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D’huile et de chair

Voi­ci une expé­rience tout à fait éton­nante de la part de l’I­ta­lien Rino Ste­fa­no Taglia­fier­ro qui s’est adon­né à un exer­cice assez décon­cer­tant. Il s’est mis en tête d’a­ni­mer des toiles grâce à l’i­ma­ge­rie numé­rique, avec juste ce qu’il faut de mou­ve­ment pour don­ner l’im­pres­sion que le sujet est vivant. C’est assez trou­blant dans son ensemble puis­qu’il a acco­lé une cen­taine de tableaux, évo­quant aus­si bien une cer­taine idée de l’é­ro­tisme que de la folie ; ces mou­ve­ments rendent beau­coup plus sen­sibles les sujets. La musique, inquié­tante elle-aus­si, donne une cer­taine idée d’un roman­tisme très dix-neu­vième, dans une cohé­rence vive­ment recherchée.
La vidéo s’ap­pelle en toute sim­pli­ci­té Beau­ty et on peut retrou­ver ici le nom de toutes les toiles uti­li­sées. A regar­der en plein écran de pré­fé­rence pour se plon­ger dedans…

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II. Tous les matins de l’hiver

II. Tous les matins de l’hiver

J’ai bien dû voir tous les matins de l’hi­ver, tous les soleils se lever, tous les hori­zons sor­tir des ténèbres ; je ne crois pas en avoir oublié un seul, sauf peut-être celui du 1er jan­vier, mais je déteste le 1er jan­vier. Les années qui com­mencent sont signes d’in­cer­ti­tude et l’in­cer­ti­tude m’an­goisse, même si elle me porte.
Ces petits matins sont mélan­co­liques par nature, heu­reux fon­da­men­ta­le­ment, une par­celle d’é­veil à la vie qui rap­pelle les plus beaux ins­tants de bon­heur vécus.
Tout va len­te­ment, j’ai déci­dé de ne plus me pres­ser ; le temps passe à la lueur des bou­gies. Le temps, ça se prend.
A comp­ter de demain, j’é­cris, j’é­cris pour oublier le pas­sé et faire un appel d’air pour le futur ; le feu ne consomme qu’à l’aide de l’air frais. Je fais du pied à ce qui s’ouvre.

Pho­to © Maga­li M

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I. Sauts de puce dans l’O­céan Indien

I. Sauts de puce dans l’O­céan Indien

Le matin froid se lève, je reste pros­tré, le nez dans mon bou­quin, les bras endo­lo­ris par je ne sais quoi. J’en­tends dans le jar­din les tour­te­relles rou­cou­ler comme au pre­mier matin du prin­temps sur la che­mi­née, mais l’hi­ver est encore là et bien là, même si plus rien ne laisse pré­sa­ger qu’il pour­ra se mon­trer dans son vrai man­teau d’i­ci mars. La nature reprend de la vigueur ; le gel n’a aucune prise ici.

Je conti­nue d’é­cu­mer les pages qui défilent sans las­si­tude, je n’ar­rive même pas à me fati­guer. Les jours passent tran­quille­ment, les angoisses de la nuit se dis­sipent et le soleil me taquine du pied. La clo­chette de l’ar­bris­seau me dit qu’il est temps, un vent léger la fait tin­ter au cré­pus­cule et me susurre à l’o­reille qu’il serait peut-être temps de repar­tir. Cette fois-ci, on ne m’y repren­dra pas, je pars avec toute la méfiance du monde, les Thaïs m’ont habi­tué à ne pas être trop atten­tif à leur œillades ; per­sonne dans ce monde ne veut natu­rel­le­ment du bien à son pro­chain, sans rai­son, sans contrepartie.

La des­ti­na­tion se révèle dou­ce­ment, ce sera à nou­veau l’O­céan Indien, mais pas le Golfe de Thaï­lande. Je crois que d’i­ci à ce que je retourne en Thaï­lande, il y aura du temps et je n’i­rai à nou­veau que dans le nord, à Chiang Mai, et dans le sud de Bang­kok. Les îles ne m’in­té­ressent pas, je n’ai que faire des pay­sages de rêve des plages au sable blanc et au soleil brû­lant. Je suis un urbain et un sau­vage, un nomade ter­rien, jouer les lézards sur la plage m’en­nuie, même si je dois avouer que se repo­ser loin de tout à l’autre bout du monde a quelque chose de magique. Mais j’ai autre chose à faire, j’ai une pla­nète à voir.

Je rêve de sauts de puce dans l’O­céan Indien. Dix jours à ma dis­po­si­tion pour me gaver d’i­mages et de mots de là-bas, de notes de musique que j’ai enten­du dans mon ado­les­cence, tam­bours et per­cus­sions scan­dées dans des transes dou­lou­reuses, odeurs d’é­pices cha­toyantes et cou­leurs incon­nues. Pour l’ins­tant, ce n’est qu’un pro­jet, mais les gens de là-bas vont voir mon visage.

Je rêve aus­si de vol­cans, de routes de sable ava­lées en scoo­ter, de pentes à se dam­ner, la végé­ta­tion infer­nale et toute une fouille de détails où perdre son regard. Le temps d’en par­ler et j’ai déjà presque la cer­ti­tude de l’en­droit qui me fait rêver…

Pho­to © Marc-André Jung

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0. Repar­tir de zéro

0. Repar­tir de zéro

La lumière de l’hi­ver ne m’empêche pas d’a­van­cer les yeux ouverts, les yeux cou­verts de brume, le sou­rire aux lèvres.
Par la fenêtre du train qui revient de Paris défilent les images super­po­sées au pay­sage de gri­saille, de nuages à la Ver­meer, les images des sombres salles de musées dans les­quels, clair­se­més, se trouvent encore quelques objets docu­men­tés, le cho­phar, le hanouk­kia, d’autres choses encore qui me sont incon­nues. J’é­coute le guide sans jamais relâ­cher mon atten­tion, les mains jointes entre mes cuisses, les jeunes assis autour de moi qui m’en­ve­loppent de leur cocon d’at­ten­tion, ils savent que je suis comme un de leurs, mais dif­fé­rent aus­si ; la dif­fé­rence d’âge, d’autres choses aus­si, le regard qu’on pose sur la vie, une cer­taine légè­re­té qu’ils n’ont plus, ou alors est-ce moi qui suis déjà trop sérieux, trop sou­ciant. Depuis long­temps déjà, je suis deve­nu quel­qu’un de bien­veillant, au-delà de tout ce que je pou­vais ima­gi­ner. J’ai trop haï cer­tai­ne­ment dans d’autres vies pour me per­mettre à pré­sent de me mon­trer aigri.
Les volutes de la Seine emportent mon regard, me plongent dans l’in­cer­ti­tude des jours à venir, mon regard se trouble, je crois que le som­meil me gagne, plus rien ne m’at­teint, le som­meil me frôle de son aile doucereuse…

[audio:maktub.xol]

Nata­cha Atlas : Maktub

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Willem Claes­zoon Heda en quelques natures mortes (Stil­le­ven)

Willem Claes­zoon Heda en quelques natures mortes (Stil­le­ven)

On ne le dira jamais assez, la nature morte hol­lan­daise est loin d’être inno­cente dans ses propres paroles ; au contraire, elle est mora­li­sa­trice, pesante, presque dic­ta­to­riale. Née dans les brumes du pro­tes­tan­tisme du nord de l’Eu­rope, elle n’existe que comme un art méca­nique de la morale chré­tienne qui tend à vous don­ner des leçons : le temps passe inexo­ra­ble­ment, ce qui a été enta­mé ne peut faire l’ob­jet d’un retour en arrière, la vie est un poi­son, etc. Que de choses douces et agréables à entendre. Une nature morte, c’est gai et joyeux comme la Leçon d’a­na­to­mie du doc­teur Tulp de Rem­brandt, c’est ni plus ni moins qu’une chape de plomb. Sachant qu’il n’existe pas de code défi­ni­tif de la signi­fi­ca­tion des objets qui s’y trouvent, on est à peu près libre d’y trou­ver ce qu’on veut.

Willem Claeszoon Heda - Nature morte à la vigne - 52x68cm - Musée Hallwyl - Stockholm

Willem Claes­zoon Heda — Nature morte à la vigne — 52x68cm — Musée Hallwyl — Stockholm

Willem Claeszoon Heda - Nature morte aux huîtres, Roemer, citron et coupe en argent

Willem Claes­zoon Heda — Nature morte aux huîtres, Roe­mer, citron et coupe en argent — 1634 — 43x57cm — Museum Boi­j­mans Van Beu­nin­gen — Rotterdam

Willem Claeszoon Heda - Nature morte à la tartelette - 1635 - 106x111cm - National Gallery of Art - Washington

Willem Claes­zoon Heda — Nature morte à la tar­te­lette — 1635 — 106x111cm — Natio­nal Gal­le­ry of Art — Washington

Ce qui reste tou­te­fois impor­tant dans cette pein­ture, et notam­ment chez Claesz. Heda, c’est la pure­té de la ligne, le trai­te­ment de la cou­leur par palettes variées mais tou­jours presque mono­chro­ma­tiques, l’in­fi­ni ren­du de la lumière et des ombres, une finesse d’exé­cu­tion proche de la pré­ci­sion hor­lo­gère. Regar­dons d’un peu plus près ces six toiles du maître hol­lan­dais, dont on sait fina­le­ment assez peu de choses. Pas d’au­to­por­trait pour la pos­té­ri­té, un titre de pré­sident de la pres­ti­gieuse cor­po­ra­tion artis­tique, la Guilde de Saint Luc et l’af­faire est bouclée.

Les tableaux qui sont pré­sen­tés ici sont dis­po­nibles en haute défi­ni­tion, ain­si que la gale­rie des détails pro­po­sée en-des­sous. Ils sont clas­sés par date d’exé­cu­tion. L’a­van­tage de cette gale­rie de détails per­met d’ob­ser­ver les tableaux comme si vous étiez face à eux.

Willem Claeszoon Heda - Nature morte à la tourte aux mûres - 1631 - 54x82cm - Gemäldegalerie Alte Meister - Dresde

Willem Claes­zoon Heda — Nature morte à la tourte aux mûres — 1631 — 54x82cm — Gemäl­de­ga­le­rie Alte Meis­ter — Dresde

Willem Claezsoon Heda - Nature morte avec coupe Nautilus - 1654 -  Museum of Fine Arts - Budapest

Willem Claez­soon Heda — Nature morte avec coupe Nau­ti­lus — 1654 — Museum of Fine Arts — Budapest

Willem Claeszoon Heda - Festin de jambon - 1656 - 152x111cm - The Museum of Fine Arts - Houston

Willem Claes­zoon Heda — Fes­tin de jam­bon — 1656 — 152x111cm — The Museum of Fine Arts — Houston

Gale­rie de détails

En vrac, voi­ci quelques signi­fi­ca­tions déco­dées des objets :

  • Flûte de Cham­pagne : la fra­gi­li­té de la vie
  • Roe­mer : fra­gi­li­té de la vie dûe au temps qui passe (voir ce billet sur une nature morte de Willem Kalf)
  • Citron éplu­ché : la nature en voie de corruption
  • Aiguière : la richesse qui n’est que vanité
  • Verre à moi­tié plein : le temps qui passe
  • Verre ren­ver­sé : la vie consom­mée, la mort qui approche
  • Verre cas­sé : la vie qui se brise, donc la mort
  • Sucre en poudre : le dan­ger et la douceur
  • Canne à poi­son : le dan­ger et la mort
  • Papier rou­lé : le secret de la nature et de l’existence
  • Montre à gous­set : le temps arrêté
  • L’as­siette en équi­libre : la fra­gi­li­té de la vie
  • Mouche : la nature en voie de corruption
  • Pain : le temps qui passe
  • La plu­part du temps, ces natures mortes sont com­po­sées comme des repas inter­rom­pus, ce qui est en soi une méta­phore du temps qui s’arrête…

Il est tou­jours inté­res­sant de consta­ter com­ment est inter­pré­té le mot nature morte dans les autres langues. Pre­nons des exemples les uns après les autres :

  • Anglais : Still life
  • Alle­mand : Stil­l­le­ben (avec 3 l)
  • Hol­lan­dais : Stilleven
  • Danois : Stilleben
  • Alé­ma­nique : Stilllääbe
  • Fran­çais : nature morte
  • Ita­lien : Natu­ra morta
  • Polo­nais : Mart­wa natura
  • Por­tu­gais : Natureza-morta
  • Turc : Natürmort

Peut-on déduire que de la manière dont on envi­sage ce mot, on se trouve plu­tôt du côté de la vie ou du côté de la mort ? L’un dit clai­re­ment “vie arrê­tée”, l’autre dit que tout y est mort…

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