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Une semaine sur terre. Jour­nal du confi­ne­ment III

Une semaine sur terre. Jour­nal du confi­ne­ment III

Une semaine sur terre

Jour­nal du confi­ne­ment III

Pho­to by Lopez Robin on Uns­plash

Dimanche 22 mars

Nuit dif­fi­cile, des  rêves qui n’en finissent pas, des rêves qui pour­rissent mes matins et qui jouent avec mes peurs. Je suis un grand trouillard, j’ai des pho­bies, et je me demande si la plus grande n’est pas celle des pro­fon­deurs océa­niques.  Comme je le dis à ceux qui me disent que pour un fils de Bre­ton, c’est quand-même pas de bol, je réponds que dans ma famille, per­sonne n’est marin-pêcheur, ni même marin tout court, et nous nageons tous comme des enclumes.

J’ai fait un rêve affreux, dans lequel je quit­tais le sol et j’a­vais une vue magni­fique, tout en hau­teur, comme si j’é­tais un drone, au-des­sus d’un détroit, une lame de roche qui s’en­fon­çait dans une eau cris­tal­line et calme, sur laquelle était sculp­tée un visage de vieil homme bar­bu — un détail. Puis je me suis rap­pro­ché au point que je me suis retrou­vé à la limite de la sur­face de l’eau, per­ché sur une branche qui flot­tait comme par magie à la ver­ti­cale. Je me suis dit que si je vou­lais par­tir de là, le plus com­mode était de remon­ter la côte par la falaise, mais mon rêve ne l’a pas enten­du de cette oreille et m’a fait com­prendre qu’il fal­lait que ce soit par le pied de la falaise. J’ai donc sau­té de ma branche pour rejoindre le point le plus proche de la muraille de pierre et là, je me suis enfon­cé dans l’eau gla­ciale, à une pro­fon­deur tout à fait dérai­son­nable. L’eau était si trans­pa­rente que je pou­vais voir le fond de la mer. Tout ce que j’a­dore… Evi­dem­ment, je me suis réveillé en sur­saut, com­plè­te­ment flippé…

Je hais ce genre de rêves, je hais la mer quand je suis des­sus ou dedans, je hais les rêves où il y a à la fois moi et la mer… et je pro­pose qu’on arrête ça tout de suite.

Deuxième jour de week-end confi­né. Rien de spécial.

Pho­to © David McAugh­try

Same­di 28 mars

La deuxième semaine de confi­ne­ment a été com­pli­quée pour moi. Je ne sais pas gérer ce genre de situa­tion. Pas le fait d’être chez soi, parce que ça je sais très bien faire et je serais même ten­té de dire que je ne sais pas faire grand-chose d’autre, mais tra­vailler chez moi a été très com­pli­qué. Je ne  sais pas pon­dé­rer mon temps entre le tra­vail et les temps de pauses, et là, ça m’a fou­tu une claque, parce que je me suis retrou­vé épui­sé en quelques jours.

J’ai dû sérieu­se­ment lever le pied. Des nau­sées, des dou­leurs un peu par­tout, la tête prise dans un étau et l’en­vie de me mettre au fond d’un trou. Pas réus­si à lire une seule ligne. Alors, quel­qu’un que je connais bien m’a dit un jour, quand on est au fond du trou, on ne peut res­sor­tir que par le haut.

Alors voi­là, c’est ce que je vais faire. Et puis je me rends compte, que ce qui compte vrai­ment à l’in­té­rieur d’un espace comme le mien, n’est pas tant le cours des évé­ne­ments, mais les sen­sa­tions et les impres­sions qui se construisent à l’intérieur.

Une mau­vaise passe. Une étrange et fou­tue putain de mau­vaise passe. Res­sor­tir par le haut. Et puis voi­là. Alors ce matin, en me levant, j’ai pris mon bou­quin, celui qui traîne depuis des jours et des jours sur ma table de nuit et que je n’ar­rive pas à lire, non pas parce qu’il ne me pas­sionne pas, mais parce que je n’y arrive pas, et je l’ai ava­lé d’un trait, un chouette livre de Ragnar Jónas­son, avec une vraie belle lumière qui en émane. Et depuis quelques jours, je sais com­ment on prononce :

Eyjaf­jal­la­jö­kull

En atten­dant qu’il se passe autre chose, en voi­ci quelques lignes.

Pen­dant ses années d’é­tudes, Ari Thór voyait sou­vent pas­ser des bus affi­chant le mes­sage « Pas en ser­vice ». Après la mort de ses parents, il s’é­tait ins­tal­lé chez sa grand-mère et le bus était deve­nu son moyen de trans­port habi­tuel. Du vivant de son père et sa mère, il n’a­vait jamais rien eu à faire par lui-même ; par la suite, il avait tout mis en oeuvre pour être autonome.
Le para­doxe du mes­sage l’in­tri­guait. Les bus n’é­taient pas en ser­vice, et pour­tant ils pas­saient à toute vitesse devant lui. Ils allaient bien quelque part ? Le même genre de sen­ti­ment l’ha­bi­tait depuis quelques mois : il était constam­ment occu­pé, mais sans véri­table but.

Ragnar Jónas­son, Nátt
2011, Edi­tions de la Martinière

Mais où sont-ils tous ? Pho­to by Tory Dough­ty on Uns­plash
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Une semaine sur terre. Jour­nal du confi­ne­ment II

Une semaine sur terre. Jour­nal du confi­ne­ment II

Une semaine sur terre

Jour­nal du confi­ne­ment II

Pen­dant toute la durée de cette période excep­tion­nelle, une petite chro­nique de trois jours en temps de guerre, bien au chaud chez moi. Deuxième partie.

 

Jeu­di 19 mars

Hey mais en fait ça passe super vite !! Sans rire, ma mati­née d’hier a filé à une vitesse incroyable… Même pas eu le temps de sou­pi­rer d’en­nui ou de me don­ner l’illu­sion que la jour­née était trop longue… Ce n’est pas vrai­ment comme ça que j’a­vais envi­sa­gé les choses, je m’at­ten­dais au moins à pas­ser quelques heures à me mor­fondre sur mon cana­pé en atten­dant qu’on m’en­voie des mails, mais même pas !! Ah ok, super le confi­ne­ment, je n’ai jamais pas­sé autant de temps au télé­phone et en visio­con­fé­rence (ce qui implique d’être lavé et de sen­tir bon, bien évidemment)…

Plus sérieu­se­ment, je crois que cette nuit, j’ai tra­duit dans mes rêves une angoisse que j’ai déve­lop­pée hier. Sur le temps du midi, j’ai dû sor­tir pour faire une petite course, avec ma petite attes­ta­tion de dépla­ce­ment déro­ga­toire, et je n’ai pas croi­sé un chat dans ma ville ; c’est assez désta­bi­li­sant, même si la pre­mière réac­tion que l’on a, c’est l’a­mu­se­ment. Cela peut vite se retour­ner et se trans­for­mer en autre chose, d’un peu plus anxio­gène. Et je pense qu’in­cons­ciem­ment, ce qu’a essayé de me dire mon rêve, c’est que dans cette ville de huit mille habi­tants, tout le monde avait déser­té et que si mon coco tu vou­lais comp­ter sur quel­qu’un dans les envi­rons, ce n’é­tait même pas la peine ; YOU — ARE — ALONE !! Tu com­prends ça (avec l’ac­cent québécois) ??!!

Dans mon rêve, j’é­tais dans la 309 que m’a­vait don­née mon grand-père (il y a bien long­temps qu’elle est par­tie à la casse), sta­tion­né sur une vaste éten­due de sable, sans rien autour. Pas vrai­ment le désert, mais pas vrai­ment dans l’en­ceinte d’une ville non plus. Je suis sor­ti de la voi­ture avec mon appa­reil pho­to et j’en ai fait le tour avant de me faire inter­pel­ler par un qui­dam qui me fai­sait des grands signes, qui vou­laient plus ou moins dire de regar­der de l’autre côté. Hor­reur !!! La mer était en train de mon­ter à une vitesse ful­gu­rante à tel point que j’a­vais déjà les pieds dans l’eau… Je suis res­té là, plan­té comme une asperge, à me poser la ques­tion de savoir si je devais fuir avec la voi­ture dans laquelle il me parais­sait com­pli­qué de mon­ter — et quand bien même, arri­ve­rais-je à rou­ler sans m’en­sa­bler ? — ou si je devais prendre les jambes à mon cou. Ce qui est cer­tain, c’est que le qui­dam a bien vite dis­pa­ru — le lâche !! Il y a tou­jours un lâche dans un rêve… — et que je suis res­té là sans savoir quoi faire, dans une tem­po­ra­li­té qui m’a sem­blé comme une éter­ni­té. Même quand je me suis réveillé, j’é­tais encore dans cet espèce d’entre-deux non réso­lu qui met incroya­ble­ment mal à l’aise. Alors après, je peux venir fan­fa­ron­ner, mais là pour le coup, je sens que j’ai tou­ché un truc du doigt. Une petite névrose qui, je l’es­père, va fer­mer sa gueule…

Mais où sont-ils tous ? Pho­to © Vir­tual­Wolf

Je me demande si cette période ne va pas être pour moi l’oc­ca­sion de remettre en cause cer­taines choses, cer­taines choses de mon quo­ti­dien. Et si tout cela n’é­tait pas vrai­ment réel ? Et si au bout du tun­nel du confi­ne­ment il y avait… une vie sans tra­vail… Ah ? On me dit dans l’o­reillette que c’est le télé-confi­ne­ment c’est maintenant… 

Fin de jour­née. Et là, c’est le drame… Le truc qui manque… La car­touche de Soda Stream… Pas le choix, je dois aller à Cora. Petite attes­ta­tion manus­crite, clefs de bagnole, sac de course et c’est par­ti. M’est avis que cer­tains doivent se dire que ça ne doit être pas être si com­pli­qué que ça de sor­tir sans se faire repé­rer… Il y a beau­coup plus de monde qu’­hier dans les rues et sur la route. Après avoir atten­du à peine dix minutes, j’entre dans le super­mar­ché et je me rends compte que je n’au­rais pas l’oc­ca­sion de faire la queue vu le monde à l’in­té­rieur. C’est comme un ins­tant de liber­té, la pos­si­bi­li­té de croi­ser des vraies per­sonnes qui bougent dans la vraie vie, des vrais hommes et des vraies femmes, une jolie fille qui me regarde et qui file, droit devant, men­ton et poi­trine fière, elle aus­si est vraie, j’en met­trais ma main à cou­per… En réa­li­té, je m’at­tarde, je flâne, je fais des pas de deux, des pas chas­sés, des crocs-en-jambe, des demi-tours en plein milieu de l’al­lée prin­ci­pale. Un vrai débile qui a pas­sé déjà quatre jours en détention.

Ven­dre­di 20 mars

Quelle drôle de mati­née… J’ai été réveillé par les chats qui ont fait les cons dans le salon à une heure pas pos­sible. En ten­tant de faire un triple sal­to arrière dans mon lit, j’ai réus­si à me coin­cer quelque chose dans le bas du dos, cer­tai­ne­ment le sacrum. Du coup, j’ai une idée un peu plus pré­cise de ce à quoi pour­rait res­sem­bler l’en­fer… Le confi­ne­ment mais avec le dos en vrac.

Lorsque j’ai réus­si à me lever, j’ai consta­té le champ de bataille : les tapis étaient rou­lés en boule au pied de l’es­ca­lier, un ver de terre a été tran­ché vif par le plus jeune de mes chats, à qui j’ai déjà expli­qué que, 1, non c’é­tait une légende, cou­per un ver de terre en deux, ça ne fait pas deux vers de terre, 2, ça ne sert à rien de chas­ser des vers de terre puisque per­sonne n’en mange, 3, c’est pareil avec les sou­ris, sur­tout quand elles n’ont plus de tête et 4, quand le temps est sec, chas­ser des feuilles mortes n’a­vait pas plus d’in­té­rêt… J’ai aus­si retrou­vé un bout de brioche éven­tré sur le sol de la cui­sine et des traces de pattes sur la vitre de la cui­sine, trem­pées dans l’eau d’ar­ro­sage des plantes qu’il venait de ren­ver­ser en vou­lant chas­ser une abeille qui n’a­vait rien à faire là. Une fois qu’il a pu consta­ter que j’a­vais tout remis en ordre, il est remon­té tran­quille­ment se cou­cher pour ne se réveiller qu’en fin de journée…

En fin de mati­née, je me suis enfin déci­dé à aller au siège récu­pé­rer des docu­ments. Ce serait dom­mage de ne pas pro­fi­ter de ces temps d’ac­ti­vi­té réduite en les lais­sant crou­pir seuls dans mon armoire.

C’est à ce moment-là que je me suis ren­du compte qu’il me fal­lait un jus­ti­fi­ca­tif de dépla­ce­ment pro­fes­sion­nel, docu­ment que je pou­vais très bien signer moi-même mais qu’il fal­lait que je puisse éga­le­ment tam­pon­ner, et pour cela, il fal­lait que je puisse aller sur mon lieu de tra­vail. Comme dirait Arno, “tu vois l’ba­zar ?”. Ouais, c’est exac­te­ment ça. Le bazar. Va faire com­prendre au flic qui m’a contrô­lé qu’en tant que direc­teur adjoint de mon asso­cia­tion, je suis tout à fait en mesure de me faire mon propre docu­ment. Et que jus­te­ment, je vais cher­cher le tam­pon. Et là… “Je com­prends mon­sieur, mais qui va tam­pon­ner votre docu­ment ?” Alors déjà, je ne vois pas en quoi ça le regarde, mais je lui répète que c’est moi. “Vous allez tam­pon­ner votre propre docu­ment ?”. Ouais, que je lui redis. Bon.
- Et vous tra­vaillez où ?
- Juste ici (je me suis fait contrô­ler sur le rond-point qui donne accès au cam­pus).
- Ici ?
- Oui.
- Bon. Il faut bien que vous ayiez votre attes­ta­tion et votre jus­ti­fi­ca­tif avec vous et que vous en fas­siez pour tous vos col­lègues.
- Euh… OK (Dans ce genre de situa­tion, il vaut mieux évi­ter d’être contra­riant).
- Allez circulez !

Je ne sais pas si je l’ai échap­pé belle, mais c’est la pre­mière chose que j’ai faite en arri­vant au bureau. C’est vache­ment bien le bureau sans per­sonne et sur­tout sans cette lumière criarde qui bou­sille les yeux…

Mais où sont-ils tous ?

Pas de musique aujourd’­hui, je suis ron­chon, dégoû­té d’a­voir le dos en com­pote, d’a­voir aus­si mal. Je me sens bon à rien. La jour­née ter­mi­née, la semaine ter­mi­née, je me demande à quoi va res­sem­bler ce pre­mier week-end confi­né. Parce que cette fois-ci, il n’y aura pas de télé­tra­vail, de visio­con­fé­rences, pas de fichiers Excel, pas de mails. Il n’y aura pas de courses, pas de sor­ties, il n’y aura rien.

Grand saut dans l’in­con­nu. Stu­peur et confinement.

Same­di 21 mars

Un café.
Une tem­pête.
Un café.

Mais où sont-ils tous ? Pho­to © KCRW

Que dire de cette pre­mière jour­née de confi­ne­ment en week-end ? Bon ben pas grand-chose. C’est un jour de week-end comme d’ha­bi­tude, pen­dant lequel j’ai fait le ménage, j’ai bou­qui­né, et c’est tout. Donc, bilan des opé­ra­tions, c’est pareil que d’ha­bi­tude. Sauf que je n’ai pas tra­vaillé, contrai­re­ment à ces cinq der­niers jours. Et si je compte bien, il reste un jour comme ça. Avant les cinq pro­chains jours de tra­vail, ou de télé-confi­ne­ment. Tout va bien. Je sais encore comp­ter, ma san­té men­tale est au beau fixe, contrai­re­ment à mon fils, qui a ran­gé sa chambre…

C’est le prin­temps depuis hier. Par contre, depuis ce matin, c’est le retour de l’hi­ver avec un sale vent froid.

Allez, tout va bien se passer.

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Ubud sto­ries #6 : réveil sur l’Île des dieux

Ubud sto­ries #6 : réveil sur l’Île des dieux

Réveil sur l’île des dieux

Ubud sto­ries #6

22 février 2014

Il a plu des trombes cette nuit. Il a plu à 21h45… Je dor­mais depuis 19h30, écra­sé sur le lit, la porte-fenêtre ouverte, au vu de tout le monde ; pas grand-chose à faire… J’ai tou­jours un peu de mal à me remettre des voyages long cour­rier, ça me flingue à un point dont on n’a pas idée. Je me suis réveillé à 1h30 en ayant l’im­pres­sion que la nuit était ter­mi­née. La longue nuit équa­to­riale fait perdre ses repères, le milieu de la nuit res­semble à une aube pro­fonde ; je pro­fite de ce calme ter­rible pour rat­tra­per mon som­meil jus­qu’à 7h00.

La lumière crue du matin donne à voir un jar­din avec des murets aux formes géo­mé­triques, un petit temple boud­dhiste sur lequel une jeune fille de l’hô­tel vient dépo­ser des offrandes, de la nour­ri­ture dans de petits paniers tres­sés en lanières de feuilles encore vertes, des ficus de toutes sortes, des plantes qu’on ne voit géné­ra­le­ment que dans les serres des grands maga­sins et qui poussent ici comme de la mau­vaise herbe.

La salle de bain est l’en­droit le plus ori­gi­nal de la chambre. On s’y enferme après avoir ouvert une porte à double bat­tant qu’un petit loquet en bois vient fer­mer en l’in­sé­rant dans une coche. La douche, quant à elle, est une salle dans la salle de bain, conte­nue entre deux arches de pierre. Le sol est fait de cailloux col­lés les uns à côté des autres et le pla­fond de la salle est à moi­tié ouvert. Lors­qu’il pleut, l’eau tombe dans la salle de bain ; on pour­rait presque prendre sa douche sous l’eau des averses tropicales !

Je m’y attarde lon­gue­ment, sous une eau tiède qui détend mon dos noué. Une gre­nouille chante encore mal­gré l’heure tar­dive pour elle. Je pro­fi­te­rai de cette jour­née pour visi­ter la jolie petite ville d’Ubud.

Une sta­tue sous la douche

Une douche sous le ciel

Moment récol­té le 22 février 2014. Écrit le 20 mars 2020.
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Une semaine sur terre. Jour­nal du confi­ne­ment I

Une semaine sur terre. Jour­nal du confi­ne­ment I

Une semaine sur terre

Jour­nal du confi­ne­ment I

Pen­dant toute la durée de cette période excep­tion­nelle, une petite chro­nique de trois jours en temps de guerre, bien au chaud chez moi.

 Pho­to by Ken­ny Luo on Uns­plash

Lun­di 16 mars

Voi­là. Nous y sommes. Le Pré­sident de la Répu­blique est en train de me dire que je suis consi­gné chez moi, que je n’ai le droit de sor­tir que pour aller faire mes courses.

Tout a com­men­cé jeu­di soir lors­qu’il nous avait déjà dit qu’on n’al­lait plus trop pou­voir sor­tir, mais vu que nous n’a­vons pas été sages et qu’on s’est fait gau­lés à boire des bières au bord de la Seine sur les bords du canal Saint-Mar­tin, ben voi­là, on est punis. On doit res­ter dans notre chambre, pri­vés de sortie.

Bon, en même temps, je m’en fous, je ne sors géné­ra­le­ment que pour aller au tra­vail ou pour aller faire mes courses. Du coup, depuis ce matin, je n’ai plus le droit d’al­ler au tra­vail. Juste le droit d’al­ler faire mes courses.

J’a­voue, ce matin, je me suis levé à l’heure à laquelle je com­mence d’or­di­naire, j’ai assis­té à ma pre­mière réunion télé­pho­nique à 9h00 pour orga­ni­ser tout ce bor­del, en atten­dant les consignes du comi­té de direc­tion. Et puis j’ai bu trop de café.

J’a­vais quand-même pris le temps de prendre ma douche en qua­trième vitesse (pas encore de res­tric­tion sur l’eau) et j’ai pas­sé ma mati­née pen­du au télé­phone, alter­nant crampes et dou­leurs. Heu­reu­se­ment, j’a­vais pré­pa­ré à man­ger la veille, ce qui m’a évi­té de devoir pré­pa­rer quoi que ce soit ; j’ai même pris le temps de pas­ser l’as­pi­ra­teur sur ma pause déjeu­ner. Bref, une jour­née atypique.

C’est lorsque je suis sor­ti que tout s’est gâté. J’ai essayé mon super­mar­ché habi­tuel et là, vision d’hor­reur ; on fai­sait ren­trer les gens au compte-goutte et les pré­ten­dants atten­daient leur tour en fai­sant le pied de grue dans une file d’at­tente allant d’une entrée à l’autre… Je me suis arrê­té sur le par­king, bouche bée ; je n’a­vais jamais vu ça.

Un deuxième super­mar­ché, j’ai pu entrer, et il y avait envi­ron quinze per­sonnes qui atten­daient à chaque caisse. Une hor­reur, des bous­cu­lades… Je connais des porcs qui ont plus de manières que la plu­part des connards que j’ai ren­con­tré ce soir. Je n’a­vais jamais vu une telle agi­ta­tion, même une veille de réveillon de Noël. Que le strict néces­saire, même pas un paquet de farine. Je me suis mis à ima­gi­ner tous ces gens en train de faire des crêpes au même moment en s’en­rou­lant dans des kilo­mètres de papier toi­lette. Ou peut-être sont-ils en train de faire leur pain… Mais ça ne tient pas, les bou­lan­ge­ries sont ouvertes…

Je rentre chez moi épui­sé, ten­du d’a­voir pas­sé autant de temps debout à attendre en caisse que tout ce petit monde se mette en ordre de marche et veuille bien me lais­ser pas­ser. Comme si quelque chose de pois­seux traî­nait dans l’air, je jette mes vête­ments au feu (dans le panier de linge sale) et saute sous la douche. Mon élixir pour ce soir, ce sera un verre de pro­sec­co avec une soupe de pois­son, croû­tons à l’ail, sauce rouille et emmen­tal râpé.

Demain sera un autre jour, le pre­mier d’une longue série de jours cal­feu­trés chez soi. Pas la peine de vous embê­ter à nous pré­sen­ter la météo, qu’il pleuve ou qu’il vente, peu me chaut…

Mais où sont-ils tous ?

Mar­di 17 mars

Je me suis auto­ri­sé une der­nière incur­sion en dehors de chez moi, his­toire d’être cer­tain de pour­voir baf­frer pen­dant quelques jours ; fro­mages, vins, légumes (pour la bonne conscience), viandes à griller, d’autres à cui­si­ner en sauces et quelques miches de pain frais. Ce n’est pas parce que je suis enfer­mé chez moi que je vais me lais­ser abattre… au contraire, c’est le bon moment pour prendre soin de son estomac.

J’ai quand-même été obli­gé de faire la queue pour entrer dans un super­mar­ché ; je suis allé loin de chez moi, dans la cam­pagne, là où les gens ne se tapent pas des­sus pour un paquet de spa­ghet­tis. Résul­tat, je n’ai presque plus d’es­sence. Bon, OK, ce n’est pas comme si j’en avais vrai­ment besoin.

Je me suis concen­tré sur quelques fichiers que j’a­vais en souf­france et qui res­taient en panne. Avec le temps à dis­po­si­tion, ça per­met de res­ter concen­tré plus faci­le­ment et de faire les choses comme il faut. Et chose impor­tante, j’ai quand-même réus­si à bien me mar­rer avec les col­lègues, par mail et par Teams. C’est impor­tant de se mar­rer. Va fal­loir main­te­nir ça. Sous peine de ne pas tenir longtemps.

Mon fils me pose la ques­tion : «Et il se passe quoi si on est sur­pris dans la rue en train de faire rien ?». Une col­lègue me dit : «Je me sens quand même séques­trée avec 2 pro­duits issus de mon uté­rus.» Avec une autre : «Je crois que la moindre infor­ma­tion, aus­si inin­té­res­sante soit-elle, va finir par nous paraître comme une révé­la­tion mys­tique.»

Je pense que les jour­nées de tra­vail vont être longues, il va fal­loir être créa­tif… Je ter­mine celle-ci avec le concert binau­ral de Molé­cule, dif­fu­sé sur FIP. La suite demain.

Ma jour­née se ter­mine tout dou­ce­ment au jar­din, à déra­ci­ner les pâque­rettes qui ont déjà com­men­cé à colo­ni­ser tout dou­ce­ment, dans la terre meuble et la dou­ceur d’une soi­rée de fin d’hi­ver. Ce soir, c’est la Saint Patrick et per­sonne ne fête­ra la fête natio­nale irlan­daise dans les rues de Paris. Pas de voi­tures, pas d’a­vions, un calme digne de la cam­pagne, même pas de bruit de fond. On va être bien.

Mer­cre­di 18 mars

Je suis réveillé par le sif­fle­ment de la balayeuse et des souf­fleurs qui net­toient tou­jours la rue à des heures indé­centes.  J’au­rais aimé pou­voir dire qu’il y a des gens qui dorment, mais ce n’est pas vrai­ment ce qui est cen­sé arri­ver… Et puis il fait un soleil res­plen­dis­sant, un temps à ne pas avoir envie d’al­ler tra­vailler… Ce n’est pas le cas non plus… Oh et puis merde, on ne peut même plus faire de blagues !

Par curio­si­té, je regarde le prix des billets d’a­vion si tou­te­fois je vou­lais par­tir dans deux jours. Les prix sont cas­sés. Je pour­rais aller à Phnom Penh avec Thaï Air­ways pour moins de 600 euros ! Même les prix pour cet été sont sacri­fiés… c’est le moment…

Bon allez, il est 8h00, je me mets au bou­lot, pre­miers mails, dont un qui ne me fait pas plai­sir et que je traite en priorité.

Pos­sible fin du confinement…

Day(s)

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Hour(s)

:

Minute(s)

:

Second(s)

Les fenêtres grandes ouvertes pour aérer, je n’en­tends rien qui vient du dehors, pas de bruits de moteurs… Rien d’autre que le rou­cou­le­ment des pigeons ramiers et les mésanges qui viennent pico­rer dans la mangeoire.

La ver­tu de tout ceci, c’est que les eaux de Venise semblent retrou­ver leur trans­pa­rence qu’elles n’ont pas dû connaître depuis des décen­nie, à tel point que des bancs de poisson

A lire sur le site de Géo.fr.

Peut-être qu’un jour on pour­ra à nou­veau sor­tir de chez soi mais j’a­voue que j’aime bien cette situa­tion. Pour le moment.

J’ai pas­sé ma jour­née avec Laurent Gar­nier et c’é­tait très bien comme ça. Ce soir, je me fais un laab moo, du porc haché épi­cé à la menthe et aux oignons. Allez hop, fin de transmission.

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De bois. Éloge de l’insistance

De bois. Éloge de l’insistance

De bois

Eloge de l’insistance

Non, c’est déci­dé, je n’i­rai pas voter. Je pour­rais mais je n’i­rai pas. La rai­son est tel­le­ment simple que je ne sais même pas com­ment j’ai envi­sa­gé un seul ins­tant ne pas m’af­fran­chir de me plier au plus élé­men­taire des devoirs.

J’au­rais pu me dire qu’il était de mon devoir d’y aller, mais non. J’in­siste. Il se trouve que j’ha­bite une petite ville où les maires règnent en dynas­tie sur la ville aus­si loin que la mémoire des habi­tants puisse remon­ter. L’ac­tuel maire est aux res­pon­sa­bi­li­tés depuis 1997, depuis la mort de son pré­dé­ces­seur en fonc­tion alors qu’il en était le pre­mier adjoint. Lui-même était le pre­mier adjoint du pré­cé­dent qui avait régné pen­dant 30 années sur la bour­gade. Autant dire que si vous n’êtes pas du sérail, point d’avenir !

Et pour­quoi alors ne pas aller voter ? Ne pas voter, c’est lais­ser la pos­si­bi­li­té à quel­qu’un qu’on ne sou­haite pas voir prendre les com­mandes le faire, c’est lais­ser à d’autres, qui, en l’oc­cur­rence, ne sont pas dési­rables, prendre la res­pon­sa­bi­li­té de la poli­tique com­mu­nale. Tou­te­fois, dans ce cas pré­cis, aller voter revien­drait stric­te­ment au même. L’op­po­sant au maire actuel, un peu trop à droite à mon goût, est un ancien colis­tier dis­si­dent, tout aus­si un peu trop à droite pour moi. Bien malin celui qui peut voir la dif­fé­rence entre les deux pro­grammes, dont seule la séman­tique les distingue.

Sur la liste du maire actuel, on sent tel­le­ment de jeu­nesse que l’on est en droit de se deman­der si la moi­tié ne pas­se­ra pas l’arme à gauche avant la fin du man­dat. Dans ces condi­tions, et pour toutes ces rai­sons, je ne vois pas l’in­té­rêt de me dépla­cer. D’au­tant que j’ai lar­ge­ment de quoi m’oc­cu­per chez moi.

Pho­to by Sarah Worth on Uns­plash

« Cer­tains veulent me voir comme quel­qu’un de cha­leu­reux, un peu lunaire, a‑t-il fait. Tout plein de la sagesse altruiste de l’er­mite. Débi­tant des for­mules dignes de for­tune cookies depuis mon repaire d’ermite. »

Michael Fin­kel, Le der­nier ermite

Là où je suis, là où je vis, je suis entou­ré des bien­faits de la musique et de la lit­té­ra­ture. La situa­tion de ces der­niers jours qui s’ag­grave est une étrange situa­tion car elle nous plonge dans l’in­cer­ti­tude des jours à venir. Per­sonne ne sait ce qui va se pas­ser. Je ne sais pas si je vais conti­nuer à me dépla­cer pour aller tra­vailler où si je vais tra­vailler depuis chez moi. Je ne sais pas si je vais res­ter confi­né chez moi à attendre que ça se passe. Peut-être tom­be­rons-nous malades à notre tour, peut-être pas.

Tou­jours est-il que je ne suis pas très inquiet si tou­te­fois je devais res­ter chez moi. Je pour­rais m’exi­ler en Bre­tagne pour res­pi­rer le bon air de la mer. Je n’i­rai pas me battre dans les super­mar­chés, je n’a­chè­te­rai pas de paquets de pates au mar­ché noir, pas plus que je ne me rue­rai sur le sel et les œufs, ni sur les rou­leaux de papier toi­lettes. L’in­quié­tude rend les gens pire que des bêtes sauvages.

Ecou­tez Nik­las Pasch­burg jouer Duvet… Regar­dez si vous le pou­vez Para­site (기생충) de Bong Joon-ho, avec une plé­thore d’ex­cel­lents acteurs, Choi Woo-sik et la magni­fique Park So-dam… Lisez Le der­nier ermite de Michael Fin­kel, Der­niers mètres jus­qu’au cime­tière de Ant­ti Tuo­mai­nen ou Sequoias de Michel Mou­tot. Bref, quoi que vous fas­siez, ce sera tou­jours mieux que d’al­ler se battre pour un paquet de spa­ghet­tis, vous en sor­ti­rez grandis.

Quant à moi, je me pose la ques­tion de savoir si je vais croi­ser à nou­veau cette femme aux che­veux blonds et raides, aux jambes longues comme une jour­née d’é­té, que je vois tous les matins en par­tant tra­vailler, je me demande si je remon­te­rai un jour dans un avion ou si cela n’est qu’une relique du pas­sé dont il faut faire le deuil, je me demande si tout sera pareil ou si tout sera dif­fé­rent et com­ment les choses se passent dans ce petit vil­lage de pêcheurs au bord du Golfe de Thaï­lande et dans lequel je suis cer­tain qu’il y aura tou­jours du crabe au cur­ry vert. Les gens ont-ils peur là-bas aus­si ? Le flegme des Thaïs est-il enta­mé ou pro­noncent-ils tou­jours cette phrase qui veut dire que ce n’est pas si grave ? Et vous mes amis stan­bou­liotes, Sum­ru et Sıtkı, Meh­met et Emin ? Avez-vous peur de quelque chose ? Sen­tez-vous encore le vent du Bos­phore souf­fler sur votre ville ?

Un sou­rire, les che­veux ébour­ri­fés de mon fils qui se réveille, un peu de soleil et la pers­pec­tive que la jour­née soit belle… il n’y a rien de tel pour me rendre heureux.

[…] Il adhé­rait à une école de pen­sée. Il pra­ti­quait le stoï­cisme, phi­lo­so­phie grecque issue des idées socra­tiques, fon­dée au IIIè siècle av. J.-C. Les stoïques esti­maient que la maî­trise de soi et une exis­tence en har­mo­nie avec la nature étaient consti­tu­tives d’une vie ver­tueuse, et que l’on devait subir les épreuves sans se plaindre. La pas­sion doit être sou­mise à la rai­son ; les émo­tions vous égarent. « Dans les bois, je n’a­vais per­sonne à qui me plaindre, alors je ne me plai­gnais pas. »

Michael Fin­kel, Le der­nier ermite

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