Je l’ai déjà dit plusieurs fois, Ko Phangan est une petite île du Golfe de Thaïlande, isolée du reste du monde bruyant. Petite île donc, mais peu praticable à pied. Il vaut mieux ici se déplacer en taxi ou à scooter. Tous les ans, des conducteurs imprudents perdent la vie sur cette île, d’ailleurs réputée pour cela, parce que les routes y sont étroites, mal entretenues, les conducteurs souvent alcoolisés et la présence policière nulle, parce que beaucoup de personnes ne font pas attention, doublent n’importe comment. Je crois que le pire, c’est de se trouver nez-à-nez avec un occidental qui a, l’espace de quelques instants, oublié qu’on roule à gauche en Thaïlande. Mais ne parlons pas de ce qui pourrait arriver ou de ce qui n’est pas arrivé, mais bien plutôt de l’expérience intéressante que procure le scooter sur cette petite île avec ses montées et descentes vertigineuses, ses routes parfois sans aucun revêtement, les branches de palmiers qui tombent sur la route et les chiens qui vous regardent d’un air débonnaire tandis que vous les klaxonnez pour qu’ils se poussent. C’est certainement le meilleur moyen de prendre le temps de voir l’île comme on le souhaite, de s’arrêter là et quand on veut, sans être dépendant des caprices d’un taxi qui roule souvent trop vite.
Je me suis donc amusé à prendre cette petite vidéo, depuis le centre de l’île jusqu’à l’hôtel, avec une bande originale pour le moins locale puisque chantée par Luk Phrae Urai Phon (cliquez pour voir la vidéo originale, à tous les sens du terme), une vraie star Thaï.
Mettez votre casque, chaussez vos lunettes pour éviter les bestioles et c’est parti pour cinq minutes de course folle sur les route thaïlandaises !!
Accoler / Detterrir, une autre manière de dire atterrir et décoller. Parce que peu importe le sens dans lequel on le dit. C’est vrai après tout, si on regarde d’un peu près l’étymologie des deux mots, voilà ce qu’on peut se dire ; le sens de décoller signifie à la fois, pour un avion, quitter le sol, mais aussi séparer deux choses qui sont collées, jointes, solidaires. Ainsi, on peut très bien imaginer le remplacer par le mot detterrir, qui, comme son cousin atterrir signifie rejoindre la terre, pourrait signifier quitter la terre…
Peu importent les mots. Lors de mon dernier voyage en Turquie en mai 2013, un mois de mai d’une densité incroyable, où j’ai rencontré des personnes avec qui je suis toujours en contact aujourd’hui, je me suis amusé à filmer chacun des décollages et atterrissages de ce voyage.
Je suis parti le 1er mai de Paris pour rejoindre Istanbul. Atterrir à Istanbul Atatürk a quelque chose de magique. La piste est relativement courte et commence presque au bord de la mer. Passer au-dessus de la Mer de Marmara avec une beau soleil qui se réfléchit sur cette mer aux accents antiques est comme un rêve éveillé. On atterrit toujours à Istanbul en étant un peu chahuté, il faut s’y attendre. C’est comme ça. Peu importe les circonstances, j’ai une petite chanson dans la tête lorsque j’arrive, quelque chose comme le chant d’une femme, une lamentation douce et triste.
Le même jour, à quelques heures d’intervalle, j’ai repris un vol interne pour rejoindre Kayseri. Lorsqu’on décolle d’Istanbul et qu’on se dirige vers l’est, l’avion fait une grande boucle autour de la la pointe du sérail et nous donne une vue impressionnante sur la ville antique. Kayseri est un peu la capitale de la Cappadoce, beaucoup plus grande que Nevşehir. L’atterrissage se fait dans une ambiance humide, de gros nuages épais et lourds tournant autour de l’Erciyes dağı (Mont Argée). Des avions militaires, des C‑160 Transall visiblement, les 20 qui sont encore en service dans le monde, sont parqués sur le côté droit de la piste.
Le 6 mai, je repars du même aéroport, Kayseri Erkilet Havalimanı. Le temps est beaucoup plus clément, le soleil se blottit sur les contreforts de la montagne culminant à presque 4000 mètres. En ce mois de mai, alors que la température frise les 25°C, le sommet est encore couronné de neige immaculée. Une nouvelle fois, j’atterris à Istanbul et encore une fois, je suis du côté droit de l’avion ; de là où je suis, je ne vois pas la pointe du sérail, mais la partie ouest de la grande agglomération.
Le 11 mai, l’avion décolle d’Atatürk, dans une lumière de fin de journée. Le vol dure presque quatre heures et donne l’impression de courir après le soleil qui se couche. Lorsque j’atterris à Charles de Gaulle, la nuit vient à peine de tomber sous un ciel de plomb aux couleurs violacées. Les lumières des villes alentours et de cette immense ville qu’est l’aéroport de Roissy, les couleurs criardes des champs de colza, tout ceci annonce le retour à la réalité.
Les vols en avion m’angoissent toujours, je me sens toujours un peu fébrile lorsque le commandant de bord annonce au micro que les hôtesses doivent se préparer au décollage, que les réacteurs vrombissent sur le tarmac. Les rails de glissements des volets s’allongent pour laisser tomber les volets qui vont permettre à l’avion de décoller du sol et finissent par retourner à leur emplacement lorsque nous serons à une altitude suffisante. A l’atterrissage, les mêmes volets ressortent pour offrir une plus grande portance et agrandir la surface de la voilure. Une fois à terre, les spoilers se dressent pour plaquer l’avion au sol et lui permettre de freiner lorsque les inverseurs de poussée prennent le relais pour soulager le système de freinage. J’aime pourtant regarder les ailes bouger au gré des bourrasques, se plier et trembler sous les différences de pression. En quelques mots, j’aime me faire un peu peur, jamais vraiment rassuré de m’envoler, et pourtant toujours content de prendre l’air, parce qu’au bout du vol, c’est une autre réalité qui s’ouvre.
Voici un petit montage vidéo de ces atterrissages et décollages pendant le mois de mai 2013, accompagné de la musique envoûtante de Mercan Dede avec un titre superbe, Nar‑i Can, sur l’album Nar (Doublemoon, 2002).
Haad Chaloklum. Petite station balnéaire tout au nord de Ko Phangan, dernier point sur la route ouest de l’île. Pour continuer à l’est, trois possibilités ; il faut revenir sur Thong Sala par la route, c’est-à-dire tout au sud, ou alors prendre un taxi-boat pour rejoindre les plages plus à l’est. Dernière solution, traverser la barrière montagneuse qui découpe l’île en deux sur sa partie la plus septentrionale, quitte à affronter une forêt inhospitalière et dense que, partout, on vous déconseille fortement de pénétrer. C’est dire si Chaloklum fait figure de bout du monde. Un bout du monde battu par le vent chargé d’eau qui se déverse en trombes sur cette petite anse où les pêcheurs de calamars ont élu domicile pour leur activité.
Sur la côte, on vous prévient gentiment que vous êtes dans une zone soumise aux tsunamis et qu’en cas de problèmes, un système de sirène vous alerte et vous enjoint de rejoindre à toute vitesse les hauteurs. Le décor est planté. On est ici soumis au danger de la mer, de la nature toute puissante dans un décor de rêve, à l’ombre des cocotiers et sur le sable fin, dans une eau qui frise les 30°C.
Chaloklum, c’est deux ou trois rues bordées de commerces tenus dans des cabanes en tôle ondulée, des épiceries qui ne disent pas leur nom, des baraques de pêcheurs, quelques petits restaurants qui ne paient pas de mine et au milieu de tout ce petit monde, un temple, le Wat Chaloklum. Impressionné par les lieux de ce petit endroit sans prétention, je n’ai même pas osé entrer ; certainement parce que j’étais trempé comme une soupe, rincé par une averse qui semblait ne jamais vouloir s’arrêter. C’est aussi la première fois que je suis confronté de plein fouet à cette religion que je connais mal et qui adore, en plus d’un Bouddha omniprésent, des milliers d’êtres spirituels aux qualités pas toutes recommandables.
La mer a cette tristesse des lendemains de jours d’excès, lorsque la pluie revient ; la plage garde les stigmates d’une nuit trop agitée, à la limite de la nausée. Une simple balançoire accrochée à un palmier penché au-dessus du sable semble attendre qu’on joue avec elle, comme une petite fille abandonnée. L’agitation de la houle empêche visiblement les bateaux de sortir, alors que tout semblait si animé lorsque je suis passé ici avant de rejoindre l’hôtel. Pourtant ici, le sol sèche vite après la pluie, mais l’agitation de la mer trahit que la nature est bien plus perverse qu’une simple ondée, qu’elle est bien plus pernicieuse qu’il n’y paraît.
Sur le front de mer, des claies sont suspendues à un mètre du sol sur un terrain où rien ne pousse. Si je ne les avais pas vues la veille, je n’aurais jamais su ce qu’on y faisait ; ce sont en fait des cadres de bois sur lesquels on tend des filets de pêche tout fins et sur lesquels sèchent les calamars fraichement péchés et salés. Une odeur de mort flotte dans l’air. J’imagine parfaitement les pauvres petites bêtes sécher au soleil torride de Thaïlande, leurs sucs gouttant dans le sol meuble au fur et à mesure de leur lente dessiccation pour finir sur les marchés ambulants de Bangkok, fins comme des cartes à jouer translucides, croquants comme des chips de pomme de terre.
Assise sur le rebord en béton, une femme que la soixantaine a cueillie plus rapidement qu’elle ne l’avait imaginé, a laissé ses chaussures derrière elle pour regarder la mer clapoter sous les pontons, à l’ombre d’un jacquier imposant menaçant de laisser tomber ses énormes fruits aux milliers de petits piquants. Elle semble si triste et si sereine à la fois qu’elle attire inévitablement sur elle une ombre de sympathie.
Dans une petite épicerie au bord de la route, j’achète des petits citrons verts qu’on appelle ici manao (มะนาว, Citrus aurantiifolia), des feuilles de combava (มะกรูด, Citrus hystrix) et des cigarettes de tabac roulé qu’on appelle cheroots. On trouve de tout et de rien dans ce petit hangar surchargé d’étagères, de la casserole en fer blanc au paquet de mouchoirs, en passant par des fruits et légumes à l’aspect pas toujours reconnaissable.
Dans l’enceinte du temple, il commence à pleuvoir des trombes, l’averse bat son plein tandis que les montagnes environnantes s’entourent de nuages épais aussi statiques que des bouddhas endormis. Je trouve refuge sous un abri qui est en réalité une salle de massage en plein air. Un vieux bonhomme avec un balai à la main m’invite à me mettre à l’abri dans son antre autour de laquelle sont accrochés par des fils de fer des épiphytes logées dans des petits pots en aluminium, donnant au lieu un air aérien et tropical. Tout autour de l’enceinte du temple sont disposées des niches où reposent les souvenirs des ancêtres accompagnés le plus souvent d’une petite photo encadrée, faisant planer une onde de respectabilité sur les lieux, déjà empreints de la quiétude qui sied aux lieux de croyances. Un moine replet passe tranquillement sous son parapluie pour aller fermer les volets du temple avant de retourner tout aussi tranquillement de là où il est arrivé, passant à côté d’un kiosque où dorment de mauvais garçons moustachus accompagnées de chiens tout aussi mauvais qui semblent faire la révérence à l’homme habillé de safran. Le vieux du salon de massage me parle en me montrant la pluie, semblant me dire que ça ne s’arrête pas. Effectivement, ça ne s’arrête pas et je me décide enfin à retourner à l’épicerie où je trouverai un poncho plastique fabriqué au Vietnam.
Dans un des petits restaurants d’une autre rue, je m’attable pour déjeuner d’un tom kha kaï et d’un pad thaï préparés dans une cuisine de fortune à côté de la chambre du bébé, une chambre aveugle et chaotique. Le fils qui n’a pas cinq ans va acheter des fruits à l’épicerie d’en face, tandis que la petite fille, plus jeune encore, s’extasie devant un karaoké qui passe à la télé. A la fin du repas, le père me propose de me ramener à Haad Salad avec sa voiture pour un prix tout à fait modeste.
Le temps s’étire à Haad Chaloklum tandis que la plage attend sagement les ravages d’un tsunami. Il n’y a rien à faire ici à part regarder le temps passer et la pluie s’écraser en grosses gouttes sur les feuilles d’un beau vert tendre des bananiers. De temps en temps, on entend les noix de coco tomber dans un bruit sourd de toute leur hauteur dans l’herbe grasse où paissent des buffles gras. Même les chiens s’ennuient ferme, l’œil à moitié fermé pendant qu’ils dorment sur le bord de la route, et parfois même au beau milieu des carrefours. Il va falloir que j’apprenne à goûter de ce temps qui ne s’écoule pas d’une manière connue.
Thong Sala. Thong Sala (ท้องศาลา), à l’ouest de la petite île de Ko Phangan, accrochée à la mer du Golfe de Thaïlande comme un escaladeur désespéré à la falaise qui surplombe la mer. La première fois que j’ai mis les pieds ici, c’était un après-midi, un terrible après-midi d’orage. A peine y avais-je mis les pieds que le ciel s’est fracturé pour se déverser en trombes tropicales sur les rues mal bitumées de cette petite ville faisant office de centre administratif d’une île qui semble dépourvue de tout, sauf de poissons et de calamars. Pas très étendue, elle me fait l’impression d’une ville foutraque, hasardeuse, sans vraiment de sens, avec des fils électriques partout dans les airs et plus de scooters que d’habitants, des vieux hippies imbibés de Chang Beer et de jeunes toxicos tatoués comme des frises incas.
La première fois que je suis arrivé au Pantip Market, principalement actif le soir et la nuit, je me suis dit qu’il n’était pas question que je déjeune quoi que ce soit qui vienne d’ici. Carcasses de canard accrochées par les pattes, macérant tranquillement dans leurs cages de verre en plein soleil, odeurs de poissons tailladés insoutenables, suspendus en plein air, de grillades de boulettes d’une viande à l’origine indéterminée… Finalement, je me laisserai tenter par les petites assiettes de pad thaï préparées sur place, avec sucre en poudre, piment et giclée de jus de citron vert sur des cacahuètes écrasées qui feront le principal de mon séjour ici, mais aussi par les brochettes de boulettes de poulet qui, à peine ingérées, me laisseront presque mort sur le bord du trottoir, à me prendre les tripes d’un mal étrange qui se terminera aux toilettes dans un fracas inimaginable. L’odeur associée au Pantip Market, c’est celle du rance et de l’avarié, mais c’est comme à peu près comme tout, j’imagine, on finit par s’y faire.
Ce premier jour où les rues sont battues par une pluie qui semble ne jamais devoir s’arrêter, je suis pris en otage sous les tôles ondulées d’un hangar où l’on vend des vêtements de toutes les couleurs fluorescentes qu’il est possible d’imaginer, sans quoi que ce soit pour me protéger de la pluie. Il fait une chaleur de fournaise sous les tôles et l’air ne circule quasiment pas. La pluie parvient à peine à dissiper l’atmosphère lourde et grasse. Je réussis à m’enfuir d’ici après avoir acheté un ballon en rotin pour mon fils, du baume du tigre et un pendentif en forme de médaille où prie en silence un bouddha debout.
Un de ces jours, je mange dans ce marché de nuit, sous la grande halle qui sert à se protéger des averses aussi fréquentes que massives, du poulet épicé et du jus de mangue glacé. Une jeune fille à peine en âge d’avoir des enfants débarrasse et nettoie les tables avec sa petite fille dans les jambes, à peine haute comme deux pommes. L’endroit est bruyant et sale ; un vieux baba chante du Bob Marley avec sa guitare en passant au milieu des tables, et un harmonica en travers de la bouche, qu’il ne sait visiblement pas utiliser. Je me rends compte qu’il n’y a pas un seul Thaï sous ce hangar ; je n’ai rien à faire ici, ce n’est pas mon monde et je ne veux surtout pas être assimilé à cette foule dans laquelle je ne me reconnais pas. Je quitte cet endroit qui doit certainement donner l’illusion à tous ces Américains et Allemands qu’ils sont ici au cœur de la Thaïlande authentique, toujours dans l’entre-soi, même à l’autre bout du monde.
Thong Sala, c’est un port « international » dans lequel trône un navire militaire, enfermé dans une rade, à dix mètres de la plage. Je rentre dans la nuit en taxi, accompagné du chant des crapauds qui s’égosillent dans les ténèbres et d’une lumière bleue accrochée aux montants du pick-up transformé en taxi-brousse, donnant à la nuit un air magique et irréel.
Voilà, c’est ça Thong Sala. Ce n’est pas grand-chose, juste une petite ville pus grosse que les autres, d’où partent des petits bateaux depuis son port international pour rejoindre Ko Samui, Ko Tao, et même le parc national de Mu Ko Ang Thong. Il n’y a rien à voir ici. Quelques petits temples sans intérêt, la mer du Golfe de Thaïlande qui s’étend sur l’horizon, des marchés où prend à la gorge l’odeur insoutenable des calamars séchés et de poissons que je n’oserais pas approcher, mais ce qu’on vient chercher à Thong Sala, c’est autre chose, et ce n’est pas ce qu’y viennent y chercher tous ces vieux Allemands à la peau burinée par le soleil, attendant leur mélanome sous les feuilles de bananiers ; on vient y chercher les produits de première nécessité pour ensuite retourner dans son paradis caché de tous, une fois de temps en temps.
C’est la nuit que Thong Sala a le plus de charme, parce qu’enfin, charmante comme un enfant, il est plus agréable encore d’attendre qu’elle se soit endormie pour profiter de son silence.
Ko Phangan (Pha Ngan) est une petite île plantée au beau milieu du Golfe de Thaïlande, à deux pas de sa grande sœur Ko Samui, plus connue, plus cossue, moins en retrait. Phangan, c’est un havre de paix qu’une bande d’abrutis a tenté de transformer en terrain de jeu pour fêtards nocturnes, alcoolisés et les neurones bombardés à l’ecstasy, lors de ces immenses fêtes données sur les plages du sud de l’île, les fameuses full moon parties qui ont lieu tous les 28 jours… Alors pourquoi aller se terrer là-bas si c’est pour vivre ça ? L’île est grande et pas forcément très accessible partout. Le sud n’est pas l’île (on pourrait presque dire ça de la France aussi…). Non, Phangan c’est aussi une île qui vit au rythme de la mer, jamais vraiment pressée, toujours un peu lente…
J’ai passé quelques jours dans cette petite anse qui porte le nom étrange de Haad Salad, qui pourrait évoquer un légume vert qui ne pousse pas forcément sous ces latitudes, mais pas du tout, c’est un toponyme comme un autre, un petit bourg au bord d’une route qui fait le tour de l’île et par lequel on accède des deux côtés. On arrive par le village où l’on trouve quelques commerçants, des loueurs de scooters et de petits restaurants qui ne paient pas de mine. De l’autre côté, on arrive par une grande côte que les scooters pourtant bien puissants ont du mal à gravir.
C’est ici que j’ai posé mes valises, dans un petit hôtel dont je ne fais pas la promotion, de peur qu’il soit trop couru par la suite. Des bungalows sont accrochés à la colline dans un jeu d’équilibriste parfois audacieux, tandis qu’un petit immeuble en béton, mais pas suffisamment grand pour être vraiment dérangeant, surplombe la petite baie corallienne de toute sa hauteur et offre une vue à la fois sur la forêt et sur le large. Près de la plage, une grande cahute fait office de restaurant, grande ouverte sur le ciel, les palmiers et parfois même le bruit des vagues ramené par le vent.
La journée, je nage parmi des petits poissons aux noms inconnus, des oursins noirs et des holothuries grosses comme des mollets, et parmi les algues, un poisson énorme qui se cache tant bien que mal, avec une grosse bouche en cœur et une épine sur le dos. Certains de ces petits poissons sont excessivement agressifs ; ils tentent de vous attaquer (toutes proportions gardées) pour vous signifier que le pneu qui gît par cinquante centimètres de fond est en réalité leur habitat et qu’ils y gardent leur progéniture bien à l’abri. Malgré son attitude un peu nerveuse, il recule quand je tends la main vers lui. Le midi, je déjeune d’un pad thaï bien sucré sous un ciel qui se couvre de franges d’un beau gris foncé, connu sous nos latitudes sous le nom de « ciel de merde ».
Lorsque je reviens d’une balade à Baan Thongsala, alors que la nuit est déjà tombée, je m’accroche tant bien que mal à l’arrière du pick up car je le vois éviter les flaques d’eau monumentales qui se sont formées sur la route après l’averse de la journée. Sur le bord de la route, on vent de l’essence dans des bouteilles de whisky bon marché sous des petits étals en bambou éclairés par une ampoule solitaire jusque tard dans la nuit. Souvent même, il n’y a personne pour surveiller. Laissez une pièce dans la boîte et tirez-vous le réservoir plein. Des buffles grassouillets se complaisent dans leurs champs sous la pluie battante.
Intrigué par des petites lumières qui s’allument sur l’horizon, j’apostrophe le chauffeur qui me dit que ce sont des pêcheurs au large qui utilisent la lumière pour faire remonter leurs futures prises à la surface. Il est incapable de me trouver le mot en anglais pour me dire ce qu’ils pêchent mais ce ne sont pas des poissons, il me fait des signes que je ne comprends pas ; d’un commun accord, nous préférons en rester là pour garder la face… Je pense à des crevettes, mais je doute que ce soit ça…
Toutes sortes d’animaux vivent ici en toute tranquillité au beau milieu d’une nature pimpante que personne ne vient révolutionner. Des iguanes, des tout petits lézards fringants, un éléphant, des oiseaux hauts sur pattes avec le cou bien droit qui font de drôles de bruits et que j’imagine être des mainates, une araignée grande comme la main ouverte pendue à un panneau d’affichage, attendant son dîner en me regardant passer, un chien à trois pattes adorable qui cherche les caresses et qui vient me chercher à chaque fois que je descends sur la plage, que je finirai par appeler avec une tonne d’imagination « trois pattes », des petits corniauds ridicules qui se grattent tous les temps avec la patte arrière, des papillons énormes, noirs, blancs, insaisissables…
Tandis que je dîne mollement d’un curry vert, vautré sur les coussins du restaurant, les serveurs tirent les bâches du restaurant pour protéger l’avancée de la galerie d’une éventuelle grosse averse nocturne. J’ai pris l’habitude de ne pas m’inquiéter de la météo ; ici, même une grosse averse signifie qu’elle sera balayée pour le prochain rayon de soleil qui arrive aussi vite que les nuages s’enfuient.
Au petit matin, une douceur humide vient caresser l’ombre de la terrasse ; le paysage est trempé d’une pluie légère, lustrant les collines verdoyantes, vernissant les feuilles dans une ambiance dégoulinante de tropique essorée. La marée est plus haute que d’habitude, lèche à certains endroits les cahutes du bord de la plage et les contreforts de cet ancien repaire de pirates. Des vagues hautes viennent se fracasser contre la barrière de corail qui ferme l’anse dans un bruit ronronnant qui monte jusqu’à mon hamac. Sur la plage, des jeunes garçons dépenaillés, la tête couverte par un large chapeau de paille effilochée ratissent le sable, chassent les feuilles que le vent a fait tomber pendant la nuit.
Parfois le matin, l’eau est troublée par les vagues, retournant le sable avec légèreté, la marée monte de plus en plus haut. Ce n’est pas la Méditerranée ici, on est bel et bien au bord de l’océan malgré la double enclave que construit le Golfe de Thaïlande et la petite anse au nord de l’île… Malgré un temps un peu bousculé, la matinée passe vite à lézarder sur une plage désertée ou dans l’eau que je finis par trouver un peu plus fraîche que ce que j’avais imaginé ; on reste quand-même dans des ordres de grandeur qu’on n’oserait pas imaginer sur une plage du Roussillon…
Un petit chemin remonte à travers le jardin d’un hôtel pour regagner le petit bourg commerçant, un chemin de terre rouge raviné par les averses où s’accumulent des déchets charriés par la dernière pluie. D’ici je prends souvent un taxi choisi au hasard pour regagner Baan Thongsala par les routes inondées.
Un matin, je me réveille tôt, signe que je suis enfin reposé ; il fait chaud et les vagues s’écrasent dans un bruit sourd sur la barrière de rochers et sur la plage à présent. Un soleil humide perce la couche de brume laiteuse. « Trois pattes » a dormi toute la nuit sur mon balcon ; quelques caresses et il s’enfuit pour rejoindre la plage.
En repensant à ce que j’ai vu la veille à Thongsala, je m’inquiète de voir une Thaïlande encore un peu maîtresse d’elle-même se faire vampiriser par une armée de fantômes. Juste de retour des choses, elle leur suce le sang par le petit trou du porte-monnaie. Des Européens envahissent les moindres recoins avec leurs bouteilles de bière et leurs dollars plein les poches, se perdent dans un pays chaleureux qui les pompent ; on ne s’étonne pas vraiment de voir de vieux Allemands ou des Néerlandais errer le regard perdu dans les ruelles sombres et crasseuses à la recherche d’une assiette de pad thaï jetée dans un container. Ils ont pensé pouvoir vivre ici, sous un soleil cuisant, parce qu’ici on peut vivre dehors sans mourir de froid, mais ce qui les tue est bien plus pernicieux, c’est la sensation de toute puissance du colon qui se trouve bien vite ramené à ce qu’il est en réalité… une merde d’éléphant… et encore ! Avec celle-ci, on peut faire du papier…
La veille, les bateaux de pêche avec leurs petits lumignons verts et jaunes sont restés au large toute la journée. Ce sont des pêcheurs de calamars. Cette nuit, les oiseaux ont bavardé jusque tard. Je passe ma matinée dans l’eau, masque et tuba sur le nez, fais la connaissance d’un petit tridacne (bénitier) aux lèvres vertes pulpeuses qui donneraient presque envie de l’embrasser à pleine bouche, mais aussi d’un petit poisson qui nage à reculons pour se cacher dans une coquille ronde ; étrange symbiose naturelle. Sur la plage tandis que le soleil décline, je me fais masser par un Khatoey (กะเทย), en tout bien tout honneur, pour une poignée de bahts, qui a réussi à me dénouer définitivement les muscles du dos… Les chiens eux, se délassent sur le sable qu’ils creusent pour se blottir dans la fraicheur d’une fin de journée harassante où ils se sont mordillés gentiment pour défendre leur bout de plage.
Les grandes fleurs blanches des frangipaniers distillent dans l’air leur parfum suave, m’indiquant que je vais devoir finir par partir en emportant ça avec moi. Le temps ici s’est ralenti, je ne fais que manger, dormir, bouquiner un peu, nager dans une eau turquoise au beau milieu de poissons qui ne songent à rien. Moi qui ne suis pas un être d’eau, je passe le plus clair de mon temps à faire la planche dans une eau aussi chaude que l’air, les yeux tournés vers le ciel. Je ne ramènerai rien d’autre d’ici que des souvenirs tendres, les caresses attendues d’un chien qui a perdu sa patte, les cris des geckos le soir tandis que mon assiette se remplit de mo manao (porc épicé au citron vert), de samoussas tendres au poulet et de jus de mangue fraiche. Et de quelques mojitos…
Poissons fleurs, poissons rayés, poissons plats, poissons farceurs, oursins sur lesquels j’aurais réussi à marcher, me plantant un pic à brochettes sous la plante du pied, poissons ogives, poissons cache-cache… Incapable de mettre un nom sur toute cette faune, j’invente des noms comme le faisaient les anciens, au plus proche de ce que je découvre…
Mister Sim et Mister Sia se sont assis ma table quelques instants pour papoter dans un anglais approximatif qui nous a tout de même permis d’échanger un peu sur leur vie ici. Ils vivent ici à l’année avec femme et enfants qui s’ébrouent dans les arrière-cours de l’hôtel. Quand ils me demandent d’où je viens, ils ne savent pas où se situe la France. Paris ? Ah Paris !!! Le parfum, la Tour Eiffel, l’argent… Oui, mais non… Paris ce n’est pas ça, même si d’ici ça y ressemble. Mieux vaut les laisser avec ces images puisqu’ils n’iront certainement jamais, pour leur plus grand bien…
Quand je partirai d’ici, la fille de la réception tiendra à s’occuper de tout, taxi jusqu’à Thongsala, billets pour le bateau qui me ramène à Samui, et jusqu’au taxi qui me permettra de rejoindre l’aéroport. Je n’aurai rien à faire, sinon à payer…
Haad Salad ne s’efface pas de mon souvenir, la petite anse enserrée entre les collines plongeant dans l’eau chaude et calme reste présente au creux de moi, ses odeurs et ses bruits de cigales, les geckos râlant dans la nuit sous le portrait du roi Rama V, les frangipaniers et les arbres du voyageurs étendant leurs longs bras au-dessus des petites chemins qui regagnent les chambres… Un petit rêve dans lequel on ne se préoccupe de rien, sinon d’être bien, loin de tout, loin du tumulte des grandes villes, loin des avions qu’on n’entend plus.