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XX. Jour­nal de retour

XX. Jour­nal de retour

De la même manière qu’on peut tenir un jour­nal de voyage, rien n’empêche de tenir un jour­nal du retour, afin de mar­quer l’im­por­tance qu’a, dans un voyage, le retour, car sans lui, le voyage n’est qu’une ritour­nelle sans fin, une habi­tude prise auprès d’un orga­nisme, et la nou­veau­té n’est plus reçue comme une ori­gi­na­li­té un peu sau­gre­nue, mais rien de bien méchant, somme toute. Il suf­fit de savoir atter­rir. (more…)

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Le temps des rajahs

Le temps des rajahs

Dif­fi­cile, vu de loin, de prô­ner la démo­cra­tie à tout prix. Dif­fi­cile aus­si de vou­loir un retour en arrière, quoi qu’il en coûte. Mais la moder­ni­té est pas­sée en Inde et a fait ses ravages. Court extrait du livre de William Dal­rymple, L’âge de Kali, où il ne peut faire que consta­ter que les temps changent et que les pro­ces­sus de moder­ni­sa­tion ne sont pas for­cé­ment aus­si pro­fi­tables aux plus petits et que les dégâts, une fois ceux-ci opé­rés, sont impos­sibles à effacer…

Gwalior Fort

Fort de Gwa­lior. Pho­to © Ste­wart Morris

— Avant, on se sen­tait bien pro­té­gé. Aujourd’­hui, il y a trop de concurrence.
— Si l’on n’é­crase pas quel­qu’un, on ne peut pas monter.
Les deux vieillards se regar­dèrent avec tristesse.
— Vous ne pou­vez pas ima­gi­ner la splen­deur et la richesse de cette époque-là, dit Van­ma­la en rom­pant ce moment de silence. Si je vous en par­lais, vous croi­riez que je vous raconte des histoires.
— A l’é­poque, tout ser­dar avait quinze che­vaux et un élé­phant, pré­ci­sa le com­man­dant. Mais main­te­nant, on ne peut même pas s’of­frir un âne.
— Les ser­dars ne sont pas les seuls à être nos­tal­giques, fit remar­quer Van­ma­la. Toute la popu­la­tion regrette l’an­cien temps. C’est pour­quoi la raj­ma­ta — et tous les Scin­dia — sont encore tel­le­ment aimés du peuple. Si l’un des membres de la famille se pré­sente aux élec­tions, tout le monde vote pour lui.
— Mais pour­quoi ? deman­dai-je. Les gens ne pré­fèrent donc pas la démocratie ?
— Non, répon­dirent les Pawar à l’unisson.
— Abso­lu­ment pas, ren­ché­rit le commandant.
— Vous com­pre­nez, en ce temps-là, il n’y avait pas de cor­rup­tion, expli­qua le géné­ral. Les maha­ra­jahs se consa­craient vrai­ment à l’ad­mi­nis­tra­tion de leur domaine. Tout était bien géré.
— La cité était par­fai­te­ment tenue, dit le com­man­dant. Le maha­ra­jah fai­sait lui-même le tour de la ville, la nuit, inco­gni­to, pour voir com­ment les choses se pas­saient. Il consi­dé­rait vrai­ment ses sujets comme ses enfants. Main­te­nant, où que vous alliez, il n’y a que cor­rup­tion et extorsion.
— Aujourd’­hui, dit Van­ma­la, tout babu de la fonc­tion publique se prend pour un maha­ra­jah et essaie de com­pli­quer la vie de l’homme ordi­naire. Mais à l’é­poque, il n’y avait qu’un seul roi. Les gens de Gwa­lior étaient cer­tains que s’ils lui racon­taient leur his­toire, il les écou­te­rait et essaie­rait de les remettre en selle.
— Le maha­ra­jah et la raj­ma­ta étaient comme un père et une mère pour eux, dit le commandant.
— Tout cela a dis­pa­ru, ajou­ta le géné­ral Pawar.
— Ce monde est mort, conclut le commandant.
— Il ne nous reste plus que nos sou­ve­nirs, dit le géné­ral. C’est tout. C’est tout ce que nous avons.

William Dal­rymple, L’âge de Kali
A la ren­contre du sous-conti­nent indien
Libret­to, 1998

Pho­to d’en-tête © Anan­da Vrindavan

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Vrin­da­van, rési­dence de Krishna

Vrin­da­van, rési­dence de Krishna

Il existe un endroit en Inde, dans la ville de Vrin­da­van, dans la région de l’Uttar Pra­desh, dont nous parle l’au­teur de L’âge de Kali, William Dal­rymple, qui est un des hauts lieux saints de l’Inde, petit para­dis pour le dévot, enfer pour d’autres. A la décou­verte de ce lieu hors du commun.

Vrindavan | India

La foi per­met sou­vent de voir beau­coup de choses qui demeurent cachées au non-croyant. Aux yeux de la plu­part des visi­teurs pro­fanes, Vin­da­van semble n’être rien de plus qu’une ville mar­chande du nord de l’Inde, en piteux état, aux rues pous­sié­reuses encom­brées de vaches, de men­diants, de bicy­clettes et de rick­shaws. Mais pour le pèle­rin pieux, c’est la rési­dence de Kri­sh­na, et donc — en ce sens du moins — un para­dis ter­restre qu’embaume le par­fum des tama­ri­niers et des arjuns.
Les hin­dous dévots croient que Kri­sh­na est encore pré­sent dans cette ville aux palais en ruine et aux ash­rams four­millant de pèle­rins, aux égouts du ciel ouvert et aux étals expo­sant des litho­gra­phies de l’En­fant Dieu, aux cou­leurs vives. Un vieux sadhu, ren­con­tré au bord de la rivière, m’a dit qu’en prê­tant l’o­reille avec atten­tion, on peut encore cap­ter les accents loin­tains de la flûte de Kri­sh­na. Le matin, ajou­ta-t-il, on peut par­fois entre­voir le dieu se bai­gnant en bas des ghats ; le soir, on le voit sou­vent se pro­me­ner avec Radha sur les berges de la Yamuna.
Chaque année, des cen­taines de mil­liers de dévots hin­dous viennent à Vrin­da­van et suivent, pieds nus, le pari­kra­ma qui, pas­sant devant la plu­part des temples et des lieux saints, mène à la Yamu­na. La plu­part se rendent ensuite à un autre lieu de pèle­ri­nage voi­sin : Govard­han, une mon­tagne que, selon la légende, Kri­sh­na uti­li­sait comme ombrelle en la sou­le­vant avec son petit doigt. Ce n’est qu’une petite col­line, mais cela ne trouble pas les pèle­rins ; ils savent que plus le mal pro­li­fère dans le monde, plus la mon­tagne diminue.
Cer­tains de ceux qui viennent à Vrin­da­van n’en repartent plus. Car beau­coup d’hin­dous croient qu’il n’y a pas, dans toute l’Inde, de lieu plus saint et que c’est là qu’il convient donc de pas­ser ses der­niers jours.

William Dal­rymple, L’âge de Kali
A la ren­contre du sous-conti­nent indien
Libret­to, 1998

Vrindavan | India

Pour­tant, dans l’Inde d’au­jourd’­hui, cette ville porte une his­toire triste et est deve­nue le théâtre d’un véri­table drame humain qui touche direc­te­ment la popu­la­tion fémi­nine d’un pays qui, s’é­tant débar­ras­sé de quelques unes de ses lois les plus iniques (les castes), a plon­gé toute une popu­la­tion dans une situa­tion hor­rible. En effet, les veuves, autre­fois, avait comme obli­ga­tion à la mort de leur époux de pra­ti­quer la cou­tume sécu­laire de la sati, qui consis­tait à ce que la femme soit immo­lée par le feu en même temps que son époux sur le bûcher lors de la mort de celui-ci. Dans la tra­di­tion hin­doue, la femme perd son sta­tut à la mort de son mari. Ce pra­tique de la sati (lit­té­ra­le­ment femme bien, ce qui implique que si elle n’est plus sati, c’est une mau­vaise femme…) désor­mais inter­dite a créé les condi­tions d’une situa­tion impos­sible pour ces veuves puis­qu’elles sont désor­mais reje­tées par leurs enfants, envoyées à la rue comme des men­diantes, quelle que soit leur condi­tion et c’est dans cette ville qu’elle se retrouvent, vêtues de blanc sale, le crâne rasé. Pour les plus jeunes d’entre elles, et peut-être aus­si les plus belles, elles sont mises à la dis­po­si­tion des gang­sters ou même de cer­tains sadhus indé­li­cats qui ali­mentent ces tra­fics dans les ash­rams de Vin­da­vran. Une fois abî­mées, elles sont alors reven­dues dans les bor­dels de Deh­li. Une situa­tion atroce pour ces mil­liers de femmes à qui on confisque tout une fois leur mari décé­dé, et qui vient presque à se poser la ques­tion de savoir si la sati n’é­tait pas une tra­di­tion qui avait au moins le mérite de ne pas per­mettre une telle humiliation.
La petite ville pro­vin­ciale de Vin­da­vran devient alors le révé­la­teur d’une dégra­da­tion sociale pas for­cé­ment visible, mais qui se concentre ici et devrait faire réagir les forces publiques, désor­mais tenues par des escrocs et des bandits.

Lire cet article sur le site de l’Ex­press, ain­si que sur le site Mes car­nets d’A­sie.

Pho­to d’en-tête © Some­bo­dy

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Der­nier jour en Indonésie

Der­nier jour en Indo­né­sie. Comme sou­vent, je suis content que ça s’ar­rête ; il y a un temps pour tout. Le voyage doit se ter­mi­ner pour pou­voir faire à nou­veau des pro­jets et repar­tir, sans quoi ce ne serait plus du voyage mais de l’expatriation.
Je fais ma valise avant d’al­ler déjeu­ner et je pro­fite un peu de la pis­cine avant de par­tir de l’hô­tel. Je sais que je n’au­rais pas for­cé­ment le temps plus tard, alors c’est main­te­nant que je barbote.

Dodo, chauffeur de taxi - Jalan Menukan - Yogyakarta - Indonésie - mars 2014

Dodo, chauf­feur de taxi — Jalan Menu­kan — Yogya­kar­ta — Indo­né­sie — mars 2014

Je prends un taxi avec un type très sym­pa qui s’ap­pelle Dodo et qui parle très bien anglais. Il a envie de m’ap­prendre quelques mots en baha­sa, alors je me plie à l’exer­cice avec lui. Nous nous mar­rons bien tous les deux. Je lui demande si je peux le prendre en pho­to et comme j’ai pris ma petite impri­mante Pola­roid, je lui pro­pose un deal. Je prends la pho­to avec mon télé­phone et je la garde, je lui donne l’im­pres­sion. Il est très heu­reux de cet échange et il me dit qu’il ne faut pas que j’hé­site à lui faire de la publi­ci­té une fois arri­vé en France.

Je lui demande de me dépo­ser à Berin­ghar­jo que j’ai envie de voir. Le mar­ché est une grande gale­rie sur plu­sieurs étages, dont le pre­mier est uni­que­ment enva­hi de ven­deurs de vête­ments, de cou­pons et de tis­sus au mètre. Je trouve un stand tenu par quatre dames, dont une est âgée. Les trois autres sont voi­lées, mais pas elle. Elle a un beau regard tendre et se cache pour ne pas que je la voie. Je négo­cie quelques bouts de tis­sus sur l’é­tal et je leur pro­pose ensuite un cadeau (hadiah). La plus proche de moi est éton­née mais elle joue le jeu, alors je sors mon télé­phone, la prends en pho­to et je sens qu’elle a l’im­pres­sion que je me suis fou­tu d’elle, mais aus­si­tôt, je sors mon impri­mante et j’im­prime la pho­to ; les femmes ont com­pris, alors elles com­mencent à rire et je mets lit­té­ra­le­ment le feu à l’al­lée où les com­mer­çantes m’en­tourent pour regar­der ce que je fais. Lorsque la pho­to appa­raît, c’est l’ex­plo­sion de joie ! La petite dame en rouge à côté de moi demande à ce que je prenne ses deux sœurs, ce que je fais avec plai­sir, puis la grand-mère et là l’im­pri­mante se bloque. Je mets dix bonnes minutes à décoin­cer le papier et elles me disent toutes que ce n’est pas grave. Pour moi, ça l’est, ce n’est pas juste. Je ne peux pas repar­tir comme ça sans avoir don­né la pho­to à cette gen­tille dame. La dame en rouge m’é­vente parce qu’elle voit que je com­mence à trans­pi­rer et fina­le­ment la pho­to sort. La petite dame me remer­cie cha­leu­reu­se­ment. De mon côté, je suis heu­reux d’a­voir pu par­ta­ger ce bon moment avec elles, ne pas avoir été sim­ple­ment dans une rela­tion mar­chande. Iro­nie de l’his­toire, la seule pho­to qui me reste est à la pho­to de cette petite dame, les deux autres ont dis­pa­ru… Ce n’est pas grave, ce n’é­tait pas pour moi, mais bien pour elles.

J’ai regar­dé cette ville comme un ani­mal effrayant et aujourd’­hui je n’ai plus envie d’en par­tir. Tout ici me semble fami­lier, tout me semble digne d’être regar­dé, appré­cié, pal­pé… Je suis heu­reux d’être venu ici.

Il y a beau­coup de monde sur Malio­bo­ro et le taxi met pas mal de temps à me rame­ner à l’hô­tel. Je regarde les pas­sants, il y a des visages superbes dans cette ville. Je récu­père ma valise à l’hô­tel et le taxi n’ar­rive pas, je com­mence à stres­ser. Garu­da Indo­ne­sia ferme les enre­gis­tre­ments de bagages une heure avant le départ, ce qui fait peu pour un vol inté­rieur, mais le chauf­feur écrase le cham­pi­gnon, aler­té par le type de la récep­tion, alors je lui laisse un gros pourboire.

Arri­vée à l’aé­ro­port Adi­su­cip­to de Yogya­kar­ta (JOG). Enre­gis­tre­ment, attente dans le hall d’embarquement, dans la moi­teur d’un pays que je m’ap­prête à quit­ter, j’ai tout de même un pin­ce­ment au cœur. Les quatre portes donnent direc­te­ment sur le tar­mac et on marche sur la piste pour aller rejoindre l’a­vion, un Boeing 737 aux cou­leurs de la com­pa­gnie locale.

Arri­vée à l’aé­ro­port de Soe­kar­no-Hat­ta de Jakar­ta (CGK) où règne une ani­ma­tion beau­coup plus intense que celle vécue à l’ar­ri­vée, lors­qu’il a fal­lu zoner devant les portes. Dehors, il fait lourd, moite. En pas­sant près des zones fumeurs, on recon­nait clai­re­ment l’o­deur du kre­tek, ces ciga­rettes locales, par­fu­mées au clou de girofle et dont le filtre est sucré, une odeur très agréable et pas du tout âcre comme celle des ciga­rettes tra­di­tion­nelles. J’ai quatre heures d’at­tente, qui passent fina­le­ment assez vite.
Des voiles blancs par­tout, des valises iden­tiques à l’en­re­gis­tre­ment, c’est un monde à la fois de simi­li­tudes et de dis­sem­blances que je quitte, un monde dans lequel j’ai mis le pied et dans lequel à pré­sent, j’ai envie de retourner.

Le voyage se ter­mine lorsque l’Air­bus A380 d’E­mi­rates Air­lines pose les roues sur le tar­mac de Rois­sy Charles de Gaulle et que je sors de l’aé­ro­port en ber­mu­da et chaus­sures légères pour rejoindre le taxi, tan­dis que dehors, il ne fait que 7°C.

Sela­mat ting­gal Indonesia !!!

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