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Sept coups de couteau

Sept coups de couteau

Par­tie 3

VII — LA BORA

4h

Le vent se lève. Pas encore la bora, pas encore le vent cata­ba­tique qui dévale le Karst à deux cents kilo­mètres par heure et arrête les pen­dules et ren­verse les char­rettes et sou­lève les jupes et les toi­tures et les des­tins, non, pas encore, mais le pre­mier souffle, le pre­mier sou­pir, l’haleine fraîche de la mon­tagne qui des­cend vers la mer comme un ani­mal qui se réveille, quatre heures du matin, l’heure où le Karst res­pire et la ville frisonne.

Bep­po l’a sen­ti avant de l’entendre. Par les pieds d’abord, le froid dans les chaus­sures de Grün­baum, le par­quet qui cré­pite, les joints de lai­ton qui se contractent, tout le bâti­ment qui se crispe comme un homme à qui l’on met de la glace dans le dos. Puis par le nez. L’odeur. La bora a une odeur. Thym, pierre, char­bon, neige fon­due, l’odeur du Karst qui est l’odeur de la Slo­vé­nie qui est l’odeur de l’arrière-pays, l’odeur de ce que Trieste a dans le dos quand elle regarde la mer.

La bora souffle sur Trieste depuis que Trieste est Trieste. Elle souf­flait sur Ter­geste quand les Romains y plan­taient des vignes. Elle souf­flait sur l’Hospitium Mag­num quand les mar­chands de sel y dor­maient sur la paille. La bora est anté­rieure à la ville, anté­rieure aux hommes, anté­rieure aux registres. Elle ne s’inscrit nulle part. Elle ne laisse pas de nom. Elle est le contraire du registre, elle est ce qui efface, ce qui emporte, ce qui dénoue les signa­tures et dis­perse les cendres.

Elle souf­flait le 8 juin 1768 quand Win­ckel­mann sai­gnait dans l’escalier de la Locan­da Grande. Les domes­tiques disaient qu’ils n’avaient pas enten­du les cris, mais c’est qu’il y avait la bora, et la bora couvre les cris comme la mer couvre les pierres, et sous la bora un homme peut mou­rir dans la chambre d’à côté sans que vous l’entendiez, et c’est peut-être une excuse et peut-être la véri­té et peut-être les deux, car à Trieste les excuses et les véri­tés ne sont jamais tout à fait séparées.

Elle souf­flait le soir où Casa­no­va quit­ta la ville par la route de Gori­zia en jurant de ne jamais reve­nir, et il ne revint jamais, et la bora ce soir-là empor­ta son cha­peau et il cou­rut après son cha­peau sur la route de Gori­zia et c’est la der­nière image de Casa­no­va à Trieste, un homme qui court après un cha­peau dans le vent, un homme qui perd ce qu’il a sur la tête comme il a per­du ce qu’il avait dans le cœur, et le vent rit, le vent a tou­jours ri des hommes qui courent après ce qu’ils ont perdu.

Quatre heures dix. La bora entre dans le hall par une fis­sure au-des­sus de la porte prin­ci­pale. Bep­po connaît cette fis­sure. La direc­tion la fait répa­rer chaque automne et la bora la rouvre chaque hiver. La bora est patiente. La bora a tout le temps du monde. Le bâti­ment résiste et la bora insiste et l’un et l’autre savent que c’est la bora qui gagne­ra à la fin, parce que le vent gagne tou­jours contre la pierre, deman­dez aux falaises, deman­dez aux temples grecs, deman­dez à Win­ckel­mann qui pas­sait sa vie à regar­der des ruines, c’est-à-dire des bâti­ments que le vent a vaincus.

Et dans la bora les voix. Toutes les voix. La bora est une boîte à lettres, un coffre-fort, une mémoire, elle emporte et elle rap­porte, elle vole les mots des vivants et les rend aux morts et elle vole les mots des morts et les jette aux vivants. Le por­tier de nuit entend dans la bora les voix de tous ceux qui ont par­lé sur cette piaz­za, les mar­chands du trei­zième siècle et les mate­lots véni­tiens et les offi­ciers autri­chiens et les conspi­ra­teurs irré­den­tistes et les femmes de Cava­na et les enfants per­dus et les poètes et les arma­teurs grecs et les pro­fes­seurs alle­mands et les écri­vains irlan­dais et les fabri­cants de pein­ture sous-marine, toutes les voix dans le vent, un chœur.

Bep­po entend la voix de Moret­ti qui dit les murs res­pirent. Bep­po entend la voix de Maria qui dit le bran­zi­no est trop cher. Bep­po entend la voix du Pro­fes­seur Hart­mann chambre 10 qui dit Wo ist das Zim­mer von Win­ckel­mann. Bep­po entend la voix de Frau Kess­ler chambre 12 qui pleure. Bep­po entend la voix du Grec Dou­va­ris qui n’est tou­jours pas ren­tré et qui peut-être ne ren­tre­ra jamais et qui est quelque part dans la nuit dans le vent à Cava­na ou au casi­no ou sur un bateau ou mort. Bep­po entend la voix de Win­ckel­mann qui par­donne. Bep­po entend la voix d’Arcangeli qui demande par­don. Bep­po entend la voix de Casa­no­va qui cherche une chambre et une femme et un nom. Bep­po entend la voix de l’officier de Lis­sa dont la lettre n’est jamais arri­vée. Bep­po entend la voix de l’enfant qui cherche sa mère. Bep­po entend la voix de la femme qui cherche son gant.

Et par-des­sus toutes les voix, ou par-des­sous, ou à tra­vers, la voix de l’Irlandais. Joyce. Qui ne parle pas. Qui écoute. Qui note. Qui trans­forme chaque voix en une phrase et chaque phrase en une page et chaque page en un cha­pitre et chaque cha­pitre en un épi­sode et chaque épi­sode en un organe du corps et chaque organe en une heure du jour et chaque heure en une cou­leur et chaque cou­leur en une tech­nique et l’ensemble est mons­trueux et l’ensemble est un homme, un seul homme, un Juif de Dublin qui tra­verse sa ville en une jour­née comme Ulysse tra­ver­sait la Médi­ter­ra­née en dix ans, parce que la jour­née et les dix ans c’est la même durée quand on regarde bien, et la ville et la mer c’est la même éten­due quand on écoute assez attentivement.

L’ultima siga­ret­ta. Le vent est entré dans la chambre des Schmitz-Vene­zia­ni, via Scor­co­la. Ettore s’est levé, a fer­mé la fenêtre. Mais le vent était déjà dedans, le vent était déjà dans les rideaux et dans les draps et dans les che­veux de Livia et dans la fumée de la ciga­rette qui tour­billonne main­te­nant en spi­rales nou­velles, des spi­rales que la fumée ne fai­sait pas avant l’entrée du vent, des spi­rales qui res­semblent à des phrases, à des para­graphes, à des pen­sées, la fumée écrit dans l’air le livre que Schmitz n’écrira pas, n’écrira pas, n’écrira pas encore, pas avant neuf ans, pas avant 1923, mais le livre est déjà là, dans la fumée, dans le vent, dans l’insomnie, la conscience de Zeno est la conscience du vent qui ne sait pas où il va et qui y va quand même.

Quatre heures trente. La bora for­cit. Les câbles d’acier ten­dus en tra­vers des rues vibrent. Bep­po les entend depuis le hall, ce bour­don­ne­ment métal­lique, cette note unique, la note de Trieste, le la du dia­pa­son de la ville. Les câbles sont là pour que les gens s’y accrochent quand le vent est trop fort, des mains cou­rantes hori­zon­tales à hau­teur de poi­trine le long des rues les plus expo­sées, et les pas­sants se tiennent aux câbles comme des marins se tiennent aux cor­dages et ils avancent contre le vent un pas après l’autre et le vent pousse en retour et c’est ça Trieste, une ville où mar­cher est déjà une lutte, une ville où le simple fait de se rendre d’un point à un autre est une épreuve, une odyssée.

La bora emporte tout. Les cha­peaux et les jour­naux et les affiches et les conver­sa­tions et les secrets. Demain les jour­naux de Trieste publie­ront la nou­velle de l’assassinat de Sara­je­vo, mais la bora emporte aus­si les nou­velles, la bora dis­perse les mots, la bora sait que les nou­velles ne sont que du vent, que les guerres com­mencent par du vent, un édi­to­rial, un dis­cours, un télé­gramme, du vent sur du papier, et la bora souffle plus fort que tous les télé­grammes du monde et pour­tant la guerre vien­dra quand même, parce que les hommes sont plus têtus que le vent.

Quatre heures qua­rante-cinq. Le vent tombe d’un coup. Comme tou­jours. La bora ne décroît pas, elle cesse, elle s’arrête net, comme une phrase sans point final, comme une main qui lâche, et le silence après la bora est plus bruyant que la bora elle-même, un silence de cathé­drale, un silence qui sonne, un silence plein de tous les bruits que le vent avait cou­verts et qui reviennent un par un, les tuyaux, le lustre, le par­quet, les murs, la mer, le cœur de Beppo.

Le hall du Grand Hotel Duchi d’Aosta. Les colonnes de marbre rouge. Le lustre de Mura­no qui ne tremble plus. Le comp­toir de noyer. Le registre fer­mé. Le por­tier de nuit debout. Tout est à sa place. Tout est exac­te­ment comme avant le vent et exac­te­ment comme après le vent et la seule dif­fé­rence est que le por­tier sait main­te­nant que le vent revien­dra, que le vent revient tou­jours, et que tout ce qui est à sa place en ce moment ne sera plus à sa place quand le vent revien­dra, et que le vent reviendra.

Cinq heures moins le quart. Le ciel. Quelque chose dans le ciel. Par la porte vitrée, au-des­sus de la mer, une bande. Pas encore de lumière, non, mais l’absence de noir. Pas la lumière mais la per­mis­sion de la lumière. L’aube ne vient pas d’un coup. L’aube négocie.

VIII — L’AUBE

5h

cinq heures la lumière vient de la mer et la mer est grise pas encore bleue grise comme les yeux de Maria grise comme la cendre de la ciga­rette de Schmitz grise comme le marbre des sta­tues que Win­ckel­mann aimait avant le cou­teau grise comme la page du registre où le nom de Gio­van­ni s’efface len­te­ment sous les noms des vivants grise comme le hall du Grand Hotel Duchi d’Aosta où Bep­po est tou­jours debout vingt-deux ans de nuits un homme qui veille un homme-meuble un homme-lustre un homme qui ne dort pas parce que quelqu’un doit ne pas dor­mir quelqu’un doit être là quand les autres ferment les yeux quelqu’un doit tenir le registre ouvert entre la nuit et le jour entre les morts et les vivants entre les siècles

et la lumière monte et le gris devient bleu et le bleu devient nacre et la nacre devient or non pas or l’or est pour les médailles et les cou­teaux et les empe­reurs morts disons plu­tôt ambre la cou­leur de l’Opollo di Lis­sa le vin de Joyce la cou­leur des che­veux de Livia sur l’oreiller la cou­leur du Mura­no quand le lustre s’allume à six heures la cou­leur de Trieste quand Trieste se réveille et se sou­vient qu’elle est une ville et pas un rêve

les mouettes la pre­mière mouette du matin crie au-des­sus de la piaz­za et son cri est le cri de toutes les mouettes de tous les matins de tous les ports et ce cri dit debout debout le mar­ché le pois­son le bran­zi­no si le prix est bon les bateaux les cha­lands les filets les caisses le sel le tra­vail le monde et Bep­po entend le cri de la mouette et il sait que la nuit est finie que sa nuit est finie que les fan­tômes retournent dans les murs et que les vivants sortent des chambres et que le Grec va peut-être ren­trer ou peut-être pas et que le Prus­sien de la chambre 10 va des­cendre et deman­der où est le meilleur café et que les Autri­chiens de Graz vont des­cendre avec leurs yeux rouges et que le monde va recom­men­cer comme chaque matin depuis l’Hospitium Mag­num comme chaque matin depuis le pre­mier matin

et quelque part dans la ville via Bra­mante un homme dort enfin un Irlan­dais aux lunettes rondes la tête sur la table de la cui­sine le cahier bleu ouvert les épreuves du Por­trait épar­pillées le chat de la phar­ma­cienne sur ses genoux et dans le cahier bleu des notes des frag­ments des rues de Dublin des heures de la jour­née des noms qui ne sont pas encore les bons noms des cha­pitres qui ne sont pas encore des cha­pitres un sché­ma une carte un corps un monde et tout cela devien­dra un livre qui ne sera fini que dix ans plus tard dans une autre ville et dans un autre siècle mais le livre est déjà là dans l’air de Trieste dans les voix de la nuit dans le registre de l’hôtel dans le vent du Karst dans les sept bles­sures de Win­ckel­mann dans les che­veux de Livia dans la der­nière ciga­rette de Schmitz dans les qua­rante mai­sons de Cava­na dans le cri de la mouette dans le gris et le bleu et l’ambre et la lumière

et quelque part via Scor­co­la un homme écrase une ciga­rette dans un cen­drier et regarde sa femme dor­mir et pense à un roman qu’il n’écrira pas et la fumée monte encore un peu et Livia sou­pire et les che­veux coulent sur l’oreiller comme une rivière qui ne s’arrête pas comme la conscience qui ne s’arrête pas comme la nuit qui ne s’arrête pas même quand le jour commence

et le Grec rentre enfin la clé du 7 Dou­va­ris Spy­ri­don K sujet hel­lé­nique négo­ciant Cor­fou Trieste il sent le vin et le tabac et le par­fum de Cava­na et il passe devant Bep­po sans le voir comme tou­jours un homme-fenêtre un homme-verre un homme à tra­vers lequel on passe pour aller dor­mir et le Grec monte l’escalier lour­de­ment et Bep­po prend la clé du 7 et l’accroche au porte-clés et le bruit de la clé sur le cro­chet est le bruit le plus doux du monde le bruit d’une nuit qui se referme le bruit d’un nom qui s’inscrit dans le registre

six clés au porte-clés main­te­nant au lieu de sept le monde est en ordre le registre est en ordre l’hôtel est en ordre et dehors la piaz­za s’éclaire et la mer brille et Trieste est là comme elle a tou­jours été là entre la mon­tagne et la mer entre l’Empire et l’Italie entre les vivants et les morts entre la nuit et le jour entre le registre et le vent Trieste la ville-hôtel la ville-registre la ville-entre-deux la ville qui ins­crit tout le monde et ne garde per­sonne la ville où l’on passe et où l’on ne reste pas sauf Bep­po qui reste sauf le lustre qui reste sauf le par­quet qui reste sauf le numé­ro 10 qui reste sauf les murs qui res­tent et qui respirent

et je suis les murs et je suis le par­quet et je suis le lustre et je suis le registre et je suis l’eau dans les tuyaux et je suis le sel sur les fon­da­tions et je suis la fis­sure au-des­sus de la porte et je suis le cou­rant d’air du pre­mier étage et je suis le marbre rouge et je suis le verre de Mura­no et je suis le cuir du registre et je suis le bois du comp­toir et je suis Trieste et la lumière entre et le jour com­mence et Bep­po va s’en aller et quelqu’un d’autre pren­dra sa place der­rière le comp­toir et la nuit revien­dra et la bora revien­dra et les fan­tômes revien­dront et le registre s’ouvrira de nou­veau et de nou­veaux noms s’inscriront sur de nou­velles pages et les pages tour­ne­ront et les noms s’empileront et le bâti­ment res­pi­re­ra et les murs res­pi­re­ront et tout cela conti­nue­ra long­temps après Bep­po et long­temps après Joyce et long­temps après Schmitz et long­temps après la guerre qui vient et long­temps après la guerre qui vien­dra après la guerre et long­temps après toutes les guerres et tous les registres et tous les noms parce que les murs res­pirent oui les murs res­pirent et le registre enre­gistre et le por­tier veille et la mer est là et Trieste est là et le jour se lève oui le jour se lève oui

Trieste, 1914

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