Onggi (옹기 en coréen), c’est une famille, une famille de pots en terre, ou plutôt, selon l’expression consacrée au vu de leur taille, de jarres. Si l’alimentation coréenne n’était pas autant imprégnée d’aliments fermentés, le Onggi n’aurait pas aujourd’hui cette place dans la société ; c’est la raison pour laquelle on peut en trouver des dizaines exposées dans le Jangdokdae (lieu dédié à ces jarres) au palais de Gyeongbok à Séoul. La particularité de ces jarres, c’est que leur céramique n’est pas émaillée, mais recouverte d’une glaçure liquide qui, une fois cuite, laisse le pot respirer et permet les échanges d’air avec l’extérieur ; c’est ce qui permet la fermentation des aliments, mais lui confère également une grande résistance aux éléments comme le soleil, la pluie, ou le gel. Une fois le onggi cassé ou fendu, il retourne à la terre, on le concasse et on le laisse se dégrader dans la terre. Il est rétif à l’archéologie.
Mais ce qui est important dans tout ça, c’est que l’origine du Onggi remonte à une période située entre 4000 et 5000 av. J.-C., et qu’aujourd’hui encore, dans la Corée moderne, il existe encore des hommes et des femmes qui travaillent ces jarres comme des œuvres d’art, et pour comprendre exactement, ce que ça signifie, il faut partir avec Lee Kang-hyo, un des plus célèbres potiers coréens ; il faut le regarder se préparer au rythme de la musique, il faut le regarder éclabousser les jarres avec la glaçure, il faut encore et encore le regarder répandre à la main la substance gluante sur la surface des pots en se laissant pénétrer par une musique qui le fait presque entrer en transe et le fait revenir plus de 5000 ans en arrière, lorsque ses ancêtres produisaient les premières jarres, il faut le regarder, le visage barbouillé d’éclaboussures, le visage fermé, à genou devant sa création… Sans cela, je doute qu’on puisse comprendre…
S’il est bien un peuple qui condense tous les fantasmes, c’est bien le peuple targui, qui se nomme lui-même Kel Tamashaq. Nomade par définition et obligation, rebelle car rétif à l’assimilation et l’acculturation, c’est un peuple fier et indomptable, dont la société est réglée sur un modèle défiant les traditions musulmanes et dont la langue, le tifinagh, un dérivé du berbère, a fait l’objet d’un immense et magnifique dictionnaire en quatre tomes par le père Charles de Foucauld.
Dernier arrêt sur images avec Paul Bowles qui nous parle de l’âme et du désert.
Ici, ce sont les hommes qui sont voilés nuit et jour. Le voile est de fine gaze noire et se porte, comme ils l’expliquent, pour protéger l’âme. Mais, comme pour eux l’âme et le souffle sont identiques, il n’est guère difficile de trouver une raison physique, s’il en faut une. La sécheresse excessive de l’atmosphère cause souvent des troubles dans les voies nasales. Le voile conserve au souffle son humidité : il est une sorte de petite plante qui conditionne l’air et permet d’éloigner les mauvais esprits qui, autrement, manifesteraient leur présence en faisant saigner les narines, ce qui arrive souvent dans cette partie du monde.
Il n’est pas très juste de parler de ces gens fiers comme de Touareg. Le mot est un terme d’opprobre signifiant « âmes perdues », qui leur avait été donné par leurs ennemis traditionnels, les Arabes, et qui leur est resté à l’extérieur. Il s’appellent imochagh, les hommes libres.
Paul Bowles, Leurs mains sont bleues
Points Aventures
Retour dans le désert avec Paul Bowles. Nombreux sont les écrivains qui ont parlé du désert, mais peu l’ont vraiment expérimenté. Lieu de privation, d’extrême dénuement, de la plus singulière désolation, Bowles parle des premiers instants, lorsqu’on arrive dans le désert, dans le Sahara en particulier. Le silence et l’absence, la possibilité de devenir fou de par l’absence de tout et le silence que l’on fait avec soi-même. Il en parle comme personne, raison pour laquelle il a si bien su en parler également dans The sheltering sky, qu’il faut, je le répète, lire avant de mourir.
Lorsque vous arrivez au Sahara, pour la première ou la dixième fois, vous remarquez immédiatement la paix qui y règne. Un silence absolu, incroyable, prédomine à l’extérieur des villes. Et à l’intérieur, même dans des lieux agités comme les marchés, l’air a quelque chose d’assourdi, comme si le calme était une force consciente qui, refusant l’intrusion du bruit, le réduit et le dissipe aussitôt. Et puis, il y a le ciel, à côté duquel tous les autres ciels ne sont que de pâles essais. Solide, et lumineux, il est toujours le point central du paysage. Au couchant, l’ombre incurvée, précise, de la terre, monte rapidement de l’horizon, y découpant une zone claire et une zone sombre. Quand toute la clarté du jour a disparu, et que l’espace est rempli d’étoiles, le ciel est toujours d’un bleu brûlant, intense, très foncé au zénith, et plus clair en direction de la terre, si bien que la nuit ne devient jamais vraiment noire.
Vous franchissez la porte du fort ou de la ville, vous dépassez les chameaux couchés à l’extérieur, et vous montez dans les dunes, ou bien vous vous éloignez vers la plaine dure, pierreuse, et vous restez un moment, seul. Bientôt, soit vous frissonnez et retournez en tout hâte à l’intérieur des murs, soit vous restez là et vous vous laissez gagner par quelque chose de très particulier, que ceux qui vivent dans cette région connaissent, et que les Français appellent le « baptême de la solitude ». C’est une sensation unique, qui n’a rien à voir avec le sentiment d’être seul, car il présuppose une mémoire. Ici, dans ce paysage entièrement minéral, éclairé par les étoiles comme par des feux, même la mémoire disparaît ; il ne reste que votre respiration et les battements de votre cœur. Un processus de réintégration de soi étrange, qui n’a rien d’agréable, commence en vous, et vous avez le choix entre le combattre et tenir à rester la personne que vous avez toujours été, ou bien lui laisser libre cours. Car personne, après un certain temps au Sahara, n’est plus tout à fait le même.
Paul Bowles, Leurs mains sont bleues
Points Aventures
J’aurais simplement pu appeler cette nouvelle section “mes semaines au jardin”… mais j’ai préféré un titre qui me rapproche de mon enfance. نباتات c’est un jardin, plus précisément un jardin qu’on trouve sur les bords du Nil, un jardin plein de souvenirs, d’odeurs et de couleurs qui se sont estompés, mais qui ne cessent de vouloir se présenter à nouveau.
A présent que j’ai un jardin, mon jardin, avec ma maison dessus, je peux y faire ce que je veux, y passer ma journée même s’il y fait plutôt frais, profiter des quelques instants d’ensoleillement des journées d’automne, rester jusqu’aux derniers instants du jour, attendre qu’il finisse par pleuvoir un peu fort avant de rentrer, les chaussures crottées que je laisse dans le garage… Un grand vide emplit mes poumons, la fatigue chevillée au corps d’avoir creusé un immense trou dans lequel j’ai planté mon cerisier, un burlat bigarreau qui devrait faire une bonne taille déjà d’ici quatre ou cinq ans et donner de beaux fruits à la chair pleine et juteuse…
Les fainéants disent que le jardin, à partir de l’automne, est synonyme de mort de la végétation et qu’on ne peut plus guère en profiter. C’est totalement faux. Déjà, c’est une des meilleures périodes pour planter, surtout les fruitiers. La terre est plus meuble qu’en été, elle commence à se régénérer, elle s’alourdit et n’attend plus que les plantations. J’ai retourné la terre des vieux massifs dont les anciens propriétaires disaient qu’il était impossible d’y planter quoi que ce soit. Mon œil.
La semaine dernière, j’ai planté deux bambous, un aurea et un nigra, deux fuchsias dont un Ricartoni, mais également un hydrangea à larges feuilles, et un tout petit arbre à feuilles très lumineuses qui promet de bien grandir et d’illuminer ce coin sombre où soit disait rien ne poussait, un sambucus niger “golden tower”. J’ai également disséminé les bulbes de jacinthes qui viendront enchanter mes bordures et remplir l’air d’un doux parfum musqué.
Sans y passer trop de temps, le jardin est pour moi un lieu de ressourcement, j’y vais lorsque j’ai envie de me dépenser un peu, je le nettoie dès que les feuilles du grand érable jonchent la pelouse, je gratte la terre pour la nettoyer des mauvaises herbes. Le temps y passe vite, et l’esprit ne vagabonde pas trop, il fixe son attention sur quelques mètres carrés que je mets un soin particulier à nettoyer. Chaque partie est un élément du tout et l’harmonie ne nait pas seule, elle est la combinaison de toutes ces parties qui deviennent chacune indispensable.
J’ai devant moi quatre jours pour en profiter, faire autre chose, choisir, me dispenser de penser, éviter de trop galoper. نباتات et respirer un peu…