Quarante-cinq degrés à l’ombre de ton corps frissonnant. J’ai les doigts rouges et gonflés sur mon clavier, gourds d’être resté trop longtemps dehors par quelques degrés en-dessous de zéro, resté trop longtemps à lire et à te chercher alors que tu n’étais pas là. Les pieds humides et froids, l’âme déchirée comme la glace qui fond et s’écrase sur le sol gelé, avec le même bruit, la même lourdeur.
Ton regard fuit, de chaque côté, et je me dis que tu cherches quelqu’un, quelque chose, qui visiblement n’est pas là, ou t’échappe. J’essaie de voir mais je ne trouve rien. Il n’y a que ton visage dans l’ombre, les yeux froncés à cause du soleil écrasant et derrière toi, la porte qui surplombe les marches sur lesquelles tu t’es assise dans cette rue qui continue à vivre autour de toi. J’entends un chien qui aboie, devine la silhouette d’un homme qui passe sans même te regarder, imagine une scène que je ne peux qu’esquisser mais qui se délite à chaque fois qu’une légère inflexion de la réalité vient bousculer l’ordre des choses que j’avais construit. La réalité donne souvent tort aux mensonges que l’on élabore, c’en est même l’essence, l’imagination se fracasse sur des murs bien réels, mais si on n’a plus pour soi les mensonges que représentent les rêves, alors autant tout arrêter maintenant et se laisser aller à se plonger dans une trivialité mordante, létale.
Il est 24h57. L’angélus électrique sonne toujours à cette heure-ci, et le silence se fait. Tout autour, dans la rue, dans l’esprit. En toi, en moi. Il y a juste besoin d’attendre que ça se termine. Non, ce n’est pas une parenthèse absurde et contraignante, juste un petit moment pendant lequel on s’astreint à ne rien dire. Je souris. Et j’attends.
J’attends.
Je t’attends.
Tu es belle avec ton chemisier jaune qui flotte dans l’air brûlant, petite abeille arpentant les rues poussiéreuses.
Je regarde ton visage qui se terre dans l’ombre de cette rue ensoleillée, tes longs doigts aux ongles peints en noir posés sur ton front pour éviter la luminosité trop forte, accentuée par le mur blanc de l’autre côté de la rue. Tes yeux se froncent encore plus, tu as du mal à les garder ouverts.
Quarante-cinq degrés à l’ombre de ton corps frissonnant. Et moi je continue d’avoir froid. Mes doigts sont morts, mon esprit est en feu…
Café du matin, je ne sais plus combien. Une crème orangée, mousseuse, qui reste sur les parois de la tasse tandis que je bois la dernière goutte dans un léger bruit de bouche qui me permet d’aspirer tout ce qui peut rester dans la tasse.
Un frelon asiatique s’est introduit dans la maison. Son bourdonnement lourd de grosse bête volante qui prolonge mon mal de crâne a fini par cesser, et il a disparu dans la cuisine, certainement lové dans un des pots des plantes qui surplombent le plan de travail.
Un coup d’œil dans le miroir de l’entrée, j’ai les cheveux plaqués sur le crâne, les yeux rougis de n’avoir pas assez dormi, la peau fripée comme un vieux sac en papier, l’impression que l’odeur des draps me colle à la peau, mais que se passe-t-il ? Qui est cette personne en face de moi ? Il va me falloir encore quelques heures de sommeil pour supporter cette journée. Ou alors attendre que ma peau se resserre. Que les petits vaisseaux éclatés dans le blanc de mes yeux se rétractent. Que je prenne une bonne douche qui efface les traces de cette nuit agitée sous mon crâne. Que je fasse dégonfler ces paupières qui me donnent un air de lamantin endormi. Tempête sous mon crâne.
Il fait beau ce matin, le soleil me chauffe le dos. L’air est chaud, je le sens lorsqu’il pénètre mes poumons, alors qu’il est à peine midi. Mois d’avril qui ne promet rien du tout, la semaine prochaine sera fraiche, il faudra ressortir les petits pulls pour le matin. Et de quoi se protéger de la pluie.
Le vent chasse les pétales du cerisier qui a fleuri tôt cette année, en une nuée qui ressemble à des flocons de neige. Souvenir d’un café allongé sur les hauteurs du cimetière d’Eyüp Sultan, un café turc serré, que je bois jusqu’à cette étroite limite qui sépare le liquide du marc. C’est presque un art. Il ne me manque plus que le fes ottoman vissé sur le crâne pour répondre au cliché.
Profite, ça ne va pas durer…
Après une après-midi caniculaire passé à arpenter les rues pentues de Fener et de Balat, je me suis assoupi dans les grands poufs d’un café installé sur les rives de la Corne d’or, écrasé par la chaleur et transpirant comme un bœuf enturbanné. Sur le moment, on en souffrirait presque, mais la sensation de bien-être qui perdure n’a aucun équivalent.
Il y avait aussi un grand café le long du Bosphore, là où les vapur déversent désormais le flot des Stambouliotes à Kabataş, le Kaptanlar Aile Çay Bahçesi, le jardin de thé des capitaines, où des enfants sautaient dans les eaux froides et tourmentées, souvent dans le plus simple appareil, et où l’on pouvait boire des jus de fruits frais et du thé noir bien fort. Tout ceci n’existe plus. Il ne reste là que le béton encore frais qui forment de longs quais sans âme.
Dans une après-midi langoureuse, je retrace ces moments de ma vie où la joie d’être au monde écrase tout le reste, et je finis par m’endormir sur le canapé du jardin, les cheveux en bataille et les routes de la soie de Frankopan posé sur le ventre. Avec ça et l’amour, je peux mourir tranquille.
Der makam‑i ‘Uzzal usules Devr‑i kebir
by Hesperion XXI et Jordi Savall | Cantemir Dimitrie (1673–1723)
Alors voilà, on boit son café tranquille, premier café du matin… la journée risque d’être belle, légèrement voilée mais belle, la première vraie journée chaude de la saison, il va certainement faire chaud, du moins de quoi sortir en tee-shirt sans risque d’avoir le moindre frisson sur les tétons sous le tissu. Encore une occasion de ratée de s’exprimer avec pudeur.
Même pas eu le temps d’aller acheter un croissant à la boulangerie, celui qu’on croque goulûment et qu’on mouille avec une gorgée de café pour le faire fondre dans la bouche, avec en arrière-fond le pépiement garrulant des perruches qui frondent au-dessus des tilleuls. Oui, parce que la fenêtre est ouverte. On entend aussi la disqueuse qui tronçonne les canalisations d’assainissement qui vont bientôt disparaître sous terre. Ce sont ces petits bonheurs comme ça qui vous enchantent le coeur, qui vous passent de la pommade sur les plaies.
C’est toute une journée qui se dessine comme ça, personne pour faire chier, personne à emmerder, une petite solitude de sale gosse qui se complait dans son bureau isolé au fond du couloir. C’est fou comme ces petits plaisirs vous font votre journée, comme de s’endormir sur le tapis d’une mosquée à Istanbul lorsque dehors il fait 40°C.
Et puis tout d’un coup, le message arrive, celui qui vous dessine sur le visage un petit sourire sardonique, l’annonce d’un concert, certainement une oeuvre de Wagner avec tambour et trompette, façon orchestre de garde-champêtre, un peu dissonnant, mais qui garde sa superbe, un esprit goguenard et primesautier à la fois. Une odeur de feu de bois dans une cheminée dans une pièce humide, de quoi réchauffer l’âme et l’esprit. Une petite sucrerie, comme un loukoum qu’on fait fondre sous la langue avant de lamper une chaude gorgée de thé noir. Un délice arrogant…
J’ai hâte. Je ne suis inféodé à personne, je reste libre et pour tout dire, j’ai envie de rire un coup.
Le goût du café sur mes lèvres, l’horloge de l’église qui sonne une heure, mais je sais pas laquelle, un vent léger, la satisfation d’avoir bien bossé et d’avancer contre le vent, un jus de mangue acheté chez le traîteur d’en face qui coule dans ma gorge comme un nectar bienfaisant, quelque chose d’aussi rafiné qu’un panneau de bois sculpté par un artiste seldjoukide… rien ne m’arrêtera plus désormais, il va ya voir du grabuge… j’avais prévenu, je suis un sale gosse.
Où il est question d’un grand-père comptable transformé en photographe, d’un orgasme matinal du mois d’août, d’un hôtel construit par un architecte célèbre et qui aurait bien pu ne pas résister à un tremblement de terre, d’un arbre qui pousse les pieds dans l’eau, de l’initiation d’un chasseur, d’une harpiste de jazz d’une incroyable modernité, d’icônes à profaner et d’une abeille surgie du passé.
Première pipe d’opium. C’est un nom qui pourrait presque faire sourire. Georges-Auguste Marbotte, un nom qui évoque un grand-père barbu et tendre, à la rigueur un peintre qui aurait pu connaître Claude Monet, peut-être même un rongeur un peu poilu des montagnes. En réalité, c’est le nom d’une commune de la Meuse mais c’est aussi un nom lié au Yunnan et à la formidable œuvre qui a consisté à construire un chemin de fer entre le Tonkin et Yunnanfu, sur une longueur de 855 kilomètres, au travers d’un paysage qu’il a fallu percer, des révolutions qu’il a fallu éviter et des épidémies qui ont décimé les équipes. Sept longues années ont été nécessaires pour arriver au terme de l’aventure, une aventure jonchée des cadavres des ouvriers terrassés par les maladies les plus exotiques et les accidents de construction (à peine 12 000 ouvriers y ont laissé la vie), mais aussi de 3422 ponts et viaducs et 155 tunnels. Un défi colossal pour l’époque, mené d’une main de maître, par le Consul du Yunnan, un certain… Auguste François, ce même Auguste François qui posait en habit chinois, en fumeur d’opium… Si Auguste François apprécie la photographie, il n’a cure d’immortaliser le chantier, préférant focaliser son attention sur les mœurs de la campagne, immortalise les personnages qu’il côtoie, les simples quidams de son quotidien. Celui qui fera le travail de photographie du chemin de fer, c’est Marbotte. Lui n’est qu’un petit expert-comptable dans une des sociétés qui gère la construction du chantier. Il finit par devenir le photographe attitré de l’œuvre avec ses clichés totalement vertigineux, ses points de vue plongeant et la finesse de ses prises de vue, immortalisant ainsi un chantier dont on a tout oublié, jeté avec l’eau des remords colonialistes. Pourtant, la ligne fonctionne toujours, entre Kunming (昆明市) en Chine et Lào Cai (Nord Vietnam), jusqu’au port de Hải Phòng. De ces deux hommes, il reste des centaines de clichés, exposés récemment au Musée Guimet. A lire, cette histoire d’un dessinateur chinois qui découvre son histoire au travers de celle de Marbotte, mais aussi ces deux émouvantes expositions, l’une sur la famille Marbotte, l’autre sur la construction du chemin de fer.
Georges-Auguste Marbotte — arbre à flanc de colline
Augute François — Yunnanfu
Portrait de Georges-Auguste Marbotte
Georges-Auguste Marbotte — Les deux ouvertures de part et d’autre du pont en arbalétriers au kilomètre 111
Auguste François — Suppliciés en cage et à la cangue à Yunnanfu
Auguste François en habit de consul devant sa maison à Yunnanfu
Exposition Georges-Auguste Marbotte — À proximité du pont en arbalétriers au kilomètre 111
Georges-Auguste Marbotte — Transport des armatures
Auguste François — pont suspendu en bois qui enjambe la rivière Da Du He entre la Chine et le Tibet
Deuxième pipe d’opium. Je me réveille avec l’intérieur chamboulé. Dans la nuit, quelque chose m’a surpris, m’a réveillé et m’a tenu éveillé pendant de longues minutes pleines d’une souffrance inconnue — une douleur sourde et profonde — la seule chose qui me fait du bien c’est l’odeur de café — café en poudre sucré — comme à Bangkok au petit matin — mouillé avec de l’eau bouillie avant même de descendre prendre mon petit déjeuner. Et il me revient en souvenir le goût tout particulier de celui que je buvais au Light Hotel à Hanoï, je sais que ce n’était pas du vrai café, même pas du Cà Phê Phin, ni du Cà Phê Nấu, encore moins du Cà Phê Sữa. Ce n’était pas ce café préparé au filtre, un petit filtre en métal perforé et posé sur la tasse, ce qui ne fait en rien le goût si particulier. Juste du café d’hôtel, mais celui-ci avait quelque chose de particulier — les quelques jours où je suis resté à Hanoï ont tous commencé par cette délicate attention du café matinal, un café que dans mon esprit je me plaisais à dire si pur qu’il était certainement descendu seul des pentes enneigées de l’Himalaya, ou à défaut du Phan Xi Păng… Je n’ai jamais rien bu de tel et je n’en boirai peut-être plus jamais. Je me souviendrai toute ma vie de ce goût d’épices, de cannelle certainement, d’autres choses que je ne veux pas nommer de peur de rompre le charme. Cà Phê…
Troisième pipe d’opium. Imperial Hotel, à Tokyo. Pas la peine de vouloir y réserver une chambre, c’est impossible. L’Imperial Hotel de Tokyo (帝国ホテル) était une pure merveille, un bâtiment presque incongru dans un Japon qui n’accepte que peu les écarts architecturaux, surtout lorsque ceux-ci viennent d’Occident. En l’occurrence, le projet somptueux qui a été conçu par l’architecte de renom, américain de surcroît, Frank Lloyd Wright avait tout d’une tentative de jonction entre l’Occident et l’Orient. Il ne reste aujourd’hui plus rien de l’hôtel, si ce n’est l’entrée principale qui est aujourd’hui conservée au Meiji-mura (博物館明治村). Le fait que les chambres étaient jugées trop petites et impossible à climatiser, et surtout que les fondations qui avaient pourtant résisté au séisme de 1923 avaient fini par s’enfoncer dans le sol, créant une étrange impression d’ondulation dans les couloirs menant aux chambres, ont eu raison de lui. En 1950, un autre hôtel, dans un style complètement différent et bien plus moderne, destiné à le remplacer, a été construit juste derrière, rendant définitivement caduc l’emploi du chef‑d’œuvre qui sera détruit en 1968 après quarante-cinq ans de bons et loyaux services. Il ne reste aujourd’hui que les cartes postales et les dessins originaux de l’artiste pour savoir à quoi il pouvait ressembler. Les cartes postales à voir sur Old Tokyo et Field and Digital Times.
Frank Lloyd Wright — Tokyo Imperial Hotel — Lobby
Frank Lloyd Wright — Tokyo Imperial Hotel — Entrée principale
Quatrième pipe d’opium. Cajeputier (Melaleuca cajuputi) est un arbuste ou un arbre à feuilles persistantes, pouvant atteindre 30m de haut. L’écorce épaisse, blanchâtre, s’exfolie en larges bandes. Les rameaux sont couverts d’une pubescence de poils fins, assez denses et longs (description de Craven et Barlow, Wikipédia). L’huile de cajeput a des propriétés antiseptiques, mais le plus important, c’est qu’il existe sur cette planète une forêt entière de cajeputiers, à l’extrême sud du Vietnam, à la naissance du delta du Mékong et non loin de la frontière cambodgienne, à Châu Đốc, dans la forêt de Tra Su (Rừng Trà Sư). Un endroit qui pourrait ressembler au marais poitevin ou au bayou de la Nouvelle-Orléans, une mangrove dans les terres, à plus de cinquante kilomètres de la mer, une forêt plantée de cet arbre magique, un endroit incomparable…
Forêt de cajeputiers de Tra Su. Sud Vietnam
Cinquième pipe d’opium. Dimanche. Soleil d’automne — couleurs adéquates, vives et tendres — quelque chose se tapit quelque part comme un loir en sommeil. Je range mes pantalons d’été, tout le coton et les chemises en lin que j’ai pris soin de laver et de repasser avant de les remiser pour l’hiver. Je n’aurais pas l’occasion de les remettre de sitôt — à moins qu’une surprise se dessine au cours de l’hiver. Heureusement, il reste la littérature. Hier soir, au mitan de la nuit, j’ai terminé Le sympathisant de Viet Thanh Nguyen que je tenais depuis près d’un mois, mais cette fois-ci j’ai tout absorbé, lisant près de cent-cinquante pages en quelques heures. Étonnant. A présent, je suis tombé sur le livre de Richard Wagamese, Les étoiles s’éteignent à l’aube.
Il lui apprit à repérer les traces avant de le laisser faire toute autre chose. « N’importe quel imbécile sait tirer au fusil, lui disait-il. Mais si tu suis assez longtemps la piste d’un animal tu arrives à connaître sa façon de penser, ce qu’il aime, quand il l’aime et tout ça. Tu ne chasses pas l’animal. Tu chasses les traces qu’il laisse. »
— Richard Wagamese, Les étoiles s’éteignent à l’aube 10/18, Editions Zoé, 2016
Sixième pipe d’opium. Dorothy Ashby. Harpiste mais pas classique, elle a collaboré avec Louis Armstrong, Bobby Womack et Stevie Wonder, mais avant tout c’est une musicienne hors pair avec des compositions d’une modernité incroyable comme ce superbe Essence of Sapphire, joué simplement avec contrebasse et batterie. Douceur et tendresse sortent de cet instrument au son maîtrisé, aux syncopes parfaites. On dirait la bande originale d’un film des années 50…
Septième pipe d’opium. Patrick Deville. Son ton hors-norme et son incroyable insolence, même dans les moments les plus solennels. Dernière salve d’un livre intimiste qui n’est qu’une histoire d’amour, entre les icônes du passé et celles du présent…
Des lambeaux de tissus multicolores et propitiatoires dansent au vent. Depuis mille ans, le lieu saint dresse ses formes idéales au sommet de la montagne et à l’aplomb de la rivière. A l’intérieur, des hommes au profil acéré, vêtus de chasubles noires, aux cheveux longs tirés en catogans, à la beauté sombre et maigre de christs crucifiés ou d’anarchistes russes, ânonnent depuis mille ans leur mélopée polyphonique autour d’une petite table où reposent en allégorie de la paix une miche de pain, du raisin, des tomates. A nouveau, parmi les quelques fidèles, une femme belle à ravir, fine bougie brune à la main et coiffée d’un foulard. On sort sur le promontoire vertigineux en cherchant une explication rationnelle à la curieuse beauté des femmes dans les églises orthodoxes, car le phénomène est patent, même à Nice ou à San Remo. On ne parvient qu’à élaborer des théories oiseuses et pseudo-freudiennes relatives à l’adoration de ces icônes, que sans doute on ne refuserait pas à profaner.
— Patrick Deville. La tentation des armes à feu.
Seuil, collection Fictions & Cie. 2006
Huitième et dernière pipe d’opium. Le retour de l’abeille. Normalement, les abeilles reviennent au printemps, mais celle-ci a fait son retour à l’automne dans des circonstances que je ne m’explique pas vraiment. Au hasard d’une rencontre autour d’un discours, nous nous sommes retrouvés tous les deux à quelques mètres, à échanger des regards dans lesquels on pouvait savoir qu’il restait un souvenir lointain, presque inaudible, d’une histoire passée il y a très exactement vingt-six ans. Je dis souvent qu’il n’y a pas de hasard, il n’y a que des correspondances. Elle s’est approchée de moi en désarmant son appareil photo et m’a demandé si on se connaissait. Je lui ai simplement dit mon prénom et elle m’a répondu en riant “Oui… c’est bien ce qui me semblait… on s’est connus… on s’est même bien connus…” J’ai presque rougi… Ses yeux noisettes pétillants et son visage rond, ses mèches brunes frisées et ses lèvres à la moue boudeuse, elle était là, devant moi et nous nous sommes échangés nos numéros de téléphone en nous promettant de déjeuner ensemble, elle que j’ai recherchée si longtemps après que notre histoire fut terminée, dans la rue où je l’avais vue la dernière fois alors qu’elle était en fait partie faire ses études à Caen… Elle a fini par surgir à nouveau, l’abeille tendre…