia un an plus tard, cette phrase qui reve­nait comme une vague qui aurait mis douze mois à faire l’al­ler-retour entre la côte et le large :

— Le pro­blème, Maud, ce n’est pas ce que j’ai trou­vé. Le pro­blème, c’est que quel­qu’un sait que je l’ai trouvé.

Elle lui avait deman­dé de s’ar­rê­ter. De remettre le docu­ment où il l’a­vait trou­vé. De publier ses recherches sans men­tion­ner cette liste. De se pro­té­ger. Elle avait dit tout ce qu’une femme rai­son­nable dit à un homme dérai­son­nable quand elle sent la catas­trophe appro­cher, et il avait écou­té, et il avait hoché la tête, et il avait dit oui tu as rai­son, et quatre mois plus tard il avait disparu.

Parce que Wael Cha­moun n’é­tait pas un homme rai­son­nable. C’é­tait un his­to­rien. Et un his­to­rien ne remet pas un docu­ment dans un car­ton. Un his­to­rien tire le fil. Un his­to­rien va au bout. Même quand le bout est un gouffre. Sur­tout quand le bout est un gouffre.

Maud rou­vrit les yeux. Elle ne s’é­tait pas ren­du compte qu’elle les avait fer­més. Le bar était presque vide. Le bar­man étei­gnait les lumières au-des­sus du comp­toir, une par une, comme un sacris­tain souf­flant des cierges. Dalal Frem était par­tie — sa ciga­rette écra­sée dans un cen­drier était la seule preuve qu’elle avait exis­té. Les bou­gies sur les tables brû­laient encore mais plus bas, plus faibles, comme des étoiles en fin de vie.

Vingt-trois heures. Encore une heure.

Et main­te­nant Maud savait — ou plu­tôt, main­te­nant les frag­ments s’as­sem­blaient, les phrases éparses de Wael se rejoi­gnaient comme les pièces d’un puzzle qu’elle avait por­té en elle sans le savoir pen­dant un an. Le docu­ment que Wael avait trou­vé. La liste des agents fran­çais au Levant. Des noms qui occu­paient des posi­tions consi­dé­rables. Et Noor, ce soir, dans ce même bar : un ser­vice plus proche de vous que vous ne le pen­sez. Drum­mond avait décou­vert que la France avait aidé les Sovié­tiques à exfil­trer Phil­by. Pour­quoi ? Parce que Phil­by, en trente ans d’es­pion­nage au cœur du ren­sei­gne­ment occi­den­tal, avait eu accès à tout — y com­pris aux opé­ra­tions fran­çaises au Levant. Y com­pris, peut-être, à cette même liste. Et si Phil­by par­lait — s’il était arrê­té, jugé, s’il négo­ciait sa peine en échange de tout ce qu’il savait — les noms sur la liste de Wael seraient expo­sés. Les agents fran­çais encore en acti­vi­té au Liban seraient grillés. Vingt ans de réseaux clan­des­tins, réduits en cendres par le témoi­gnage d’un traître bri­tan­nique dans un tri­bu­nal de Londres.

Alors la France avait aidé Phil­by à fuir. Pas par amour de l’U­nion sovié­tique. Par amour d’elle-même. Pour pro­té­ger ses propres secrets. Pour que Phil­by emporte avec lui, à Mos­cou, ce qu’il savait sur les opé­ra­tions fran­çaises — parce qu’à Mos­cou, au moins, per­sonne ne publie­rait rien.

Et Wael, qui avait trou­vé la même liste par un autre che­min — par les archives, par l’his­toire, par cette obs­ti­na­tion d’u­ni­ver­si­taire qui ne savait pas recu­ler — Wael était deve­nu un pro­blème. Le même pro­blème que Phil­by, mais en plus petit. Un pro­blème qu’on ne pou­vait pas exfil­trer. Un pro­blème qu’on ne pou­vait que faire taire.

Maud sen­tit ses mains trem­bler. Pour la pre­mière fois de la soi­rée, elle ne put les empê­cher. Elle les cacha sous la table, les pres­sa l’une contre l’autre, fort, jus­qu’à ce que les ongles s’en­foncent dans la chair. La dou­leur cal­ma le trem­ble­ment. La dou­leur cal­mait tou­jours le trem­ble­ment. C’é­tait une chose que Wael ne lui avait pas apprise — celle-là, elle l’a­vait apprise seule, après sa dis­pa­ri­tion, dans les nuits blanches de Paris où elle ser­rait les poings jus­qu’au sang en regar­dant le plafond.

Elle se leva. Lais­sa un billet sur la table. Tra­ver­sa le bar vide.

Dans le hall, Bou­tros Maa­touk était tou­jours à son poste. Il la regar­da pas­ser. Leurs yeux se croi­sèrent. Maud eut l’im­pres­sion fugace — absurde, invé­ri­fiable, mais tenace — que Bou­tros savait exac­te­ment ce qu’elle venait de com­prendre. Que Bou­tros avait tou­jours su. Et que le télé­phone qu’il avait décro­ché quelques heures plus tôt, les deux son­ne­ries sans parole, n’é­taient pas un signal pour les gens qui avaient fait dis­pa­raître Wael mais un aver­tis­se­ment pour les gens qui vou­laient le venger.

Ou peut-être qu’elle pro­je­tait. Peut-être que Bou­tros n’é­tait qu’un concierge. Peut-être que le télé­phone n’a­vait rien à voir avec elle. Peut-être que Bey­routh lui fai­sait ce que Bey­routh fait à tout le monde — trans­for­mer chaque regard en mes­sage codé, chaque silence en com­plot, chaque coïn­ci­dence en preuve.

Elle mon­ta à sa chambre. Se lava le visage. Chan­gea de robe — plus sombre, plus pra­tique, une robe pour mar­cher dans la nuit. Glis­sa le magné­to­phone dans son sac. Véri­fia les piles. Hési­ta à prendre le car­net, le prit quand même.

Vingt-trois heures trente.

Par la fenêtre, la Médi­ter­ra­née était noire. Pas de lune. Pas d’é­toiles. Juste l’arc de lumière de la Cor­niche qui des­si­nait le rivage comme un col­lier jeté au cou de la ville. Au loin, les lumières de Jou­nieh cli­gno­taient — le Casi­no du Liban, pro­ba­ble­ment, où des gens dan­saient et jouaient et riaient sans savoir qu’à vingt minutes de là, dans un hôtel moderne qui avait l’âge d’un enfant, une femme fran­çaise s’ap­prê­tait à suivre une incon­nue dans la nuit pour décou­vrir com­ment l’homme qu’elle aimait avait été assas­si­né par son propre pays.

Elle fer­ma la fenêtre. Prit sa clef. Sortit.

L’as­cen­seur des miroirs la mul­ti­plia de nou­veau — six Maud, huit Maud, une infi­ni­té de Maud des­cen­dant vers le lob­by. Mais cette fois, dans les reflets, elle ne cher­cha pas les yeux de Wael. Elle cher­cha les siens. Et elle les trou­va — deux points durs, secs, brû­lants, les yeux d’une femme qui a ces­sé d’a­voir peur parce qu’elle a trou­vé quelque chose de plus fort que la peur.

La colère.

* * *

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L’aube qui se lève avec les oran­gers au crépuscule

Aus­si loin que porte mon regard, je me tourne vers l’est dès que je me lève ; le ciel est d’un gris inquié­tant, impla­cable, tour­nant autour d’un vio­let sombre mâti­né d’un bleu atmo­sphé­rique. Le soleil n’est pas encore levé.

[audio:Ay Kalelumbror.xol]

Fran­çoise Atlan et Juan Car­mo­naAy Kale­lum­bror
Album Sephar­dic songs — 1998

Une nuit qu’il rentre à pied d’une veillée chez Tanios Rached, chaus­sé de ses bottes de cava­lier, un revol­ver dans la cein­ture, et qu’il tra­verse l’al­lée qui mène au bas de l’es­ca­lier de la mai­son, Wakim le per­çoit. Le par­fum des fleurs. A peine une touche, une simple allu­sion, mais que ses narines en alerte captent avec assu­rance. Il s’ar­rête, regarde la nuit, les mas­sifs sombres des arbres qui ne sont pour l’ins­tant pas plus grands que lui. Il ne bouge pas, comme lors­qu’on est aux aguets pour sur­prendre une hyène. Et il res­pire pro­fon­dé­ment. Mais il ne le sent plus. Il fait un pas ou deux, pru­dem­ment, comme si l’o­deur pou­vait être effa­rou­chée par le mou­ve­ment de l’homme. Puis il s’ar­rête, tout son corps concen­tré pour inter­pré­ter les sen­sa­tions que ses narines lui transmettent.

L’ho­ri­zon ne se dégage pas, il reste voi­lé, même si la lumière se fait de plus en plus pré­sente. Il reste sombre. Le soleil ne se lève­ra pas ce matin.

Mais il ne sent que l’o­deur de la terre, des feuilles, des tiges, l’o­deur de la nuit et de l’air un peu humide qui vient de la mer. Il reprend sa marche et n’a pas fait trois pas qu’une imper­cep­tible brise se lève, comme si elle lui par­lait, comme si elle cher­chait à le rete­nir, à la manière d’un enfant qui se démasque lorsque vous ces­sez de vou­loir décou­vrir sa cachette, et il sent à nou­veau le par­fum des fleurs. Il le sent, res­pire pro­fon­dé­ment, et même soi, à la deuxième ins­pi­ra­tion, il n’y a plus rien, il est sûr main­te­nant que ça y est. Il avance à grands pas vers l’es­ca­lier de la mai­son, monte les marches avec allé­gresse, et lors­qu’il arrive en haut, devant la porte, la brise se lève une fois de plus et une fois encore il sent la parfum.

Même si je sais qu’il est là, impos­sible de voir ses belles cou­leurs, des roses otto­manes aux feutres man­da­rine, il reste caché der­rière une épaisse couche d’ouate impé­né­trable. Encore un lever de soleil qui ne ver­ra pas le jour. On dirait un ciel d’o­rage dans les îles du Golfe de Thaïlande…

Le len­de­main à l’aube, avant même l’ar­ri­vée de Gérios, il se pro­mène entre les arbres à la recherche des pre­mières fleurs. Mais il n’en trouve pas une seule. Pour­tant, le soir, et tous les autres soirs, le par­fum est là, fugace, rare, pré­cieux, levé par la brise, le sur­pre­nant juste au moment où il renonce à le sen­tir. Et un soir, alors que quelques fer­miers qui veillaient chez lui sont sur le per­ron et s’ap­prêtent à par­tir, l’o­deur suave et douce s’im­pose  à cha­cun indu­bi­ta­ble­ment, non pas pas­sa­gère, libé­rée sou­dain par un petit vent, mais bien là, pré­sente dans l’air de la nuit comme si elle en était l’es­sence même. Le len­de­main de ce jour, Wakim découvre les pre­mières fleurs, cachées der­rière les feuilles encore jeunes et qui dansent dans la brise mati­nale. Sélim et Gérios en découvrent d’autres, il y a bien­tôt à tous les coins des ver­gers, et au bout d’une semaine la plan­ta­tion paraît comme ennei­gée à perte de vue en plein milieu du printemps.

Heu­reu­se­ment, il y a l’o­deur des fleurs d’orangers…
Et plus que jamais je pense au Liban.

Cha­rif Maj­da­la­ni, His­toire de la Grande Maison
Seuil, 2005

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Bey­routh centre-ville — Ray­mond Depardon

Bey­routh centre-ville — Ray­mond Depardon

Bey­routh centre-ville est le récit pho­to­gra­phique de Ray­mond Depar­don dans un Bey­routh en pleine guerre. En quelques pho­tos noir & blanc, il plante le décor d’un Bey­routh idyl­lique en 1965, qu’il visite pour la pre­mière fois. Tout semble beau, les pay­sages, les gens, la jet-set un peu futile, la gen­tillesse des gens. Lors­qu’il revient, nous sommes en 1978, il vient d’en­trer à l’a­gence Mag­num et part faire son pre­mier grand repor­tage avec des bobines cou­leurs. Et là, tout a changé…
Avec ses cli­chés au plan res­ser­ré, un cadrage tou­jours très strict mal­gré par­fois l’ur­gence de la situa­tion, Depar­don monte un repor­tage uni­que­ment ponc­tué de quelques phrases laco­niques, comme à son habi­tude, qui rend la lec­ture fié­vreuse et ten­due, comme un jour sous les bombes et les tirs de mitrailleuses…

Un jour, dans une zone tenue par le PNL, en des­cen­dant de voi­ture avec mes appa­reils pho­to, une dizaine de com­bat­tants m’a encer­clé. Je n’ai pas eu le temps d’a­voir peur. J’a­vais pris l’ha­bi­tude de par­ler fort et de me pré­sen­ter en fran­çais. J’ai bien enten­du le cran de sûre­té des kalach­ni­kov sau­ter, ils me bra­quaient, la balle était enga­gée dans le canon, nous avons par­lé. J’é­tais calme, j’ai expli­qué que je sou­hai­tais sim­ple­ment les pho­to­gra­phier ; les minutes étaient longues, les crans de sûre­té sont reve­nus en posi­tion d’attente.
Puis sou­dain j’ai de nou­veau enten­du les crans de sûre­té sau­ter, la balle enga­gée dans le canon : « Il faut nous photographier ! »

 

Il y revient encore en 1991 et les images qu’il en rap­porte lui donne l’im­pres­sion d’une terre dévas­tée, vidée de son huma­ni­té. Un témoi­gnage fort, au bord du cata­clysme, inédit jusque là, d’un conflit qui reste à ce jour encore, tota­le­ment incompréhensible…

Ray­mond Depar­don, Bey­routh centre-ville
Points 2010
Mag­num Pho­tos pour les clichés,
tous dis­po­nibles sur le site de l’a­gence.

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