Oct 11, 2014 | Routes croisées |
Dimanche 5 octobre
Toujours en état de léthargie flottante, un ukiyo‑é qui n’a rien de japonais. Des moments où je me dis que la rancœur est un poison, tandis que la rancune est une source de vie… A condition de ne pas en consommer trop. Tout est affaire de mesure, de vide à remplir entre les interstices afin d’arriver à un certain équilibre.
Ne sachant comment me faire pervertir devant la télévision, j’opte pour un retour en arrière ; Chantons sous la pluie, de Gene Kelly. Standard, la prise de risque est minimale. Je ne sais pas pourquoi, j’étais persuadé que c’était Fred Astaire qui accompagnait Gene Kelly, mais je n’arrivais pas à le reconnaître avec sa tignasse rousse. Pour cause, c’est Donald O’Connor qui tient le rôle ; rien à voir. J’étais persuadé ne l’avoir jamais vu ce film, mais au fur et à mesure que je le regardais (d’un seul œil, il est vrai), je me suis souvenu précisément du soir où je l’avais regardé avec mes grands-parents, il y a des années de ça. C’est tout-de-même un film cruel pour le rôle de Lina Lamont, joué par Jean Hagen. C’est un film sur la médiocrité.
Lundi 6 octobre
Lire Les conquérants de Malraux tandis que Hong Kong s’embrase (modérément, il est vrai) n’est pas réellement anodin. Est-ce que je l’ai fait exprès ? Non, certes non.
Hongkong. L’île est là sur la carte, noire et nette, fermant comme un verrou cette rivière des Perles sur laquelle s’étend la masse grise de Canton, avec ses pointillés qui indiquent des faubourgs incertains, à quelques heures à peine des canons anglais. Des passagers, chaque jour, regardent sa petite tache noire comme s’ils en attendaient quelque révélation, inquiets d’abord, angoissés maintenant, et anxieux de deviner quelle sera la défense de ce lieu dont dépend leur vie — le plus riche rocher du monde.
André Malraux, Les conquérants, 1928
Rien au planning aujourd’hui, si ce n’est du temps pour répondre à l’appel à projet. Du temps, délayé dans l’espace, selon la loi de Parkinson.
Fin de journée, il pleut des vaches qui pissent, et le vent s’emmêle les pinceaux. Le retour de bâton de l’été indien est un peu rude.
Mardi 7 octobre
Mes mains s’engourdissent de froid, deviennent sèches comme des tranches de jambons à l’air libre, même si mes cicatrices ont laissé place à une nouvelle peau, plus lisse, plus ferme. Les travaux s’estompent, la peinture revient à l’honneur. Dans mes malles, j’ai accumulé tout un matériel que je n’arrive pas à utiliser ; les pastels et les godets d’aquarelle n’arrivent à pas sortir de leur gangue. Je deviens fainéant pour certaines choses et la tendance à l’éparpillement n’y est pas pour rien.
Je crois que la publicité est en train de tuer le site de Libération. Des bugs d’affichage empêchent l’affichage des articles. Le travail des médiaplanneurs et des publicitaires est en train de ronger l’espace public qui ne s’en rend même pas compte. Libé en difficulté est en train de mourir ; je n’ai plus envie. mais heureusement, les oiseaux se mettent à chanter, et l’État Islamique continue d’avancer. Je me demande quand-même pourquoi personne n’intervient, et surtout pourquoi cet enfoiré d’al Assad ne bouge pas le petit doigt. Qu’est-ce qui passe réellement ?
Pendant ce temps-là, Hong Kong s’essouffle, les manifestants rentrent chez eux dépités, les commerçants se plaignent du manque à gagner. La Chine ne bougera pas de sitôt.
Mercredi 8 octobre
Terminé Les conquérants de Malraux, dans une ultime suée, dans un ultime sursaut de chaleur moite, de chinoises ténèbres et d’ombres malsaines.
Nous traversons la rue : « bistrot Nam-long», c’est en face. Café silencieux, au plafond les petits lézards beiges font la sieste. Deux domestiques, portant des pipes à opium et des cubes de porcelaine sur lesquels les fumeurs posent leurs têtes, se croisent dans l’escalier ; devant nous les boys dorment, nus jusqu’à la ceinture, les cheveux dans le bras replié. Étendu, seul sur un banc de bois noir, un homme regarde devant lui, balançant doucement la tête. Lorsqu’il voit Gérard, il se lève. Je suis un peu étonné : j’attendais un personnage garibaldien ; c’est un petit homme sec, aux doigts noueux, aux cheveux plats déjà grisonnants coupés en rond, à tête de Guignol…
André Malraux, Les conquérants, 1928
D’une autre main, j’ai (re)commencé le livre d’Antoine Sfeir, L’islam contre l’islam, L’interminable guerre des sunnites et des chiites que j’avais commencé dans un moment d’ennui, dans le train, sans vraiment de conviction ; mais j’ai relevé la tête à l’évocation des premiers mots de son avant-propos :
Chaque fois que l’homme s’est senti supérieur à un autre, cela a abouti à une tragédie ; chaque fois qu’un clan, une tribu a convoité les biens et les richesses d’un autre clan ou d’une autre tribu, cela a fini par un massacre.
Chaque fois que la force s’est exprimée, elle l’a fait au détriment de l’individu, des peuples et du droit ; mais chaque fois que le droit a voulu s’imposer, il s’est montré impuissant face à la force.
Chaque fois que l’homme, dans l’histoire de l’humanité, s’est pris pour Dieu ou s’en est proclamé le porte-parole, ce fut la catastrophe.
Rien n’a changé au cours des siècles.
Antoine Sfeir, L’islam contre l’islam, L’interminable guerre des sunnites et des chiites, 2013
Il est déjà l’heure de partir. Une vie s’est déjà déroulée dans cette matinée.
Jeudi 9 octobre
Je regarde mes objets avec une certaine circonspection et finis par me demander depuis quand ils sont là ; un stylo, non un porte-mine en bois sur lequel il est écrit “Hardmuth”, acheté en Turquie, dans une petite rue d’Istanbul non loin de la Nuruosmaniye, repose sur ma table de nuit, innocemment. Je m’en sers pour prendre des notes dans les marges des livres lus pendant que la nuit se creuse, laissant les traces de mon passage bien visible. Une petite casserole en fer blanc, peinte couleur vermillon, un jouet qui vient du fond des âges, de mon âge, qui fait partie de mon enfance, de ma vie. Je la revois sur le bord de la baignoire chez ma mère, en sentant encore l’odeur du shampooing à la pomme, du plastique du rideau de douche ; c’est alors tout un monde qui se redéploie autour de ce petit objet qui a ensuite été propriété de mon fils et qui l’accompagnait aussi lors de ses bains ; puis elle a finit sur un balcon, à pourrir aux quatre vents, dans la terre et les pots de fleurs. Un coup de lave-vaisselle, un coup de papier de verre pour retirer l’oxydation qui s’est déposée au fond, et l’objet figure à nouveau sur mon bureau, en forme de petit vide-poche ; je trouverai bien de quoi mettre dedans… Un petit objet qui me rend heureux.
Retour à Paris ce soir, en petit comité. Jean-Jacques et Carole déjà assis à la table de la terrasse du café, des regards affectueux, aimants, le retour dans une ambiance protectrice et bienfaisante ; voilà ce que veux dire pour moi la fac. La contrainte est bien loin. Bien évidemment, il y a le travail à fournir, les bouquins à lire, justifier au bout d’un moment que ces bons moments passés à boire des jus de fruit ou des verres de vin en terrasse sont bel et bien la récompense et à la fois le moteur du travail effectué, et bientôt rendu. Soutenance en janvier, dans les tous premiers jours, une première version à rendre d’ici le mois prochain, ça commence à se préciser, à devenir assez tangible, et Jean-Jacques qui se tourne vers moi et me dit avec un air grave auquel je ne crois plus…
Après on peut faire plein de choses avec ce master recherche.… Continuer sur une écriture de thèse… ou bien intervenir à l’Université.
Pas tombé dans l’oreille d’un sourd, tiens…
Il fait bon ce soir, près de 20°C, je bois en terrasse un verre de Domaine Les Salices et un jus de tomate, rien à voir, je suis en plein dans la distance. Beaucoup de bruit, comme toujours, dans cette rue de Réaumur, mais il fait bon et en cette période de l’année, il vaut mieux en profiter pendant que c’est encore possible. On est encore dans le règne des possibles. Ce sont des petits moments de libération dans lequel je m’extrais de mon quotidien, un quotidien doux que je reconstruis au fil des jours. Un balade en scooter à Paris, des gens qui passent, pressés ou non, des intelligences et des parcours de vie avec des jambes, des êtres à qui on assignerait facilement des récits pour les enfermer dans nos propres représentations, une troupe de Maliens passent avec des instruments faits de bric et de broc, un balafon portatif en boîtes de conserve, une kora et des chants, de la joie et un arrêt sur images au croisement d’une rue qui ne cesse de s’agiter. Une parenthèse vitale, un morceau de minéral précieux extrait de la gangue de la montagne.
Vendredi 10 octobre
Moment d’écriture, la session d’hier soir m’a redonné du courage et je sais que mon écriture devient pertinente ; ce n’est plus qu’une question de jours, tout va aller très vite maintenant. Je convoque des auteurs canoniques, des auteurs dont on m’a donné la trace et dans les pas desquels je vais marcher, d’autres auteurs encore qui sont les miens, qui sont le fruit de mes recherches et que je compte introduire dans cet espace. J’ai carte blanche ; peu importe le chemin, pourvu que j’arrive quelque part. Je n’ai qu’une seule consigne ; être curieux, me débarrasser de oripeaux de la pensée convenue, sortir du chemin et marcher dans la marge, penser dans l’écart, dans les interstices et surtout ne pas me laisser enfermer dans des dialectiques auxquelles plus personne ne croit. En fait, la consigne, c’est moi-même qui me la suis donnée. Tout ceci n’est rendu possible que dans un contexte amoureux, il faut dégager de l’amour de tout ce travail. Ce n’est que l’amour qui rend possible ce travail, je le sais depuis le jour de ma soutenance de master pro.
Ce que je retiens pour l’instant de ma lecture d’Antoine Sfeir sur la Chi’a : ijtihâd (اِجْتِهاد, effort de réflexion), qu’on peut traduire par l’obligation d’interprétation des écrits et des paroles de l’islam.
J’ai failli acheter deux livres, celui d’Edwy Plenel (Pour les Musulmans) et un essai de paléopathologie (Médecin des morts de Philippe Charlier), mais j’en ai trouvé un troisième que j’ai préféré immédiatement aux deux autres, choix cornélien : Tympans et portails romans de Michel Pastoureau. Hop, dans ma besace.
Ma semaine se termine dans l’excitation intellectuelle.
Samedi 11 octobre
Poésie chinoise. François a envoyé une bouteille à la mer pour m’inviter à une belle soirée, dont je parlerai une fois qu’elle sera passée, pour des raisons qui me sont propres. Renouer avec lui, un vrai bonheur et ne plus m’enfoncer dans la honte. Il est temps pour moi de rebondir. Vivement ce jour de renaissance.
Photo d’en-tête © Joop Dorresteijn
Read more
Oct 8, 2014 | Arts |
Caravage, que d’autres, moins intimes préféreront appeler par son vrai nom, Michelangelo Merisi, a peint ce tableau aux alentours de 1602. De dimensions modestes (129 x 94 cm), l’œuvre a été commandée par le riche Ciriaco Mattei et fait partie d’un ensemble de sept peintures représentant Jean-Baptiste à différents moments de sa vie. Certains d’entre eux sont considérés comme ayant une origine controversée, n’étant peut-être pas peints par le maître lui-même. Le modèle est connu, c’est un jeune garçon du nom de Cecco, qu’on retrouve dans plusieurs des toiles du peintre, comme par exemple le Bacchus (1596) ou la vocation de Saint-Matthieu (ca. 1599).

Michelangelo Merisi da Caravaggio — le jeune Saint Jean-Baptiste au bélier — 1602 — 129 x 95 — Rome, Musei Capitolini, Pinacoteca
La licence artistique représente souvent Jean-Baptiste avec ses deux attributs : la peau de bête et le bâton croisé, mais ici Caravage décide de retourner à la tradition du Livre en n’adoptant pas la peau de mouton mais la peau de chameau. Quant au bâton croisé, il n’est pas présent, ou plutôt il n’est qu’évoqué au travers d’un morceau de bois grossier qu’on retrouve coincé sous le pied gauche du saint. C’est sur ces points qu’on peut dire que l’œuvre du Caravage n’est plus une œuvre sacrée, mais transversale entre sacré et profane. Ce qui frappe également, c’est que la représentation traditionnelle de Jean-Baptiste le fait être accompagné d’un agneau, symbole du martyre du Christ à venir, « l’agneau de Dieu » étant le surnom même de Jean-Baptiste. En l’occurrence, ce n’est pas un agneau mais bel et bien un bélier. On soupçonne alors Caravage d’avoir voulu faire un pont entre les deux testaments avec l’évocation du bélier du sacrifice d’Abraham. Ainsi, il rapproche la figure du frère du Christ et Isaac, fils d’Abraham. Mais le bélier porte en lui un autre symbole ; celui de la débauche. La position du jeune homme enlaçant cet animal à la vertu douteuse peut être interprétée comme un symbole de luxure, bien loin du sacré supposé du thème pictural. On peut arguer également que la présence d’un bélier, le décor sombre mais bucolique du fond du tableau, ainsi que la chevelure hirsute du personnage fait plus penser à une scène orgiaque de mythologie qu’à une scène religieuse. On se demande d’ailleurs pourquoi on trouve un morceau de tissu blanc, peut-être un drap, intercalé entre son étole et son corps. La feuille de raisin est autant un symbole de sacrifice, rappelant le rachat du pêché originel… que la vigne de Dionysos… Autant de petits indices qui laissent supposer qu’on n’est pas vraiment en présence d’une œuvre relevant du sacré.

Michelangelo Merisi da Caravaggio le jeune Saint Jean-Baptiste au bélier (composition) — 1602 — 129x95 — Rome, Musei Capitolini, Pinacoteca
En ce qui concerne la peinture elle-même, on remarque que la tableau se joue sur des lumières à la fois plus diffuses, moins tranchées que dans certains des plus grands tableaux de Caravage, comme justement la vocation de Saint-Matthieu qui reste un chef-d’œuvre du clair-obscur. On reste ici sur une palette très orange, avec une étole censée être rouge tirant sur le vermillon, et une carnation en lumière jaune. L’harmonie de teinte reste très serrée entre la peau du Saint, la laine et les cornes de l’animal, l’étole et le fond.
En ce qui concerne la composition, on peut dégager trois grandes lignes, des obliques partant du bas du côté gauche et quasiment parallèle. La plus basse suit le mouvement de la jambe droite, la seconde le bassin et la cuisse gauche, et la plus haute le creux du bras gauche replié sur lequel il prend appui jusqu’au bras droit enserrant le col de l’animal. Un autre grand ligne est une oblique partant du genou, remontant sur la hanche et enfin l’omoplate. Le tout compose les lignes principales d’un hexagone central.
Une autre grande ligne sépare le tableau en deux, passant par l’orteil du saint, sa hanche et l’œil du bélier, une grande ligne directrice qui pose l’axe principal du sujet et une fois de plus fait prendre au bélier une place primordiale dans le sujet.
En ce qui concerne la position du sujet, on en retrouve trace dans une œuvre antérieure, précisément dans une des plus grandes œuvres de la chrétienté ; le plafond de la chapelle Sixtine peint par Michelangelo Buonarotti, datant de 1509. La position du jeune Saint Jean-Baptiste est une citation directe d’un des personnages composant le groupe de la Sibylle d’Erythrée, un ignudo (nu). Ce personnage, représenté ci-dessous, possède une musculature puissante, comme presque tous les personnages de cette fresque, mais il a en plus subi une rectification, une diminution du volume de son bras droit. On observe que celui-ci est représenté dans une position parfaitement improbable ; la torsion entre ses hanches et ses épaules ne produit pas de torsion des muscles du buste et des abdominaux. On sait que Michel-Ange avait pris le parti de peindre ces personnages comme des figures idéales. Caravage, lui, prônait une bonne peinture qui imite la nature, une reproduction fidèle et non pas une idéalisation de la forme. Ainsi, cette scène est-elle certainement un pied-de-nez à Michel-Ange plutôt qu’une citation directe en forme d’hommage, sentiment renforcé par le sourire narquois et le regard frontal (pour ne pas dire effronté) du modèle, qui semble comme se moquer du peintre de la chapelle Sixtine.

Michelangelo Buonarotti — Ignudo — Chapelle Sixtine — 1509 — 756 x 1180
Cet ignudo se situe très exactement entre les scènes de Noé rendant grâce à Dieu et le Déluge, dans le premier quart gauche du plafond.

Michelangelo Buonarotti — Chapelle Sixtine — Plafond — 1509
Read more
Oct 5, 2014 | Routes croisées |
Dimanche 28 septembre
Depuis que j’ai fêté mon anniversaire qui semble avoir marqué un tournant, on me regarde étrangement, comme si ce pas avait consisté en une dizaine d’années supplémentaires, m’avait transporté dans une autre dimension dans laquelle on ne peut être que différent. C’est tout juste si on m’avait accepté dans un autre club, celui des vénérables, des respectables, mais rien n’a changé pour moi, je suis toujours le même — avec un an de plus. Ça change quelque chose pour toi ? Rien pour moi, je ne me sens pas plus vieux. Je t’emmerde. Oui mais quand-même, ça doit faire quelque chose, non ? Non, je t’assure, laisse-moi tranquille, il n’y a rien qui a changé. Mes os vieillissent, ma peau se tanne, mes cheveux blanchissent, mais regarde-moi bien, ça fait combien de temps que c’est comme ça, hein ? Tu ne m’as pas bien vu avant le 10 septembre. Ou alors tu ne m’as jamais vu.
Une déviation m’a fait passer par des lieux de mon enfance, des lieux associés à des souvenirs ternes de jours ennuyeux à Carrières-sur-Seine. Ces ambiances me terrorisent, elles me jettent à la figure mes défaillances, ce que je n’ai pas su faire en temps et en heure. Ça ne dure pas longtemps, mais c’est ici que se nichent mes faiblesses.
Lundi 29 septembre
Il y a des jours comme ça où on ne se réveille pas vraiment de toute la journée, ou alors seulement au moment de se coucher. Des jours qui ne servent à rien. J’ai fait quoi aujourd’hui ? Je suis incapable de le dire, incapable aussi de me souvenir ce que j’ai fait il y a ne serait-ce que deux jours. La mémoire me fait-elle défaut ? Mon grand âge ? Celui qui vous emmerde ?
J’ai rêvé — ou alors j’ai bel et bien vu — un tatouage au bas du dos, qui se découvre avec une chemise qui se relève imperceptiblement.
Mardi 30 septembre
Je crois bien que nous y sommes ; voici arrivé le moment où je suis lancé dans le livre de Malraux, Les conquérants. Premier tome des œuvres complètes, Pléiade. Ces livres ont quelque chose, une odeur déjà, le papier sent le billet de banque — propre, sec, rincé, stérilisé — et glisse sous les doigts, on ose à peine le toucher, de peur qu’il ne se froisse. Une page fine comme ça risque de faire laid dans un si bel ouvrage. Je me demande combien de vies il faut pour pouvoir lire là ces milliers de pages accompagnées de tant de notices et de notes, d’appendices, d’addenda, de repères bibliographiques, ce sont des livres de grands pour les grands. J’avais Pascal, j’ai maintenant une pléiade de Pléiade. Singulier, ne se conjugue pas. Nom propre ?
Il fait brouillard ce matin — pas seulement dans ma tête — , on n’y voit guère à vingt mètres. Soirée d’hier chaude et pluvieuse — pour cette latitude —, soir d’orage tropical. On m’a habitué à aimer ces images, à sentir l’air du dehors, à me repaître des ambiances d’ailleurs. L’humidité remonte et fait de moi un adorateur du chaud et du moite. Qui l’eût cru, moi qui me croyait du froid. C’est l’Asie qui remonte, mais ça ne durera pas. La grève générale est décrétée à Canton.
Je monte au premier étage par une sorte d’échelle. Personne. je m’assieds et, désœuvré, regarde : une armoire européenne, une table Louis-Philippe à dessus de marbre, un canapé chinois en bois noir et de magnifiques fauteuils américains, tout hérissés de manettes et de vis. Dans la glace, au-dessus de moi, un grand portrait de Sun Yatsen, et une photographie, plus petite, du maître de céans. Par la baie arrive, avec un grésillement et le son de la cliquette d’un marchand de soupe, la forte odeur des graisses chinoises qui cuisent…
André Malraux, Les conquérants, 1928
Pas besoin de partir en Chine, Malraux y est. Par contre, on aurait dû lui interdire les virgules. L’abus de virgules est mauvais pour la santé. Malraux était un grand malade. Et il y a toujours quelqu’un qui se cache dans l’ombre.
J’ai retrouvé un texte que j’avais écrit sur un autre blog, quelque chose qui m’a fait marrer. C’était le 9 septembre 2011.
Mercredi soir, je suis allé à Paris. J’ai filé avec mon scooter vers la capitale, visière ouverte, le vent dans le nez, il ne faisait pas encore nuit. Un soir comme un morceau de liberté à déchiqueter avec les dents, s’en repaître jusqu’à en sentir la vie couler au bout des doigts… Ça faisait deux ans que j’attendais ce moment. A défaut d’avoir tout fait pour entrer ici pour y faire mes études, j’aurais au moins eu la satisfaction de me dire que j’ai suivi les cours du soir d’histoire de l’art de l’école du Louvre.
Arrivé presque en retard, déboulant dans le carrousel perdu au milieu du couloir qui descendait et descendait, arrivé devant deux files qui s’engouffraient dans le hall de l’amphithéâtre derrière les portes vitrées et la lumière jaune, vitreuse, crayeuse comme la pierre des fondations de ce château. Dans la foule qui se massait vers l’unique point d’entrée là où plus loin les gardes-chiourmes vérifiaient que tout le monde avait bien sa carte, se tenaient des gens comme moi, la trentaine, d’autres plus jeunes qu’on croyait sortis de l’université, d’autres qui ressemblaient à des commerciaux, costards chemise cravate mordorée et pompes pointues, d’autres pas tout jeunes, certainement piqués par la soif d’apprendre au creux d’une retraite un peu oisive, des femmes, beaucoup de femmes, des belles et des très belles, des grandes avec des seins fiers et des petites lunettes cerclées de métal argenté, des hanches larges et des fesses rebondies, d’autres haut perchées sur de hauts talons, veste de tailleur et jeans serrés, coupe au carré stricte, regard d’aigle et bouche fine, fermée à toute proposition, une fille qui s’appelle Rachel, et qui commence à accuser son âge, un autre qui s’appelle Nathalie et empeste le parfum bon marché, André lui est norvégien et fait des sudokus en attendant que ça se passe, tandis que son ami fait débraillé, a le cheveu gras et sent l’alcool…
Enfin la foule entre et peut s’engouffrer et je découvre une salle aux dimensions impressionnantes toute entière tournée vers une estrade colossale où trônent cinq ou six fauteuils, une femme seule sur le côté gauche, blonde cheveux tirés en arrière, stricte, parfaitement froide et monolithique, d’un coup d’œil j’ai tout à coup l’impression qu’il ne reste pas une seule place de libre derrières ces pupitres relevés et éclairés d’un discrète lumière jaune d’œuf. Je trouve enfin une place sur le côté, en bout de rangée, à côté d’une fille aux cheveux bouclées, pas un regard échangé.
Puis la lumière s’est éteinte. 20h15, pas une minute de plus, ne restaient plus que les lumières des pupitres, conférant à la salle une ambiance studieuse, une onde de plaisir traversa la salle bondée et la voix de la conférencière, Catherine Schwab, conservatrice du musée de Saint-Germain-en-Laye, s’éleva pour prononcer cette messe tant attendue.
J’ai pris des tonnes de notes sur les références utilisées et les lieux pris pour exemple, me gavant de tout ce que je pouvais prendre, aurignacien, magdalénien… plein les yeux, plein les oreilles. Le tout dans une ambiance studieuse et détendue, parfaitement rythmée par une conférencière absolument dans son élément.
Une heure et demi plus tard, pratiquement à la minute près, les portes se sont ouvertes, laissant le flot vider l’arène, crachant à cette heure inhabituelle cette foule de part et d’autre de Rivoli encore bruyante et nerveuse. Le Louvre et sa pyramide projetait une lumière discrète dans la nuit, la lune pour témoin.
Je retourne lentement à ma banlieue en trainant la savate, n’évitant pas le luxe malpropre et grossier des Champs-Élysées où flotte une tenace odeur de poisson frit et où se pavanent de sombres adolescents survoltés dans des limousines de location, derrière les vitres teintées, théâtre des turluttes vites faites…
Arrivé chez moi, un hibou enchante la nuit de son parler lancinant.
En écoutant la radio ce soir en rentrant du boulot, je me demande si je suis le seul à avoir lu Romain Gary cette année non pas à cause du centenaire de sa naissance et du tapage qu’on fait autour, mais en lisant un autre livre qui le mentionnait…
Mercredi 1er octobre
Septembre a filé à toute vitesse. Ce mercredi aussi, la tête passée dans mes papiers, au téléphone pour conclure des affaires. Je crois que pour une fois, je n’ai rien fait d’autre que me concentrer sur mon travail, en solitaire. Il me semble toutefois que je deviens efficace au point de ne plus passer qu’un minimum de temps sur un minimum de tâches.
Jeudi 2 octobre
Ai-je le droit de dire que je prends un certain plaisir à lire Malraux ? Un type qui malgré ses faits d’armes était certainement un vrai salaud doublé d’un pleutre ? En fait, je n’en sais rien, je ne connais pas ce monsieur et pour tout dire, je crois que ça m’indiffère totalement. Il berce mes matinées de sa prose ardente, c’est tout ce qui compte pour l’instant. Un jour, j’arriverai peut-être à le détester à sa juste valeur.
A travers le ligne 1 du tramway, j’entends parler, turc, d’autres langues, de couleurs de tous les pays ; en arrivant à la gare ça sent le maïs grillé et les brochettes d’agneau. L’espace d’un instant, je ferme les yeux dans ce lieu que je connais bien pour l’avoir arpenté pendant mes années de fac, et je me sens tout à coup transporté dans le tramway d’Istanbul, au bord du Bosphore, à Eminönü… Mais ce n’est qu’un moment qui s’estompe tout à coup. Tout s’efface et je me fonds dans d’autres réalités.
Samedi 4 octobre
Une des nuits les plus longues de cette année. Dormi près de 11 heures presque d’affilée, plusieurs fois réveillé, mais pas voulu me lever, alors j’ai dormi autant que j’ai pu d’un bon sommeil réparateur. Rien foutu de la journée pour couronner le tout. J’ai simplement regardé Les sentiers de la perdition de Sam Mendes. Et puis je me suis plongé là-dedans, parce que je n’avais envie de rien d’autre :

Photo d’en-tête © Vanessa Arn
Read more
Oct 5, 2014 | Arts |
L’homme est connu sous plusieurs noms ; Caspar van Wittel naît à Amesfoort, en Hollande en 1653 et meurt à Rome en 1736, connu alors sous le nom de Gaspare Vanvitelli, et Gasparo degli Occhiali. Exilé volontaire depuis son plat pays avec sa famille, il s’installe à Rome et entreprend alors un tour des plus belles villes d’Italie, qu’il peint avec ferveur, exportant son savoir faire acquis auprès des maîtres hollandais de la peinture des paysages pour l’appliquer sur les vues qu’il traverse. On le considère, à juste titre, comme le père du védutisme italien au travers de ses œuvres picturales venant de Venise. Si Vanvitelli, qui s’est payé le luxe d’italianiser son nom, n’avait jamais fait le voyage, on se demande si les peintres Bellotto, Guardi et surtout Canaletto auraient rencontré le succès qu’on leur connaît. D’autre part, son fils Luigi a été nommé par le Pape alors qu’il n’avait que 28 ans, architecte officiel de Saint-Pierre de Rome. Une influence italienne non négligeable.
Vanvitelli est surtout connu pour ses études de Santa Maria della Salute, des dessins superbes, simples lavis sur du papier quadrillé et jauni, d’une force expressive hors du commun.
Gaspar Vanvitelli — La fontana dei Fiumi a Piazza Navona
Gaspar Vanvitelli — Veduta di piazza del Popolo a Roma
Gaspar Vanvitelli — Veduta di Castel Sant’Angelo da sud
Gaspar Vanvitelli — La Piazza San Pietro, Roma
Gaspar Vanvitelli — Vue du Bassin San Marco depuis le Grand Canal
Gaspar Vanvitelli — La Piazza Navona
Gaspar Vanvitelli — Veduta del Campidoglio e dell’Aracoeli
Gaspar Vanvitelli — Canal et Santa Maria della Salute (étude)
Gaspar Vanvitelli — Canal et Santa Maria della Salute
Gaspar Vanvitelli — La Piazza San Pietro, Roma
Read more
Sep 30, 2014 | Arts |
L’aiguière aux oiseaux est un vrai trésor issu des échanges liés à l’histoire méditerranéenne. Elle est mentionnée par le moine bénédictin Dom Michel Félibien dans son Histoire de l’abbaye royale de Saint-Denys en France, en 1706, mais bien auparavant, on retrouve trace de cet objet déjà aux premiers temps de l’édification de la basilique puisque dans les œuvres-mêmes de l’abbé Suger, on en retrouve mention, dès la fin du XIè siècle. Si on ne sait pas vraiment d’où elle vient, ni dans quelles conditions elle est arrivée en France, on se doute tout de même qu’elle a pu être offerte en cadeau ou plus probablement volée ou sortie d’Egypte lors d’un pillage au milieu du XIè siècle. Ce que nous indique son couvercle en or, faussement de style oriental puisqu’on sait de source sûre qu’il a été fabriqué en Italie, c’est que l’objet a voyagé jusqu’à Saint-Denis en passant par un atelier d’orfèvrerie de haut rang, certainement dans le sud du pays. Orné de filigranes torsadés, de rosettes et de minuscules entrelacs de type « vermicelli », ce couvercle épouse l’ouverture en amande du bec verseur et « christianise » l’objet. (source Qantara)
L’histoire de son arrivée jusqu’à Saint-Denis demeure un mystère.

Aiguière aux oiseaux — Musée du Louvre — cristal de roche (Mr 333)
Ce qui fait de cet objet une rareté, c’est non seulement sa matière, puisqu’il a été réalisé dans du cristal de roche, d’un seul bloc. De dimension modestes, haute de 24cm et à peine large de 13,5cm, le décor réalisé sur son flanc en forme de poire représente des oiseaux stylisés enroulés autour de motifs floraux d’inspiration persane. Même l’anse n’est pas rapportée et fait partie du même bloc. La voir ainsi toujours solidaire du corps principal plus de 1000 ans après sa création en fait une pièce tout-à-fait exceptionnelle, même si la partie supérieure taillée en ronde bosse représentant certainement un oiseau ou un bouquetin, située sur le haut de l’anse a disparu.

Dom Michel Félibien — Trésor de Saint-Denis (1706) — Planche issue de l’Histoire de l’abbaye royale de Saint-Denys en France — détail
La technique utilisée par les artistes cairotes de la période fatimide est une taille par abrasion par des matériaux permettant une grande précision (sable et diamant) dans une pierre d’une dureté de 7 (le diamant étant à 10). Même si ce n’est pas évident au premier coup d’œil, la pièce de cristal de roche est creusée de l’intérieur, évidée par abrasion, ce qui représente un travail de longue haleine et de précision. A son point le plus fin, l’épaisseur au col n’est que de 3mm et il aura fallu à l’artiste passer un outil dans un goulet de moins de 2cm de large. On remarque aussi que la symétrie de la pièce n’est pas parfaite, certainement parce que l’artiste a été contraint par la forme de la pierre initiale.
La période de fabrication remonte très certainement au dernier quart du Xè siècle et elle porte au col une inscription en coufique signifiant “bénédiction, satisfaction et [mot manquant] à son possesseur”. Source Wikipedia.
On retrouve la mention de la présence de cet objet dans le trésor de Saint-Denis sur cette gravure de Dom Michel Félibien, sous le nom de vase d’Aliénor, mais on reconnaît bien sa forme, l’oiseau et le bec, ainsi que son couvercle en or portant chaînette.

Dom Michel Félibien — Trésor de Saint-Denis (1706) — Planche issue de l’Histoire de l’abbaye royale de Saint-Denys en France
Read more