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Le Quai de
Tan­jong Pagar

Le Quai de Tan­jong Pagar

Cha­pitres 9 à 11 — Epilogue

CHA­PITRE 9

Londres l’ac­cueillit avec sa pluie froide et son ciel gris. Après la cha­leur étouf­fante de Sin­ga­pore, c’é­tait un choc, mais un choc bienvenu.

Ash­ford se ren­dit direc­te­ment aux bureaux du Times sur Prin­ting House Square. Il était sale, fati­gué, amai­gri. Mais il avait son article et ses photographies.

Le rédac­teur en chef, Sir William Mor­ri­son, le reçut dans son bureau lam­bris­sé qui sen­tait le tabac et le cuir.

“Ash­ford. Good God, man, we thought you were dead. Your tele­grams were… cryp­tic at best.”

“J’ai une his­toire, sir. Une grande histoire.”

Il éta­la l’ar­ticle sur le bureau. Mor­ri­son chaus­sa ses lunettes, com­men­ça à lire. Son visage pas­sa de la curio­si­té à la sur­prise, puis à l’incrédulité.

“These alle­ga­tions… Ash­ford, do you rea­lize what you’re saying ? Sir Arthur Pem­ber­ton is a res­pec­ted magis­trate. A pillar of the Empire.”

“C’est aus­si un tra­fi­quant d’o­pium. J’ai des preuves.”

Il sor­tit les photographies.

Mor­ri­son les exa­mi­na lon­gue­ment, très lon­gue­ment. Puis il les posa sur le bureau et enle­va ses lunettes.

“These are… dam­ning. If they’re authentic.”

“Elles le sont.”

Mor­ri­son se leva, mar­cha jus­qu’à la fenêtre, regar­dant la pluie tom­ber sur Londres. Un long silence.

“Ash­ford, publier ceci… ça cau­se­rait un scan­dale énorme. Des car­rières seraient détruites. Des répu­ta­tions rui­nées. Le Forei­gn Office nous tom­be­rait des­sus comme une tonne de briques.”

“La véri­té doit être publiée, sir.”

“La véri­té.” Mor­ri­son rica­na dou­ce­ment. “Vous êtes jeune, Ash­ford. Vous croyez encore à des choses comme la vérité.”

Ash­ford sen­tit son sang se gla­cer. “Vous… vous n’al­lez pas publier ?”

“Je n’ai pas dit ça.” Mor­ri­son retour­na à son bureau. “Mais ce n’est pas une déci­sion que je peux prendre seul. Je dois en par­ler avec le pro­prié­taire. Avec nos avo­cats. Avec…” Il hési­ta. “Avec cer­taines per­sonnes au gouvernement.”

“Au gou­ver­ne­ment ?”

“Ash­ford, soyez réa­liste. Vous atta­quez des hommes puis­sants. Des hommes connec­tés. Si nous publions ceci et qu’ils nous pour­suivent pour dif­fa­ma­tion, ça pour­rait cou­ler le Times.”

“Mais j’ai des preuves !”

“Les preuves peuvent être contes­tées. Les pho­to­gra­phies peuvent être décla­rées fal­si­fiées. Les témoins peuvent dis­pa­raître ou se rétrac­ter.” Mor­ri­son sou­pi­ra. “Don­nez-moi une semaine. Je vais voir ce que je peux faire.”

“Une semaine ?”

“Oui. En atten­dant, res­tez dis­cret. Ne par­lez à per­sonne de ceci. Et faites attention.”

Ash­ford quit­ta le Times avec un sen­ti­ment de malaise au creux de l’es­to­mac. Il avait ris­qué sa vie pour cette his­toire. Et main­te­nant, elle ris­quait d’être étouf­fée par des consi­dé­ra­tions poli­tiques et commerciales.

Il loua une chambre minable dans Whi­te­cha­pel, sous un faux nom. Puis il attendit.

Les jours pas­saient. Pas de nou­velles du Times.

Le qua­trième jour, il ache­ta un jour­nal et vit un entre­fi­let en page douze :

“RES­PEC­TED COLO­NIAL MAGIS­TRATE TAKES LEAVE FOR HEALTH REASONS”

L’ar­ticle était bref. Sir Arthur Pem­ber­ton, magis­trat en chef de Sin­ga­pore, avait pris sa retraite pour rai­sons de san­té. Il quit­tait la colo­nie après vingt ans de ser­vice distingué.

Ash­ford frois­sa le jour­nal dans ses mains.

Pem­ber­ton s’é­chap­pait. Quel­qu’un l’a­vait pré­ve­nu. Quel­qu’un à Londres, pro­ba­ble­ment au Forei­gn Office, avait fait fui­ter l’information.

Le cin­quième jour, un boy frap­pa à sa porte.

“Mes­sage pour vous, sir.”

C’é­tait un mot du Times.

“Mis­ter Ash­ford, nous regret­tons de vous infor­mer que, après consul­ta­tion avec nos avo­cats, nous ne pou­vons pas publier votre article dans sa forme actuelle. Les risques légaux sont trop impor­tants. Nous vous offrons cepen­dant une com­pen­sa­tion de cent livres pour votre temps et vos efforts. Cor­dia­le­ment, Sir William Morrison.”

Ash­ford lut et relut le mot. Puis il le déchi­ra len­te­ment en petits morceaux.

Ils l’a­vaient tra­hi. Le Times. L’ins­ti­tu­tion qu’il avait ser­vie fidè­le­ment pen­dant trois ans.

Il était seul.

Le sixième jour, il reçut un autre visi­teur. Cette fois, pas un boy mais un homme en cos­tume gris, visage ano­nyme, qui se pré­sen­ta sim­ple­ment comme “Smith, Forei­gn Office.”

“Mis­ter Ash­ford, je dois vous parler.”

Ash­ford le fit entrer avec méfiance.

Smith s’as­sit, croi­sa les jambes avec décon­trac­tion. “Vous avez fait beau­coup de vagues, Mis­ter Ash­ford. Beau­coup de gens impor­tants sont… mécontents.”

“J’ai fait mon tra­vail de journaliste.”

“Votre tra­vail.” Smith sou­rit froi­de­ment. “Votre tra­vail est de ser­vir l’in­té­rêt bri­tan­nique. Pas de le miner avec des his­toires scandaleuses.”

“L’in­té­rêt bri­tan­nique n’est-il pas ser­vi par la vérité ?”

“La véri­té est une notion… flexible. Sur­tout quand il s’a­git de l’Em­pire.” Smith se pen­cha en avant. “Écou­tez, Ash­ford. Vous êtes un bon jour­na­liste. Un peu idéa­liste, mais talen­tueux. Vous avez un ave­nir. Ne le gâchez pas.”

“Qu’est-ce que vous voulez ?”

“Que vous oubliiez cette his­toire. Que vous détrui­siez vos notes, vos pho­to­gra­phies. Que vous accep­tiez un poste – un très bon poste – au Man­ches­ter Guar­dian. Bureau de Paris, peut-être. Loin de l’Asie.”

“Et si je refuse ?”

Smith haus­sa les épaules. “Alors vous décou­vri­rez que per­sonne à Londres ne publie­ra votre tra­vail. Que votre répu­ta­tion sera détruite. Qu’on vous accu­se­ra peut-être de fal­si­fi­ca­tion, voire de tra­hi­son.” Il se leva. “Pensez‑y, Mis­ter Ash­ford. Vous avez qua­rante-huit heures.”

Il par­tit, lais­sant Ash­ford seul dans sa chambre misérable.

CHA­PITRE 10

Cette nuit-là, Ash­ford ne dor­mit pas. Il res­ta assis près de la fenêtre, regar­dant la pluie tom­ber sur les toits de Whi­te­cha­pel, réfléchissant.

Il avait trois options.

Accep­ter l’offre du Forei­gn Office. Prendre le poste à Paris, oublier Sin­ga­pore, vivre confor­ta­ble­ment en gar­dant le silence.

Refu­ser et se battre. Essayer de publier l’his­toire ailleurs – dans un jour­nal indé­pen­dant, un pam­phlet, n’im­porte où. Mais Smith avait rai­son : per­sonne ne vou­drait tou­cher à ça. Et sa car­rière serait finie.

Ou la troi­sième option. Celle qu’il n’o­sait même pas for­mu­ler com­plè­te­ment. Dis­pa­raître. Renon­cer au jour­na­lisme. Recom­men­cer ailleurs, sous un autre nom.

À l’aube, il avait pris sa décision.

Il sor­tit ses pho­to­gra­phies, ses notes, tout le maté­riel de son enquête. Il les regar­da une der­nière fois. Des mois de tra­vail. Des risques. La mort évi­tée de justesse.

Pour rien.

Il allu­ma le petit poêle dans la chambre et com­men­ça à brû­ler les docu­ments, un par un.

Les pho­to­gra­phies de Pem­ber­ton se recro­que­villèrent dans les flammes, noir­cis­sant, dis­pa­rais­sant. Ses notes se consu­mèrent. Les noms, les dates, les preuves.

Tout dis­pa­rut en fumée.

Quand ce fut fini, il s’as­sit sur le lit, regar­dant les cendres dans le poêle.

Il avait capitulé.

Mais au moins, il était vivant.

Deux jours plus tard, il retour­na au Times. Mor­ri­son le reçut avec un sou­rire soulagé.

“Ash­ford ! J’es­père que vous avez réflé­chi à notre offre.”

“J’ai réflé­chi. J’accepte.”

“Excellent ! Vous ne le regret­te­rez pas. Paris est une ville mer­veilleuse. Et le Guar­dian est un excellent journal.”

“Il y a une condition.”

Mor­ri­son fron­ça les sour­cils. “Laquelle ?”

“Je veux publier une ver­sion édul­co­rée de mon article. Pas de noms. Pas de pho­to­gra­phies. Juste… une ana­lyse géné­rale du com­merce de l’o­pium en Asie. Rien de diffamatoire.”

Mor­ri­son réflé­chit. “Je sup­pose que ça pour­rait se faire. Mais je veux voir le texte d’abord.”

“Bien sûr.”

Ash­ford écri­vit l’ar­ticle dans la semaine. Trois mille mots sur le com­merce de l’o­pium dans les colo­nies bri­tan­niques. Fac­tuel, pru­dent, sans accu­sa­tions spé­ci­fiques. Un article que n’im­porte quel étu­diant en éco­no­mie aurait pu écrire.

Le Times le publia en page six. “THE OPIUM TRADE IN THE EAST: AN OVER­VIEW by Tho­mas Ashford.”

Per­sonne ne le lut. Per­sonne ne s’en soucia.

C’é­tait exac­te­ment ce que le Forei­gn Office voulait.

Ash­ford par­tit pour Paris trois semaines plus tard. Le bureau du Guar­dian se trou­vait près de l’O­pé­ra, dans un immeuble élé­gant. Son nou­veau rédac­teur en chef était un Fran­çais anglo­phile qui par­lait de la coopé­ra­tion fran­co-bri­tan­nique et de l’im­por­tance du jour­na­lisme culturel.

Ash­ford cou­vrait les expo­si­tions d’art, les scan­dales mon­dains, les débats par­le­men­taires. Rien d’im­por­tant. Rien de dangereux.

Il loua un appar­te­ment sur la Rive Gauche. Petit, sombre, mais confortable.

Les mois passèrent.

Il essayait de ne pas pen­ser à Sin­ga­pore. À Pem­ber­ton. À Lee Kwan. À Gine­vra Reinhardt.

Mais les nuits, les rêves reve­naient toujours.

CHA­PITRE 11

Puis, un soir de mars 1891, six mois après son arri­vée à Paris, quel­qu’un frap­pa à sa porte.

Il ouvrit, s’at­ten­dant à voir son pro­prié­taire ou un voisin.

C’é­tait Gine­vra Reinhardt.

Elle por­tait un man­teau de voyage pous­sié­reux, un cha­peau élé­gant mais fati­gué. Ses yeux gris étaient aus­si per­çants que dans son souvenir.

“Bon­soir, Mon­sieur Ashford.”

Il res­ta figé, inca­pable de parler.

“Puis-je entrer ? J’ai fait un long voyage.”

Il s’é­car­ta, tou­jours muet.

Elle entra, reti­ra son cha­peau, s’as­sit dans le fau­teuil près de la fenêtre. “Vous avez l’air surpris.”

“Je… je pen­sais ne jamais vous revoir.”

“Je sais. C’é­tait l’i­dée.” Elle sor­tit une ciga­rette, l’al­lu­ma. “Mais les choses ont changé.”

“Com­ment m’a­vez-vous trouvé ?”

“J’ai mes méthodes. La vraie ques­tion est : pour­quoi suis-je venue ?”

Ash­ford s’as­sit en face d’elle. “Pour­quoi ?”

“Pour vous don­ner quelque chose.” Elle sor­tit de son sac une enve­loppe épaisse. “Les plaques pho­to­gra­phiques ori­gi­nales. Je les ai gar­dées. Au cas où.”

Ash­ford prit l’en­ve­loppe comme si elle conte­nait de la dyna­mite. “Mais… j’ai brû­lé les copies. J’ai renoncé.”

“Je sais. J’ai des contacts à Londres aus­si. Ils m’ont dit ce qui s’est pas­sé. Le Forei­gn Office. La pres­sion. Votre capi­tu­la­tion.” Elle souf­fla la fumée. “Je ne vous en veux pas. Vous avez fait ce que vous pouviez.”

“Alors pour­quoi me don­ner ceci maintenant ?”

“Parce que l’his­toire n’est pas finie.” Gine­vra se pen­cha en avant. “Pem­ber­ton a pris sa retraite, c’est vrai. Mais il vit confor­ta­ble­ment à Bath avec sa for­tune de l’o­pium. Graf­ton est tou­jours chef de la police à Sin­ga­pore. Le com­merce conti­nue. Rien n’a changé.”

“Et je suis cen­sé faire quoi ? Le Times n’a pas vou­lu publier. Aucun jour­nal bri­tan­nique ne tou­che­ra à ça.”

“C’est vrai. Mais il y a d’autres jour­naux. D’autres pays.” Elle sou­rit légè­re­ment. “La presse fran­çaise, par exemple. Ils ado­re­raient un scan­dale bri­tan­nique. Sur­tout avec des preuves photographiques.”

Ash­ford la regar­da, com­pre­nant len­te­ment. “Vous vou­lez que je publie en France.”

“Pour­quoi pas ? Vous tra­vaillez pour un jour­nal ici. Vous par­lez fran­çais. Et les Fran­çais ont moins de scru­pules quand il s’a­git d’embarrasser l’Em­pire britannique.”

“Ce serait… ce serait consi­dé­ré comme de la trahison.”

“Par qui ? Par les hommes qui ont étouf­fé votre his­toire ? Par Pem­ber­ton et ses com­plices ?” Gine­vra écra­sa sa ciga­rette. “Ash­ford, vous avez une chance de faire la bonne chose. Une deuxième chance. Peu de gens en ont.”

Ash­ford tint l’en­ve­loppe, sen­tant le poids des plaques photographiques.

“Pour­quoi faites-vous ça ?”

“Parce que j’ai mes propres rai­sons de détes­ter l’Em­pire bri­tan­nique. Parce que j’ai vu trop de cor­rup­tion, trop de men­songes. Et parce que…” Elle hési­ta. “Parce que vous êtes un des rares hommes hon­nêtes que j’ai rencontrés.”

Elle se leva. “Je dois par­tir. Je ne revien­drai pas. Si vous publiez, ne men­tion­nez jamais mon nom. Si vous ne publiez pas, brû­lez les plaques et oubliez cette conversation.”

“Gine­vra…”

“Bonne chance, Tho­mas Ash­ford.” Elle remit son cha­peau. “Quelle que soit votre décision.”

Elle par­tit, et il res­ta seul avec l’enveloppe.

Ash­ford pas­sa une semaine à peser ses options. Publier en France signi­fie­rait deve­nir un paria en Grande-Bre­tagne. Il ne pour­rait jamais ren­trer. Sa car­rière dans la presse bri­tan­nique serait défi­ni­ti­ve­ment terminée.

Mais s’il ne publiait pas, à quoi avait ser­vi tout cela ? Lee Kwan ris­quant sa vie. Lowell l’ai­dant à s’é­chap­per. Gine­vra lui don­nant les preuves.

Et sa propre conscience ?

Le hui­tième jour, il prit ren­dez-vous avec le rédac­teur en chef du Figaro.

Mon­sieur Beau­mont était un homme cor­pu­lent avec une barbe rousse et des yeux vifs. Il lut l’ar­ticle d’A­sh­ford en fumant un cigare, exa­mi­nant les pho­to­gra­phies avec une atten­tion minutieuse.

“C’est explo­sif,” dit-il fina­le­ment. “Abso­lu­ment explo­sif. Si c’est vrai.”

“C’est vrai. J’ai les plaques originales.”

“Les Bri­tan­niques vont hur­ler. Ils vont dire que c’est de la pro­pa­gande française.”

“Lais­sez-les hur­ler. Les preuves parlent d’elles-mêmes.”

Beau­mont réflé­chit, tapo­tant des doigts sur son bureau. “Ça me coû­te­ra mes contacts à l’am­bas­sade bri­tan­nique. Peut-être même des repré­sailles commerciales.”

“Je com­prends si vous ne vou­lez pas—”

“Je n’ai pas dit ça.” Beau­mont sou­rit. “Merde alors, c’est exac­te­ment le genre d’his­toire que le Figa­ro adore. Nous allons publier. En pre­mière page.”

L’ar­ticle parut trois jours plus tard. Un titre en gros caractères :

“SCAN­DALE COLO­NIAL BRI­TAN­NIQUE : LE TRA­FIC D’O­PIUM À SINGAPORE”

Avec les photographies.

Avec les noms.

Avec tous les détails qu’A­sh­ford avait col­lec­tés pen­dant trois ans.

La réac­tion fut immé­diate et violente.

L’am­bas­sa­deur bri­tan­nique à Paris émit une pro­tes­ta­tion offi­cielle. Le Times publia un démen­ti cin­glant, qua­li­fiant l’ar­ticle de “dif­fa­ma­tion fran­co­phile.” Le Forei­gn Office lan­ça une enquête, non pas sur Pem­ber­ton, mais sur Ash­ford pour “tra­hi­son à la patrie.”

Mais d’autres jour­naux reprirent l’his­toire. Des jour­naux alle­mands, amé­ri­cains, même quelques jour­naux bri­tan­niques indé­pen­dants. Les pho­to­gra­phies étaient trop claires, trop convain­cantes pour être ignorées.

Une semaine après la publi­ca­tion, Pem­ber­ton don­na une inter­view au Times, niant tout, accu­sant Ash­ford de fal­si­fi­ca­tion. Mais sa voix man­quait de convic­tion. Et per­sonne ne pou­vait expli­quer sa retraite soudaine.

Deux semaines plus tard, le Par­le­ment bri­tan­nique ouvrit une enquête offi­cielle sur le com­merce de l’o­pium dans les colo­nies. Pas à cause de l’ar­ticle d’A­sh­ford – offi­ciel­le­ment – mais parce que “cer­taines allé­ga­tions” méri­taient d’être examinées.

Graf­ton fut dis­crè­te­ment muté. Pem­ber­ton mou­rut six mois plus tard, offi­ciel­le­ment d’une crise car­diaque, mais Ash­ford soup­çon­nait autre chose. Peut-être un sui­cide. Peut-être quelque chose de plus sinistre.

ÉPI­LOGUE

Paris, mars 1892

Un an après la publi­ca­tion de l’ar­ticle, Ash­ford était tou­jours à Paris. Il ne tra­vaillait plus pour le Guar­dian – ils l’a­vaient ren­voyé sous pres­sion bri­tan­nique – mais il sur­vi­vait en écri­vant des articles free­lance pour des jour­naux européens.

Il ne pour­rait jamais ren­trer en Angle­terre. Son nom était sur une liste noire. Mais il était libre.

Et il avait dit la vérité.

Un soir de prin­temps, alors qu’il pre­nait un verre dans un café de Mont­par­nasse, quel­qu’un s’as­sit à sa table.

Rudyard Kipling.

“Ash­ford,” dit le jeune écri­vain. “Je me deman­dais si je vous trouverais.”

Ash­ford le regar­da, sur­pris. “Kipling. Que faites-vous à Paris ?”

“J’é­cris un livre. Sur l’Inde, l’Em­pire, toutes ces choses.” Il com­man­da un cognac. “J’ai lu votre article. Dans le Figaro.”

“Et ?”

“C’é­tait… trou­blant. Vous aviez rai­son, bien sûr. Sur l’o­pium, sur Pem­ber­ton, sur tout.” Kipling but une gor­gée. “Mais ça n’a pas chan­gé mon opi­nion sur l’Em­pire. Juste… com­pli­qué les choses.”

“Com­pli­quer les choses n’est pas une mau­vaise chose.”

“Non. Pro­ba­ble­ment pas.” Kipling sou­rit tris­te­ment. “Vous savez, à Sin­ga­pore, cette nuit-là au Raffles, je vous ai pris pour un cynique. Quel­qu’un qui détes­tait l’Em­pire par prin­cipe. Mais main­te­nant, je com­prends. Vous l’ai­miez. Vous vou­liez qu’il soit meilleur. C’est pour ça que vous avez fait ça.”

Ash­ford ne répon­dit pas.

“En tout cas,” conti­nua Kipling, “je vou­lais vous dire… ce que vous avez fait était cou­ra­geux. Stu­pide peut-être, mais cou­ra­geux.” Il se leva. “Pre­nez soin de vous, Ash­ford. Et conti­nuez à écrire. Le monde a besoin de gens comme vous.”

Il par­tit, lais­sant Ash­ford seul avec son verre.

Deux ans plus tard, Ash­ford apprit par un ami que Lee Kwan était mort. Tué dans une bagarre de rue à Chi­na­town, offi­ciel­le­ment. Mais Ash­ford savait mieux.

Il ne revit jamais Gine­vra Rein­hardt. Par­fois, il lisait des entre­fi­lets dans les jour­naux sur une mys­té­rieuse femme suisse impli­quée dans des intrigues diplo­ma­tiques à Istan­bul, à Vienne, à Shan­ghai. Il se deman­dait si c’é­tait elle.

Lowell prit sa retraite de la Navy en 1895 et s’ins­tal­la en Cor­nouailles. Ils échan­gèrent quelques lettres. Lowell écri­vait qu’il ne regret­tait rien, sauf peut-être de ne pas avoir fait plus.

Quant à Ash­ford, il conti­nua à écrire. Des articles sur la cor­rup­tion, l’in­jus­tice, les abus de pou­voir. Tou­jours depuis l’é­tran­ger. Tou­jours en exil.

Mais il écri­vait la vérité.

Et par­fois, dans les nuits pari­siennes, quand il ne pou­vait pas dor­mir, il repen­sait au Raffles Hotel. À la cha­leur moite. Aux ven­ti­la­teurs pares­seux. Aux boys silen­cieux. À cette atmo­sphère suave et étrange où tout sem­blait pos­sible et rien n’é­tait certain.

Il avait sur­vé­cu. Il avait dit la vérité.

Mais il avait aus­si per­du quelque chose de pré­cieux. Son inno­cence peut-être. Ou sa foi en l’Em­pire qu’il avait autre­fois servi.

Ce qui res­tait était plus com­pli­qué. Plus sombre. Mais peut-être, d’une cer­taine façon, plus vrai.

Et dans cette véri­té impar­faite, ambi­guë, il trou­vait une forme étrange de paix.

FIN

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