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✈ Paris / Dubaï / Bang­kok / Ko Samui / Haad Rin ⚓

✈ Paris / Dubaï / Bang­kok / Ko Samui / Haad Rin ⚓

✈ Paris / Dubai / Bang­kok / Ko Samui / Haad Rin ⚓, ça sonne presque comme une blague, l’his­toire d’un road trip dans les airs et sur la mer, plai­san­te­rie impos­sible à accom­plir dans des temps rai­son­nables. Pour­tant, mon objec­tif était de par­tir le plus loin pos­sible, plus loin que la Tur­quie et cette fois-ci ne pas faire sem­blant de poser les pieds en Asie en pre­nant sim­ple­ment un bateau pour pas­ser le Bos­phore, ce qui reste au demeu­rant une expé­rience unique. Le point de départ est tou­jours le même ; depuis chez moi. Cette fois-ci, le point d’ar­ri­vée, il faut le regar­der avec une loupe sur la page un peu jau­nie de l’at­las. Pour un peu, on y ver­rait encore, effa­cée sous le pas­sage des doigts sur le papier car­ton­né, la men­tion « Royaume de Siam »… Siam, pour moi c’é­tait la longue rue qui des­cend de la place de la Liber­té jus­qu’au pont de Recou­vrance qui enjambe le Pen­feld à Brest, dans la rade de l’Ar­se­nal. Siam était un nom qui évo­quait l’ar­ri­vée en TGV en gare de Brest, et rien d’autre, si ce n’est un film amé­ri­cain un peu nunuche de 1956 avec Yul Bryn­ner et Debo­rah Kerr…

Siam vient du sans­krit श्याम (sya­ma) qui signi­fie sombre, en réfé­rence au teint fon­cé des habi­tants des terres d’Ayut­thaya. Rien de tout ceci n’existe plus désor­mais, ni le Siam, ni le temps des grandes capi­tales dorées où les Empe­reurs tout-puis­sants régnaient sur leurs chep­tels d’é­lé­phants blancs, ni même toute les idées reçues qu’on peut se faire sur le pays ; tout y est pire et mieux à la fois.

Com­ment j’ai choi­si la Thaï­lande ? Je n’en sais fichtre rien. Simple hasard du calen­drier, d’un doigt poin­té sur un globe ter­restre ou d’un caprice après une soi­rée trop arro­sée. Pour­quoi Ko Phan­gan ? Je ne m’en sou­viens plus, et peu importe après tout… C’é­tait peut-être bien l’i­dée qu’on se fait d’une île tran­quille, loin du tumulte vul­gaire de Phu­ket et de Ko Phi Phi…

Nous sommes le 2 mars 2013, c’est l’hi­ver à Paris, il fait froid et sombre et la tem­pé­ra­ture ne dépasse pas 3°C la jour­née. Comme tous les hivers, je goûte ces jours enso­leillés comme des petites perles que j’ac­croche au col­lier des jours heu­reux et je mau­dis les téné­breux jours de pluie comme autant de cau­che­mars sans fard. L’aé­ro­port Charles de Gaulle est comme un havre dans lequel je me blot­tis, dans le ter­mi­nal 2, une cathé­drale métal­lique et froide au-des­sus de ma tête qui me rap­pelle des sou­ve­nirs enfouis, peut-être même jamais vécus, où tour­billonnent des sons impro­bables, entre les annonces d’embarquement et le ron­ron puis­sant de la pous­sée des moteurs à pleine puis­sance sur le tar­mac gelé. Ce sont encore des his­toires d’a­vions, de voyages et de tran­sits, de cor­res­pon­dances effré­nées et d’at­tentes inter­mi­nables pen­dant les­quelles le temps s’al­longe sur le divan pour lais­ser place à toutes sortes de rêve­ries mys­tiques que seules les ambiances d’aé­ro­port sont capables d’engendrer.

Il est 20h30 dans la grande salle d’embarquement par­se­mée de fau­teuils confor­tables don­nant sur les pas­se­relles. Les départs m’an­goissent ter­ri­ble­ment, mal­gré toute la confiance per­mise par l’or­ga­ni­sa­tion sans faille de toute cette méca­nique incroyable, mal­gré l’hor­lo­ge­rie bien hui­lée des ouver­tures des bureaux d’en­re­gis­tre­ment et des portes, des demandes pres­santes des agents de sécu­ri­té pour contrô­ler les cartes d’embarquement, mal­gré le fait que je me suis enre­gis­tré en ligne vingt-quatre heures avant d’ar­ri­ver pour pas­ser le moins de temps dans la queue. Je me sens tou­jours aus­si mal. Cette fois-ci, je pars à 9500 km de chez moi, presque 10 000 si je compte l’ar­ri­vée à Phan­gan, des dis­tances que je n’ar­rive même pas à conce­voir. Rien que de me repré­sen­ter l’é­loi­gne­ment, je n’ar­rive plus à me maî­tri­ser, mes jambes tremblent dans l’at­tente de l’ou­ver­ture de la porte, je fais les cent pas sous les ver­rières arro­sées par la nuit d’hi­ver, reflé­tant des lumières sans ori­gines. J’a­chète un maga­zine sur lequel je suis inca­pable de me concen­trer et j’es­saie de m’en­gouf­frer dans les rêve­ries futures de mon voyage, his­toire de dédra­ma­ti­ser. J’ai peur de me perdre, de ne pas reve­nir, de sen­tir des forces s’ap­puyer sur moi pour me détruire, de me faire hap­per par le gouffre ver­ti­gi­neux qui s’ouvre devant ; l’in­con­nu me dévaste chaque fois un peu plus et me plonge dans une tor­peur sourde.

A quelques mètres de moi s’as­soient Chia­ra Mas­troian­ni et Vincent Lin­don, qui feront le voyage eux aus­si en classe éco jus­qu’à Dubai, à quelques fau­teuils de mon hublot, ce qui, je ne sais pour­quoi, m’a­paise ter­ri­ble­ment. Un peu plus loin, un moine ortho­doxe, dra­pé de noir et por­tant une croix immense sur son plas­tron (je me demande com­ment il a réus­si à pas­ser les por­tiques) reste debout, de toute sa hau­teur de géant bar­bu aux che­veux ramas­sés sous son calot ; Dieu est avec nous, pauvres voya­geurs, son repré­sen­tant nous mène­ra au bout du monde, si Dieu le veut ! Il est temps d’embarquer, c’est le début du bal des pre­miers. Bous­cu­lades, valises qui roulent sur les pieds… j’at­tends que le gros de la foule soit pas­sé, rien ne sert de se pres­ser puisque cha­cun a sa place. Tout le monde ne le sait peut-être pas et s’i­ma­gine cer­tai­ne­ment que l’a­vion pour­rait par­tir sans eux.

Grande pre­mière, je prends un Air­bus A380, le phé­nix des airs, un avion tel­le­ment énorme qu’il faut deux pla­te­formes pour mon­ter les trol­leys conte­nant les repas. La connexion à Dubaï est une expé­rience à elle toute seule. Des kilo­mètres de cou­loirs sans fin, des esca­la­tors dans tous les sens et des ascen­seurs pou­vant embar­quer une voi­ture. Sous terre, un métro pour chan­ger de ter­mi­nal tel­le­ment le hub est immense, un duty free à perte de vue et son éter­nelle grosse cylin­drée à gagner à la lote­rie ; j’i­ma­gine qu’on vous l’emballe si vous raflez la mise… On ne se croi­rait pas dans un pays du Golfe ; tous les employés sont Indiens, Népa­lais, Pakis­ta­nais. Quelques Émi­ra­tis se recon­naissent à leur djel­la­ba blanche et à leur kef­fieh. Je bois un café au lait dans un ersatz de bou­lan­ge­rie Paul où je paie en euros, ren­du de mon­naie en dirhams émi­ra­tis, quelques pièces pour dinette ornées d’une lampe à huile his­toire d’a­li­men­ter encore un peu plus le cli­ché « mille et une nuits» ; quelques ins­tants pas­sés sous cette énorme cathé­drale de verre en forme de tube d’as­pi­rine, comme une repro­duc­tion d’un autre monde en plein désert. Dehors il fait 33°C. Pas le temps de trai­ner, il faut enquiller les cou­loirs pour s’ap­pro­cher au plus vite de la porte d’embarquement. Le pic­to­gramme d’une mos­quée semble se faire nar­guer par une hor­loge accro­chée au mur, arbo­rant fiè­re­ment une écri­ture arabe et le nom de la marque : Rolex. Qui fait le pied de nez à l’autre ?

1 - Carnet de Thaïlande - 01 - Dans l'avion

1 - Carnet de Thaïlande - 05 - Dubai

Au contrôle, c’est une femme qui s’as­sure que les sacs ne contiennent rien de dan­ge­reux. Après les rayons X, elle s’a­dresse à moi en arabe en me fai­sant signe d’un air sévère de vider mon sac… com­plè­te­ment, ce que je fais sans rechi­gner. Tout au fond se trouve mes livres, empi­lés les uns sur les autres, de telle sorte que cela devait faire une masse com­pacte au détec­teur de métaux. Elle prend mes livres dans la main et les lève d’un air triom­phant pour les mon­trer à son supé­rieur, en disant « kutub!! ». Le mot fait écho en moi et me rap­pelle les pan­neaux d’Is­tan­bul dési­gnant les biblio­thèques : kutu­pha­ne­si. Je répète après elle « kutub » sans m’en rendre compte ; elle me sou­rit et me rend mes livres, sauf un. Elle pro­nonce le mot « kitab » en le levant, et le repose sur la pile en répé­tant « kutub ». Je viens, sans le vou­loir, d’ap­prendre quelques mots d’a­rabe avec une agent de sécu­ri­té aéro­por­tuaire émi­ra­tie presque entiè­re­ment voi­lée. Surréaliste.

Le voyage se pour­suit dans un Boeing 777–300 dans lequel je regarde Argo et Sky­fall sur le petit écran indi­vi­duel. Je n’ai qua­si­ment pas dor­mi dans l’Air­bus et je n’ar­rive qu’à fer­mer les yeux sur cette por­tion du vol. Dor­mir en avion est impos­sible pour moi à cause de la posi­tion assise, du bruit, et de tout un tas de choses que je ne maî­trise pas. Pas la peur parce que les vols m’a­musent plu­tôt qu’autre chose, atten­dant le trou d’air ou le petit cahot qui fera fré­mir l’é­chine des pas­sa­gers qui, l’es­pace d’un ins­tant, blê­missent en s’ac­cro­chant aux accou­doirs. Je sens la fatigue m’en­va­hir, mes sens s’é­mous­ser et je com­mence à deve­nir nerveux.

J’ar­rive à Bang­kok de nuit, dans un tumulte urbain qui ne me change pas vrai­ment de mes habi­tudes. L’air cli­ma­ti­sé de l’aé­ro­port me réveille tan­dis que j’at­tends ma valise. Au milieu du flot d’é­tran­gers qui attendent au bureau de l’im­mi­gra­tion, deux moines boud­dhistes attendent on ne sait quoi dans le grand hall réfri­gé­ré. La pre­mière pen­sée qui me vient est qu’ils doivent se cailler sous leurs tis­sus safran enrou­lés sur leurs épaules.

Suvar­nabhu­mi (on dit Sou­wa­na­poum) est un aéro­port immense, une cage d’a­cier et de verre plan­tée au milieu des marais, pla­cée sous le regard bien­veillant du roi et de la reine et d’im­menses sta­tues colo­rées repré­sen­tant des démons cen­sés éloi­gner le mau­vais sort des lieux. Une pre­mière incur­sion des croyances boud­dhistes dans la vie quo­ti­dienne. Je ne suis ici qu’en tran­sit, de pas­sage. Je dois être demain à Haad Salad, sur la petite île de Ko Phan­gan. Avant de par­tir, j’ai com­man­dé mon billet auprès de la com­pa­gnie natio­nale des che­mins de fer pour rejoindre Surat Tha­ni, mais à mon arri­vée à l’aé­ro­port, je reçois un mail qui me dit que ma demande n’a pas pu abou­tir car les billets ne pou­vaient pas être envoyés (par cour­rier) à temps pour la date indi­quée. Me voi­ci per­du dans une capi­tale dont je connais rien, ne sachant abso­lu­ment pas com­ment rejoindre ma petite île ; je pour­rais me sen­tir angois­sé mais je prends sur moi, un peu gri­sé par cette situa­tion cocasse, tan­dis que sous mon crâne la fatigue com­mence à me ron­ger les nerfs.

1 - Carnet de Thaïlande - 17 - Bangkok Suvarnabhumi

1 - Carnet de Thaïlande - 12 - Bangkok Suvarnabhumi

1 - Carnet de Thaïlande - 13 - Bangkok Suvarnabhumi

Auprès du bureau du tou­risme, j’en­vi­sage avec la jolie Thaï gai­née d’un pan­ta­lon de cuir mar­ron tenant le stand toutes les pistes pos­sibles pour rejoindre le sud. Le train… il est pos­sible de rejoindre la gare qui se trouve à l’autre bout de la ville, mais elle me confie que les trains sont tou­jours en retard et qu’à l’heure qu’il est je risque de rater le der­nier départ de nuit pour Surat Tha­ni. Exit le train. Il reste l’a­vion ; elle me conseille de prendre un billet pour Ko Samui direc­te­ment avec la com­pa­gnie Bang­kok Air­ways, recon­nais­sable entre toutes avec ses cou­leurs bleu pas­tel ; je m’in­quiète du fait que c’est peut-être un peu com­pli­qué de trou­ver une place pour un départ demain matin, mais elle m’as­sure que je trou­ve­rai. Effec­ti­ve­ment, au comp­toir, je prends mon billet pour le len­de­main matin. Me voi­ci sau­vé, même si je trouve ça incroyable de trou­ver un billet d’a­vion pour le len­de­main. Afin de fêter ma vic­toire sur mes angoisses, je sors prendre l’air sur la voie des taxis. Prendre l’air est un grand mot ; l’air de la nuit me tombe des­sus comme une chape de plomb. Un taxi rose s’ar­rête devant moi et dégueule une vieille poule alle­mande sim­ple­ment vêtu d’une robe si courte que je peux voir la nais­sance de ses fesses énormes quand elle ramasse son sac sur le sol. Habillé d’un jean et de mon blou­son, je croule sous leur poids et file aux toi­lettes me chan­ger pour des vête­ments plus appro­priés. L’o­deur de mon corps pas lavé depuis la veille au matin me répugne, j’ai la peau grasse et suin­tante de sueur col­lée, les mains sen­tant le par­fum syn­thé­tique des toi­lettes de l’avion.

Assom­mé de fatigue, le corps endo­lo­ri… j’ar­rive à sou­rire à une petite fille qui vend du sti­cky man­go rice (riz gluant à la mangue), avise une table dans un des res­tau­rants du mall pour englou­tir un tom kha kai qui m’ar­rache des larmes de déses­poir dès la pre­mière lou­chée tel­le­ment la soupe est épi­cée… la soupe de lait de coco et de pou­let qui fait chia­ler… Je finis par trou­ver une chambre d’hô­tel pour l’é­qui­valent de 30 euros à quelques minutes de l’aé­ro­port, dans un boui­boui caché der­rière des palis­sades de bois. Une navette part de l’aé­ro­port pour m’y emme­ner et m’as­sure dans le prix de la chambre le retour à l’heure vou­lue. C’est un petit immeuble cri­blé de blocs de cli­ma­ti­sa­tion accro­chés aux bal­cons, une chambre au sol dal­lé de pierres cirées comme une pati­noire don­nant sur la cour, équi­pée d’une cui­sine dans laquelle je peux me faire chauf­fer un bol de nouilles déshy­dra­tées. La fenêtre cou­lis­sante couine quand je l’ouvre pour chas­ser l’at­mo­sphère pesante et humide, mais l’air du dehors sent le maré­cage et il n’y a pas un brin d’air ; cli­ma­ti­sa­tion sur 21°C… je prends une douche pour dénouer les muscles de mon corps four­bu et me débar­ras­ser de la crasse des fau­teuils d’a­vion. Le lit m’ac­cueille dans un grand plouf quand je me jette des­sus à poil, sexe à l’air, écra­sé par l’é­mo­tion qui m’en­va­hit… le corps ruis­se­lant de la pluie de la douche, ser­viette tom­bée par terre sur la pati­noire… je trempe les draps… les yeux me brûlent, j’ai envie de café, d’al­cool, de coups de poing dans la gueule, de m’ar­ra­cher les bras et les jambes loin du corps pour faire sor­tir la fatigue, dégai­ner une arme pour tirer dans les fenêtres… je m’en­dors cares­sé par la clim qui balaie la chambre dans son ron­ron haras­sant… les poils dan­sant dans l’air noc­turne… les démons de Suvar­nabhu­mi me sur­veillent… et les cau­che­mars se suc­cèdent un à un, m’en­traî­nant dans une nuit agi­tée, un som­meil pro­fond sans repos, à la limite de la folie…

Nuit sans fin, sans fond, sans fard, un réveil à Bang­kok dans une gla­cière avec le réveil qui beugle dans la petite chambre au pla­fond bas… la clim a tour­né toute la nuit. La tête dans un étau, le corps aus­si froid que celui d’un ser­pent, j’é­teins cette souf­fle­rie d’en­fer gla­cé et vais prendre une douche qui n’en finit pas de cra­cher ses volutes de fumée dans l’at­mo­sphère moite. J’ouvre la fenêtre pour prendre en pho­to la cour qui ne dit rien de bien inté­res­sant ; la cha­leur me tombe des­sus et embue l’ob­jec­tif de l’ap­pa­reil. Je suis bien à Bang­kok. Je l’ap­pelle par son petit nom. Bang­kok la folle qui s’ap­pelle en réa­li­té Krung Thep. Ce n’est pas tout, ce n’est pas son nom entier, ce n’est qu’un dimi­nu­tif, un petit nom plus facile à rete­nir que Krung Thep maha­na­khon amon rat­ta­na­ko­sin mahin­ta­ra ayu­thaya maha­di­lok phop nop­pha­rat rat­cha­tha­ni buri­rom udom­rat­cha­ni­wet maha­sa­than amon piman awa­tan sathit sak­ka­that­tiya wit­sa­nu­kam prast (กรุงเทพมหานคร อมรรัตนโกสินทร์ มหินทรายุธยา มหาดิลกภพ นพรัตน์ราชธานีบุรีรมย์ อุดมราชนิเวศน์มหาสถาน อมรพิมานอวตารสถิต สักกะทัตติยะวิษณุกรรมประสิทธิ์), ce qui signi­fie en toute sim­pli­ci­té « Ville des anges, grande ville, rési­dence du Boud­dha d’é­me­raude, ville impre­nable du dieu Indra, grande capi­tale du monde cise­lée de neuf pierres pré­cieuses, ville heu­reuse, géné­reuse dans l’é­norme Palais Royal pareil à la demeure céleste, règne du dieu réin­car­né, ville dédiée à Indra et construite par Vish­nu­karn ». Je vais me conten­ter de Bang­kok pour l’ins­tant, tant que je ne suis pas en son cœur…

1 - Carnet de Thaïlande - 14 - Bangkok Suvarnabhumi

Dans la cour de l’hô­tel se trouvent quelques tables auprès des­quelles une petite vieille épluche des légumes au-des­sus d’une grande bas­sine en me sou­riant de sa bouche aux dents noires. Un peu engour­di, la tête pleine de dou­leurs lan­ci­nantes j’a­vale un grand bol de café clair avec des vien­noi­se­ries sèches et des quar­tiers de mangue et d’a­na­nas qui se calent dans les recoins vides de mon esto­mac. Un grand cos­taud ron­douillard me regarde en se mar­rant et me salue en fran­çais. C’est un néo-calé­do­nien qui retourne chez lui, en tran­sit avant de repar­tir pour Nou­méa. La navette attend et le chauf­feur com­mence à s’im­pa­tien­ter. Il a la liste des par­tants pour la navette de 6h00, j’ai à peine le temps de remon­ter dans ma chambre et bou­cler ma valise qu’il est déjà en train de fré­mir dans son uni­forme tout froissé.

Dans son van à la clim est pous­sée à fond, des pen­de­loques brin­que­balent sur le rétro­vi­seur inté­rieur… je dois sor­tir mon blou­son pour ne pas conge­ler à nou­veau. Ça com­mence à me fati­guer de pas­ser du froid au chaud sans arrêt… je vais finir par attra­per la crève avec leurs conne­ries. Je ne com­prends pas cette fâcheuse de manie de pous­ser le froid à fond : est-ce pour appor­ter du confort aux tou­ristes de peur qu’ils ne prennent un coup de chaud ? Je vous le dis tout net les gars, je pré­fère avoir chaud tout le temps que de pas­ser mes vacances avec une angine confor­ta­ble­ment ins­tal­lée au fond de la gorge et une fièvre de tuber­cu­leux. La pay­sage qui défile est hal­lu­ci­nant. Des marais, des canaux où poussent des lai­tues d’eau et des nénu­phars sillonnent une plaine qui s’é­tend à perte de vue dans les vapeurs du matin, sous un soleil contraint à se fau­fi­ler der­rière des nuages d’o­rage… une lumière jau­nâtre tapisse l’air d’une poudre impal­pable qui tarde à se lever… une lumière de fin du monde au bout du monde…

1 - Carnet de Thaïlande - 15 - Bangkok Suvarnabhumi

Les cou­loirs de Suvar­nabhu­mi n’en finissent pas, dans les cou­rants d’air des souf­fle­ries de congé­la­teur, s’en­gouffrent sous le niveau des voies de dépôt, contournent des lieux de médi­ta­tions uni­que­ment réser­vés aux moines pour finir par débou­cher sur un duty free de paco­tille ; la connexion sur les lignes inté­rieures ne mérite appa­rem­ment guère plus. J’at­tends l’embarquement au milieu d’Al­le­mands et de Fran­çais tous par­fai­te­ment imbu­vables et dis­crets comme des renards en plein repas dans un pou­lailler. Cela dit, quand je vois le nombre de per­sonnes qui attendent, je pense que ce sera un petit avion ; j’ai visé juste, le car nous dépose devant un cou­cou que je n’au­rais jamais ima­gi­né prendre un jour. C’est un ATR-42 avec les ailes pla­cées au-des­sus de la car­lingue, qui pue le kéro­sène cra­ché par une paire d’hé­lices à six pales. Je sens ma gorge s’é­tran­gler, un voile de peur pas­ser sur mon front… C’est un petit cour­rier pour 48 pas­sa­gers, tas­sés sur des sièges durs comme du bois. Avant de mon­ter, je pro­fite quelques ins­tants de la douce cha­leur qui règne sur le tar­mac pour me gon­fler d’air pur — puri­fié au kérosène.

1 - Carnet de Thaïlande - 19 - Bangkok Suvarnabhumi

1 - Carnet de Thaïlande - 23 - Bangkok Suvarnabhumi

1 - Carnet de Thaïlande - 24 - Bangkok Suvarnabhumi

Je suis assis à côté d’un bon­homme qui ne parle qu’an­glais et qui pue la mau­vaise vod­ka. Avec un peu de chances, je vais avoir droit à la conver­sa­tion. Son visage buri­né et cui­vré me laisse pen­ser qu’il passe une bonne par­tie de l’an­née au soleil. Une fois l’a­vion en l’air, por­té par ses énormes hélices qui vrom­bissent à deux mètres de ma tête, les hôtesses ont à peine le temps de ser­vir un pla­teau de fruits et de samous­sas accom­pa­gné d’un café clai­ret et sans goût qui ne risque pas de m’é­ner­ver, et de débar­ras­ser avant que l’on ne redes­cende ; un beau chal­lenge pour un vol d’à peine une heure. Comme pré­vu, le type tape la cau­sette, ou plu­tôt parle tout seul ; je sais tout de sa vie, il est Russe, s’ap­pelle Niko­laï et a été cham­pion de ten­nis… il doit s’i­ma­gi­ner que je suis impres­sion­né alors il conti­nue… me dit qu’il rejoint sa femme qui habite à Samui avec son fils… je ne peux m’empêcher d’a­voir de la pitié pour lui car j’i­ma­gine que sa femme est Thaï et qu’il vient rejoindre le cor­tège des vieux gar­çons sur le retour mariés à de jeunes femmes Thaï qui ont la répu­ta­tion d’être de vraies pom­peuses de fric, pares­seuses et infectes… mais l’im­por­tant pour lui est l’im­pres­sion qu’il vit un rêve. Il me montre Phan­gan par le hublot… this is your island… au-des­sus de laquelle l’a­vion passe à basse alti­tude avant d’at­ter­rir comme un sac à patates sur le tar­mac de Samui.

1 - Carnet de Thaïlande - 28 - Ko Samui

1 - Carnet de Thaïlande - 37 - Ko Samui

1 - Carnet de Thaïlande - 29 - Ko Samui

C’est un tout petit ter­mi­nal à l’ar­chi­tec­ture exo­tique, coquet et propre, où je prends un taxi pour Big Bud­dha Pier, d’où j’es­père trou­ver un bateau pour Phan­gan. Là encore, je paie mon incu­rie de n’a­voir rien pré­vu. J’ar­rive sur un petit pon­ton dont le pro­chain départ est dans une heure après avoir trai­né mon énorme valise dans le sable et les cailloux… Ici com­mence un bal­let ridi­cule puisque je reprends un taxi pour Lom­praya Pier où je me rends compte qu’il faut réser­ver une semaine à l’a­vance pour tra­ver­ser avec le speed­boat. Je reprends le même taxi à qui je demande conseil et qui m’a­mène sur un autre pon­ton où il va se ren­sei­gner, mais tout est com­plet jus­qu’au soir. Il file comme un taré sur la route pour me rame­ner sur Big Bud­dha Pier avant que le Haa­drin Queen s’en aille. Le gosier sec, je me prends une bou­teille de thé vert Gen­maï gla­cé qui a un goût d’eau de vais­selle… Je manque de vomir mon pla­teau repas dans l’eau turquoise…

1 - Carnet de Thaïlande - 41 - Ko Samui

1 - Carnet de Thaïlande - 43 - Ko Samui

Pour évi­ter de m’en­dor­mir, je fais les cent pas sur le pon­ton qui s’en­fonce dans une mer superbe, d’un bleu déla­vé par un soleil rava­geur et duquel je peux voir le monu­ment qui donne son nom au pon­ton ; un énorme Boud­dha de paco­tille assis visible depuis des cen­taines de mètres à la ronde. Un beau tur­quoise sur un sable blanc m’en­toure sous un ciel mena­çant et mal­gré les nuages qui flottent comme des boud­dhas heu­reux, je sens la mor­sure du soleil com­men­cer à me pico­ter l’é­pi­derme. Assis à l’ar­rière du bateau, je ne pro­fite pas vrai­ment du voyage et je me laisse ber­cer par le gron­de­ment du moteur die­sel jus­qu’à m’en­dor­mir pour de bon jus­qu’à ce qu’on arrive, bous­cu­lé par les autres pas­sa­gers qui se pressent pour récu­pé­rer leurs bagages… Je fais pareil en sou­pi­rant de las­si­tude. Arri­vé au port d’Haad Rin, je sens que j’ai cuit comme un tra­vers de porc sur la grille du bar­be­cue. Le taxi m’emmène sur des routes escar­pées qu’on ne peut gra­vir qu’en pre­mière. Je ne m’é­mer­veille qu’à moi­tié, les yeux bouf­fis de som­meil, le cœur au bord des lèvres, devant les innom­brables coco­tiers pliés par le vent, les buffles d’eau pais­sant dans les prés, gros comme des hip­po­po­tames débon­naires, et les nom­breux élé­phants enchaî­nés sur le bord de la route pour le spectacle.

1 - Carnet de Thaïlande - 46 - Haad Salad

L’hô­tel est à por­tée de main, après une route qui n’en finit pas de zig­za­guer pour arri­ver dans un che­min de terre pous­sié­reux… le taxi me laisse à l’en­trée alors que j’ai encore une cen­taine de mètres à par­cou­rir ; je com­mence à en avoir marre, dans mon état je ne suis plus prêt à accep­ter quoi que ce soit, je me sens au bord de l’é­va­nouis­se­ment. Le che­min qui des­cend à la récep­tion est tel­le­ment escar­pé que je tiens ma valise à deux mains de peur qu’elle ne dévale la pente jus­qu’à la plage. La chambre est simple mais par­faite pour ce que je vais y faire… un hamac est ten­du devant la porte cou­lis­sante, entre deux cana­pés moel­leux ; j’ai une vue superbe sur la petite anse de Haad Salad dont je pro­fi­te­rai plus tard… je jette ma valise sur le béton ciré et mes vête­ments par-des­sus, la tête me tourne tel­le­ment je manque de som­meil et une fois de plus je me jette sur le lit bien ferme plus nu qu’un ver de sable, hale­tant, cher­chant le som­meil immé­dia­te­ment comme si je man­quais d’air pour respirer.

Après avoir dor­mi quelques heures, je des­cends au radar sur la plage, masque et tuba à la main, je plonge dans une eau claire et chaude pour côtoyer à quelques mètres du bord des petits pois­sons pas vrai­ment farouches, curieux comme des pies, mais aus­si des bernard‑l’hermite énormes dans leur coquille et des our­sins noirs bar­dés de pics à bro­chettes, des coquillages incon­nus et des holo­thu­ries, ces concombres de mers répu­gnants à sou­hait. Je me sèche rapi­de­ment et rejoins le res­tau­rant de l’hô­tel où je me gave de samous­sas épi­cés et de moji­tos que j’en­file les uns après les autres jus­qu’à me sen­tir ivre de fatigue, ivre d’al­cool… Il n’y a plus rien, j’y suis, la nuit arrive et le calme se fait entre deux chants d’in­sectes indé­fi­nis­sables dont le cris­se­ment est par­fois étour­dis­sant. Les bateaux avec leurs lumi­gnons verts et jaunes illu­minent l’ho­ri­zon dans le soir tendre et chaud, dans l’air léger qui a cet effet si léni­fiant qu’on n’au­rait plus envie de par­tir d’i­ci. Je ne fais qu’ar­ri­ver, ce sont mes pre­mières heures ici, des pre­mières heures que je vis à la fois comme un arrêt dans ma course, comme une béné­dic­tion à cause des odeurs de fran­gi­pa­niers et du rythme doux qui anime les gens du coin et comme une souf­france sourde à cause de la fatigue du voyage qui me ronge et dont je n’ar­rive pas à me débarrasser.

1 - Carnet de Thaïlande - 47 - Haad Salad

1 - Carnet de Thaïlande - 48 - Haad Salad

1 - Carnet de Thaïlande - 49 - Haad Salad

La nuit est douce, elle plonge ses mains dans le Golfe de Thaï­lande et son corps dans le silence tro­pi­cal, douce et âpre à la fois, elle m’en­ve­loppe de ses bras ron­de­lets pour ne plus me lâcher dans mes cau­che­mars d’a­vions et de tar­macs, de retours à la vie d’a­vant emmê­lés avec le cri des geckos et des chiens qui hurlent à la mort. Je m’en­dors recro­que­villé sur mon lit king size, sous les draps rêches fré­mis­sant sous les cou­rants d’air de la nuit, baie vitrée ouverte et rideaux tirés, je peux sen­tir en moi la Thaï­lande me remuer les entrailles, son odeur m’en­ro­ber comme une dra­gée… la nuit me fait tom­ber de mon cocotier…

J’ai voya­gé deux jours pour arri­ver jus­qu’i­ci mais j’en suis déjà à quinze dans mon corps…

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La connais­sance per­due de la préhistoire

La connais­sance per­due de la préhistoire

On n’a pas for­cé­ment idée à quel point le monde moderne n’est ni plus ni moins que la néga­tion des connais­sances ances­trales acquises après de nom­breuses expé­riences gran­deur nature qui en ont cer­tai­ne­ment tué plus d’un… Nous avons per­du le cor­pus de ces savoirs infimes qui ont fait pro­gres­ser l’homme pré­his­to­rique jus­qu’à ce que nous sommes aujourd’­hui, même si, sur le fond, l’homme de Nean­der­tal qui vivait ici il y 200 000 ans n’est ni plus ni moins que le même homme qui foule aujourd’­hui le béton des grandes villes, avec une intel­li­gence diver­si­fiée, pas for­cé­ment plus évo­luée, mais dif­fé­rem­ment dis­tri­buée. Jean Clottes, encore, nous apprend une de ces ruses de cha­man, telle qu’on n’en aurait même pas l’idée…

Les bois touf­fus de la taï­ga où se trou­vait la sta­tue regor­geaient de mous­tiques, des taons et de mou­che­rons, en nuages épais et agres­sifs. Nos amis sibé­riens nous avaient aver­tis et nous étions pré­pa­rés (vête­ments longs, gants, voi­lettes pro­té­geant la tête et le cou, répul­sifs). Eux ne l’é­taient pas et, géné­ra­le­ment, ne prê­taient pas atten­tion aux mous­tiques, si abon­dants l’é­té en Sibé­rie. Cette fois, néan­moins, ils se pro­té­gèrent, d’une manière inat­ten­due, à l’i­ni­tia­tive de Lazo. Il se diri­gea vers une grosse four­mi­lière et tapa fort, deux ou trois fois, sur son som­met, la main à plat. Puis, il pla­ça sa main juste au-des­sus, à deux ou trois cen­ti­mètres, bien hori­zon­ta­le­ment, et atten­dit. Je me deman­dais ce qui se pas­sait, puis je com­pris : les four­mis agres­sées émet­taient de l’a­cide for­mique et il s’en impré­gnait. Il se pas­sa ensuite la main sur les bras, puis sur son autre main et sur le visage qui furent ain­si pro­té­gés. Les autres firent de même. Lazo, pour me mon­trer l’ef­fi­ca­ci­té du pro­cé­dé, ten­dit sa main nue autour de laquelle tour­billon­naient les insectes sans qu’au­cun ne s’y pose. Nombre d’as­tuces de ce genre ont dû se perdre depuis la Préhistoire !

Jean Clottes, Pour­quoi l’art préhistorique ?
Folio Essais, Gal­li­mard 2011

Cha­man Men­ta­wai — Pho­to d’en-tête © Fran­çois de Halleux

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Il fal­lait que la paroi accepte d’être gra­vée ou peinte…

Il fal­lait que la paroi accepte d’être gra­vée ou peinte…

Apprendre à pen­ser ailleurs, autre­ment, se déci­der à se dépor­ter seul pour avoir une vue de biais, pour sai­sir de biais — et non pas de tra­vers —, entrer dans les Égypte de l’es­prit… Voi­ci une gym­nas­tique de l’es­prit qu’il est dif­fi­cile d’ad­mettre et de s’im­po­ser, ou même de se pro­po­ser. A tra­vers l’œuvre de Jean Clottes que j’ex­plore depuis quelques années, je trouve de la matière à me repré­sen­ter les choses autre­ment, en m’in­si­nuant dans des concepts trans­po­sables et sur les­quels j’ar­rive à tra­vailler au quo­ti­dien afin de mieux sai­sir ce qu’est l’accom­pa­gne­ment au quo­ti­dien. De ces effets de bord de la pen­sée, naissent par­fois des choses inat­ten­dues au creux de l’ap­pré­hen­sion du quotidien.

Les deux prin­ci­paux concepts qui per­mettent de com­prendre cette reli­gion venue des fonds des âges qu’est le cha­ma­nisme, sont la per­méa­bi­li­té et la flui­di­té. Le paléon­to­logue Jean Clottes dis­tingue exac­te­ment quatre concepts en appa­rence simples, éclai­rant la vision que pou­vaient avoir les hommes paléo­li­thiques de leur concep­tion du monde. Lors­qu’on parle de cha­ma­nisme, il faut englo­ber un cer­tain nombre de croyances ayant cours dans les socié­tés tra­di­tion­nelles, mais éga­le­ment une pen­sée natu­ra­liste et englo­bante que l’on trouve aujourd’­hui notam­ment dans les cam­pagnes, plus rare­ment dans les villes, mais il est là ques­tion de quelque chose qui ne nous est pas com­plè­te­ment étranger.

Le pre­mier de ces concepts est l’inter­con­nexion des espèces, entre les ani­maux, entre l’a­ni­mal et l’hu­main, mais aus­si entre ani­mal, humain et esprits. On trouve par exemple des simi­li­tudes entre des qua­li­tés ou des aspects phy­siques entre les repré­sen­tants des trois types sans qu’il n’y ait vrai­ment de dis­tinc­tion entre les trois. Nous connais­sons bien ce concept puisque dans nombre de nos repré­sen­ta­tions, nous avons tout autour de nous ce genre de pré­sup­po­sés. Le lion par exemple sym­bo­lise la force ; un homme est sou­vent dit fort comme un lion, et la cir­cu­la­tion de cette qua­li­té entre l’a­ni­mal, l’hu­main et un esprit repré­sen­tant la force est quelque chose qui nous parle communément.

Le second concept est la flui­di­té du monde vivant. Les ani­maux dotés de qua­li­tés humaines sont à l’i­mage des humains, et les humains peuvent se trans­for­mer en ani­maux et inver­se­ment. Cela donne lieu à la nais­sance de créa­tures com­po­sites (homme/cerf, femme/bison, etc.). La dif­fé­rence de nature entre ani­mal et humain n’existe pas. Phi­lippe Des­co­la nous apprend par exemple que chez les Achuar d’A­ma­zo­nie, il n’y a pas de dis­tinc­tions entre animal/humain/esprit. Le concept de nature est un et non divisible.

Le troi­sième est l’accep­ta­tion sans réserve de la com­plexi­té du monde. Dans les socié­tés tra­di­tion­nelles, la ten­dance de la langue n’est pas à la syn­thèse comme dans l’es­prit moderne, mais à la mul­ti­pli­ca­tion des vocables dési­gnant la com­plexi­té du monde.

De nos jours, nous avons ten­dance à syn­thé­ti­ser la réa­li­té. Nous emploie­rons un mot très géné­ral pour nous réfé­rer à un phé­no­mène, par exemple la neige, puis nous le pré­ci­se­rons en tant que besoin au moyen d’ad­jec­tifs ou d’in­ci­dentes : la neige légère et froide, la neige dure, la neige molle, la neige qui tombe dru, etc. Les Saa­mi du nord de la Nor­vège et de Lapo­nie, en revanche, emploient à chaque fois un mot nou­veau. Ils pos­sèdent ain­si des cen­taines de termes pour dési­gner la neige. Il en va de même pour les ani­maux, dont le plus impor­tant, pour les Saa­mi, est le renne, avec lequel ils vivent en sym­biose. Or ils n’ont pas, comme nous, un mot unique pour dési­gner cet ani­mal, mais plus de six cents termes dif­fé­rents, selon l’âge, le sexe, la cou­leur (85 mots), la robe (34), les andouillers (102) et bien d’autres attributs.

Le qua­trième est la per­méa­bi­li­té des mondes. Le monde n’est pas fer­mé et rigide. Les esprits et les forces natu­relles inter­cèdent dans le monde maté­riel et les invo­ca­tions per­mettent de faire adve­nir ces esprits et forces dans le monde connu, depuis le monde incon­nu. Si on les dis­tingue, les deux mondes n’ont pas de fron­tières fixes, pas de limites, et tout l’en­jeu va deve­nir non pas d’ef­fa­cer la fron­tière, mais de vivre sur cette frontière.

Nous étions dans un site superbe, au pied de falaises impres­sion­nantes, aux parois lisses et belles, par­fai­te­ment adap­tées à la gra­vure. Or les gra­vures ne se trou­vaient pas aux endroits pro­pices où nous nous serions atten­dus à les trou­ver, mais sur des pan­neaux à pre­mière vue moins adé­quats et pro­met­teurs. J’en fis la remarque à Bar­ney, évo­quant les cavernes euro­péennes où l’on constate le même phé­no­mène. Se pour­rait-il que la roche ait elle-même reje­té le des­sin ? Riant, il me dit que j’a­vais mis dans le mille… Il fré­quen­tait depuis de nom­breuses années les Hopis et les connais­sait assez pour par­ler de ces pro­blèmes avec eux. Il fal­lait effec­ti­ve­ment que la paroi accepte d’être gra­vée ou peinte. Cela deman­dait une longue médi­ta­tion et une com­mu­nion avec la roche avant de savoir si elle vous accep­tait ou vous refu­sait. Comme Bar­ney s’en éton­nait auprès d’un inter­lo­cu­teur hopi, il lui fut répon­du ver­te­ment « Pein­drais-tu sur le visage de ta mère si elle ne le vou­lait pas ? ».

Jean Clottes, Pour­quoi l’art préhistorique ?
Folio Essais, Gal­li­mard 2011

Pho­to d’en-tête © Nicho­las Jones

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En reve­nant, j’ai écrit un livre…

En reve­nant, j’ai écrit un livre…

J’ai écrit un livre sans m’en rendre compte. Tout était là, sous mes yeux, com­pi­lé au fur et à mesure du temps ; c’est à peine si je m’en suis aper­çu. Trois ans après être reve­nu de Tur­quie, j’ai écrit des cen­taines de lignes sur mes car­nets et dans mes cahiers, je les ai trans­for­mées en billets pour mon blog, agré­men­tées des pho­tos que j’ai pris un soin infi­ni à trier, à retou­cher, à docu­men­ter d’i­mages pour par­ler d’ar­chi­tec­ture ou de reli­gion et faire de mes écrits quelque chose de com­pact, don­nant une image au plus près de ce que j’ai res­sen­ti lors de mes voyages, tou­jours très denses en émo­tions et en infor­ma­tions de toute sorte qu’on ne peut livrer telles quelles sans les retra­vailler pour en ébar­ber les contours. Je ne me com­pare pas à Nico­las Bou­vier, mais je com­prends mieux pour­quoi il a mis près de vingt ans à accou­cher de L’u­sage du monde. Il y a une dimen­sion de matu­ra­tion qui ne peut que prendre du temps. Tous les fabri­cants de vins ou de fro­mages vous le diront.

Alors me voi­ci méta­mor­pho­sé en relec­teur, pas­sant de longues heures depuis quelques jours à retra­vailler mon texte qui me semble lourd par moment. Quelques petites épi­pha­nies me font bon­dir de plai­sir, par­fois. Le reste me semble pesant, ne me pro­cure aucune joie… Peut-être l’u­sure de la relec­ture. L’é­cri­ture ne res­semble en rien à la lec­ture. Le texte défile et l’im­pres­sion d’es­so­rer mes mots me le rend âpre et sans consis­tance. Dif­fi­cile dans ces condi­tions de savoir ce qu’il en est réel­le­ment. Pour le reste, ce seront les lec­teurs qui en déci­de­ront, mais je ne vais pas pou­voir retailler à l’in­fi­ni mon texte comme un dia­mant, au risque de me retrou­ver avec un caillou aux dimen­sions déri­soires. Je ne sais plus qui disait qu’é­crire, c’est d’a­bord enle­ver des mots, cou­per des phrases entières, réduire à sa plus simple expres­sion, comme une sauce qu’on fait réduire pour n’en recueillir qu’un liquide com­pact, concen­trant dans un infime volume toutes les saveurs néces­saires et primordiales.

De mon voyage en Thaï­lande, il me reste au final plus de pho­tos que de textes. C’est cer­tai­ne­ment la rai­son pour laquelle j’ai du mal à me lan­cer dans la rédac­tion de mes car­nets de voyage. Tant que ce ne sera pas fait, il y aura comme une impres­sion d’in­com­plé­tude et repar­tir sera dif­fi­cile. Il me reste l’hi­ver pour cela. En effet, février sera le moment pour repar­tir, je ne sais pas où encore, mais le besoin de tout lâcher se fait sentir.

Au creux de ce texte, ce sont mes deux car­nets de voyage en Tur­quie que j’ai déci­dé de com­pi­ler. Le troi­sième voyage n’y figu­re­ra pas tant il fut dif­fé­rent. A vrai dire, je ne sais pas encore com­ment l’a­bor­der, ni com­ment le bro­der. Les pièces sont encore là, sur mon bureau. Le temps a besoin de faire son œuvre encore quelques mois peut-être.

Je retourne à pré­sent sur mon bureau pour tailler dans le vif, décou­per les lamelles de viande séchée, débi­ter les cor­dons de cuir dans une peau encore fraîche. Dehors il fait soleil, un été qui s’é­tire comme un élas­tique, ten­du à bloc.

Tra­vaille ton style, mon petit…

Pho­to d’en-tête © Camil­la Hoel

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Une balade sur les pas de Jean Moschos avec le Pré spi­ri­tuel dans la poche…

Une balade sur les pas de Jean Moschos avec le Pré spi­ri­tuel dans la poche…

Jean Moschos, ou Moschus, est un prêtre syrien, né à Damas d’a­près ce que ce nous en savons, au beau milieu du VIè siècle. Moine chré­tien, il est l’ar­ché­type du chré­tien d’O­rient, n’ayant jamais quit­té sa terre natale. Enter­ré dans les sou­bas­se­ments de la laure de Saint Théo­dose (Théo­dose le Céno­biarque ou Théo­dose le Grand) dans le désert de Pales­tine, il est un des per­son­nages les plus impor­tants du céno­bi­tisme ortho­doxe. Il faut bien avoir à l’es­prit que les Chré­tiens, les quelques Chré­tiens qui arrivent encore à se main­te­nir en Orient ou au Moyen-Orient, sont pour la grande majo­ri­té issus d’un culte proche des ori­gines de la Chré­tien­té, ce qu’on appelle l’Or­tho­doxie, qui, dans sa forme actuelle exer­cée en Rus­sie ou en Grèce reste une ver­sion édul­co­rée de cette foi qu’on trouve en Orient. On retrouve de la même manière un Chris­tia­nisme très archaïque en Éthio­pie. Jean Moschus est l’au­teur d’un livre très impor­tant à titre docu­men­taire : Le Pré spi­ri­tuel (Λειμών, Leimṓn, Pra­tum spi­ri­tuale en latin). C’est une immense hagio­gra­phie pleine d’a­nec­dotes sur l’his­toire de l’é­glise chré­tienne syriaque qui nous donne des élé­ments pré­cis sur le déve­lop­pe­ment de la reli­gion dans les pre­miers siècles du Chris­tia­nisme d’O­rient sur les terres syriennes. C’est accom­pa­gné de ce livre que William Dal­rymple, l’é­cri­vain spé­cia­liste des Indes Bri­tan­niques et du monde chré­tien d’O­rient, s’est ren­du sur le che­min qu’a par­cou­ru Moschos. Il en rap­porte un témoi­gnage poi­gnant des der­nières heures de ces cultes immé­mo­riaux, qui, à l’heure actuelle ont dû en par­tie dis­pa­raître sous la colère sourde et des­truc­trice des fon­da­men­ta­listes de Daech ou par la folie natio­na­liste d’un état turc qui prend un malin plai­sir à détruite toute trace d’un chris­tia­nisme dérangeant.

Monastère de Mor Gabriel - Midyat - Mardin, Turquie

Monas­tère de Mor Gabriel — Midyat — Mar­din, Tur­quie. Pho­to © 2013 Wan­der­lust

Le pre­mier extrait que je four­nis ici pro­vient du monas­tère de Mor Gabriel (Day­ro d‑Mor Gabriel) situé près de la ville de Midyat dans la pro­vince de Mar­din, en Tur­quie. Le monas­tère ances­tral est actuel­le­ment en pro­cé­dure judi­ciaire avec l’é­tat turc qui l’ac­cuse d’oc­cu­per illé­ga­le­ment les terres sur lequel il est ins­tal­lé. Sans com­men­taire. Dal­rymple s’y rend en 1994 pour assis­ter à une scène de prière, rap­pe­lant au pas­sage que cer­tains rituels étaient com­muns aux chré­tiens et aux musul­mans, et que ceux qui s’en sont sépa­rés ne sont pas ceux qu’on croit.

Bien­tôt une main invi­sible a écar­té les rideaux du chœur , un jeune gar­çon a fait tin­ter les chaînes de son encen­soir fumant. Les fidèles ont enta­mé une série de pros­ter­na­tions : ils tom­baient à genoux, puis posaient le front à terre de telle manière que, du fond de l’é­glise, on ne voyait plus que des ran­gées de der­rière dres­sés. Seule dif­fé­rence avec le spec­tacle offert par les mos­quées : le signe de croix qu’ils répé­taient inlas­sa­ble­ment. C’est déjà ain­si que priaient les pre­miers chré­tiens, et cette pra­tique est fidè­le­ment décrite par Moschos dans Le Pré spi­ri­tuel. Il semble que les pre­miers musul­mans se soient ins­pi­rés de pra­tiques chré­tiennes exis­tantes, et l’is­lam comme le chris­tia­nisme orien­tal ont conser­vé ces tra­di­tions aus­si antiques que sacrées ; ce sont les chré­tiens qui ont ces­sé de les respecter.

Cyrrhus theatre

Théâtre de Cyr (Cyr­rhus)

Par le hasard des che­mins, lon­geant la fron­tière entre la Tur­quie et la Syrie, il bifurque de sa route pour rejoindre une cité éloi­gnée de tout, une cité aujourd’­hui en ruine qu’il appelle Cyr, à qua­torze kilo­mètres de la ville de Kilis en Tur­quie. Cyr, c’est l’an­tique Cyr­rhus, Cyr­rus, ou Kyr­ros (Κύρρος) ayant éga­le­ment por­té les noms de Hagiou­po­lis, Nebi Huri, et Kho­ros. Suc­ces­si­ve­ment occu­pée par les Macé­do­niens, les Armé­niens, les Romains, les Perses puis les Musul­mans et les Croi­sés, elle se trouve au car­re­four de nom­breuses influences. Son ancien nom de Nebi Huri fait direc­te­ment réfé­rence à l’his­toire dont il est ques­tion ici.

Intérieur du mausolée de Nebi Uri

Inté­rieur du mau­so­lée de Nebi Uri (Cyr, Cyrrhus)

Il ren­contre à l’é­cart des ruines prin­ci­pales un vieil homme, un cheikh nom­mé M. Alouf, gar­dien d’un mau­so­lée iso­lé où l’on trou­ve­rait les reliques d’un saint… musul­man, nom­mé Nebi Uri. Le lieu est char­gé d’une puis­sance béné­fique pour les gens qui viennent y trou­ver le remède à leurs maux. Le malade s’al­longe sur le sol pour y trou­ver l’ac­com­plis­se­ment du miracle. Lorsque Dal­rymple l’in­ter­roge sur l’his­toire de ce per­son­nage enter­ré sous cette dalle, M. Alouf lui compte l’his­toire du chef des armées de David, marié à Beth­sa­bée, qui n’est ni plus ni moins que Urie le Hit­tite, per­son­nage de l’An­cien Tes­ta­ment que David a envoyé se faire tuer pour se marier avec sa femme. On peut voir l’in­té­gra­li­té de cette légende sur les magni­fiques tapis­se­ries du châ­teau d’É­couen (Val d’Oise), Musée Natio­nal de la Renais­sance. Ce qu’il nous raconte là, c’est la pro­fonde simi­li­tude des cultes chré­tiens et musul­mans qui se confondent, s’en­tre­lacent et disent fina­le­ment que les deux ont coha­bi­té dans une cer­taine poro­si­té sans pour autant cher­cher à s’an­nu­ler. Une belle leçon à racon­ter à tous ceux qui exposent des sen­ti­ments pro­fonds sur l’in­té­gri­té de la religion…

Petite remise en pers­pec­tive de l’histoire :

Quel impro­bable alliage de fables ! Un saint musul­man du Moyen-Âge enter­ré dans une tombe à tour byzan­tine beau­coup plus ancienne, et qui s’é­tait peu à peu confon­du avec cet Urie pré­sent dans la Bible comme dans le Coran. Si cela se trou­vait, ce saint s’ap­pe­lait jus­te­ment Urie et, au fil du temps, sont iden­ti­té avait fusion­né avec celle de son homo­nyme biblique. Il était encore plus inso­lite que dans cette cité, depuis tou­jours répu­tée pour ses mau­so­lées chré­tiens, la tra­di­tion sou­fie ait repris le flam­beau là où l’a­vaient lais­sés les saints de Théo­do­ret. Avec ses cour­bettes et ses pros­ter­na­tions, la prière musul­mane sem­blait déri­ver de l’an­tique tra­di­tion syriaque encore pra­ti­quée à Mar Gabriel ; paral­lè­le­ment, l’ar­chi­tec­ture des pre­miers mina­rets s’ins­pi­rait indu­bi­ta­ble­ment des flèches d’é­glises syriennes de la basse Anti­qui­té. Alors les racines du mys­ti­cisme — donc du sou­fisme — musul­man étaient peut-être à cher­cher du côté des saints et des Pères du désert byzan­tins qui les avaient pré­cé­dés dans tout le Proche-Orient.
Aujourd’­hui, l’Oc­ci­dent per­çoit le monde musul­man comme radi­ca­le­ment dif­fé­rent du monde chré­tien, voire radi­ca­le­ment hos­tile envers lui. Mais quand on voyage sur les terres des ori­gines du chris­tia­nisme, en Orient, on se rend bien compte qu’en fait les deux reli­gions sont étroi­te­ment liées. Car l’une est direc­te­ment née de l’autre et aujourd’­hui encore, l’is­lam per­pé­tue bien des pra­tiques chré­tiennes ori­gi­nelles que le chris­tia­nisme actuel, dans sa ver­sion occi­den­tale, a oubliées. Confron­tés pour la pre­mière fois aux armées du Pro­phète, les anciens Byzan­tins crurent que l’is­lam était une simple héré­sie du chris­tia­nisme ; et par mains côtés, ils n’é­taient pas si loin de la véri­té : l’is­lam, en effet, recon­naît une bonne par­tie de l’An­cien et du Nou­veau Tes­ta­ment et honore Jésus et les anciens pro­phètes juifs.
Si Jean Moschos reve­nait aujourd’­hui, il serait bien plus en ter­rain connu avec les usages des sou­fis modernes que face à un « évan­gé­liste » amé­ri­cain. Pour­tant, cette évi­dence s’est per­due parce que nous consi­dé­rons tou­jours le chris­tia­nisme comme une reli­gion occi­den­tale, alors qu’il est, par essence, orien­tal. En outre, la dia­bo­li­sa­tion de l’is­lam en Occi­dent et la mon­tée de l’is­la­misme (née des humi­lia­tions répé­tées infli­gées par l’Oc­ci­dent au monde musul­man) font que nous ne vou­lons pas voir — la pro­fonde paren­té entre les deux religions.

William Dal­rymple, L’ombre de Byzance
Sur les traces des Chré­tiens d’Orient
1997, Libretto

J’a­dresse ce court billet à tous ceux, comme cer­tains dont je suis par ailleurs très proche, n’ar­rêtent pas d’as­sé­ner ad nau­seam que notre socié­té est « chré­tienne » ou « judéo-chré­tienne » et que l’is­lam, quel qu’il soit, remet en cause ses fon­de­ments. Je leur adresse ce billet non pour qu’ils changent d’a­vis, car c’est là une tâche impos­sible, mais pour leur dire sim­ple­ment que rien n’est pur, rien n’est aus­si lisse que ce qu’il sou­hai­te­rait, a for­tio­ri cer­tai­ne­ment pas la reli­gion qu’ils arborent autour du cou…

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