Apr 20, 2010 | Passerelle |
Avec mon fils, nous adorons regarder le tout-venant du reportage sur les changements climatiques, les phénomènes astronomiques, les catastrophes naturelles et ce samedi après-midi ensoleillé et calme — toujours pas d’avions dans le ciel —, juste avant de sombrer dans un sommeil traître sur le canapé, nous avons regardé l’un contre l’autre un superbe documentaire sur les Pachycephalosauridae. Ouais.
Ces sauriens (ne pas confondre avec les vauriens) venus du passé ont la particularité, comme le dit l’étymologie, d’avoir un calotte crânienne épaisse d’une vingtaine de centimètres. On a longtemps cru que cette épaisseur d’os avait une fonction belliqueuse, au même titre que pour les boucs ou les bœufs musqués dont les joutes crâne contre crâne décident de la place du meilleur reproducteur (comme chez beaucoup d’animaux, c’est le plus fort qui est le mieux placé pour assurer la conservation de l’espèce). Toutefois, en étudiant la structure moléculaire de ces crânes, le chercheur s’est aperçu que l’os était particulièrement spongieux et que dans le cas d’un affrontement frontal, les deux animaux se seraient tués.
Dans le cas du Parasaurolophus, un rare représentant de la famille des Hadrosauridae (« dinosaures à becs de canards »), on a longtemps pensé que la longue excroissance crânienne était une arme de destruction avant de penser qu’elle avait une fonction respiratoire, que l’animal devait se servir de son crâne comme d’un tuba, mais il a été également évoqué la possibilité d’une fonction de thermorégulation.
Tout ceci c’était sans compter le dimorphisme sexuel de l’espèce. En l’occurrence, comme pour d’autres espèces, c’est le mâle qui revêt les caractères sexuels les plus accentués avec une crête plus prononcée que celle de la femelle, ainsi qu’une membrane plus vaste et colorée. L’existence d’un dimorphisme devait discréditer une fonction vitale. Finalement, il a été mis en évidence que cette crête a la même fonction qu’un cromorne, et n’est en réalité qu’une longue caisse de résonance destinée à amplifier le chant amoureux.
Comme dans le cas du Pachycephalosaurus, on a prêté une fonction à des attributs qui n’avaient rien à voir avec la réalité, comme on a souvent cru également que ces bêtes que nous connaissons mal étaient des animaux belliqueux et agressifs. Penser que « la fonction créé l’organe » et que les Parasaurolophus devaient s’adonner à de belles sérénades dans les plaines ombrageuses du Mésozoïque pour plaire à leurs femelles sans la moindre once d’agressivité a quelque chose de rassurant et tend une fois de plus à démontrer que nous avons trop souvent tendance à prêter aux animaux nos travers.
Read more
Apr 17, 2010 | Arts, Chambre acoustique |

[audio:madrushorgan.xol]
Si toutefois vous avez été enchantés par Mad Rush de Philip Glass, voici la pièce telle qu’elle a été composée originellement pour orgue. Quelque chose de foncièrement joyeux et enchanteur… Baissez la lumière, montez le son, laissez-vous envoûter par la magie…
Read more
Apr 17, 2010 | Passerelle |
Ma fin de semaine s’éteint dans un bien-être doucereux servi ce vendredi midi par une immense assiette de mezzés libanais, salade de persils, falafels, moujaddara, houmous… Il y avait longtemps que je n’avais pas autant émerveillé mes papilles, d’autant que le jour d’avant, je me suis coupé l’appétit tout seul comme un grand avec un immense gobelet de chocolat chaud juste avant d’aller me chercher de quoi manger.
Ma vie se parsème de changements, ça respire par tous les pores de ma peau. Je suis en situation d’attente, près à bondir.

[audio:micatone.xol]
J’attrape des petits bouts de rien du tout et je continue de construire l’imaginaire de mon univers avec l’air du temps, une photo d’Arthur Rimbaud à Aden, le poète devenu marchand, des églises russes en bois dont la piste m’a été révélée par Fabienne, the FWA, un site de “blogs du jour”, the FWAphoto, la même version mais avec la photo du jour, Jongmin Kim, un de ces sites du jour…
Je viens juste de terminer le livre de Richard A. Fletcher, La croix et le croissant (le christianisme et l’islam, de Mahomet à la Réforme) un livre dans lequel on retrouve des références connues sur l’expansion encore parfois mystérieuse du Dâr al-Islâm (دار الإسلام littéralement Domaine de la paix) dans le bassin méditerranéen mais également un aspect assez particulier qu’on connaît mal à mon avis, c’est la perception par les Arabes des événements liés aux Croisades finalement assez peu consignées dans les chroniques et également, le peu d’intérêt du monde musulman aux prémisses de son installation pour la civilisation occidentale, certainement en raison du caractère de la “révélation” véhiculé par ce que les Chrétiens considéraient parfois comme une vision particulière du christianisme plutôt qu’une religion à part entière.
Quantara, un très bon site sur le civilisation méditerranéenne, et le site de Vincent Battesti, chercheur en anthropologie sociale.
Mon carnet de notes grossit de références comme ces superbes enluminures du Livre des Jeux d’Alphonse X de Castille (El libro de ajedrez, dados e tablas — “Le livre des échecs, dés et tables”).


Read more
Apr 15, 2010 | Arts, Chambre acoustique |

[audio:madrush.xol]
La simple évocation de Philip Glass me rappelle mes premiers tâtonnements avec la musique contemporaine, les chants barbares de Stravinski, les pièces violentes de Pierre Boulez et surtout les pièces de percussion scandaleuses d’Edgard Varèse et ce nom de Philip Glass sorti de la bouche de mon grand-père qui m’a ouvert la porte de la musique minimaliste. Mad Rush est une pièce composée en 1979 initialement pour orgue, c’est une suite de sept mouvements ternaires pour une exécution d’environ 13 minutes. En 1981, la pièce a été choisie pour accompagner le discours du Dalaï Lama à New-York.
La composition donne l’impression que chaque mouvement roule sur deux notes uniques alors que l’harmonie en livre beaucoup plus dans un flot continuel et d’une beauté rare qui donne envie de s’asseoir face à l’océan…
Pour ceux qui en veulent encore, Philip Glass à l’œuvre, en vidéo, seul, puis en public.
Mad Rush fait partie de la suite d’œuvres pour piano sur l’album Solo Piano.
Read more
Apr 14, 2010 | Histoires de gens, Livres et carnets |
J’ai rencontré Isaac Bashevis Singer dans un recueil d’entretiens avec Anthony Burgess que l’éditeur, en toute modestie a nommé “Rencontre au sommet”(1). Ce petit livre, qui est la transcription des échanges entre les deux hommes pour un documentaire de la télévision suédoise, tourné en 1985, est une œuvre dense, dont chacune des phrases pourraient alimenter une anthologie des citations sur la religion. Malheureusement, depuis mon déménagement, je ne retrouve pas ce livre. C’est après avoir lu ce petit opuscule que je me suis acheté Ombres sur l’Hudson, un épais livre écrit en yiddish et paru sous forme de feuilleton dans le journal The Forward (פֿאָרווערטס, Forverts) à partir de 1957, puis traduit en anglais et publié tel quel en 1998. Le livre en français est donc une traduction de traduction, mais le style est fluide et la présence d’un lexique yiddish permet une bonne compréhension.

Photo © Luke Redmond
[audio:lomir_alle.xol]
- Tout a disparu.
— Pourquoi, mon chéri ? Pourquoi ? Quelquefois, je feuillette L’Histoire des Juifs de Graetz. Il n’y est question que d’une chose : les persécutions. Mais le monde a oublié la façon dont les Juifs aimaient les fêtes. J’ai une théorie : si les Juifs n’avaient pas été un peuple aussi joyeux, le monde ne les auraient pas autant haïs. Toute haine est bâtie sur l’envie.
Ombres sur l’Hudson est typiquement une œuvre communautariste. On est en 1947, à New-York, dans la communauté ashkénaze américaine immédiatement issue de l’exode européenne pendant la guerre, et à quelques temps de la création de l’état d’Israël, dans un espace de temps et de lieu où les Juifs qui ont échappé au massacre de la Shoah vivent une sorte d’errance et de déprime dans lesquelles apparaissent les questions qui ont fait les grands débats philosophiques d’après-guerre sur l’existence de Dieu, la bonté de Dieu, et la question de la fin de l’histoire. On y voit apparaître en filigrane les visages de Spinoza ou de Leibniz quand il s’agit de la théodicée (Θεοũ δίκη, « justice de Dieu »).
- Vois-la donc et confie-lui tes affaires pourries. Puis pars et imagine-toi que tu es déjà dans le monde à venir, en train de manger la chair du Léviathan.

Photo © Joisey Showaa
Nous sommes dans un milieu de Juifs réfugiés échoués à Ellis Island comme d’autres se trompent de chemin pour aller au travail pour la première fois, réunis autour d’un riche veuf, un parvenu autour duquel gravitent un vieux médecin édenté parlant à peine anglais, un autre médecin, jeune et athée qui trouve toute justification de la vie entre les cuisses des femmes qu’il séduit, un bellâtre cinquantenaire qui n’a plus foi en rien et vit de quelques menues opérations en bourse et la fille de Makaver (on peut imaginer que ce Makaver est l’image de Singer), mariée à Luria, une ombre, un avocat miteux qui ne peut exercer ici comme il le faisait en Pologne, dont la première femme et les enfants ont péri dans les camps de concentration…
Ombres sur l’Hudson, c’est la chute d’un homme, Hertz Grein, de vingt ans l’aîné de la fille de Makaver qu’il va séduire et entrainer avec lui dans un New-York immense et désolé. C’est la chute d’un Makaver qui d’un revers de fortune tombera aussi bas qu’il est possible pour un homme de son envergure et c’est la chute d’un Luria qui ne pourra finalement continuer à vivre sans sa première femme, morte et la seconde, partie avec un autre. Grein chute, il n’en peut plus de tomber entre sa femme malade d’un cancer, Esther son ancienne maîtresse qu’il n’arrive pas à chasser de sa vie et qui le retient sans arrêt et sa compagne qu’il chérit depuis qu’il la connaît, toute enfant. Grein se perd dans la ville, dans sa vie et les bras des femmes qu’il aime, jusqu’à quel point, jusqu’à retrouver sa foi, revêtir le châle de prière et les phylactères ?
Ombres sur l’Hudson, c’est une fresque immense dans une ville qui l’est tout autant, animée par des personnages qui n’arrivent plus à savoir qui ils sont, entre un pays qui les accueille à bras ouverts mais qu’ils n’arrivent pas à adopter et une Europe qui les a exterminé, chassé… Il flotte dans ce livre comme un parfum de fin du monde parmi des hommes damnés…
Comme une ode sauvage, je tiens particulièrement à ce paragraphe, une des plus belles descriptions que j’ai lues depuis bien longtemps, une ambiance de renaissance après une nuit ombrageuse…
Quand Grein quitta la synagogue, le soleil brillait. La rue était pleine d’enfants. Les éboueurs tiraient les poubelles jusqu’aux bennes où les ordures seraient broyées. A demi-nus, en chemises multicolores, le visage marqué par d’innombrables guerres, des siècles de métissage, des actes de violence, venus des premiers âges, des peines sans nombre que des générations entières ne pouvaient effacer, des Portoricains étaient assis sur le pas de leur porte. Un chariot passa, rempli de tomates à moitié pourries, tiré par un vieux cheval et le marchand criait comme un possédé. Un policier noir surgit de nulle part, faisant adroitement tournoyer son bâton. Sur le trottoir, à côté d’une poubelle, un ivrogne était étendu, le visage tuméfié, rouge comme s’il avait la peste, en train de bredouiller et de baver, tandis que ses yeux exprimaient la douleur de ceux qui ont perdu tout contrôle d’eux-mêmes. Cette épave humaine semblait imbibée d’alcool au point d’être prête à s’enflammer à n’importe quel instant.
Notes:
1 — Editions Mille Et Une Nuits, 1998.
Read more