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Le déluge au Baron d’A­lep — Par­tie 1

Le déluge au Baron d’A­lep — Par­tie 1

Le déluge au baron d’Alep

Le déluge au Baron d’Alep

Par­tie 1

 

PRE­MIÈRE PARTIE

L’AR­RI­VÉE

Le train de Tau­rus entra en gare d’A­lep avec trois heures de retard, ce qui n’é­ton­na per­sonne. Mathilde Ver­dier des­cen­dit sur le quai dans la lumière décli­nante de novembre, sa valise à la main, son sac de tra­vail en ban­dou­lière. Elle por­tait un tailleur gris qui avait été élé­gant au départ de Bey­routh et qui ne l’é­tait plus.

Un por­teur s’ap­pro­cha, qu’elle congé­dia d’un geste. Elle par­lait assez d’a­rabe pour se débrouiller, pas assez pour conver­ser, et cette posi­tion inter­mé­diaire lui conve­nait. Elle avait appris la langue dans les livres, à Paris, en déchif­frant des tablettes vieilles de quatre mille ans. L’a­rabe vivant, celui des rues et des mar­chés, lui res­tait par­tiel­le­ment étran­ger, comme une mélo­die dont on recon­naî­trait les notes sans pou­voir la chanter.

La gare d’A­lep sen­tait le char­bon, la laine mouillée et cette odeur indé­fi­nis­sable des lieux de tran­sit, mélange de sueur, d’é­pices et d’at­tente. Mathilde tra­ver­sa le hall en cher­chant des yeux quel­qu’un qui aurait pu l’at­tendre. Le Ser­vice des Anti­qui­tés lui avait assu­ré qu’on vien­drait la cher­cher. Per­sonne ne vint.

Elle atten­dit vingt minutes sur un banc de bois, sa valise entre les jambes, regar­dant pas­ser les voya­geurs. Des hommes en cos­tume euro­péen, des femmes voi­lées, des sol­dats fran­çais dont les bro­de­quins cla­quaient sur le car­re­lage, des mar­chands armé­niens recon­nais­sables à leurs cha­peaux noirs. Le man­dat fran­çais sur la Syrie avait quinze ans. On sen­tait encore, dans la façon dont les regards s’é­vi­taient, que rien n’é­tait tout à fait réglé.

Mathilde finit par héler un taxi, une vieille Ford dont le chauf­feur par­lait un fran­çais approxi­ma­tif. Elle don­na l’a­dresse qu’on lui avait indi­quée dans sa lettre de mis­sion : Baron Hotel, rue Baron. Le chauf­feur hocha la tête comme si c’é­tait une évidence.

*

L’hô­tel se dres­sait au coin d’une rue large, bâti­ment de pierre blonde à deux étages avec des bal­cons en fer for­gé et des volets verts. Une enseigne dis­crète, des lettres dorées sur fond noir. La façade avait quelque chose de pro­vin­cial, d’un peu sur­an­né, qui rap­pe­lait cer­tains hôtels de sous-pré­fec­ture fran­çaise — mais les pal­miers dans la cour inté­rieure et le mina­ret qu’on aper­ce­vait au bout de la rue rap­pe­laient qu’on était ailleurs.

Mathilde pous­sa la porte vitrée et entra dans le hall.

C’é­tait une pièce haute de pla­fond, aux murs lam­bris­sés de bois sombre, meu­blée de fau­teuils de cuir et de tables basses où traî­naient des jour­naux en plu­sieurs langues. Une odeur de cire, de tabac froid et de café turc. Au fond, un esca­lier de bois mon­tait vers les étages, sa rampe lus­trée par des décen­nies de mains. À droite, une porte entrou­verte lais­sait voir un bar où quelques hommes buvaient en silence.

Der­rière le comp­toir de la récep­tion, un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées leva les yeux de son registre. Il avait un visage large, des yeux noirs très vifs, une mous­tache soi­gneu­se­ment taillée. Il por­tait un gilet sur une che­mise blanche et res­sem­blait davan­tage à un notaire de pro­vince qu’à un hôte­lier du Levant.

— Made­moi­selle Ver­dier, dit-il sans que ce fût une ques­tion. Nous vous atten­dions. Je suis Kri­kor Mazloumian.

Il par­lait un fran­çais impec­cable, avec à peine une trace d’ac­cent. Mathilde appren­drait plus tard que les Maz­lou­mian avaient été édu­qués chez les Jésuites de Bey­routh, qu’ils par­laient cinq langues, et que leur hôtel accueillait depuis vingt ans tout ce que le Proche-Orient comp­tait d’ar­chéo­logues, de diplo­mates et d’espions.

— Le Ser­vice des Anti­qui­tés nous a pré­ve­nus de votre arri­vée, pour­sui­vit Maz­lou­mian en fai­sant glis­ser vers elle un for­mu­laire. M. Par­rot devait venir vous cher­cher à la gare, mais les pluies ont cou­pé la piste de Mari. Il vous prie de l’ex­cu­ser. Il arri­ve­ra dès que possible.

— Les pluies ?

Maz­lou­mian eut un geste fataliste.

— Elles ont com­men­cé hier. D’a­près le ciel, elles ne sont pas près de s’ar­rê­ter. Vous ris­quez de res­ter quelques jours par­mi nous, mademoiselle.

Il avait pro­non­cé ces mots avec une nuance d’a­mu­se­ment, comme s’il savait quelque chose qu’elle igno­rait encore.

*

La chambre 107 don­nait sur la cour inté­rieure. Mathilde posa sa valise sur le lit, ouvrit les volets. En bas, les pal­miers bruis­saient sous un vent qui sen­tait la pluie. Le ciel était d’un gris uni­forme, sans épais­seur, comme un cou­vercle posé sur la ville.

Elle défit ses bagages avec des gestes métho­diques. Ses vête­ments dans l’ar­moire, ses livres sur la table de nuit, ses ins­tru­ments de tra­vail — loupes, pin­ceaux, car­nets — sur le bureau près de la fenêtre. Elle tra­vaillait tou­jours ain­si, en s’ap­pro­priant l’es­pace, en y ins­tal­lant ses repères. C’é­tait sa façon de domes­ti­quer l’inconnu.

Dans le tiroir du bureau, elle trou­va un papier à en-tête de l’hô­tel, jau­ni par le temps. En haut, le nom en lettres gothiques : BARON HOTEL — ALEP­PO. En des­sous, une liste des anciens clients célèbres. Elle par­cou­rut les noms : Theo­dore Roo­se­velt, le roi Fay­çal d’I­rak, Aga­tha Chris­tie. Et tout en haut, sou­li­gné : Colo­nel T.E. Lawrence.

Law­rence d’A­ra­bie. Mathilde sou­rit. Elle avait lu Les Sept Piliers de la sagesse à sa paru­tion, comme tout le monde. Elle se sou­ve­nait d’un pas­sage où Law­rence décri­vait les hôtels du Levant comme des « salles d’at­tente de l’His­toire ». Il avait séjour­né ici vingt ans plus tôt, jeune archéo­logue fouillant les ruines hit­tites de Car­che­mish. Avant la guerre, avant la révolte arabe, avant la légende. Quand il n’é­tait encore qu’un homme par­mi d’autres dans un hôtel d’Alep.

Elle replia le papier et le ran­gea dans le tiroir. Par la fenêtre, les pre­mières gouttes de pluie com­men­çaient à tomber.

*

Le dîner était ser­vi à huit heures dans la salle à man­ger, une pièce longue aux murs ornés de pho­to­gra­phies anciennes. Mathilde des­cen­dit un peu en avance, sa lettre de mis­sion dans la poche, espé­rant croi­ser quel­qu’un du Ser­vice des Anti­qui­tés qui pour­rait lui don­ner des nou­velles de Tell Ahmar.

Elle trou­va la salle presque vide. Un couple dînait près de la fenêtre, silen­cieux, absor­bés dans leurs pen­sées res­pec­tives. L’homme était brun, mince, la qua­ran­taine, avec des lunettes à mon­ture d’é­caille et des mains de pia­niste. La femme était plus âgée, plus cor­pu­lente, vêtue d’une robe de soie vert fon­cé qui ne met­tait pas sa sil­houette en valeur. Elle avait un visage rond, des yeux clairs remar­qua­ble­ment vifs, et elle tenait un petit car­net dans lequel elle grif­fon­nait entre deux bouchées.

Mathilde s’ins­tal­la à une table voi­sine. Un ser­veur lui appor­ta le menu, rédi­gé en fran­çais avec des traces d’an­glais. Elle com­man­da un potage et du mou­ton grillé, les plats les plus simples.

La femme à la robe verte leva les yeux de son car­net et lui adres­sa un sou­rire poli.

— Vous venez d’ar­ri­ver, n’est-ce pas ? Le train de Taurus ?

Elle par­lait fran­çais avec un fort accent anglais, en arti­cu­lant soi­gneu­se­ment chaque syllabe.

— Oui, répon­dit Mathilde. Ce matin. Enfin, ce soir. Le train avait du retard.

— Ils en ont tou­jours. Max dit que c’est parce que les méca­ni­ciens turcs s’ar­rêtent pour prier, mais je crois qu’il invente.

L’homme aux lunettes — Max, appa­rem­ment — leva les yeux et eut un sou­rire discret.

— Je n’in­vente rien. J’extrapole.

— Vous êtes archéo­logue, dit Mathilde. C’é­tait davan­tage une consta­ta­tion qu’une question.

— Cou­pable, répon­dit Max. Et vous ?

— Épi­gra­phiste. Je suis envoyée par le Louvre pour exa­mi­ner les tablettes de Tell Ahmar.

Max hocha la tête avec un inté­rêt soudain.

— Tell Ahmar ! Thu­reau-Dan­gin a fait un tra­vail remar­quable là-bas. Vous tra­vaillez sur les textes araméens ?

— Akka­diens, sur­tout. Mais je dois inven­to­rier l’en­semble du cor­pus avant le par­tage avec la Syrie.

Il y eut un silence. Le mot « par­tage » avait jeté un léger froid. Dans le monde des archéo­logues du Levant, le par­tage des anti­qui­tés entre puis­sances man­da­taires et pays sous man­dat était un sujet sen­sible. Cha­cun savait que les plus belles pièces pre­naient le che­min de Paris ou de Londres, et que les pro­tes­ta­tions locales res­taient lettre morte.

La femme à la robe verte refer­ma son carnet.

— Je suis Mrs Mal­lo­wan, dit-elle. Et voi­ci mon mari, Max Mal­lo­wan. Il fouille à Ninive, près de Mos­soul. Nous pas­sons tou­jours par Alep, c’est plus com­mode pour les approvisionnements.

— Mathilde Ver­dier, dit Mathilde. Du dépar­te­ment des Anti­qui­tés orientales.

Mrs Mal­lo­wan lui ten­dit la main avec une cor­dia­li­té qui sem­blait sincère.

— Bien­ve­nue au Baron, made­moi­selle Ver­dier. Vous ver­rez, on finit par s’y atta­cher. C’est un endroit hors du temps.

*

Cette nuit-là, la pluie se mit à tom­ber vrai­ment. Mathilde l’en­ten­dit d’a­bord comme un mur­mure sur les pal­miers de la cour, puis comme un cré­pi­te­ment conti­nu sur les volets, puis comme un gron­de­ment sourd qui cou­vrait tous les autres bruits. Elle s’en­dor­mit avec ce bruit de fond et rêva de tablettes cunéi­formes qui se dis­sol­vaient dans l’eau.

Au matin, le ciel n’a­vait pas chan­gé. La pluie tom­bait tou­jours, dense et régu­lière, trans­for­mant la rue en tor­rent boueux. Depuis la fenêtre de sa chambre, Mathilde voyait les pas­sants patau­ger, leurs sil­houettes floues der­rière le rideau d’eau.

Elle des­cen­dit prendre son petit-déjeu­ner dans la salle à man­ger. Les Mal­lo­wan étaient déjà là, ain­si que plu­sieurs autres per­sonnes qu’elle n’a­vait pas vues la veille. Un homme cor­pu­lent en cos­tume frois­sé, qui par­lait fort en anglais avec un accent amé­ri­cain. Un offi­cier fran­çais en uni­forme, seul à une table du fond, le nez dans un jour­nal. Et un homme élé­gant d’une soixan­taine d’an­nées, aux che­veux gris soi­gneu­se­ment pei­gnés, qui buvait son café en contem­plant la pluie.

Mrs Mal­lo­wan lui fit signe de les rejoindre.

— Venez donc, made­moi­selle Ver­dier. Autant faire connais­sance, puisque nous sommes tous coin­cés ici.

Mathilde s’as­sit à leur table. Le café était fort, le pain frais, le beurre salé à la façon armé­nienne. Mrs Mal­lo­wan fit les pré­sen­ta­tions avec l’ai­sance d’une maî­tresse de maison.

— L’A­mé­ri­cain, c’est Brews­ter. Archéo­logue, finan­cé par le Field Museum de Chi­ca­go. Il fouille quelque part du côté de Car­che­mish, je crois. L’of­fi­cier, c’est le capi­taine Thi­rion, du Ser­vice des ren­sei­gne­ments. Per­sonne ne sait très bien ce qu’il fait, lui non plus j’i­ma­gine. Et le mon­sieur élé­gant près de la fenêtre, c’est M. Hova­nes­sian. Anti­quaire. Il vient régu­liè­re­ment à Alep pour ses affaires.

Elle avait énu­mé­ré ces noms avec une pré­ci­sion de cata­lo­guiste, et Mathilde com­prit que cette femme avait l’ha­bi­tude d’ob­ser­ver les gens, de les clas­ser, de les rete­nir. C’é­tait une com­pé­tence de roman­cière, se dit-elle sans y pen­ser davantage.

— Et vous, deman­da Mathilde, vous faites quoi pen­dant que votre mari fouille ?

Mrs Mal­lo­wan sourit.

— J’é­cris.

— Des articles ? Des rapports ?

— Des romans, sur­tout. Des his­toires poli­cières. Cela m’oc­cupe pen­dant que Max classe ses tessons.

Elle avait dit cela avec une fausse modes­tie qui n’en était pas vrai­ment, et Max Mal­lo­wan avait eu un sou­rire en coin que Mathilde ne sut pas inter­pré­ter. Elle appren­drait bien plus tard — des mois plus tard, de retour à Paris — que Mrs Mal­lo­wan écri­vait sous un autre nom, un nom que tout le monde connais­sait, et que ses « his­toires poli­cières » se ven­daient à des cen­taines de mil­liers d’exemplaires.

Mais ce matin-là, dans la salle à man­ger du Baron Hotel, elle n’é­tait qu’une Anglaise cor­pu­lente en robe de soie, qui grif­fon­nait dans un car­net entre deux gor­gées de thé.

*

La jour­née pas­sa dans une len­teur oua­tée. La pluie ne ces­sait pas. Mathilde essaya de télé­pho­ner au Ser­vice des Anti­qui­tés pour avoir des nou­velles de M. Par­rot, mais la ligne était cou­pée. Elle relut ses notes sur Tell Ahmar, révi­sa son akka­dien, écri­vit une lettre à sa mère qu’elle ne pos­te­rait pas avant plu­sieurs jours.

Vers quatre heures, elle des­cen­dit au bar.

C’é­tait une pièce plus petite que la salle à man­ger, aux murs tapis­sés de pho­to­gra­phies jau­nies. Des explo­ra­teurs en casque colo­nial, des offi­ciers de l’ar­mée otto­mane, des visages de femmes aux coif­fures d’un autre âge. Au-des­sus du comp­toir, une fac­ture enca­drée por­tait une signa­ture illi­sible et une date : 1914. La fac­ture de Law­rence, celle qu’il n’a­vait jamais payée.

Mathilde com­man­da un thé et s’ins­tal­la dans un fau­teuil près de la fenêtre. La pluie des­si­nait des rigoles sur la vitre, brouillant la vue de la rue.

L’A­mé­ri­cain, Brews­ter, entra peu après. C’é­tait un homme mas­sif, la qua­ran­taine, avec des épaules de boxeur et un sou­rire qui décou­vrait trop de dents. Il com­man­da un whis­ky — « Comme chez moi, straight up, no ice » — et vint s’as­seoir en face de Mathilde sans y être invité.

— Vous êtes la Fran­çaise, dit-il. Celle qui vient pour les tablettes.

— Mathilde Verdier.

— William Brews­ter. Field Museum, Chi­ca­go. J’ai enten­du par­ler de Tell Ahmar. Belles pièces, à ce qu’on dit.

Il avait une façon de par­ler qui res­sem­blait à une négo­cia­tion, chaque phrase pesée comme une mise.

— Je ne sais pas encore, répon­dit Mathilde. Je n’ai rien vu.

— Vous sau­rez. Et quand vous sau­rez, vous ver­rez que tout le monde vou­dra sa part du gâteau. Les Fran­çais, les Anglais, nous autres Amé­ri­cains. Sans par­ler des Syriens, qui com­mencent à récla­mer leur dû.

— C’est leur pays.

Brews­ter eut un rire bref.

— Pour l’ins­tant. Rien n’est à per­sonne pour tou­jours, Miss Ver­dier. L’ar­chéo­lo­gie nous l’ap­prend mieux que tout.

Il vida son whis­ky d’un trait et fit signe au bar­man de lui en ser­vir un autre. Mathilde ne répon­dit pas. Elle n’ai­mait pas cet homme, sa façon de s’im­po­ser, son assu­rance de conquis­ta­dor. Mais elle savait qu’il avait rai­son. Les empires pas­saient, les fron­tières chan­geaient, et les tablettes cunéi­formes finis­saient dans les musées du vainqueur.

*

Le troi­sième jour, la pluie redou­bla. Mathilde com­men­çait à connaître les rituels de l’hô­tel : le petit-déjeu­ner ser­vi à sept heures, le déjeu­ner à midi, le thé à quatre heures, le dîner à huit. Entre ces repères fixes, le temps s’é­ti­rait comme une matière molle, sans forme ni direction.

Elle avait pris l’ha­bi­tude de s’ins­tal­ler dans le hall, près de la fenêtre, pour lire et obser­ver. Les rési­dents de l’hô­tel pas­saient et repas­saient devant elle, cha­cun avec sa rou­tine. Max Mal­lo­wan des­cen­dait à neuf heures pour consul­ter ses cartes dans le fumoir. Sa femme appa­rais­sait vers dix heures, son car­net à la main, et s’ins­tal­lait dans le fau­teuil près de la che­mi­née. Le capi­taine Thi­rion fai­sait sa ronde de l’hô­tel comme s’il ins­pec­tait une gar­ni­son. Brews­ter buvait à par­tir de midi et ne s’ar­rê­tait qu’au dîner. M. Hova­nes­sian, l’an­ti­quaire, allait et venait avec une dis­cré­tion de chat, appa­rais­sant et dis­pa­rais­sant sans qu’on l’en­tende jamais.

C’é­tait lui qui intri­guait le plus Mathilde. Il avait quelque chose d’in­sai­sis­sable, une façon de se tenir à la lisière des conver­sa­tions, d’é­cou­ter sans par­ti­ci­per. Ses vête­ments étaient impec­cables, cou­pés sur mesure, mais d’une élé­gance dis­crète qui ne cher­chait pas à atti­rer l’at­ten­tion. Il par­lait plu­sieurs langues — elle l’a­vait enten­du pas­ser du fran­çais à l’an­glais à l’a­rabe sans effort appa­rent — et trai­tait tout le monde avec la même poli­tesse distante.

Le troi­sième soir, il vint s’as­seoir à côté d’elle au bar.

— Made­moi­selle Ver­dier, dit-il. Vous êtes épi­gra­phiste, je crois ?

— C’est exact.

— Un beau métier. Faire par­ler les pierres.

Il avait dit cela sans iro­nie, avec une sorte de res­pect sin­cère qui sur­prit Mathilde.

— Et vous, mon­sieur Hova­nes­sian ? Vous faites com­merce d’antiquités ?

— Entre autres choses. J’a­chète, je vends, je mets en rela­tion les gens qui cherchent avec les gens qui trouvent. C’est un métier de l’entre-deux.

Il com­man­da un arak et en pro­po­sa un à Mathilde, qu’elle accep­ta. L’al­cool ani­sé lui brû­la la gorge, puis se trans­for­ma en une cha­leur douce qui se répan­dit dans sa poitrine.

— Vous êtes armé­nien, dit-elle. Comme les Mazloumian.

— Comme beau­coup de gens dans ce métier. Nous sommes des inter­mé­diaires nés. Entre l’O­rient et l’Oc­ci­dent, entre le pas­sé et le pré­sent. C’est notre malé­dic­tion et notre talent.

Il avait dit « malé­dic­tion » d’une voix neutre, sans amer­tume appa­rente. Mais Mathilde avait lu les jour­naux. Elle savait ce qui s’é­tait pas­sé en 1915, les mas­sacres, les dépor­ta­tions, les colonnes de réfu­giés mou­rant de faim sur les routes d’A­na­to­lie. Elle savait que les Armé­niens de Syrie étaient pour la plu­part des sur­vi­vants ou des enfants de survivants.

Elle ne dit rien. Il y avait des choses qu’on ne deman­dait pas.

Hova­nes­sian but une gor­gée d’a­rak et contem­pla la pluie à tra­vers la fenêtre.

— J’ai quelque chose qui pour­rait vous inté­res­ser, dit-il. Une tablette. Pas très grande, mais remar­quable. De l’ak­ka­dien ancien, si je ne me trompe pas. Je l’ai acquise il y a quelques mois, d’une source fiable.

— Une source fiable ?

— Un bédouin qui l’a­vait trou­vée près de Tell Ahmar. Avant les fouilles offi­cielles, naturellement.

Il avait ajou­té « natu­rel­le­ment » avec un sou­rire imper­cep­tible. Mathilde com­prit qu’il lui pro­po­sait de voir une pièce volée, ou du moins sor­tie illé­ga­le­ment d’un site archéo­lo­gique. Elle aurait dû refu­ser, par prin­cipe, par loyau­té envers le Ser­vice des Anti­qui­tés qui l’employait.

— Je serais curieuse de la voir, dit-elle.

Hova­nes­sian hocha la tête comme si c’é­tait la réponse qu’il attendait.

— Demain, si vous vou­lez. Je l’ai dans ma chambre.

*

Cette nuit-là, Mathilde eut du mal à s’en­dor­mir. Elle pen­sait à la tablette d’Ho­va­nes­sian, à ce qu’elle pour­rait conte­nir, aux rai­sons pour les­quelles un anti­quaire la mon­tre­rait à une épi­gra­phiste du Louvre. Il y avait quelque chose qui ne col­lait pas, une pièce man­quante dans le puzzle.

Elle se leva vers deux heures du matin et ouvrit les volets. La pluie avait ces­sé, pour la pre­mière fois depuis son arri­vée. Le ciel était encore cou­vert, mais une lueur pâle fil­trait entre les nuages. Dans la cour, les pal­miers gout­taient doucement.

En bas, une lumière était allu­mée au rez-de-chaus­sée. Quel­qu’un ne dor­mait pas.

Mathilde enfi­la une robe de chambre et des­cen­dit. Le hall était désert, bai­gné par la lumière jaune d’une lampe res­tée allu­mée. La porte du bar était entrou­verte. Elle s’ap­pro­cha sans bruit.

Dans le bar, Mrs Mal­lo­wan était assise à une table, son car­net ouvert devant elle. Elle écri­vait avec une concen­tra­tion intense, le front plis­sé, mor­dillant le bout de son crayon entre deux phrases. Elle ne por­tait pas sa robe de soie verte mais un pei­gnoir informe, et ses che­veux étaient défaits.

Mathilde hési­ta sur le seuil. Mrs Mal­lo­wan leva les yeux.

— Ah, made­moi­selle Ver­dier. Vous non plus, vous ne dor­mez pas.

— La pluie s’est arrê­tée. Ça m’a réveillée.

— Oui, le silence est par­fois plus bruyant que le bruit. Asseyez-vous, si vous vou­lez. Je suis en train de tuer quel­qu’un, mais ça peut attendre.

Elle avait dit cela avec un natu­rel qui fit sou­rire Mathilde. Elle s’as­sit en face de la romancière.

— Vous tra­vaillez la nuit ?

— Sou­vent. C’est le meilleur moment. Pas de dis­trac­tions, pas de visi­teurs, pas de Max qui me demande mon avis sur une pote­rie. Juste moi et mes personnages.

— Et celui que vous tuez, c’est qui ?

Mrs Mal­lo­wan eut un sou­rire énigmatique.

— Un archéo­logue, figu­rez-vous. Sur un chan­tier de fouilles en Méso­po­ta­mie. Il est odieux, tout le monde le déteste, et quel­qu’un finit par lui fra­cas­ser le crâne avec un ins­tru­ment de pierre.

— Ça res­semble à du vécu.

— Pas le meurtre, non. Mais les archéo­logues odieux, j’en ai connu quelques-uns. Le métier attire des per­son­na­li­tés… intenses.

Elle refer­ma son car­net et le glis­sa dans la poche de son peignoir.

— Et vous, made­moi­selle Ver­dier ? Qu’est-ce qui vous empêche de dormir ?

Mathilde hési­ta. Elle ne connais­sait cette femme que depuis trois jours. Mais il y avait quelque chose, dans la pénombre du bar, dans l’in­ti­mi­té de cette heure tar­dive, qui invi­tait à la confidence.

— M. Hova­nes­sian m’a pro­po­sé de voir une tablette. Une pièce qu’il a ache­tée… en dehors des cir­cuits officiels.

Mrs Mal­lo­wan hocha len­te­ment la tête.

— Hova­nes­sian est un homme inté­res­sant. Il connaît tout le monde, il va par­tout, il sait des choses. Les anti­quaires de ce genre sont sou­vent plus savants que les professeurs.

— Vous le connaissez ?

— De répu­ta­tion. Max a eu affaire à lui une ou deux fois. Il est hon­nête, paraît-il. Autant qu’on peut l’être dans ce métier.

Elle se leva, rajus­tant son peignoir.

— Je vais me recou­cher. Demain, il fera beau, vous ver­rez. La pluie ne dure jamais éter­nel­le­ment, même à Alep.

Elle s’é­loi­gna vers l’es­ca­lier, puis se retourna.

— Made­moi­selle Ver­dier ? Si vous voyez cette tablette, regar­dez-la bien. Les objets nous racontent tou­jours plus que ce qu’on leur demande.

Elle dis­pa­rut dans l’es­ca­lier, lais­sant Mathilde seule dans le bar silencieux.

*

Le len­de­main matin, le soleil per­çait entre les nuages. Ce n’é­tait pas encore le beau temps, mais une trêve, une pro­messe. Les rues d’A­lep fumaient sous les pre­miers rayons, l’eau des flaques s’é­va­po­rant en volutes légères.

Mathilde retrou­va Hova­nes­sian après le petit-déjeu­ner, comme conve­nu. Il l’at­ten­dait dans le hall, impec­cable dans son cos­tume gris, une ser­viette de cuir à la main.

— Sui­vez-moi, dit-il simplement.

Sa chambre était au deuxième étage, une pièce plus grande que celle de Mathilde, avec vue sur la rue. Les murs étaient nus, le mobi­lier imper­son­nel. Seule une malle ouverte dans un coin sug­gé­rait que quel­qu’un vivait là.

Hova­nes­sian ouvrit sa ser­viette et en sor­tit un objet enve­lop­pé de tis­su. Il le posa sur le bureau et défit l’emballage avec des gestes précautionneux.

La tablette était petite, à peine plus grande qu’une main ouverte. De l’ar­gile cuite, cou­leur de miel sombre, cou­verte de signes cunéi­formes ser­rés. Mathilde se pen­cha pour l’exa­mi­ner sans la toucher.

— Vous permettez ?

Hova­nes­sian hocha la tête. Mathilde prit la tablette entre ses mains. Elle était plus lourde qu’elle ne l’a­vait ima­gi­né, dense, com­pacte. L’ar­gile avait gar­dé la mémoire des doigts qui l’a­vaient façon­née il y a quatre mille ans.

Elle appro­cha l’ob­jet de la fenêtre pour pro­fi­ter de la lumière. Les signes étaient nets, bien for­més, l’œuvre d’un scribe expé­ri­men­té. Elle recon­nut des logo­grammes akka­diens, des chiffres, des noms propres. Un texte admi­nis­tra­tif, pro­ba­ble­ment. Un inven­taire, ou un contrat.

Puis elle vit autre chose. Sur le revers de la tablette, une ligne qui n’a­vait rien à voir avec le reste. Pas du cunéi­forme, mais de l’a­ra­méen. Une écri­ture ajou­tée plus tard, peut-être des siècles après la rédac­tion originale.

— Qu’est-ce que c’est ? deman­da Hovanessian.

— Je ne sais pas encore. Il me fau­drait plus de temps pour déchiffrer.

Elle repo­sa la tablette sur le bureau. Ses mains trem­blaient légè­re­ment. Elle ne savait pas pourquoi.

— Com­bien en vou­lez-vous ? demanda-t-elle.

Hova­nes­sian eut un sou­rire ambigu.

— Je ne vends pas, made­moi­selle Ver­dier. Pas encore. Je vou­lais sim­ple­ment que vous la voyiez. Que vous me disiez ce qu’elle contient.

— Pour­quoi moi ?

— Parce que vous êtes la seule épi­gra­phiste de l’hô­tel. Et parce que je crois que cette tablette a quelque chose à dire que je ne com­prends pas.

Il rem­bal­la la tablette dans son tis­su et la ran­gea dans sa serviette.

— Réflé­chis­sez, made­moi­selle. Nous avons le temps. La pluie va reprendre.

*

Il avait rai­son. Vers midi, les nuages revinrent, et la pluie recom­men­ça à tom­ber. Plus dou­ce­ment que les jours pré­cé­dents, mais avec la même obs­ti­na­tion. Le ciel se refer­ma comme un couvercle.

Au déjeu­ner, Mathilde croi­sa le regard de Mrs Mal­lo­wan. La roman­cière haus­sa imper­cep­ti­ble­ment un sour­cil, une ques­tion muette. Mathilde fit un signe de tête tout aus­si dis­cret. Oui, elle avait vu la tablette. Oui, elle avait des choses à racon­ter. Mais pas ici, pas devant tout le monde.

Le capi­taine Thi­rion était plus bavard que d’ha­bi­tude. Il par­lait de la situa­tion poli­tique en Syrie, des mou­ve­ments natio­na­listes, de la dif­fi­cul­té de main­te­nir l’ordre dans un pays qui ne vou­lait pas de vous. Brews­ter l’é­cou­tait avec un sou­rire nar­quois, posant des ques­tions qui res­sem­blaient à des pièges. Max Mal­lo­wan fei­gnait de lire son journal.

Hova­nes­sian n’é­tait pas des­cen­du déjeuner.

Mathilde le remar­qua sans y accor­der d’im­por­tance. Les gens avaient le droit de man­ger dans leur chambre, de sau­ter des repas, de faire ce qu’ils vou­laient. Mais quelque chose, au fond d’elle-même, prit note de cette absence.

L’a­près-midi, elle remon­ta dans sa chambre et s’as­sit à son bureau. Elle prit une feuille de papier et, de mémoire, redes­si­na les signes qu’elle avait vus sur la tablette. Le cunéi­forme d’a­bord, puis la ligne ara­méenne du revers.

L’a­ra­méen était une langue qu’elle lisait moins bien que l’ak­ka­dien, mais elle connais­sait l’al­pha­bet, les struc­tures de base. Elle déchif­fra len­te­ment, mot après mot.

Ce qu’elle lut la fit s’arrêter.

Elle relut, pour être sûre. Puis une troi­sième fois.

Dehors, la pluie conti­nuait de tom­ber sur les pal­miers de la cour.

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Mogao, et par­ti­cu­liè­re­ment la grotte 17

Mogao, et par­ti­cu­liè­re­ment la grotte 17

Mogao (莫高窟), grottes d’une hau­teur inéga­lée, Dun­huang (敦煌市) ou Touen-Houang, et tous les noms qui y sont asso­ciés, Niko­laï Mikhaï­lo­vitch Prje­vals­ki, celui qui don­na son nom au che­val des steppes, au rou­ge­queue et à la ligu­laire de Chine, Sir Aurel Stein, Paul Pel­liot, l’ab­bé Wáng Yuánlù, mais aus­si le lac et l’oa­sis du Crois­sant de Lune, Yueya­quan (月牙泉) voi­ci ce qui consti­tue un des uni­vers les plus fas­ci­nants dans l’his­toire de la Chine, ou plu­tôt de cette région du monde aujourd’­hui rat­ta­chée à la Chine, non seule­ment à cause de l’ob­jet lui-même de la décou­verte, mais éga­le­ment de ce qu’on peut appe­ler un pillage en bonne et due forme, du fan­tasme de décou­verte lié à cet endroit hors du com­mun et de l’é­trange silence qui est fait aujourd’­hui sur les manus­crits qui y ont été trouvés.

Oasis du Crois­sant de lune — Yueya­quan. Pho­to © Feel planet

A deux pas du désert de Gobi, dans une oasis aux falaises éle­vées, la pierre est creu­sée de 492 cha­pelles boud­dhistes dans les­quelles sont peintes des fresques somp­tueuses, où l’on trouve des sta­tues colos­sales du Boud­dha, mais bien au-delà de ces tré­sors ines­ti­mables dont l’é­mer­gence se situe entre le IVe et le XIVe siècles, que la séche­resse du désert a pu main­te­nir en très bon état, une des plus superbes décou­vertes de l’his­toire de l’hu­ma­ni­té y a été faite par un Anglais dont le nom résonne encore comme l’a­po­gée de la traî­trise aux oreilles des Chi­nois, Sir Aurel Stein. Dans une des grottes, il découvre en 1907 une biblio­thèque murée dont le mur de brique finit par être abat­tu ; la décou­verte y est colos­sale. Près de 50000 docu­ments, objets, sta­tues, ban­nières s’y trouvent dépo­sés depuis une date anté­rieure au XIe siècle. Stein, n’ayant que peu de temps devant lui, arrive à mar­chan­der quelques manus­crits, dont le célèbre Soû­tra du dia­mant. Fina­le­ment, entre ses deux expé­di­tions, il pré­lève près de 20000 docu­ments et objets. Après lui, en 1908, le Fran­çais Paul Pel­liot emporte 10000 objets, dont des textes nes­to­riens et des tra­duc­tions en chi­nois de textes d’ins­pi­ra­tion chré­tienne. C’est la décou­verte de cette grotte, com­mu­né­ment appe­lée grotte 17 que nous raconte Peter Hopkirk.

Wáng Yuánlù, gar­dien des grottes de Dunhuang

Stein écri­vit : « Je n’a­vais rien d’autre à faire qu’attendre. »
Pas pour long­temps, ain­si que la suite devait le prou­ver. Pus tard, au cours de cette nuit-là, Chiang entra silen­cieu­se­ment dans la tente de Stein et sor­tit avec exci­ta­tion plu­sieurs manus­crits cachés sous son man­teau. Stein vit du pre­mier coup d’œil que ces textes rou­lés étaient très anciens. Les dis­si­mu­lant à nou­veau sous ses vête­ments — car le prêtre avait insis­té pour que cela se passe dans le plus abso­lu secret — Chiang s’es­qui­va et rejoi­gnit dis­crè­te­ment sa petite cel­lule de moine située au pied d’un gigan­tesque Boud­dha assis taillé dans la paroi de la falaise. Il pas­sa le reste de la nuit absor­bé dans ces manus­crits, s’ef­for­çant d’i­den­ti­fier ces textes et de déter­mi­ner leurs dates. A l’aube, il revint sous la tente de Stein, « son visage expri­mant à la fois le triomphe et la stu­pé­fac­tion ». Trans­por­té de joie, il lui décla­ra que ces tra­duc­tions chi­noises de soû­tra boud­dhistes por­taient des colo­phons qui per­met­taient d’é­ta­blir que ces textes avaient été tra­duits par Hsuan-tsang lui-même d’a­près des manus­crits ori­gi­naux qu’il avait rap­por­té de l’Inde.
Il s’a­gis­sait d’un extra­or­di­naire pré­sage — « signe divin », comme le qua­li­fiait Stein — que même cet homme inquiet qu’é­tait Wang ne pour­rait man­quer de recon­naître. En effet, lorsque le petit prêtre avait pré­le­vé de sa chambre secrète ces manus­crits-là, il ne pou­vait abso­lu­ment pas savoir que ces docu­ments étaient direc­te­ment liés à Hsuan-tsang. Chiang s’empressa de lui annon­cer la nou­velle. Il assu­ra à Wang qu’il ne pou­vait y avoir qu’une expli­ca­tion : au-delà de sa tombe, Hsuan-tsang avait lui-même choi­si ce moment pour révé­ler ces textes boud­dhistes sacrés à Stein, « afin que son admi­ra­teur et dis­ciple de l’Inde loin­taine », puisse les rap­por­ter d’où ils étaient venus. Chiang n’eut pas besoin d’in­sis­ter davan­tage. Le dévot prêtre n’é­tait pas près d’ou­blier ce pré­sage. En quelques heures, le mur qui blo­quait la niche où se trou­vaient les manus­crits était abat­tu, et avant la tom­bée du jour, Stein scru­tait la chambre secrète à la lumière de la rudi­men­taire lampe à huile de Wang. Cette scène en rap­pelle une autre qui s’é­tait dérou­lée quinze ans aupa­ra­vant, lorsque Howard Car­ter contem­pla la tombe de Tou­tân­kha­mon à la lueur vacillante d’une bougie.
En tant qu’ar­chéo­logue, Stein ne pou­vait qu’être bou­le­ver­sé par ce qu’il voyait. « Ce que me révé­la cette petite pièce avait de quoi me faire écar­quiller les yeux, racon­ta-t-il ». Amon­ce­lés en plu­sieurs couches, sans aucun ordre, appa­rurent à la faible lueur de la petite lampe que tenait le prêtre la masse com­pacte que for­maient ces énormes paquets de manus­crits qui s’é­le­vaient jus­qu’à trois mètres de haut et rem­plis­saient, ain­si que des mesures ulté­rieures le prou­vèrent, un espace de près de cent cin­quante mètres cubes. C’é­tait selon les mots de Leo­nard Wool­ley, l’homme qui avait décou­vert Ur, « une pre­mière archéo­lo­gique sans pré­cé­dent ». Le Times Lite­ra­ry Sup­ple­ment décla­ra que « seuls quelques rares archéo­logues ont fait une aus­si extra­or­di­naire découverte ».

Au fur et à mesure que leur tra­vail quo­ti­dien se pour­sui­vait, étaient extraits de la chambre secrète non seule­ment d’in­nom­brables manus­crits en chi­nois, sans­krit, sog­dien, tibé­tain, turc orien­tal, runique, oui­ghour, révé­lant aus­si des langues incon­nues, mais encore une riche mois­son de pein­tures boud­dhiques. A leur extré­mi­té tri­an­gu­laire et à leurs ban­de­roles flot­tantes, Stein recon­nut tout de suite que quelques-unes étaient des ban­nières de temples, et d’autres des pein­tures votives des­ti­nées à être accro­chées au mur. Toutes étaient peintes sur une soie extrê­me­ment fine ou sur du papier. Beau­coup étaient très frois­sés, leur plis sem­blaient « repas­sés » à cer­tains endroits, parce qu’elles étaient res­tées pen­dant neuf siècles sous le tas de manus­crits. Plu­tôt que dans leur qua­li­té, l’im­por­tance de ces pein­tures rési­dait dans leur ancien­ne­té —  et donc dans leur rare­té. Les pein­tures de la dynas­tie T’ang, aux­quelles toutes celles-ci appar­te­naient, sont extrê­me­ment rares, de même que celles pro­ve­nant d’a­te­liers locaux comme ceux des oasis. La plu­part des pein­tures furent détruites au milieu du IXe siècle lors d’une vague d’an­ti­clé­ri­ca­lisme qui eut pour consé­quence la fer­me­ture ou la des­truc­tion de quelque qua­rante mille temples et sanc­tuaires boud­dhiques dans toute la Chine. Par chance, Touen-houang tom­ba aux mains des Tibé­tains en 781 apr. J.-C. et en res­ta en leur pos­ses­sion pen­dant les soixante-sept années sui­vantes. Ses temples et ses sanc­tuaires échap­pèrent ain­si à la des­truc­tion per­pé­trée dans toute la Chine à cette époque.
Cer­taines ban­nières trou­vées par­mi les manus­crits étaient si longues, lors­qu’elles furent dépliées, que des spé­cia­listes pen­sèrent qu’elles avaient été spé­cia­le­ment conçues pour être sus­pen­dues en haut des falaises de Touen-houang. Stein ne put dérou­ler la plu­part des pein­tures sur soie qu’il trou­va, tant le poids écra­sant des manus­crits sous les­quels elles avaient été ense­ve­lies durant des siècles les avaient com­pri­mées et trans­for­mées en petits paquets fra­giles et durs. Plus tard, avec une dex­té­ri­té de chi­rur­giens neu­ro­logues, des spé­cia­listes réus­sirent à les déplier dans les labo­ra­toires du Bri­tish Museum, après les avoir trai­tés chi­mi­que­ment. Cette opé­ra­tion dura sept ans.

Peter Hop­kirk, Boud­dhas et rôdeurs sur la route de la soie
Pic­quier poche

Paul Pel­liot dans la grotte 17 à Mogao

Si les décou­vertes de Pel­liot sont aujourd’­hui conser­vées au Louvre et au Musée Gui­met, celles de Stein sont dis­sé­mi­nées entre Londres et New Del­hi. Le Bri­tish Museum, loin de faire hon­neur à un de ses plus extra­or­di­naires décou­vreur n’ex­pose, à part le soû­tra du dia­mant, que quelques manus­crits trou­vés dans la grotte 17. La qua­si inté­gra­li­té de ces docu­ments est actuel­le­ment conser­vées dans des caisses, à l’a­bri de la lumière… et des regards. Etrange hom­mage à une des plus sen­sa­tion­nelles décou­vertes de l’ar­chéo­lo­gie de la Route de la soie.

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Le sūtra du dia­mant de Dunhuang

Le sūtra du dia­mant de Dunhuang

Au cœur de la mahā­pra­jñāpā­ra­mitā (प्रज्ञापारमिता), le cor­pus des œuvres lit­té­raires du grand véhi­cule, mahāyā­na (महायान), se trouve un des sūtras les plus connus du boud­dhisme, à l’o­ri­gine des grandes idées du cou­rant chan et zen.

Après avoir enten­du le Sūtra du Dia­mant, Huì­néng (惠能) se rend au monas­tère du mont de la prune jaune (黄梅山) et est assi­gné dans la cui­sine, où il demeure six mois.

Un jour, Shén­xiù (神秀), moine éru­dit et assis­tant du patriarche, écrit un poème sur un mur :

身是菩提樹, Le corps est l’arbre de l’Éveil,
心如明鏡臺。 L’es­prit est comme un brillant miroir dressé.
時時勤拂拭, À chaque ins­tant je l’époussette,
勿使惹塵埃。 Et n’y laisse aucune poussière.

Illet­tré, Hui­neng se fait lire le poème, et puis il y répond par ces vers qu’il demande à quel­qu’un d’é­crire à côté du précédent :

菩提本無樹, Il n’y a aucun arbre dans l’Éveil,
明鏡亦非臺。 Le miroir n’est pas dressé.
本來無一物, Puisque fon­da­men­ta­le­ment rien n’a d’existence,
何處惹塵埃。 Où de la pous­sière pour­rait-elle se déposer ?

(source Wiki­pe­dia)

L’im­por­tance du Vaj­rac­che­dikā­pra­jñāpā­ra­mitāsū­tra réside dans la sym­bo­lique du dia­mant, la pierre la plus dure mais aus­si la plus tran­chante qui soit, capable de cou­per toutes les autres pierres, qui, lors­qu’elle est pure peut avoir la trans­pa­rence de l’eau, et fait réfé­rence à la doc­trine de la vacui­té qui elle, trans­perce toutes les autres doc­trines sub­stan­tielles, repré­sente l’ab­sence de carac­tère fixe et inchan­geant de toute chose. Boud­dha y converse avec son dis­ciple Sub­hu­ti de la vacui­té, de la pré­cio­si­té du dia­mant qui mal­gré sa pure­té empêche le sage d’at­teindre l’éveil.

Res­pec­tueu­se­ment impri­mé par Wang Jie pour être dis­tri­bué gra­tui­te­ment à tous, au béné­fice de ses parents, le 15e jour du 4e mois, 9e année de l’ère Xian­tong. Cli­quez sur l’i­mage pour la voir en grand.

L’exé­gèse du sūtra demeure com­pli­quée du fait que les tra­duc­tions du sans­krit se sont dif­fu­sées dans le monde boud­dhiste, jus­qu’au Gand­ha­ra et au Kho­tan, et notam­ment en chi­nois sim­pli­fié. C’est une de ces ver­sions que Sir Aurel Stein a décou­vert nichée au cœur des magni­fiques grottes de Dun­huang. Si le manus­crit trou­vé n’a­vait été qu’un simple manus­crit, il n’au­rait pas été si célèbre. C’est aujourd’­hui le seul manus­crit rap­por­té par Aurel Stein qui soit expo­sé au public dans les salles de la Bri­tish Libra­ry, et pour cause, il est daté de 868 et se trouve être le pre­mier docu­ment retrou­vé impri­mé de l’hu­ma­ni­té, six cents ans avant les pre­mières impres­sions de Guten­berg, ce qui ne ren­seigne abso­lu­ment en rien sur les pro­cé­dés uti­li­sés à l’é­poque, mais peu importe, la réa­li­té est là, il a bien été impri­mé et porte aujourd’­hui la cote Or. 8210/p.

Le plus célèbre manus­crit issu de la masse encom­brant la pièce est sans aucun doute le Soû­tra du Dia­mant. Sa renom­mée n’a rien à voir avec le texte lui-même, dont il existe d’in­nom­brables exem­plaires (il y en avait plus de cinq cents, com­plets ou non, qui fai­saient par­tie du seul butin de Stein à Touen-Houang). Celui-ci semble être le plus ancien livre impri­mé que l’on connaisse, fabri­qué il y a plus de mille ans à par­tir de blocs d’im­pres­sion en bois. Dans un ouvrage chi­nois contem­po­rain ayant pour thème l’his­toire de l’im­pri­me­rie et publié en 1961 par la Biblio­thèque Natio­nale de Pékin, ce texte est ain­si décrit : « Le Soû­tra du Dia­mant, impri­mé en l’an­née 868 […], est le plus ancien livre impri­mé qui existe au monde ; il est fait de sept bandes de papier jointes les unes aux autres, com­pre­nant sur la pre­mière page une gra­vure d’un grand talent. » L’au­teur ajoute : « Ce célèbre rou­leau fut volé il y a plus de cin­quante ans par l’An­glais Ssu T’an-yin [Stein] ; cet acte fait encore grin­cer les dents des Chi­nois, qui lui vouent une haine achar­née. » Ce livre est main­te­nant expo­sé au Bri­tish Museum, à quelques pas du célèbre ouvrage occi­den­tal : la Bible de Guten­berg. Le rou­leau de Touen-houang, qui mesure quatre mètres et huit cen­ti­mètres de long, porte la date exacte du 11 mai 868 ain­si que le nom de l’homme qui le com­man­da et le dif­fu­sa. Cela fait de lui non pas le plus ancien impri­meur connu, ain­si qu’on le pré­tend par­fois, mais le plus ancien éditeur.

Peter Hop­kirk, Boud­dhas et rôdeurs sur la route de la soie
Pic­quier poche

L’his­toire détaillé du manus­crit sur le site du Inter­na­tio­nal Dun­huang Pro­ject.

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Moka au bar aux portes du Tak­la­ma­kan, dans l’oa­sis dévas­tée de Tourfan

Moka au bar aux portes du Tak­la­ma­kan, dans l’oa­sis dévas­tée de Tourfan

Sale habi­tude chez ces car­to­graphes que de des­si­ner les plans de pays qui n’existent que dans leurs rêves… On aurait pu les croire sur parole, leur attri­buer le mérite de l’in­ven­tion de nou­velles terres, on aurait même pu les suivre les yeux fer­més en se disant que de nou­veaux mondes étaient à por­tée de vue… mais voi­là qu’ils nous servent des cartes des­si­nant le contour des déserts, à la lisière d’é­ten­dues de sables dont l’é­chelle nous laisse sup­po­ser qu’il n’y a que la mort au bout de la route. Le sable, la pous­sière, les ves­tiges des âmes per­dues sur les routes com­mer­çantes, les oasis dévas­tées, les mai­sons de tor­chis pro­té­geant encore à demi-mots les der­niers usten­siles de la vie quotidienne.

Tour­fan fait par­tie de ces ves­tiges du pas­sé, dont il ne reste plus rien aujourd’­hui. L’âme de Tour­fan, en tout cas, a dis­pa­ru. Tour­fan, un nom qui sonne bien peu chi­nois (Tur­pan, تۇرپان en ouï­ghour), et qui pour­tant est une des prin­ci­pales pré­fec­tures de l’im­mense région auto­nome du Xin­jiang, coin­cée entre la Mon­go­lie et le Kaza­khs­tan. En réa­li­té, Tour­fan n’a jamais eu un grand  inté­rêt en soi. En revanche, les alen­tours sont truf­fés de ves­tiges encore visibles aujourd’­hui, comme la grotte des mille boud­dhas de Bezek­lik, ou les ves­tiges de la culture gushi à Gao­chang (قاراغوجا, Qara-Hoja), à deux pas des Monts Flam­boyants, ces immenses falaises de grès rouges qui réflé­chissent une cha­leur incroyable. Voi­là. Nous sommes au cœur de la Chine que l’on nom­mait autre­fois Tur­kes­tan Chi­nois, où les tem­pé­ra­tures dans ces plaines et ces mon­tagnes déser­tiques peuvent faci­le­ment mon­ter à plus de 40°C.

Albert von Le Coq, archéo­logue un peu replet et por­tant fiè­re­ment son nom fran­çais qui tra­hit des ori­gines hugue­notes, par­court les anciennes routes com­mer­ciales. Avec son adjoint Bar­tus, ils pré­lè­ve­ront des fresques à la scie direc­te­ment dans les grottes de Bezek­lik, rem­plis­sant ain­si près de 300 caisses de bois rem­plies de bourre de coton et de feutre d’an­ti­qui­tés et de fresques fra­giles, qui ren­tre­ront en Alle­magne et qui seront allè­gre­ment détruites pen­dant les bom­bar­de­ments de la Seconde Guerre Mon­diale… Tra­gique his­toire que ce pillage sys­té­ma­tique jus­ti­fié par une soi-disant insta­bi­li­té poli­tique de la région à cette période. C’est lui qui ramè­ne­ra notam­ment cette superbe fresque repré­sen­tant Boud­dha ain­si qu’un moine aux che­veux roux et aux yeux bleus, cer­tai­ne­ment un tokha­rien, le tout peint dans un style aux dra­pés qui ne sont pas sans rap­pe­ler les influences de la sta­tuaire grecque, et les cou­leurs de l’art byzan­tin. Curieux syn­cré­tisme témoin d’une époque où l’art voya­geait plus vite que les hommes…

Fresque de la grotte des mille boud­dhas de Bezek­lik repré­sen­tant un moine tokharien

La ville de Tour­fan se trouve à deux cent qua­rante kilo­mètres au nord du point ultra-secret, situé près de Lou-lan, où la Chine a tes­té ses pre­mières armes nucléaires. Cette verte et fer­tile oasis consiste en une très vaste dépres­sion natu­relle d’en­vi­ron sept cent soixante dix mille kilo­mètres car­rés, que les géo­graphes consi­dèrent comme l’une des plus pro­fondes à la sur­face du globe. Autour de la ville s’é­lèvent des col­lines por­tant des traces de trem­ble­ments de terre, et dépour­vues de toute vie, ain­si que d’autres déserts tout aus­si sté­riles. Au nord se dresse la cime ennei­gée du Bog­do-Ola (la « mon­tagne de Dieu »), plus hautes que tous les som­mets d’Eu­rope, et qui forme l’é­pe­ron orien­tal du grand T’ien Shan. Le pay­sage gran­diose et aus­tère de cette région rap­pe­lait au voya­geur bri­tan­nique Sir Eric Teich­man, qui tra­ver­sa cette par­tie du Tur­kes­tan au cours de l’hi­ver 1935, le Grand Canyon du Colo­ra­do. Il fai­sait si froid que les membres de son groupe devaient chaque matin allu­mer des feux sous les moteurs pour les faire démar­rer, « pro­cé­dé très dan­ge­reux », sou­li­gna-t-il, mais consi­dé­ré comme très cou­rant dans cette par­tie du monde. Au contraire, en été, la cha­leur était si intense que le mer­cure mon­tait en flèche jus­qu’à cin­quante-cinq degrés, contrai­gnant même les habi­tants de la région à se réfu­gier dans des caves spé­cia­le­ment creu­sées à cet effet. Cepen­dant, quelques uns des vil­lages-oasis les plus fer­tiles du Tur­kes­tan chi­nois y vivent, dis­sé­mi­nés à tra­vers ce pay­sage aride et des­sé­ché. Au moment de l’a­po­gée de la Route de la Soie, les vins, les melons et les rai­sins frais de ces oasis appro­vi­sion­naient la cour impé­riale de C’hang-an. Le secret de cette éton­nante luxu­riance réside dans un ingé­nieux sys­tème d’ir­ri­ga­tion ori­gi­nai­re­ment emprun­té à la Perse, et qui, grâce à de pro­fonds canaux sou­ter­rains, apporte l’eau des neiges, pro­ve­nant des mon­tagnes du Nord, à ces com­mu­nau­tés, qui, sans cela, n’au­rait pu survivre.

Les deux Alle­mands pour­sui­virent leur voyage vers Tour­fan, située à deux cents soixante kilo­mètres à l’in­té­rieur du Tur­kes­tan chi­nois, où ils firent très vite connais­sance avec la vie répu­gnante des insectes. Outre les mous­tiques, les mouches, les simu­lies, les scor­pions et les poux, il exis­tait deux types d’a­rai­gnées par­ti­cu­liè­re­ment déplai­santes. La pre­mière appar­te­nait à une espèce capable de sau­ter ; son corps avait la taille d’un œuf de pigeon, ses mâchoires émet­taient une sorte de cris­se­ment de dents, et elle avait la répu­ta­tion d’être veni­meuse. La seconde était plus petite, noire et poi­lue, et vivait dans les trous creu­sés dans le sol. Sa piqûre était par­ti­cu­liè­re­ment redou­tée, car si elle n’é­tait pas mor­telle elle pou­vait être très dan­ge­reuse. C’é­tait cepen­dant les cafards de Tour­fan qui dégoû­taient le plus les Alle­mands. A. von Le Coq, écri­vait « Un homme qui se réveillait le matin avec une telle créa­ture assise sur son nez, ses grands yeux en train de le fixer et ses antennes qui ten­taient d’at­ta­quer les yeux de sa vic­time, tom­bait irré­mé­dia­ble­ment malade. On avait l’ha­bi­tude de sai­sir l’in­secte, non sans éprou­ver un hor­rible dégoût, et de l’é­cra­ser ; il se déga­geait alors une odeur extrê­me­ment désagréable. »

Peter Hop­kirk, Boud­dhas et rôdeurs sur la route de la soie
Pic­quier poche

Paul Pel­liot à Dun­huang (Touen Hang)

Carte dis­po­nible sur Gal­li­ca.

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Du Camp et Flau­bert en Orient

Du Camp et Flau­bert en Orient

Voi­ci de quoi illus­trer la désin­vol­ture de ce drôle de bon­homme une peu dan­dy qu’é­tait Maxime du Camp, par­ti sur les routes orien­tales pour flam­ber ses deniers entre Le Caire et Bey­routh. On disait l’homme fan­tasque, for­tu­né, un peu léger, et c’est avec lui que Gus­tave Flau­bert est par­ti sur les routes. Cen­sé en rap­por­ter des pho­to­gra­phies pour une mis­sion confiée par le Minis­tère de l’Ins­truc­tion Publique, voi­ci ce que nous apprend Flau­bert dans une lettre écrite à sa mère en octobre 1850 :

“Maxime a lâché la pho­to­gra­phie à Bey­routh. Il l’a cédée à un ama­teur fré­né­tique : en échange des appa­reils, nous avons acquis de quoi nous faire à cha­cun un divan comme les rois n’en ont pas : dix pieds de laine et soie bro­dée d’or. Je crois que ce sera chic !”

Flau­bert et Du Camp en orient, c’est une conjonc­tion à l’o­ri­gine de la pro­duc­tion de trois grandes œuvres. Tout d’a­bord le Voyage en Orient de Flau­bert lui-même, le ras­sem­ble­ment de plu­sieurs textes qui ne sont que ses cor­res­pon­dances et ses car­nets lors de ce long voyage et qu’on trouve aujourd’­hui sous ce titre aux édi­tions Folio Gal­li­mard. En fait de voyage en orient, c’est une excur­sion avec plus de 600 kg de maté­riel en Égypte, au Liban et en Pales­tine, en Tur­quie et en Grèce.

Du côté de Maxime Du Camp, on trouve plu­sieurs choses comme par exemple ses Mémoires d’un sui­ci­dé dans lequel il raconte son expé­rience éprou­vante du voyage en Égypte, mais éga­le­ment Le Nil : Égypte et Nubie, son jour­nal de voyage, à par­tir duquel on peut croi­ser les infor­ma­tions déli­vrées par Flau­bert dans ses cor­res­pon­dances. Et enfin, on en arrive à l’œuvre magis­trale : 2 albums et 168 pho­to­gra­phies du voyage en Égypte, en Nubie et en Syrie, l’ou­vrage qui recense la plu­part des pho­to­gra­phies prises par Du Camp lors de cette expédition.

On pour­ra éga­le­ment lire ce très bel article sur Flau­bert et les arts visuels, ain­si que le livre dont on sait qu’il ins­pi­ra Flau­bert pour ce voyage : Nou­veau manuel com­plet d’ar­chéo­lo­gie, ou Trai­té sur les anti­qui­tés grecques, étrusques, romaines, égyp­tiennes, indiennes, etc. par Karl Otfried Mül­ler.

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