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Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 1

Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 1

Une sai­son au Shepheard’s

Une sai­son au Shepheard’s

Par­tie 1

 

Le Caire, juillet 1942

* * *

Le taxi le dépo­sa devant l’hô­tel et Dor­lange res­ta plan­té là, sa valise à la main, stu­pide sous le soleil brû­lant. Trois heures de l’a­près-midi. Pas un souffle. La lumière tapait si fort qu’on ne voyait plus rien — juste cette façade blanche, les stores bais­sés, et sur la ter­rasse des types en uni­forme ava­chis sur leurs chaises comme des cadavres en permission.

Il avait soif. Il avait soif depuis Bey­routh. Une soif obsédante.

Le hall sen­tait le tabac refroi­di et autre chose, une odeur dou­ceâtre, entê­tante — fleurs cre­vées dans un vase ou par­fum de femme, il n’au­rait su dire. Tout était sombre dans la rue. Des ven­ti­la­teurs tour­naient au pla­fond, lents, inutiles. Des boi­se­ries par­tout. Des mou­cha­ra­biehs. Tout un fatras orien­tal pour Anglais en goguette. Dor­lange s’en fou­tait. Il vou­lait une chambre, un lit, dormir.

À la récep­tion, un Égyp­tien en tar­bouche le regar­da à peine. Dor­lange signa le registre. Pro­fes­sion : négo­ciant. Il avait failli écrire autre chose — quoi, il ne savait plus vrai­ment. Négo­ciant, ça ne vou­lait rien dire. Au Caire, en juillet 42, per­sonne ne vou­lait rien dire.

Chambre 214. Deuxième étage. Un gamin en gala­bieh mon­ta sa valise. Le gamin avait des yeux immenses, noirs, qui ne regar­daient rien. Dans le cou­loir, ça puait l’en­caus­tique et la naph­ta­line. Des pho­tos au mur — des types en casque colo­nial devant des pyra­mides, devant des lions morts, devant leur propre impor­tance. L’Em­pire. Dor­lange pas­sa sans regarder.

La chambre don­nait sur des arbres. Il ouvrit les per­siennes et la cha­leur entra comme une gifle. En bas, un jar­din. Des pal­miers, immo­biles. Au loin, la ville fai­sait du bruit — klaxons, ânes, une radio arabe quelque part — mais c’é­tait un bruit étouf­fé, qui n’ar­ri­vait pas vrai­ment jusqu’ici.

Il s’as­sit sur le lit. Res­sorts fati­gués, draps déjà moites. Le ven­ti­la­teur grin­çait à inter­valles régu­liers. Dor­lange comp­ta les grin­ce­ments, puis arrê­ta. Il ouvrit sa valise, sor­tit ses affaires. Che­mises frois­sées, linge, un rasoir, un livre qu’il traî­nait depuis des mois sans le lire. Au fond, dans la dou­blure, les papiers. Il les tou­cha du bout des doigts. Tou­jours là.

Il avait trente-six ans. Les tempes qui gri­son­naient. Un visage qu’on oublie, qu’il avait vou­lu qu’on oublie. Avant la guerre, il avait été quel­qu’un — pro­fes­seur de lettres dans un lycée de pro­vince, marié à une femme qui s’en­nuyait, pro­prié­taire d’une mai­son avec un jar­din où il ne se pas­sait plus rien. Tout ça avait dis­pa­ru. La femme était par­tie, ou c’est lui qui était par­ti, ça ne comp­tait plus. La guerre avait pas­sé des­sus comme un rou­leau com­pres­seur et main­te­nant il était au Caire, dans une chambre qui sen­tait le moi­si, et il ne savait pas très bien pourquoi.

Non. Il savait. Mais il pré­fé­rait ne pas y penser.

Il s’al­lon­gea. Le pla­fond était haut, sale dans les coins. Une fis­sure cou­rait d’un mur à l’autre, fine comme un che­veu. Dor­lange la sui­vit des yeux jus­qu’à s’endormir.

* * *

Quand il se réveilla, il fai­sait presque nuit.

La chambre était bleue, d’un bleu de fond marin. Il avait dor­mi quatre heures, peut-être cinq. Sa che­mise lui col­lait au dos. Il se leva, pas­sa de l’eau sur son visage, chan­gea de che­mise. Dans le miroir, sa gueule. Il détour­na les yeux.

La ter­rasse.

Il la trou­va trans­for­mée. Ce qui était mort l’a­près-midi vivait main­te­nant, grouillait, buvait. Des offi­ciers par­tout, des femmes, des types en cos­tumes clairs. Les suf­fra­gis cou­raient entre les tables avec des pla­teaux char­gés de verres. Ça par­lait fort, ça riait. On aurait dit une fête, sauf que per­sonne n’a­vait l’air vrai­ment gai. Quelque chose de for­cé, de trop appuyé. On s’a­mu­sait comme on se noie.

Dor­lange trou­va une table au bord, près de la balus­trade. En bas, la rue. Des sol­dats aus­tra­liens, recon­nais­sables à leurs cha­peaux, mar­chaient en bande vers des plai­sirs qu’on devi­nait. Des voi­tures. Des calèches. Une femme voi­lée de noir, puis une autre en robe décol­le­tée et talons hauts. Le Caire.

Il com­man­da un whis­ky. Le suf­fra­gi hocha la tête, dis­pa­rut, revint. Le verre était tiède. La glace avait déjà fon­du. Dor­lange but quand même.

À la table d’à côté, un vieux à mous­tache jaune tenait salon.

— Rom­mel est fou­tu, j’vous dis. Fou­tu ! Ses lignes sont trop éti­rées. Ques­tion de ravi­taille­ment. Dans un mois, on contre-attaque.

Le vieux avait une voix de sourd qui por­tait jus­qu’au Nil. Des jeunes offi­ciers l’é­cou­taient, ou fai­saient sem­blant. L’un d’eux avait le regard vide des gens qui pensent à autre chose — une femme, une mort, une lettre qu’il n’a pas envoyée.

— J’ai fait les Dar­da­nelles, conti­nuait le vieux. Je connais ça. Une offen­sive à bout de souffle, ça se voit.

Dor­lange ces­sa d’é­cou­ter. Ce type-là, Hatha­way — il appren­drait son nom plus tard — racon­tait les mêmes his­toires depuis vingt ans. Il mour­rait ici, sur cette ter­rasse, un verre à la main, en expli­quant com­ment on aurait dû s’y prendre.

Une femme.

Elle venait de s’as­seoir, seule, à l’autre bout. Robe grise. Bras nus. Che­veux noirs rele­vés. Elle allu­ma une ciga­rette sans regar­der per­sonne, puis elle regar­da tout le monde — un balayage lent, tran­quille, l’in­ven­taire de ce qui ne l’in­té­res­sait pas.

Elle n’é­tait pas jeune. Qua­rante ans, peut-être plus. Son visage avait quelque chose de cas­sé, ou de recol­lé — une beau­té qui avait pris des coups et qui s’en fou­tait main­te­nant. Pas de bijoux. Pas de maquillage, ou presque. Elle fumait sa ciga­rette et elle regar­dait la nuit tom­ber et on avait envie de savoir à quoi elle pensait.

Leurs yeux se croisèrent.

Elle ne sou­rit pas. Pas de manège, pas de baisse de pau­pières. Elle le regar­da comme on regarde un meuble, pour voir s’il va avec le reste, puis elle se détourna.

Dor­lange vida son verre. Le whis­ky lui brû­lait la gorge. Il ne savait pas encore qu’elle s’ap­pe­lait Ele­ni, qu’elle était grecque, qu’elle avait fui Salo­nique six mois plus tôt avec deux valises et un mari qu’on avait enter­ré en route, à Alexan­drie, dans un cime­tière qu’elle ne retrou­ve­rait jamais. Il ne savait pas qu’elle occu­pait la chambre 218, au bout du cou­loir, et qu’il enten­drait bien­tôt ses pas, la nuit, quand elle ne dor­mait pas.

Il com­man­da un autre whisky.

* * *

Les jours sui­vants se ressemblèrent.

Le matin : petit-déjeu­ner dans la grande salle, par­mi les Anglais qui lisaient les jour­naux d’un air consti­pé. Les nou­velles étaient mau­vaises. Rom­mel avan­çait, ou n’a­van­çait plus, ou allait reprendre l’of­fen­sive, selon les ver­sions. Des types arri­vaient du désert, brû­lés, hagards, buvaient un coup et repar­taient. D’autres pré­pa­raient leurs bagages pour l’A­frique du Sud. On par­lait d’é­va­cua­tion. On par­lait de ce qui se pas­se­rait si les Alle­mands entraient au Caire.

L’a­près-midi : la cha­leur. Dor­lange res­tait dans sa chambre, les per­siennes fer­mées, à écou­ter le ven­ti­la­teur. Il dor­mait, se réveillait en sueur, dor­mait encore. Il lisait trois pages de son livre, puis le repo­sait. Il écri­vait des lettres qu’il déchi­rait ensuite. À qui les aurait-il envoyées ?

Par­fois il sor­tait. Il mar­chait dans les rues autour de l’hô­tel. L’O­pé­ra, les jar­dins, le quar­tier des banques où des gens fai­saient la queue pour des billets vers ailleurs. Il allait jus­qu’au Nil, s’as­seyait sur un banc, regar­dait les felouques. L’eau était brune, lente. Elle ne sem­blait cou­ler nulle part.

Mais c’est au She­pheard’s qu’il revenait.

L’hô­tel était un piège, une colle. On y entrait pour une nuit et on y res­tait. Des gens vivaient là depuis des mois, peut-être des années — le vieux Hatha­way, d’autres qu’il apprit à recon­naître. Une faune étrange. Des offi­ciers en rup­ture de front, des femmes sans maris visibles, des hommes d’af­faires dou­teux, des jour­na­listes, des espions pro­ba­ble­ment. Per­sonne ne posait de ques­tions. C’é­tait la règle.

Il y avait un Suisse.

Grand, sec, tou­jours en cos­tume de lin, tou­jours impec­cable mal­gré la cha­leur. Il s’ap­pe­lait Mül­ler, se pré­sen­tait comme archéo­logue. Mais quand Dor­lange lui deman­da sur quel site il tra­vaillait, Mül­ler eut un sou­rire vague.

— Les fouilles sont sus­pen­dues, bien sûr. Je tra­vaille sur mes notes. Je classe.

Il par­lait un fran­çais par­fait, sans accent, ce qui était sus­pect. Son arabe aus­si était par­fait, disait-on. Il avait l’a­ma­bi­li­té des gens qui mentent bien — cha­leu­reuse, pré­cise, étanche.

Il y avait les Smith.

Reg­gie Smith, bri­tan­nique, loud, rou­geaud, tra­vaillait au Bri­tish Coun­cil. Il par­lait trop, riait trop, buvait trop. Sa femme, Oli­via, était son contraire — mince, sèche, silen­cieuse. Elle regar­dait les gens avec des yeux de vivi­sec­teur. On disait qu’elle écri­vait, mais per­sonne n’a­vait lu ce qu’elle écri­vait. Dor­lange la sur­prit plu­sieurs fois en train de le fixer. Quand il sou­te­nait son regard, elle ne détour­nait pas le sien. Elle conti­nuait, pre­nait des notes men­tales. Il se deman­da ce qu’elle écri­rait sur lui.

Et puis il y avait Durrell.

Law­rence Dur­rell. Petit, ner­veux, une mous­tache de séduc­teur, des yeux qui brillaient tou­jours d’une iro­nie dont on ne savait pas si elle était tour­née vers vous ou vers lui-même. Il tra­vaillait au ser­vice de presse bri­tan­nique — en clair, il fai­sait de la pro­pa­gande. Il s’en moquait ouvertement.

— Je fabrique des men­songes, dit-il un soir à Dor­lange au Long Bar. Mais des men­songes utiles. Des men­songes patrio­tiques. C’est un art, vous savez.

Il avait vécu à Cor­fou, avant. Il avait écrit des livres. Il connais­sait Hen­ry Mil­ler, par­lait de Paris d’a­vant-guerre, racon­tait des his­toires qu’on ne savait pas s’il inven­tait. Il était char­mant et dan­ge­reux, comme tous les gens charmants.

— Vous êtes quoi, vous ? deman­da-t-il à Dor­lange. Je veux dire : réellement.

— Négo­ciant, dit Dorlange.

— Bien sûr.

Dur­rell sou­rit. Il n’in­sis­ta pas. Mais à par­tir de ce soir-là, Dor­lange sen­tit qu’il était observé.

* * *

Le 1er juillet, on brû­la les archives.

Dor­lange l’ap­prit au petit-déjeu­ner. Des offi­ciers par­laient à voix basse, mais assez fort pour qu’on entende : l’am­bas­sade bri­tan­nique détrui­sait ses docu­ments. On éva­cuait les familles. La flotte avait quit­té Alexan­drie. Rom­mel était à cent kilomètres.

Il sor­tit sur la ter­rasse. Le ciel était bizarre — sale, gris, alors qu’il fai­sait grand soleil. Puis il com­prit. Ce n’é­tait pas des nuages. C’é­tait de la fumée. Des flo­cons noirs retom­baient sur la ville, légers, comme une neige de suie. Des papiers. Des mil­liers de papiers brû­lés qui des­cen­daient sur Le Caire.

Le Ash Wed­nes­day. Le Mer­cre­di des Cendres.

Sur la ter­rasse, les gens levaient la tête, regar­daient tom­ber les débris. Une femme ten­dit la main, attra­pa un frag­ment de papier à moi­tié cal­ci­né. Elle le regar­da, le lais­sa tom­ber. Un ser­veur balayait les cendres qui s’ac­cu­mu­laient sur les tables.

Hatha­way, à sa table, pérorait.

— Pré­cau­tion nor­male, disait-il. Pure­ment rou­tine. Ne signi­fie rien.

Per­sonne ne le croyait. On buvait, mais on ne par­lait plus. L’air lui-même avait chan­gé — on res­pi­rait de la peur, du papier brû­lé, de l’empire en train de crever.

Ce soir-là, Dor­lange des­cen­dit au cabaret.

Il n’y était pas encore allé. C’é­tait au sous-sol de l’hô­tel, une salle en demi-cercle avec une scène minus­cule, des tables trop ser­rées, un bar au fond. L’air était épais de fumée et de par­fums. Des offi­ciers buvaient avec des femmes qu’ils n’a­vaient pas ame­nées. Un orchestre jouait des trucs amé­ri­cains, mal, avec une appli­ca­tion touchante.

Dor­lange trou­va une place au fond, com­man­da un whis­ky. Le troi­sième, le qua­trième, il ne comp­tait plus.

Et puis la chan­teuse entra.

Elle n’é­tait pas belle. Pas belle au sens où on l’en­tend — pas ces visages lisses de maga­zine. Elle avait quelque chose d’ir­ré­gu­lier, de trop grand, le nez, la bouche, les yeux sur­tout, immenses, sombres, qui pre­naient toute la place. Un grain de beau­té par­fai­te­ment pla­cé au-des­sus de la lèvre supé­rieure, un autre près de l’a­rête du nez. Peau brune. Che­veux noirs, lourds, défaits sur les épaules. Une robe rouge trop simple.

Elle chan­ta.

C’é­tait de l’a­rabe. Dor­lange ne com­pre­nait rien. Mais la voix — la voix était une chose phy­sique, qui entrait par la peau, pas par les oreilles. Rauque, un peu cas­sée, avec des aigus qui ser­raient la gorge. Elle chan­tait comme on saigne. Quelque chose de vieux, de bles­sé, quelque chose qui venait de très loin.

Il ne pou­vait pas déta­cher ses yeux d’elle.

Quand elle eut fini, il y eut des applau­dis­se­ments polis. Elle salua à peine, quit­ta la scène. Dor­lange la vit pas­ser entre les tables, s’ar­rê­ter ici et là pour dire un mot, accep­ter une ciga­rette. Elle avait une démarche lente, comme si elle por­tait quelque chose de lourd. Quel­qu’un l’ap­pe­la par son prénom.

Nehad.

Elle pas­sa près de sa table sans le regar­der. Puis, au der­nier moment, elle tour­na la tête. Leurs yeux se croi­sèrent. Une seconde. Elle ne sou­rit pas. Elle hocha la tête, imper­cep­ti­ble­ment, comme si elle le reconnaissait.

Mais elle ne pou­vait pas le recon­naître. Ils ne s’é­taient encore jamais vus.

Elle dis­pa­rut par une porte, au fond. Dor­lange res­ta là, son verre à la main, la gorge sèche.

Il sut, à ce moment-là, que quelque chose allait commencer.

* * *

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SG‑3, le puits qui vou­lait per­cer la Terre

SG‑3, le puits qui vou­lait per­cer la Terre

SG‑3

Le puits qui vou­lait
per­cer la Terre

Il y a dans le Grand Nord russe un endroit où l’on a ten­té de com­mettre un geste insen­sé : creu­ser la Terre non pas pour en extraire du pétrole ou des dia­mants, mais sim­ple­ment pour voir jusqu’où elle consen­ti­rait à se lais­ser trans­per­cer. L’endroit s’appelle la pénin­sule de Kola, une éten­due déso­lée balayée par des vents qui sentent l’océan et l’infini, avec ses forêts maigres et ses sols qui craquent sous le gel. C’est là que fut entre­pris le pro­jet SG‑3, que les géo­logues appellent aujourd’hui encore, avec un mélange de res­pect et d’incrédulité, le forage super­pro­fond de Kola.

On est en 1970. La guerre froide bat son plein, les Amé­ri­cains et les Sovié­tiques se toisent comme deux enfants capri­cieux qui veulent cha­cun le plus gros jouet. Les pre­miers ont plan­té leur dra­peau sur la Lune, les seconds veulent à tout prix mon­trer qu’ils savent faire autre chose qu’envoyer des cos­mo­nautes dans une boîte de conserve orbi­tale. Alors pour­quoi ne pas retour­ner le pro­blème ? Puisqu’on nous empêche de grim­per plus haut, creu­sons plus bas. À défaut d’un pas de géant pour l’humanité, ce sera un trou gigan­tesque dans la croûte terrestre.

Au début, cela paraît presque enfan­tin : on enfonce un tube, on fait tour­ner une foreuse, et la terre s’écarte, docile. Mais très vite, le sol se rebelle. Plus on s’enfonce, plus la roche devient capri­cieuse, se frac­ture, se tord, s’échauffe. C’est comme si la pla­nète, cette vieille bête géo­lo­gique, refu­sait obs­ti­né­ment qu’on lui palpe les entrailles. Mais les ingé­nieurs sovié­tiques ne sont pas du genre à se lais­ser impres­sion­ner. Ils bri­colent, innovent, inventent des foreuses tou­jours plus solides, et chaque mètre gagné devient une vic­toire sur la matière.

Douze kilo­mètres plus tard, la vic­toire paraît déri­soire. On a foré pen­dant vingt-deux ans pour atteindre 12 262 mètres, un chiffre sec, mais qui a pour­tant le goût d’un exploit. Car per­sonne n’est jamais allé aus­si loin dans la croûte ter­restre. Et qu’y a‑t-on trou­vé ? Rien qui se vende au mar­ché noir. Pas d’or, pas de lave, pas de portes de l’enfer. Seule­ment des frag­ments de roches vieilles de deux mil­liards et demi d’années, des traces d’eau empri­son­nées depuis l’aube du monde, et, cerise sur le cer­cueil, des micro­fos­siles d’organismes marins réduits en pous­sière, qui rap­pellent qu’avant les pins rabou­gris et les vents gla­cés de la Kola, il y avait ici une mer chaude et bruis­sante de vie.

La décou­verte la plus trou­blante n’est pour­tant pas ce pas­sé fos­sile, mais la cha­leur. On pen­sait trou­ver 100 °C. On en trou­va près du double. 180 °C, un four natu­rel qui fit cla­quer les foreuses comme des allu­mettes. Les ingé­nieurs durent aban­don­ner, vain­cus par un enne­mi invi­sible et pour­tant banal : la cha­leur. La Terre, polie par tant d’assaillants, avait cette fois refer­mé son poing incan­des­cent sur leurs ambitions.

Aujourd’hui, le site du SG‑3 res­semble à une base lunaire oubliée. Des bâti­ments sovié­tiques ron­gés par la rouille, des vitres bri­sées, des esca­liers qui grincent. Et au milieu de tout cela, une simple plaque de métal ronde, sou­dée au sol, comme la trappe d’un sous-marin échoué. Des­sous, il y a un vide, un conduit étroit qui plonge dans 12 kilo­mètres d’obscurité, avant de s’interrompre bru­ta­le­ment. C’est un gouffre invi­sible, une absence maté­ria­li­sée. Un trou qui ne montre rien, mais qui dit tout.

Les rumeurs, elles, n’ont jamais ces­sé de cou­rir. Dans les années 90, cer­tains jour­naux sen­sa­tion­na­listes affir­mèrent que des micros avaient cap­té des cris remon­tant des pro­fon­deurs — les lamen­ta­tions d’âmes en peine, preuve que le SG‑3 avait per­fo­ré la voûte des enfers. On rit aujourd’hui de ces his­toires, mais elles disent bien quelque chose : ce trou, parce qu’il est absurde, appelle l’imaginaire. La science n’y a trou­vé que des pierres, l’homme y a pro­je­té ses fantasmes.

Alors à quoi bon, deman­de­ra-t-on ? À quoi bon creu­ser, si ce n’est pour se heur­ter à la cha­leur, à l’échec, à la déri­sion ? La réponse est simple : pour savoir. La curio­si­té est un vice char­mant, qui pousse l’humanité à se cogner par­tout. On veut voir der­rière la mon­tagne, au-delà des étoiles, et sous la peau de la Terre. Le SG‑3 n’a rien don­né de concret, mais il a offert cette leçon : nous avons tou­ché du doigt les limites de notre savoir. Nous savons désor­mais que nous ne savons pas — et qu’il fau­dra beau­coup d’ingéniosité, et peut-être un peu de folie sup­plé­men­taire, pour espé­rer aller plus loin.

Le SG‑3 est aujourd’hui un monu­ment déri­soire et magni­fique à la fois : un trou dans le sol, une cica­trice dans le gra­nit, mais aus­si un miroir ten­du à notre vani­té. Une ten­ta­tive de conver­sa­tion avec une Terre qui n’a pas envie de répondre. Une ques­tion lais­sée sans réponse, plan­tée dans le sol comme une aiguille inutile.

Et pour­tant, il est ras­su­rant de savoir qu’il existe encore des endroits où l’homme a buté, où la matière a dit non. Cela nous rap­pelle que la pla­nète, mal­gré nos satel­lites et nos cartes, garde ses secrets. Et qu’au fond, elle ne nous appar­tient pas.

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Moka au bar au Bar Bam­boo Metropole

Moka au bar au Bar Bam­boo Metropole

Moka au bar

au Bar Bam­boo Metropole

Indo­chine

L’Indochine n’existe pas. Elle n’existe plus que dans les manuels d’his­toire et dans les romans de Mar­gue­rite Duras, dans les récits de Fran­çois Bizot et les mémoires de guerre de Jon Swain. L’i­dée de l’In­do­chine, c’est une image sur­an­née de teintes pas­telles, empruntes de colo­nia­lisme et d’une cer­taine nos­tal­gie de ce temps où l’on buvait un verre de Suze ou de Cam­pa­ri à la ter­rasse du Metro­pole ou de l’O­rient à Hanoï, du Majes­tic ou du Conti­nen­tal à Saï­gon, à l’ombre des banians sous une cha­leur écra­sante. Une cer­taine idée de la dou­ceur de vivre pour des mil­liers d’é­tran­gers, des Fran­çais sur­tout, des Bri­tan­niques, des Amé­ri­cains, qui venaient ici pour échap­per à la gri­saille de l’hi­ver, pro­fi­ter de la cha­leur dans leur cos­tume trois-pièces et sous leur pana­ma vis­sé sur le crâne, trans­pi­rant gen­ti­ment et avec digni­té dans leur che­mise en crêpe de coton.

Une carte pos­tale jau­nie au timbre rouge à qui il manque des dents, avec une jonque en arrière plan et une pas­tille dans laquelle trônent avec arro­gance les lettres RF, juste au-des­sus de “Postes-Indo­chine”, de belles jeunes femmes, aux che­veux noirs de jais lis­sés et à la sil­houette lon­gi­ligne qui se mouvent avec grâce dans leur ao dai ajus­té et imma­cu­lé, même après avoir par­cou­ru les rues pous­sié­reuses de Saï­gon à bicy­clette… Une monde par­fait, entre exo­tisme léché et pau­vre­té crasse qu’on ne côtoie même pas.

Pho­to © Manh­hai

Conti­nen­tal Palace Hotel, Saï­gon, 1968 (before the falling…)

Sài Gòn

Saï­gon n’existe pas. Saï­gon n’existe plus. Hồ Chí Minh-Ville… Lorsque j’é­tais enfant, le nom de Saï­gon me don­nait des envies de voyage, avait la saveur de l’exo­tisme véhi­cu­lée par des années d’ha­bi­tudes ser­viles, l’In­do­chine était fran­çaise. Je ne savais même pas dans quel pays ça se trou­vait… Je suis né alors que la ville n’é­tait pas encore tom­bée. The fal­ling… 1975. Dans les années 80, j’a­vais enten­du par­ler des boat people sans savoir ce que c’é­tait. Je me sou­viens de mon grand-père par­lant avec une cer­taine hargne d’un de ses voi­sins qui s’é­tait enga­gé dans l’ar­mée pour aller com­battre pen­dant la guerre d’In­do­chine. A côté de ça, d’autres noms ; Java, Suma­tra, Bor­néo, Sin­ga­pour… ça sen­tait bon l’exo­tisme de carte pos­tale, un ima­gi­naire mys­té­rieux, la grande Asie secrète, avec des lam­pions en papier rouge, des odeurs d’en­cens dont les volutes bleu­tées s’é­le­vait vers les pales du ven­ti­la­teur d’un tri­pot fré­quen­té par des hommes por­tant che­mise à col mon­tant en soie noire, une fine natte dans le dos et une mous­tache aus­si fine qu’un trait de crayon, l’air vrai­ment très très mystérieux…

On est un peu idiot quand on est jeune. L’im­por­tant c’est que ça ne se dif­fuse pas trop dans le temps.

Je ne suis jamais allé à Saï­gon, ni à Hồ Chí Minh-Ville, et je n’i­rai peut-être jamais. La nos­tal­gie des jours heu­reux n’est pas pour moi. Cher­cher les traces d’un pas­sé glo­rieux qui n’é­tait glo­rieux que pour ceux qui en pro­fi­taient, dont les grands hôtels avec pignon sur rue sont les témoins muets et silen­cieux, ce n’est pas pour moi.

Khách sạn Metro­pole Hà Nội 

Grand hôtel sur une large ave­nue décou­pée à la Hauss­mann qui por­tait autre­fois le nom d’Hen­ri Rivière, héros de la conquête du « Ton­kin » ; ana­chro­nisme, ou plu­tôt dys­to­pie… Le Métro­pole a vu pas­ser, comme dans tous les hôtels des grandes villes, de grands noms, comme Aga­tha Chris­tie au Péra Hotel d’Is­tan­bul ou comme de nom­breuses per­son­na­li­tés à l’Hô­tel Conti­nen­tal de Saï­gon, rue Cati­nat, point de ren­dez-vous des cor­res­pon­dants et des jour­na­listes pen­dant la Guerre du Viet­nam.  Les maga­zines amé­ri­cains News­week et Time avaient cha­cun leur bureau de Saï­gon au deuxième étage de l’hô­tel. Le Metro­pole, lui, accueillit Somer­set Mau­gham, Char­lie Cha­plin et Pau­lette Godard qui y ont pas­sé leur nuit de noces, et même Gra­ham Greene, alors qu’il écri­vait… Un Amé­ri­cain bien tran­quille… ça fait un peu cli­ché, non ?

Havre de paix, point de chute des repor­ters de guerre, dont cer­tains ne revien­dront jamais, ces hôtels étaient des refuges luxueux au milieu de la tour­mente de la guerre, à tel point que dans l’es­prit de ceux qui y vivaient à demeure, c’é­tait un peu le temps béni des dieux, une paren­thèse tem­po­relle de laquelle ils sont sou­vent nos­tal­giques, comme le raconte très bien Jon Swain dans River of time, un livre gran­diose sur la guerre au Viet­nam et au Cam­bodge, deux guerres qu’il a couvertes :

Le front était proche de Phnom Penh ; si proche qu’à trente minutes de voi­ture, dans n’im­porte quelle direc­tion, un vaste pano­ra­ma de la guerre s’of­frait à nous. Les jour­na­listes pou­vaient prendre leur voi­ture, s’emplir les narines de la vilaine odeur de cor­dite et être de retour au Royal pour déjeu­ner au bord de la pis­cine. En fait, il fal­lait moins de temps pour rejoindre la ligne de front qu’il n’en fal­lait à un Lon­do­nien pour aller au bou­lot en voi­ture aux heures de pointe.
Jon Swain, River of time, Edi­tions des Equa­teurs, 2019

Nul autre que lui n’a eu la modes­tie et l’hon­nê­te­té de dire les hor­reurs de cette guerre, lui qui a été un des der­niers repor­ters à assis­ter à la prise de pou­voir au Cam­bodge par Pol Pot et les Khmers rouges, enfer­mé dans l’en­ceinte de l’am­bas­sade de France, avec Fran­çois Bizot qui en rap­por­te­ra le ter­rible témoi­gnage, Le por­tail, fai­sant réfé­rence au por­tail de l’am­bas­sade, der­nier rem­part avant la bar­ba­rie. Son récit est poi­gnant et ces lignes, que je trouve ter­ri­fiantes et qui font allu­sion à ce qu’en disait déjà Hen­ri Mou­hot aux alen­tours de 1860, cassent tota­le­ment le mythe des sages petits hommes jaunes du Sud-est asia­tique, que l’on s’i­ma­gine débon­naires et paisibles…

Très vite, le fleuve m’a sub­mer­gé. A ses côtés, j’ai appris des choses sur la vie et la mort que je n’au­rais jamais pu per­ce­voir en Europe. J’ai appris l’ex­ci­ta­tion de l’a­mour, tein­té de mélan­co­lie, si carac­té­ris­tique de ce coin d’A­sie. j’ai appris aus­si que le Mékong n’est pas aus­si inno­cent qu’il y paraît par­fois. Il est vrai qu’il est source de vie pour les terres d’In­do­chine, mais il a un autre visage qui, le moment venu, se dévoile : celui de la vio­lence et de la cor­rup­tion des pays qui le bordent.
Les terres d’In­do­chine n’ont jamais été ce coin pai­sible et recu­lé d’A­sie, peu­plé de pay­sans dociles et sou­riants que l’on dépeint com­mu­né­ment. Au contraire, c’est une terre de des­po­tisme, de sau­va­ge­rie pri­mi­tive et de souf­france. L’His­toire montre que la vio­lence autant que le plai­sir des sens sont inhé­rents au carac­tère indo­chi­nois, et par­ti­cu­liè­re­ment à celui des Cam­bod­giens. La vio­lence est ins­crite dans leur ADN. Les Cam­bod­giens “semblent seule­ment savoir com­ment détruire, pour ne jamais recons­truire ” a écrire Hen­ri Mou­hot, illustre explo­ra­teur fran­çais, mort du palu­disme en remon­tant le fleuve en 1861. A pro­pos du Mékong, il pour­sui­vait : “La vue de ce beau fleuve fit sur moi le même effet que la ren­contre d’un ami ; c’est que j’ai long­temps bu ses eaux ; c’est une vieille connais­sance ; il m’a long­temps ber­cé et tour­men­té. Aujourd’­hui, il coule majes­tueux, à pleins bords, entre de hautes mon­tagnes dont il a ron­gé la base pour creu­ser son lit ; ici, ses eaux sont boueuses et jau­nâtres comme l’Ar­no à Flo­rence, mais rapides comme un tor­rent ; c’est un spec­tacle vrai­ment gran­diose.“
Jon Swain, River of time, Edi­tions des Equa­teurs, 2019

L’In­do­chine n’a jamais existé…

Rue Cati­nat à Saï­gon en 1922, un petit air de rue pari­sienne… Pho­to © Mann­hai
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Par­fois, il est ques­tion de Dieu, par­fois non

Par­fois, il est ques­tion de Dieu, par­fois non

Par­fois,
il est ques­tion de Dieu

Par­fois non…

Le hasard n’existe pas, m’a-t-on déjà dit plu­sieurs fois. Il n’existe pas, n’existent que des cor­res­pon­dances. Le monde entier ne peut être que le fait du hasard, d’un chaos sans ordre régi par des lois pré-éta­blies, pas plus qu’il ne peut être fait d’une déter­mi­na­tion ori­gi­nelle qui pré­ten­drait que tout est pré­vu, orga­ni­sé, et donc se pré­vau­drait d’un com­men­ce­ment et d’une fin qui sont déter­mi­nables par avance, mêmes si les cri­tères qui le consti­tuent sont émi­nem­ment complexes.

Seule­ment des cor­res­pon­dances. C’est ain­si qu’au fil de mes lec­tures, je récolte les fils d’une seule et même bobine, et même si par­fois je suis le seul à éta­blir des rap­ports, le prin­ci­pal c’est que, pour moi, cela garde sa cohérence.

Pho­to © Fusion of horizons

Eglise de la Theo­to­kos Pam­ma­ka­ris­tos (Θεοτόκος ἡ Παμμακάριστος, — Très sainte mère de Dieu, en turc : Fethiye Camii – mos­quée de la conquête)

Ευλογήσατε τον Κυρίον

by Greek Byzan­tine Choir | Mathi­ma­ta Mais­to­ros Koukouzele

Par­mi toutes les célé­bri­tés que le Pera Palas peut s’e­nor­gueillir d’a­voir héber­gées, deux figurent émergent, par leur renom­mée autant que par la marque qu’elles ont lais­sées à l’hô­tel, cha­cune nim­bée de mys­tère. La pre­mière est bien sûr Mus­ta­fa Kemal Atatürk, fon­da­teur de la Tur­quie moderne. Il avait ses habi­tudes à la chambre 101, lorsque, avant la guerre d’in­dé­pen­dance, au moment où la Tur­quie était occu­pée, il se sen­tait plus pro­té­gé dans la foule d’un hôtel que chez lui. Sa chambre, aujourd’­hui bap­ti­sée « Musée Atatürk », est ouverte aux visi­teurs et per­met d’ad­mi­rer trente-sept de ses objets per­son­nels, par­mi les­quels du linge, des lunettes de soleil, des pan­toufles et un tapis de prière en soie bro­dé de fil d’or, d’o­ri­gine indienne, offert par un maha­rad­jah de pas­sage. A la mort d’A­tatürk, le tapis atti­ra toutes les atten­tions, non seule­ment parce qu’il consti­tuait un objet de qua­li­té, mais parce que sa com­po­si­tion appa­rais­sait comme une pré­dic­tion. Sur le tapis est tis­sée une montre, dont l’heure indique neuf heures sept. Or, le 10 novembre 1938, au palais Dol­ma­bah­çe, Atatürk est mort à neuf heures cinq. Il y a plus : le tapis repré­sente dix chry­san­thèmes. Et voi­là que deux autres indices appa­raissent. « Chry­san­thème », en turc, se dit kasım­patı , et kasım veut dire « novembre »… Il y en avait dix… et Atatürk est mort le 10 novembre. A neuf heures cinq plu­tôt que neuf heures sept. Com­ment expli­quer ce mys­tère ? A mon sens, (il ne s’a­git là que de simples hypo­thèses), de deux choses l’une : soit le tout consti­tue un extra­or­di­naire ensemble de coïn­ci­dences, ce qui peut arri­ver, soit le maha­rad­jah aurait dû com­man­der son tapis en Suisse (ou dans le Jura fran­çais, soyons ouverts) et l’heure aurait été exacte.

Dic­tion­naire amou­reux d’Is­tan­bul, Metin Ardi­ti
Plon, Gras­set, 2022

J’ai cette sale habi­tude de tou­jours lire plu­sieurs livres en même temps, de lire tout ce qui me passe sous la main, de sur­jouer mon propre uni­vers, et dans cet autre livre que je suis en train de lire, Pour­quoi Byzance ?, du grand médié­viste fran­çais, spé­cia­liste du monde byzan­tin, Michel Kaplan, je trouve ce texte qui fait appel à l’ac­tua­li­té avec une force frap­pante (le livre a été publié en 2016). Je n’ai gar­dé qu’une petite par­tie de cette longue démons­tra­tion qui démontre que l’his­toire de la Rus­sie est émaillée de l’é­mer­gence d’au­to­crates, qui, tous autant qu’ils sont, que ce soit Ivan IV le Ter­rible, Pierre le Grand, Nico­las II, ou même Pou­tine, repré­sentent tous les héri­tiers d’un pou­voir byzan­tin qui a lais­sé des traces aus­si bien dans les manières de s’im­po­ser et de gou­ver­ner que dans cette pos­ture en tant que repré­sen­tant de Dieu sur terre. Le mot Tsar, ou Czar, celui qui est lieu­te­nant de Dieu sur terre, vient direc­te­ment du latin par l’in­ter­mé­diaire du grec, du mot César, qui a éga­le­ment don­né le terme alle­mand Kai­ser. Sa démons­tra­tion est édi­fiante, mais cette révé­la­tion l’est encore plus et sonne aujourd’­hui pré­ci­sé­ment comme un revers de l’his­toire qui devrait… rendre à César…

Au début du XIè siècle, les rela­tions poli­tiques et com­mer­ciales se dis­tendent entre Constan­ti­nople et Kiev, car le com­merce de Constan­ti­nople se tourne de plus en plus vers l’Oc­ci­dent. Mais les rela­tions intel­lec­tuelles et sur­tout reli­gieuses res­tent intenses entre Kiev et Constan­ti­nople. Jus­qu’au milieu du XIè siècle, les titu­laires de la métro­pole de Kiev, créée peu après le bap­tême col­lec­tif, sont envoyés de Constan­ti­nople ; par la suite, ils sont de plus en plus sou­vent russes, mais l’Em­pe­reur byzan­tin gar­dait la pos­si­bi­li­té de pour­voir le poste. La Rus­sie est donc née à Kiev et fai­sait alors non pas par­tie de l’Em­pire byzan­tin, qui ne pré­ten­dait pas contrô­ler la prin­ci­pau­té, mais de l’oikou­mène byzan­tin, cette com­mu­nau­té à voca­tion uni­ver­selle qui était l’un des fon­de­ments idéo­lo­giques de la puis­sance byzan­tine. La cathé­drale de Kiev, dont la déno­mi­na­tion de Sainte-Sophie ne doit évi­dem­ment rien au hasard, fut construite à par­tir de 1037 sur un plan byzan­tin amé­na­gé (cinq nefs et treize cou­poles) ; elle est déco­rée de mosaïques byzan­tines, fabri­quées à Constan­ti­nople et mon­tées sur place. Elle échap­pa de peu à la des­truc­tion que lui pro­met­tait Sta­line, qui céda à l’ins­tante demande de Romain Rol­land de conser­ver ce chef‑d’œuvre, témoi­gnage de la pre­mière splen­deur russe. […]
Quant aux rela­tions de l’Église russe actuelle avec Vla­di­mir Vla­di­mi­ro­vitch Pou­tine, cha­cun juge­ra et l’His­toire ensuite ; mais il semble bien que la même idéo­lo­gie de l’au­to­cra­tie soit à l’œuvre. En matière d’ab­so­lu­tisme et d’ar­bi­traire, Basile II appa­raît en com­pa­rai­son comme un amateur.

Michel Kaplan, Pour­quoi Byzance ?
Gal­li­mard, 2016

Et pour en ter­mi­ner avec Dieu (tiens, ça me rap­pelle quelque chose), je viens de lire cet article de Télé­ra­ma sur un repor­ter de guerre dont j’aime le style, Omar Ouah­mane, qu’on entend fré­quem­ment sur les radios de Radio France :

Je suis 100% athée ! Une fois qu’on a réglé la ques­tion de Dieu, on peut se concen­trer sur les hommes. J’ai vu trop de guerre, trop de sang. Com­ment croire que Dieu existe ? Il est par­ti en RTT ? Moi, je ne fais pas le même pari que Pas­cal. Ça doit être mon côté prise de risque.

Télé­ra­ma n°3772 du 27 avril 2022

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Celui qui les mit tous à genoux : Võ Nguyên Giáp

Celui qui les mit tous à genoux : Võ Nguyên Giáp

Võ Nguyên Giáp

CElui qui les mit tous à genoux

Il est né en 1911 dans la cam­pagne de la pro­vince de Quảng Bình, dans ce qui était autre­fois l’An­nam, la forme viet­na­mienne du nom chi­nois Annan, qui signi­fie Sud paci­fié, dimi­nu­tif du nom offi­ciel du pro­tec­to­rat, qui est « Pro­tec­to­rat Géné­ral pour Paci­fier le Sud » (An Nam đô hộ phủ), ins­ti­tué par la dynas­tie Tang entre le VIIè et le Xè siècle et qui per­du­re­ra pen­dant la colo­ni­sa­tion fran­çaise, dési­gnant le centre de l’ac­tuel Vietnam.

Le géné­ral Võ Nguyên Giáp (pro­non­cia­tion approxi­ma­tive : Vo Nuin Zap) avait 43 ans lors­qu’il mena la bataille de Điện Biên Phủ, qu’il rem­por­ta haut la main face aux forces fran­çaises et dont la vic­toire fut l’acte fon­da­teur des accords de Genève, qui menèrent la France à quit­ter défi­ni­ti­ve­ment l’In­do­chine fran­çaise et qui plon­gea aus­si le Sud-est asia­tique dans l’hor­reur avec la Guerre du Viet­nam et par rico­chet la chute de Phnom Penh…

L’homme est répu­té dis­cret, le visage lisse et plu­tôt ouvert, même s’il est peu enclin au sou­rire. On le consi­dère comme le bras armé de Hồ Chí Minh, qui sera son men­tor et ami.

Giáp a la répu­ta­tion de n’a­voir jamais per­du une seule bataille, ce qui n’est pas com­plè­te­ment vrai, mais ce qui le carac­té­rise avant tout, c’est qu’il a mené l’Ar­mée popu­laire viet­na­mienne (Quân đội Nhân dân Việt Nam) à la vic­toire totale sur la France sans avoir jamais étu­dié dans une quel­conque aca­dé­mie mili­taire, puisque pas­sé par l’é­cole Quốc Học à Huế, où il étu­dia avant tout l’his­toire, le droit et l’économie.

Le géné­ral fut ministre des armées pen­dant la guerre du Viet­nam face aux Amé­ri­cains, puis Vice-pre­mier ministre à la fin de la guerre. Il est éga­le­ment connu pour avoir été le seul mili­taire à avoir défait l’ar­mée fran­çaise, l’ar­mée amé­ri­caine, l’ar­mée chi­noise et l’ar­mée Khmère rouge.

Son pres­tige inter­na­tio­nal fit de lui un homme hau­te­ment res­pec­té jus­qu’à sa mort en 2013 à l’âge de 102 ans, bien au-delà des fron­tières de son pays puisque les géné­raux Salan (France) et West­mor­land (États-Unis) lui ren­dirent hom­mage comme étant un grand com­bat­tant. Ce qui ne doit tout de même pas faire oublier que ses vic­toires se firent au prix de la perte de cen­taines de mil­liers d’hommes.

Il était temps de mettre un visage sur un nom…

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