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Hôtel de la plage — Pre­mière partie

Hôtel de la plage — Pre­mière partie

Hôtel de la plage

Hôtel de la plage

Pre­mière partie

I.

L’hô­tel fermé

Je ne sais pas pour­quoi je suis revenu.

On dit ça, on dit je ne sais pas, mais c’est faux, évi­dem­ment. On sait tou­jours. On sait depuis long­temps, depuis des années peut-être, on sait qu’un jour on repren­dra cette route, qu’on lon­ge­ra la côte après Lan­nion, qu’on tra­ver­se­ra Tré­drez sans s’ar­rê­ter et qu’au détour du virage, quand la baie s’ouvre d’un coup comme une main, on sen­ti­ra quelque chose se défaire dans la poi­trine. On le sait. On attend sim­ple­ment le jour où l’on n’au­ra plus la force de résister.

C’est novembre. Je ne suis jamais venu en novembre. Dans ma mémoire, Saint-Michel-en-Grève n’existe qu’en juillet, bai­gné d’une lumière si longue qu’on finis­sait par croire que le soir ne tom­be­rait pas, que le jour avait déci­dé de res­ter, qu’il s’é­tait atta­ché à cette baie comme nous nous y étions atta­chés, et qu’il refu­sait de partir.

La route des­cend. Elle des­cend tou­jours, c’est ce qui m’a­vait frap­pé la pre­mière fois, enfant — cette rue en pente douce qui vous aspire vers la mer, ce vil­lage-rue où les mai­sons de gra­nit s’a­lignent de part et d’autre comme les spec­ta­teurs d’un cor­tège, et tout en bas, bar­rant l’ho­ri­zon, l’hô­tel. L’Hô­tel de la Plage. Énorme, incon­gru, plan­té là comme un paque­bot échoué en tra­vers de la vue, empê­chant le regard d’al­ler jus­qu’à l’eau. Mon père pes­tait chaque année. Il disait : quel est l’im­bé­cile qui a construit un hôtel exac­te­ment à l’en­droit où il ne fal­lait pas. Et chaque année ma mère répon­dait : c’est notre imbé­cile, Jacques, puisque c’est là qu’on dort.

Les volets sont fermés.

Non. Pas fer­més — murés. On a cloué des planches sur cer­taines fenêtres, et d’autres ont sim­ple­ment cédé, un bat­tant pen­dant de tra­vers, l’autre dis­pa­ru. La façade, que je me rap­pe­lais crème et blanche, a pris la cou­leur de la cendre mouillée. Le sel a man­gé l’en­duit par plaques, lais­sant voir la pierre en des­sous, comme la peau d’un ani­mal malade qui perd ses poils par touffes. L’en­seigne a été décro­chée mais son fan­tôme per­siste sur le mur — les lettres en néga­tif, plus claires que le reste, HÔTEL DE LA PLAGE, et on les lit encore, on les lit peut-être même mieux main­te­nant qu’elles ne sont plus là.

Je reste dans la voi­ture. Le moteur est cou­pé. Il pleut, pas vrai­ment, cette bruine bre­tonne qui n’est ni pluie ni brouillard mais quelque chose entre les deux, une humi­di­té qui vient de par­tout à la fois, de la mer, du ciel, de la terre, qui vous enve­loppe et vous pénètre sans que vous puis­siez dire à quel moment vous avez com­men­cé à être mouillé.

Il y a un chat sur le rebord d’une fenêtre du rez-de-chaus­sée. Un chat gris, exac­te­ment de la cou­leur de la façade, comme s’il en fai­sait par­tie, comme si l’hô­tel avait sécré­té cette petite forme vivante pour prou­ver qu’il n’é­tait pas tout à fait mort. Le chat me regarde. Je le regarde. Nous res­tons ain­si un moment, par­fai­te­ment immo­biles l’un et l’autre, et je me demande s’il voit ce que je vois — un homme de cin­quante ans dans une voi­ture de loca­tion, arrê­té devant un bâti­ment fer­mé dans un vil­lage en novembre, un homme qui n’a rien à faire ici et qui pour­tant ne peut pas repartir.

Je sors.

L’air me frappe. Non pas le froid — il ne fait pas vrai­ment froid, il fait ce temps bre­ton d’au­tomne qui n’est ni chaud ni froid, qui est sim­ple­ment humide et salé et gris — mais l’o­deur. L’o­deur de la grève. Cette odeur d’iode, de varech, de sable mouillé, de quelque chose de vivant et de décom­po­sé à la fois, cette odeur qui est celle de la mer quand elle se retire et qu’elle laisse der­rière elle tout ce qu’elle a por­té, toutes les choses mortes et vivantes qu’elle char­rie et qu’elle aban­donne deux fois par jour sur cette éten­due immense de sable gris.

Et c’est l’o­deur qui ouvre la brèche.

Pas la vue de l’hô­tel, pas les volets arra­chés, pas les lettres fan­tômes sur le mur. L’o­deur. Parce que l’o­deur ne vieillit pas. L’o­deur ne change pas. L’o­deur de la Lieue de Grève est exac­te­ment la même qu’il y a trente-trois ans, pas une molé­cule de dif­fé­rence, et mon corps le sait avant moi, mes pou­mons le savent, ma peau le sait, et quelque chose en moi qui était tenu, conte­nu, ver­rouillé depuis si long­temps que j’a­vais oublié que c’é­tait ver­rouillé — quelque chose cède.

Je contourne l’hôtel.

La ter­rasse. Ou ce qu’il en reste. Les tables ont dis­pa­ru, bien sûr. Le sol est cra­que­lé, des herbes folles poussent entre les dalles. Mais l’es­pace est le même, cette avan­cée qui don­nait direc­te­ment sur la grève, sans bar­rière, sans tran­si­tion — on pas­sait de la nappe blanche aux coques de moules au sable, du verre de mus­ca­det à l’in­fi­ni de la baie, et c’é­tait cette absence de fron­tière qui ren­dait les déjeu­ners si étranges, si beaux, cette impres­sion de man­ger au bord du monde.

La mer est basse. Très basse. La grève se découvre sur des kilo­mètres, ce pay­sage lunaire que je n’ai vu nulle part ailleurs, cette éten­due de sable lui­sant, presque argen­té sous le ciel gris, striée de flaques et de rigoles, par­se­mée de rochers noirs. Au loin, si loin qu’elle semble appar­te­nir à un autre pays, la ligne de l’eau. Et quelque part là-bas, invi­sible pour l’ins­tant, la croix de pierre plan­tée sur son rocher, celle que la mer recouvre aux grandes marées, celle que Katell m’a­vait montrée.

Katell.

Voi­là. C’est dit. Je peux pro­non­cer le pré­nom main­te­nant. Il m’a fal­lu sor­tir de la voi­ture, contour­ner l’hô­tel, retrou­ver la ter­rasse, regar­der la grève, sen­tir le sel et l’iode, et main­te­nant je peux le dire. Katell. Deux syl­labes brèves, sèches, comme deux cailloux jetés sur le sable mouillé. Katell qui tra­vaillait ici l’é­té. Katell qui ser­vait les pla­teaux de fruits de mer sur cette ter­rasse. Katell qui avait dix-huit ans quand j’en avais quinze et qui me regar­dait avec quelque chose entre l’a­mu­se­ment et la ten­dresse, comme on regarde un ani­mal qui ne sait pas encore ce qu’il est.

Le chat gris a sau­té du rebord. Il s’est appro­ché, il frôle mes che­villes, il fait le dos rond, puis il s’é­loigne vers la grève et dis­pa­raît entre les rochers comme s’il avait un rendez-vous.

Je reste sur la ter­rasse. La bruine s’é­pais­sit. Je n’ai pas froid. Je n’ai pas faim. Je n’ai besoin de rien. C’est une sen­sa­tion que je n’ai pas éprou­vée depuis très long­temps — n’a­voir besoin de rien, être exac­te­ment là où il faut être, même si c’est devant un hôtel mort, même si c’est en novembre, même si tout ce que je suis venu cher­cher a dis­pa­ru depuis trente-trois ans.

Je m’as­sois sur le muret de la terrasse.

Et je me souviens.

II.

Les pre­miers jours

On arri­vait tou­jours un samedi.

Mon père condui­sait la R18 blanche, les deux mains sur le volant, le coude gauche par la fenêtre ouverte, une Gitane maïs coin­cée entre l’in­dex et le majeur. Ma mère était à l’a­vant avec la carte Miche­lin dépliée sur les genoux, bien qu’elle connût la route par cœur, bien que nous fis­sions ce tra­jet chaque été depuis que j’a­vais six ans, bien que rien n’eût jamais chan­gé dans l’i­ti­né­raire — mais elle aimait suivre notre pro­gres­sion sur le papier, poser son ongle ver­ni sur les noms de villes comme on pose un doigt sur les touches d’un pia­no, Chartres, Le Mans, Laval, Rennes, Saint-Brieuc, et chaque nom coché était une vic­toire, un pas de plus vers la mer.

Moi j’é­tais à l’ar­rière, coin­cé entre la gla­cière et les valises qui n’a­vaient pas tenu dans le coffre. On par­tait à cinq heures du matin de Vin­cennes pour évi­ter les bou­chons du départ en vacances. Paris était vide et gris, les rues lavées de la nuit, et je m’en­dor­mais avant la porte de Saint-Cloud, ber­cé par le ron­ron­ne­ment du moteur et le mur­mure de la radio — mon père écou­tait France Inter, les nou­velles du matin, une voix grave qui par­lait du monde et de ses guerres pen­dant que nous filions vers la plage.

Je me réveillais en Bre­tagne. C’é­tait tou­jours ain­si — je m’en­dor­mais dans la ban­lieue et je me réveillais dans un autre pays. Les arbres avaient chan­gé, les mai­sons avaient chan­gé, la lumière avait chan­gé. Tout était plus bas, plus vert, plus mouillé. Les toits d’ar­doise brillaient sous un ciel où les nuages défi­laient à une vitesse stu­pé­fiante, pous­sés par un vent qu’on ne sen­tait pas encore dans la voi­ture mais dont on devi­nait la force. Et puis il y avait les pan­neaux — les noms en bre­ton sous les noms en fran­çais, Plou­lec’h, Tré­drez, Loc­qué­meau, ces assem­blages de consonnes et d’a­pos­trophes qui me fai­saient l’ef­fet de for­mules magiques, de mots de passe pour entrer dans un ter­ri­toire secret.

Après Lan­nion, mon père disait : on y est presque. Il le disait chaque année au même endroit, avec la même satis­fac­tion dans la voix, comme si la phrase elle-même fai­sait par­tie du voyage. Ma mère repliait la carte. Et moi je me redres­sais sur la ban­quette, je col­lais mon front à la vitre, et j’attendais.

Le virage.

Ce virage au som­met de la côte, à l’en­trée de Saint-Michel, quand la route tourne et que sou­dain — la baie. Tout entière, d’un coup, cette immen­si­té de bleu et de gris et de vert, la Lieue de Grève déployée jus­qu’à l’ho­ri­zon, et cette impres­sion chaque fois renou­ve­lée que le monde s’ou­vrait, que les murs de Paris, les cou­loirs du lycée, les dimanches chez ma grand-mère rue de Cha­ren­ton, tout cela se dis­sol­vait d’un coup dans cette éten­due de ciel et d’eau et de sable, et que la vie, la vraie vie, recommençait.

La rue des­cen­dait. Les mai­sons hautes défi­laient. Mon père se garait devant l’hô­tel, tou­jours à la même place, un peu sur la gauche, le nez de la voi­ture poin­té vers la grève. On déchar­geait. L’air sen­tait l’iode et le goé­mon. Le patron, Mon­sieur Cariou — un homme large, mous­tache épaisse, gilet sans manches sur une che­mise dont les manches étaient tou­jours retrous­sées — nous accueillait sur le per­ron avec une poi­gnée de main pour mon père et un regard de sym­pa­thie bour­rue pour ma mère.

La chambre. Tou­jours la même, au deuxième étage, avec vue sur la grève. Deux pièces — mes parents d’un côté, moi de l’autre, sépa­ré par une porte qu’on lais­sait entrou­verte les pre­mières années et que j’a­vais com­men­cé à fer­mer. Le papier peint à rayures pas­sées, le couvre-lit en che­nille, le lava­bo de faïence blanche avec son broc ébré­ché. La fenêtre qui fer­mait mal et qu’on n’es­sayait plus de fer­mer parce que le bruit de la mer la nuit était la seule musique dont on avait besoin.

Cet été-là — c’é­tait l’é­té de mes quinze ans — quelque chose avait chan­gé. Pas le lieu. Le lieu était exac­te­ment le même, chaque meuble à sa place, chaque tache au pla­fond fidèle au poste, le même grin­ce­ment de la troi­sième marche de l’es­ca­lier, le même cli­que­tis de la tar­gette de la salle de bains. Non. C’est moi qui avais chan­gé. Je le sen­tais sans pou­voir le nom­mer. Comme si ma peau était deve­nue trop fine, comme si mes yeux voyaient trop, comme si chaque sen­sa­tion — la lumière du matin sur les draps, l’o­deur du café qui mon­tait de la salle à man­ger, le son d’une voix fémi­nine quelque part dans le cou­loir — me tra­ver­sait de part en part au lieu de glis­ser sur moi comme avant.

J’a­vais gran­di de huit cen­ti­mètres depuis l’é­té pré­cé­dent. Ma mère me regar­dait avec une per­plexi­té amu­sée, comme si j’é­tais un meuble qu’on aurait dépla­cé pen­dant la nuit. Mon père ne disait rien. Il lisait Le Monde sur la ter­rasse en buvant son café, et de temps en temps il levait les yeux vers la grève avec l’ex­pres­sion d’un homme qui a retrou­vé un objet pré­cieux qu’il crai­gnait d’a­voir perdu.

Le pre­mier matin, je suis des­cen­du tôt. La salle à man­ger était presque vide. Les nappes à car­reaux rouges et blancs, les bols de faïence, les tranches de pain grillé dans le petit panier en osier, le beurre salé dans son rame­quin — tout cela com­po­sait une nature morte fami­lière, ras­su­rante, inchan­gée. Une femme que je ne connais­sais pas essuyait les tables du fond. Le patron tra­ver­sait la salle avec un cageot de bou­teilles. Et quelque part, der­rière le comp­toir ou dans l’ar­rière-cui­sine, quel­qu’un sifflait.

Pas une mélo­die que j’au­rais pu recon­naître. Quelque chose d’aé­rien, de dis­trait, de presque invo­lon­taire — comme on siffle quand on ne sait pas qu’on siffle, quand les mains sont occu­pées et que l’es­prit vaga­bonde. Ce sif­fle­ment est la pre­mière chose que je me rap­pelle de cet été-là. Pas la mer, pas la grève, pas la lumière. Un sif­fle­ment dans une cui­sine, un matin de juillet, der­rière un comp­toir en bois sombre.

Je ne savais pas encore que c’é­tait elle.

III.

La grève

Il faut dire ce qu’est la Lieue de Grève.

Je ne parle pas des chiffres — quatre kilo­mètres de long, deux de large quand la mer se retire com­plè­te­ment, le plus grand estran de Bre­tagne nord, et d’autres choses qu’on peut lire dans les guides et qui ne disent rien. Je parle de ce que c’est quand on y marche.

Quand on y marche, on marche sur la lune.

Le sable est gris, pas doré. Pas le gris triste du béton ou du ciel de novembre, mais un gris vivant, un gris d’huître, un gris de nacre, qui change de nuance à chaque pas selon qu’il est sec ou mouillé, selon que le soleil le frappe ou qu’un nuage passe. Par endroits il est ferme sous le pied, presque dur, strié de vague­lettes figées ; par d’autres il cède, spon­gieux, et l’eau affleure sous la plante du pied comme si la mer se rap­pe­lait à vous, comme si elle vous disait : je suis là-des­sous, je suis par­tout, je reviendrai.

On marche, et on marche, et on marche, et la plage ne finit pas. Les repères dis­pa­raissent. Le vil­lage der­rière vous rape­tisse jus­qu’à n’être plus qu’une ligne de toits, l’hô­tel n’est plus qu’un bloc pâle, l’é­glise un trait de crayon sur­mon­té d’un point. La mer devant vous recule à mesure que vous avan­cez, comme si elle se déro­bait, et cette impos­si­bi­li­té de l’at­teindre, cette fuite per­pé­tuelle de l’eau devant vos pas, a quelque chose de trou­blant — un rêve qu’on fait par­fois, où l’on court vers quelque chose qui s’é­loigne à la même vitesse que vous.

Des flaques par­tout. Des rigoles. Des ruis­seaux minus­cules qui courent sur le sable en des­si­nant des arbo­res­cences, comme les ner­vures d’une feuille immense. Des rochers noirs sur­gissent ici et là, cou­verts de moules et de patelles, et autour d’eux des mares où des crabes minus­cules détalent laté­ra­le­ment avec l’air offen­sé de gens qu’on aurait sur­pris dans leur bain.

Et puis, loin, très loin — la croix.

On m’en avait par­lé mais je ne l’a­vais jamais vue. Ou plu­tôt je ne l’a­vais jamais cher­chée. Cet été-là, je l’ai cher­chée. Je ne sais pas pour­quoi. Peut-être parce que j’a­vais quinze ans et que les sym­boles, à quinze ans, vous attirent sans que vous sachiez ce qu’ils signi­fient. Une croix de pierre plan­tée au milieu de la grève, sur un rocher que la mer recouvre aux grandes marées — il y avait là quelque chose qui par­lait de résis­tance, de per­sis­tance, de quelque chose qui refuse de disparaître.

Je l’ai trou­vée par un après-midi de grande marée basse, coef­fi­cient 110. Il avait fal­lu mar­cher long­temps. Le vil­lage n’é­tait plus qu’un sou­ve­nir dans mon dos. Autour de moi, rien que le sable, le ciel, les flaques, et le vent — ce vent de noroît qui ne tombe jamais, même en plein été, même quand le soleil brûle, ce vent salé qui vous fouette la peau et vous donne l’im­pres­sion d’être net­toyé de l’intérieur.

La croix était petite. Plus petite que je ne l’a­vais ima­gi­née. Tra­pue, grise, ron­gée par le sel, plan­tée dans un rocher cou­vert de balanes. Pas d’ins­crip­tion lisible, pas de date. Juste cette forme de croix, obs­ti­née, dres­sée contre le vent et la mer depuis des siècles. On disait que c’é­tait l’en­droit exact où Saint Efflam avait débar­qué d’Ir­lande, là où se trou­vait autre­fois une forêt que la mer avait englou­tie. Je tou­chai la pierre. Elle était froide et rugueuse, pique­tée de sel cris­tal­li­sé, et sous mes doigts je sen­tais toute l’é­pais­seur du temps — un temps géo­lo­gique, un temps de légende, infi­ni­ment plus vaste que mon petit été de quinze ans.

C’est en reve­nant que je l’ai vue.

Elle mar­chait dans l’autre sens, vers la croix, pieds nus, un jean retrous­sé aux mol­lets, un pull marin trop grand sur les épaules. Elle mar­chait vite, les bras le long du corps, avec cette fou­lée longue et souple des gens qui ont l’ha­bi­tude de mar­cher sur le sable. Ses che­veux étaient noirs, très noirs, noués en un chi­gnon lâche d’où des mèches s’é­chap­paient dans le vent. Elle ne m’a pas vu tout de suite, ou elle a fait sem­blant de ne pas me voir. Elle regar­dait au loin, vers le large, et son visage avait cette expres­sion que je ne savais pas encore lire — un mélange de concen­tra­tion et d’ab­sence, comme si elle pen­sait à quelque chose d’im­por­tant et de vague en même temps.

Quand elle est pas­sée à ma hau­teur, elle a tour­né la tête. Nos regards se sont croi­sés. Pas long­temps — une seconde, deux peut-être. Elle avait les yeux très clairs, d’un vert qui tirait sur le gris, des yeux de la cou­leur exacte de la grève un jour de beau temps. Elle n’a pas sou­ri. Elle n’a rien dit. Elle a conti­nué à marcher.

Mais cette seconde.

Je me suis retour­né. Elle s’é­loi­gnait vers la croix, sa sil­houette se décou­pait sur le ciel pâle, et j’ai su — avec cette cer­ti­tude absurde et totale qu’on n’a qu’à quinze ans — que cet été ne serait pas comme les autres.

En ren­trant à l’hô­tel, je l’ai recon­nue. Elle était der­rière le comp­toir, en tablier blanc, et elle dis­tri­buait les clés des chambres à un couple âgé avec des gestes pré­cis et rapides. Elle m’a vu entrer. Elle n’a rien dit. Mais dans ses yeux gris-vert, il y avait quelque chose — pas un sou­rire, non, quelque chose de plus sub­til, une lueur, une recon­nais­sance, comme si la grève nous avait déjà pré­sen­tés l’un à l’autre et que les for­ma­li­tés étaient faites.

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Sixième par­tie

Cha­pitre 18 — Les sol­dats endormis

26 mai 1949, matin

Le soleil se leva sur un monde transformé.

Chen sor­tit du Cathay à l’aube, cli­gnant des yeux dans la lumière grise. Le Bund qu’il connais­sait avait dis­pa­ru. À sa place, une scène irréelle : des cen­taines — non, des mil­liers — de sol­dats de l’Ar­mée popu­laire de libé­ra­tion, allon­gés sur les trot­toirs, endormis.

Ils dor­maient par­tout. Sur les bancs, contre les réver­bères, le long des bâti­ments. Leurs fusils étaient posés à côté d’eux, leurs sacs à dos ser­vaient d’o­reillers. Ils avaient mar­ché pen­dant des jours, s’é­taient bat­tus pen­dant des heures, et main­te­nant ils dor­maient, épui­sés, dans les rues de la ville qu’ils venaient de conquérir.

Chen mar­cha par­mi eux, fas­ci­né. C’é­taient des jeunes pour la plu­part — des pay­sans, à en juger par leurs visages hâlés et leurs mains cal­leuses. Ils avaient l’air si ordi­naires, si humains. Pas du tout les démons san­gui­naires que la pro­pa­gande natio­na­liste décrivait.

Il remar­qua quelque chose d’é­trange : aucun d’eux n’é­tait entré dans les mai­sons. Ils auraient pu piller, réqui­si­tion­ner, s’ins­tal­ler dans les hôtels et les appar­te­ments. Mais ils dor­maient dehors, par dis­ci­pline, par res­pect pour la popu­la­tion civile.

Chen n’a­vait jamais rien vu de tel.

Il conti­nua à mar­cher, remon­tant le Bund vers le nord. Des jeunes gens en bras­sards rouges ins­tal­laient des por­traits de Mao sur les façades des bâti­ments. Des haut-par­leurs, accro­chés aux réver­bères, com­men­çaient à dif­fu­ser des chants révo­lu­tion­naires — des mélo­dies mar­tiales et joyeuses qui réson­naient dans le silence du matin.

Le monde d’hier s’ef­fa­çait. Un autre pre­nait sa place.

Chen croi­sa un groupe de civils qui regar­daient les sol­dats endor­mis avec un mélange de crainte et de curio­si­té. Une vieille femme s’ap­pro­cha d’un jeune sol­dat, posa une cou­ver­ture sur ses épaules. Le sol­dat ne se réveilla pas.

Plus loin, un homme en cos­tume — un fonc­tion­naire, peut-être, ou un com­mer­çant — se tenait immo­bile devant sa bou­tique fer­mée, les bras bal­lants, le regard vide. Il ne sem­blait pas savoir s’il devait se réjouir ou pleurer.

Chen le com­pre­nait. Il res­sen­tait la même chose.

* * *

Cha­pitre 19 — Vers le fleuve

26 mai 1949

Chen mar­cha vers le Huangpu.

Il ne savait pas pour­quoi. Ses pieds le por­taient, c’est tout. Il tra­ver­sa le Bund, pas­sa devant les bâti­ments de la conces­sion inter­na­tio­nale — les banques, les mai­sons de com­merce, les consu­lats — qui sem­blaient si impo­sants hier et qui n’é­taient plus aujourd’­hui que des coquilles vides, des reliques d’un empire révolu.

Le fleuve appa­rut, large et gris, char­riant ses eaux boueuses vers la mer de Chine. Des jonques pas­saient encore, char­gées de mar­chan­dises ou de réfu­giés. Quelques bateaux de guerre natio­na­listes, au loin, fuyaient vers Taï­wan. Le port était silen­cieux, presque désert.

Chen s’ap­pro­cha du quai. L’o­deur du fleuve l’en­ve­lop­pa — une odeur de vase, de sel, de pois­son, qu’il connais­sait depuis tou­jours. Le Huang­pu. Le fleuve qui avait vu arri­ver les pre­miers navires de l’o­pium, un siècle plus tôt. Le fleuve sur lequel les Sas­soon avaient bâti leur for­tune. Le fleuve qui avait char­rié les corps des vic­times de toutes les guerres, de toutes les révolutions.

Chen pen­sa à Sir Vic­tor, quelque part aux Baha­mas, dans sa vil­la au bord de la mer. Avait-il appris la nou­velle ? Savait-il que le monde qu’il avait construit venait de s’effondrer ?

Il pen­sa à Mar­ga­ret Hart­ley, dis­pa­rue dans le chaos des der­nières semaines. Était-elle par­tie ? Était-elle morte ? Il ne le sau­rait jamais.

Il pen­sa à Xiao­wu, le jeune lif­tier aux yeux fié­vreux. Lui, au moins, avait trou­vé sa place dans le monde nou­veau. Il était du bon côté de l’his­toire — si tant est qu’il y eût un bon côté.

Il pen­sa à Maître Zhou, mort depuis six ans, qui n’a­vait jamais vu ce que son élève était deve­nu. Peut-être valait-il mieux ainsi.

Et il pen­sa à Mei­ling. Mei­ling qui avait peut-être rejoint les com­mu­nistes, il y avait des années de cela. Mei­ling qui mar­chait peut-être, en ce moment même, avec les sol­dats vic­to­rieux, quelque part dans cette ville qu’ils avaient conquise ensemble.

Où es-tu, Mei­ling ? Es-tu vivante ? Me cherches-tu ?

Les ques­tions flot­taient dans l’air du matin, sans réponse.

Chen res­ta long­temps immo­bile sur le quai, regar­dant le fleuve cou­ler. Il pen­sa à tout ce qu’il avait fait — les vingt ans de ser­vice pour Sas­soon, les docu­ments qu’il avait rédi­gés pour la Bande Verte, l’o­pium qu’il avait fumé pour oublier. Toute une vie de com­pro­mis, de lâche­tés, de silences.

Rec­ti­fier son cœur. Les mots de Maître Zhou lui revinrent, por­tés par la brise du fleuve. Rendre sin­cères ses intentions.

Était-il encore temps ?

Une jonque pas­sa len­te­ment devant lui, cap vers l’est, vers la mer. Le bate­lier, un vieil homme au visage tan­né, lui adres­sa un signe de la main. Chen ne répon­dit pas.

Il regar­da le fleuve. Le fleuve ne répon­dait pas.

Le soleil mon­tait dans le ciel, dis­si­pant les der­nières brumes de la nuit. Der­rière lui, Shan­ghai s’é­veillait à sa nou­velle vie — les haut-par­leurs dif­fu­saient leurs chants révo­lu­tion­naires, les sol­dats se levaient de leurs bivouacs impro­vi­sés, les pre­miers dra­peaux rouges appa­rais­saient aux fenêtres.

Chen Wei­ming res­ta sur le quai, seul, face au fleuve qui cou­lait vers la mer.

Et le récit s’ar­rête là.

* * *

FIN

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Indian Goods — Sixième partie

Indian Goods — Cin­quième partie

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Cin­quième partie

Cha­pitre 15 — L’encerclement

Mai 1949

Les com­mu­nistes encer­clèrent Shan­ghai dans les pre­miers jours de mai. On enten­dait le canon au loin — un gron­de­ment sourd qui rou­lait depuis les fau­bourgs comme un orage qui approche. Les réfu­giés affluaient des cam­pagnes, entas­sés sur des char­rettes, por­tant leurs maigres pos­ses­sions sur le dos. Les routes étaient cou­pées, les trains ne cir­cu­laient plus.

Chen res­ta ter­ré dans sa chambre de Zha­bei. L’hô­tel était un bouge infâme — murs tachés d’hu­mi­di­té, draps dou­teux, odeur de moi­sis­sure — mais c’é­tait le seul endroit où per­sonne ne posait de ques­tions. Il payait en liquide, ne sor­tait que la nuit, évi­tait les regards.

L’argent de Luo dimi­nuait rapi­de­ment. L’en­ve­loppe ne conte­nait que deux mille dol­lars — une frac­tion de ce qu’on lui avait pro­mis. Assez pour sur­vivre quelques semaines, pas assez pour fuir.

De sa fenêtre, Chen obser­vait la ville qui se pré­pa­rait au pire. Des sol­dats natio­na­listes pas­saient dans les rues, hagards, démo­ra­li­sés. Cer­tains déser­taient, jetant leurs uni­formes dans les cani­veaux. D’autres pillaient les bou­tiques fer­mées, empor­tant tout ce qu’ils pou­vaient avant l’ar­ri­vée de l’ennemi.

L’in­fla­tion avait atteint des som­mets absurdes. Un bol de nouilles coû­tait des mil­lions de yuans. Les com­mer­çants refu­saient les billets, exi­geaient de l’or ou des dol­lars. Les gens fai­saient la queue pen­dant des heures devant les banques, espé­rant reti­rer leurs éco­no­mies avant qu’il ne soit trop tard.

Chen sor­tait par­fois, la nuit, pour ache­ter de la nour­ri­ture ou sim­ple­ment res­pi­rer. Il mar­chait dans les rues désertes, croi­sant des sil­houettes fur­tives — déser­teurs, pillards, ou simples citoyens ter­ro­ri­sés comme lui. Shan­ghai res­sem­blait à une ville fan­tôme, atten­dant l’inévitable.

Un soir, il enten­dit des tirs tout proches — une fusillade qui dura plu­sieurs minutes, sui­vie de cris et de bruits de course. Il se pla­qua contre un mur, le cœur bat­tant, jus­qu’à ce que le silence revienne. Quand il osa bou­ger à nou­veau, il vit des corps dans la rue — des sol­dats natio­na­listes, abat­tus par leurs propres cama­rades dans une dis­pute sur le par­tage du butin.

La ville se dévo­rait elle-même.

* * *

Cha­pitre 16 — Retour au Cathay

23–24 mai 1949

Chen ne sut jamais pour­quoi il déci­da d’y retour­ner. Peut-être par nos­tal­gie, peut-être par besoin de bou­cler la boucle. Ou peut-être sim­ple­ment parce qu’il n’a­vait nulle part ailleurs où aller.

Le 23 mai, en fin d’a­près-midi, il quit­ta son hôtel de Zha­bei et mar­cha vers le sud, vers le Bund. Les rues étaient mécon­nais­sables — bar­ri­cades de sacs de sable, fils bar­be­lés, véhi­cules aban­don­nés. Des sol­dats natio­na­listes cou­raient dans tous les sens, cer­tains vers le front, d’autres vers le port, espé­rant trou­ver un bateau pour fuir.

Le Cathay était encore debout. Sa façade Art déco domi­nait le Bund comme elle l’a­vait tou­jours fait, son toit pyra­mi­dal vert-de-gris poin­tant vers un ciel gris de fumée. Mais l’hô­tel sem­blait aban­don­né — les portes de bronze étaient fer­mées, les fenêtres sombres.

Chen contour­na le bâti­ment, trou­va une porte de ser­vice entrou­verte. Il entra.

Le lob­by était désert. Les lustres de cris­tal ne brillaient plus — l’élec­tri­ci­té avait été cou­pée. Les mosaïques dorées lui­saient fai­ble­ment dans la lumière qui fil­trait par les fenêtres. Des meubles avaient été ren­ver­sés, des papiers jon­chaient le sol. L’hô­tel avait été éva­cué à la hâte.

Chen mon­ta l’es­ca­lier jus­qu’au pre­mier étage, puis jus­qu’au qua­trième — les suites natio­nales. La suite chi­noise était ouverte, vide. Les meubles de palis­sandre étaient tou­jours là, les para­vents de soie, les vases de por­ce­laine. Per­sonne n’a­vait pris le temps de les emporter.

Il s’as­sit dans l’un des fau­teuils, comme il l’a­vait fait des mois plus tôt. Le bois était froid sous ses mains. Par la fenêtre, il voyait le Bund en contre­bas — les bar­ri­cades, les sol­dats, la fumée qui mon­tait des faubourgs.

Il res­ta là long­temps, immo­bile, regar­dant le monde s’effondrer.

Quand la nuit tom­ba, il des­cen­dit au bar du Horse and Hound. Le comp­toir de cuivre était tou­jours là, mais les bou­teilles avaient dis­pa­ru — pillées ou empor­tées. Chen s’as­sit sur son tabou­ret habi­tuel, celui du bout, près de la fenêtre.

Il pen­sa à Mar­ga­ret Hart­ley, à ses gin tonics, à sa phrase : “Nous sommes des fan­tômes.” Il pen­sa à Fer­nan­dez, le bar­man por­tu­gais qui ser­vait les whis­kys sans poser de ques­tions. Il pen­sa à tous ceux qui avaient tra­ver­sé ce bar pen­dant des années — les tai­pans, les cour­tiers, les jour­na­listes, les espions — et qui avaient dis­pa­ru, les uns après les autres, empor­tés par la guerre, l’exil ou la mort.

Il était le der­nier. Le der­nier fan­tôme du Cathay.

* * *

Cha­pitre 17 — La nuit du 25 mai

25 mai 1949

La bataille com­men­ça au crépuscule.

Chen était tou­jours au Cathay, inca­pable de par­tir. Il avait pas­sé la nuit dans un fau­teuil du lob­by, som­meillant par inter­mit­tences, réveillé par les bruits de l’ex­té­rieur — tirs spo­ra­diques, explo­sions loin­taines, cris.

Vers dix heures du soir, les com­bats se rap­pro­chèrent. On enten­dait des rafales d’armes auto­ma­tiques, le fra­cas des obus, le gron­de­ment des blin­dés. Les vitres du Cathay trem­blaient à chaque explosion.

Chen mon­ta sur le toit-ter­rasse — celui où Sas­soon don­nait autre­fois ses fêtes légen­daires. De là, il voyait toute la ville. Au nord, des incen­dies illu­mi­naient le ciel ; des tra­çantes rouges et vertes zébraient l’obs­cu­ri­té. Au sud, le fleuve scin­tillait sous les lumières des der­niers bateaux qui fuyaient vers la mer.

Shan­ghai était en train de mou­rir. Et lui, Chen Wei­ming, regar­dait depuis le toit du Cathay, comme un spec­ta­teur impuis­sant de sa propre fin.

Vers trois heures du matin, un silence étrange s’ins­tal­la. Les tirs ces­sèrent, les explo­sions se turent. Chen ten­dit l’o­reille, le cœur bat­tant. Puis il enten­dit autre chose — un bruit de pas. Beau­coup de pas. Des mil­liers de pas, régu­liers, disciplinés.

Il des­cen­dit au rez-de-chaus­sée, s’ap­pro­cha des fenêtres du lob­by. Dehors, sur le Bund, des colonnes de sol­dats avan­çaient dans la pénombre. Ils por­taient des uni­formes vert mate­las­sé, des cas­quettes étoi­lées. Ils mar­chaient en silence, sans crier, sans tirer.

L’Ar­mée popu­laire de libé­ra­tion était là.

Les com­mu­nistes entraient dans Shanghai.

* * *

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Indian Goods — Sixième partie

Indian Goods — Qua­trième partie

Indian Goods

Indian Goods

Qua­trième partie

Cha­pitre 11 — Les documents

Février 1949

L’ap­par­te­ment était situé au troi­sième étage d’un immeuble de la rue Mao­ming, dans un quar­tier tran­quille de la Conces­sion fran­çaise. Luo l’y atten­dait, assis der­rière une table cou­verte de papiers.

— Mon­sieur Chen. Ponc­tuel, comme tou­jours. Asseyez-vous.

Chen s’as­sit. L’ap­par­te­ment était sobre­ment meu­blé — un bureau, quelques chaises, un coffre-fort dans un coin. Rien de per­son­nel, rien qui pût iden­ti­fier ses occu­pants. Un lieu de pas­sage, fait pour les affaires qu’on pré­fère ne pas conduire en plein jour.

Luo pous­sa vers lui un dos­sier épais.

— Tout est là. Les noms, les adresses, les codes. Les contacts à Hong Kong que vous devez uti­li­ser. Les docu­ments que vous devez rédiger.

Chen ouvrit le dos­sier, par­cou­rut les pre­mières pages. Il recon­nut cer­tains noms — d’an­ciens par­te­naires de la mai­son Sas­soon, des tran­si­taires qu’il avait uti­li­sés des dizaines de fois pour des affaires par­fai­te­ment légi­times. Ils étaient tou­jours là, tou­jours en acti­vi­té. Seule la nature des mar­chan­dises avait changé.

— La car­gai­son, dit Luo, se trouve actuel­le­ment dans un entre­pôt du port de Yang­pu. Quatre cents kilo­grammes de chlor­hy­drate de mor­phine, de qua­li­té phar­ma­ceu­tique. Offi­ciel­le­ment, elle est des­ti­née à des hôpi­taux du Viet­nam fran­çais. En réalité…

Il lais­sa la phrase en sus­pens. Chen n’a­vait pas besoin qu’on lui explique.

— Qu’est-ce que vous atten­dez de moi exac­te­ment ? demanda-t-il.

— Trois choses. D’a­bord, rédi­ger les docu­ments d’ex­por­ta­tion — lettres de cré­dit, mani­festes, cer­ti­fi­cats d’o­ri­gine. Vous savez com­ment faire, et sur­tout vous savez com­ment les faire paraître authen­tiques. Ensuite, contac­ter vos anciens par­te­naires à Hong Kong pour orga­ni­ser le tran­sit. Enfin, super­vi­ser le char­ge­ment au port — pas phy­si­que­ment, mais admi­nis­tra­ti­ve­ment. Vous serez le garant de la transaction.

— Et en cas de problème ?

Luo eut un sou­rire mince.

— Il n’y aura pas de pro­blème. Pas si vous faites bien votre travail.

Chen feuille­ta le dos­sier. Il y avait là des mois de tra­vail conden­sés — des orga­ni­grammes de la Bande Verte, des listes de fonc­tion­naires cor­rom­pus, des codes de com­mu­ni­ca­tion. Quel­qu’un avait soi­gneu­se­ment pré­pa­ré cette opération.

— Pour­quoi moi ? deman­da-t-il. Vous devez avoir des gens plus expé­ri­men­tés, plus fiables.

— Plus expé­ri­men­tés, peut-être. Mais pas plus dis­crets. Et sur­tout, pas avec vos contacts. La mai­son Sas­soon avait une répu­ta­tion impec­cable — même après tout ce temps, même après le départ de Sir Vic­tor. Vos anciens par­te­naires vous feront confiance. C’est ça qui compte.

Chen com­prit. Il n’é­tait pas un cri­mi­nel qu’on recru­tait ; il était une façade, une cau­tion de res­pec­ta­bi­li­té. La même fonc­tion qu’il avait rem­plie pen­dant vingt ans pour Sassoon.

— Com­bien de temps ai-je ?

— Trois semaines. La car­gai­son doit par­tir avant la fin février. Après, les routes seront trop dan­ge­reuses — les com­mu­nistes approchent, les contrôles se multiplient.

Chen refer­ma le dossier.

— D’ac­cord. Je com­mence demain.

Luo se leva, lui ten­dit la main.

— Excellent. Je savais que nous pou­vions comp­ter sur vous, Mon­sieur Chen.

Chen ser­ra cette main — froide, sèche — et quit­ta l’ap­par­te­ment. Dans la rue, il res­pi­ra pro­fon­dé­ment l’air froid de février. Il venait de fran­chir une ligne. Il n’y aurait pas de retour en arrière.

Les jours sui­vants, Chen tra­vailla comme il n’a­vait pas tra­vaillé depuis des années. Il s’ins­tal­la dans son appar­te­ment, trans­for­ma son salon en bureau, et com­men­ça à rédi­ger les docu­ments. Lettres de cré­dit à l’en-tête de com­pa­gnies fic­tives, mani­festes détaillant des car­gai­sons ima­gi­naires, cer­ti­fi­cats d’o­ri­gine tam­pon­nés de sceaux qu’il fabri­quait lui-même avec du liège et de l’encre rouge.

C’é­tait un tra­vail minu­tieux, exi­geant — et, d’une cer­taine façon, satis­fai­sant. Chen retrou­vait l’ef­fi­ca­ci­té qu’il avait eue au ser­vice de Sas­soon, la pré­ci­sion du secré­taire qui ne com­met jamais d’er­reur. Chaque docu­ment était par­fait, chaque détail véri­fié trois fois. Il tra­vaillait seize heures par jour, ne sor­tant que pour ache­ter de la nour­ri­ture ou pos­ter des lettres à ses contacts de Hong Kong.

Par­fois, la nuit, quand il s’ar­rê­tait enfin de tra­vailler, il regar­dait les piles de papiers sur son bureau et se deman­dait ce qu’il était en train de faire. Il pen­sait à Maître Zhou, à la rec­ti­tude du cœur. Il pen­sait à Mei­ling, qui avait peut-être rejoint les com­mu­nistes pour com­battre exac­te­ment ce qu’il était en train de faciliter.

Mais ces pen­sées ne duraient pas. Le tra­vail repre­nait le des­sus, l’en­gour­dis­sait, le pro­té­geait de lui-même.

À la fin de la deuxième semaine, tout était prêt.

* * *

Cha­pitre 12 — Le Cantonais

Mars 1949

La tran­sac­tion devait avoir lieu dans un entre­pôt du port de Yang­pu, à l’est de la ville. Chen s’y ren­dit une nuit sans lune, un sac conte­nant les docu­ments ser­rés contre sa poitrine.

Le port de Yang­pu était un laby­rinthe de quais, d’en­tre­pôts et de grues qui se décou­paient comme des sque­lettes sur le ciel noir. Chen sui­vit les ins­truc­tions de Luo — tour­ner à gauche après le bureau des douanes, lon­ger le quai numé­ro sept, frap­per trois coups à la porte de l’en­tre­pôt 34.

La porte s’ou­vrit sur un homme qu’il n’a­vait jamais vu.

Ce n’é­tait pas Luo. C’é­tait quel­qu’un d’autre — un Can­to­nais d’une qua­ran­taine d’an­nées, au visage grê­lé, aux doigts jau­nis par le tabac. Il avait des yeux froids, sans expres­sion, qui exa­mi­nèrent Chen de haut en bas avant de le lais­ser entrer.

L’en­tre­pôt était fai­ble­ment éclai­ré par quelques ampoules nues. Des caisses s’empilaient le long des murs — des caisses mar­quées de carac­tères qui signi­fiaient “équi­pe­ments médi­caux”. La mor­phine était là, quelque part, dis­si­mu­lée sous des couches de ban­dages et de seringues.

— Les docu­ments, dit le Cantonais.

Chen lui ten­dit le sac. L’homme l’ou­vrit, en sor­tit les papiers un par un. Il les exa­mi­na avec une minu­tie ter­ri­fiante — chaque signa­ture, chaque tam­pon, chaque numé­ro de série. Chen le regar­dait faire, les mains moites, le cœur battant.

Après ce qui sem­bla une éter­ni­té, le Can­to­nais hocha la tête.

— C’est bon.

Il ran­gea les docu­ments dans le sac, le ten­dit à un assis­tant qui atten­dait dans l’ombre.

— Mon­sieur Luo vous fera par­ve­nir le reste de votre paie­ment d’i­ci une semaine.

— C’est tout ?

Le Can­to­nais le regar­da avec une expres­sion qui aurait pu être du mépris.

— Qu’est-ce que vous atten­diez ? Des félicitations ?

Chen ne répon­dit pas. Le Can­to­nais fit un geste vers la porte.

— Vous pou­vez partir.

Chen se diri­gea vers la sor­tie. Il avait presque atteint la porte quand la voix du Can­to­nais l’arrêta.

— Mon­sieur Chen.

Il se retourna.

— Vous avez bien travaillé.

Ce n’é­tait pas un com­pli­ment. C’é­tait un constat froid, pro­fes­sion­nel. Chen com­prit sou­dain que cet homme — ce Can­to­nais silen­cieux aux yeux morts — était celui qui réglait les pro­blèmes. Celui qui fai­sait dis­pa­raître les gens quand les choses tour­naient mal.

— Mer­ci, dit Chen.

Et il sor­tit dans la nuit.

Il mar­cha jus­qu’à ce qu’il trouve une ruelle déserte. Là, il s’ap­puya contre un mur et vomit. Son esto­mac se vida, encore et encore, jus­qu’à ce qu’il ne reste plus rien.

Puis il se redres­sa, essuya sa bouche, et reprit sa marche vers la ville.

C’é­tait fait. Il avait fran­chi le point de non-retour.

* * *

Cha­pitre 13 — L’attente

Mars-Avril 1949

Les semaines qui sui­virent furent les plus longues de la vie de Chen. Il atten­dait — le paie­ment pro­mis par Luo, des nou­velles de Hong Kong, un signe que la car­gai­son était pas­sée. Mais rien ne venait.

Il retour­na au Cathay, plus par dés­œu­vre­ment que par envie. Le bar du Horse and Hound était main­te­nant presque tou­jours vide. Fer­nan­dez avait été rem­pla­cé par un jeune Chi­nois qui ne le recon­nais­sait pas. Mar­ga­ret Hart­ley avait dis­pa­ru — per­sonne ne savait où. L’hô­tel se vidait, se dépeu­plait, comme un corps dont la vie se retire lentement.

Chen pas­sait ses jour­nées à errer dans son appar­te­ment, à relire les jour­naux, à écou­ter la radio. Les nou­velles étaient de plus en plus sombres. Les com­mu­nistes avaient pris Pékin en jan­vier. L’ar­mée de Mao avan­çait vers le sud. Nan­kin était tom­bée fin avril. Shan­ghai serait la prochaine.

Et tou­jours pas de nou­velles de Luo.

Chen com­men­ça à s’in­quié­ter. Quelque chose avait-il mal tour­né ? La car­gai­son avait-elle été inter­cep­tée ? Ou bien — pen­sée plus ter­ri­fiante encore — était-il deve­nu un témoin gênant, un pro­blème à éliminer ?

Il pen­sa à fuir. Mais pour aller où ? Avec quel argent ? L’a­compte de Luo avait fon­du — le loyer, la nour­ri­ture, quelques visites à la fume­rie de Madame Qian. Il ne lui res­tait presque rien.

Un soir d’a­vril, alors qu’il ren­trait chez lui après une pro­me­nade sans but sur le Bund, il trou­va un jour­nal sous sa porte. Un jour­nal de Can­ton, vieux de plu­sieurs jours. Et, cer­clé au crayon rouge, un article en pre­mière page.

Sai­sie record de mor­phine au port de Can­ton. Plu­sieurs arrestations.

Chen lut l’ar­ticle trois fois. Les noms ne lui disaient rien — des inter­mé­diaires, des petits pois­sons. Mais les quan­ti­tés cor­res­pon­daient. La car­gai­son — sa car­gai­son — avait été interceptée.

Il res­ta un long moment assis dans l’obs­cu­ri­té, le jour­nal sur les genoux. Puis il se leva et com­men­ça à brû­ler tous les docu­ments qu’il avait gar­dés — les brouillons, les copies, les notes. Il les brû­la un par un dans l’é­vier de la cui­sine, regar­dant le papier se consu­mer, les preuves disparaître.

Quand il eut fini, il s’as­sit à nou­veau et atten­dit. Atten­dit que quel­qu’un vienne frap­per à sa porte — la police, la Bande Verte, ou quel­qu’un de pire.

Mais per­sonne ne vint.

Pas cette nuit-là. Pas les jours sui­vants. Le silence, l’at­tente, l’an­goisse — c’é­tait tout ce qui lui restait.

* * *

Cha­pitre 14 — La nouvelle

Avril 1949

La confir­ma­tion arri­va une semaine plus tard, par un che­min inat­ten­du. Chen était au Cathay, assis au bar désert, quand Xiao­wu vint le trouver.

— Mon­sieur Chen. Il y a quel­qu’un qui vous cherche.

Chen se raidit.

— Qui ?

— Un homme. Il attend dehors. Il a dit que c’é­tait urgent.

Chen hési­ta. Puis il posa son verre, tra­ver­sa le lob­by, sor­tit sur le Bund. Un homme l’at­ten­dait près d’un réver­bère — pas Luo, mais quel­qu’un qu’il avait déjà vu. L’as­sis­tant du Can­to­nais, celui qui avait récu­pé­ré les docu­ments dans l’entrepôt.

— Mon­sieur Chen. Vous devez disparaître.

— Quoi ?

— La car­gai­son a été sai­sie. Il y a eu des arres­ta­tions. Cer­tains ont par­lé. Votre nom a été mentionné.

Chen sen­tit le sol se déro­ber sous ses pieds.

— Qui a parlé ?

— Je ne sais pas. Mais vous êtes grillé. Les natio­na­listes vous cherchent — ou peut-être les com­mu­nistes, on ne sait plus qui contrôle quoi. Dans tous les cas, vous ne pou­vez pas res­ter ici.

— Et Mon­sieur Luo ?

L’as­sis­tant eut un rire bref, sans joie.

— Mon­sieur Luo est par­ti. Hong Kong, paraît-il. Ou les Baha­mas, comme votre ancien patron. Les rats quittent le navire, Mon­sieur Chen. Vous devriez faire pareil.

Il lui ten­dit une enveloppe.

— C’est tout ce qu’on peut faire pour vous. Le reste de votre paie­ment. Ça devrait suf­fire pour disparaître.

Chen prit l’en­ve­loppe. Elle était légère — beau­coup plus légère que ce qu’on lui avait promis.

— Et ensuite ?

— Ensuite, débrouillez-vous. C’est cha­cun pour soi maintenant.

L’as­sis­tant tour­na les talons et dis­pa­rut dans la nuit. Chen res­ta seul sur le Bund, l’en­ve­loppe à la main, le monde s’ef­fon­drant autour de lui.

Il ne ren­tra pas chez lui cette nuit-là. Il prit une chambre dans un hôtel miteux du quar­tier de Zha­bei, sous un faux nom, et atten­dit l’aube en regar­dant le plafond.

Il était recher­ché. Par qui exac­te­ment, il ne savait pas. Mais il ne pou­vait plus ren­trer dans son appar­te­ment, ne pou­vait plus fré­quen­ter ses lieux habi­tuels, ne pou­vait plus exis­ter sous son vrai nom.

Chen Wei­ming était mort. Il ne res­tait plus qu’un fantôme.

* * *

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Indian Goods — Sixième partie

Indian Goods — Troi­sième partie

Indian Goods

Indian Goods

Troi­sième partie

Cha­pitre 8 — Le salon de thé du Temple du Boud­dha de Jade

Jan­vier 1949

Le mes­sage arri­va un matin, glis­sé sous la porte de l’ap­par­te­ment. Une feuille de papier pliée en quatre, sans enve­loppe, sans signa­ture. Chen la ramas­sa avec méfiance, la déplia. Quelques carac­tères tra­cés au pin­ceau, d’une main élégante :

Mon­sieur Chen Wei­ming. Salon de thé Yon­ghe, près du Temple du Boud­dha de Jade. Demain, trois heures de l’a­près-midi. Un ami qui sou­haite vous aider.

Chen relut le mes­sage plu­sieurs fois. Un ami ? Il n’a­vait pas d’a­mis — pas vrai­ment. Des connais­sances, des col­lègues d’au­tre­fois, des visages croi­sés au Cathay. Mais per­sonne qui lui glis­se­rait un billet sous la porte.

Il pen­sa à ne pas y aller. C’é­tait peut-être un piège — la police natio­na­liste qui cher­chait des boucs émis­saires, la Bande Verte qui recru­tait des infor­ma­teurs, ou sim­ple­ment un escroc qui avait enten­du par­ler de la prime de Sas­soon. Shan­ghai grouillait de gens déses­pé­rés, prêts à tout pour survivre.

Mais la curio­si­té fut plus forte que la pru­dence. Et puis, Chen n’a­vait rien d’autre à faire.

Le len­de­main, à trois heures pré­cises, il pous­sa la porte du salon de thé Yon­ghe. C’é­tait un éta­blis­se­ment modeste, coin­cé entre une bou­tique d’en­cens et un ate­lier de cal­li­gra­phie, à quelques pas du Temple du Boud­dha de Jade. La salle était presque vide — quelques vieillards jouaient au mah-jong dans un coin, une femme seule buvait du thé près de la fenêtre.

Et, à une table du fond, un homme l’attendait.

La qua­ran­taine, peut-être un peu plus. Cos­tume sombre bien cou­pé, cra­vate de soie, che­veux lis­sés en arrière. Un visage lisse, presque ano­din, avec des yeux qui ne cil­laient pas. Il aurait pu être ban­quier, pro­fes­seur, ou haut fonc­tion­naire. Rien, dans son appa­rence, ne tra­his­sait ce qu’il était vraiment.

— Mon­sieur Chen, dit l’homme en se levant. Je suis heu­reux que vous ayez accep­té mon invi­ta­tion. Asseyez-vous, je vous prie.

Chen s’as­sit face à lui. Une ser­veuse appa­rut aus­si­tôt, dépo­sa une théière et deux tasses, puis s’éclipsa.

— Vous avez l’a­van­tage sur moi, dit Chen. Vous connais­sez mon nom, mais j’i­gnore le vôtre.

— Appe­lez-moi Mon­sieur Luo. C’est suffisant.

— Et que me veut Mon­sieur Luo ?

Luo ver­sa le thé avec des gestes pré­cis, mesu­rés. Il pous­sa une tasse vers Chen.

— Je repré­sente cer­tains… inté­rêts, dit-il. Des inté­rêts qui connaissent votre par­cours. Vingt ans au ser­vice de Sir Vic­tor Sas­soon. Une connais­sance intime des réseaux com­mer­ciaux de Shan­ghai et de Hong Kong. Une dis­cré­tion exemplaire.

Chen ne tou­cha pas à sa tasse.

— Qui sont ces intérêts ?

Luo eut un sou­rire — un sou­rire mince, sans chaleur.

— Des hommes d’af­faires. Des prag­ma­tiques. Des gens qui voient venir les chan­ge­ments et qui sou­haitent… s’adapter.

Chen com­prit. La Bande Verte. Ou ce qu’il en res­tait — car la Bande Verte, comme tout à Shan­ghai, se dés­in­té­grait sous la pres­sion des évé­ne­ments. Du Yue­sheng lui-même, le grand patron, avait envoyé sa famille à Hong Kong. Les rats quit­taient le navire.

— Je ne suis pas un homme d’af­faires, dit Chen. Je suis un secré­taire au chômage.

— Jus­te­ment. Un secré­taire au chô­mage qui connaît les anciens réseaux de la mai­son Sas­soon. Qui sait com­ment rédi­ger des lettres de cré­dit, des mani­festes d’ex­por­ta­tion, des cer­ti­fi­cats d’o­ri­gine. Qui a des contacts à Hong Kong — des contacts qui pour­raient faci­li­ter cer­taines… transactions.

Chen sen­tit son esto­mac se nouer. Il savait où cette conver­sa­tion menait.

— Quel genre de transactions ?

Luo but une gor­gée de thé, prit son temps pour répondre.

— Une der­nière car­gai­son, Mon­sieur Chen. Avant que les com­mu­nistes n’ar­rivent et ne ferment toutes les portes. De la mor­phine phar­ma­ceu­tique — de la vraie, de qua­li­té, pas la cochon­ne­rie qu’on trouve dans les fume­ries de Hong­kou. Des­ti­née à des cir­cuits médi­caux en Asie du Sud-Est. Tout à fait légal, en apparence.

— En apparence.

— Les appa­rences sont ce qui compte, n’est-ce pas ? Vous le savez mieux que per­sonne. Vous avez pas­sé vingt ans à main­te­nir les appa­rences pour Sir Victor.

Chen encais­sa le coup sans bron­cher. Luo avait rai­son, bien sûr. Les appa­rences — les euphé­mismes, les papiers en règle, les façades res­pec­tables — c’é­tait son métier depuis toujours.

— Et qu’est-ce que j’y gagne ? demanda-t-il.

— Assez d’argent pour par­tir. Hong Kong, Sin­ga­pour, où vous vou­drez. Assez pour refaire votre vie loin d’i­ci, avant que le rideau ne tombe.

Luo sor­tit de sa poche inté­rieure une enve­loppe, la posa sur la table.

— Consi­dé­rez ceci comme un acompte. Une marque de bonne foi.

Chen regar­da l’en­ve­loppe sans la tou­cher. Il savait ce qu’il y avait dedans. Il savait aus­si ce que cela signi­fie­rait s’il l’acceptait.

— J’ai besoin de temps pour réfléchir.

— Bien sûr, dit Luo en se levant. Pre­nez tout le temps qu’il vous faut. Mais n’ou­bliez pas : le temps est pré­ci­sé­ment ce qui nous manque à tous.

Il lais­sa quelques billets sur la table pour le thé, puis se diri­gea vers la sor­tie. À la porte, il se retourna.

— Vous savez com­ment me joindre, Mon­sieur Chen. J’es­père avoir de vos nou­velles bientôt.

Et il dis­pa­rut dans la rue.

Chen res­ta seul avec l’en­ve­loppe. Il la fixa long­temps, sans la tou­cher. Puis, len­te­ment, il la glis­sa dans sa poche.

Il ne l’a­vait pas accep­tée. Pas encore. Mais il ne l’a­vait pas refu­sée non plus.

* * *

Cha­pitre 9 — Margaret

Jan­vier 1949

Chen retour­na au Cathay le soir même, cher­chant quelque chose — un conseil, une pré­sence, une rai­son de ne pas faire ce qu’il savait qu’il allait faire. Le bar du Horse and Hound était presque désert. Fer­nan­dez lui ser­vit son whis­ky habi­tuel avec un hoche­ment de tête silencieux.

Il était là depuis une heure, res­sas­sant la pro­po­si­tion de Luo, quand une voix fami­lière réson­na der­rière lui.

— Tiens, le fan­tôme est de retour.

Chen se retour­na. Mar­ga­ret Hart­ley se tenait dans l’en­ca­dre­ment de la porte, vêtue d’une robe qui avait dû être élé­gante dix ans plus tôt. Elle avait encore mai­gri ; son visage était pâle, ses yeux cer­nés. Mais elle mar­chait droit, et sa voix avait gar­dé son mordant.

— Madame Hart­ley. Je vous croyais partie.

— Par­tie ? Pour aller où ? Non, mon cher, ils m’ont sim­ple­ment dépla­cée. Une chambre au sixième étage, sans vue. L’hô­tel a eu pitié de moi — ou peut-être qu’ils ont oublié que j’exis­tais. C’est pareil, au fond.

Elle s’as­sit à côté de lui, fit signe à Fernandez.

— Gin. Double.

Le bar­man hési­ta — Chen vit dans ses yeux la même expres­sion de pitié embar­ras­sée que la der­nière fois — puis obtempéra.

— Vous avez l’air pré­oc­cu­pé, dit Mar­ga­ret en allu­mant une ciga­rette. Plus que d’ha­bi­tude, je veux dire.

— C’est possible.

— Des ennuis ?

Chen hési­ta. Il ne savait pas pour­quoi il avait envie de par­ler — peut-être parce que Mar­ga­ret était la seule per­sonne à Shan­ghai qui ne lui deman­dait rien, qui n’at­ten­dait rien de lui.

— On m’a fait une pro­po­si­tion, dit-il. Une pro­po­si­tion… délicate.

— Quel genre ?

— Le genre qui pour­rait me per­mettre de par­tir. Mais qui implique de faire quelque chose que je ne devrais pas faire.

Mar­ga­ret aspi­ra une bouf­fée de ciga­rette, exha­la lentement.

— Quelque chose d’illégal ?

— Quelque chose d’im­mo­ral. Ce n’est pas tout à fait pareil.

Elle eut un rire bref.

— L’im­mo­ra­li­té. Voi­là bien un sou­ci de Chi­nois. Nous autres Bri­tan­niques, nous ne nous pré­oc­cu­pons que de la léga­li­té. Si c’est légal, c’est moral. Simple, non ?

— Et si ce n’est ni l’un ni l’autre ?

Mar­ga­ret but une gor­gée de gin, réfléchit.

— Alors il faut se deman­der : est-ce que ça fait du mal à quel­qu’un ? Et si oui, est-ce que le mal qu’on fait est pire que le mal qu’on subi­rait en refusant ?

Chen pen­sa à la mor­phine. À la Bande Verte. Aux mil­lions de Chi­nois qui avaient été détruits par l’o­pium — et à lui-même, qui fumait encore.

— Ça fait du mal, dit-il. À beau­coup de gens.

— Alors ne le faites pas.

— Et si je n’ai pas le choix ?

Mar­ga­ret le regar­da avec une inten­si­té nouvelle.

— On a tou­jours le choix, Chen. Tou­jours. On peut choi­sir de sur­vivre à n’im­porte quel prix, ou on peut choi­sir de mou­rir debout. Les deux sont des choix.

Elle écra­sa sa ciga­rette, vida son verre.

— Moi, j’ai choi­si de sur­vivre. À n’im­porte quel prix. Regar­dez où ça m’a menée.

Elle fit un geste vers la salle vide, vers sa robe défraî­chie, vers son visage ravagé.

— Je ne suis pas sûre que ce soit un bon exemple à suivre.

Chen ne répon­dit pas. Il pen­sa à Maître Zhou, à la cal­li­gra­phie sur son mur, à la rec­ti­tude du cœur. Puis il pen­sa à l’en­ve­loppe dans sa poche, à l’argent qu’elle conte­nait, à la pos­si­bi­li­té de fuir.

— Mer­ci, dit-il en se levant.

— De quoi ?

— D’être honnête.

Mar­ga­ret eut un sou­rire triste.

— C’est la seule chose qui me reste. L’hon­nê­te­té des vaincus.

Chen posa quelques billets sur le comp­toir pour payer son whis­ky et celui de Mar­ga­ret. Puis il quit­ta le bar, tra­ver­sa le lob­by, sor­tit sur le Bund.

La nuit était froide, sans étoiles. Le fleuve cou­lait, noir et silen­cieux. Chen mar­cha long­temps, jus­qu’à ce que ses pieds lui fassent mal, jus­qu’à ce que le froid lui engour­dit les pensées.

Quand il ren­tra chez lui, il savait ce qu’il allait faire.

* * *

Cha­pitre 10 — La décision

Février 1949

Chen écri­vit le mes­sage le len­de­main matin, sur une feuille de papier qu’il plia en quatre. Trois mots : J’ac­cepte. Où ?

Il le fit por­ter à l’a­dresse que Luo lui avait indi­quée — un bureau de change de Fuz­hou Road, façade ano­dine der­rière laquelle se cachaient des affaires moins avouables. La réponse arri­va le soir même : un ren­dez-vous dans trois jours, dans un appar­te­ment de la Conces­sion française.

Pen­dant ces trois jours, Chen vécut dans une sorte de brouillard. Il man­gea, dor­mit, but du thé, accom­plit les gestes de la vie quo­ti­dienne sans vrai­ment les sen­tir. De temps en temps, il sor­tait l’en­ve­loppe de Luo et comp­tait les billets — cinq mille dol­lars amé­ri­cains, une for­tune. L’a­compte d’une trahison.

La veille du ren­dez-vous, il retour­na à la fume­rie de Madame Qian. Non pas pour fumer — pas cette fois — mais pour parler.

La vieille femme l’ac­cueillit sans sur­prise, comme si elle l’attendait.

— Vous avez des ennuis, dit-elle. Je le vois sur votre visage.

— Pas encore. Mais bientôt.

— Asseyez-vous. Buvez du thé.

Chen s’as­sit dans l’ar­rière-bou­tique, une pièce encom­brée de meubles anciens et de bibe­lots pous­sié­reux. Madame Qian lui ser­vit du thé noir, épais et amer.

— Vous connais­sez les cir­cuits, dit Chen. Les réseaux. Les gens qui font pas­ser des marchandises.

— Je connais beau­coup de choses. C’est mon métier de connaître.

— Quel­qu’un m’a deman­dé de l’ai­der. Pour une der­nière car­gai­son. Avant que tout s’effondre.

Madame Qian le regar­da par-des­sus sa tasse.

— Et vous avez accepté.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Pour­quoi ?

Chen réflé­chit. Pour­quoi, en effet ? L’argent ? La sur­vie ? Ou quelque chose de plus sombre — le désir de deve­nir enfin ce qu’il avait tou­jours été, de ces­ser de faire semblant ?

— Parce que je n’ai plus rien à perdre, dit-il.

Madame Qian hocha len­te­ment la tête.

— C’est une mau­vaise rai­son. Les hommes qui n’ont plus rien à perdre sont les plus dan­ge­reux — mais aus­si les plus fra­giles. On les brise facilement.

— Vous pen­sez que je ne devrais pas ?

— Je pense que vous faites ce que vous avez à faire. Comme nous tous. Mais ne vous faites pas d’illu­sions, Mon­sieur Chen. Ces gens-là — ceux qui vous ont contac­té — ils ne sont pas vos amis. Quand ils n’au­ront plus besoin de vous, ils vous jet­te­ront. Ou pire.

Chen but son thé. Il savait que Madame Qian avait rai­son. Mais il était trop tard pour recu­ler. L’en­gre­nage était en marche.

— Mer­ci pour le conseil, dit-il.

— Ce n’est pas un conseil. C’est un avertissement.

Il se leva, paya son thé, se diri­gea vers la sortie.

— Mon­sieur Chen, appe­la Madame Qian.

Il se retourna.

— Si les choses tournent mal, ne reve­nez pas ici. Je ne pour­rai pas vous aider.

Chen hocha la tête. Il com­pre­nait. Dans le monde qui venait, cha­cun se bat­trait pour sa propre survie.

Il sor­tit dans la nuit. Demain, tout commencerait.

* * *

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