Sep 19, 2015 | Livres et carnets |
Retour dans le texte de Jean Clottes qui, cette fois-ci, nous emmène dans l’état de Washington, à deux pas du Canada, sur Miller Island, une grande île de la Columbia River. Accompagné d’un indien Yakoma, il découvre des motifs qui lui ouvrent les chemins d’une prise de conscience terrible.
La pierre joue un rôle centrale dans les sociétés traditionnelles. Que ce soient les parois ou bien les rochers posés à même le sol, la roche est un élément qui participe de la communication entre le monde souterrain, le monde des esprits et la réalité matérielle directement appréhensible et ces peintures ou ces gravures sont les témoignages parfois actuels ou tout au moins actualisés d’une époque, d’un événement, d’un revers de fortune. Pourtant, qui aujourd’hui est encore à même de comprendre ces signes ? Visiblement, seuls les peuples de traditions orales ont encore la connaissance de ces significations qui peuvent traverser les années et les siècles comme auraient dû parvenir jusqu’à nous le sens des peintures pariétales du paléolithique si la parole avait été écoutée. La parole ne s’est jamais tue, elle est toujours proférée, mais pas toujours écoutée, ni même entendue… Particularité du monde moderne. Pourtant, les traditions pariétales qu’on considère comme étant disparues depuis des milliers d’années sont encore vivantes aujourd’hui, notamment chez les Aborigènes d’Australie et dans quelques ethnies indiennes d’Amérique. Cette ligne droite provenant d’il y a 35 000 ans est la preuve matérielle et tangible que l’esprit humain fonctionne avec des constantes psychologiques que seule la tradition orale permet de maintenir… A méditer…
L’art était dispersé en petits panneaux, avec surtout des peintures rouges et blanches et quelques gravures. L’un des sites ornés présentait un motif haut d’une vingtaine de centimètres, représentant une sorte d’arceau (une tête ?) peint en rouge, ouvert vers le bas, hérissé de courts rayons parallèles sur le bord extérieur ; l’intérieur était peint en blanc. Ce dessin était superposé à un nuage de points rouges. Je pensai d’abord que ces ponctuations avaient été faites au doigt, avant de réaliser qu’il en existait des quantités dans toute cette zone et qu’il s’agissait d’une oxydation de la paroi.
Gregg était près de moi. Je lui fis part de mon intérêt et lui dis, pensant à voix haute, que je me demandais si le motif peint l’avait été en relation avec ces petites taches rouges qui ne pouvaient manquer d’attirer l’attention. « Oui, sans doute, me dit-il. Ces points rouges ont dû évoquer pour eux la rougeole et la variole. »

Tâche rouge sur une roche de Miller Island (Etat de Washington)
D’abord interloqué, je me suis ensuite rappelé l’histoire récente de cette région de la Columbia River, dont les tribus furent décimées au XVIIIè siècle par les épidémies de maladies contagieuses apportées par les Blancs. Le plus souvent, ces maladies répandues par des colporteurs ou des voyageurs qui avaient été en contact avec les envahisseurs dans des contrées plus ou moins éloignées, précédaient leur arrivée sur les lieux. Les Indiens ne comprenaient pas ce qui leur arrivait. Les esprits étaient en colère contre eux. Leurs pratiques demeuraient inopérantes. Une partie de l’art rupestre original du pays fut alors transformée et de nouveaux motifs crées, dans un but propitiatoire, pour lutter contre les influences maléfiques nouvelles.
Le commentaire de Gregg s’expliquait totalement dans ce contexte. La mémoire de ces événements et de leurs conséquences s’était perpétuée jusqu’à nos jours dans les tribus grâce à la persistance des traditions orales. Un moment comme celui-ci, lorsqu’une remarque anodine éclaire une œuvre d’art rupestre et nous fait pénétrer au cœur même des croyances que l’on croyait à jamais disparues, est un rare privilège et un instant de bonheur. Nous comprenons brusquement ce qui s’est passé. Que saurait demander de plus un chercheur ?
Jean Clottes, Pourquoi l’art préhistorique ?
Folio Essais, Gallimard 2011
Photo d’en-tête © Renett Stowe
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Sep 16, 2015 | Livres et carnets |
Je ne rate jamais une occasion de dire à quel point j’admire le travail du paléontologue Jean Clottes, pour la multitude de découvertes dont il est l’auteur et l’inventeur mais également par son approche non conventionnelle qui a fait de lui un quasi paria dans la communauté scientifique, et a fortiori auprès de ses collègues. De par son expérience, il fut un de ceux, bien que premier sur la liste, qui décryptent et continuent d’étudier les deux hauts-lieux de la préhistoire que sont les grottes Chauvet et Cosquer.
En 2009 déjà, je faisais part de cette lecture d’un livre passionnant qu’il a co-écrit avec David Lewis-Williams, peut-être celui qui est à l’origine des recherches sur le chamanisme préhistorique dont Clottes se fait le chantre dans ses livres, au travers d’un article assez long et dans lequel j’exposai en détail les thèses du préhistorien : Ceux qui ornaient les parois de cavernes d’animaux, les chamanes de la préhistoire.
Clottes fait partie de ces intellectuels qui ne disent pas leur nom, qui avancent masqués et qui surtout n’imposent rien, s’en remettent à la magie de la transmission, et, l’oserais-je… procède comme un chamane en diffusant sa pensée telle une poignée de poudre magique. A celui qui s’en empare d’en lire les arcanes de la conscience humaine. Comme dans certains courants de pensée, il fait confiance à la permission de l’esprit de procéder par association (je ne parle pas ici de psychanalyse), de prendre des tangentes, d’obliquer sur le chemin. Les remarques qu’il étale sur la table, les idées qu’il avance, sont comme autant de cartes dont on peut se saisir pour transformer la connaissance en quelque chose d’autre.
Voici un extrait du très beau texte paru en 2011, Pourquoi l’art préhistorique ?, venant à la suite du livre Les chamanes de la préhistoire (1996). Il nous emmène à Rocky Hill au pied de la Forêt Nationale de Sequoia, dans le centre de la Californie, en plein territoire des Indiens Yokut. Il nous emmène déambuler dans la nature pour nous dire à quel moment il va falloir décrocher, se permettre de penser autrement et laisser tomber ces sales petites manies qui nous enferment dans la paresse. On dirait du Lévi-Strauss à l’époque de La pensée sauvage (1962).
La confiance était venue. David l’interrogea sur la signification des peintures. L’une d’elles représentait ce qui me parut être un humain un peu stylisé. Il tenait un objet ovale à la main. Je pensais qu’il pouvait s’agir d’un chamane avec son tambour. « C’est un ours », me dit Hector. Surpris, je répliquai : « Tiens, j’aurais cru qu’il s’agissait d’un homme » — « C’est la même chose ». Il n’en dit pas plus. David m’expliqua ensuite qu’au cours des visions hallucinatoires, recherchées dans les lieux isolés, il arrive souvent qu’un esprit de forme animale — appelé spirit helper, c’est-à-dire esprit auxiliaire — apparaisse à celui qui s’était préparé à la vision par le jeûne et la méditation. D’une certaine façon il devenait cet esprit. En l’espèce, il était donc à la fois homme et ours. La réponse de notre guide était parfaitement cohérente, dans sa logique à lui qu’il fallait connaître, révélatrice d’une conception du monde bien différente de la nôtre.
Jean Clottes, Pourquoi l’art préhistorique ?
Folio Essais, Gallimard 2011
Photo d’en-tête © Princess Lodges
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Sep 13, 2015 | Archéologie du quotidien |
Samedi 29 août
Au petit matin, au grand matin, la houle déferle entre mes deux oreilles. Une migraine tout ce qu’il y a de plus sympathique me saisit au pied du lit. Ces derniers temps, j’ai l’impression que le corps ne suit plus tout à fait, un peu comme si le poids des ans venait tout à coup faire surface dans ma vie, pourtant bien rangée et presque sans excès, quelque chose d’à la fois inopportun et d’inconnu. On se surprend alors à avoir un peu peur de ce qui va se passer ensuite, à vouloir gommer le présent histoire d’être certain de ne pas basculer vers autre chose encore.
Je cherche dans mes carnets passés, entreposés sur mes étagères nouvellement installées, l’émotion des voyages qui se conjuguent à présent à l’imparfait ; je cherche les émotions qui furent les miennes et que déjà, peut-être, j’ai oubliées. À leur contact frémissant, à leur tendre évocation, je retrouve comme des expériences délicieuses, simplement au contact des noms, au souvenir de la chaleur écrasante qui s’abat sur mon crâne ou de la sueur qui tâche mes chemises légères, les encroûtant de sel. Le soleil a apporté avec lui son lot de couleurs tendres, de violines et de mandarines. On a beau regarder les souvenirs au-dessus d’une vitre éclairée, ils ne prennent pas toujours la couleur qu’on aimerait leur voir adopter.
Les saveurs des voyages refont surface. Des envies sauvages et ambitieuses.

Marcus de la Houssaye par Marc Garanger ©
L’homme qui figure sur la couverture de Une saison pour la peur de James Lee Burke. Il se nomme Marcus de la Houssaye, un Cajun.
[audio:grandcentralptii.xol]
Dj Sprinkles — Grand Central, Pt. II
Midtown 120 Blues (Mule Musiq, 2009)
Dimanche 30 août
Des odeurs de végétation m’envahissent. Il fait chaud dans la petite ville, le soleil de midi écrase tout dans un silence de fin du monde. Seules les tourterelles et les pigeons ramiers semblent se moquer de cette lourdeur inhabituelle. Malgré tout, un courant d’air frais passe doucement, presque visible, on pourrait le prendre dans la main et lui demander de s’arrêter s’il n’était pas autant le bienvenu. Une pastille d’air frais dans un univers de fournaise. Un frémissement de sueur nait à la base de mes lèvres, juste sous le nez, dès que je bouge le petit doigt. Le courant vient rafraichir et effacer les quelques perles salées, laissant sur ma peau encore hâlée et luisante un goût de sel délicat.
Samedi 12 septembre
C’est amusant pour moi de regarder les ombres s’agiter autour de moi, les esprits s’angoisser et se tendre pour la moindre petite gêne au creux de leur existence. Je m’amuse aussi de regarder ceux qui n’arrivent pas à remplir cette vie pourtant si courte de la moindre joie ; je dis que je m’en amuse, mais en réalité je le déplore et si j’étais réellement totalement dans l’empathie, cela me déprimerait plutôt qu’autre chose. Mais ce n’est pas le cas. Si je dis que je m’en amuse, c’est que cela ne me touche pas plus que ça. J’entends souvent, tel un credo de l’ère moderne, que les journées sont follement remplies d’événements et de choses complètement dingues à faire, j’entends des « je suis sous l’eau », des « je n’en peux plus, je ne m’en sors pas » et surtout des « mais bon dieu, arrête de m’enquiquiner, je n’ai pas le temps pour ça !!! ». Ces phrases traduisent en réalité la vacuité de ces existences qui sous couvert d’arguments fallacieux s’empêchent de prendre le temps. J’ai toujours le temps de faire ce que j’ai envie de faire car je m’organise pour cela. Dire qu’on n’a pas le temps est une autre manière de dire qu’on n’a pas envie, et l’argument devient la cause, dissimule la paresse, ressemble à de la poudre aux yeux… Le vide des existences remplit le temps comme la marée envahit un bras de mer éventré, bousculant tout, ne laissant aucune chance, même au sable…

Adolfo Farsari — Kiyomizu Kyoto
Dimanche 13 septembre
Cette phrase, superbe, est comme trois points de suspension à la fin d’une phrase prononcée par un magicien :
J’étais fatigué de les voir me donner congé comme si je n’étais qu’un simple adverbe dans leurs existences.
James Lee Burke, Une tâche sur l’éternité
Ce matin la pluie tombe drue sur la ville, me laissant voir au travers de la fenêtre comme un spectacle de fils de fers dressés sur l’herbe tellement ça tombe fort, comme d’innombrables billes d’acier jetées des frontières du monde connu. L’odeur du petrichor m’envahit jusque sous la croûte des os et le bruit du cliquetis de l’eau qui tombe sur la terrasse finit par m’abrutir.
Je commence à m’imaginer les longues plages de diamant du Sri Lanka ou l’odeur musquée du sol de la forêt birmane. En février, j’inaugure une nouvelle série de voyages. D’ici là, je tâcherai de continuer à tisser des liens et je continuerai à croire, ou tout au moins à faire semblant de croire qu’en chaque jour se cache un trésor, qu’il suffit de regarder les yeux grands ouverts pour se persuader que ce n’est pas qu’un leurre de l’esprit.
Aujourd’hui, j’ai presque 60 000 mots à recomposer dans le bon ordre.
Photo d’en-tête © Warren Keelan
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Sep 5, 2015 | Carnets de route (Osmanlı lale), Dans la vapeur blanche des jours sans vent (Turquie) |
Épisode précédent : Carnet de voyage en Turquie : Balades poétiques et visages stambouliotes
Bulletin météo de la journée (dimanche 29 août 2012) :
10h00 : 26.1°C / humidité : 43% / vent 7 km/h
14h00 : 26.5°C / humidité : 35% / vent 17 km/h
22h00 : 23°C / humidité : 48% / vent 17 km/h
Voilà. C’est mon dernier jour. Comme par un heureux hasard, c’est aujourd’hui la fête de la rupture, que les Arabes appellent Aïd el-Fitr et que les Turcs appellent Ramazan Bayramı. Dans la cour de l’hôtel où l’on prend le petit déjeuner sur les canapés ottomans. Je répète, avec l’impression que les mots vont rester en moi, les vocables qui désignent le lait chaud (sıcak süt), le café (kahve), les croissants (kruvasan).

Mes mains sont sèches et je n’aime pas ce que je vois dans le miroir en passant dans la salle à manger. J’ai un beau teint hâlé qui témoigne que j’ai passé un mois sous le soleil brûlant de la Turquie, mais j’ai les yeux tristes et fatigués, je me sens aussi vide qu’une outre d’eau dans le désert. Comme un signe disant qu’il était temps de partir, le ciel s’est couvert d’un voile gris comme au lendemain d’un orage et quelques gouttes tombent du ciel tandis que je me remplis de café et de pâte de sésame en maugréant en imaginant que la température du ciel est quasiment tombée de quinze degrés. Je ne sais pas exactement ce que je ressens, partagé entre un bonheur incommensurable d’avoir pu faire un voyage comme celui-ci, la joie de m’être laissé entraîner dans des ornières que je ne m’imaginais pouvoir suivre un jour, et la tristesse infinie qui me serre l’estomac à l’idée de devoir partir ce soir. Sous mon crâne, les démons qui m’ont toujours animés commencent à se réveiller et à me tirer avec eux dans des limbes de désolation dont je ne veux pas connaître la profondeur. Je commence à me sentir désarmé dans cette ville dans laquelle je ne sais plus vraiment quoi faire, plus vraiment où aller. En ce jour de fin de Ramadan, il n’y a pas grand-chose d’ouvert. Les gens dans la rue arborent leurs plus beaux vêtements, tout en couleurs pastels, en brillants et en tissus épais et chers, en couvre-chefs de prix, en voiles richement parés. Je tombe même sur un couple d’Indonésiens, presque aussi incongrus ici que je peux l’être moi-même, à la différence près que eux, sont musulmans… Derrière la Mosquée Bleue, les vendeurs du bazar d’Arasta ne sont plus vraiment intéressés par les passants, comme s’ils avaient fait leur beurre et que se décarcasser pour aller arnaquer le touriste n’était plus vraiment à l’ordre du jour, ni même une nécessité impérieuse. Je me dis que pour cette dernière journée, je pourrais aller voir cet étrange musée passant complètement inaperçu dans la rue du bazar, le musée des mosaïques, mais malheureusement, une pancarte indique à l’entrée du musée qui commence là où les marches s’enfoncent dans le sol, qu’en raison de la fin du ramadan, le musée est fermé pour la matinée. Le vieil homme à l’entrée me dit de revenir dans une heure et que ce sera certainement ouvert. Pendant ce temps, j’erre un peu au pied de la Mosquée du Sultan Ahmet Ier, regarde les passants apprêtés dans leurs habits de cérémonie, me demande encore combien de temps je vais pouvoir tenir dans cette ville si je ne rentre pas sur le champ à Paris. C’est une sensation étrange, inexplicable, qui me pousse à vouloir partir immédiatement. Je ne reste finalement pas très loin du musée. Le musée ouvre ses portes. Je descends sous terre sans imaginer ce que je vais trouver là.









Le musée des Mosaïques est en réalité un ancien péristyle mis au jour dans les fouilles qui ont été menées ici jusqu’en 1954 et qui ont mis au jour les derniers vestiges de ce qui était le Grand Palais commencé par Constantin. La salle dans laquelle on se trouve mesure 66 x 55 m, ce qui laisse imaginer l’importance du bâtiment d’origine. On pense, certainement à raison, que le Grand Palais était une accumulation de salles de styles hétéroclites, construites à des époques différentes. On peut avoir une idée de ce à quoi ressemblait le Palais sur le site de Byzantium 1200. Franchement, on aurait presque préféré ne jamais voir ça, car le peu qu’il reste du Palais est d’une incroyable tristesse. L’état d’abandon dans lequel il a dû se trouver témoigne à quel point les Hommes sont de bien piètres conservateurs. Et moi, je n’aurais pas dû terminer mon voyage par ces tristes vestiges, me laissant un goût amer dans la bouche. Étrangement, je me sens mal à l’aise face à ces mosaïques qui, sous leur air bucolique et champêtre, sont en réalité de réelles scènes d’horreur. La qualité est incroyable et d’une grande fraîcheur pour des mosaïques datant de plus de 1500 ans et les couleurs resplendissantes. On peut voir des éléments architecturaux et ce qui peut ressembler à des scènes de chasse ou de vie champêtre, une vie éloignée de cette ville dans ce qu’elle a plus de plus lointain ; au delà du Palais, il n’y a que la mer.
Je pensais m’être trompé sur le compte de ces mosaïques, mais trois ans plus tard, tandis que je lisais le sublime livre de William Dalrymple, L’ombre de Byzance, je retrouvais mes sentiments traduits de la même manière par le grand écrivain britannique.
J’ai passé le plus clair de l’après-midi au musée des Mosaïques, à admirer les quelques motifs rescapés. Ils datent tous de la fin du VIe siècle — juste après Justinien — et proviennent du Grand Palais, qui se dressait jadis à flanc de colline, derrière la Mosquée Bleue. Ce sont donc ces mosaïques que dut fouler l’empereur Héraclius lorsqu’il apprit la chute de Jérusalem aux mains des Perses ou la reddition d’Alexandrie.
Au premier abord, on s’étonne d’y trouver encore une influence hellénistique. Le style de ces mosaïques est le plus souvent bucolique et empreint d’un naturalisme chaleureux qui, à première vue, s’apparente davantage aux délicates fresques de Pompéi qu’aux figures raides et hiératiques des icônes byzantines plus tardives ou austères Pantocrator qui dominent souvent la coupole des églises médiévales. Mais au bout d’un moment, quand on examine de plus près ces idylles pastorales, on finit par s’inquiéter pour la santé mentale de leurs auteurs, voire de leurs commanditaires.
Toujours à première vue, on croit voir par exemple un cheval allaiter un lion ; il s’agit bien sûr d’un symbole de la paix, de la même manière qu’on trouve dans la Bible un loup dormant à côté d’un agneau. Sauf que si l’on y regarde vraiment de très près, on s’aperçoit que le lion est en train d’éventrer le cheval tout en refermant ses mâchoires sur ses testicules. Ailleurs, un autre lion se dresse sur ses pattes de derrière pour attaquer un éléphant mais rate son coup et s’empale sur une défense. Ici c’est un loup qui déchire la gorge d’une biche, là, deux gladiateurs en haubert et culottes de cuir que charge un tigre rose gravement blessé au cou et saignant de la gueule, et, ailleurs encore, un griffon ailé qui fond sur une antilope et lui arrache la peau du dos tandis qu’un autre gobe un lézard.
On se perd en conjectures sur ce qui a conduit le maître mosaïste à imprégner ses œuvres d’une violence aussi psychopathologique : les assassinats et autres révolutions de palais étaient fréquents, à l’époque ; on ne voit pas quel apaisement ces scènes sanguinolentes pouvaient procurer à l’empereur qui les foulaient quotidiennement. D’un autre côté, elles fournissent un antidote salutaire à la littérature byzantine, dont le corpus est uniformément pétri de pessimisme pieux et essentiellement composé d’interminables hagiographies dont les ascètes héroïques résistent aux silencieuses invites de séductrices démoniaques. Peut-être l’empereur éprouvait-il quelque soulagement à retrouver ces scènes de carnage quand il avait supporté deux heures durant les sermons sur la chasteté débités par le patriarche.
William Dalrymple, L’ombre de Byzance
Sur les traces des Chrétiens d’Orient
1997, Libretto

Ici s’arrête un peu brutalement mon récit de voyage, au terme de vingt-quatre jours passés en Turquie. Ici s’arrête mon récit de voyage, car, trois ans après être revenu de Turquie, quasiment jour pour jour, je ne me souviens plus de ce qu’il s’est passé après avoir visité le Grand Palais. J’imagine que j’avais laissé ma valise à l’hôtel après avoir quitté la chambre et avoir pris mon petit déjeuner et j’ai dû dire au réceptionniste que je la laisserai là jusqu’à ce que mon taxi vienne me chercher pour l’aéroport. Non seulement je ne m’en souviens plus, mais c’est ici que s’arrêtent mes notes de voyages, que, scrupuleusement, je prends presque en temps réel. Je ne sais plus. J’ai dû tout laisser tomber, je devais être épuisé de corps et d’esprit et j’ai certainement à un moment donné décidé de me recroqueviller sur moi-même, incapable d’en absorber plus, incapable de retenir plus que tout ce qui m’avait été donné jusque là. Ce qui est certain, c’est que j’ai bien pris l’avion, et que je suis passé au-dessus des Alpes (la preuve en photo), mais je ne me rappelle vraiment, sincèrement, plus de rien…



La seule chose dont je me souviens, c’est que le lendemain, j’étais déjà reparti au travail, ne m’étant laissé absolument aucune marge pour décompresser. Au contraire de nombre de personnes, je ne vois pas l’intérêt de ne pas profiter jusqu’au bout. Je me fous de rentrer plus tôt, “pour faire la lessive”, “pour ranger la valise”, “pour faire un peu de ménage avant de retourner au travail”. Non, je ne suis pas dans cette optique et je m’en fous littéralement. De la même manière, je ne conçois pas les vacances comme étant du repos. Le voyage n’est pas fait pour ça, bien au contraire. Je me repose le week-end, le soir quand je reviens du travail, mais certes pas en voyage. Je suis là pour m’éreinter, pour me faire détruire, pour qu’on attente à mon intégrité physique et mentale, dans une posture attentiste et presque auto-destructrice…
J’ai mis trois ans à rédiger ce carnet de voyage, ce sont certainement plus de 60 000 mots écrits pour en rapporter la saveur et l’essence. Ce fut pour moi un travail énorme, de retouche de photos (des poussières se sont insérées dans mon appareil, sur le capteur, j’ai ramené près de 2000 photos dont pas une seule n’avait de tâche), de tri, de choix, de rédaction, de correction, d’interrogations, de mises en forme… Ce furent trois ans qui m’ont permis de continuer à vivre ce voyage en me le remémorant, minutes après minutes d’après mes notes scrupuleuses, et tout ce que j’ai écrit me permettra de le faire vivre encore tant que moi, je serai en vie.
Partir en Turquie pendant quatre semaines m’aura appris énormément, mais je serais tenté de dire qu’une des principales choses que j’en ai comprises, c’est qu’en voyage, comme au final dans la vie de tous les jours, il faut prendre les gens pour ce qu’ils sont, non pour ce qu’ils représentent, ni pour ce qu’on a envie qu’ils soient. Je sais que beaucoup de gens en France ont une très mauvaises opinions, pour ne pas dire un a priori raciste, concernant les Turcs. J’ai entendu dire que les Turcs étaient de mauvaises personnes car ils ont participé à la guerre du mauvais côté de la barrière, au côté des Allemands. Oui, c’est vrai. Et alors ? Est-ce que nous ne parlons pas aux Allemands ? Est-ce que nous avons le même a priori envers les Allemands ? Je ne comprends ces faux débats. De la même manière, je me suis rendu compte que les Turcs n’aiment pas beaucoup les Arabes, et que les Stambouliotes n’aiment pas les Anatoliens, etc. Ça n’en finit pas. En fait, personne n’aime personne. Parce que ceux-là ont ce défaut, parce que ceux-ci puent… C’est infernal et complètement con. Lorsque je voyage, je pars avec des a priori pour pouvoir les casser un à un, je le fais exprès, pour me discipliner et en revenir meilleur, plus tolérant, plus intelligent j’espère dans mes rapports avec l’Autre.
Je sais parfaitement à quel point Istanbul n’est plus que l’ombre d’elle-même, à quel point la Turquie a souffert de destructions et on a toujours la tentation de se dire qu’on aurait aimé connaître comment c’était exactement avant. A l’heure où j’écris, des abrutis se sont mis en tête de détruire Palmyre à la dynamite, de raser une civilisation pour que d’ici quelques années, dans leurs machiavéliques plans, les populations oublient leurs racines. Mais ça n’arrivera pas. La mémoire humaine est d’une nature extensible et elle a également cette capacité de résilience qui permet de passer de la douleur à la reconstruction de soi. Ils ont détruit Palmyre ? Tant pis, mais ce n’est rien par rapport à ce qu’ils font subir aux êtres humains. Et puis Palmyre, on l’a photographié, on l’a étudié, on sait à quoi ça ressemblait. Les êtres humains ne sont pas faits de cette matière-là. Mais ce n’est pas ici le bon endroit pour une tribune, car on parle ici de voyage. Et si demain un tremblement de terre efface Istanbul, la perte patrimoniale sera immense, mais songeons d’abord à ceux qui y vivent…
C’est donc ici que ça se termine, mais c’est également ici que les choses naissent, dans les recoins d’une vie passée, car c’est lorsqu’il y a un grand silence que se préparent toujours les révolutions. Pour moi, la Turquie en ce mois d’août 2012, en plein ramadan, ce fut plus qu’un voyage, ce fut bien mon être dispersé, déversé sur les montagnes de Cappadoce ou dans les rues d’Istanbul, sur les hauteurs de Pamukkale, au pied de la tombe de l’apôtre Philippe ou dans les ruines englouties de Kekova, réduit en poudre et déposé sur la terre, comme on répand les cendres encore chaudes d’un défunt…
Voir les 75 photos de cette dernière journée sur Flickr.

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Aug 24, 2015 | Blues, Carnet cajun |
Premier volet du Carnet Cajun : Cousin éloigné de Clifton Chenier, Roscoe Chenier est un bluesman à la voix grave et puissante, un homme discret qui à la fin de sa vie portait d’amples costumes extravagants, brillants comme ses chemises. Toujours élégamment vêtu de pantalons de costumes, chemisettes blanches et cravates noires, il a une réputation de ne pas être une personne très expansive, comme si sa musique lui avait permis d’exprimer tout ce qu’il avait à l’intérieur. Né en 1941 à Opelousas, Louisiane, il est décédé en 2013 et n’a eu une carrière de bluesman que dans le périmètre des États-Unis, raison pour laquelle on le connait peu ici. Il est surtout connu pour un titre remarquable datant de 2006, Bad Luck, repris comme un classique du genre. Caractéristique du swamp blues (blues du marécage), ce sont des sonorités lourdes jouées sur les graves de la guitare, sur un rythme lent et pesant. Plus qu’un son louisianais, le titre fait penser à une litanie indienne, aidée par les percussions, lentes elles aussi…
[audio:badluck.xol]

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