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Sept coups de cou­teau — Par­tie 3

Sept coups de cou­teau — Par­tie 3

Sept coups de couteau

Sept coups de couteau

Par­tie 3

VII — LA BORA

4h

Le vent se lève. Pas encore la bora, pas encore le vent cata­ba­tique qui dévale le Karst à deux cents kilo­mètres par heure et arrête les pen­dules et ren­verse les char­rettes et sou­lève les jupes et les toi­tures et les des­tins, non, pas encore, mais le pre­mier souffle, le pre­mier sou­pir, l’haleine fraîche de la mon­tagne qui des­cend vers la mer comme un ani­mal qui se réveille, quatre heures du matin, l’heure où le Karst res­pire et la ville frisonne.

Bep­po l’a sen­ti avant de l’entendre. Par les pieds d’abord, le froid dans les chaus­sures de Grün­baum, le par­quet qui cré­pite, les joints de lai­ton qui se contractent, tout le bâti­ment qui se crispe comme un homme à qui l’on met de la glace dans le dos. Puis par le nez. L’odeur. La bora a une odeur. Thym, pierre, char­bon, neige fon­due, l’odeur du Karst qui est l’odeur de la Slo­vé­nie qui est l’odeur de l’arrière-pays, l’odeur de ce que Trieste a dans le dos quand elle regarde la mer.

La bora souffle sur Trieste depuis que Trieste est Trieste. Elle souf­flait sur Ter­geste quand les Romains y plan­taient des vignes. Elle souf­flait sur l’Hospitium Mag­num quand les mar­chands de sel y dor­maient sur la paille. La bora est anté­rieure à la ville, anté­rieure aux hommes, anté­rieure aux registres. Elle ne s’inscrit nulle part. Elle ne laisse pas de nom. Elle est le contraire du registre, elle est ce qui efface, ce qui emporte, ce qui dénoue les signa­tures et dis­perse les cendres.

Elle souf­flait le 8 juin 1768 quand Win­ckel­mann sai­gnait dans l’escalier de la Locan­da Grande. Les domes­tiques disaient qu’ils n’avaient pas enten­du les cris, mais c’est qu’il y avait la bora, et la bora couvre les cris comme la mer couvre les pierres, et sous la bora un homme peut mou­rir dans la chambre d’à côté sans que vous l’entendiez, et c’est peut-être une excuse et peut-être la véri­té et peut-être les deux, car à Trieste les excuses et les véri­tés ne sont jamais tout à fait séparées.

Elle souf­flait le soir où Casa­no­va quit­ta la ville par la route de Gori­zia en jurant de ne jamais reve­nir, et il ne revint jamais, et la bora ce soir-là empor­ta son cha­peau et il cou­rut après son cha­peau sur la route de Gori­zia et c’est la der­nière image de Casa­no­va à Trieste, un homme qui court après un cha­peau dans le vent, un homme qui perd ce qu’il a sur la tête comme il a per­du ce qu’il avait dans le cœur, et le vent rit, le vent a tou­jours ri des hommes qui courent après ce qu’ils ont perdu.

Quatre heures dix. La bora entre dans le hall par une fis­sure au-des­sus de la porte prin­ci­pale. Bep­po connaît cette fis­sure. La direc­tion la fait répa­rer chaque automne et la bora la rouvre chaque hiver. La bora est patiente. La bora a tout le temps du monde. Le bâti­ment résiste et la bora insiste et l’un et l’autre savent que c’est la bora qui gagne­ra à la fin, parce que le vent gagne tou­jours contre la pierre, deman­dez aux falaises, deman­dez aux temples grecs, deman­dez à Win­ckel­mann qui pas­sait sa vie à regar­der des ruines, c’est-à-dire des bâti­ments que le vent a vaincus.

Et dans la bora les voix. Toutes les voix. La bora est une boîte à lettres, un coffre-fort, une mémoire, elle emporte et elle rap­porte, elle vole les mots des vivants et les rend aux morts et elle vole les mots des morts et les jette aux vivants. Le por­tier de nuit entend dans la bora les voix de tous ceux qui ont par­lé sur cette piaz­za, les mar­chands du trei­zième siècle et les mate­lots véni­tiens et les offi­ciers autri­chiens et les conspi­ra­teurs irré­den­tistes et les femmes de Cava­na et les enfants per­dus et les poètes et les arma­teurs grecs et les pro­fes­seurs alle­mands et les écri­vains irlan­dais et les fabri­cants de pein­ture sous-marine, toutes les voix dans le vent, un chœur.

Bep­po entend la voix de Moret­ti qui dit les murs res­pirent. Bep­po entend la voix de Maria qui dit le bran­zi­no est trop cher. Bep­po entend la voix du Pro­fes­seur Hart­mann chambre 10 qui dit Wo ist das Zim­mer von Win­ckel­mann. Bep­po entend la voix de Frau Kess­ler chambre 12 qui pleure. Bep­po entend la voix du Grec Dou­va­ris qui n’est tou­jours pas ren­tré et qui peut-être ne ren­tre­ra jamais et qui est quelque part dans la nuit dans le vent à Cava­na ou au casi­no ou sur un bateau ou mort. Bep­po entend la voix de Win­ckel­mann qui par­donne. Bep­po entend la voix d’Arcangeli qui demande par­don. Bep­po entend la voix de Casa­no­va qui cherche une chambre et une femme et un nom. Bep­po entend la voix de l’officier de Lis­sa dont la lettre n’est jamais arri­vée. Bep­po entend la voix de l’enfant qui cherche sa mère. Bep­po entend la voix de la femme qui cherche son gant.

Et par-des­sus toutes les voix, ou par-des­sous, ou à tra­vers, la voix de l’Irlandais. Joyce. Qui ne parle pas. Qui écoute. Qui note. Qui trans­forme chaque voix en une phrase et chaque phrase en une page et chaque page en un cha­pitre et chaque cha­pitre en un épi­sode et chaque épi­sode en un organe du corps et chaque organe en une heure du jour et chaque heure en une cou­leur et chaque cou­leur en une tech­nique et l’ensemble est mons­trueux et l’ensemble est un homme, un seul homme, un Juif de Dublin qui tra­verse sa ville en une jour­née comme Ulysse tra­ver­sait la Médi­ter­ra­née en dix ans, parce que la jour­née et les dix ans c’est la même durée quand on regarde bien, et la ville et la mer c’est la même éten­due quand on écoute assez attentivement.

L’ultima siga­ret­ta. Le vent est entré dans la chambre des Schmitz-Vene­zia­ni, via Scor­co­la. Ettore s’est levé, a fer­mé la fenêtre. Mais le vent était déjà dedans, le vent était déjà dans les rideaux et dans les draps et dans les che­veux de Livia et dans la fumée de la ciga­rette qui tour­billonne main­te­nant en spi­rales nou­velles, des spi­rales que la fumée ne fai­sait pas avant l’entrée du vent, des spi­rales qui res­semblent à des phrases, à des para­graphes, à des pen­sées, la fumée écrit dans l’air le livre que Schmitz n’écrira pas, n’écrira pas, n’écrira pas encore, pas avant neuf ans, pas avant 1923, mais le livre est déjà là, dans la fumée, dans le vent, dans l’insomnie, la conscience de Zeno est la conscience du vent qui ne sait pas où il va et qui y va quand même.

Quatre heures trente. La bora for­cit. Les câbles d’acier ten­dus en tra­vers des rues vibrent. Bep­po les entend depuis le hall, ce bour­don­ne­ment métal­lique, cette note unique, la note de Trieste, le la du dia­pa­son de la ville. Les câbles sont là pour que les gens s’y accrochent quand le vent est trop fort, des mains cou­rantes hori­zon­tales à hau­teur de poi­trine le long des rues les plus expo­sées, et les pas­sants se tiennent aux câbles comme des marins se tiennent aux cor­dages et ils avancent contre le vent un pas après l’autre et le vent pousse en retour et c’est ça Trieste, une ville où mar­cher est déjà une lutte, une ville où le simple fait de se rendre d’un point à un autre est une épreuve, une odyssée.

La bora emporte tout. Les cha­peaux et les jour­naux et les affiches et les conver­sa­tions et les secrets. Demain les jour­naux de Trieste publie­ront la nou­velle de l’assassinat de Sara­je­vo, mais la bora emporte aus­si les nou­velles, la bora dis­perse les mots, la bora sait que les nou­velles ne sont que du vent, que les guerres com­mencent par du vent, un édi­to­rial, un dis­cours, un télé­gramme, du vent sur du papier, et la bora souffle plus fort que tous les télé­grammes du monde et pour­tant la guerre vien­dra quand même, parce que les hommes sont plus têtus que le vent.

Quatre heures qua­rante-cinq. Le vent tombe d’un coup. Comme tou­jours. La bora ne décroît pas, elle cesse, elle s’arrête net, comme une phrase sans point final, comme une main qui lâche, et le silence après la bora est plus bruyant que la bora elle-même, un silence de cathé­drale, un silence qui sonne, un silence plein de tous les bruits que le vent avait cou­verts et qui reviennent un par un, les tuyaux, le lustre, le par­quet, les murs, la mer, le cœur de Beppo.

Le hall du Grand Hotel Duchi d’Aosta. Les colonnes de marbre rouge. Le lustre de Mura­no qui ne tremble plus. Le comp­toir de noyer. Le registre fer­mé. Le por­tier de nuit debout. Tout est à sa place. Tout est exac­te­ment comme avant le vent et exac­te­ment comme après le vent et la seule dif­fé­rence est que le por­tier sait main­te­nant que le vent revien­dra, que le vent revient tou­jours, et que tout ce qui est à sa place en ce moment ne sera plus à sa place quand le vent revien­dra, et que le vent reviendra.

Cinq heures moins le quart. Le ciel. Quelque chose dans le ciel. Par la porte vitrée, au-des­sus de la mer, une bande. Pas encore de lumière, non, mais l’absence de noir. Pas la lumière mais la per­mis­sion de la lumière. L’aube ne vient pas d’un coup. L’aube négocie.

VIII — L’AUBE

5h

cinq heures la lumière vient de la mer et la mer est grise pas encore bleue grise comme les yeux de Maria grise comme la cendre de la ciga­rette de Schmitz grise comme le marbre des sta­tues que Win­ckel­mann aimait avant le cou­teau grise comme la page du registre où le nom de Gio­van­ni s’efface len­te­ment sous les noms des vivants grise comme le hall du Grand Hotel Duchi d’Aosta où Bep­po est tou­jours debout vingt-deux ans de nuits un homme qui veille un homme-meuble un homme-lustre un homme qui ne dort pas parce que quelqu’un doit ne pas dor­mir quelqu’un doit être là quand les autres ferment les yeux quelqu’un doit tenir le registre ouvert entre la nuit et le jour entre les morts et les vivants entre les siècles

et la lumière monte et le gris devient bleu et le bleu devient nacre et la nacre devient or non pas or l’or est pour les médailles et les cou­teaux et les empe­reurs morts disons plu­tôt ambre la cou­leur de l’Opollo di Lis­sa le vin de Joyce la cou­leur des che­veux de Livia sur l’oreiller la cou­leur du Mura­no quand le lustre s’allume à six heures la cou­leur de Trieste quand Trieste se réveille et se sou­vient qu’elle est une ville et pas un rêve

les mouettes la pre­mière mouette du matin crie au-des­sus de la piaz­za et son cri est le cri de toutes les mouettes de tous les matins de tous les ports et ce cri dit debout debout le mar­ché le pois­son le bran­zi­no si le prix est bon les bateaux les cha­lands les filets les caisses le sel le tra­vail le monde et Bep­po entend le cri de la mouette et il sait que la nuit est finie que sa nuit est finie que les fan­tômes retournent dans les murs et que les vivants sortent des chambres et que le Grec va peut-être ren­trer ou peut-être pas et que le Prus­sien de la chambre 10 va des­cendre et deman­der où est le meilleur café et que les Autri­chiens de Graz vont des­cendre avec leurs yeux rouges et que le monde va recom­men­cer comme chaque matin depuis l’Hospitium Mag­num comme chaque matin depuis le pre­mier matin

et quelque part dans la ville via Bra­mante un homme dort enfin un Irlan­dais aux lunettes rondes la tête sur la table de la cui­sine le cahier bleu ouvert les épreuves du Por­trait épar­pillées le chat de la phar­ma­cienne sur ses genoux et dans le cahier bleu des notes des frag­ments des rues de Dublin des heures de la jour­née des noms qui ne sont pas encore les bons noms des cha­pitres qui ne sont pas encore des cha­pitres un sché­ma une carte un corps un monde et tout cela devien­dra un livre qui ne sera fini que dix ans plus tard dans une autre ville et dans un autre siècle mais le livre est déjà là dans l’air de Trieste dans les voix de la nuit dans le registre de l’hôtel dans le vent du Karst dans les sept bles­sures de Win­ckel­mann dans les che­veux de Livia dans la der­nière ciga­rette de Schmitz dans les qua­rante mai­sons de Cava­na dans le cri de la mouette dans le gris et le bleu et l’ambre et la lumière

et quelque part via Scor­co­la un homme écrase une ciga­rette dans un cen­drier et regarde sa femme dor­mir et pense à un roman qu’il n’écrira pas et la fumée monte encore un peu et Livia sou­pire et les che­veux coulent sur l’oreiller comme une rivière qui ne s’arrête pas comme la conscience qui ne s’arrête pas comme la nuit qui ne s’arrête pas même quand le jour commence

et le Grec rentre enfin la clé du 7 Dou­va­ris Spy­ri­don K sujet hel­lé­nique négo­ciant Cor­fou Trieste il sent le vin et le tabac et le par­fum de Cava­na et il passe devant Bep­po sans le voir comme tou­jours un homme-fenêtre un homme-verre un homme à tra­vers lequel on passe pour aller dor­mir et le Grec monte l’escalier lour­de­ment et Bep­po prend la clé du 7 et l’accroche au porte-clés et le bruit de la clé sur le cro­chet est le bruit le plus doux du monde le bruit d’une nuit qui se referme le bruit d’un nom qui s’inscrit dans le registre

six clés au porte-clés main­te­nant au lieu de sept le monde est en ordre le registre est en ordre l’hôtel est en ordre et dehors la piaz­za s’éclaire et la mer brille et Trieste est là comme elle a tou­jours été là entre la mon­tagne et la mer entre l’Empire et l’Italie entre les vivants et les morts entre la nuit et le jour entre le registre et le vent Trieste la ville-hôtel la ville-registre la ville-entre-deux la ville qui ins­crit tout le monde et ne garde per­sonne la ville où l’on passe et où l’on ne reste pas sauf Bep­po qui reste sauf le lustre qui reste sauf le par­quet qui reste sauf le numé­ro 10 qui reste sauf les murs qui res­tent et qui respirent

et je suis les murs et je suis le par­quet et je suis le lustre et je suis le registre et je suis l’eau dans les tuyaux et je suis le sel sur les fon­da­tions et je suis la fis­sure au-des­sus de la porte et je suis le cou­rant d’air du pre­mier étage et je suis le marbre rouge et je suis le verre de Mura­no et je suis le cuir du registre et je suis le bois du comp­toir et je suis Trieste et la lumière entre et le jour com­mence et Bep­po va s’en aller et quelqu’un d’autre pren­dra sa place der­rière le comp­toir et la nuit revien­dra et la bora revien­dra et les fan­tômes revien­dront et le registre s’ouvrira de nou­veau et de nou­veaux noms s’inscriront sur de nou­velles pages et les pages tour­ne­ront et les noms s’empileront et le bâti­ment res­pi­re­ra et les murs res­pi­re­ront et tout cela conti­nue­ra long­temps après Bep­po et long­temps après Joyce et long­temps après Schmitz et long­temps après la guerre qui vient et long­temps après la guerre qui vien­dra après la guerre et long­temps après toutes les guerres et tous les registres et tous les noms parce que les murs res­pirent oui les murs res­pirent et le registre enre­gistre et le por­tier veille et la mer est là et Trieste est là et le jour se lève oui le jour se lève oui

Trieste, 1914

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Sept coups de cou­teau — Par­tie 3

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Sept coups de couteau

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Par­tie 2

IV — L’INSOMNIE

1h

L’ultima siga­ret­ta. I capel­li di Livia. La ver­nice sot­to­ma­ri­na. Il pro­fes­sore irlandese.

L’ultima siga­ret­ta. I capel­li. La ver­nice. Il professore.

Siga­ret­ta. Capel­li. Ver­nice. Joyce.

 

Une heure du matin et je ne dors pas. C’est-à-dire que je ne dors pas encore, comme je ne dors jamais encore à une heure du matin, ni à deux heures, ni par­fois à trois, et Livia qui dort à côté de moi avec cette faci­li­té scan­da­leuse des gens qui n’ont rien à se repro­cher, ou qui se reprochent tout mais seule­ment le matin, Livia qui res­pire dans le noir et dont je ne vois que les che­veux, la masse sombre des che­veux sur l’oreiller, i capel­li di Livia, ces che­veux que Joyce regarde comme s’ils conte­naient un secret, un jour il m’a dit Your wife’s hair is a river, Schmitz, et j’ai ri parce que c’était ridi­cule et j’ai eu peur parce que c’était vrai.

Je devrais dor­mir. Le som­meil est un devoir civique. Un homme qui ne dort pas est un homme qui pense, et un homme qui pense à une heure du matin pense mal, pense en cercles, pense comme un chien qui court après sa queue, la queue étant en l’occurrence la pre­mière ciga­rette de demain matin. L’ultima siga­ret­ta. Com­bien d’ultimes ciga­rettes ai-je fumées. La der­nière der­nière ciga­rette, la vrai­ment der­nière, l’absolument der­nière, la der­nière après laquelle plus jamais, je le jure, je le jure sur la tête de ma fille, sur les che­veux de ma femme, sur le bilan de la Socie­tà Vene­zia­ni, plus jamais, et le len­de­main la main qui cherche le paquet sur la table de nuit avec la pré­ci­sion d’un som­nam­bule, les doigts qui connaissent le che­min dans le noir mieux que le cer­veau ne le connaît en plein jour.

Demain je ne fume­rai pas. Cette phrase, je l’écris depuis vingt ans dans des car­nets que je cache dans le tiroir du bureau, des car­nets pleins de dates de der­nières ciga­rettes, le 3 mars 1895, le 17 sep­tembre 1901, le 2 jan­vier 1907, le 14 avril 1912, chaque date une pierre tom­bale éri­gée sur la tombe d’une réso­lu­tion morte avant d’avoir vécu. Un cime­tière de bonnes inten­tions. Livia n’a jamais trou­vé ces car­nets, ou elle les a trou­vés et n’a rien dit, ce qui est pire, infi­ni­ment pire, car le silence de Livia est un tri­bu­nal devant lequel je suis tou­jours cou­pable et tou­jours acquit­té, ce qui est la pire des condamnations.

La ver­nice sot­to­ma­ri­na. Demain au bureau il fau­dra relire le contrat avec la marine autri­chienne. Huit mille tonnes de pein­ture anti-cor­ro­sion, for­mule bre­ve­tée Vene­zia­ni, pour la flotte de l’Adriatique. Huit mille tonnes. Mon beau-père Olga Vene­zia­ni, paix à son âme, savait que la pein­ture sous-marine est le seul pro­duit au monde dont la demande aug­mente en temps de guerre. Plus les nations se détestent, plus elles construisent des bateaux, plus elles peignent les coques, plus la famille Vene­zia­ni pros­père. Nous sommes les pro­fi­teurs de la haine. Nous ven­dons de l’anti-corrosion aux gens qui se cor­rodent entre eux. Il y a là-dedans une iro­nie que Joyce appré­cie­rait. Joyce appré­cie toutes les iro­nies, c’est même la seule chose qu’il appré­cie sans réserve, avec le vin blanc et l’argent des autres.

L’archiduc est mort hier. C’est-à-dire avant-hier, puisqu’il est une heure du matin et que nous sommes le 29, et que l’archiduc est mort le 28, à Sara­je­vo, d’une balle, comme meurent les archi­ducs quand ils ont l’imprudence de visi­ter les pro­vinces où l’on ne les aime pas. Aujourd’hui, c’est-à-dire hier, les cer­cueils ont tra­ver­sé Trieste. Livia a pleu­ré. Livia pleure pour les archi­ducs comme elle pleure pour les chats per­dus et les souf­flés ratés, c’est-à-dire sin­cè­re­ment mais briè­ve­ment, et à une heure du matin l’archiduc est déjà loin dans sa mémoire, quelque part entre le souf­flé du 14 juin et le chat du voi­sin qui a dis­pa­ru en mai.

Moi je n’ai pas pleu­ré. Les Juifs ne pleurent pas pour les Habs­bourg, ou s’ils pleurent c’est en silence, dans le noir, comme je ne pleure pas en ce moment, parce que pleu­rer sup­po­se­rait de savoir pour­quoi, et je ne sais pas pour­quoi, je sais seule­ment que quelque chose finit, quelque chose d’énorme et de vague et de fami­lier, comme quand on vend une mai­son d’enfance et qu’on regarde les murs vides et qu’on ne sait pas si c’est triste ou libé­ra­teur ou les deux. L’Empire est une mai­son d’enfance. On y a été mal­heu­reux mais on y a été, et être quelque part c’est déjà beau­coup quand on est juif.

I capel­li di Livia. Elle a bou­gé. Un mou­ve­ment du bras dans le som­meil, le bras qui cherche mon corps à côté d’elle et qui ne le trouve pas parce que je suis assis, le dos contre l’oreiller, les yeux ouverts dans le noir, un insom­niaque de cin­quante-trois ans assis à côté de sa femme endor­mie à côté de l’idée de la pre­mière ciga­rette de demain matin. Le bras de Livia est retom­bé. Les che­veux se sont dépla­cés sur l’oreiller. A river, Schmitz. Quand Joyce dit quelque chose de ce genre, il faut le prendre au sérieux, parce que Joyce ne dit jamais rien qui n’ait au moins trois sens, c’est un homme qui parle en couches géo­lo­giques, chaque phrase a un sous-sol et un sous-sous-sol et pro­ba­ble­ment un troi­sième sous-sol où per­sonne ne des­cend jamais sauf lui.

Il pro­fes­sore irlan­dese. Mon pro­fes­seur d’anglais. Mon ami, si j’ose ce mot avec un homme qui n’a pas d’amis mais des sujets d’étude. Joyce étu­die les gens comme un ento­mo­lo­giste étu­die les insectes, avec une atten­tion sans pitié et un amour sans illu­sion. Il m’a étu­dié. Je l’ai vu faire, pen­dant les leçons, ce regard qu’il a quand il écoute, ce regard qui n’écoute pas ce que vous dites mais com­ment vous le dites, et pour­quoi, et ce que votre manière de dire I sup­pose so révèle de votre manière de vivre. Tell me some secrets about Irish­men, je lui ai dit un jour, your bro­ther has been asking so many ques­tions about Jews that I want to get my own back. Il a ri. Son rire est un ins­tru­ment de pré­ci­sion : il ne rit jamais pour rien, il ne rit jamais par poli­tesse, il rit quand quelque chose est vrai, et plus c’est vrai plus il rit, et quand il rit à gorge déployée c’est que la véri­té est insoutenable.

Un jour il écri­ra quelque chose sur moi. Je le sais. Je ne sais pas ce qu’il écri­ra mais je sais qu’il le fera, parce que Joyce n’oublie rien et ne par­donne rien et ne rend rien, ni l’argent ni les confi­dences. Il a mes secrets. Il a mes his­toires. Il a la manière dont je remue les mains quand je parle, et la manière dont Livia croise les jambes quand elle s’assoit, et le bruit que fait la cuillère dans la tasse quand ma belle-mère remue son café, il a tout pris, tout mis dans cette tête effroyable, et un jour tout cela res­sor­ti­ra dans un livre que je ne lirai peut-être jamais ou que je lirai sans me recon­naître ou, pire, en me recon­nais­sant parfaitement.

Je devrais dor­mir. Mais le som­meil ne vient pas, le som­meil est comme un chat, il vient quand on ne l’appelle pas et il fuit quand on le cherche, et en atten­dant le chat du som­meil je pense à mes livres, à mes deux livres, Una vita et Seni­li­tà, mes deux enfants morts, mes deux romans que per­sonne n’a lus, que les cri­tiques ita­liens ont igno­rés avec une una­ni­mi­té qui force le res­pect, que j’ai payés de ma poche comme Joyce a payé ses Dubli­ners de la sienne, nous sommes des édi­teurs de nous-mêmes, des auteurs-clients, des écri­vains qui achètent leurs propres livres pour ne pas mou­rir de honte devant les car­tons d’invendus.

Et pour­tant. Joyce m’a dit une chose, un soir, après la leçon, en mar­chant le long du Cor­so pen­dant que la bora souf­flait et que nous nous accro­chions aux câbles comme des marins à des cor­dages, il m’a dit Schmitz the only modern Ita­lian wri­ter who inter­ests me is Ita­lo Sve­vo. Ita­lo Sve­vo. Mon faux nom. Mon nom de papier. Il l’a dit avec ce sérieux abso­lu qu’il a quand il parle de lit­té­ra­ture, ce sérieux qui est le contraire de la solen­ni­té, un sérieux d’artisan, de char­pen­tier, de peintre sous-marin, le sérieux de l’homme qui connaît son métier et qui recon­naît le métier chez un autre. Et j’ai sen­ti quelque chose, dans cette rue, dans ce vent, quelque chose comme une résur­rec­tion, Lazare sor­tant de la tombe avec de la bora plein les cheveux.

La ver­nice sot­to­ma­ri­na. I capel­li di Livia. L’ultima siga­ret­ta. Il pro­fes­sore irlan­dese. Tout revient. Tout tourne. Le cer­veau d’une heure du matin est un manège dont on ne des­cend pas, un manège de che­vaux de bois qui sont mes pen­sées, tou­jours les mêmes che­vaux dans le même ordre, la pein­ture, les che­veux, la ciga­rette, Joyce, et de nou­veau la pein­ture et de nou­veau les che­veux et de nou­veau la ciga­rette et de nou­veau Joyce, et le manège tourne et Livia dort et la nuit avance et l’archiduc est mort et la guerre va venir.

La guerre va venir. Cela je le sais. Pas parce que je suis intel­li­gent, je ne le suis pas par­ti­cu­liè­re­ment, mais parce que je suis indus­triel, et les indus­triels sentent la guerre comme les pay­sans sentent la pluie, par les os, par le car­net de com­mandes, par le télé­gramme du matin qui dit que telle marine a dou­blé sa com­mande de pein­ture et que telle autre a tri­plé et que les arse­naux de Pola tournent jour et nuit. On ne peint pas des coques pour la paix. On peint des coques pour les faire durer sous l’eau salée et les obus et les tor­pilles, on peint des coques pour la mort, et la for­mule bre­ve­tée Vene­zia­ni est la meilleure for­mule au monde pour faire durer la mort sous l’eau salée.

Qu’est-ce que la guerre fera de nous. De nous les Juifs. De nous les Schmitz-Vene­zia­ni, aus­tro-ita­liens, tries­tins de langue, autri­chiens de pas­se­port, juifs de nais­sance, euro­péens de néces­si­té. Quand l’Empire se déchire, les cou­tures cèdent d’abord aux endroits les plus minces, et les endroits les plus minces c’est nous, c’est tou­jours nous, les entre-deux, les ni‑l’un-ni‑l’autre, les gens dont le nom ne sonne pas juste dans aucune langue. Schmitz. Ni ita­lien ni alle­mand. Sve­vo. Ni non plus. Ita­lo Sve­vo, l’Italien-Souabe, un nom qui est déjà une valise, un nom de départ, un nom qui dit je suis deux et donc zéro, deux ori­gines égales zéro patrie.

Joyce com­prend cela. Joyce est irlan­dais comme je suis tries­tin, c’est-à-dire d’un lieu que les autres pos­sèdent. Les Irlan­dais et les Tries­tins se com­prennent sans s’expliquer, c’est une fra­ter­ni­té de l’occupé, une franc-maçon­ne­rie de la marge. Il a un pas­se­port bri­tan­nique et il déteste l’Angleterre. J’ai un pas­se­port autri­chien et je ne sais pas si j’aime l’Autriche ou si j’aime seule­ment l’idée de l’Autriche, ce qui n’est pas la même chose, comme aimer une femme n’est pas la même chose qu’aimer l’idée d’une femme, et je sais de quoi je parle.

I capel­li di Livia. Elle a bou­gé encore. Un sou­pir. Les che­veux. Dans le noir de la chambre je ne vois pas leur cou­leur mais je la connais par cœur, cette cou­leur qui n’est ni roux ni brun ni or mais les trois à la fois, comme Trieste n’est ni l’Italie ni l’Autriche ni les Bal­kans mais les trois à la fois, et Joyce a dit a river et il avait rai­son parce que les che­veux de Livia coulent, oui, c’est le mot, ils coulent sur l’oreiller comme l’eau coule dans un lit de rivière et la rivière tra­verse la ville et la ville est Dublin ou Trieste c’est la même chose et les che­veux de ma femme tra­ver­se­ront un livre que je n’ai pas écrit et que Joyce n’a pas écrit non plus, pas encore, pas encore, mais la rivière coule déjà, dans le noir, sur l’oreiller, entre nous.

L’ultima siga­ret­ta. Il est une heure et demie. Je ne dor­mi­rai pas. Autant fumer. La main cherche le paquet sur la table de nuit. Les doigts trouvent. La boîte d’allumettes. Le soufre. La flamme. Le visage de Livia éclai­ré une seconde par la flamme, les yeux fer­més, la bouche entrou­verte, les che­veux, puis le noir de nou­veau et le bout rouge de la ciga­rette comme une étoile minus­cule dans la nuit de la chambre, une étoile qui est ma fai­blesse et ma conso­la­tion et mon men­songe et ma vérité.

La fumée monte. Livia ne se réveille pas. La fumée monte vers le pla­fond que je ne vois pas et se mêle au noir et je pense à un roman, non, pas un roman, à quelque chose, quelque chose qui serait la forme même de cette insom­nie, de ce manège, de ces pen­sées qui tournent sans conclure, un homme qui se regarde pen­ser et qui pense qu’il se regarde pen­ser et qui sait que cette régres­sion est infi­nie et comique et déses­pé­rée, un homme qui essaie d’arrêter de fumer ou d’arrêter de men­tir ou d’arrêter de vieillir et qui n’arrête rien parce que la vie est pré­ci­sé­ment ce qui ne s’arrête pas, la conscience est ce qui ne s’arrête pas, et peut-être que cela pour­rait être un livre, peut-être que cela devrait, la confes­sion d’un homme ordi­naire, un Tries­tin, un Juif, un indus­triel, un insom­niaque, un men­teur, la conscience d’un homme, la conscience de.

Non. J’ai déjà écrit deux livres que per­sonne n’a lus. En écrire un troi­sième serait de l’obstination et l’obstination est le vice des imbé­ciles. Mieux vaut vendre de la pein­ture. La pein­ture sous-marine ne demande pas d’être lue, elle demande d’être appli­quée, et une fois appli­quée elle fait son tra­vail en silence, sous l’eau, dans le noir, comme le som­meil de Livia, comme la nuit de Trieste, comme tout ce qui est utile et invisible.

Et pour­tant. The only modern Ita­lian wri­ter who inter­ests me.

 

Joyce. Ver­nice. Capel­li. Sigaretta.

Il pro­fes­sore. La ver­nice. I capel­li. L’ultima.

Deux heures. La ciga­rette est finie. Livia dort. L’archiduc est mort. Le manège tourne.

V — CAVANA

2h

Le hall du Grand Hotel Duchi d’Aosta. Deux heures du matin. La lumière du lustre vacille, s’éteint, revient, s’éteint. Bep­po est seul der­rière le comp­toir. Le Grec n’est tou­jours pas ren­tré. Quelque part au-des­sus, les tuyaux. Quelque part en des­sous, les fon­da­tions. Le cou­rant d’air du pre­mier étage des­cend l’escalier comme une personne.

L’ascenseur, ins­tal­lé en 1909, tremble dans sa cage de fer for­gé. Les câbles grincent. La cabine des­cend d’un demi-étage, s’arrête, remonte d’un quart d’étage, s’arrête. Per­sonne ne l’a appe­lé. Per­sonne n’est dedans.

BEP­PO — È sta­to Winckelmann.

Il rit. Il ne rit pas. Il dit cela chaque nuit quand l’ascenseur bouge sans rai­son et chaque nuit il rit et chaque nuit il ne rit pas tout à fait. L’ascenseur se tait. Le lustre tremble.

Le registre sur le comp­toir. Fer­mé. Bep­po l’a fer­mé à minuit. Le registre s’ouvre. Seul. Les pages tournent d’elles-mêmes, en arrière, rapi­de­ment, le bruit d’ailes d’un oiseau pris au piège, les pages de 1914 à 1912, de 1912 au blanc, au rien, au-delà du registre, dans les registres d’avant, dans les siècles, dans la Locan­da Grande, dans l’Osteria Grande, dans l’Hospitium Mag­num. Le registre s’arrête. La page est vide. Puis une écri­ture appa­raît, len­te­ment, comme si une main invi­sible écri­vait dans l’air au-des­sus du papier.

GIO­VAN­NI. Sen­za cognome. Came­ra 10.

Le cou­rant d’air du pre­mier étage souffle plus fort. Les gout­te­lettes du lustre tintent. Une odeur de cire et de sang très ancien.

Au pied de l’escalier. Un homme en habit du XVIIIe siècle, che­mise ouverte, tachée. Il se tient le ventre de la main gauche. Sa main droite est ten­due vers Bep­po. Il parle en même temps en trois langues, chaque phrase étant la tra­duc­tion et la tra­hi­son de la précédente.

WIN­CKEL­MANN — Guar­da che mi ha fat­to. Schau was er mir ange­tan hat. Vide quid mihi fecit.

BEP­PO — Signore, il bar è chiu­so. Le bar est fer­mé. Reve­nir demain matin.

Bep­po ne lève pas les yeux. Vingt-deux ans de métier. On ne regarde pas les fan­tômes en face. On parle au mur. On parle aux clés. On parle au registre.

WIN­CKEL­MANN — Les médailles. Er hat die Medaillen genom­men. Aureas numis­ma­ta Impe­ra­tri­cis. Elles brillaient et il les a vues briller et le désir est entré par les yeux, le désir entre tou­jours par les yeux, je le sais mieux que qui­conque, moi qui ai pas­sé ma vie à regar­der la beau­té, à la nom­mer, à la clas­si­fier, edele Ein­falt und stille Größe, noble sim­pli­ci­té et gran­deur sereine, et c’est un cui­si­nier de Pis­toia qui m’a appris la der­nière leçon, la seule que les sta­tues ne donnent pas, le froid du cou­teau entre les côtes.

Sa che­mise s’ouvre davan­tage. On compte les bles­sures. Une. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Sept. Elles s’ouvrent et se ferment len­te­ment, comme des bouches, comme des yeux, comme des mots.

À l’autre bout du hall. Entré par la porte de ser­vice. Un jeune homme, petit, brun, les mains vides. Tablier de cui­si­nier. Il tremble.

ARCAN­GE­LI — Le ho vis­to. Les médailles. Che luce. Come il sole in una stan­za buia. L’or qui brille comme ça, dans la main de l’étranger, l’or fait des choses dans la tête d’un homme qui n’a rien, l’or entre par les yeux et des­cend dans le ventre et le ventre dit prends et la main prend et le couteau.

WIN­CKEL­MANN — Je t’avais mon­tré les médailles. Je te les avais mon­trées comme je mon­trais les sta­tues, pour le plai­sir de mon­trer, pour le plai­sir de voir briller les yeux de celui qui regarde, vani­té, oui, vani­tas vani­ta­tum, la vani­té du savant qui exhibe son savoir comme l’or, qui veut être admi­ré par le cui­si­nier, par le gar­çon d’écurie, par le mate­lot, ich wollte bewun­dert wer­den, je vou­lais être admi­ré, et j’ai été assassiné.

ARCAN­GE­LI — Mi per­do­ni, Signore.

WIN­CKEL­MANN — Je t’ai par­don­né. Devant le tri­bu­nal de Dieu je t’ai par­don­né. Devant la Piaz­za San Pie­tro tu as été roué vif. Le par­don et la roue. La grâce et le sup­plice. Les deux en même temps. Comme tou­jours. Comme Trieste.

Arcan­ge­li s’agenouille. Ses mains sont rouges main­te­nant. Elles étaient vides et elles sont rouges. Un cou­teau appa­raît entre ses doigts, puis dis­pa­raît. Win­ckel­mann le regarde avec une expres­sion qui res­semble à de la tendresse.

Par la porte prin­ci­pale. Man­teau de voyage, per­ruque pou­drée, légè­re­ment de tra­vers. Un homme de haute taille, sou­riant, une canne à pom­meau d’argent. Il regarde le hall comme s’il le recon­nais­sait et ne le recon­nais­sait pas.

CASA­NO­VA — Ques­ta non è la Locan­da Grande.

BEP­PO — C’est le Duchi d’Aosta, Signore. La Locan­da Grande a été démo­lie en 1847.

CASA­NO­VA — Démo­lie. On démo­lit tout. On démo­lit les hôtels et les répu­bliques et les femmes et les sou­ve­nirs. J’ai dor­mi ici en. Quelle année. Les années se confondent quand on a vécu dans toutes les villes et dor­mi dans tous les lits, les années deviennent des chambres et les chambres deviennent des années et on ne sait plus si l’on se sou­vient d’une femme ou d’un lieu ou d’un drap ou d’une lumière sur un pla­fond à quatre heures du matin dans une ville dont le nom sonne comme un sou­pir. Trieste. Le nom sonne comme un sou­pir. Triste. Trieste. Triste-este. La ville triste qui est.

WIN­CKEL­MANN — Che­va­lier de Sein­galt. Vous étiez au registre aus­si. Deux siècles avant moi ou après moi, le temps ne fonc­tionne plus ici, les registres sont empi­lés comme des géo­lo­gies et nous cir­cu­lons entre les couches.

CASA­NO­VA — Ah, le Saxon. L’homme aux sta­tues. On m’a par­lé de votre mort. Una brut­ta cosa. Je suis mort aus­si, mais plus len­te­ment, à Dux, en Bohême, biblio­thé­caire d’un châ­teau où per­sonne ne lisait, la pire des morts pour un homme qui a vécu, mou­rir dans un châ­teau de Bohême où la seule aven­ture est de comp­ter les livres et les jours.

Casa­no­va arpente le hall. Il touche les colonnes de marbre rouge. Il regarde le lustre.

CASA­NO­VA — Mura­no. Je recon­nais le verre. J’ai connu un souf­fleur de verre à Mura­no, il s’appelait, non, le nom est par­ti, mais la femme du souf­fleur, elle, oui, ses mains sen­taient le sable et sa peau le sel et nous nous voyions le mar­di quand le souf­fleur souf­flait et qu’il ne pou­vait pas sur­veiller et la femme du souf­fleur me souf­flait des choses à l’oreille qui n’étaient pas du verre mais qui étaient fra­giles aussi.

Les trois fan­tômes se font face. Bep­po, der­rière le comp­toir, ne bouge pas. Le registre est tou­jours ouvert. Les pages conti­nuent de tour­ner, très lentement.

WIN­CKEL­MANN — Nous sommes les ins­crits. Les enre­gis­trés. Ceux dont le nom est dans le livre. On entre dans un hôtel et on donne son nom et le nom reste quand le corps est par­ti, le nom sur­vit au corps, le registre est plus durable que la chair, j’en sais quelque chose, moi dont la chair a été ouverte sept fois.

CASA­NO­VA — Le nom, oui. Le faux nom. J’ai eu plus de noms que de maî­tresses. Casa­no­va, Sein­galt, le che­va­lier, l’abbé, le comte, le doc­teur. Dans chaque registre un nom dif­fé­rent, dans chaque ville un homme dif­fé­rent, et sous tous ces noms le même homme qui ne savait pas qui il était et qui cher­chait dans le lit des femmes une réponse que les femmes ne donnent jamais parce que la réponse n’existe pas.

WIN­CKEL­MANN — Vous dans le lit des femmes. Moi dans le regard des sta­tues. Nous cher­chions la même chose par des che­mins dif­fé­rents. Edle Ein­falt. Noble sim­pli­ci­té. La forme par­faite qui ne tra­hit pas, qui ne poi­gnarde pas, qui ne meurt pas.

ARCAN­GE­LI — Et moi. Moi qui ne cher­chais rien. Moi qui ne vou­lais que man­ger. Un cui­si­nier, signo­ri. Un cui­si­nier sans emploi dans une auberge de Trieste et l’or du Saxon dans la chambre d’à côté. Les murs entre les chambres sont minces. On entend tout. J’entendais l’or briller. Si, si, on entend l’or, l’or fait un bruit dans la tête de celui qui n’a rien, un bruit plus fort que la rai­son, plus fort que Dieu, plus fort que le pardon.

Le lustre s’éteint com­plè­te­ment. Noir. Les voix conti­nuent dans le noir.

Dans le noir, les voix d’autres fan­tômes. Tous ceux du registre. Tous ceux de tous les registres. Ils passent dans le hall comme une pro­ces­sion, comme le cor­tège de cet après-midi, les cer­cueils de l’archiduc, sauf que ces cer­cueils-ci sont invi­sibles et les morts marchent debout.

UNE VOIX DE FEMME — J’ai per­du un gant dans le hall en 1831. Un gant de che­vreau blanc, bou­tons de nacre. Si quelqu’un le retrouve.

UN OFFI­CIER — Haupt­mann Frie­drich von Kel­ler, Dritte Bataillon, Siebtes Regi­ment. J’ai pas­sé une nuit ici en 1866 avant d’embarquer pour Lis­sa. Chambre 9. J’ai écrit une lettre à ma femme. La lettre n’est jamais arri­vée. Moi non plus.

UN MAR­CHAND — Pesce. Olio. Sale. For­mag­gio. Dov’è il magaz­zi­no. Où est l’entrepôt. Je cherche l’entrepôt. L’Hospitium Mag­num avait un entre­pôt au rez-de-chaus­sée et du pois­son salé et de l’huile dans des jarres, je le sais parce que je suis venu, je viens tous les mar­dis, je viens depuis sept cents ans, Pie­ro del Sale, Mar­co d’Istria, Gia­co­mo il Gre­co, nous venons le mar­di, c’est le jour du mar­ché, le mar­di, tou­jours le mardi.

Bep­po pense : demain mar­di, mar­ché au pois­son, bran­zi­no si le prix est bon.

UN ENFANT — Mama. Mama. Dove sei. Mama.

Le lustre se ral­lume. D’un coup. Tous les soixante bras. Le hall est vide. Bep­po est seul. Le registre est fer­mé. Comme s’il ne s’était rien pas­sé. Mais les gout­te­lettes de verre tremblent encore. Encore. Encore.

Non. Le hall n’est pas vide. Au fond, près de la porte de ser­vice, une lumière. Une lumière rou­geâtre. L’odeur de la Cava­na. Les qua­rante mai­sons de la Cava­na. L’odeur de par­fum bon mar­ché et de sueur et de lampe à pétrole et de draps et de crème et de linge et de ruelle et de port. Le hall se pro­longe, s’étire, devient une ruelle, les colonnes de marbre deviennent des murs décré­pis, le par­quet devient des pavés, le lustre de Mura­no devient un réver­bère, et Bep­po est tou­jours là mais il n’est plus der­rière le comp­toir, il est dans la ruelle, il est à Cava­na, il a vingt ans, il est déjà por­tier de nuit mais c’est sa nuit de congé et il est à Cava­na parce qu’à vingt ans on va à Cava­na les nuits de congé.

BEP­PO À VINGT ANS — Olga. Lui­sa. Mari­ja. Kata­ri­na. Je ne me sou­viens plus de laquelle. Des mains, oui. Des mains qui sen­taient le savon de Mar­seille et quelque chose d’autre des­sous, quelque chose que le savon ne cou­vrait pas, la mer peut-être, ou le pois­son, les filles de Cava­na venaient du port, des îles, d’Istrie, de Dal­ma­tie, elles venaient de par­tout où il y a de la pau­vre­té et de l’eau, elles venaient comme le pois­son, par la mer, et elles finis­saient à Cava­na, qua­rante mai­sons, qua­rante femmes, je ne sais plus laquelle.

CASA­NO­VA — Tou­jours les mêmes. Le même quar­tier dans chaque ville. À Venise le Ridot­to. À Paris le Palais-Royal. À Londres Covent Gar­den. À Trieste, Cava­na. L’homme qui entre dans ces quar­tiers cherche ce que tous les hommes cherchent : l’oubli de soi. Cinq minutes sans pen­ser. Cinq minutes où le corps com­mande et la tête se tait. J’ai cher­ché cela toute ma vie et je ne l’ai trou­vé que dans les pri­sons, à Venise, sous les Plombs, quand il n’y avait plus de femmes ni de jeu ni de fuite et que je ne pou­vais plus être que moi-même, c’est-à-dire personne.

La ruelle s’efface. Les murs rede­viennent des colonnes. Les pavés rede­viennent du par­quet. Le réver­bère rede­vient le lustre. Bep­po a de nou­veau cin­quante ans et des chaus­sures à trente-deux cou­ronnes qui lui font mal aux pieds.

Par la vitre de la porte d’entrée. Dehors. La piaz­za. Un homme tra­verse en dia­go­nale, venant des arcades du Caf­fè degli Spec­chi, mar­chant vers la via del Cor­so. Lunettes, cha­peau, canne. Il s’arrête devant l’hôtel. Il regarde à tra­vers la vitre. Il voit Bep­po. Bep­po le voit.

JOYCE — That man.

BEP­PO — Quel Irlan­dais.

Ils se regardent à tra­vers la vitre. L’un dedans, l’autre dehors. L’un qui veille, l’autre qui ne dort pas. Le verre entre eux comme le verre entre les miroirs du Caf­fè degli Spec­chi, et dans le reflet de la vitre le visage de Joyce se super­pose au visage de Bep­po et les deux visages deviennent un seul visage qui n’est ni l’un ni l’autre mais le visage de l’homme qui attend, le visage d’Ulysse, le visage de Bloom, le visage de personne.

WIN­CKEL­MANN — Écris-le.

CASA­NO­VA — Écris-nous.

ARCAN­GE­LI — Écris tout.

Joyce conti­nue sa route. Sa sil­houette dis­pa­raît dans le Cor­so. Le bruit de la canne sur les pavés. Puis plus rien. La piaz­za. La mer. La nuit.

Le hall. Bep­po seul. Le registre fer­mé. L’ascenseur immo­bile. Le lustre qui tremble. Deux heures qua­rante-cinq. Les fan­tômes sont par­tis. Ou non. Ils ne partent jamais. Ils sont dans les murs. Ils sont dans l’eau des tuyaux et dans le bois du comp­toir et dans le verre du lustre et dans les pages du registre et dans la mémoire de Bep­po qui est la mémoire de Moret­ti qui est la mémoire de l’hôtel qui est la mémoire de la ville.

WIN­CKEL­MANN — Ti per­do­no.

Mais ce n’est plus Win­ckel­mann qui parle. C’est le bâti­ment. C’est le par­quet de noyer et les colonnes de marbre et le lustre de Mura­no et les tuyaux dans les murs et les fon­da­tions sous les fon­da­tions. Le bâti­ment par­donne au cou­teau comme la mer par­donne au sel. Parce qu’il n’y a pas d’alternative. Parce que les murs n’ont pas le choix. Parce que le registre ins­crit les assas­sins à côté des vic­times, les vivants à côté des morts, les archi­ducs à côté des cui­si­niers, sans dis­tinc­tion, sans juge­ment, sans par­don ni condam­na­tion, le registre enre­gistre, c’est tout, c’est tout ce qu’il sait faire.

Trois heures moins le quart. Bep­po est debout. Le Grec n’est tou­jours pas ren­tré. Le lustre ne tremble plus. Les fan­tômes dorment. Bep­po ne dort pas. Bep­po ne dor­mi­ra pas. Bep­po veille.

VI — CHAMBRE 10

3h

Un homme entre dans une chambre d’hôtel et ne sait pas qu’il n’en sor­ti­ra pas vivant.

 

Sten­dal. Le père cor­don­nier. Les mains du père, larges, cra­que­lées, les mains qui tiennent le cuir comme on tient un ani­mal bles­sé. L’enfant regarde. L’enfant vou­drait des mains blanches. L’enfant aura des mains blanches.

 

Rome. Les sta­tues. La pre­mière fois. L’Apollon du Bel­vé­dère. Le marbre qui res­pire, qui ne res­pire pas, qui fait sem­blant de res­pi­rer, et c’est plus beau que la res­pi­ra­tion, c’est la res­pi­ra­tion libé­rée du corps, la res­pi­ra­tion pure, edle Ein­falt, noble sim­pli­ci­té, le souffle de la pierre.

Le Pape m’a nom­mé Pré­fet des Anti­qui­tés. Moi. Le fils du cor­don­nier de Stendal.

Vienne. Les médailles. L’Impératrice Marie-Thé­rèse sou­rit. Ses mains à elle aus­si, blanches, avec des bagues, les mains qui donnent les médailles et les médailles brillent et l’or est chaud dans la paume et je les emporte comme un enfant emporte un tré­sor, dans la poche, en ser­rant, et sur la route de Trieste je les sors et je les regarde et elles brillent dans le soleil et je suis heu­reux comme un enfant du cor­don­nier de Sten­dal qui a de l’or dans la poche.

 

Pour­quoi Trieste. Pour­quoi m’arrêter. Je devais prendre un navire pour Ancône et de là Rome. Mais quelque chose. Un pres­sen­ti­ment. Non. La fatigue. Les auberges. Les lits de corde et les punaises et le vin aigre et les cochers qui volent. Le voyage est un désen­chan­te­ment pro­gres­sif. On part pour la beau­té et on ren­contre la boue.

 

Gio­van­ni. J’ai don­né mon pré­nom seule­ment. Sans patro­nyme. Pour­quoi. Jeu. Vani­té. L’homme le plus célèbre d’Europe qui joue à être per­sonne. Comme un dieu qui se déguise en men­diant pour tra­ver­ser les villes. Ulysse chez les Cyclopes. Per­sonne. Je m’appelle Personne.

 

Le gar­çon de la chambre d’à côté. Petit. Brun. Cui­si­nier. Il dit. De Pis­toia. Des yeux. Des yeux qui regardent. Qui regardent quoi. Les médailles. Mes mains quand je tiens les médailles. Je les lui montre. Pour­quoi. Vani­tas. Vanitatum.

 

Le cou­teau.

 

Le pre­mier coup ne fait pas mal. Le pre­mier coup est une sur­prise. Le corps ne com­prend pas. Le corps dit : ce n’est pas pos­sible. Et puis le deuxième coup et le corps com­prend et le troi­sième et le qua­trième et le cin­quième et le sixième et le sep­tième et le corps ne dit plus rien.

 

Guar­da che mi ha fatto.

 

Je des­cends l’escalier. Le sang entre les doigts. Le sang est chaud, c’est la seule chose que je pense, le sang est chaud et mes mains sont chaudes et les médailles sont froides, il a pris les médailles, les médailles de l’Impératrice, l’or, tout l’or dans les mains du cui­si­nier main­te­nant, et moi je des­cends avec du sang à la place de l’or et je crie dans l’escalier et personne.

 

Per­sonne ne vient. Les domes­tiques. Les murs. Le hall. L’auberge entière se tait. La ville se tait. Trieste se tait. Comme elle se tai­ra cent qua­rante-six ans plus tard quand d’autres cer­cueils pas­se­ront sur la piaz­za et que la ville retien­dra son souffle.

 

Je par­donne.

Je ne sais pas pourquoi.

Le par­don n’a pas de rai­son. Le par­don est un spasme du cœur, comme le meurtre est un spasme de la main.

 

La chambre 10. Le chiffre reste. Les murs changent, le par­quet change, la fenêtre se déplace, les meubles dis­pa­raissent, le bâti­ment est démo­li et recons­truit et démo­li et recons­truit et le chiffre reste, 10, comme un clou dans le vide, un clou qui tient ensemble six siècles de murs, et le por­tier de nuit dit È sta­to Win­ckel­mann en riant et en ne riant pas et c’est ma comé­die, c’est ma tra­gé­die, c’est mon nom qui reste quand le sang est sec et le par­don oublié et l’or fon­du et la roue brisée.

 

Chambre 10. Trois heures du matin. Un cou­rant d’air.

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Sept coups de cou­teau — Par­tie 3

Sept coups de cou­teau — Par­tie 1

Sept coups de couteau

Sept coups de couteau

Par­tie 1

Grand Hotel Duchi d’Aosta, Trieste

Nuit du 28 au 29 juin 1914

I — LE HALL

22h

Dix heures. Les clés.

Bep­po posa les mains sur le comp­toir et le bois tiède remon­ta dans ses paumes comme quelque chose de vivant. Le noyer. Depuis com­bien d’années ce comp­toir. Depuis les Ciga, disait Moret­ti, depuis avant les Ciga, depuis le Vano­li, peut-être depuis avant le Vano­li. Ses mains connais­saient chaque veine du bois, chaque cica­trice sous le ver­nis. En haut le verre nou­veau, doré, bronze, les reflets de la mer disaient-ils dans le jour­nal quand ils ont refait. Reflets. La mer ne fait pas de reflets à dix heures du soir. Noire la mer. Noire et plate et silen­cieuse ce soir devant la piaz­za et toute la jour­née aus­si silen­cieuse, la jour­née des cercueils.

La clé du 7 pen­dait encore. Le Grec, Dou­va­ris, pas ren­tré. Au café sans doute, ou au casi­no, ou chez les femmes à Cava­na. Les Grecs ont de l’argent pour tout ça. La clé du 12 man­quait, bon, les Autri­chiens de Graz, le couple, ren­trés tôt, ella avait les yeux rouges toute la jour­née, le cor­tège, elle pleu­rait pour l’archiduc ou elle pleu­rait pour pleu­rer. Les femmes pleurent pour les morts des autres comme pour les leurs. Maria pleu­rait quand la chatte est morte et elle ne pleu­rait pas quand son frère. Non. Ne pas pen­ser au frère de Maria. La clé du 14, la clé du 16, la clé du 21. Le 10 est vide. Le 10 est tou­jours vide. Enfin presque tou­jours. On le donne quand il n’y a plus rien d’autre, et les clients ne res­tent jamais long­temps, ils sentent quelque chose, le froid peut-être, les murs, je ne sais quoi. È sta­to Winckelmann.

Le lustre. Ce lustre. Baro­vier e Toso, verre de Mura­no, aqua­ma­rine, ils l’avaient fait venir de Venise pièce par pièce, soixante bras, peut-être quatre-vingts, per­sonne n’a jamais comp­té. Moret­ti disait qu’il valait plus que la moi­tié des chambres réunies. À cette heure-ci éteint, presque éteint, deux bou­gies élec­triques sur soixante, le mini­mum pour qu’un client qui rentre voie le comp­toir et son propre che­min jusqu’à l’escalier. Les gout­te­lettes de verre trem­blaient quand même. Pour­quoi tremblent-elles. Pas de vent dans le hall. Pas de bora ce soir, rien, calme plat, la ville retient son souffle depuis cet après-midi, depuis le port, depuis les cer­cueils, tout est lourd et immo­bile. Et pour­tant le lustre tremble. Le bâti­ment res­pire, disait Moret­ti. Tous les bâti­ments res­pirent, et celui-ci plus que les autres parce qu’il est vieux et qu’il a des choses dans les poumons.

Mes pieds. Déjà. Il n’est que dix heures et déjà les pieds. Le gauche sur­tout, sous la voûte, cette dou­leur qui remonte dans la che­ville. Les chaus­sures de Grün­baum, via Car­duc­ci, trente-deux cou­ronnes, trop cher, Maria avait dit trop cher et elle avait rai­son et je les ai ache­tées quand même et elles me font mal depuis le pre­mier jour. L’orgueil des pieds. Ache­ter des chaus­sures trop chères qui font mal pour avoir l’air d’un por­tier de grand hôtel et pas d’un por­tier de pen­sion de famille. Comme si les clients regar­daient les pieds du por­tier. Ils ne regardent rien. Ils regardent le lustre en entrant et la clé en sor­tant et entre les deux ils regardent à tra­vers vous comme à tra­vers du verre, pas le beau verre aqua­ma­rine de Baro­vier e Toso, non, du verre ordi­naire, invi­sible, un homme-fenêtre, ecco, un homme par lequel on passe pour aller dormir.

Cos­sa ti vol. C’est le métier. Vingt-deux ans de métier. Vingt-deux ans de nuits. Moret­ti en avait fait trente et il est mort dans son lit un mar­di à quatre heures de l’après-midi, la seule heure de la jour­née où il n’avait jamais été éveillé, comme si la mort l’avait pris par sur­prise en le trou­vant les yeux fer­més pour une fois, tiens celui-là dort, pro­fi­tons-en. Si je meurs ce sera la nuit, les yeux ouverts, der­rière ce comp­toir, et le pre­mier client à des­cendre le matin me trou­ve­ra debout et raide et il pen­se­ra que je suis un meuble. Un meuble qui fai­sait par­tie du hall, entre le lustre et l’escalier, un meuble en forme d’homme avec des chaus­sures à trente-deux couronnes.

Un bruit à l’étage. Deuxième étage. Les tuyaux. Quelqu’un tire la chasse ou fait cou­ler un bain. À cette heure-ci. Les Autri­chiens de Graz peut-être, les gens en deuil prennent des bains la nuit, j’ai remar­qué ça, les gens très tristes se lavent beau­coup, comme s’ils vou­laient ôter quelque chose de la peau, la mort des autres, la sueur de la tris­tesse. L’eau court dans les tuyaux, des­cend dans les murs, rejoint les cana­li­sa­tions sous le sol, sous les fon­da­tions, là où il y avait avant l’Hospitium Mag­num, le pre­mier relais, trei­zième siècle, les murs sont pleins de tuyaux et les tuyaux sont pleins d’eau et l’eau est pleine de la crasse de six siècles de voya­geurs. Pen­sée dégoû­tante. Ne pas pen­ser à ça. Pen­ser au pois­son. Demain mar­di, mar­ché au pois­son, bran­zi­no si le prix est bon, Maria le fait avec les pommes de terre et le roma­rin, bran­zi­no al for­no con patate, quand le prix est bon. Deux cou­ronnes le kilo la semaine der­nière. Trop cher le bran­zi­no aus­si. Tout est trop cher. L’archiduc est mort et le bran­zi­no est trop cher, voi­là les nou­velles de la journée.

Cet après-midi. Le cor­tège. Je les ai vus arri­ver par le port, les cer­cueils sur le navire, le SMS Viri­bus Uni­tis, l’ironie, uni­tis, la force unie, rien n’est uni, tout se défait, l’Empire se défait, les Ita­liens tirent d’un côté, les Slaves de l’autre, les Alle­mands du troi­sième, et au milieu Trieste, tou­jours au milieu, tou­jours entre, ni l’un ni l’autre, les deux à la fois, xe vero, c’est ça Trieste, un entre-deux, un hôtel, un lieu de pas­sage. Les cer­cueils des­cen­dus sur le quai. Les sol­dats. Les che­vaux noirs. Le silence de la piaz­za. Moi sur le seuil de l’hôtel, en livrée, au garde-à-vous, tous les por­tiers des hôtels de la piaz­za au garde-à-vous, le Vano­li et le Duchi c’est la même chose main­te­nant mais je dis encore Vano­li par­fois, mon père disait Vano­li, et son père disait Locan­da Grande, et le père de son père disait Oste­ria, et avant ça Hos­pi­tium Mag­num, les noms changent et le seuil reste et sur le seuil un homme debout qui regarde pas­ser les morts.

Les morts de cet hôtel. Mieux vaut ne pas comp­ter. Mieux vaut ne pas pen­ser à Win­ckel­mann ce soir. Mais c’est plus fort que moi, chaque fois que je passe devant le 10, chaque nuit, cette espèce de cou­rant d’air dans le cou­loir du pre­mier étage, même quand toutes les fenêtres sont fer­mées, même en été, sur­tout en été, le 8 juin c’est en été qu’il est mort, juin 1768, sette col­pi di col­tel­lo, sept coups de cou­teau, cinq mor­tels, dans cette chambre, qui n’est plus la même chambre, les murs ont été refaits trois fois depuis, le par­quet chan­gé, la fenêtre dépla­cée, il ne reste rien de la chambre de 1768, rien que le numé­ro, le 10, on aurait pu chan­ger le numé­ro aus­si, on aurait dû, mais non, la direc­tion a gar­dé le numé­ro, per sca­ra­man­zia ou par fier­té ou par com­merce, il y a des gens qui demandent la chambre du mort, des Alle­mands sur­tout, des pro­fes­seurs avec des lunettes qui veulent dor­mir là où Win­ckel­mann a été poi­gnar­dé, comme si le mate­las avait une mémoire, comme si le sang tra­ver­sait les siècles à tra­vers les sommiers.

Guar­da che mi ha fat­to. C’est ce qu’il a crié dans l’escalier. Regar­dez ce qu’il m’a fait. Il des­cen­dait en se tenant le ventre et le sang cou­lait entre ses doigts et il criait aux domes­tiques qui n’avaient rien enten­du, qui dor­maient ou fai­saient sem­blant, et Arcan­ge­li cou­rait déjà dans la rue, le cou­teau encore, non, il avait lais­sé le cou­teau, le cou­teau et la corde, oui la corde aus­si, il avait essayé de l’étrangler d’abord et ensuite le cou­teau, et Win­ckel­mann, le vieux Win­ckel­mann, le Signor Gio­van­ni comme il se fai­sait appe­ler, faux nom, inco­gni­to, pour­quoi inco­gni­to, l’homme le plus célèbre d’Europe qui se cache dans une auberge de Trieste sous un faux nom, quelque chose ne va pas dans cette his­toire, n’a jamais été, quelque chose d’opaque au fond, comme le verre du comp­toir quand la lumière ne passe plus à tra­vers, quelque chose qui regarde depuis l’autre côté.

Il lui a par­don­né avant de mou­rir. C’est ça qui m’a tou­jours. Si un homme me poi­gnar­dait sept fois je ne lui par­don­ne­rais pas. Même une fois. Même un seul coup de cou­teau je ne par­don­ne­rais pas. Mais Win­ckel­mann a par­don­né à Arcan­ge­li et Arcan­ge­li a été roué vif sur la piaz­za devant l’hôtel quand même, le 20 juillet, qua­rante-deux jours après, le par­don de la vic­time ne compte pas pour la jus­tice des hommes, ni pour celle de Dieu d’ailleurs, cos­sa xe el per­do­no, qu’est-ce que le par­don si le corps est ouvert et le sang répan­du et les médailles de l’impératrice volées, les médailles de Marie-Thé­rèse, en or, c’est pour ça qu’il l’a tué, pour l’or, ou pas pour l’or, les his­to­riens disent autre chose, les his­to­riens disent l’amour ou la poli­tique ou la folie, les his­to­riens ne savent rien, je suis por­tier de nuit depuis vingt-deux ans et je sais que les hommes tuent pour trois rai­sons, l’argent, la peur et l’humiliation, et que le reste c’est de la littérature.

Onze heures moins le quart. Dou­va­ris n’est pas ren­tré. Le hall est vide. Le lustre tremble. Mes pieds.

II — LE CAFFÈ

23h

Les miroirs. Degli Spec­chi. Le café des miroirs. Moi dans le miroir, moi dans l’autre miroir, moi dans le miroir du miroir, com­bien de Joyce dans ce café ce soir, six, huit, une infi­ni­té, une régres­sion de Joyce décrois­sants vers un point de fuite qui serait Dublin.

L’Opollo est tiède. Deuxième verre. Peut-être un troi­sième. Non. Nora sau­ra. Nora sait tou­jours. L’odorat de Nora, infaillible pour le vin, le tabac, le men­songe. Le vin de cette région, cru des col­lines du Car­so, âpre, un peu de soufre, pas vrai­ment bon mais c’est le vin d’ici et le vin d’ici c’est le vin d’ici. Boire le lieu. Deve­nir le lieu en buvant. Ulysse buvait le vin de chaque île.

Dehors la piaz­za. L’immense piaz­za ouverte sur la mer noire. Pas une âme. Il y avait un cor­tège aujourd’hui sur cette piaz­za, des mil­liers de gens, les cer­cueils de l’archiduc et de sa femme, le navire de guerre dans le port, les che­vaux, les sabres, et main­te­nant rien, vide, les pavés lui­sants de la cha­leur du jour qui redes­cend dans la pierre, la mer plate et noire au bout comme une page non écrite. A blank page. Tabla­ture. Tabu­la. Rasa.

Le gar­çon essuie les tables. Bien­tôt ils fer­me­ront. Com­bien de cafés dans cette ville. Plus que de biblio­thèques. Plus que d’églises. Le café comme ins­ti­tu­tion civique, comme forum, comme ago­ra, les Grecs avaient l’agora et les Tries­tins ont le caf­fè et c’est la même chose au fond, une place publique avec du bruit et des opi­nions et de la fumée au lieu du soleil. Sve­vo au San Mar­co tous les jours, Saba au Tom­ma­seo, moi ici, agli Spec­chi, parce que les miroirs et parce que la piaz­za et parce que de cette table-ci on voit le hall du Duchi d’Aosta par la porte vitrée quand elle s’ouvre et le hall est un pays et chaque hôtel est un pays avec ses lois et ses fron­tières et sa popu­la­tion de passage.

Dubli­ners. Treize jours. Treize jours que le livre existe et pas une ligne dans le Freeman’s Jour­nal, pas un mot dans Sinn Féin, rien, le silence de Dublin sur Dublin, la ville qui ne veut pas se voir dans le miroir. Degli Spec­chi. Dublin des miroirs. 499 exem­plaires dont 120 ache­tés par moi, 120, quatre mois de leçons d’anglais au baron Ral­li pour payer 120 exem­plaires de mon propre livre que per­sonne ne lit. Richards m’écrit que les ventes sont stag­nant. Stag­nant. Le mot est juste. Stag­nant comme l’eau du canal Grande le dimanche, stag­nant comme la conver­sa­tion au dîner de la com­tesse Sor­di­na, stag­nant comme la prose de tout le monde sauf celle que j’essaie d’écrire et qui ne stagne pas, non, qui coule, qui court, qui se jette, qui.

Ce livre que j’essaie d’écrire. Ce truc. Cette chose sans forme encore, ou trop de formes, toutes les formes en même temps, comme l’eau qui prend la forme du réci­pient et le réci­pient c’est Dublin et Dublin c’est le monde et le monde c’est un seul jour. One day. One single day. Bloom’s day. Non. Pas encore. Le nom est là mais la chose pas encore, la chose se forme, len­te­ment, dans les rues de Trieste qui sont les rues de Dublin vues à l’envers dans un miroir, degli Spec­chi, tou­jours les miroirs, on n’écrit que de loin, on n’écrit que depuis l’exil, il faut perdre le lieu pour le pos­sé­der, Nora l’a com­pris avant moi, Nora qui n’écrit pas mais qui sait, she knows, avec cette science des femmes de Gal­way qui est une science de la marée et de l’attente.

Cet après-midi les cer­cueils. Je n’y suis pas allé. Sta­nis­laus y est allé, Sta­nis­laus va à tout, Sta­nis­laus est un citoyen, moi je suis un artiste c’est-à-dire un mau­vais citoyen, j’étais à la table de la cui­sine devant les épreuves du Por­trait et j’entendais par la fenêtre ouverte de la via Bra­mante le silence de la ville, ce silence énorme, un silence de cathé­drale éten­du à toute la ville, le silence d’une ville de deux cent mille habi­tants rete­nant son souffle pen­dant que deux morts passent, et je pen­sais Hades, je pen­sais Glas­ne­vin, je pen­sais Pad­dy Dignam dans le cor­billard et les rues de Dublin bor­dées de monde et Leo­pold Bloom dans la voi­ture avec Mar­tin Cun­nin­gham et Mr Power et Simon Deda­lus, non, pas Deda­lus, pas encore, les noms bougent encore, se déplacent comme les pièces d’un échi­quier dont je ne connais pas encore les règles, je les invente en jouant.

Hades. Oui. L’enterrement. Il y aura un enter­re­ment dans le livre. Un homme meurt à Dublin et on le porte à Glas­ne­vin et la voi­ture tra­verse la ville et par la vitre on voit Dublin comme on voit Trieste par la vitre du Caf­fè degli Spec­chi, les rues, les ponts, les gens, les chiens, les bou­tiques, Nel­son sur sa colonne comme la sta­tue de Maxi­mi­lien sur la piaz­za, non c’est Charles VI sur la colonne, Maxi­mi­lien c’est Mira­mare, Maxi­mi­lien c’est le Mexique, Maxi­mi­lien fusillé à Que­ré­ta­ro, encore un archi­duc mort, la mai­son d’Autriche pro­duit des cadavres comme la mai­son Vene­zia­ni pro­duit de la pein­ture sous-marine, en quan­ti­té indus­trielle, pour l’exportation.

Schmitz. Mon vieux Schmitz. Ce soir chez les Vene­zia­ni il ne dort pas, il ne dort jamais, l’insomnie comme tech­nique nar­ra­tive, il m’a dit un jour on n’écrit bien que quand on devrait dor­mir, le cer­veau dans cet état entre la luci­di­té et le rêve, pas tout à fait ici pas tout à fait ailleurs, la conscience de Zeno. La conscience de Zeno. Il m’a racon­té cette idée, un homme qui essaie d’arrêter de fumer et qui ana­lyse tout, les excuses, les men­songes, les der­nières ciga­rettes qui ne sont jamais les der­nières. L’ultima siga­ret­ta. Schmitz ne sait pas encore qu’il l’écrira. Moi non plus je ne sais pas encore ce que j’écrirai mais je sais que Schmitz en fait par­tie, ses mains quand il parle, sa manière de dire I sup­pose so avec une into­na­tion de Trieste qui trans­forme l’anglais en musique bal­ka­nique, sa femme Livia et ses che­veux, Good God che capel­li, la rivière, oui, une femme qui serait une rivière, les che­veux d’une femme qui coulent comme une rivière à tra­vers une ville, non, à tra­vers un livre, non, c’est la même chose, la ville est le livre et le livre est la ville et la rivière tra­verse les deux.

Schmitz me demande des secrets sur les Irlan­dais. Tell me some secrets about Irish­men. Your bro­ther has been asking so many ques­tions about Jews that I want to get my own back. Il rit quand il dit ça et son rire est celui de Bloom, oui, cette bon­ho­mie, cette iro­nie tendre, cet art de trans­for­mer la bles­sure en blague, l’exclusion en comé­die. Un Juif à Trieste est un Juif à Dublin est un Juif à Ithaque est un homme seul dans une ville qui est la sienne et qui ne l’est pas. Only a forei­gner would do. Ulysse est un étran­ger par­tout, même chez lui, sur­tout chez lui, parce qu’il est par­ti et que le retour n’abolit pas le départ.

Un bruit de verre. Le gar­çon a lais­sé tom­ber quelque chose. Onze heures et quart. Je devrais ren­trer. La via Bra­mante. Les esca­liers. Le chat sur le palier, celui de la phar­ma­cienne du rez-de-chaus­sée, la Piccìo­la, le chat qui m’attend comme si j’étais le seul homme de Trieste à reve­nir la nuit, le seul Ulysse de ce palier. Nora dort. Les enfants dorment. Gior­gio dans son lit trop petit, Lucia dans son ber­ceau qu’on devrait chan­ger, les pieds dépassent, elle gran­dit, tout gran­dit sauf mon compte en banque et la liste de mes lecteurs.

En me levant je vois par la vitre le hall du Duchi d’Aosta. La porte vitrée ouverte sur la piaz­za, la lumière faible du lustre, on dis­tingue à peine les colonnes de marbre rouge et tout au fond le comp­toir et der­rière le comp­toir un homme, le por­tier de nuit, immo­bile, un homme qui veille. Qui regarde la nuit. Qui attend. Qui est-il. Que pense-t-il. Que voit-il quand il regarde dans le noir du hall et que le noir du hall le regarde en retour. Cet homme est un per­son­nage. Pas le mien, pas encore. Ou si. Cet homme est Leo­pold, non, est Bloom, non, est Ulysse, non, n’est per­sonne encore, est un homme debout der­rière un comp­toir dans un hôtel de Trieste qui attend l’aube et ne sait pas qu’il est en train de deve­nir quelqu’un dans la tête d’un Irlan­dais insom­niaque assis au café d’en face qui ne sait pas lui-même ce qu’il est en train d’écrire.

Degli Spec­chi. Les miroirs. L’homme dans le miroir qui regarde l’homme der­rière le comp­toir qui ne sait pas qu’on le regarde. Comme Dieu regarde ses créa­tures, avec ten­dresse et impuis­sance. Comme Homère regar­dait Ulysse. Comme Dublin me regarde depuis l’autre bout de l’Europe par-des­sus les Alpes et la Manche et la mer d’Irlande, Dublin qui ne veut pas de mon livre mais qui ne peut pas m’empêcher de l’écrire.

Je paie. Je sors. La piaz­za immense. La mer. La nuit de Trieste. Quelque part là-haut dans les rues la via Bra­mante et le lit et Nora et le chat et les épreuves du Por­trait sur la table de la cui­sine et le cahier bleu où j’ai com­men­cé à noter des choses, des bouts, des frag­ments, des noms de rues dubli­noises, des heures, un sché­ma, une carte de la ville qui est une carte du corps humain qui est une carte de l’Odyssée, et tout cela devien­dra quelque chose, je ne sais pas quoi, pas encore, pas encore.

Trieste Zürich Paris. Non. Pour l’instant seule­ment Trieste. Seule­ment cette nuit. Seule­ment ce pas et le sui­vant et le sui­vant sur les pavés de la piaz­za Uni­tà et la mer à gauche et l’hôtel der­rière moi et l’homme der­rière le comp­toir que je ne rever­rai pas et que je n’oublierai pas.

III — LE REGISTRE

Minuit

Minuit. Bep­po ouvre le registre.

Le grand livre. Relié cuir, tranche dorée, six cents pages, la moi­tié rem­plies. Le registre des entrées et des sor­ties, des arri­vées et des départs, des noms et des numé­ros de chambre, des natio­na­li­tés et des durées de séjour. Le registre qui ne dit rien et qui dit tout. Chaque nom une vie, chaque date un monde, chaque signa­ture une pro­messe de retour qui ne sera presque jamais tenue.

 

GRAND HOTEL DUCHI D’AOSTA

Piaz­za Uni­tà d’Italia, n° 2 — Trieste

REGISTRE DES VOYA­GEURS — Juin 1914

28 juin 1914

DOU­VA­RIS, Spy­ri­don K. — Sujet hel­lé­nique — Négo­ciant — Cor­fou / Trieste — Ch. 7 — Arri­vée 24 juin — Départ indé­ter­mi­né — Obser­va­tions : clé non ren­due au 28, ren­trée après minuit fréquente.

KESS­LER, Rudolf & Frau Mathilde, née Brandt — Sujets autri­chiens — Indus­triel (tex­tile) — Graz — Ch. 12 — Arri­vée 26 juin — Départ pré­vu 30 juin — Obser­va­tions : Frau Kess­ler indis­po­sée le 28, bain chaud com­man­dé à 22h15.

GALAT­TI, Deme­trios, Mme Éléo­nore, & suite (2 domes­tiques) — Sujets otto­mans / hel­lènes — Arma­teur — Constan­ti­nople / Trieste — Ch. 21–22 — Arri­vée 19 juin — Départ indé­ter­mi­né — Obser­va­tions : abon­ne­ment télé­pho­nique urbain.

HART­MANN, Pr. Dr. Frie­drich — Sujet prus­sien — Pro­fes­seur d’archéologie clas­sique, Uni­ver­si­té de Göt­tin­gen — Ch. 10 — Arri­vée 28 juin — Départ pré­vu 30 juin — Obser­va­tions : a deman­dé spé­ci­fi­que­ment la chambre 10. A deman­dé des infor­ma­tions sur Winckelmann.

NIE­METZ, Josef — Sujet autri­chien — Repré­sen­tant de com­merce (machines agri­coles) — Vienne — Ch. 14 — Arri­vée 28 juin — Départ 29 juin — Obser­va­tions : aucune.

[Ch. 16 : VACANTE. Ch. 10 : voir supra. Ch. 3, 5, 8, 9, 15, 18, 19, 20 : séjours en cours, rien à signaler.]

Mais avant eux, et avant tous ceux-là, et bien avant que la piaz­za ne s’appelât Uni­tà et bien avant qu’elle ne s’appelât Grande, bien avant que le bâti­ment ne s’appelât Duchi et bien avant qu’il ne s’appelât Vano­li et bien avant qu’il ne s’appelât Locan­da et bien avant qu’il ne s’appelât Oste­ria, il y eut le pre­mier registre, qui n’était pas un livre mais une planche de bois sur laquelle un clou rouillé rete­nait un mor­ceau de par­che­min, et sur ce par­che­min les noms des pre­miers voya­geurs de l’Hospitium Mag­num, trei­zième siècle de Notre-Sei­gneur, mar­chands de sel, de pois­son, d’huile et d’épices, marins de retour d’Istrie et de Dal­ma­tie et des îles, hommes sans autre nom que leur métier et leur pro­ve­nance, Pie­ro del Sale, Mar­co d’Istria, Gia­co­mo il Gre­co, des noms comme des coor­don­nées géo­gra­phiques, des noms-bous­soles, des noms qui disent d’où l’on vient et non pas qui l’on est, car qui l’on est ne regarde que Dieu, et le registre n’est pas Dieu, le registre est César.

 

LOCAN­DA GRANDE — EXTRAITS DU REGISTRE RECONS­TI­TUÉ

(d’après les Archives muni­ci­pales de Trieste, Fon­do Alber­ghie­ro, § VII-XII)

1727 — Ouver­ture de l’Osteria Grande sur les fon­da­tions de l’Hospitium Mag­num. Pro­prié­té muni­ci­pale. Capa­ci­té : 14 chambres, 6 écu­ries. Tarif : 3 kreu­zers la nuit, paille comprise.

1765 — Agran­dis­se­ment et res­tau­ra­tion. L’Osteria Grande devient Locan­da Grande. Capa­ci­té por­tée à 22 chambres. Hôtes notables cette année-là : aucun.

1er juin 1768 — Arri­vée d’un voya­geur se décla­rant sous le nom de GIO­VAN­NI (pré­nom seul, sans patro­nyme). Natio­na­li­té non décla­rée. Pro­fes­sion non décla­rée. Pro­ve­nance : Vienne. Des­ti­na­tion décla­rée : Ancône, par mer. Ch. 10. Séjour pré­vu : quelques jours (en attente de navire). Obser­va­tions : néant.

2 juin 1768 — Arri­vée de Fran­ces­co ARCAN­GE­LI, né à Cam­pi­glio di Cire­glio (Pis­toia), cui­si­nier, sans emploi. Ch. 11 (conti­guë au n° 10). Tarif réduit.

 

COPIE CONFORME — Pro­cès-ver­bal d’autopsie

Tri­bu­nal cri­mi­nel impé­rial de Trieste, 9 juin 1768

En la chambre n° 10 de la Locan­da Grande, sise sur la Piaz­za San Pie­tro, aujourd’hui neu­vième jour du mois de juin de l’an de grâce mil sept cent soixante-huit, nous, Dr. Gio­van­ni Bat­tis­ta Renal­di­ni, méde­cin asser­men­té près le Tri­bu­nal impé­rial, en pré­sence du gref­fier Signor Anto­nio Maren­zi, avons pro­cé­dé à l’examen du corps du défunt se fai­sant appe­ler Signor Gio­van­ni, iden­ti­fié ulté­rieu­re­ment comme Johann Joa­chim Win­ckel­mann, né à Sten­dal en Saxe, Pré­fet des Anti­qui­tés de Sa Sain­te­té le Pape Clé­ment XIII.

Le corps pré­sente sept bles­sures par arme blanche. Pre­mière bles­sure : région tho­ra­cique gauche, entre la qua­trième et la cin­quième côte, péné­trante, lésion du péri­carde. Deuxième bles­sure : région abdo­mi­nale supé­rieure, péné­trante, lésion du foie. Troi­sième bles­sure : région abdo­mi­nale inférieure —

 

GRAND HOTEL DUCHI D’AOSTA ★★★★★

Piaz­za Uni­tà d’Italia — La plus grande place d’Europe ouverte sur la mer

L’établissement, fon­dé en 1873 par les soins des Assi­cu­ra­zio­ni Gene­ra­li sur les plans de l’ingénieur Euge­nio Gei­rin­ger, occupe l’emplacement his­to­rique de l’Hospitium Mag­num (XIIIe s.), de l’Osteria Grande (1727), de la célèbre Locan­da Grande (1765–1847) et de l’Hotel Gar­ni (1873). Sa façade éclec­tique, ornée de pilastres corin­thiens, de frises flo­rales et d’une balus­trade cou­ron­née de sta­tues allé­go­riques repré­sen­tant Trieste et Mer­cure, témoigne de la gran­deur d’une ville qui fut le qua­trième port de l’Empire. Trente-deux chambres et suites, toutes équi­pées du cou­rant élec­trique (depuis 1912), du télé­phone urbain et de salles de bain pri­vées avec eau cou­rante chaude et froide. Res­tau­rant de pre­mier ordre, spé­cia­li­tés de fruits de mer adria­tiques. Bar. Salon de lec­ture. Vue impre­nable sur la mer et sur la piaz­za. Tarifs à par­tir de 8 cou­ronnes la nuit (petit déjeu­ner com­pris). Réduc­tion pour séjours de longue durée. On parle alle­mand, ita­lien, fran­çais, anglais, grec et slovène.

PAR­MI NOS HÔTES ILLUSTRES : S.A.I. l’Archiduchesse Marie-Made­leine d’Autriche (épouse de Cosme de Médi­cis, 1608), S.A.R. l’Infante Marie d’Espagne (1631), S.A. Fede­ri­co Gon­za­ga Duc de Man­toue (1662), l’Amiral Hora­tio Nel­son et Lady Hamil­ton, S.M. la Reine Marie-Caro­line de Naples, LL.MM. les Empe­reurs Joseph II et Léo­pold II, M. Gia­co­mo Casa­no­va (che­va­lier de Sein­galt), M. Car­lo Gol­do­ni, S.A.R. le Prince Joa­chim Murat, S.A.R. le Prince Ber­na­dotte. — N.B. L’établissement décline toute res­pon­sa­bi­li­té quant aux évé­ne­ments sur­ve­nus en ses murs sous les admi­nis­tra­tions précédentes.

 

IL PIC­CO­LO DEL­LA SERA

Trieste, 29 giu­gno 1914

SOLENNE TRAN­SI­TO DELLE SALME IMPERIALI

Nel­la gior­na­ta di ieri la cit­tà di Trieste ha reso il suo estre­mo omag­gio alle salme di Sua Altez­za Impe­riale e Reale l’Arciduca Fran­ces­co Fer­di­nan­do d’Austria-Este e del­la sua consorte la Duches­sa Sofia di Hohen­berg, bar­ba­ra­mente assas­si­na­ti nel­la cit­tà di Sara­je­vo il gior­no pre­ce­dente. Il SMS Viri­bus Uni­tis, nave ammi­ra­glia del­la I.R. Mari­na, ha attrac­ca­to al Molo San Car­lo alle ore 10 del mat­ti­no. Le salme, deposte in bare di quer­cia rico­perte dal­la ban­die­ra impe­riale, sono state tra­spor­tate in pro­ces­sione solenne lun­go il Cor­so, la Riva Car­ciot­ti e la Piaz­za Grande fino alla sta­zione fer­ro­via­ria, scor­tate da un reg­gi­men­to di fan­te­ria, due squa­dro­ni di caval­le­ria e la ban­da musi­cale del 97° Reg­gi­men­to. Una fol­la consi­de­re­vole, sti­ma­ta in quin­di­ci­mi­la per­sone, ha assis­ti­to in reli­gio­so silen­zio al pas­sag­gio del cor­teo. Le auto­ri­tà civi­li e mili­ta­ri era­no pre­sen­ti al com­ple­to. Il com­mer­cio ha osser­va­to una gior­na­ta di chiu­su­ra. Nes­sun inci­dente è sta­to segnalato.

 

INVEN­TAIRE DES OBJETS CONTE­NUS DANS LE HALL

DU GRAND HOTEL DUCHI D’AOSTA

À la date du 28 juin 1914, minuit

Un (1) lustre en cris­tal de Mura­no, manu­fac­ture Baro­vier e Toso, soixante bras, verre aqua­ma­rine, esti­ma­tion 4 200 cou­ronnes. Huit (8) colonnes revê­tues de marbre Rouge de Vérone, incrus­tées à l’identique des pilastres de la façade. Un (1) par­quet de noyer avec joints de lai­ton, sur­face 94 m², d’origine (1873). Un (1) comp­toir de récep­tion en bois, héri­té de la ges­tion CIGA, pla­teau de verre à reflets dorés et bron­zés, lon­gueur 3,40 m. Un (1) tapis iri­des­cent, manu­fac­ture G.T. Desi­gn, repré­sen­tant les ondu­la­tions de la mer Adria­tique. Un (1) tableau repré­sen­tant la Piaz­za Grande en 1847 (avant la démo­li­tion de la Locan­da Grande), huile sur toile, auteur incon­nu, cadre doré à la feuille. Un (1) registre des voya­geurs, relié cuir fauve, six cents pages, en ser­vice depuis le 1er jan­vier 1912. Un (1) porte-clés mural en aca­jou, trente-deux cro­chets, sept clés pré­sentes à minuit. Un (1) télé­phone mural Erics­son, rac­cor­dé au cen­tral urbain. Un (1) por­tier de nuit (Bep­po), debout.

 

Bep­po referme le registre. Les noms s’éteignent sous le cuir. Casa­no­va sous Gol­do­ni sous Nel­son sous Marie-Caro­line sous Joseph II sous Léo­pold II sous Win­ckel­mann. Tou­jours Win­ckel­mann. Le registre est un cime­tière où les noms sont cou­chés l’un sur l’autre comme les morts dans les fosses com­munes, les plus anciens au fond, les plus récents en sur­face, et si l’on creu­sait sous la page du 28 juin 1914 on trou­ve­rait Dou­va­ris cou­ché sur Kess­ler cou­ché sur Hart­mann cou­ché sur Nie­metz cou­chés sur tous les fan­tômes de la Locan­da Grande cou­chés sur le corps de Win­ckel­mann chambre 10 pre­mier étage sept coups de cou­teau cou­ché sur le par­che­min de l’Hospitium Mag­num cou­ché sur rien, sur le sol, sur la pierre, sur le quai, sur la mer.

Le Prus­sien de la chambre 10, Hart­mann, a deman­dé des infor­ma­tions sur Win­ckel­mann. Ce sont tou­jours des Alle­mands. Des pro­fes­seurs. Ils arrivent avec leurs lunettes et leurs cahiers et ils demandent où, com­ment, pour­quoi, et le por­tier de nuit doit racon­ter, comme un guide, comme un prêtre devant une relique, sauf que la relique est une tache de sang qui n’existe plus sur un par­quet qui n’existe plus dans une chambre qui n’existe plus, et il ne reste que le numé­ro, le 10, et le cou­rant d’air, et la voix de Bep­po qui dit ce que Moret­ti disait et que le por­tier d’avant Moret­ti disait et ain­si de suite en remon­tant les nuits jusqu’à la pre­mière nuit, celle du 8 juin 1768, quand un homme a crié dans l’escalier et que per­sonne n’a bougé.

Minuit vingt. Le Grec n’est pas ren­tré. Le lustre tremble. Le registre est fer­mé. Les noms dorment.

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Le Quai de Tan­jong Pagar — Cha­pitres 9 à 11 — Epilogue

Le Quai de Tan­jong Pagar — Cha­pitres 9 à 11 — Epilogue

Le Quai de
Tan­jong Pagar

Le Quai de Tan­jong Pagar

Cha­pitres 9 à 11 — Epilogue

CHA­PITRE 9

Londres l’ac­cueillit avec sa pluie froide et son ciel gris. Après la cha­leur étouf­fante de Sin­ga­pore, c’é­tait un choc, mais un choc bienvenu.

Ash­ford se ren­dit direc­te­ment aux bureaux du Times sur Prin­ting House Square. Il était sale, fati­gué, amai­gri. Mais il avait son article et ses photographies.

Le rédac­teur en chef, Sir William Mor­ri­son, le reçut dans son bureau lam­bris­sé qui sen­tait le tabac et le cuir.

“Ash­ford. Good God, man, we thought you were dead. Your tele­grams were… cryp­tic at best.”

“J’ai une his­toire, sir. Une grande histoire.”

Il éta­la l’ar­ticle sur le bureau. Mor­ri­son chaus­sa ses lunettes, com­men­ça à lire. Son visage pas­sa de la curio­si­té à la sur­prise, puis à l’incrédulité.

“These alle­ga­tions… Ash­ford, do you rea­lize what you’re saying ? Sir Arthur Pem­ber­ton is a res­pec­ted magis­trate. A pillar of the Empire.”

“C’est aus­si un tra­fi­quant d’o­pium. J’ai des preuves.”

Il sor­tit les photographies.

Mor­ri­son les exa­mi­na lon­gue­ment, très lon­gue­ment. Puis il les posa sur le bureau et enle­va ses lunettes.

“These are… dam­ning. If they’re authentic.”

“Elles le sont.”

Mor­ri­son se leva, mar­cha jus­qu’à la fenêtre, regar­dant la pluie tom­ber sur Londres. Un long silence.

“Ash­ford, publier ceci… ça cau­se­rait un scan­dale énorme. Des car­rières seraient détruites. Des répu­ta­tions rui­nées. Le Forei­gn Office nous tom­be­rait des­sus comme une tonne de briques.”

“La véri­té doit être publiée, sir.”

“La véri­té.” Mor­ri­son rica­na dou­ce­ment. “Vous êtes jeune, Ash­ford. Vous croyez encore à des choses comme la vérité.”

Ash­ford sen­tit son sang se gla­cer. “Vous… vous n’al­lez pas publier ?”

“Je n’ai pas dit ça.” Mor­ri­son retour­na à son bureau. “Mais ce n’est pas une déci­sion que je peux prendre seul. Je dois en par­ler avec le pro­prié­taire. Avec nos avo­cats. Avec…” Il hési­ta. “Avec cer­taines per­sonnes au gouvernement.”

“Au gou­ver­ne­ment ?”

“Ash­ford, soyez réa­liste. Vous atta­quez des hommes puis­sants. Des hommes connec­tés. Si nous publions ceci et qu’ils nous pour­suivent pour dif­fa­ma­tion, ça pour­rait cou­ler le Times.”

“Mais j’ai des preuves !”

“Les preuves peuvent être contes­tées. Les pho­to­gra­phies peuvent être décla­rées fal­si­fiées. Les témoins peuvent dis­pa­raître ou se rétrac­ter.” Mor­ri­son sou­pi­ra. “Don­nez-moi une semaine. Je vais voir ce que je peux faire.”

“Une semaine ?”

“Oui. En atten­dant, res­tez dis­cret. Ne par­lez à per­sonne de ceci. Et faites attention.”

Ash­ford quit­ta le Times avec un sen­ti­ment de malaise au creux de l’es­to­mac. Il avait ris­qué sa vie pour cette his­toire. Et main­te­nant, elle ris­quait d’être étouf­fée par des consi­dé­ra­tions poli­tiques et commerciales.

—

Il loua une chambre minable dans Whi­te­cha­pel, sous un faux nom. Puis il attendit.

Les jours pas­saient. Pas de nou­velles du Times.

Le qua­trième jour, il ache­ta un jour­nal et vit un entre­fi­let en page douze :

“RES­PEC­TED COLO­NIAL MAGIS­TRATE TAKES LEAVE FOR HEALTH REASONS”

L’ar­ticle était bref. Sir Arthur Pem­ber­ton, magis­trat en chef de Sin­ga­pore, avait pris sa retraite pour rai­sons de san­té. Il quit­tait la colo­nie après vingt ans de ser­vice distingué.

Ash­ford frois­sa le jour­nal dans ses mains.

Pem­ber­ton s’é­chap­pait. Quel­qu’un l’a­vait pré­ve­nu. Quel­qu’un à Londres, pro­ba­ble­ment au Forei­gn Office, avait fait fui­ter l’information.

Le cin­quième jour, un boy frap­pa à sa porte.

“Mes­sage pour vous, sir.”

C’é­tait un mot du Times.

“Mis­ter Ash­ford, nous regret­tons de vous infor­mer que, après consul­ta­tion avec nos avo­cats, nous ne pou­vons pas publier votre article dans sa forme actuelle. Les risques légaux sont trop impor­tants. Nous vous offrons cepen­dant une com­pen­sa­tion de cent livres pour votre temps et vos efforts. Cor­dia­le­ment, Sir William Morrison.”

Ash­ford lut et relut le mot. Puis il le déchi­ra len­te­ment en petits morceaux.

Ils l’a­vaient tra­hi. Le Times. L’ins­ti­tu­tion qu’il avait ser­vie fidè­le­ment pen­dant trois ans.

Il était seul.

—

Le sixième jour, il reçut un autre visi­teur. Cette fois, pas un boy mais un homme en cos­tume gris, visage ano­nyme, qui se pré­sen­ta sim­ple­ment comme “Smith, Forei­gn Office.”

“Mis­ter Ash­ford, je dois vous parler.”

Ash­ford le fit entrer avec méfiance.

Smith s’as­sit, croi­sa les jambes avec décon­trac­tion. “Vous avez fait beau­coup de vagues, Mis­ter Ash­ford. Beau­coup de gens impor­tants sont… mécontents.”

“J’ai fait mon tra­vail de journaliste.”

“Votre tra­vail.” Smith sou­rit froi­de­ment. “Votre tra­vail est de ser­vir l’in­té­rêt bri­tan­nique. Pas de le miner avec des his­toires scandaleuses.”

“L’in­té­rêt bri­tan­nique n’est-il pas ser­vi par la vérité ?”

“La véri­té est une notion… flexible. Sur­tout quand il s’a­git de l’Em­pire.” Smith se pen­cha en avant. “Écou­tez, Ash­ford. Vous êtes un bon jour­na­liste. Un peu idéa­liste, mais talen­tueux. Vous avez un ave­nir. Ne le gâchez pas.”

“Qu’est-ce que vous voulez ?”

“Que vous oubliiez cette his­toire. Que vous détrui­siez vos notes, vos pho­to­gra­phies. Que vous accep­tiez un poste – un très bon poste – au Man­ches­ter Guar­dian. Bureau de Paris, peut-être. Loin de l’Asie.”

“Et si je refuse ?”

Smith haus­sa les épaules. “Alors vous décou­vri­rez que per­sonne à Londres ne publie­ra votre tra­vail. Que votre répu­ta­tion sera détruite. Qu’on vous accu­se­ra peut-être de fal­si­fi­ca­tion, voire de tra­hi­son.” Il se leva. “Pensez‑y, Mis­ter Ash­ford. Vous avez qua­rante-huit heures.”

Il par­tit, lais­sant Ash­ford seul dans sa chambre misérable.

CHA­PITRE 10

Cette nuit-là, Ash­ford ne dor­mit pas. Il res­ta assis près de la fenêtre, regar­dant la pluie tom­ber sur les toits de Whi­te­cha­pel, réfléchissant.

Il avait trois options.

Accep­ter l’offre du Forei­gn Office. Prendre le poste à Paris, oublier Sin­ga­pore, vivre confor­ta­ble­ment en gar­dant le silence.

Refu­ser et se battre. Essayer de publier l’his­toire ailleurs – dans un jour­nal indé­pen­dant, un pam­phlet, n’im­porte où. Mais Smith avait rai­son : per­sonne ne vou­drait tou­cher à ça. Et sa car­rière serait finie.

Ou la troi­sième option. Celle qu’il n’o­sait même pas for­mu­ler com­plè­te­ment. Dis­pa­raître. Renon­cer au jour­na­lisme. Recom­men­cer ailleurs, sous un autre nom.

À l’aube, il avait pris sa décision.

Il sor­tit ses pho­to­gra­phies, ses notes, tout le maté­riel de son enquête. Il les regar­da une der­nière fois. Des mois de tra­vail. Des risques. La mort évi­tée de justesse.

Pour rien.

Il allu­ma le petit poêle dans la chambre et com­men­ça à brû­ler les docu­ments, un par un.

Les pho­to­gra­phies de Pem­ber­ton se recro­que­villèrent dans les flammes, noir­cis­sant, dis­pa­rais­sant. Ses notes se consu­mèrent. Les noms, les dates, les preuves.

Tout dis­pa­rut en fumée.

Quand ce fut fini, il s’as­sit sur le lit, regar­dant les cendres dans le poêle.

Il avait capitulé.

Mais au moins, il était vivant.

—

Deux jours plus tard, il retour­na au Times. Mor­ri­son le reçut avec un sou­rire soulagé.

“Ash­ford ! J’es­père que vous avez réflé­chi à notre offre.”

“J’ai réflé­chi. J’accepte.”

“Excellent ! Vous ne le regret­te­rez pas. Paris est une ville mer­veilleuse. Et le Guar­dian est un excellent journal.”

“Il y a une condition.”

Mor­ri­son fron­ça les sour­cils. “Laquelle ?”

“Je veux publier une ver­sion édul­co­rée de mon article. Pas de noms. Pas de pho­to­gra­phies. Juste… une ana­lyse géné­rale du com­merce de l’o­pium en Asie. Rien de diffamatoire.”

Mor­ri­son réflé­chit. “Je sup­pose que ça pour­rait se faire. Mais je veux voir le texte d’abord.”

“Bien sûr.”

Ash­ford écri­vit l’ar­ticle dans la semaine. Trois mille mots sur le com­merce de l’o­pium dans les colo­nies bri­tan­niques. Fac­tuel, pru­dent, sans accu­sa­tions spé­ci­fiques. Un article que n’im­porte quel étu­diant en éco­no­mie aurait pu écrire.

Le Times le publia en page six. “THE OPIUM TRADE IN THE EAST: AN OVER­VIEW by Tho­mas Ashford.”

Per­sonne ne le lut. Per­sonne ne s’en soucia.

C’é­tait exac­te­ment ce que le Forei­gn Office voulait.

—

Ash­ford par­tit pour Paris trois semaines plus tard. Le bureau du Guar­dian se trou­vait près de l’O­pé­ra, dans un immeuble élé­gant. Son nou­veau rédac­teur en chef était un Fran­çais anglo­phile qui par­lait de la coopé­ra­tion fran­co-bri­tan­nique et de l’im­por­tance du jour­na­lisme culturel.

Ash­ford cou­vrait les expo­si­tions d’art, les scan­dales mon­dains, les débats par­le­men­taires. Rien d’im­por­tant. Rien de dangereux.

Il loua un appar­te­ment sur la Rive Gauche. Petit, sombre, mais confortable.

Les mois passèrent.

Il essayait de ne pas pen­ser à Sin­ga­pore. À Pem­ber­ton. À Lee Kwan. À Gine­vra Reinhardt.

Mais les nuits, les rêves reve­naient toujours.

CHA­PITRE 11

Puis, un soir de mars 1891, six mois après son arri­vée à Paris, quel­qu’un frap­pa à sa porte.

Il ouvrit, s’at­ten­dant à voir son pro­prié­taire ou un voisin.

C’é­tait Gine­vra Reinhardt.

Elle por­tait un man­teau de voyage pous­sié­reux, un cha­peau élé­gant mais fati­gué. Ses yeux gris étaient aus­si per­çants que dans son souvenir.

“Bon­soir, Mon­sieur Ashford.”

Il res­ta figé, inca­pable de parler.

“Puis-je entrer ? J’ai fait un long voyage.”

Il s’é­car­ta, tou­jours muet.

Elle entra, reti­ra son cha­peau, s’as­sit dans le fau­teuil près de la fenêtre. “Vous avez l’air surpris.”

“Je… je pen­sais ne jamais vous revoir.”

“Je sais. C’é­tait l’i­dée.” Elle sor­tit une ciga­rette, l’al­lu­ma. “Mais les choses ont changé.”

“Com­ment m’a­vez-vous trouvé ?”

“J’ai mes méthodes. La vraie ques­tion est : pour­quoi suis-je venue ?”

Ash­ford s’as­sit en face d’elle. “Pour­quoi ?”

“Pour vous don­ner quelque chose.” Elle sor­tit de son sac une enve­loppe épaisse. “Les plaques pho­to­gra­phiques ori­gi­nales. Je les ai gar­dées. Au cas où.”

Ash­ford prit l’en­ve­loppe comme si elle conte­nait de la dyna­mite. “Mais… j’ai brû­lé les copies. J’ai renoncé.”

“Je sais. J’ai des contacts à Londres aus­si. Ils m’ont dit ce qui s’est pas­sé. Le Forei­gn Office. La pres­sion. Votre capi­tu­la­tion.” Elle souf­fla la fumée. “Je ne vous en veux pas. Vous avez fait ce que vous pouviez.”

“Alors pour­quoi me don­ner ceci maintenant ?”

“Parce que l’his­toire n’est pas finie.” Gine­vra se pen­cha en avant. “Pem­ber­ton a pris sa retraite, c’est vrai. Mais il vit confor­ta­ble­ment à Bath avec sa for­tune de l’o­pium. Graf­ton est tou­jours chef de la police à Sin­ga­pore. Le com­merce conti­nue. Rien n’a changé.”

“Et je suis cen­sé faire quoi ? Le Times n’a pas vou­lu publier. Aucun jour­nal bri­tan­nique ne tou­che­ra à ça.”

“C’est vrai. Mais il y a d’autres jour­naux. D’autres pays.” Elle sou­rit légè­re­ment. “La presse fran­çaise, par exemple. Ils ado­re­raient un scan­dale bri­tan­nique. Sur­tout avec des preuves photographiques.”

Ash­ford la regar­da, com­pre­nant len­te­ment. “Vous vou­lez que je publie en France.”

“Pour­quoi pas ? Vous tra­vaillez pour un jour­nal ici. Vous par­lez fran­çais. Et les Fran­çais ont moins de scru­pules quand il s’a­git d’embarrasser l’Em­pire britannique.”

“Ce serait… ce serait consi­dé­ré comme de la trahison.”

“Par qui ? Par les hommes qui ont étouf­fé votre his­toire ? Par Pem­ber­ton et ses com­plices ?” Gine­vra écra­sa sa ciga­rette. “Ash­ford, vous avez une chance de faire la bonne chose. Une deuxième chance. Peu de gens en ont.”

Ash­ford tint l’en­ve­loppe, sen­tant le poids des plaques photographiques.

“Pour­quoi faites-vous ça ?”

“Parce que j’ai mes propres rai­sons de détes­ter l’Em­pire bri­tan­nique. Parce que j’ai vu trop de cor­rup­tion, trop de men­songes. Et parce que…” Elle hési­ta. “Parce que vous êtes un des rares hommes hon­nêtes que j’ai rencontrés.”

Elle se leva. “Je dois par­tir. Je ne revien­drai pas. Si vous publiez, ne men­tion­nez jamais mon nom. Si vous ne publiez pas, brû­lez les plaques et oubliez cette conversation.”

“Gine­vra…”

“Bonne chance, Tho­mas Ash­ford.” Elle remit son cha­peau. “Quelle que soit votre décision.”

Elle par­tit, et il res­ta seul avec l’enveloppe.

—

Ash­ford pas­sa une semaine à peser ses options. Publier en France signi­fie­rait deve­nir un paria en Grande-Bre­tagne. Il ne pour­rait jamais ren­trer. Sa car­rière dans la presse bri­tan­nique serait défi­ni­ti­ve­ment terminée.

Mais s’il ne publiait pas, à quoi avait ser­vi tout cela ? Lee Kwan ris­quant sa vie. Lowell l’ai­dant à s’é­chap­per. Gine­vra lui don­nant les preuves.

Et sa propre conscience ?

Le hui­tième jour, il prit ren­dez-vous avec le rédac­teur en chef du Figaro.

Mon­sieur Beau­mont était un homme cor­pu­lent avec une barbe rousse et des yeux vifs. Il lut l’ar­ticle d’A­sh­ford en fumant un cigare, exa­mi­nant les pho­to­gra­phies avec une atten­tion minutieuse.

“C’est explo­sif,” dit-il fina­le­ment. “Abso­lu­ment explo­sif. Si c’est vrai.”

“C’est vrai. J’ai les plaques originales.”

“Les Bri­tan­niques vont hur­ler. Ils vont dire que c’est de la pro­pa­gande française.”

“Lais­sez-les hur­ler. Les preuves parlent d’elles-mêmes.”

Beau­mont réflé­chit, tapo­tant des doigts sur son bureau. “Ça me coû­te­ra mes contacts à l’am­bas­sade bri­tan­nique. Peut-être même des repré­sailles commerciales.”

“Je com­prends si vous ne vou­lez pas—”

“Je n’ai pas dit ça.” Beau­mont sou­rit. “Merde alors, c’est exac­te­ment le genre d’his­toire que le Figa­ro adore. Nous allons publier. En pre­mière page.”

L’ar­ticle parut trois jours plus tard. Un titre en gros caractères :

“SCAN­DALE COLO­NIAL BRI­TAN­NIQUE : LE TRA­FIC D’O­PIUM À SINGAPORE”

Avec les photographies.

Avec les noms.

Avec tous les détails qu’A­sh­ford avait col­lec­tés pen­dant trois ans.

La réac­tion fut immé­diate et violente.

L’am­bas­sa­deur bri­tan­nique à Paris émit une pro­tes­ta­tion offi­cielle. Le Times publia un démen­ti cin­glant, qua­li­fiant l’ar­ticle de “dif­fa­ma­tion fran­co­phile.” Le Forei­gn Office lan­ça une enquête, non pas sur Pem­ber­ton, mais sur Ash­ford pour “tra­hi­son à la patrie.”

Mais d’autres jour­naux reprirent l’his­toire. Des jour­naux alle­mands, amé­ri­cains, même quelques jour­naux bri­tan­niques indé­pen­dants. Les pho­to­gra­phies étaient trop claires, trop convain­cantes pour être ignorées.

Une semaine après la publi­ca­tion, Pem­ber­ton don­na une inter­view au Times, niant tout, accu­sant Ash­ford de fal­si­fi­ca­tion. Mais sa voix man­quait de convic­tion. Et per­sonne ne pou­vait expli­quer sa retraite soudaine.

Deux semaines plus tard, le Par­le­ment bri­tan­nique ouvrit une enquête offi­cielle sur le com­merce de l’o­pium dans les colo­nies. Pas à cause de l’ar­ticle d’A­sh­ford – offi­ciel­le­ment – mais parce que “cer­taines allé­ga­tions” méri­taient d’être examinées.

Graf­ton fut dis­crè­te­ment muté. Pem­ber­ton mou­rut six mois plus tard, offi­ciel­le­ment d’une crise car­diaque, mais Ash­ford soup­çon­nait autre chose. Peut-être un sui­cide. Peut-être quelque chose de plus sinistre.

ÉPI­LOGUE

Paris, mars 1892

Un an après la publi­ca­tion de l’ar­ticle, Ash­ford était tou­jours à Paris. Il ne tra­vaillait plus pour le Guar­dian – ils l’a­vaient ren­voyé sous pres­sion bri­tan­nique – mais il sur­vi­vait en écri­vant des articles free­lance pour des jour­naux européens.

Il ne pour­rait jamais ren­trer en Angle­terre. Son nom était sur une liste noire. Mais il était libre.

Et il avait dit la vérité.

Un soir de prin­temps, alors qu’il pre­nait un verre dans un café de Mont­par­nasse, quel­qu’un s’as­sit à sa table.

Rudyard Kipling.

“Ash­ford,” dit le jeune écri­vain. “Je me deman­dais si je vous trouverais.”

Ash­ford le regar­da, sur­pris. “Kipling. Que faites-vous à Paris ?”

“J’é­cris un livre. Sur l’Inde, l’Em­pire, toutes ces choses.” Il com­man­da un cognac. “J’ai lu votre article. Dans le Figaro.”

“Et ?”

“C’é­tait… trou­blant. Vous aviez rai­son, bien sûr. Sur l’o­pium, sur Pem­ber­ton, sur tout.” Kipling but une gor­gée. “Mais ça n’a pas chan­gé mon opi­nion sur l’Em­pire. Juste… com­pli­qué les choses.”

“Com­pli­quer les choses n’est pas une mau­vaise chose.”

“Non. Pro­ba­ble­ment pas.” Kipling sou­rit tris­te­ment. “Vous savez, à Sin­ga­pore, cette nuit-là au Raffles, je vous ai pris pour un cynique. Quel­qu’un qui détes­tait l’Em­pire par prin­cipe. Mais main­te­nant, je com­prends. Vous l’ai­miez. Vous vou­liez qu’il soit meilleur. C’est pour ça que vous avez fait ça.”

Ash­ford ne répon­dit pas.

“En tout cas,” conti­nua Kipling, “je vou­lais vous dire… ce que vous avez fait était cou­ra­geux. Stu­pide peut-être, mais cou­ra­geux.” Il se leva. “Pre­nez soin de vous, Ash­ford. Et conti­nuez à écrire. Le monde a besoin de gens comme vous.”

Il par­tit, lais­sant Ash­ford seul avec son verre.

—

Deux ans plus tard, Ash­ford apprit par un ami que Lee Kwan était mort. Tué dans une bagarre de rue à Chi­na­town, offi­ciel­le­ment. Mais Ash­ford savait mieux.

Il ne revit jamais Gine­vra Rein­hardt. Par­fois, il lisait des entre­fi­lets dans les jour­naux sur une mys­té­rieuse femme suisse impli­quée dans des intrigues diplo­ma­tiques à Istan­bul, à Vienne, à Shan­ghai. Il se deman­dait si c’é­tait elle.

Lowell prit sa retraite de la Navy en 1895 et s’ins­tal­la en Cor­nouailles. Ils échan­gèrent quelques lettres. Lowell écri­vait qu’il ne regret­tait rien, sauf peut-être de ne pas avoir fait plus.

Quant à Ash­ford, il conti­nua à écrire. Des articles sur la cor­rup­tion, l’in­jus­tice, les abus de pou­voir. Tou­jours depuis l’é­tran­ger. Tou­jours en exil.

Mais il écri­vait la vérité.

Et par­fois, dans les nuits pari­siennes, quand il ne pou­vait pas dor­mir, il repen­sait au Raffles Hotel. À la cha­leur moite. Aux ven­ti­la­teurs pares­seux. Aux boys silen­cieux. À cette atmo­sphère suave et étrange où tout sem­blait pos­sible et rien n’é­tait certain.

Il avait sur­vé­cu. Il avait dit la vérité.

Mais il avait aus­si per­du quelque chose de pré­cieux. Son inno­cence peut-être. Ou sa foi en l’Em­pire qu’il avait autre­fois servi.

Ce qui res­tait était plus com­pli­qué. Plus sombre. Mais peut-être, d’une cer­taine façon, plus vrai.

Et dans cette véri­té impar­faite, ambi­guë, il trou­vait une forme étrange de paix.

FIN

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Le Quai de Tan­jong Pagar — Cha­pitres 9 à 11 — Epilogue

Le Quai de Tan­jong Pagar — Cha­pitres 4 à 8

Le Quai de
Tan­jong Pagar

Le Quai de Tan­jong Pagar

Cha­pitres 4 à 8

CHA­PITRE 4

Ash­ford sen­tit son sang se gla­cer. À côté de lui, Kipling se leva immédiatement.

“Sir Arthur ! Bien sûr, je vous en prie.”

Pem­ber­ton s’ins­tal­la avec l’ai­sance d’un homme habi­tué à ce qu’on lui cède la place. De près, il était encore plus impo­sant que dans la fume­rie. La soixan­taine bien por­tée, che­veux gris argent, visage tan­né mais dis­tin­gué, yeux bleus per­çants qui ne cil­laient jamais.

“Mis­ter Kipling, tou­jours un plai­sir. Et vous devez être Mis­ter Ash­ford.” Pem­ber­ton ten­dit une main mas­sive. “Arthur Pem­ber­ton. Magis­trat en chef de cette belle colonie.”

Ash­ford ser­ra la main, qui était froide et sèche mal­gré la cha­leur. “Enchan­té.”

“Le major Blake m’a dit que vous étiez jour­na­liste. Pour le Times, c’est bien ça ?”

“Oui.”

“Excellent jour­nal. Très res­pec­té. J’es­père que vous écri­rez de bonnes choses sur Sin­ga­pore. Nous sommes très fiers de ce que nous avons accom­pli ici.”

“J’en suis sûr.”

Pem­ber­ton but une gor­gée de cham­pagne, obser­vant Ash­ford par-des­sus le rebord de son verre. “Vous êtes arri­vé hier soir, je crois ?”

“C’est exact.”

“Et déjà au tra­vail ce matin. J’ai enten­du dire que vous étiez allé à Tan­jong Pagar. Quar­tier fas­ci­nant, n’est-ce pas ? Un peu déla­bré, certes, mais plein de… cou­leur locale.”

Le mes­sage était par­fai­te­ment clair. Pem­ber­ton savait exac­te­ment où il était allé. Graf­ton avait fait son rapport.

“Je fais des repé­rages,” dit Ash­ford en s’ef­for­çant de gar­der une voix neutre.

“Bien sûr, bien sûr. Les jour­na­listes doivent être… exhaus­tifs.” Pem­ber­ton se tour­na vers Kipling. “Et vous, jeune homme ? Tou­jours en train d’é­crire vos his­toires indiennes ?”

“Oui, sir. J’ai publié quelques nou­velles récem­ment dans la Civil and Mili­ta­ry Gazette.”

“Splen­dide. L’Em­pire a besoin d’é­cri­vains qui com­prennent sa gran­deur. Trop de… pes­si­misme ces temps-ci. Trop de gens qui voient des pro­blèmes où il n’y en a pas.”

Kipling acquies­ça avec enthou­siasme. Ash­ford res­ta silencieux.

“Vous savez, Mis­ter Ash­ford,” conti­nua Pem­ber­ton en se tour­nant de nou­veau vers lui, “Sin­ga­pore est un endroit mer­veilleux pour un jour­na­liste. Tant d’his­toires posi­tives à racon­ter. Le déve­lop­pe­ment du port, les écoles que nous construi­sons, les hôpi­taux. Le pro­grès, en somme.”

“Je n’en doute pas.”

“Mais il y a aus­si… com­ment dire… des aspects moins relui­sants. Des cri­mi­nels, des socié­tés secrètes, des tra­fics en tous genres. Des choses que, fran­che­ment, il vaut mieux lais­ser aux auto­ri­tés compétentes.”

“Comme vous.”

“Exac­te­ment.” Pem­ber­ton sou­rit, mais ses yeux res­taient froids. “Mon tra­vail est de main­te­nir l’ordre. Et l’ordre exige par­fois… de la dis­cré­tion. Vous comprenez ?”

“Par­fai­te­ment.”

“Bien.” Pem­ber­ton vida son cham­pagne et se leva. “Je ne veux pas vous déran­ger plus long­temps. Mais si vous avez besoin de quoi que ce soit pen­dant votre séjour – conseils, intro­duc­tions, infor­ma­tions – n’hé­si­tez pas à me faire signe. Je suis tou­jours ravi d’ai­der la presse britannique.”

Il s’é­loi­gna, s’ar­rê­tant à une autre table pour échan­ger des plai­san­te­ries avec un planteur.

Kipling exha­la len­te­ment. “Impres­sion­nant, n’est-ce pas ? Sir Arthur a une telle… présence.”

Ash­ford ne répon­dit pas. Ses mains trem­blaient légè­re­ment. Il les cacha sous la table.

“Vous allez bien ?” deman­da Kipling.

“Juste fati­gué. Le voyage, la chaleur.”

“Vous devriez vous repo­ser. Sin­ga­pore peut être épui­sant pour les nou­veaux arrivants.”

Ash­ford consul­ta sa montre. Neuf heures et demie. Il avait encore le temps.

“Vous avez rai­son. Je vais monter.”

“Bonne nuit, alors. Et… écou­tez, je ne vou­lais pas sem­bler mora­li­sa­teur tout à l’heure. Votre article sur l’o­pium. Si vous le faites, j’ai­me­rais le lire. Vraiment.”

Ash­ford lui ser­ra la main. “Mer­ci.”

Il quit­ta la salle à man­ger, mon­ta l’es­ca­lier vers sa chambre. Dans le cou­loir, il croi­sa un boy qui pous­sa un cha­riot de linge. L’homme ne le regar­da même pas.

Une fois dans sa chambre, Ash­ford ver­rouilla la porte et s’a­dos­sa contre elle, res­pi­rant profondément.

Pem­ber­ton savait. Pem­ber­ton avait joué avec lui comme un chat avec une sou­ris. L’a­ver­tis­se­ment n’au­rait pas pu être plus clair.

Mais il était allé trop loin pour recu­ler maintenant.

Il sor­tit son appa­reil pho­to­gra­phique de l’ar­moire, véri­fia une der­nière fois le méca­nisme. Les deux plaques étaient en place. Il glis­sa l’ap­pa­reil dans une sacoche de cuir.

Puis il attendit.

À dix heures et demie, il étei­gnit la lampe, ouvrit la fenêtre, et se glis­sa sur le bal­con. De là, il pou­vait des­cendre le long d’un treillis cou­vert de bou­gain­vil­liers jus­qu’au jardin.

Il atter­rit sans bruit sur l’herbe humide. Le jar­din était désert. Les lumières du Raffles brillaient dans son dos, mais per­sonne ne sem­blait le surveiller.

Il se fau­fi­la le long du mur, attei­gnit la rue laté­rale, héla un pousse-pousse qui passait.

“Tan­jong Pagar,” mur­mu­ra-t-il. “Le vieux quai. Et vite.”

Le conduc­teur le regar­da bizar­re­ment mais ne dit rien. La voi­ture s’é­lan­ça dans la nuit.

Les rues de Sin­ga­pore étaient presque désertes à cette heure. Quelques lan­ternes rouges de fume­ries d’o­pium. Des chiens errants. Un ivrogne qui titubait.

Puis les entre­pôts aban­don­nés, les docks silencieux.

Le vieux quai.

Ash­ford des­cen­dit, paya le conduc­teur. “Ne m’at­ten­dez pas.”

Il s’en­fon­ça dans l’ombre.

L’en­tre­pôt qu’il avait repé­ré le matin était tou­jours là, fenêtres bri­sées comme des yeux aveugles. Il se glis­sa à l’in­té­rieur, grim­pa un esca­lier bran­lant jus­qu’au pre­mier étage.

De là, il avait une vue par­faite sur le quai.

Et il attendit.

—

Minuit appro­chait quand il enten­dit des voix.

Des lan­ternes appa­rurent dans l’obs­cu­ri­té. Trois, quatre, cinq hommes qui avan­çaient le long du quai. Tous en cos­tume euro­péen. Tous bri­tan­niques, à en juger par leurs silhouettes.

Puis d’autres arri­vèrent. Des Chi­nois cette fois, por­tant des caisses. Beau­coup de caisses.

Et enfin, glis­sant silen­cieu­se­ment sur l’eau noire, une jonque chi­noise qui accos­ta au quai délabré.

Ash­ford sou­le­va son appa­reil pho­to­gra­phique, les mains tremblantes.

La scène en des­sous était par­fai­te­ment claire main­te­nant. Les caisses étaient trans­fé­rées de la jonque aux coo­lies chi­nois. Les hommes en cos­tume super­vi­saient l’o­pé­ra­tion, véri­fiant des mani­festes à la lumière des lanternes.

Et là, au centre du groupe, don­nant des ordres d’une voix calme et autoritaire :

Sir Arthur Pemberton.

Ash­ford prit sa pre­mière pho­to­gra­phie. Le flash illu­mi­na briè­ve­ment l’entrepôt.

En bas, les hommes se figèrent.

“What was that?” La voix de Pem­ber­ton, sou­dain tendue.

Ash­ford ne per­dit pas de temps. Il prit sa deuxième et der­nière pho­to­gra­phie, puis se rua vers l’escalier.

Des cris écla­tèrent en des­sous. Des bruits de course.

Il déva­la les marches, man­qua de tom­ber, se rat­tra­pa au mur. Sor­tit de l’en­tre­pôt par une porte laté­rale qu’il avait repé­rée le matin.

“There! Someo­ne’s running!”

Des coups de feu cla­quèrent dans la nuit. Une balle sif­fla près de sa tête, s’en­fon­ça dans un mur de bois avec un bruit sourd.

Ash­ford cou­rait comme il n’a­vait jamais cou­ru. Ses pou­mons brû­laient. Son cœur cognait dans sa poi­trine. La sacoche avec l’ap­pa­reil bat­tait contre sa hanche.

Il se jeta dans une ruelle entre deux entre­pôts. D’autres coups de feu. Des voix qui hur­laient en anglais et en chinois.

La ruelle débou­chait sur une rue plus large. Il la tra­ver­sa, plon­gea dans un autre pas­sage. Puis un autre.

Il cou­rait sans savoir où il allait, gui­dé seule­ment par l’ins­tinct de survie.

Fina­le­ment, épui­sé, il s’ef­fon­dra contre un mur, hale­tant. Autour de lui, le silence. Ses pour­sui­vants avaient aban­don­né ou per­du sa trace.

Il res­ta là de longues minutes, essayant de reprendre son souffle, de cal­mer les trem­ble­ments de son corps.

Il avait les preuves. Les pho­to­gra­phies. Pem­ber­ton en fla­grant délit.

Mais main­te­nant, il devait sor­tir de cette ville vivant.

CHA­PITRE 5

Ash­ford mar­cha pen­dant des heures dans les rues noc­turnes de Sin­ga­pore, évi­tant les grandes artères, se cachant dans l’ombre chaque fois qu’il enten­dait des pas. La ville était un laby­rinthe hos­tile. Chaque coin de rue pou­vait cacher un dan­ger. Chaque sil­houette était poten­tiel­le­ment un ennemi.

L’aube com­men­çait à blan­chir le ciel quand il se retrou­va près du Raffles. Il était sale, trem­pé de sueur, ses vête­ments déchi­rés. Mais il était vivant.

Et il avait tou­jours l’ap­pa­reil photographique.

Il ne pou­vait pas ren­trer par la porte prin­ci­pale. Trop ris­qué. Il contour­na l’hô­tel, grim­pa de nou­veau le long du treillis jus­qu’à son balcon.

Sa chambre était exac­te­ment comme il l’a­vait laissée.

Non. Pas exactement.

Sur son oreiller, il y avait une enve­loppe blanche.

Les mains trem­blantes, il la ramas­sa. Pas de nom des­sus. Il l’ouvrit.

Une seule phrase, écrite d’une écri­ture élégante :

“Vous avez jus­qu’à demain soir pour quit­ter Sin­ga­pore. Après, je ne pour­rai plus vous pro­té­ger. — G.R.”

Gine­vra Reinhardt.

Ash­ford s’as­sit lour­de­ment sur le lit. Elle savait. Elle savait ce qu’il avait fait. Com­ment ? Et que vou­lait-elle dire par “vous protéger” ?

Il n’a­vait pas le temps de réflé­chir à ça maintenant.

Il sor­tit les plaques pho­to­gra­phiques de l’ap­pa­reil avec des gestes pré­cieux. Dans la lumière grise de l’aube, il ne pou­vait pas voir si les images étaient bonnes. Il fau­drait les faire développer.

Mais où ? Dans quel labo­ra­toire de cette ville pou­vait-il faire confiance ?

Il cacha les plaques avec ses notes, se lava rapi­de­ment, chan­gea de vêtements.

Sept heures du matin. Le bureau de poste ouvrait à huit heures. Il pou­vait envoyer les plaques à Londres par cour­rier express. Trois jours, peut-être quatre.

Trop long.

Il devait sor­tir de Sin­ga­pore. Aujourd’hui.

Il des­cen­dit pour le petit déjeu­ner, essayant de paraître nor­mal mal­gré l’é­pui­se­ment et la peur qui ron­geaient ses nerfs.

La salle à man­ger était à moi­tié vide. Quelques plan­teurs, une famille de voya­geurs européens.

Et, dans son coin habi­tuel, Gine­vra Reinhardt.

Leurs regards se croi­sèrent. Elle fit un léger mou­ve­ment de tête vers le jardin.

Ash­ford ter­mi­na son café rapi­de­ment et sor­tit. Elle était déjà là, sous le fran­gi­pa­nier, fumant une ciga­rette dans un long fume-ciga­rette en ivoire.

“Vous êtes fou,” dit-elle sans pré­am­bule quand il s’ap­pro­cha. “Com­plè­te­ment fou.”

“Vous m’a­vez lais­sé un message.”

“Pour vous sau­ver la vie. Pem­ber­ton est furieux. Il a mis toute la police sur vos traces. Si Graf­ton vous trouve…”

“Com­ment savez-vous tout ça ?”

Elle souf­fla une volute de fumée. “J’ai mes sources. Disons que… je ne suis pas la seule à sur­veiller Pemberton.”

“Vous êtes une espionne.”

“Appe­lons ça plu­tôt une… obser­va­trice inté­res­sée.” Elle écra­sa sa ciga­rette. “Peu importe. Ce qui compte, c’est que vous devez par­tir. Aujourd’hui.”

“J’ai les photographies.”

“Je sais. C’est pour ça qu’ils veulent vous tuer.”

“Je dois les faire déve­lop­per. Les envoyer à Londres.”

Gine­vra le regar­da comme s’il était un enfant par­ti­cu­liè­re­ment lent. “Vous ne pour­rez jamais sor­tir de Sin­ga­pore avec ces plaques. Graf­ton fouille déjà tous les bateaux. Toutes les dili­gences. Tous les trains.”

Ash­ford sen­tit le déses­poir le gagner. “Alors quoi ? J’a­ban­donne tout ?”

“Non.” Gine­vra sem­bla prendre une déci­sion. “Don­nez-moi les plaques.”

“Quoi ?”

“Don­nez-moi les plaques. Je peux les faire sor­tir. J’ai… des arran­ge­ments. Des contacts. Les Suisses sont très doués pour faire pas­ser des choses discrètement.”

“Pour­quoi m’aideriez-vous ?”

“Parce que Pem­ber­ton et ses sem­blables méritent d’être expo­sés. Et parce que…” Elle hési­ta. “Parce que j’ai mes propres rai­sons de vou­loir voir cet empire de men­songes s’effondrer.”

Ash­ford la regar­da dans les yeux. Pou­vait-il lui faire confiance ? Avait-il le choix ?

“Com­ment je sais que vous ne tra­vaillez pas pour Pemberton ?”

“Vous ne le savez pas. Vous devez faire un pari.” Elle ten­dit la main. “Les plaques. Maintenant.”

Ash­ford hési­ta encore un long moment. Puis il sor­tit les deux plaques pho­to­gra­phiques de sa poche inté­rieure et les lui donna.

Gine­vra les glis­sa dans son sac avec une dex­té­ri­té qui tra­his­sait l’ha­bi­tude. “Bien. Main­te­nant, écou­tez-moi atten­ti­ve­ment. Ce soir, un bateau part pour Penang. Le Duchess of York. Soyez à bord. Ne pre­nez rien avec vous, juste de l’argent. Ache­tez votre billet sous un faux nom.”

“Et mes notes ? Mes affaires ?”

“Oubliez-les. Vous êtes un homme mort si vous res­tez une minute de plus que nécessaire.”

“Gine­vra…”

“Ne me remer­ciez pas. Et ne pen­sez pas que je fais ça par bon­té d’âme.” Elle se diri­gea vers l’hô­tel, puis se retour­na. “Une der­nière chose. Le capi­taine Lowell. Vous le connaissez ?”

“On a par­lé une fois.”

“Il part aus­si ce soir. Pour Penang, jus­te­ment. Son navire y fait escale. Si vous avez besoin d’un allié…”

Elle dis­pa­rut avant qu’il puisse répondre.

Ash­ford res­ta seul dans le jar­din, sen­tant le poids de l’é­pui­se­ment et de la peur s’a­battre sur lui.

Un jour. Il devait tenir un jour de plus.

CHA­PITRE 6

Le reste de la mati­née pas­sa dans une brume de para­noïa. Ash­ford res­ta dans sa chambre, sur­sau­tant à chaque bruit. À midi, on frap­pa à sa porte.

“Hou­se­kee­ping, sir.”

Il ouvrit. Un boy avec des draps propres. L’homme entra, chan­gea le lit avec des gestes méca­niques. Mais ses yeux balayaient la pièce, cher­chant quelque chose.

Quand il fut par­ti, Ash­ford véri­fia. Ses notes étaient tou­jours cachées. Mais on avait clai­re­ment fouillé l’ar­moire. Dépla­cé ses affaires.

Ils cher­chaient les plaques photographiques.

L’a­près-midi s’é­ti­ra inter­mi­na­ble­ment. Ash­ford des­cen­dit déjeu­ner, croi­sant Blake dans le hall. Le major lui adres­sa un sou­rire gla­cial mais ne dit rien.

Vers quatre heures, il alla au bureau de poste, envoya un télé­gramme cryp­té à son rédac­teur en chef : “PREUVES EN ROUTE STOP QUITTE SIN­GA­PORE STOP ASHFORD”

Puis il retour­na au Raffles, mon­ta dans sa chambre, attendit.

À six heures, il des­cen­dit au bar. Il avait besoin d’un verre. Peut-être plusieurs.

Lowell était déjà là, ins­tal­lé à sa place habi­tuelle avec un gin.

“Ash­ford,” dit-il quand le jour­na­liste s’ap­pro­cha. “You look ter­rible. Worse than yesterday.”

“Rough couple of days.”

“I can ima­gine.” Lowell fit signe au bar­man. “Whis­ky pour mon ami. Double.”

Ils burent en silence pen­dant quelques minutes. Autour d’eux, le bar se rem­plis­sait. Des voix, des rires, le tin­te­ment des verres.

“I’m lea­ving tonight,” dit fina­le­ment Lowell. “Back to the Invin­cible. We sail for Penang at ten.”

Ash­ford le regar­da. Était-ce une coïn­ci­dence ? Ou Gine­vra avait-elle arran­gé ça aussi ?

“That’s… conve­nient.”

Lowell haus­sa les sour­cils. “Conve­nient for whom ?”

“For me. Je dois quit­ter Sin­ga­pore. Ce soir.”

“I see.” Lowell but une longue gor­gée. “Woman trouble ?”

“You could say that. Though not the kind you think.”

“Debts ?”

“Some­thing like that.”

Lowell le regar­da atten­ti­ve­ment. “You’re not very good at lying, Ash­ford. Wha­te­ver you’ve done, it’s big­ger than gam­bling or women.”

Ash­ford ne répon­dit pas.

“Well,” dit Lowell après un moment, “I don’t par­ti­cu­lar­ly care. If you need pas­sage to Penang, you can come aboard. I’ll tell them you’re a jour­na­list doing a sto­ry on the Navy. Won’t even charge you.”

“Pour­quoi m’aidez-vous ?”

“Because I like you. And because…” Lowell sou­rit amè­re­ment, “fuck Pem­ber­ton and eve­ry­thing he represents.”

Ash­ford sen­tit quelque chose se des­ser­rer dans sa poi­trine. “Vous savez.”

“I know lots of things. I know Pem­ber­ton runs half the opium trade in Sin­ga­pore. I know Graf­ton kills people who ask too many ques­tions. I know this whole bloo­dy empire is built on cor­rup­tion and vio­lence.” Il vida son verre. “But what can I do ? I’m just a Navy cap­tain. I fol­low orders.”

“You could—”

“Could what ? Tes­ti­fy ? Write a report ? I’d be cashie­red and dead within a week.” Lowell se leva. “We sail at ten. Be at the dock by nine. Don’t bring lug­gage. Don’t be fol­lo­wed. And for God’s sake, don’t tell anyone where you’re going.”

“Thank you.”

“Don’t thank me yet. We’re not out of Singapore.”

Il par­tit, lais­sant Ash­ford seul au bar.

CHA­PITRE 7

À huit heures, Ash­ford mon­ta dans sa chambre pour la der­nière fois. Il prit seule­ment son argent, son car­net de notes qu’il glis­sa dans sa poche inté­rieure, et un revol­ver qu’il avait ache­té à Hong Kong et qu’il n’a­vait jamais utilisé.

Il véri­fia l’arme. Six balles. Il espé­rait ne pas avoir à s’en servir.

Par la fenêtre, il vit que la nuit était tom­bée. Des lan­ternes s’al­lu­maient dans les rues. Sin­ga­pore se pré­pa­rait pour une autre nuit tropicale.

Il allait par­tir quand il remar­qua quelque chose sur son bureau.

Une enve­loppe. Encore une.

Il l’ou­vrit. Cette fois, c’é­tait une carte de visite.

“Rudyard Kipling, Jour­na­list & Author”

Et au dos, grif­fon­né à la hâte : “Je sais ce que vous avez fait. Je sais pour­quoi. Bon cou­rage. — R.K.”

Ash­ford res­ta immo­bile un moment, tenant la carte. Kipling savait. Com­ment ? Avait-il devi­né ? Ou quel­qu’un le lui avait-il dit ?

Peu impor­tait maintenant.

Il glis­sa la carte dans sa poche avec ses notes, étei­gnit la lampe, et sortit.

Le cou­loir était désert. Il des­cen­dit l’es­ca­lier laté­ral, celui qu’u­ti­li­saient les domes­tiques. Personne.

Il attei­gnit le hall. Tighe était à son bureau, par­lant avec un client. Il ne leva pas les yeux.

Ash­ford sor­tit par une porte laté­rale qui don­nait sur une ruelle.

La nuit était chaude, humide, char­gée d’o­deurs de jas­min et d’or­dures. Il mar­cha vite, évi­tant les grandes rues, se fon­dant dans l’ombre.

Les docks n’é­taient pas loin. Dix minutes de marche.

Mais ce furent les dix minutes les plus longues de sa vie.

Chaque bruit le fai­sait sur­sau­ter. Chaque sil­houette était un enne­mi poten­tiel. Il sen­tait le poids du revol­ver contre sa hanche, froid et rassurant.

Il tour­na un coin de rue et se figea.

Trois hommes se tenaient devant lui. Chi­nois, vêtus de noir, visages impassibles.

Des membres d’une socié­té secrète. Peut-être enga­gés par Pem­ber­ton. Peut-être agis­sant pour leur propre compte.

L’un d’eux sor­tit un couteau.

Ash­ford por­ta la main à son revol­ver, mais avant qu’il puisse le sor­tir, une voix reten­tit dans l’obscurité.

“Leave him.”

Les trois hommes se retour­nèrent. Une sil­houette émer­gea de l’ombre. Lee Kwan.

L’in­for­ma­teur qu’A­sh­ford croyait mort ou disparu.

Les trois hommes hési­tèrent. Lee Kwan par­la rapi­de­ment en dia­lecte. Il y eut un échange ten­du. Puis, inex­pli­ca­ble­ment, les trois hommes ren­gai­nèrent leurs armes et s’éloignèrent.

Lee Kwan s’ap­pro­cha d’A­sh­ford. Son visage por­tait des ecchy­moses récentes. Il avait été battu.

“Mis­ter Ash­ford,” dit-il avec son anglais hési­tant. “You should not be here.”

“Lee Kwan. Je pen­sais… je pen­sais que Pem­ber­ton t’avait…”

“He tried. But I hide. I know people. Secret people.” Il jeta un coup d’œil par-des­sus son épaule. “You must go. Now. Those men, they will come back.”

“Pour­quoi m’as-tu aidé ?”

Lee Kwan sou­rit tris­te­ment. “You try to stop bad men. You try to tell truth. Is good thing. Dan­ge­rous, but good.”

“Viens avec moi. Pem­ber­ton te tue­ra si tu restes.”

“No. Sin­ga­pore is my home. I stay. I hide. I wait.” Il pous­sa Ash­ford dou­ce­ment. “Go. Your ship is waiting.”

Ash­ford hési­ta, puis ser­ra la main de Lee Kwan. “Mer­ci.”

“Go!”

Ash­ford courut.

Les docks appa­rurent devant lui. Des navires ali­gnés le long des quais, lan­ternes se balan­çant dans la brise noc­turne. Odeur de gou­dron, de sel, de poisson.

Il cher­cha le HMS Invin­cible. Là. Un croi­seur impo­sant, pavillon bri­tan­nique flot­tant mollement.

Il mon­ta la pas­se­relle en cou­rant. Un marin de garde le défia.

“Cap­tain Lowell m’at­tend,” hale­ta Ashford.

Le marin hési­ta, puis fit signe à quel­qu’un. Quelques minutes plus tard, Lowell apparut.

“Cut­ting it close, Ashford.”

“Déso­lé. J’ai été… retardé.”

“Well, you’re here now. Come.”

Lowell le condui­sit à tra­vers le navire, jus­qu’à une petite cabine près de la salle des machines.

“Vous res­te­rez ici. Ne sor­tez pas avant qu’on soit en mer. Compris ?”

“Com­pris.”

“Good.” Lowell allait par­tir, puis se retour­na. “Wha­te­ver you did, Ash­ford… I hope it was worth it.”

“Moi aus­si.”

Lowell refer­ma la porte. Ash­ford enten­dit le ver­rou tour­ner de l’extérieur.

Il était pri­son­nier. Mais c’é­tait pour sa sécurité.

Il s’as­sit sur la cou­chette étroite, écou­tant les bruits du navire. Des voix de marins. Des pas sur le pont. Le cla­po­tis de l’eau contre la coque.

Puis, vers dix heures, un sif­fle­ment stri­dent. Le gron­de­ment des machines. Le navire se mit à vibrer.

Ils par­taient.

Ash­ford fer­ma les yeux, sen­tant les larmes de sou­la­ge­ment cou­ler sur ses joues.

Il était vivant. Il avait survécu.

Mais à quel prix ?

CHA­PITRE 8

Le voyage vers Penang dura trois jours. Ash­ford res­ta confi­né dans sa cabine, ne sor­tant que pour les repas dans la salle des offi­ciers où per­sonne ne lui posait de ques­tions. Lowell avait mani­fes­te­ment don­né des instructions.

Le troi­sième jour, le capi­taine vint le trouver.

“Nous arri­vons à Penang dans deux heures. Vous avez des plans ?”

Ash­ford secoua la tête. “Pas vrai­ment. Retour­ner à Londres, je sup­pose. Publier mon article.”

“Si vous y arri­vez vivant.” Lowell s’as­sit sur la cou­chette. “Pem­ber­ton a des contacts par­tout en Asie. Même à Londres, pro­ba­ble­ment. Vous n’êtes pas en sécurité.”

“Je sais.”

“Il y a un bateau fran­çais qui part de Penang pour Mar­seille dans une semaine. Le Bre­tagne. Je connais le capi­taine. Il vous pren­dra sans poser de questions.”

“Mer­ci. Pour tout.”

Lowell se leva. “Ne me remer­ciez pas. Je n’ai fait que mon devoir d’An­glais. Même si c’est un devoir que peu com­prennent.” Il ten­dit la main. “Bonne chance, Ash­ford. Et soyez prudent.”

—

Penang était une île ver­doyante, moins fré­né­tique que Sin­ga­pore. Ash­ford des­cen­dit au Eas­tern & Orien­tal Hotel, un éta­blis­se­ment colo­nial élé­gant mais moins oppres­sant que le Raffles.

Il envoya un télé­gramme à Londres :

“ARRI­VÉ PENANG STOP PREUVES EN ROUTE STOP REN­TRE­RAI VIA MAR­SEILLE STOP ASHFORD”

Puis il attendit.

Les jours pas­saient avec une len­teur exas­pé­rante. Il lisait les jour­naux, cher­chant des nou­velles de Sin­ga­pore. Rien. Pem­ber­ton contrô­lait la presse locale.

Le cin­quième jour, on frap­pa à sa porte.

Un boy de l’hô­tel tenait un paquet.

“Pour vous, sir. Livré ce matin.”

Ash­ford prit le paquet, don­na un pour­boire au boy. Une fois seul, il l’ou­vrit avec des mains tremblantes.

À l’in­té­rieur, deux pho­to­gra­phies développées.

Les siennes.

Elles étaient par­faites. Nettes, claires, incon­tes­tables. On voyait Pem­ber­ton super­vi­sant le déchar­ge­ment des caisses d’o­pium. On voyait les autres hommes, dont cer­tains que Ash­ford recon­nais­sait – des magis­trats, des offi­ciers de police, des mar­chands respectables.

Et avec les pho­to­gra­phies, un mot :

“Comme pro­mis. Les plaques ori­gi­nales sont en sécu­ri­té. Uti­li­sez ces copies pour votre article. Ne me contac­tez jamais. Ne me cher­chez jamais. Nous ne nous sommes jamais ren­con­trées. — G.R.”

Ash­ford tint les pho­to­gra­phies comme des reliques sacrées. Gine­vra avait tenu parole. Il avait ses preuves.

Il pou­vait écrire son article.

Il pas­sa les deux jours sui­vants à rédi­ger. Les mots cou­laient avec une flui­di­té fié­vreuse. Trois ans d’en­quête conden­sés en cinq mille mots. Les faits, les noms, les dates. Et main­te­nant, les preuves photographiques.

C’é­tait explo­sif. Ça détrui­rait des car­rières. Peut-être même ébran­le­rait l’ad­mi­nis­tra­tion coloniale.

Mais c’é­tait la vérité.

Le hui­tième jour, il embar­qua sur le Bre­tagne. Un car­go fran­çais qui sen­tait le vin et le tabac. Le capi­taine, un Mar­seillais bour­ru, le regar­da à peine.

“Lowell m’a dit que vous cher­chiez un pas­sage. Ça vous coû­te­ra cin­quante livres.”

“Pas de problème.”

“Et vous res­tez en cabine. Pas de ques­tions. Pas de problèmes.”

“Com­pris.”

La tra­ver­sée dura six semaines. L’O­céan Indien, le Canal de Suez, la Médi­ter­ra­née. Ash­ford res­ta la plu­part du temps enfer­mé, reli­sant son article, le polis­sant, l’améliorant.

Par­fois, la nuit, il rêvait de Sin­ga­pore. De la fume­rie d’o­pium. Du sou­rire de Pem­ber­ton. Des coups de feu au vieux quai. Du visage de Lee Kwan dans l’obscurité.

Il se réveillait en sueur, haletant.

Mais chaque jour le rap­pro­chait de Londres. De la sécu­ri­té. De la pos­si­bi­li­té de publier son histoire.

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