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Sept coups de couteau

Sept coups de couteau

Par­tie 1

Grand Hotel Duchi d’Aosta, Trieste

Nuit du 28 au 29 juin 1914

I — LE HALL

22h

Dix heures. Les clés.

Bep­po posa les mains sur le comp­toir et le bois tiède remon­ta dans ses paumes comme quelque chose de vivant. Le noyer. Depuis com­bien d’années ce comp­toir. Depuis les Ciga, disait Moret­ti, depuis avant les Ciga, depuis le Vano­li, peut-être depuis avant le Vano­li. Ses mains connais­saient chaque veine du bois, chaque cica­trice sous le ver­nis. En haut le verre nou­veau, doré, bronze, les reflets de la mer disaient-ils dans le jour­nal quand ils ont refait. Reflets. La mer ne fait pas de reflets à dix heures du soir. Noire la mer. Noire et plate et silen­cieuse ce soir devant la piaz­za et toute la jour­née aus­si silen­cieuse, la jour­née des cercueils.

La clé du 7 pen­dait encore. Le Grec, Dou­va­ris, pas ren­tré. Au café sans doute, ou au casi­no, ou chez les femmes à Cava­na. Les Grecs ont de l’argent pour tout ça. La clé du 12 man­quait, bon, les Autri­chiens de Graz, le couple, ren­trés tôt, ella avait les yeux rouges toute la jour­née, le cor­tège, elle pleu­rait pour l’archiduc ou elle pleu­rait pour pleu­rer. Les femmes pleurent pour les morts des autres comme pour les leurs. Maria pleu­rait quand la chatte est morte et elle ne pleu­rait pas quand son frère. Non. Ne pas pen­ser au frère de Maria. La clé du 14, la clé du 16, la clé du 21. Le 10 est vide. Le 10 est tou­jours vide. Enfin presque tou­jours. On le donne quand il n’y a plus rien d’autre, et les clients ne res­tent jamais long­temps, ils sentent quelque chose, le froid peut-être, les murs, je ne sais quoi. È sta­to Winckelmann.

Le lustre. Ce lustre. Baro­vier e Toso, verre de Mura­no, aqua­ma­rine, ils l’avaient fait venir de Venise pièce par pièce, soixante bras, peut-être quatre-vingts, per­sonne n’a jamais comp­té. Moret­ti disait qu’il valait plus que la moi­tié des chambres réunies. À cette heure-ci éteint, presque éteint, deux bou­gies élec­triques sur soixante, le mini­mum pour qu’un client qui rentre voie le comp­toir et son propre che­min jusqu’à l’escalier. Les gout­te­lettes de verre trem­blaient quand même. Pour­quoi tremblent-elles. Pas de vent dans le hall. Pas de bora ce soir, rien, calme plat, la ville retient son souffle depuis cet après-midi, depuis le port, depuis les cer­cueils, tout est lourd et immo­bile. Et pour­tant le lustre tremble. Le bâti­ment res­pire, disait Moret­ti. Tous les bâti­ments res­pirent, et celui-ci plus que les autres parce qu’il est vieux et qu’il a des choses dans les poumons.

Mes pieds. Déjà. Il n’est que dix heures et déjà les pieds. Le gauche sur­tout, sous la voûte, cette dou­leur qui remonte dans la che­ville. Les chaus­sures de Grün­baum, via Car­duc­ci, trente-deux cou­ronnes, trop cher, Maria avait dit trop cher et elle avait rai­son et je les ai ache­tées quand même et elles me font mal depuis le pre­mier jour. L’orgueil des pieds. Ache­ter des chaus­sures trop chères qui font mal pour avoir l’air d’un por­tier de grand hôtel et pas d’un por­tier de pen­sion de famille. Comme si les clients regar­daient les pieds du por­tier. Ils ne regardent rien. Ils regardent le lustre en entrant et la clé en sor­tant et entre les deux ils regardent à tra­vers vous comme à tra­vers du verre, pas le beau verre aqua­ma­rine de Baro­vier e Toso, non, du verre ordi­naire, invi­sible, un homme-fenêtre, ecco, un homme par lequel on passe pour aller dormir.

Cos­sa ti vol. C’est le métier. Vingt-deux ans de métier. Vingt-deux ans de nuits. Moret­ti en avait fait trente et il est mort dans son lit un mar­di à quatre heures de l’après-midi, la seule heure de la jour­née où il n’avait jamais été éveillé, comme si la mort l’avait pris par sur­prise en le trou­vant les yeux fer­més pour une fois, tiens celui-là dort, pro­fi­tons-en. Si je meurs ce sera la nuit, les yeux ouverts, der­rière ce comp­toir, et le pre­mier client à des­cendre le matin me trou­ve­ra debout et raide et il pen­se­ra que je suis un meuble. Un meuble qui fai­sait par­tie du hall, entre le lustre et l’escalier, un meuble en forme d’homme avec des chaus­sures à trente-deux couronnes.

Un bruit à l’étage. Deuxième étage. Les tuyaux. Quelqu’un tire la chasse ou fait cou­ler un bain. À cette heure-ci. Les Autri­chiens de Graz peut-être, les gens en deuil prennent des bains la nuit, j’ai remar­qué ça, les gens très tristes se lavent beau­coup, comme s’ils vou­laient ôter quelque chose de la peau, la mort des autres, la sueur de la tris­tesse. L’eau court dans les tuyaux, des­cend dans les murs, rejoint les cana­li­sa­tions sous le sol, sous les fon­da­tions, là où il y avait avant l’Hospitium Mag­num, le pre­mier relais, trei­zième siècle, les murs sont pleins de tuyaux et les tuyaux sont pleins d’eau et l’eau est pleine de la crasse de six siècles de voya­geurs. Pen­sée dégoû­tante. Ne pas pen­ser à ça. Pen­ser au pois­son. Demain mar­di, mar­ché au pois­son, bran­zi­no si le prix est bon, Maria le fait avec les pommes de terre et le roma­rin, bran­zi­no al for­no con patate, quand le prix est bon. Deux cou­ronnes le kilo la semaine der­nière. Trop cher le bran­zi­no aus­si. Tout est trop cher. L’archiduc est mort et le bran­zi­no est trop cher, voi­là les nou­velles de la journée.

Cet après-midi. Le cor­tège. Je les ai vus arri­ver par le port, les cer­cueils sur le navire, le SMS Viri­bus Uni­tis, l’ironie, uni­tis, la force unie, rien n’est uni, tout se défait, l’Empire se défait, les Ita­liens tirent d’un côté, les Slaves de l’autre, les Alle­mands du troi­sième, et au milieu Trieste, tou­jours au milieu, tou­jours entre, ni l’un ni l’autre, les deux à la fois, xe vero, c’est ça Trieste, un entre-deux, un hôtel, un lieu de pas­sage. Les cer­cueils des­cen­dus sur le quai. Les sol­dats. Les che­vaux noirs. Le silence de la piaz­za. Moi sur le seuil de l’hôtel, en livrée, au garde-à-vous, tous les por­tiers des hôtels de la piaz­za au garde-à-vous, le Vano­li et le Duchi c’est la même chose main­te­nant mais je dis encore Vano­li par­fois, mon père disait Vano­li, et son père disait Locan­da Grande, et le père de son père disait Oste­ria, et avant ça Hos­pi­tium Mag­num, les noms changent et le seuil reste et sur le seuil un homme debout qui regarde pas­ser les morts.

Les morts de cet hôtel. Mieux vaut ne pas comp­ter. Mieux vaut ne pas pen­ser à Win­ckel­mann ce soir. Mais c’est plus fort que moi, chaque fois que je passe devant le 10, chaque nuit, cette espèce de cou­rant d’air dans le cou­loir du pre­mier étage, même quand toutes les fenêtres sont fer­mées, même en été, sur­tout en été, le 8 juin c’est en été qu’il est mort, juin 1768, sette col­pi di col­tel­lo, sept coups de cou­teau, cinq mor­tels, dans cette chambre, qui n’est plus la même chambre, les murs ont été refaits trois fois depuis, le par­quet chan­gé, la fenêtre dépla­cée, il ne reste rien de la chambre de 1768, rien que le numé­ro, le 10, on aurait pu chan­ger le numé­ro aus­si, on aurait dû, mais non, la direc­tion a gar­dé le numé­ro, per sca­ra­man­zia ou par fier­té ou par com­merce, il y a des gens qui demandent la chambre du mort, des Alle­mands sur­tout, des pro­fes­seurs avec des lunettes qui veulent dor­mir là où Win­ckel­mann a été poi­gnar­dé, comme si le mate­las avait une mémoire, comme si le sang tra­ver­sait les siècles à tra­vers les sommiers.

Guar­da che mi ha fat­to. C’est ce qu’il a crié dans l’escalier. Regar­dez ce qu’il m’a fait. Il des­cen­dait en se tenant le ventre et le sang cou­lait entre ses doigts et il criait aux domes­tiques qui n’avaient rien enten­du, qui dor­maient ou fai­saient sem­blant, et Arcan­ge­li cou­rait déjà dans la rue, le cou­teau encore, non, il avait lais­sé le cou­teau, le cou­teau et la corde, oui la corde aus­si, il avait essayé de l’étrangler d’abord et ensuite le cou­teau, et Win­ckel­mann, le vieux Win­ckel­mann, le Signor Gio­van­ni comme il se fai­sait appe­ler, faux nom, inco­gni­to, pour­quoi inco­gni­to, l’homme le plus célèbre d’Europe qui se cache dans une auberge de Trieste sous un faux nom, quelque chose ne va pas dans cette his­toire, n’a jamais été, quelque chose d’opaque au fond, comme le verre du comp­toir quand la lumière ne passe plus à tra­vers, quelque chose qui regarde depuis l’autre côté.

Il lui a par­don­né avant de mou­rir. C’est ça qui m’a tou­jours. Si un homme me poi­gnar­dait sept fois je ne lui par­don­ne­rais pas. Même une fois. Même un seul coup de cou­teau je ne par­don­ne­rais pas. Mais Win­ckel­mann a par­don­né à Arcan­ge­li et Arcan­ge­li a été roué vif sur la piaz­za devant l’hôtel quand même, le 20 juillet, qua­rante-deux jours après, le par­don de la vic­time ne compte pas pour la jus­tice des hommes, ni pour celle de Dieu d’ailleurs, cos­sa xe el per­do­no, qu’est-ce que le par­don si le corps est ouvert et le sang répan­du et les médailles de l’impératrice volées, les médailles de Marie-Thé­rèse, en or, c’est pour ça qu’il l’a tué, pour l’or, ou pas pour l’or, les his­to­riens disent autre chose, les his­to­riens disent l’amour ou la poli­tique ou la folie, les his­to­riens ne savent rien, je suis por­tier de nuit depuis vingt-deux ans et je sais que les hommes tuent pour trois rai­sons, l’argent, la peur et l’humiliation, et que le reste c’est de la littérature.

Onze heures moins le quart. Dou­va­ris n’est pas ren­tré. Le hall est vide. Le lustre tremble. Mes pieds.

II — LE CAFFÈ

23h

Les miroirs. Degli Spec­chi. Le café des miroirs. Moi dans le miroir, moi dans l’autre miroir, moi dans le miroir du miroir, com­bien de Joyce dans ce café ce soir, six, huit, une infi­ni­té, une régres­sion de Joyce décrois­sants vers un point de fuite qui serait Dublin.

L’Opollo est tiède. Deuxième verre. Peut-être un troi­sième. Non. Nora sau­ra. Nora sait tou­jours. L’odorat de Nora, infaillible pour le vin, le tabac, le men­songe. Le vin de cette région, cru des col­lines du Car­so, âpre, un peu de soufre, pas vrai­ment bon mais c’est le vin d’ici et le vin d’ici c’est le vin d’ici. Boire le lieu. Deve­nir le lieu en buvant. Ulysse buvait le vin de chaque île.

Dehors la piaz­za. L’immense piaz­za ouverte sur la mer noire. Pas une âme. Il y avait un cor­tège aujourd’hui sur cette piaz­za, des mil­liers de gens, les cer­cueils de l’archiduc et de sa femme, le navire de guerre dans le port, les che­vaux, les sabres, et main­te­nant rien, vide, les pavés lui­sants de la cha­leur du jour qui redes­cend dans la pierre, la mer plate et noire au bout comme une page non écrite. A blank page. Tabla­ture. Tabu­la. Rasa.

Le gar­çon essuie les tables. Bien­tôt ils fer­me­ront. Com­bien de cafés dans cette ville. Plus que de biblio­thèques. Plus que d’églises. Le café comme ins­ti­tu­tion civique, comme forum, comme ago­ra, les Grecs avaient l’agora et les Tries­tins ont le caf­fè et c’est la même chose au fond, une place publique avec du bruit et des opi­nions et de la fumée au lieu du soleil. Sve­vo au San Mar­co tous les jours, Saba au Tom­ma­seo, moi ici, agli Spec­chi, parce que les miroirs et parce que la piaz­za et parce que de cette table-ci on voit le hall du Duchi d’Aosta par la porte vitrée quand elle s’ouvre et le hall est un pays et chaque hôtel est un pays avec ses lois et ses fron­tières et sa popu­la­tion de passage.

Dubli­ners. Treize jours. Treize jours que le livre existe et pas une ligne dans le Freeman’s Jour­nal, pas un mot dans Sinn Féin, rien, le silence de Dublin sur Dublin, la ville qui ne veut pas se voir dans le miroir. Degli Spec­chi. Dublin des miroirs. 499 exem­plaires dont 120 ache­tés par moi, 120, quatre mois de leçons d’anglais au baron Ral­li pour payer 120 exem­plaires de mon propre livre que per­sonne ne lit. Richards m’écrit que les ventes sont stag­nant. Stag­nant. Le mot est juste. Stag­nant comme l’eau du canal Grande le dimanche, stag­nant comme la conver­sa­tion au dîner de la com­tesse Sor­di­na, stag­nant comme la prose de tout le monde sauf celle que j’essaie d’écrire et qui ne stagne pas, non, qui coule, qui court, qui se jette, qui.

Ce livre que j’essaie d’écrire. Ce truc. Cette chose sans forme encore, ou trop de formes, toutes les formes en même temps, comme l’eau qui prend la forme du réci­pient et le réci­pient c’est Dublin et Dublin c’est le monde et le monde c’est un seul jour. One day. One single day. Bloom’s day. Non. Pas encore. Le nom est là mais la chose pas encore, la chose se forme, len­te­ment, dans les rues de Trieste qui sont les rues de Dublin vues à l’envers dans un miroir, degli Spec­chi, tou­jours les miroirs, on n’écrit que de loin, on n’écrit que depuis l’exil, il faut perdre le lieu pour le pos­sé­der, Nora l’a com­pris avant moi, Nora qui n’écrit pas mais qui sait, she knows, avec cette science des femmes de Gal­way qui est une science de la marée et de l’attente.

Cet après-midi les cer­cueils. Je n’y suis pas allé. Sta­nis­laus y est allé, Sta­nis­laus va à tout, Sta­nis­laus est un citoyen, moi je suis un artiste c’est-à-dire un mau­vais citoyen, j’étais à la table de la cui­sine devant les épreuves du Por­trait et j’entendais par la fenêtre ouverte de la via Bra­mante le silence de la ville, ce silence énorme, un silence de cathé­drale éten­du à toute la ville, le silence d’une ville de deux cent mille habi­tants rete­nant son souffle pen­dant que deux morts passent, et je pen­sais Hades, je pen­sais Glas­ne­vin, je pen­sais Pad­dy Dignam dans le cor­billard et les rues de Dublin bor­dées de monde et Leo­pold Bloom dans la voi­ture avec Mar­tin Cun­nin­gham et Mr Power et Simon Deda­lus, non, pas Deda­lus, pas encore, les noms bougent encore, se déplacent comme les pièces d’un échi­quier dont je ne connais pas encore les règles, je les invente en jouant.

Hades. Oui. L’enterrement. Il y aura un enter­re­ment dans le livre. Un homme meurt à Dublin et on le porte à Glas­ne­vin et la voi­ture tra­verse la ville et par la vitre on voit Dublin comme on voit Trieste par la vitre du Caf­fè degli Spec­chi, les rues, les ponts, les gens, les chiens, les bou­tiques, Nel­son sur sa colonne comme la sta­tue de Maxi­mi­lien sur la piaz­za, non c’est Charles VI sur la colonne, Maxi­mi­lien c’est Mira­mare, Maxi­mi­lien c’est le Mexique, Maxi­mi­lien fusillé à Que­ré­ta­ro, encore un archi­duc mort, la mai­son d’Autriche pro­duit des cadavres comme la mai­son Vene­zia­ni pro­duit de la pein­ture sous-marine, en quan­ti­té indus­trielle, pour l’exportation.

Schmitz. Mon vieux Schmitz. Ce soir chez les Vene­zia­ni il ne dort pas, il ne dort jamais, l’insomnie comme tech­nique nar­ra­tive, il m’a dit un jour on n’écrit bien que quand on devrait dor­mir, le cer­veau dans cet état entre la luci­di­té et le rêve, pas tout à fait ici pas tout à fait ailleurs, la conscience de Zeno. La conscience de Zeno. Il m’a racon­té cette idée, un homme qui essaie d’arrêter de fumer et qui ana­lyse tout, les excuses, les men­songes, les der­nières ciga­rettes qui ne sont jamais les der­nières. L’ultima siga­ret­ta. Schmitz ne sait pas encore qu’il l’écrira. Moi non plus je ne sais pas encore ce que j’écrirai mais je sais que Schmitz en fait par­tie, ses mains quand il parle, sa manière de dire I sup­pose so avec une into­na­tion de Trieste qui trans­forme l’anglais en musique bal­ka­nique, sa femme Livia et ses che­veux, Good God che capel­li, la rivière, oui, une femme qui serait une rivière, les che­veux d’une femme qui coulent comme une rivière à tra­vers une ville, non, à tra­vers un livre, non, c’est la même chose, la ville est le livre et le livre est la ville et la rivière tra­verse les deux.

Schmitz me demande des secrets sur les Irlan­dais. Tell me some secrets about Irish­men. Your bro­ther has been asking so many ques­tions about Jews that I want to get my own back. Il rit quand il dit ça et son rire est celui de Bloom, oui, cette bon­ho­mie, cette iro­nie tendre, cet art de trans­for­mer la bles­sure en blague, l’exclusion en comé­die. Un Juif à Trieste est un Juif à Dublin est un Juif à Ithaque est un homme seul dans une ville qui est la sienne et qui ne l’est pas. Only a forei­gner would do. Ulysse est un étran­ger par­tout, même chez lui, sur­tout chez lui, parce qu’il est par­ti et que le retour n’abolit pas le départ.

Un bruit de verre. Le gar­çon a lais­sé tom­ber quelque chose. Onze heures et quart. Je devrais ren­trer. La via Bra­mante. Les esca­liers. Le chat sur le palier, celui de la phar­ma­cienne du rez-de-chaus­sée, la Piccìo­la, le chat qui m’attend comme si j’étais le seul homme de Trieste à reve­nir la nuit, le seul Ulysse de ce palier. Nora dort. Les enfants dorment. Gior­gio dans son lit trop petit, Lucia dans son ber­ceau qu’on devrait chan­ger, les pieds dépassent, elle gran­dit, tout gran­dit sauf mon compte en banque et la liste de mes lecteurs.

En me levant je vois par la vitre le hall du Duchi d’Aosta. La porte vitrée ouverte sur la piaz­za, la lumière faible du lustre, on dis­tingue à peine les colonnes de marbre rouge et tout au fond le comp­toir et der­rière le comp­toir un homme, le por­tier de nuit, immo­bile, un homme qui veille. Qui regarde la nuit. Qui attend. Qui est-il. Que pense-t-il. Que voit-il quand il regarde dans le noir du hall et que le noir du hall le regarde en retour. Cet homme est un per­son­nage. Pas le mien, pas encore. Ou si. Cet homme est Leo­pold, non, est Bloom, non, est Ulysse, non, n’est per­sonne encore, est un homme debout der­rière un comp­toir dans un hôtel de Trieste qui attend l’aube et ne sait pas qu’il est en train de deve­nir quelqu’un dans la tête d’un Irlan­dais insom­niaque assis au café d’en face qui ne sait pas lui-même ce qu’il est en train d’écrire.

Degli Spec­chi. Les miroirs. L’homme dans le miroir qui regarde l’homme der­rière le comp­toir qui ne sait pas qu’on le regarde. Comme Dieu regarde ses créa­tures, avec ten­dresse et impuis­sance. Comme Homère regar­dait Ulysse. Comme Dublin me regarde depuis l’autre bout de l’Europe par-des­sus les Alpes et la Manche et la mer d’Irlande, Dublin qui ne veut pas de mon livre mais qui ne peut pas m’empêcher de l’écrire.

Je paie. Je sors. La piaz­za immense. La mer. La nuit de Trieste. Quelque part là-haut dans les rues la via Bra­mante et le lit et Nora et le chat et les épreuves du Por­trait sur la table de la cui­sine et le cahier bleu où j’ai com­men­cé à noter des choses, des bouts, des frag­ments, des noms de rues dubli­noises, des heures, un sché­ma, une carte de la ville qui est une carte du corps humain qui est une carte de l’Odyssée, et tout cela devien­dra quelque chose, je ne sais pas quoi, pas encore, pas encore.

Trieste Zürich Paris. Non. Pour l’instant seule­ment Trieste. Seule­ment cette nuit. Seule­ment ce pas et le sui­vant et le sui­vant sur les pavés de la piaz­za Uni­tà et la mer à gauche et l’hôtel der­rière moi et l’homme der­rière le comp­toir que je ne rever­rai pas et que je n’oublierai pas.

III — LE REGISTRE

Minuit

Minuit. Bep­po ouvre le registre.

Le grand livre. Relié cuir, tranche dorée, six cents pages, la moi­tié rem­plies. Le registre des entrées et des sor­ties, des arri­vées et des départs, des noms et des numé­ros de chambre, des natio­na­li­tés et des durées de séjour. Le registre qui ne dit rien et qui dit tout. Chaque nom une vie, chaque date un monde, chaque signa­ture une pro­messe de retour qui ne sera presque jamais tenue.

 

GRAND HOTEL DUCHI D’AOSTA

Piaz­za Uni­tà d’Italia, n° 2 — Trieste

REGISTRE DES VOYA­GEURS — Juin 1914

28 juin 1914

DOU­VA­RIS, Spy­ri­don K. — Sujet hel­lé­nique — Négo­ciant — Cor­fou / Trieste — Ch. 7 — Arri­vée 24 juin — Départ indé­ter­mi­né — Obser­va­tions : clé non ren­due au 28, ren­trée après minuit fréquente.

KESS­LER, Rudolf & Frau Mathilde, née Brandt — Sujets autri­chiens — Indus­triel (tex­tile) — Graz — Ch. 12 — Arri­vée 26 juin — Départ pré­vu 30 juin — Obser­va­tions : Frau Kess­ler indis­po­sée le 28, bain chaud com­man­dé à 22h15.

GALAT­TI, Deme­trios, Mme Éléo­nore, & suite (2 domes­tiques) — Sujets otto­mans / hel­lènes — Arma­teur — Constan­ti­nople / Trieste — Ch. 21–22 — Arri­vée 19 juin — Départ indé­ter­mi­né — Obser­va­tions : abon­ne­ment télé­pho­nique urbain.

HART­MANN, Pr. Dr. Frie­drich — Sujet prus­sien — Pro­fes­seur d’archéologie clas­sique, Uni­ver­si­té de Göt­tin­gen — Ch. 10 — Arri­vée 28 juin — Départ pré­vu 30 juin — Obser­va­tions : a deman­dé spé­ci­fi­que­ment la chambre 10. A deman­dé des infor­ma­tions sur Winckelmann.

NIE­METZ, Josef — Sujet autri­chien — Repré­sen­tant de com­merce (machines agri­coles) — Vienne — Ch. 14 — Arri­vée 28 juin — Départ 29 juin — Obser­va­tions : aucune.

[Ch. 16 : VACANTE. Ch. 10 : voir supra. Ch. 3, 5, 8, 9, 15, 18, 19, 20 : séjours en cours, rien à signaler.]

Mais avant eux, et avant tous ceux-là, et bien avant que la piaz­za ne s’appelât Uni­tà et bien avant qu’elle ne s’appelât Grande, bien avant que le bâti­ment ne s’appelât Duchi et bien avant qu’il ne s’appelât Vano­li et bien avant qu’il ne s’appelât Locan­da et bien avant qu’il ne s’appelât Oste­ria, il y eut le pre­mier registre, qui n’était pas un livre mais une planche de bois sur laquelle un clou rouillé rete­nait un mor­ceau de par­che­min, et sur ce par­che­min les noms des pre­miers voya­geurs de l’Hospitium Mag­num, trei­zième siècle de Notre-Sei­gneur, mar­chands de sel, de pois­son, d’huile et d’épices, marins de retour d’Istrie et de Dal­ma­tie et des îles, hommes sans autre nom que leur métier et leur pro­ve­nance, Pie­ro del Sale, Mar­co d’Istria, Gia­co­mo il Gre­co, des noms comme des coor­don­nées géo­gra­phiques, des noms-bous­soles, des noms qui disent d’où l’on vient et non pas qui l’on est, car qui l’on est ne regarde que Dieu, et le registre n’est pas Dieu, le registre est César.

 

LOCAN­DA GRANDE — EXTRAITS DU REGISTRE RECONS­TI­TUÉ

(d’après les Archives muni­ci­pales de Trieste, Fon­do Alber­ghie­ro, § VII-XII)

1727 — Ouver­ture de l’Osteria Grande sur les fon­da­tions de l’Hospitium Mag­num. Pro­prié­té muni­ci­pale. Capa­ci­té : 14 chambres, 6 écu­ries. Tarif : 3 kreu­zers la nuit, paille comprise.

1765 — Agran­dis­se­ment et res­tau­ra­tion. L’Osteria Grande devient Locan­da Grande. Capa­ci­té por­tée à 22 chambres. Hôtes notables cette année-là : aucun.

1er juin 1768 — Arri­vée d’un voya­geur se décla­rant sous le nom de GIO­VAN­NI (pré­nom seul, sans patro­nyme). Natio­na­li­té non décla­rée. Pro­fes­sion non décla­rée. Pro­ve­nance : Vienne. Des­ti­na­tion décla­rée : Ancône, par mer. Ch. 10. Séjour pré­vu : quelques jours (en attente de navire). Obser­va­tions : néant.

2 juin 1768 — Arri­vée de Fran­ces­co ARCAN­GE­LI, né à Cam­pi­glio di Cire­glio (Pis­toia), cui­si­nier, sans emploi. Ch. 11 (conti­guë au n° 10). Tarif réduit.

 

COPIE CONFORME — Pro­cès-ver­bal d’autopsie

Tri­bu­nal cri­mi­nel impé­rial de Trieste, 9 juin 1768

En la chambre n° 10 de la Locan­da Grande, sise sur la Piaz­za San Pie­tro, aujourd’hui neu­vième jour du mois de juin de l’an de grâce mil sept cent soixante-huit, nous, Dr. Gio­van­ni Bat­tis­ta Renal­di­ni, méde­cin asser­men­té près le Tri­bu­nal impé­rial, en pré­sence du gref­fier Signor Anto­nio Maren­zi, avons pro­cé­dé à l’examen du corps du défunt se fai­sant appe­ler Signor Gio­van­ni, iden­ti­fié ulté­rieu­re­ment comme Johann Joa­chim Win­ckel­mann, né à Sten­dal en Saxe, Pré­fet des Anti­qui­tés de Sa Sain­te­té le Pape Clé­ment XIII.

Le corps pré­sente sept bles­sures par arme blanche. Pre­mière bles­sure : région tho­ra­cique gauche, entre la qua­trième et la cin­quième côte, péné­trante, lésion du péri­carde. Deuxième bles­sure : région abdo­mi­nale supé­rieure, péné­trante, lésion du foie. Troi­sième bles­sure : région abdo­mi­nale inférieure —

 

GRAND HOTEL DUCHI D’AOSTA ★★★★★

Piaz­za Uni­tà d’Italia — La plus grande place d’Europe ouverte sur la mer

L’établissement, fon­dé en 1873 par les soins des Assi­cu­ra­zio­ni Gene­ra­li sur les plans de l’ingénieur Euge­nio Gei­rin­ger, occupe l’emplacement his­to­rique de l’Hospitium Mag­num (XIIIe s.), de l’Osteria Grande (1727), de la célèbre Locan­da Grande (1765–1847) et de l’Hotel Gar­ni (1873). Sa façade éclec­tique, ornée de pilastres corin­thiens, de frises flo­rales et d’une balus­trade cou­ron­née de sta­tues allé­go­riques repré­sen­tant Trieste et Mer­cure, témoigne de la gran­deur d’une ville qui fut le qua­trième port de l’Empire. Trente-deux chambres et suites, toutes équi­pées du cou­rant élec­trique (depuis 1912), du télé­phone urbain et de salles de bain pri­vées avec eau cou­rante chaude et froide. Res­tau­rant de pre­mier ordre, spé­cia­li­tés de fruits de mer adria­tiques. Bar. Salon de lec­ture. Vue impre­nable sur la mer et sur la piaz­za. Tarifs à par­tir de 8 cou­ronnes la nuit (petit déjeu­ner com­pris). Réduc­tion pour séjours de longue durée. On parle alle­mand, ita­lien, fran­çais, anglais, grec et slovène.

PAR­MI NOS HÔTES ILLUSTRES : S.A.I. l’Archiduchesse Marie-Made­leine d’Autriche (épouse de Cosme de Médi­cis, 1608), S.A.R. l’Infante Marie d’Espagne (1631), S.A. Fede­ri­co Gon­za­ga Duc de Man­toue (1662), l’Amiral Hora­tio Nel­son et Lady Hamil­ton, S.M. la Reine Marie-Caro­line de Naples, LL.MM. les Empe­reurs Joseph II et Léo­pold II, M. Gia­co­mo Casa­no­va (che­va­lier de Sein­galt), M. Car­lo Gol­do­ni, S.A.R. le Prince Joa­chim Murat, S.A.R. le Prince Ber­na­dotte. — N.B. L’établissement décline toute res­pon­sa­bi­li­té quant aux évé­ne­ments sur­ve­nus en ses murs sous les admi­nis­tra­tions précédentes.

 

IL PIC­CO­LO DEL­LA SERA

Trieste, 29 giu­gno 1914

SOLENNE TRAN­SI­TO DELLE SALME IMPERIALI

Nel­la gior­na­ta di ieri la cit­tà di Trieste ha reso il suo estre­mo omag­gio alle salme di Sua Altez­za Impe­riale e Reale l’Arciduca Fran­ces­co Fer­di­nan­do d’Austria-Este e del­la sua consorte la Duches­sa Sofia di Hohen­berg, bar­ba­ra­mente assas­si­na­ti nel­la cit­tà di Sara­je­vo il gior­no pre­ce­dente. Il SMS Viri­bus Uni­tis, nave ammi­ra­glia del­la I.R. Mari­na, ha attrac­ca­to al Molo San Car­lo alle ore 10 del mat­ti­no. Le salme, deposte in bare di quer­cia rico­perte dal­la ban­die­ra impe­riale, sono state tra­spor­tate in pro­ces­sione solenne lun­go il Cor­so, la Riva Car­ciot­ti e la Piaz­za Grande fino alla sta­zione fer­ro­via­ria, scor­tate da un reg­gi­men­to di fan­te­ria, due squa­dro­ni di caval­le­ria e la ban­da musi­cale del 97° Reg­gi­men­to. Una fol­la consi­de­re­vole, sti­ma­ta in quin­di­ci­mi­la per­sone, ha assis­ti­to in reli­gio­so silen­zio al pas­sag­gio del cor­teo. Le auto­ri­tà civi­li e mili­ta­ri era­no pre­sen­ti al com­ple­to. Il com­mer­cio ha osser­va­to una gior­na­ta di chiu­su­ra. Nes­sun inci­dente è sta­to segnalato.

 

INVEN­TAIRE DES OBJETS CONTE­NUS DANS LE HALL

DU GRAND HOTEL DUCHI D’AOSTA

À la date du 28 juin 1914, minuit

Un (1) lustre en cris­tal de Mura­no, manu­fac­ture Baro­vier e Toso, soixante bras, verre aqua­ma­rine, esti­ma­tion 4 200 cou­ronnes. Huit (8) colonnes revê­tues de marbre Rouge de Vérone, incrus­tées à l’identique des pilastres de la façade. Un (1) par­quet de noyer avec joints de lai­ton, sur­face 94 m², d’origine (1873). Un (1) comp­toir de récep­tion en bois, héri­té de la ges­tion CIGA, pla­teau de verre à reflets dorés et bron­zés, lon­gueur 3,40 m. Un (1) tapis iri­des­cent, manu­fac­ture G.T. Desi­gn, repré­sen­tant les ondu­la­tions de la mer Adria­tique. Un (1) tableau repré­sen­tant la Piaz­za Grande en 1847 (avant la démo­li­tion de la Locan­da Grande), huile sur toile, auteur incon­nu, cadre doré à la feuille. Un (1) registre des voya­geurs, relié cuir fauve, six cents pages, en ser­vice depuis le 1er jan­vier 1912. Un (1) porte-clés mural en aca­jou, trente-deux cro­chets, sept clés pré­sentes à minuit. Un (1) télé­phone mural Erics­son, rac­cor­dé au cen­tral urbain. Un (1) por­tier de nuit (Bep­po), debout.

 

Bep­po referme le registre. Les noms s’éteignent sous le cuir. Casa­no­va sous Gol­do­ni sous Nel­son sous Marie-Caro­line sous Joseph II sous Léo­pold II sous Win­ckel­mann. Tou­jours Win­ckel­mann. Le registre est un cime­tière où les noms sont cou­chés l’un sur l’autre comme les morts dans les fosses com­munes, les plus anciens au fond, les plus récents en sur­face, et si l’on creu­sait sous la page du 28 juin 1914 on trou­ve­rait Dou­va­ris cou­ché sur Kess­ler cou­ché sur Hart­mann cou­ché sur Nie­metz cou­chés sur tous les fan­tômes de la Locan­da Grande cou­chés sur le corps de Win­ckel­mann chambre 10 pre­mier étage sept coups de cou­teau cou­ché sur le par­che­min de l’Hospitium Mag­num cou­ché sur rien, sur le sol, sur la pierre, sur le quai, sur la mer.

Le Prus­sien de la chambre 10, Hart­mann, a deman­dé des infor­ma­tions sur Win­ckel­mann. Ce sont tou­jours des Alle­mands. Des pro­fes­seurs. Ils arrivent avec leurs lunettes et leurs cahiers et ils demandent où, com­ment, pour­quoi, et le por­tier de nuit doit racon­ter, comme un guide, comme un prêtre devant une relique, sauf que la relique est une tache de sang qui n’existe plus sur un par­quet qui n’existe plus dans une chambre qui n’existe plus, et il ne reste que le numé­ro, le 10, et le cou­rant d’air, et la voix de Bep­po qui dit ce que Moret­ti disait et que le por­tier d’avant Moret­ti disait et ain­si de suite en remon­tant les nuits jusqu’à la pre­mière nuit, celle du 8 juin 1768, quand un homme a crié dans l’escalier et que per­sonne n’a bougé.

Minuit vingt. Le Grec n’est pas ren­tré. Le lustre tremble. Le registre est fer­mé. Les noms dorment.

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