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Java — jour 4

Der­nier jour plein ici avant le départ. Ce matin, faute de Mera­pi, je visi­te­rai la ville de Yogya­kar­ta, ten­tant de l’ap­pri­voi­ser avant de m’en­fuir comme un voleur. Toute la ques­tion est de savoir si j’ar­ri­ve­rai à avoir une autre opi­nion de la ville que la pre­mière impres­sion étrange du pre­mier après-midi. Je demande un taxi pour me rendre au Taman Sari. Lit­té­ra­le­ment, Taman Sari signi­fie “beau jar­din”. Lorsque j’ar­rive sur place, je me rends compte que je suis déjà pas­sé devant, sans m’en rendre compte.

Je prends mon ticket à l’en­trée, où il faut éga­le­ment s’ac­quit­ter d’un droit d’en­trée pour… son appa­reil pho­to, autour duquel il faut faire pas­ser une éti­quette avec un élas­tique. A peine suis-je entré que je me fais prendre en embus­cade par un guide que je n’ai pas le cœur de chas­ser. Le bâti­ment res­semble à un for­tin tel­le­ment son archi­tec­ture est rigo­riste, mais la fonc­tion des lieux était beau­coup plus poé­tique. Ce lieu appar­te­nait, et appar­tient tou­jours au Sul­tan de Yogya­kar­ta (l’ac­tuel se nomme Hameng­ku Buwo­no X), lequel, jus­qu’à XVIIIème siècle s’en ser­vait de jeux d’eau. Si les expli­ca­tions de mon guide sont vraies (je ne sais pas pour­quoi, mais je garde un peu de réserve), les deux pre­miers bas­sins dans les­quels végète une eau sau­mâtre sont le bas­sin des enfants et le bas­sin des femmes. Du haut d’une tour, le sul­tan regar­dait les femmes se bai­gner et leur jetait des bou­quets de fleurs qu’elles devaient attra­per. La gagnante avait le droit de bar­bo­ter avec le sul­tan dans un troi­sième bas­sin, caché celui-ci, puis de finir dans son lit de bam­bou au-des­sous duquel brû­laient des herbes aro­ma­tiques. La légende est jolie, pas sûr qu’elle soit vraie.

L’en­droit est tou­te­fois plein de charmes, les grandes façades claires donnent une impres­sion assez étrange d’ir­réa­li­té, d’une sorte de lieu pré­ser­vé au cœur de la ville bruyante. Les grands visages de Vish­nu pla­cés au-des­sus des portes laissent pen­ser que le sul­tan (musul­man) a lais­sé sur­vivre les anciennes croyances dans une sorte de syn­cré­tisme tolérant.
Mais le temps a pas­sé, le lieu est défraî­chi et aurait besoin d’un seul petit coup de pein­ture et d’une eau chan­gée de temps en temps pour avoir une belle pres­tance. Le lieu est d’au­tant plus étrange qu’il se trouve dans une enceinte, la fameuse enceinte dont j’ai sui­vi le tra­cé le pre­mier jour, à l’in­té­rieur vivent les 9000 per­sonnes qui tra­vaillent encore aujourd’­hui pour le sul­tan. Une vraie petite ville, ou plu­tôt une cour com­plè­te­ment ana­chro­nique dans un pays qui s’ouvre (hum) à la démo­cra­tie (qui, en tout cas, vote). J’ar­rive à me débar­ras­ser de mon guide qui a ten­té de m’en­traî­ner plu­sieurs fois dans des bou­tiques de batik (sans mau­vais jeu de mots) avec un petit billet et après qu’il m’ait indi­qué la mos­quée sou­ter­raine (oui parce lorsque je lui ai deman­dé la direc­tion de la mos­quée, il m’en a indi­qué une autre). Je passe par un che­min abso­lu­ment impro­bable (je com­prends pour­quoi le guide tou­ris­tique disait qu’il valait mieux se faire accom­pa­gner), par lequel il faut se bais­ser sous une ton­nelle, pas­ser dans la cour d’une mai­son basse, emprun­ter un che­min der­rière une grille et tom­ber sur l’en­trée d’un sou­ter­rain que j’emprunte. Arcs bri­sés carac­té­ris­tiques de l’art arabe ; je suis sur le bon che­min. Le sou­ter­rain me fait res­sor­tir de l’autre côté et me voi­ci à nou­veau per­du. Un type essaie de m’en­traî­ner dans ce qu’il appelle le Taman Sari (j’en sors, banane !) et je lui demande poli­ment de m’in­di­quer la mos­quée. Cet idiot me dit d’a­bord qu’il faut que je res­sorte et que je prenne à gauche, avant de se ravi­ser et de me mon­trer le che­min qui passe par la ruine qu’il squatte. Prends-moi pour une cruche. Je fais demi-tour et je tombe sur l’en­trée d’un deuxième sou­ter­rain, mais je ne suis pas bien sûr de moi et la pers­pec­tive de me retrou­ver clan­des­ti­ne­ment dans la cave de quel­qu’un qui n’a rien deman­dé ne m’en­gage pas trop. Je finis par deman­der à un pas­sant qui me confirme que c’est bien là.

La mos­quée s’ap­pelle Mas­jid Bawah Tanah en baha­sa, soit lit­té­ra­le­ment mos­quée sou­ter­raine. En fait de mos­quée, c’est un lieu étrange qui n’a rien d’une mos­quée. L’es­ca­lier des­cend dans un tun­nel qui passe sous le niveau du sol, sous les mai­sons, peut-on pen­ser vu la den­si­té de construc­tion dans les envi­rons. Il débouche dans un atrium cir­cu­laire, une simple bâtisse au plan cir­cu­laire per­cée de fenêtres don­nant sur l’ex­té­rieur pour l’aé­ra­tion. Au centre, un esca­lier à trois volées sur­plombe un petit bas­sin d’eau crou­pie et une qua­trième volée monte vers l’é­tage supé­rieur, tout aus­si cir­cu­laire que le pre­mier, et tout aus­si per­cé d’ou­ver­tures. Pas de trace de mih­rab ou de min­bar, ou de quoi que ce soit qui rap­pelle qu’on est ici dans une mos­quée. A mon sens, l’en­droit devait ser­vir de repaire à his­toires secrètes, ou peut-être à la rigueur de cachette, mais je ne vois pas en quoi cet endroit pour­rait avoir quelque chose à voir avec un lieu de culte.

Je res­sors du lieu pour m’as­seoir sous un arbre, lors­qu’un type m’ac­coste, un Indo­né­sien, s’as­soit en face de moi, se met à me par­ler en anglais, me demande d’où je viens et lors­qu’il est au clair sur le sujet me parle en fran­çais. Nous dis­cu­tons un peu mais comme je suis désor­mais d’un natu­rel méfiant, je me demande à quel moment il va me pro­po­ser d’al­ler voir le musée du batik où soi-disant on ne vend rien. Mais non, il veut sim­ple­ment par­ler, et je finis par me deman­der s’il n’a pas pico­lé un peu… En tout cas, il était plu­tôt sym­pa, et je me suis éclip­sé lors­qu’il m’a pro­po­sé de venir chez lui.

Je m’ar­rête sous un mar­ché cou­vert où on me regarde l’air de dire mais qu’est-ce qu’il fout ici celui-ci ? et où j’a­chète des petits paniers tres­sés à une vieille dame de 96 ans qui rigole de ses deux dents, presque sans mar­chan­der, juste his­toire de dire, mais l’ob­jet de la négo­cia­tion devait tour­ner autour de 3 ou 4 cen­times d’eu­ros. Il fai­sait bon ici, et je me suis plu à tour­ner dans ce mar­ché, res­pi­rant les odeurs du sucre de palme, des fruits sur les éta­lages et du pois­son que per­son­nel­le­ment, je n’au­rais pas mangé.

J’a­chète quelques sou­ve­nirs sur jalan Malio­bo­ro et je des­cends vers Berin­ghar­jo mais tout est déjà fer­mé. J’es­saie de pas­ser par der­rière ; les grilles sont fer­mées. Je tombe sur des gens à qui je demande à l’aide de mon traducteur :
— Tutup ? (fer­mé ?)
— Ya tutup (oui fer­mé) et il me font signe avec les doigts… huit doigts.
Je reste un peu idiot parce que je vou­drais leur deman­der si c’est ouvert le dimanche, donc demain. Je finis par trou­ver la bonne formule.
— Buka ming­gu ? (ouvert dimanche ?)

C’est l’ex­plo­sion de joie, cer­tai­ne­ment parce que j’ai réus­si à me faire com­prendre, ils me font signe que oui et que ça ouvre à 8h00… Je me sens fier de moi…

Je retourne à l’hô­tel en attra­pant le pre­mier taxi, le conduc­teur est un petit mon­sieur tout sec, por­tant un bon­net de ski sur la tête, les yeux pleins de malice et qui rigole tout seul. Je manque d’é­cla­ter de rire lorsque je vois qu’il ne porte pas de chaus­sure. Il est vrai­ment très sym­pa­thique et se laisse prendre en photo.

Chauffeur de Taxi - Yogyakarta - Indonésie - mars 2014

Chauf­feur de Taxi — Yogya­kar­ta — Indo­né­sie — mars 2014

Je rentre à l’hô­tel content de ma jour­née, pen­dant laquelle fina­le­ment, j’ai plu­tôt bien appré­cié la ville et ses habi­tants une fois que j’ai réus­si à faire fi des mar­gou­lins qui n’en vou­laient qu’à mon por­te­feuille parce que mon seul tort est d’a­voir la peau blanche. Qui pour­rait leur en vou­loir ? C’est un peu aga­çant mais tout ceci se fait sans méchan­ce­té et on finit par les voir arri­ver gros comme des baraques avec leurs sabots don­daine, ça fait par­tie du jeu et on arrive vite à s’en accommoder.
Les autres, ce sont eux à la décou­verte des­quels il faut aller.

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Java — jour 3

Ce matin, le réveil sonne à 3h00. Le jour est important.
Cer­tai­ne­ment le plus impor­tant de ce voyage puis­qu’il est consa­cré à la visite de ce monu­ment auquel on pense quand il est ques­tion de l’In­do­né­sie : Boro­bu­dur.
Le mini­bus se pointe 4h00 devant l’hô­tel. Les yeux encore col­lés, je monde dans cette anti­qui­té qui s’a­vé­re­ra ne plus avoir de sus­pen­sions et dont les gaz d’é­chap­pe­ment, sem­ble­rait-il, se dif­fusent direc­te­ment à l’in­té­rieur, rai­son pour laquelle je ferai le voyage la fenêtre ouverte. Pour s’y rendre, il faut comp­ter une heure et demie de route, une route que j’au­rais eu du mal à faire seul.

Peut-être armé d’un GPS, pour­quoi pas, mais conduire ici relève plus du sport que du gen­til tou­risme. La route est très droite, mais chao­tique et mon cul et mon dos semblent s’en sou­ve­nir encore conjoin­te­ment lorsque j’é­voque cette par­tie de cam­pagne. Mal­gré l’heure mati­nale, beau­coup de monde déjà debout, des mos­quées peintes en vert, éclai­rées par des néons criards, trouvent déjà leur clien­tèle en cette pre­mière heure de prière de la jour­née ; nous sommes ven­dre­di, aurait-ce été pareil un autre jour ? Les car­re­fours s’emplissent des mar­chés ambu­lants, de ces petites car­rioles der­rière les vitres des­quelles on trouve du pois­son séché ou des bou­lettes de pou­let qui auront tout loi­sir de tour­ner dès le pre­mier rayon de soleil. On tourne à gauche et après le por­tique sur lequel j’ar­rive vague­ment à dis­tin­guer le nom du temple vers lequel je roule, la route se rétré­cit et je finis par ne plus voir de mai­sons au bord de la route. Seule­ment des arbres et de la végé­ta­tion dense, ruis­se­lante d’hu­mi­di­té. Pour l’ins­tant, on monte vers le mont Setum­bu (pro­non­cer Stoum­bou). La route devient fran­che­ment mer­dique, avec des nids de poule qui aggravent le cas de la sus­pen­sion. A ce rythme là, nous allons ren­trer à vélo, ou en becak… Le brouillard se lève, pour ne rien arran­ger et on n’y voit sou­vent pas à plus de dix mètres.

Nous nous arrê­tons, le chauf­feur nous explique qu’il faut mon­ter après avoir payé un droit d’en­trée (il faut payer par­tout ici, c’est hal­lu­ci­nant) de 30 000 rps (15 000 rps pour les locaux). Dix minutes de mon­tée facile et on y arrive. Sur le som­met de la col­line, on a vue sur toute la val­lée encore enser­rée dans la brume mati­nale. Les plus hauts arbres, ain­si que le temple, plus hauts que la brume elle-même en dépassent et semblent flot­ter telles des îles de blancs d’œufs sur une mer de vapeur onc­tueuse. Les cou­leurs sont indes­crip­tibles, d’une beau­té telle que je n’en ai jamais vue, des cou­leurs incroyables, dont le spectre varie à chaque minute. Pen­dant près d’une heure, je reste là médu­sé, à regar­der ce pay­sage qui se trans­forme sans cesse, même si c’est imper­cep­ti­ble­ment, avec ce temple magni­fique à deux kilo­mètres de là, qui point ten­dre­ment comme le téton d’un sein dépas­sant de l’eau.

Je redes­cends la col­line et le mini­bus m’emmène au pied du temple, après être pas­sé par des petits vil­lages aux mai­sons car­rées faites de briques crues, cuites sur place sur de grands bra­siers prêts à s’en­flam­mer, de jolies mai­sons tra­di­tion­nelles aux portes de bois ouvra­gées, au toit plat qui s’é­lève fina­le­ment en une pointe, mai­sons de Java, par­mi les champs et les rizières, et les routes où marchent de jeunes filles voi­lées, habillées de vio­let ou de vert, par­fois de mar­ron, tout dépend de l’é­cole cora­nique où elles vont… La vie com­mencent tôt, il est un peu plus de six heures.

J’ar­rive au temple et je passe les détails aga­çants (les ven­deurs à la sau­vette… par exemple). Tout ceci est majes­tueux. Je me rends compte que le monu­ment est construit de telle sorte que d’en bas on n’en voit pas le som­met, comme si de manière sym­bo­lique, on ne pou­vait aper­ce­voir la sphère céleste en res­tant les pieds sur terre et que pour arri­ver au nirvāṇa, il faut d’a­bord pas­ser par toutes les étapes par les­quelles est pas­sé le Boud­dha. Afin de res­pec­ter la tra­di­tion, j’ef­fec­tue la mon­tée gra­duel­le­ment, en res­pec­tant la cir­cu­mam­bu­la­tion (pradik­sha­na) qui consiste à tour­ner autour du temple dans le sens des aiguilles d’une montre afin d’a­voir le monu­ment tou­jours à ma droite. Dans cha­cun des cor­ri­dors sculp­tés, l’his­toire se déroule sur deux niveaux par face, soit quatre niveaux de lec­tures sur les quatre pre­mières pla­te­formes car­rées. On compte en tout 2670 bas-reliefs sculp­tés dont plus de la moi­tié sont nar­ra­tifs, soit près de 5km de frises dérou­lées !! Dif­fi­cile de se rendre compte. Les étages supé­rieurs où se trouvent les stû­pas sont impres­sion­nants et on se rend compte à quel point la sym­bo­lique est impor­tante ici. Sur les étages infé­rieurs, on ne voit pas l’ho­ri­zon. Plus on monte, mieux on le voit. Rien n’est lais­sé au hasard ici, tout est éga­le­ment relié au chiffre 9, nombre de sphères qu’il existe dans le ciel bouddhiste.

La lumière de cette mati­née est superbe, même si la brume m’empêche de voir le Mera­pi, le vol­can voi­sin qui s’est déchaî­né en novembre der­nier. Je reste le plus de temps pos­sible ici et qua­si­ment à chaque étage, je ren­contre des éco­liers qui apprennent l’an­glais qui m’in­ter­rogent avec les mêmes ques­tions. Ils sont tous ado­rables et sont contents de ren­con­trer des étran­gers. Le fait que je vienne de Paris les sub­juguent, même s’ils n’ont jamais enten­du par­ler du mot France, qui ne leur dit rien. Cer­tains pensent que c’est Ita­lie, ou en Grande-Bre­tagne… Un groupe de jeunes filles me chan­te­ra une chan­son java­naise, rien que pour moi, un moment que j’im­mor­ta­lise par une petite vidéo.

Retour en mini­bus à l’hô­tel, je dors un peu dans les cahots, der­rière la vitre sur lequel tape un soleil très chaud. Je me réveille en sueur avec les bour­don­ne­ments d’une mouche grosse comme un moi­neau qui tape contre la vitre.

Je pas­se­rai le reste de ma jour­née à lézar­der autour de la pis­cine, après être aller me ravi­tailler au Super Indo, le super­mar­ché à deux pas l’hô­tel où j’ai ache­té un régime de petites bananes par­fu­mées (pisang) et du mie goreng déshy­dra­té (grands moments de soli­tudes que ces ins­tants de repas en Indo­né­sie après être pas­sé par la Thaïlande).

Je vais en ville annu­ler la virée au Mera­pi, trop auda­cieuse pour moi en fin de compte, une migraine et une trop grande fatigue me criant de ne pas y aller. Je prends deux nuro­fen et je m’en­dors tout habillé sur le lit à 18h00 pour me réveiller un tour de cadran plus tard.

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Java — jour 2

Les choses sérieuses com­mencent à Java. Ce matin, après un bon petit déjeu­ner, je com­mande un taxi pour un lieu qui se trouve à une ving­taine de kilo­mètres de Jog­ja. En réa­li­té, le lieu a été tota­le­ment absor­bé par la ville, de la même manière qu’on peut dire que les pyra­mides de Gizah font désor­mais par­tie du Caire. Le lieu que je vais visi­ter a quelque chose de par­ti­cu­lier en cette île à majo­ri­té musul­mane, puisque que c’est le plus grand monu­ment hin­douiste du pays.

A l’o­ri­gine, j’ai deman­dé un taxi pour me rendre à l’Of­fice du Tou­risme, qui est à peu près le seul point de repère pour un type per­du comme moi dans une ville pareille. Le taxi qui est venu me cher­cher à l’hô­tel m’y emmène en met­tant le meter. Pen­dant qu’il roule, je cal­cule le prix auquel la course jus­qu’à Pram­ba­nan pour­rait me reve­nir, alors je lui demande si c’est pos­sible. Il me dit que oui, mais par contre que la course se fait sans le meter et qu’il me pren­dra 200 000 rps, l’é­qui­valent de 12 euros, ce qui énorme pour ici. Il me dit un mot que je ne com­prends pas… “di tun­gu, di tun­gu”. Je finis par regar­der sur mon tra­duc­teur qui me dit “en attente”, alors je le remer­cie mais je lui dit non, et là il me fait une autre offre puis­qu’il me pro­pose de m’at­tendre pour 250 000 rps. Alors je fais le cal­cul et je me dis que si je dois repayer 200 000 pour le retour, autant que j’ac­cepte son offre. C’est par­ti, tope là, même si c’est trop cher pour la course. Au moins ça lui paie­ra sa jour­née com­plète s’il veut se repo­ser un peu…

J’a­vais été pré­ve­nu : le site de Pram­ba­nan n’est ouvert qu’en par­tie puis­qu’à cause de l’é­rup­tion du Kelud, il est recou­vert de cendres, m’a-t-on dit. Une fois sur place, je ne vois pas la moindre cendre, sur les feuilles, sur l’herbe, etc. Mais le temple prin­ci­pal est fer­mé. Je peux tour­ner autour, m’ex­ta­sier sur les cen­taines de temples construit autour, tous ter­ras­sés par le trem­ble­ment de terre de 2006, il n’en reste plus que 2 debout, ou alors c’est qu’ils ont été rebâ­tis, en sachant que tous ces temples ont été construits sans ciment, qu’ils ne tiennent, ou ne tenaient que grâce à la gra­vi­té. Les anciens n’a­vaient pas ima­gi­né que lorsque la terre tremble, la gra­vi­té ne suf­fit plus. Peu importe, le temple est magni­fique. Cha­cun des can­di a une fonc­tion. Le plus grand et le plus beau est dédié à Çiva, les deux autres de part et d’autre à Brah­ma et Vish­nu. Les trois plus petits sont consa­crés à leur véhi­cules (vâha­na). Nan­di le tau­reau pour Çiva, Ham­sa le cygne pour Brah­ma et Garu­da, mi-homme mi aigle pour Vishnu.

Ils sont construits de cette pierre noire qu’on trouve par­tout ici, et dont à Bali on construit la moindre mai­son, le moindre temple, cette pierre vol­ca­nique tendre et pour­tant solide, sur laquelle les mousses s’ins­tallent si faci­le­ment et donnent un aspect antique très rapi­de­ment. Je n’ar­rive pas à savoir pour­quoi on ne peut fina­le­ment pas entrer dans les can­di et je trouve ça très frus­trant d’être venu jus­qu’i­ci pour ne voir fina­le­ment qu’une par­tie du temple. Je ne m’a­voue pas vain­cu pour autant.

Au bout du parc se trouve un autre temple, le can­di Sewu. Celui-ci a une autre par­ti­cu­la­ri­té ; c’est le second plus grand temple boud­dhiste de l’In­do­né­sie, après Boro­bu­dur, mais si l’on consi­dère, comme ce qui semble être le cas que Boro­bu­dur n’est pas vrai­ment un temple, il serait alors le plus grand. Ici, tout est ouvert, même si c’est en réno­va­tion. Beau­coup de temples écrou­lés sur les flancs, mais le temple prin­ci­pal a été remis debout par une équipe d’ar­chéo­logues hol­lan­dais. L’en­trée dans le temple est impres­sion­nante. On arrive dans le temple prin­ci­pal par une grande porte qui donne sur une salle sombre et haute de pla­fond dans laquelle trône un grand autel vide. Je me demande bien ce qui pou­vait se trou­ver là aupa­ra­vant. Une sta­tue colos­sale du Bouddha ?

Il fait très chaud aujourd’­hui et le cou­rant d’air frais que je trouve à la croi­sée des cour­sives fait un bien fou… Tous ces temples sont superbes et sont les ves­tiges d’un pas­sé gran­diose. Alors pour­quoi cri­bler le pay­sage de ces hor­ribles pou­belles bleues que per­sonne n’u­ti­lise de toute façon ?

Retour en ville, sur Malio­bo­ro. De gen­tils étu­diants veulent par­ler anglais avec moi et puis être pris en pho­to avec moi. Celui qui me parle a un anglais très hési­tant, mais j’es­saie de le mettre à l’aise. Nous rigo­lons bien, et après ils veulent me faire visi­ter la ville. Je décline gen­ti­ment. Je visite le mar­ché du batik (Berin­ghar­jo), celui qu’un gen­til mon­sieur m’a­vait conseillé près du Taman Sari, et dès l’en­trée, on me dis­suade d’en­trer en me disant qu’il n’y a rien après, juste fina­le­ment des com­mer­çants plus hon­nêtes que les autres qui vendent leur pro­duits au prix juste. C’est infer­nal cette manie de vou­loir vendre plus cher au tou­riste… Tout le monde me regarde, me scrute, cer­tains sou­rient, d’autres me disent “hel­lo mis­ter”, à quoi je réponds “sela­mat sore”, alors on rit beau­coup parce que je dis deux mots de baha­sa, cer­tains me touchent, peut-être pour éprou­ver ma réa­li­té phy­sique. Un tou­riste, ici, quelle idée saugrenue !!

Retour à l’hô­tel à l’heure du thé, avec un bei­gnet de banane au fro­mage rapé, sous une lumière jaune de fin de journée.

Je mange au res­to de l’hô­tel, un gudeg mang­gar (jeunes fleurs de coco, pou­let cuit dans le lait de coco et légumes cuits à la vapeur) accom­pa­gné d’un gin fizz (qu’i­ci on pro­nonce guine fisse). Ici on boit de l’al­cool et on vend aus­si des pré­ser­va­tifs aux caisses des super­mar­chés, tenues par des jeunes filles voilées.

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Java — jour 1

Il est temps de par­tir, et c’est vrai que c’est avec un peu de regrets que je quitte l’Île des dieux. Départ tôt, à 7h00. J’ai deman­dé à Wayan de venir me cher­cher pour m’emmener à l’aé­ro­port qui se trouve au sud de l’île et qui étran­ge­ment coupe l’île en deux à son endroit le plus étroit, ce qui signi­fie que d’un côté et de l’autre de la piste, c’est… la mer. Route fati­gante, une heure et demi de scoo­ters et de bruit assour­dis­sant, de pol­lu­tion ; l’i­mage écor­née de Bali par une cir­cu­la­tion affolante.

A l’aé­ro­port, je me rends compte que le contrôle des bagages (deux fois) se fait avec les hommes et les femmes sépa­rés. C’est assez étrange car je n’ai pas vu ça à Jakar­ta qui pour­tant est musul­mane et Bali hindoue…

L’aé­ro­port a quelque chose de pro­vin­cial, mais il sem­ble­rait qu’il soit en cours de réno­va­tion, ce qui n’est vrai­ment pas un luxe. L’a­vion part avec une demi-heure de retard, ce qui semble habi­tuel ici. Arri­vée à Yogya­kar­ta, que tout le monde appelle en réa­li­té Jog­ja (à pro­non­cer djogd­ja). A l’aé­ro­port, je récu­père ma valise sur un des deux seuls tapis rou­lants et le bal­let des taxis qui haranguent les tou­ristes com­mence. C’est épui­sant mais on finit par ne plus répondre aux sol­li­ci­ta­tions. Je finis par trou­ver le comp­toir qui énonce des prix fixes.

La ville est étrange, ce sont de longues ave­nues avec beau­coup de com­mer­çants fer­més, des devan­tures salles et pauvres. Ma pre­mière impres­sion n’est pas for­cé­ment la bonne, mais ce que je vois ne me semble a prio­ri pas enga­geant. Je pose ma valise, le per­son­nel est très gen­til. Je pro­fite un peu de la pis­cine et puis je fais une sieste de deux heures sur le lit moel­leux. A peine ai-je déci­dé de sor­tir qu’il se met à pleu­voir, mais pas qu’un peu, une petite averse qui se trans­forme en déluge. Un éclair, sui­vi d’une demi-seconde par un coup de ton­nerre assour­dis­sant, la lumière s’é­teint. Deuxième coup de ton­nerre, la lumière de secours s’é­teint, et le muez­zin qui était en train de chan­ter a aus­si la chique cou­pée. Drôle de manière de sou­hai­ter la bien­ve­nue aux étran­gers ! Je com­prends un peu mieux la pré­sence d’une lampe torche sur la table de la chambre.

Je finis par sor­tir de l’hô­tel sous la pluie, avec le para­pluie de l’hô­tel, et je tombe sur un super­mar­ché à 100 mètres en sor­tant, pour faire le plein de victuailles.

Je remonte Jalan Parang­tri­tis vers Jalan Malio­bo­ro, et ce que je vois dans cette ville me semble très étrange. Pas un seul tou­riste ou alors vrai­ment on les compte sur les doigts de la main, des gens qui me regardent soit d’un air effrayé, soit amu­sé, une véri­table attrac­tion. En fait, je me demande s’ils me regardent parce que je suis étran­ger ou si c’est parce que je marche alors qu’i­ci cela semble hal­lu­ci­nant de se dépla­cer autre­ment qu’en becak ou en taxi. J’au­rai ma réponse plus tard. Une grand place sans rien d’autres que deux immenses arbres, des ficus il me semble, entou­rés d’une clô­ture, un vide immense, le palais du Sul­tan der­rière et puis des rues dont les trot­toirs sont inexis­tants ou alors bouf­fés par les échoppes qui se les appro­prient. Je longe une muraille blanche dans laquelle je trouve une brèche. Un type s’ar­rête, me demande s’il peut m’ai­der, je lui demande si par ici c’est un rac­cour­ci vers Malio­bo­ro, il me dit que oui, mais si je rentre là-dedans, « you may be confu­sed… ». J’ai appris à recon­naître les euphé­mismes asia­tiques et je sais que s’il me dit ça, c’est que je ne vais pas m’en sor­tir… Je conti­nue le long de la muraille blanche, là où il n’y a pas de trottoirs…

Malio­bo­ro, les Champs-Ely­sées de Yogya… Pour qui connait les Champs-Ely­sées, la com­pa­rai­son est dif­fi­cile. Je me fais alpa­guer toutes les deux minutes pour que j’aille voir ABSO­LU­MENT aujourd’­hui les étu­diants de l’é­cole des beaux-arts qui font du batik. Pas pour ache­ter, juste pour voir… C’est mon jour de chance, c’est seule­ment aujourd’­hui parce qu’au­jourd’­hui c’est l’an­ni­ver­saire de la ville. Tis­su de conne­ries, la même arnaque qu’à Bang­kok, je suis vac­ci­né main­te­nant, je décline poli­ment, et plus fer­me­ment lors­qu’on devient insis­tant. Je ne suis pas séduit par la ville. Je finis chez McDo faute de mieux, faute de res­to tout court et je rentre à l’hô­tel où le muez­zin, ou plu­tôt les muez­zins font l’ap­pel à la prière. Je n’ai jamais rien enten­du d’aus­si peu har­mo­nique. Ce n’est pas la mul­ti­pli­ci­té qui est désa­gréable, c’est la mul­ti­pli­ci­té de chants sans grâce. Rien à voir avec la beau­té envoû­tante des ezan d’Istanbul…

Drôle de contact avec cette ville qui ne se pro­nonce pas comme elle s’é­crit et qui compte dans son enceinte près de 400 000 habi­tants. On ne devrait pas pré­ju­ger de l’as­pect d’une ville en regar­dant sim­ple­ment son plan… C’est vrai­ment trom­peur dans son cas…

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Bali — jour 5

Après la petite décon­fi­ture de la veille, je décide de prendre un peu le temps, de me lever tard et de faire quelques lon­gueurs dans la pis­cine, his­toire de délas­ser mon esprit, pour de bon.

Après midi, je décide de faire appel à un taxi, un autre, un bien, un fiable — celui d’hier est rayé de la liste de l’hô­tel. Je ne parle pas baha­sa mais ce que j’en­tends au télé­phone me laisse com­prendre qu’un client qui se plaint n’au­ra pas l’oc­ca­sion de se plaindre deux fois. C’est un ami de la jeune récep­tion­niste qui porte le doux nom de Ping­ki et un grand sou­rire sin­cère qui arrive. Un type d’une qua­ran­taine d’an­née avec les dents de tra­viole, qui parle tout dou­ce­ment et à l’air un peu hagard, mais sur­tout, très gen­til. Mon but de la jour­née, par­tir sur la route pour aller sur Jati­lu­wih, les fameuses rizières qu’il est ques­tion de clas­ser au patri­moine mon­dial de l’U­NES­CO. La route est magni­fique, et j’ai lar­ge­ment le temps de regar­der puisque nous rou­lons en moyenne à 30 km/h. Quelques pointes à 80 pour dou­bler, mais sur Bali on roule dou­ce­ment en géné­ral. Lorsque nous arri­vons dans les mon­tagnes, les pay­sages se trans­forment et ce sont désor­mais des lacets qu’il faut enquiller, une suc­ces­sion de lacets et de routes droites au bord des­quelles on peut voir les tra­vailleurs des rizières dans leur quo­ti­dien. Wayan, mon chauf­feur, manque plu­sieurs fois d’é­cra­ser des poules ou des chiens.

Nous arri­vons sur les hau­teurs. Il faut payer 15.000 rps pour entrer dans le parc. Il laisse la voi­ture en face d’un warung et m’in­dique le che­min pour accé­der aux rizières. Je croise beau­coup de gens qui tra­vaillent, des visages sou­riants pour la plu­part à qui je m’a­muse à lan­cer des sela­mat sore auquel on me répond faci­le­ment et tou­jours avec le sou­rire. Les gens qui n’ont rien à vendre ont le sou­rire sin­cère puisque c’est celui qui ne demande rien…
Le che­min des rizières est superbe, on peut y voir les ter­rasses ser­pen­ter avec grâce le long des flancs de la mon­tagne, un riz aux feuilles déjà épaisses mas­quant l’eau qui baigne à ses pieds.

Le pay­sage est splen­dide au pied de la mon­tagne qui elle, a la tête dans les nuages. Il fait un temps doux et humide, agré­men­té d’un petit vent agréable qui change des tem­pé­ra­tures par­fois acca­blantes. En sor­tant des rizières, je dis à Wayan que je sou­haite déjeu­ner quelque chose. Pas de pro­blème, il m’emmène vers une grande ter­rasse, une usine à tou­ristes Chi­nois, mais je décline et je lui dit que je veux aller déjeu­ner dans le warung devant lequel il s’est garé où deux jeunes filles semblent s’en­nuyer ferme. Je m’as­sieds et com­mande un ayam sayur, du pou­let dans une soupe de légumes que je par­tage avec un chien qui n’at­tend que ça. Je lui donne les os qu’il fait cra­quer sous la dent.

Retour sur Ubud tran­quille­ment par la même route. J’ar­rive à temps pour deman­der à la récep­tion si je peux voir ce soir un spec­tacle de jegog, mais il n’y en a pas ce soir. Par contre je peux voir un spec­tacle de barong qui, pour le coup, res­semble vrai­ment à du théâtre japo­nais. Comme le spec­tacle com­mence dans un quart d’heure, j’ai juste le temps de poser mes affaires et de deman­der si on peut m’emmener en scoo­ter en ville, ce que le jeune gar­çon fait avec obli­geance (après tout, ça fait par­tie des pres­ta­tions de l’hô­tel et on ne peut pas dire que j’aie abu­sé jusque là).
L’ac­trice qui joue le rôle du jeune prince est de toute beau­té. Là encore j’ai enre­gis­tré le son de ce spec­tacle, mais je ne suis pas cer­tain que ça rende quelque chose, entre les Alle­mandes à côté de moi qui dis­cu­tait et man­geait des caca­huètes en le décor­ti­quant, les jeunes bali­nais qui jouaient et le bruit de la rue.

Une belle jour­née qui efface celle d’hier.

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