Oct 4, 2016 | Sur les portulans |
Certains l’appellent « arbre qui marche », d’autres disent que ses racines vont vers le ciel et ses branches vers le sol. Certains enfin le prennent pour une forêt alors que ce n’est finalement qu’un seul arbre. Il porte à la fois des petits troncs et des grands, mais toujours est-il qu’il n’en a jamais un seul. C’est un arbre pieuvre, tentaculaire, avec un tronc principal et d’autres périphériques, certains diront même que c’est une plante parasite, ce qui n’est pas loin d’être la vérité, puisque considéré comme une plante épiphyte, c’est-à-dire que la grande peut se développer au creux d’une anfractuosité d’un autre arbre. Une fois que les racines aériennes touchent terre, elles se développent en pleine terre et la plante devient arbre.
Le grand banian du jardin botanique de Howrah, ville du Bengale Occidental en Inde, est assurément le plus grand du monde avec une circonférence qui avoisine les 420 mètres, pour un diamètre de 130 mètres, et il continue de se propager malgré la destruction par la foudre de son tronc-mère.
Le banian, c’est un peu la forêt qui cache l’arbre… Le multiple qui n’est qu’un, comme une métaphore de l’univers des Hommes…


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Aug 30, 2016 | Livres et carnets |
La lecture est un souffle qui nous transporte sur des rivages dont on ne voit pas toujours les contours, mais finit toujours par nous faire toucher terre, et certains livres arrivent là un peu par hasard, sans qu’on en comprenne vraiment la raison.
Lors de ce voyage en Thaïlande, je me suis plongé à corps perdu dans la lecture d’un livre sacré : le Râmâyana. Épopée fondamentale dans la religion hindoue, c’est un long poème relatant la voie de Rama, au sens de parcours. Quel rapport entre la Thaïlande et le Râmâyana ? Une longue histoire à laquelle les gens sont attachés dans tout le bassin de l’Asie du sud-est, et ce, jusqu’à Bali, îlot hindouiste au cœur du plus grand pays musulman du monde. Pourtant la Thaïlande est majoritairement bouddhiste, mais le bouddhisme et l’hindouisme ne sont pas très éloignés, puisque le Bouddha Shakyamuni, Siddhārtha Gautama, est un personnage dont l’existence est attestée ; né sur la route de Kapilavastu, à Lumbini exactement, entre 1029 et 383 av; J.-C. dans l’actuel Népal, il passe une grande partie de sa vie en Inde du Nord. La diffusion de la pensée qui deviendra religion majoritaire en Asie du sud-est (de la Chine au Japon, et de la Mongolie à la Malaisie) prend donc ses sources en Inde, et même au cœur de la religion hindouiste. Aucun paradoxe dans tout cela. Le bouddhisme, longtemps considéré comme une religion déviante de la part des hindous, a été au centre d’une longue période iconoclaste, pendant laquelle les visages du Bouddha ont été burinés, les têtes fracassées, les corps pilonnés. Aujourd’hui, les intrications des deux religions ne sont plus considérées que comme naturelles…
Il faut noter également que l’actuelle dynastie régnante de Thaïlande (l’actuel roi Bhumibol Adulyadej, Rama IX, est le souverain qui a régné le plus longtemps jusqu’à présent puisqu’il est sur le trône depuis plus de 70 ans), les Chakri, portent tous le nom dynastique de Rama, depuis 1782, et que le premier souverain de la dynastie, Rama Ier (Buddha Yodfa Chulaloke) a réécrit l’épopée du Râmâyana pour la transposer dans le contexte thaïlandais sous le nom de Ramakien.
Alors ce fameux Râmâyana, que j’ai retrouvé dans les danses balinaises des palais d’Ubud ou dans les ruines de Prambanan, sur les murs des temples thaïlandais ou dans les ruelles sombres de Bangkok où l’on arrive encore à trouver de très beaux masques en bois à l’effigie du roi Ramā et de sa femme Sītā, du singe Hanumān et du démon Rāvaṇa, et encore à plusieurs reprises dans les masques et les représentations en terre cuite du Suan Pakkad Palace, qu’est-ce exactement ? C’est un récit mythologique autour d’un personnage qui a peut-être existé, un poème faisant partie de la tradition orale hindouiste et dans lequel est relatée la vie pour le moins tourmentée du prince Ramā qui n’est autre que le septième avatar du dieu Vishnu. Mis à part le fait que le récit qu’en livre Serge Démétrian au travers de la version qu’il a rédigée est d’une lecture tout à fait agréable, le Râmâyana est un mythe au travers duquel sont mis en lumière les quatre buts de la vie pour tout hindouiste (Puruṣārtha), c’est à dire :
- Dharma : le sens du devoir et de la justice, le sens moral, la loi et la vertu, c’est ce qui est à l’origine de l’harmonie universelle.
- Artha : injustement traduit parfois sous le terme de richesse, il s’agit plutôt de faire en sorte de maintenir ses moyens de subsistances et de les faire évoluer, ce qui implique la sécurité financière plutôt que l’enrichissement.
- Kama : la recherche du plaisir, de l’émotion esthétique, de la beauté. Il n’y a dans ce terme aucune connotation sexuelle. Le Kama qui violerait le Dharma et l’Artha empêcherait d’atteindre le Moksha.
- Moksha : la libération finale, la délivrance du cycle des réincarnations, mais on peut y entendre également le fait de se réaliser soi-même et de s’émanciper des tutelles extérieures.
Selon la tradition, ce livre a été écrit par le poète indien Vâlmîki, lequel se met lui-même en scène dans le récit puisqu’il devient le précepteur des deux enfants de Ramā. La rédaction du livre est estimée de manière assez peu sure entre 500 et 100 avant J.-C. et comporte sept parties distinctes :
- Bâlakânda (बालकाण्डम्) ou le Livre de la jeunesse
- Ayodhyâkânda (अयोध्याकाण्डम्) ou le Livre d’Ayodhyâ
- Aranyakânda (अरण्यकाण्डम्) ou le Livre de la forêt
- Kishkindhâkânda (किष्किन्धाकाण्डम्) ou le Livre de Kishkindhâ (le royaume des singes)
- Sundarakânda (सुन्दरकाण्डम्) ou le Livre de Sundara (un autre nom d’Hanuman)
- Yuddhakânda (युद्धकाण्डम्) ou le Livre de la guerre (de Lanka)
- Uttarakânda (उत्तरकाण्डम्) ou le Livre de l’au-delà
Si la lecture de ce très grand livre m’a emporté pendant une bonne partie de mes vacances, elle m’a permis également d’avoir un sujet de discussion supplémentaire avec plusieurs personnes tout à fait étonnées que je puisse ne serait-ce que connaître les noms de Phra Ramā et de Sītā. J’y ai également trouvé le très beau récit de la dérive du Gange que je reproduis ici, issu du premier livre (Bâlakânda), qui nous permet de comprendre pourquoi le Gange est un fleuve si important dans la religion hindoue. C’est une épopée dans l’épopée, un récit florissant et merveilleux qui donne le ton du reste du livre. On est emporté comme dans le flot des ondes légères de la rivière Gangâ…

Ramayana — Le départ de Rama. Wat Phra Khaew. Bangkok
Le lendemain, Râma, Lakshama, Vishvâmitra et leurs compagnons partirent donc vers Mithilâ. Ils retraversèrent le Gange ; au crépuscule, Râma interrogea Vishvâmitra : « Pourquoi, grand sage, Gangâ, la très sainte rivière, coule-t-elle à travers les Trois Mondes, avant de se mêler à l’Océan ? »
Vishvâmitra, en réponse à la curiosité de Râma, commença ainsi :
« Au nord de notre vaste pays, Râma, s’élève l’Himâlaya, la reine des montagnes. Himavat, le puissant esprit qui l’anime, avait deux filles, Gangâ, l’ainée, et Ûma, la cadette. Gangâ était un fleuve capable de purifier tous les êtres de leurs péchés les plus sombres. Connaissant ce don merveilleux, les dieux prièrent Himavat de leur prêter Gangâ pour un temps : ses eaux laveraient le firmament entier de ses souillures. Le père de Gangâ accepta. Montée au ciel, Gangâ brilla à travers la voûte étoilée, là où tu peux la voir aujourd’hui encore. »
Vishvâmitra leva la main vers le firmament et désigna à Ramâ le Gange céleste, la Voie lactée, avant de reprendre :
« Pendant ce temps, Sagara, un autre roi de la dynastie solaire, un de tes ancêtres, privé d’enfants, se dirigea vers l’Himâlaya en compagnie de ses épouses. Sagara souhaitait rencontrer Bhrigu, le grand sage. Arrivé devant lui, le roi se prosterna et implora sa bénédiction pour que lui naissent des héritiers. Bhrigu, satisfait de la soumission du roi d’Ayodhyâ, déclara ; “Tes épouses seront mères, mais de manière différente. L’une mettra au monde un seul fils : il prolongera ta lignée ; l’autre donnera naissance à soixante mille fils. A elles de choisir le sort qui leur agréé.”
La première des deux épouses royales avoua qu’elle serait heureuse avec un seul fils ; la seconde préféra l’autre voie. Bhrigu les bénit, et Sagara revint satisfait dans sa capitale.
Le temps accompli, une des reines enfanta le fils promis ; il s’appela Asamañja. L’autre accoucha d’une boule de la grosseur d’une calebasse. A l’intérieur dormaient soixante mille semences humaines qui devinrent autant d’enfants mâles. Une armée de nourrices prit soin de tous ces fils de Sagara. Des années passèrent. Si les soixante mille devinrent tous de beaux princes, Asamañja, lui, à l’âge adulte, montra des signes de folie. Son passe-temps favori était d’attraper des petits enfants et de les jeter dans la rivière ; il riait en les voyant se débattre et périr noyés.
Haï par le peuple, ce dément cruel fut banni de la cité. Au soulagement des citoyens, son fils Amshumân ne ressemblait en rien à son père : courageux, plein de droiture, il parlait avec douceur.
Vers la fin de son règne, le vieux roi Sagara décida d’accomplir le sacrifice du cheval1. Le prince Amshumân devait surveiller de près le cheval choisi pour la cérémonie. Mais Indra2, changé en démon, s’empara du coursier. Le roi Sagara fut désespéré. Il appela ses soixante mille fils et leur parla ainsi : “La perte de l’offrande n’est pas seulement un obstacle majeur au bon déroulement du sacrifice, elle représente pour nous tous un péché, une honte. Partez retrouver le cheval ; n’épargnez aucun effort.”
Ses vaillants soixante mille fils parcoururent le monde de long en large, mais le quadrupède était introuvable. Ils commencèrent alors à fouiller tous les recoins, à retourner la Terre en tous sens. Ils causèrent nombre d’ennuis aux animaux et aux hommes et ne réussirent qu’à élargir les limites de l’Océan. Penauds, ils revinrent à Ayodhyâ.
“Il nous faut l’animal coûte que coûte. Cherchez-le dans les mondes d’en bas, leur enjoignit Sagara, descendez, si nécessaire, jusqu’aux profondeurs des enfers.”
Les princes partirent aussitôt, décidés à ramener le cheval, fût-ce au péril de leur vie. De leurs armes, ils se mirent à creuser un trou long de trois lieues sur trois. Sourds aux cris et aux protestations des serpents et autres reptiles des régions souterraines, ils avançaient dans les entrailles de la Terre et parvinrent au Rasâtala, le quatrième enfer. Là, ils aperçurent dans un coin Kapila, le grand sage, assis en méditation, et le cheval du sacrifice qui paissait alentour. C’était Indra qui, à dessein, avait caché l’animal en ce lieu. Les princes se précipitèrent sur le sage en criant : “Voilà donc le voleur qui se dit ermite !”
Kapila, troublé dans sa méditation, ouvrit les yeux ; à l’instant même, les soixante mille guerriers furent transformés en autant de poignées de cendre, brûlés par le courroux de l’ascète.
Pendant ce temps, Sagara attendait toujours ses fils. Troublé par leur retard, il s’adressa à son petit-fils, Amshumân : “Je suis inquiet ; mes soixante mille fils s’attardent. Tu es courageux : va et découvre si quelque malheur ne leur serait pas arrivé.”
Amshumân prit ses armes et descendit vaillamment dans le trou béant par lequel avaient disparu ses oncles.
Le chemin s’enfonçait de plus en plus ; il le conduisit au quatrième enfer. Là, Amshumân décrouvrit le cheval du sacrifice paissant comme si de rien n’était, parmi soixante mille petits tas de cendre. Amshumân resta figé de douleur : était-ce là ce qui restait de ses malheureux oncles ? Garuda, l’aigle divin, se tenait, comme par hasard, perché sur un arbre tout proche.
“Noble prince, lui expliqua l’oiseau, tu contemples les restes de tes propres oncles. Ils ont été réduits en cendres par le regard courroucé de Kapila. Sache cette vérité : les âmes des fils de Sagara ne connaîtront pas la paix si Gangâ ne descend pas de la voûte céleste pour laver et purifier leurs cendres.”
Amshumâ emmena le cheval, le conduisit en hâte à la surface de la terre et rapporta au roi les mots mêmes de Garuda. Sagara accomplit le sacrifice tant désiré, mais peu après mourut inconsolé : pourrait-on jamais entraîner le Gange divin au fond des enfers ?
Amshumân succéda à Sagara sur le trône d’Ayodhyâ. Bien que toute sa vie il eût réfléchi et prié sans cesse, il ne put découvrir le moyen de faire descendre le Gange du ciel.
Le fils d’Amshumân poursuivit les efforts de son père, mais en vain ; lui aussi quitta le monde des vivants sans avoir réussi à sauver les âmes de ses ancêtres.
Son fils, Baghîratha, lui succéda sous l’ombrelle blanche de la royauté. Baghîratha était un vaillant jeune homme ; il résolut de tenter l’impossible. Il renonça à sa famille, laissa le royaume au soin de ses ministres, et s’en vint dans la solitude pour pratiquer des austérités. Juché sur un pic de l’Himâlaya, il se tint des années durant au milieu de quatre feux ; un cinquième, le Soleil, brûlait au-dessus de sa tête. Ces ascèses, accomplies dans un noble but, contraignirent Brahmâ, le Créateur, à se montrer aux yeux de Baghîratha.
“Je suis satisfait de tes efforts, Baghîratha, déclara le Père des mondes : quel est ton désir ?”
Les mains jointes, celui-ci répondit : “Si j’ai pu contenter le Créateur, que les fils de Sagara reçoivent l’eau de Gangâ ; une fois les cendres purifiées par le divin fleuve, les âmes de mes aïeux gagneront enfin la paix céleste. Je te prie également de m’accorder un fils, car j’ai renoncé à ma famille et la race des Ikshvâku menace de s’éteindre.
— Qu’il soit fait selon ton désir, approuva Brahmâ, mais je t’avertis : Gangâ, en dévalant des cieux, risque d’anéantir le monde, ce que je ne permettrait jamais. Sollicite donc le secours de Shiva.”
Baghîratha, sans hésiter, reprit ses ascèses. Il resta si longtemps sans nourriture et sans eau qu’il réussit à gagner la bienveillance du Grand Dieu, Shiva. Celui-ci fit son apparition et déclara à Baghîratha : “Gangâ peut arriver, je protégerai le monde.”
Les dieux envoyèrent alors Gangâ des cieux sur la Terre. Telle une colonne de cristal liquide, Gangâ coulait à travers les espaces ; la gigantesque cataracte de lumière bousculait les étoiles. Un bruit de plus en plus assourdissant accompagnait la chute.
Gangâ s’approchait de la Terre et les immortels commençaient à s’inquiéter lorsque Shiva intervint. Il prit des proportions immenses et, coupant la route de Gangâ, reçut sans broncher le fleuve sur la tête. Shiva était apparu si vite que Gangâ n’avait pas eu le temps de changer de direction ; la rivière se perdit donc dans les cheveux emmêlés du Grand Dieu, où elle erra plusieurs années. La Terre respira, soulagée. Mais Baghîratha était désespéré. Il implora Shiva de libérer Gangâ, prisonnière de sa chevelure. Emu de compassion à l’égard de Baghîratha, qui ne songeait qu’aux âmes de ses soixante mille aïeux, Celui-aux-trois-yeux permit au divin fleuve de quitter sa prison pour descendre sur terre.
Gangâ suivait, en dansant, le char de Baghîratha. L’eau limpide scintillait comme parcourue de millions d’éclairs. Parfois, le fleuve se gonflait en tourbillons d’écume, hauts comme des montagnes ; l’instant d’après, il glissait doucement, puis on le voyait s’écraser contre des rochers ou s’enfoncer dans quelque gouffre. Gangâ éclaboussait joyeusement de ses perles humides le peuple des dieux accourus pour l’admirer.
Gangâ coulait ainsi par jeu, soit dans l’espace, soit sur la Terre, lorsqu’elle abîma par mégarde l’autel du sacrifice où Jahnu, un grand sage, se préparait à officier. Celui-ci, pour lui donner un leçon, prit le gigantesque torrent dans la paume de sa main et le but d’un seul trait. Gangâ disparut encore une fois. La tristesse de Baghîratha fut indicible ; il pleurait de désespoir !
Alors les dieux et les sages célestes, s’approchant de Jahnu, le prièrent de pardonner sa faute à Gangâ. Apaisé, le sage consentit à ce que Baghîratha arrive au bout de ses peines ; il permit à l’immense fleuve de couler par ses oreilles. Et les dieux, joyeux, bénirent ainsi Gangâ retrouvée : “Sortie du corps de Jahnu comme du sein d’une mère, tu porteras désormais le nom de Jâhnavî, fille de Jahnu.”
Gangâ ne rencontra plus aucun obstacle sur sa route. Elle descendit, à la suite de Baghîratha, dans le trou profond creusé par les fils de Sagara ; elle pénétra dans l’enfer nommé Rasâtala. Là, avec son eau sanctifiée par le toucher divin de Shiva, Baghîratha put s’acquitter des rites funéraires de ses soixante milles aïeux. Purifiées, rendues légères, leurs âmes bienheureuses s’élevèrent dans les cieux.
Depuis ce jour, termina Vishvâmitra, le fleuve Gange s’appelle également Baghîrathî en souvenir de Baghîratha, celui qui n’épargna aucune peine pour sauver les siens. »
Pendant ce récit, le Soleil, entouré d’un nuage de poudre d’or, avait glissé lentement vers l’horizon.
« Le roi du jour se couche, murmura Vishvâmitra ; dirigeons nos prières du soir vers Gangâ, le divin fleuve, conduit par ton ancêtre du séjour des immortels sur la terre des hommes. »
Notes :
1 — Ashvamedha. Sacrifice réservé au roi, lui permettant d’assurer sa prospérité et la longévité de sa lignée.
2 — Indra, roi des dieux, seigneur du ciel.

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Jul 26, 2016 | Carnets de route (Osmanlı lale) |
Je déteste ces journées fraîches qui suivent les plus ardentes chaleurs de l’été, qui font passer de la fièvre au frisson en l’espace d’une nuit orageuse et bruyante, refermant les espoirs de pouvoir se reposer un peu de l’accablante fournaise. Elles sont tristes, bien qu’offrant un répit de courte durée, même si les chaleurs sous nos latitudes ne sont que des pics qui ne durent jamais bien longtemps. Je préfère ces chaleurs constantes et lourdes qui ne laissent aucun répit, aucune chance d’en réchapper.
Je me sens comme empli d’une humanité radieuse et sur mes cahiers à petits carreaux, je m’amuse à répéter indéfiniment les motifs des tuiles marocaines ou des arabesques andalouses qu’on ne peut fabriquer qu’en ayant compris deux choses ; d’une part que les motifs sont l’expression d’une géométrie divine, que le tout est contenu dans le tout, que le motif participe de l’harmonie universelle, et d’autre part, que l’abstraction furtive dans laquelle se cachent les motifs ne sont qu’une autre voix pour dire l’étendue de l’universalité du monde.
Et puis loin du monde, loin de la folle actualité qui émaille le fil continu des mauvaises nouvelles, je me tais. Trop de voix s’élèvent pour dire tout et n’importe quoi, une chose et son contraire ; la parole irraisonnée. Loin de la politique, loin des analyses parfois fumeuses des journaux télévisés, loin de la réaction à chaud, il y a un monde de douceur et d’espoir qui tient en quelques mots que du bout des lèvres, j’essaie de prononcer. Peut-être ces mots n’existent-ils pas encore, d’où l’incongrue perplexité dans laquelle je me suis plongé tout seul.
Au bout de la nuit, il y a le voyage. Repartir. Gravir de nouvelles montagnes, rencontrer des âmes lumineuses et croire qu’il existe encore sur terre des expériences qui ne sont pas uniquement extraites de la fange et de la haine. Je vais repartir. Loin. Très loin. A plus de 9000 km de chez moi, sur les terres sombres et verdoyantes de la Thaïlande où je retourne encore et encore, pour la quatrième ou cinquième fois, côtoyer le peuple du sourire et m’enfoncer dans une vie âcre et simple, faite de poussière et de pourriture, de pauvreté flamboyante dans laquelle tente jour après jour de survivre une nation qui ne sait plus dans quelle direction regarder. Je me retire de mon monde pour plonger les deux pieds dans le Monde, grandiose et fantasque. C’est peut-être bien la dernière fois que je m’y rends, avec la sensation d’avoir vécu ce que je voulais y vivre et l’envie d’autres choses. J’ai promis à mon ami Géorgien qu’un jour, dès lors que les conditions politiques lui seront favorables, je l’accompagnerai sur la terre de ses ancêtres, à Tbilissi et en Arménie, à la rencontre de ses parents et de sa famille. Une promesse engage, vérifiez vos capacités de remboursement…
Les jours filent leur toile au gré des heures que je n’arrive pas à retenir. A moins de dix jours du départ, je n’ai encore qu’une vague idée de ce que sera ce voyage. Il y aura Bangkok, assurément, sa chaleur et son atmosphère lourde, ses klongs puants et sa vie intense et désordonnée. Il y aura aussi Sukhothai avec ses temples magiques surgis d’un autre temps, ses ruines, colonnes et Bouddhas entourés de petits étangs parsemés de fleurs de lotus, ses chedi et ses statues encore honorées de nos jours. Il y aura aussi la nature champêtre de l’Isan, avec ses vieux temples khmers surgis de la jungle et préfigurant ce que peut être Angkor. Il y aura la mer intranquille de Phan Gan et ses jours sereins inspirant le repos et la méditation. Le tout dans un ordre indéfini et soumis aux aléas de la route, aux envies changeantes de mes courses folles et de mes déambulations hasardeuses.
Je pars léger ; aussi bien dans mon esprit que dans ma valise. Quelques livres, de quoi prendre des notes, plus que d’habitude, un passeport, une brosse à dent, un appareil photo et un enregistreur de sons. J’emmène dans ma besace une traduction du Râmâyana ; La prairie parfumée où s’ébattent les plaisirs, ces Mille et une nuits érotiques écrites par celui qui aujourd’hui passerait au fil de la mitrailleuse, Mouhammad al-Nafzâwî ; Leurs mains sont bleues de Paul Bowles, ainsi qu’un vieux coffret comprenant trois recueils de nouvelles du même auteur britannique, où l’on trouve les volumes L’écho, Le scorpion, et Un thé sur la montagne. Je pars loin et lorsque je reviendrai, j’emménagerai dans ma nouvelle maison, une fois les travaux terminés. Je me sens lâcher prise, ne retenant de mon souffle que quelques images qui restent imprimées dans mon esprit comme ces vieilles photos jaunies d’explorateurs perdus au beau milieu d’hostiles forêts tropicales. Déjà la réalité se perd au creux des jours qui défilent…
Je pars demain.
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May 29, 2016 | Livres et carnets |
Voilà des années que le projet me trotte dans la tête, et quand je dis des années, il me semble que ça doit remonter au tout début des premières lignes écrites dans ma chambre de jeune garçon, racontant ses premiers émois érotiques devant le corps d’albâtre d’une jeune fille aux longs cheveux blonds.
Je devais avoir dix-huit ans et dans la salle aux plafonds hauts de l’école de sculpture de Sartrouville, tandis que je ne rêvais que de modeler la terre et le plâtre, de trancher les formes à l’aide de mon couteau effilé, de tailler la pierre avec ces outils précieux auxquels je tenais comme à mon dépucelage, mon professeur, Lê Tài Điển, m’obligeait à me soumettre au difficile exercice du croquis de modèle, ce que je détestais par-dessus tout, mais il me répétait sans cesse de sa bouche torturée par une dentition partielle et un bec-de-lièvre salement raccommodé, tout en agitant ses mains nerveuses pleines de terre, qu’un bon sculpteur ne pouvait être qu’un bon dessinateur. De toute façon, je n’avais pas le choix. Et Dien pouvait me faire faire ce qu’il voulait, pour une raison simple. Il était le maître, j’étais son disciple. J’ai déjà raconté cette histoire de nos relations complexes qui nous unissaient en d’autres temps.
La jeune fille s’appelait Sophie, je ne la connaissais pas. Elle se planta au milieu de la pièce, posa son sac sur la table installée pour la pose et commença à se dévêtir sous mon regard atterré. Tout doucement, méthodiquement, elle enleva un à un ses vêtements et fit quelque chose qui me sembla être totalement contre-nature ; en sous-vêtements de jeune fille timide, soutien-gorge, culotte sage et chaussettes basses, elle commença par enlever sa culotte, puis son soutien-gorge et enfin ses chaussettes, pour poser les pieds sur le sol maculé de terre séchée. L’ordre dans lequel elle ôta ses derniers centimètres carrés de tissu me fit comprendre que ce n’était pas là un spectacle érotique, mais une activité purement codifiée, professionnelle. Dien s’approcha d’elle et lui donna quelques instructions pour la pose. Nous avions droit à dix minutes par poses. Plutôt mal à l’aise, je m’appliquai à dessiner le corps neutre qui s’offrait à notre regard, mais je ne pouvais m’empêcher de perdre mon regard sur la rondeur de ses seins hautains et fermes, le dessin sensuel de son ventre plat, de son nombril parfait, de ses cuisses longues et tendres, recouvertes d’un léger duvet que seule la lumière des spots placés autour d’elle réussissait à révéler. Et puis ce triangle de poils si fins, d’une blondeur accablante, si courts que je pouvais voir de ma place les contours de ses lèvres… Je n’ai jamais aussi mal dessiné de ma vie, ce qui me valut de Dien, dans un geste d’énervement, de voir trois de mes croquis déchirés en place publique. Je ne méritais guère mieux…

Aquarelle de Marc Taro Holmes
Mon regard se perdit, mon esprit aussi et je rentrais chez moi comme bousculé par la force de la beauté de cette fille dont je me souviens encore, malgré tout, les moindres traits de son visage. Quelque chose d’inconnu et de puissant me fit prendre la plume et me poussa à en écrire des pages, comme si j’avais trouvé en ce moment précis la matière, touché par une grâce divine, inspiré par une muse que je ne revis plus jamais, d’une histoire à broder et je me mis à écrire pendant des heures, jusqu’au petit matin, sur les pages quadrillées d’un vieux cahier de brouillon inutilisé, un de ceux dont les pages sont si rêches que la plume de mon stylo y accrochait à chaque rondeur de lettre et au dos duquel on trouve un tableau aride compilant toutes les tables de multiplication.
Depuis ce jour, j’ai rempli des dizaines de cahiers, de textes plus ou moins intéressants, jusqu’au jour où je me rendis compte que tout ce que j’écrivais ressemblait à la longue plainte d’un jeune homme qui ne cessait de noircir les aspects les plus positifs de sa vie au lieu de noircir des pages de ce qui aurait pu constituer un corpus digne d’intérêt. J’ai fini par me recentrer plus tard, de longues années plus tard, en écrivant des petits textes à l’écriture tendue, partagés de ci de là sur mon blog, et remportant souvent un beau succès d’estime, mais tout ceci ne constituait en rien la trame d’un bel objet dont j’aurais pu me montrer fier, rien de construit, rien qui puisse sortir du lot. Je n’ai au final jamais réussi à me poser suffisamment longtemps pour partir dans cette optique.
Aujourd’hui, après avoir laissé tomber mes lectures privilégiées, après avoir pris mes distances avec ce lieu d’écriture qui est pour moi comme une seconde maison, après avoir pris du temps pour moi, seul devant mon écran d’ordinateur, j’ai réussi à rassembler quelques uns de mes textes, j’en ai corrigé beaucoup, coupé de longs passages inutiles, agencés dans un ordre qui me semble pertinent dans l’ensemble des chapitres, j’en ai réécrit d’autres complètement, insatisfait du rendu, et puis j’en ai rajouté bon nombre, après avoir les avoir esquissé pendant les derniers instants passés en Bretagne. Voici venu pour moi un autre temps, un temps où je peux déjà commencer à penser à l’après de ce texte que j’ai décidé d’appeler Le matin du départ. J’y ai choisi la narration directe, un style clair et léger qui procure une sensation de lecture simple et cadencée. Mais ce n’est pas à moi d’en décider. A présent, c’est une nouvelle aventure qui s’offre à moi ; le parcours indécis et incertain de la prospection des maisons d’éditions. Voici de quoi ajouter à mes angoisses naturelles.
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Apr 10, 2016 | Livres et carnets, Sur les portulans |
A une dizaine de kilomètres de Boukhara, en Ouzbékistan, se trouve un petit village du nom de Qasr al-‘Arifan. C’est ici qu’on peut trouver le complexe du Mausolée d’un certain Bahâ’uddin Naqshband, un sage musulman né en 1317 qui créa une des confréries soufies les plus secrètes de l’histoire du soufisme. Si cette confrérie de la Naqshbandiyya fut incroyablement influente à une époque, puisqu’elle s’étendit de la Turquie à l’Inde, elle est aujourd’hui une des principales écoles soufies encore présentes en Inde. Quelques adeptes sont encore présents en Ouzbékistan à proximité du petit village de Qasr al-‘Arifan, mais c’est avant tout un immense lieu de pèlerinage pour les naqshbandîs du monde entier. On retrouve quelques mots à propos de cette confrérie dans le très beau livre de Colin Thubron, L’ombre de la route de la soie. Focus sur une confrérie soufie qui a réussi à passer au travers des mailles du filet de l’URSS…
Si Dieu existait — et il était inconcevable qu’il n’existât pas —, les fidèles avaient le devoir de s’approcher de Lui, de chercher l’anéantissement de soi, et même de devenir Lui. Cette presque hérésie prenait déjà racine aux confins orientaux de l’empire arabe, deux siècles après la mort de Mahomet. Et au fil du temps, le couloir d’Asie Centrale allait donner naissance à un salmigondis de sectes mystiques, faisant écho à l’islam orthodoxe à la manière d’une fervente musique intérieure.
La Naqshbandiyya, apparue au XIIè siècle, devint la plus puissante de ces sectes, et la plus répandue. Les naqshbandîs prirent le nom d’un de leurs adeptes qui avait donné forme à leur prière, uniquement silencieuse, et dont la tombe ici est le point de mire des pèlerins. Leur influence se fit sentir dans les conseils des khans d’Asie centrale et enchanta les grands poètes de l’époque, y compris Alisher Navoi. Ils essaimèrent en Inde et en Anatolie, convertirent les Kirghiz au XIXè siècle et combattirent les Russes tsaristes, parvenant presque à les immobiliser dans le Caucase. Même les plus silencieuses de leurs confréries orientales se révoltèrent contre les bolchéviks et le pouvoir soviétique devait rester hanté pendant des décennies par le cauchemar d’une secrète renaissance. Ils étaient impossible à identifier, avec leur hiérarchie assez lâche, leur pratique de rituels silencieux et une participation à la vie quotidienne qui ne les distinguaient en rien des autres. Jamais ils ne furent infiltrés par le KGB. Mais l’indépendance venue, ils se révélèrent étonnamment pacifiques : leurs sheiks étaient rares et éparpillés, les lignées de transmission des enseignements s’étaient interrompues. Si bien que, même à Boukhara, les adeptes avaient disparu. Les fidèles les plus modestes, pourtant, n’avaient pas oublié. Alors que le sanctuaire naqshbandî servait de musée de l’athéisme durant les années de pouvoir soviétique, les gens étaient venus la nuit : ils sautaient par-dessus la clôture pour faire le tour de la tombe et en baiser les pierres. Le gouvernement Karimov avait vu dans ce mysticisme un contrepoids à l’islam radical et l’avait élevé au rang de gloire nationale. […]
Toute une ville naqshbandî sort de terre, parcs compris, et le cimetière jadis à l’abandon devient un faubourg de mausolées de marbre et de granit, avec des toits à lanterne qui inscrivent leurs étranges silhouettes au-dessus du sol.
Les pèlerins vont et viennent dans la poussière. Ils sont habillés comme pour un carnaval ; les femmes rutilent dans leurs vastes pantalons de soie, les cheveux relevés en chignon ou superbement lâchés sur les épaules. Ils prient où ils peuvent et déballent leur pique-niques sous les arbres. Ce sanctuaire dégage une magie : les femmes en mal d’enfant rampent sous le tronc d’un mûrier tombé à terre et, paraît-il, planté par le saint ; et puis elles se frottent contre lui et glissent dans les fentes de l’écorce des petits papiers portant leurs requêtes. D’autres visitent la tombe de la mère et des tantes du saint dont l’une, « Madame Mardi », déploie ses pouvoirs une fois la semaine. Mais je cherche en vain un membre de la secte. Les mollahs et les imams qui officient ici ne sont que de simples gardiens de la tradition, ils n’appartiennent pas à ce courant.
Photo d’en-tête © Seven Saints of Bukhara
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