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Esthé­tique du talus

Esthé­tique du talus

Vous connais­sez la Bre­tagne ? Vous vous êtes déjà pro­me­né dans ce qu’on appelle le bocage fran­çais ? Ce pay­sage carac­té­ris­tique où les champs sont déli­mi­tés par des arbres hauts per­met­tant de cou­per l’ef­fet dévas­ta­teur du vent sur les récoltes ? On le voit en Nor­man­die, bien évi­dem­ment, mais la Nor­man­die a beau­coup moins été tou­chée par la phé­no­mène dont je vais vous par­ler. Une autre carac­té­ris­tique du pay­sage de bocage, c’est le talus. Écou­tons la douce poé­sie de Wiki­pé­dia nous par­ler de cette chose qui nous rap­pel­le­ra les cours de géo­gra­phie du collège :

On nomme talus des murets boca­gers de quelques déci­mètres à envi­ron trois mètres de haut construits en une sorte de maçon­ne­rie de gazon. Des briques végé­tales consti­tuées de terre ren­for­cée par les racines et l’herbe sont uti­li­sées. Elles sont extraites au voi­si­nage immé­diat qui a été culti­vé en herbe pen­dant au moins un ou deux ans. Leurs dimen­sions sont de l’ordre de celles de briques pleines clas­siques ou sen­si­ble­ment plus grosses. Elles sont assem­blées en les croi­sant, herbe vers le bas. Le résul­tat est une construc­tion qui mesure typi­que­ment 1,5 mètre de haut, et a une lar­geur de l’ordre de 2 mètres à la base et une cin­quan­taine de cen­ti­mètres au som­met. L’in­té­rieur du talus est entiè­re­ment consti­tué de terre végé­tale et le som­met est cou­ron­né par un dôme de terre végé­tale ou de mottes. Le talus est en géné­ral semé et sou­vent plan­té, par­ti­ci­pant à ce qu’on appelle la forêt linéaire.

On ren­contre aus­si des talus conte­nant des pierres ramas­sées dans une par­celle culti­vée, des talus consti­tués de terre exca­vée (par exemple à l’oc­ca­sion de la construc­tion de che­min creux, douves ou fos­sés), ou des demi-talus de pierre (com­por­tant une maçon­ne­rie de pierres sèches sur une de leurs faces).

Mecha­ni­cal Mowing For­bid­den… Pho­to © Alexandre Dulaunoy.

A pré­sent, vous voyez mieux en quoi consistent ces talus ? Si vous connais­sez un peu la Bre­tagne, vous les avez déjà vus. Si vous connais­sez la petite ville de Plou­gres­cant au bord de l’At­lan­tique, vous savez que pas une seule des mai­sons ne dirait non à son talus, ne serait-ce que pour la pro­té­ger de la route. Michel Le Bris, Bre­ton de nais­sance, ayant pas­sé son enfance à la lisière du Finis­tère (29) et de ce qui était encore dans mon enfance les Côtes-du-Nord (22), à Plou­gas­nou très exac­te­ment (ne vous aven­tu­rez pas à pro­non­cer le s !) et enfin expa­trié à Paris par la révo­lu­tion tou­ris­tique, nous raconte avec un cer­tain dépit com­ment toute une géné­ra­tion a sacri­fié ces reliques d’un temps ancien, où l’on n’é­tait pas ignare par la science mais savant par l’ob­ser­va­tion, sur l’au­tel du pro­fit, afin de gagner quelques mètres car­rés de terres culti­vables et d’u­ni­for­mi­ser ces petits champs pour en faire de grandes exploi­ta­tions, et com­ment au final, prend toute son enver­gure l’ex­pres­sion “retour de boo­me­rang”. Dans ces quelques mots se trouve toute l’a­mer­tume de ceux qui voient leur pays (pas sim­ple­ment au regard de la Bre­tagne) sac­ca­gés non pas de l’ex­té­rieur, mais par les habi­tants eux-mêmes.

Passe que leurs petits-enfants partent pour Paris et reviennent chaque été avec des manières ridi­cules, passe qu’on leur ait enle­vé leur che­mi­née – pas de che­mi­nées dans les mai­sons neuves, bien sûr, ça fait sale – passe que les belles-filles leur fassent la guerre parce qu’ils conti­nuent à cra­cher par terre. Mais que l’on touche aux talus, à leurs talus, qu’ils avaient construits et avant eux des géné­ra­tions de Bre­tons, non ! Ils n’avaient rien dit jusque-là, mais la bêtise avait des limites : les talus, leur place, leur hau­teur, avaient été cal­cu­lées pour rete­nir l’eau, pro­té­ger du vent. Il avait fal­lu des siècles d’expérimentations pour arri­ver à ces chefs d’œuvre, et on allait raser tout ça ? Jamais ! Il y eut bien des brouilles défi­ni­tives, des crises de déses­poir, des bérets jetés par terre, mais les jeunes tinrent bon et rasèrent les talus. Le résul­tat ne se fit pas attendre, évi­dem­ment : les récoltes furent à moi­tié détruites par le vent, les terres inon­dées. C’est pour­quoi vous pou­vez voir aujourd’hui dans cer­taines régions, les champs cou­pés de plaques de tôle. C’est pour­quoi aus­si, la ville de Mor­laix a été inon­dée deux fois, ces der­nières années.

Michel Le Bris, L’homme aux semelles de vent. 1977

Et toc !

Pho­tos d’en-tête © Richard Dro­ker

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Jour­nal de bord période #5

Jour­nal de bord période #5

Dimanche 26 octobre

J’ai un peu lais­sé de côté tout ça. Moment de creux. Moments de grâce aussi.
Léger comme le bat­te­ment d’aile d’un papillon.
Du retard en tout, une sen­sa­tion de bout du monde. Mais du retard qui n’im­plique pas de renoncement.
Trois jours au Luxem­bourg, sur la fron­tière alle­mande, à l’é­cart de tout. Trois jours à flir­ter avec les fron­tières, en se dépla­çant tou­jours sur le bord, jamais dans le che­min. On se sent poly­glotte, je me sens poly­phile, dans nul pays à la fois, presque par­tout par­fois. Le mou­ve­ment héra­cli­téen dans son accep­ta­tion la plus large.
Une semaine mar­quée par la poé­sie avec une belle ren­contre, celle du poète chi­nois Yu Jian, et une belle retrou­vaille, celle de François.
Un moment de féli­ci­té avec les jeunes, à l’ES­SEC, dans une belle céré­mo­nie, et puis une bouf­fée de cha­leur aussi.
Et puis j’ai remis le nez dans mes mails, pour prendre le temps de répondre à ceux que j’ai oublié. Une douce sen­sa­tion, belle comme un matin bru­meux d’au­tomne, une très belle sen­sa­tion venue d’ailleurs. Une envie d’en connaître plus.

Ces trois jours loin de tout m’ont redon­né des vapeurs de noma­disme, moi qui avait déci­dé de poser un peu mes valises et de repos­sé­der mon quo­ti­dien. Mais c’est sans comp­ter que le voyage est une manière d’a­voir la maî­trise de ce que pro­voque des sou­bre­sauts au creux de l’estomac.
L’é­lan maîtrisé.
La reter­ri­to­ria­li­sa­tion de soi dans l’es­prit du songe.

Pas de lec­ture cette semaine, au pro­fit d’un peu de som­meil. Le temps comme une tra­ver­sée où les arrêts ne sont presque plus comme des chutes.

Retour sur les pages de Michel Le Bris.

Tout se joue dans cette conju­gai­son du droit de vivre au pays, du refus des fron­tières, du droit de cha­cun d’al­ler où il le désire — sous peine de retom­ber dans l’ex­clu­sion de l’autre, l’ap­pau­vris­se­ment de l’es­prit, la chien­ne­rie natio­na­liste, dans ce que je vois naître ici, en Lan­gue­doc, par l’im­bé­cil­li­té de quelques misérables.
Sous le pré­texte des effets dévas­ta­teurs du tou­risme, ne pas se rendre aveugle aux autres, sous peine de deve­nir aveugle soi-même : la révolte ne peut naître que dans la ren­contre de deux regards.

Michel Le Bris, L’homme aux semelles de vent. 1977

Lun­di 27 octobre

Hier soir au cou­cher, quelques oiseaux me fai­saient encore l’af­front de chan­ton­ner, dans l’air froid et léger de ce silence lan­gou­reux. Au réveil, très tôt, le brouillard a tout recou­vert, me lais­sant à peine le loi­sir de dis­tin­guer les formes habi­tuelles qui me disent le dan­ge­reuse inci­dence de ce qui est recon­nais­sable. J’aime me réveiller tous les jours en ayant l’im­pres­sion que le monde se renou­velle de lui-même, sans que j’en sois l’au­teur. Il est tout de même plus facile de se dire qu’on n’y est pour rien.

A nou­veau je me pro­mène en rêve dans une Alle­magne roman­tique, une Alle­magne des abbayes aus­tères et ron­de­lettes, per­cluse de formes baroques qui disent ce qu’a été cette étrange varia­tion entre Réforme et Contre-Réforme. Par­tout où je passe se découvrent les marches de la spi­ri­tua­li­té. Je peux sans honte dire que j’ai vu la semaine der­nière la Sainte-Tunique du Christ dans la cathé­drale de Trèves. Une des saintes tuniques. Puisque l’autre se trouve non loin de moi, juste au bout de mon doigt… à Argen­teuil… Ceux qui passent devant la Basi­lique ne le savent peut-être même pas. Fas­ci­na­tion pour des reliques d’un autre temps alors que dehors sévit une part du chaos. Il fau­dra retour­ner à Trèves dont je me suis épris. Qui eût pu me dire qu’i­ci je ver­rai la plus vaste salle venant de l’an­ti­qui­té clas­sique ? La Konstantinbasilika !

Mar­di 28 octobre

J’ai eu du mal à me dire aujourd’­hui que nous n’é­tions plus le 27 ; j’ai traî­né ça toute la jour­née avec moi, sans pou­voir pas­ser au jour d’a­près. Tan­tôt le jour sombre, tan­tôt le brouillard, tan­tôt la lumière crue du ciel écla­tant et du soleil pares­seux. Pen­dant ce temps, une vieille dou­leur dans le bas­sin ne passe pas.

Un beau tableau qui parle d’au­tomne, Autumn after­glow, de John Atkin­son Grim­shaw, un peintre buco­lique qui n’eut jamais les heures de gloires qu’il méri­tait. Il était pour­tant un artiste de la lumière, rehaus­sant les ambiances de cou­leurs par­lantes, subli­mant les lumières et tels de haï­kus ne par­lait en somme que du fil des sai­sons qui passent.

John Atkinson Grimshaw - Autumn afterglow - 1883 - 51 x 76 cm - Collection privée

John Atkin­son Grim­shaw — Autumn after­glow — 1883 — 51 x 76 cm — Col­lec­tion privée

Mer­cre­di 29 octobre

Jour de repos aujourd’­hui, mais jour de tra­vail. J’é­cluse mon reli­quat de jours non pris cette année pour pro­fi­ter du peu de temps qu’il me reste avant de rendre ma note d’in­ves­ti­ga­tion de mas­ter. Les jours défilent sans que j’ar­rive à avan­cer aus­si vite que je le sou­hai­te­rais. Dehors il fait brouillard, alors je tire les rideaux et allume la lumière, me cal­feutre dans l’am­biance de tra­vail qu’il me faut pour ne pas pou­voir débor­der. L’as­cèse qui me rem­plit est une ques­tion de sur­vie, car dans ce creux sort la moelle qui me fait tenir debout. Ne pas bou­ger devant mon ordi­na­teur me donne froid, je me rabou­gris ten­dre­ment, j’exulte dans le repli tan­dis que j’empile les mots. Mais je ne suis pas l’homme d’une seule tâche et je n’ar­rive pas à me satis­faire de ne cou­rir qu’un seul lièvre à la fois.

Jours d’at­tente intolérable.

Jeu­di 30 octobre

J’ai pas­sé ma jour­née d’hier à essayer de trou­ver un moyen d’or­ga­ni­ser mes idées. Tout ce qui est ins­crit sur mes cahiers de notes que j’u­ti­lise pour mon mémoire, l’est en dépit du bon sens, mais com­ment orga­ni­ser un cahier qui n’est des­ti­né à n’être le récep­tacle d’une pen­sée qu’il est impos­sible de fixer ? Alors j’ai trou­vé une solu­tion, loin d’être idéale mais qui per­met d’être plus à l’aise sur l’as­pect visuel des choses, et qui me per­met de tout voir d’un seul coup d’œil.
J’ai donc pris une feuille blanche, for­mat A3, et j’ai noté mes idées en les orga­ni­sant comme sur une carte heu­ris­tique. N’ayant évi­dem­ment pas assez de place sur ma petite feuille A3, j’en ai col­lé une, puis deux, puis trois, jus­qu’à me retrou­ver avec 9 feuilles for­mat A3, soit 1260 x 891 mm, soit 1,122 m². Plus d’un mètre car­ré de papier atta­ché ensemble pour conte­nir tout ce que j’ai à dire ! Ça m’a pris toute une jour­née, mais le bou­lot n’est pas fini. Il me faut main­te­nant orga­ni­ser l’in­for­ma­tion, la sélec­tion­ner, déve­lop­per, en un mot : en faire un texte.

Cous­sin, notes, scotch, sty­lo quatre cou­leurs, café = carte heuristique

Une pho­to publiée par Romuald (@swedishparrot) le

 

Ven­dre­di 31 octobre

Une des plus belles jour­nées d’au­tomne qu’il ait été don­né d’a­voir ; un beau soleil chaud dans un ciel bleu d’argent, écla­tant ; j’ai pas­sé une bonne par­tie de la jour­née dehors, en t‑shirt avec mon fils qui n’é­tait guère plus vêtu. J’é­tais tel­le­ment en joie que je suis allé m’a­che­ter de manière tota­le­ment com­pul­sive des vête­ments (oui, je sais, demain j’ar­rête) et deux bou­quins ; le guide du rou­tard sur l’Al­le­magne (oui, quelle drôle d’i­dée, tiens !) et un autre sur lequel je lor­gnais depuis bien long­temps : L’i­co­no­claste, par Boris Mar­tin, dont le sous-titre est : l’his­toire véri­table d’Au­guste Fran­çois, consul, pho­to­graphe, explo­ra­teur, misan­thrope, incor­rup­tible et enne­mi des intri­gants. Com­plè­te­ment cra­qué ; le soleil m’a dézingué.

Je suis aus­si allé à l’Hô­tel des Impôts, cher­cher une somme ron­de­lette en liquide qu’ils me devaient après un trop per­çu. Je dois avouer que récla­mer son argent à l’E­tat a quelque chose de quelque peu… jouis­sif. Même si je sais que d’i­ci peu de temps, il va y retour­ner. Mais je fais par­tie de ces gens qui sont heu­reux de payer des impôts. J’ai peut-être trop peu le sens de moi-même et un peu trop le sens du collectif.

Com­men­cé Mésa­ven­tures du para­dis d’Erik Orsen­na, que je lis tout dou­ce­ment. Blo­qué sur Léo­nard de Vin­ci.

Pho­to d’en-tête © Tau­no Tõhk / 陶诺

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Et Andrea lais­sa tom­ber le pin­ceau devant le génie de Léonard…

Et Andrea lais­sa tom­ber le pin­ceau devant le génie de Léonard…

Andrea del Verrocchio et Leonardo da Vinci - Le baptême du Christ - 1472-75 - 177 × 151 cm - Galerie des Offices - Florence

Andrea del Ver­roc­chio et Leo­nar­do da Vin­ci — Le bap­tême du Christ — 1472–75 — 177 × 151 cm — Gale­rie des Offices — Florence

C’est en tout cas ce que pré­tend la légende col­por­tée depuis Gior­gio Vasa­ri, depuis la rédac­tion de ses Vite en 1550… Au-delà de la légende, on sait depuis bien long­temps que l’ange de gauche sur le tableau d’Andrea del Ver­roc­chio, Le bap­tême du Christ, peint entre 1472 et 1475 n’est pas réel­le­ment de l’au­teur qui a signé, mais de son élève le plus talen­tueux, un cer­tain Leo­nar­do da Vin­ci. Ain­si Vasa­ri reporte-t-il cette petite légende :

Son très jeune dis­ciple, Léo­nard de Vin­ci, y pei­gnit un ange bien meilleur que tout le reste. Puisque Léo­nard, mal­gré sa jeu­nesse, l’a­vait ain­si sur­pas­sé, Andrea déci­da de ne plus jamais tou­cher un pinceau.

Andrea del Verrocchio et Leonardo da Vinci - Le baptême du Christ (détail des anges) - 1472-75 - 177 × 151 cm - Galerie des Offices - Florence

Andrea del Ver­roc­chio et Leo­nar­do da Vin­ci — Le bap­tême du Christ (détail des anges) — 1472–75 — 177 × 151 cm — Gale­rie des Offices — Florence

Tan­dis que l’ange de Leo­nar­do regarde le visage du Christ bap­ti­sé par Jean-Bap­tiste, celui de Ver­roc­chio regarde l’ange de Leo­nar­do, d’un air peut-être un peu soup­çon­neux (et pas vrai­ment dans l’axe de son sujet). Celui de Leo­nar­do, s’il semble regar­der effec­ti­ve­ment le Christ, est un regard qui regarde ailleurs, presque déjà loin­tain, au-delà de tout ce que l’autre est capable de com­prendre. Une belle image illus­trée des rap­ports entre les deux peintres.

Avec cette liber­té que prend Vasa­ri en appe­lant ces maîtres par leur pré­nom, il forge à jamais la répu­ta­tion de Léo­nard, tout en enter­rant pré­co­ce­ment Ver­roc­chio, bien loin d’être mort. A cette époque, on tra­vaille en ate­lier et le maître n’est sou­vent pas à l’o­ri­gine de toutes ses pièces, qui sont retra­vaillées pen­dant des années, retou­chées, refaites, refon­dues, etc. En l’oc­cur­rence, on peut obser­ver au moins trois mains sur cette œuvre. La pré­sence de l’ange aux côtés du pal­mier a de quoi sur­prendre tant la fac­ture de l’un semble sen­sible et l’autre gros­sière. Ver­roc­chio, lui, se consa­cre­ra essen­tiel­le­ment par la suite à ses arts de pré­di­lec­tion ; la sculp­ture et l’or­fè­vre­rie. Alors la pein­ture, hein, il pou­vait bien lais­ser cela à plus expert que lui…

Andrea del Verrocchio et Leonardo da Vinci - Le baptême du Christ (détail des drapés) - 1472-75 - 177 × 151 cm - Galerie des Offices - Florence

Andrea del Ver­roc­chio et Leo­nar­do da Vin­ci — Le bap­tême du Christ (détail des dra­pés) — 1472–75 — 177 × 151 cm — Gale­rie des Offices — Florence

L’oeuvre est assez hété­ro­clite avec toutes ces mains qui lui sont pas­sées des­sus. Selon les spé­cia­listes, dont fait par­tie Ken­neth Clark (Leo­nard de Vin­ci, 1967), l’ange en entier a été peint par Leo­nar­do ; cela se voit sur­tout dans le dra­pé de la robe de l’ange, un dra­pé sur un tis­su très rigide, sans sou­plesse, comme s’il était empesé.

Ce qui est le plus éton­nant dans cette œuvre, c’est le pay­sage, un pay­sage qui n’est pas du tout dans la tra­di­tion des arrière-plans peints à cette époque, et c’est ici qu’on se rend compte que Leo­nar­do ne s’est pas conten­té de peindre un ange sur le tableau du maître. On voit clai­re­ment ici les pré­mices de ce que sera le pay­sage accom­pa­gnant le por­trait de la Joconde.

Leonardo da Vinci - La Joconde (1503-1506) - Paysage droit - Le Louvre - Paris

Leo­nar­do da Vin­ci — La Joconde (1503–1506) — Pay­sage droit — Le Louvre — Paris

Leonardo da Vinci - La Joconde (1503-1506) - Paysage gauche - Le Louvre - Paris

Leo­nar­do da Vin­ci — La Joconde (1503–1506) — Pay­sage gauche — Le Louvre — Paris

Ce qui atteste de l’au­then­ti­ci­té de ce pay­sage de la main de Leo­nar­do, c’est un des­sin qu’on trouve dans la Gale­rie des Offices de Flo­rence, un des­sin datant du 5 août 1473, haché et ner­veux, signé du futur peintre, repro­dui­sant une vue clas­sique de l’Ar­no, tel qu’on avait l’ha­bi­tude de l’employer dans les pein­tures flo­ren­tines de cette période.

Leonardo da Vinci - Paysage de la vallée de l'Arno - 1473 - Galerie des Offices - Florence

Leo­nar­do da Vin­ci — Pay­sage de la val­lée de l’Ar­no — 1473 — Gale­rie des Offices — Florence

Andrea del Verrocchio et Leonardo da Vinci - Le baptême du Christ (détail du paysage) - 1472-75 - 177 × 151 cm - Galerie des Offices - Florence

Andrea del Ver­roc­chio et Leo­nar­do da Vin­ci — Le bap­tême du Christ (détail du pay­sage) — 1472–75 — 177 × 151 cm — Gale­rie des Offices — Florence

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Jour­nal de bord période #4

Jour­nal de bord période #4

Lun­di 13 octobre

Le week-end a pas­sé vite, comme tous les week-end et m’a appor­té son lot de récon­fort. J’ai des envies de ran­ge­ment ter­ribles, de clas­se­ment, parce que j’ai trop lais­sé trai­ner les choses et que je me retrouve avec tout ce que j’ai accu­mu­lé pen­dant de longs mois à l’a­ban­don. J’ai mis dans des sacs tout ce que j’ai rame­né de Tur­quie, de Thaï­lande et d’In­do­né­sie, des petits sacs épars pleins d’é­ti­quettes, de tickets de bus ou d’en­trée de temple et de sites archéo­lo­giques, des cap­sules de bou­teilles de sodas aux noms exo­tiques, des pièces de pays où je n’ai fait que pas­ser, des éti­quettes de super­mar­ché, des tracts publi­ci­taires, de tout un tas de choses que je n’ai pas pris le soin de trier et que je n’ar­rive pas à jeter. Je suis tou­jours entou­ré de ma propre mul­ti­tude dont je n’ar­rive pas à me dépar­tir. Alors j’ai fait un pre­mier tri, jeté beau­coup de choses, me concen­trant sur l’es­sen­tiel, ne gar­dant que le signi­fi­ca­tif, ce qui attire l’œil et l’esprit.

Nous buvons nos verres de menthe dans un silence rare sous les Tro­piques et que ne trouble pas même le ven­ti­la­teur arrê­té. Silence sans cris chan­tants de mar­chands ambu­lants, sans pétards chi­nois, sans oiseaux, sans cigales. Un vent très léger venu de la baie incline mol­le­ment les nattes ten­dues au tra­vers des fenêtres, découvre un tri­angle du mur blanc cou­vert de lézards endor­mis et apporte l’o­deur de la route dont le gou­dron cuit ; par­fois, seul, l’ap­pel d’une sirène loin­taine, soli­taire et comme étouf­fé, monte de la mer…

André Mal­raux, Les conqué­rants, 1928

Mar­di 14 octobre

Pris dans mon élan, j’ai conti­nué à clas­ser mes affaires, à jeter. Demain, troi­sième phase. Le ran­ge­ment par­ti­cipe de l’har­mo­nie du monde.

Mer­cre­di 15 octobre

Encore un pro­jet dans le tête. Sans le faire exprès, en regar­dant les œuvres d’Aurel Stein, et en me ren­dant compte qu’au­cun de ses livres n’a­vait été tra­duit en fran­çais, j’ai bien envie de me lan­cer dans l’a­ven­ture, comme si je n’a­vais pas assez de choses à faire comme ça. Mais à peine en ai-je déjà par­lé que je me suis lan­cé. Ruines enfouies du Khotan…

Jeu­di 16 octobre

Juste ter­mi­né le livre d’Antoine Sfeir, L’islam contre l’islam, L’interminable guerre des sun­nites et des chiites, en forme de réqui­si­toire contre la peur qu’ins­pire l’é­tat théo­cra­tique d’I­ran. Un simple rap­pel semble remettre les choses à leurs places :

La dia­bo­li­sa­tion de l’I­ran touche le peuple, mais ne gène pas le régime. Il est vrai que ce régime théo­cra­tique dérange les Occi­den­taux, alors que les régimes théo­cra­tiques séou­dien ou qata­ri ne leur posent aucun pro­blème, alors même que le Qatar est en train d’a­che­ter les ban­lieues et de s’im­plan­ter dura­ble­ment en France en y impor­tant un islam rigo­riste. Ce sont d’ailleurs des alliés. Deux poids, deux mesures. Ce que les Ira­niens dénoncent et ont du mal à accepter.

Quoi qu’il en soit, la France a du mal avec l’is­lam et le com­prend tel­le­ment peu qu’elle fait des alliances contre-nature et ne sait même plus où sont ses amis. Elle n’ar­rive plus à dia­lo­guer avec l’Al­gé­rie, avec le Liban, avec la Libye, et encore moins avec la Syrie qui a été arro­sée pen­dant des années depuis les accords Sykes-Picot. Des gens qui ont signé un accord en 1916 et dont on a même oublié les fonc­tions sont à l’o­ri­gine de ce qui se passe cent ans plus tard. La France ne sait pas dia­lo­guer avec les pays arabes, et encore moins avec les musul­mans, qu’ils soient de France oui d’ailleurs. Lorsque j’en­tends que les musul­mans ne font aucun effort pour s’in­té­grer en France et que les jeunes qui naissent aujourd’­hui, même après des géné­ra­tions d’ins­tal­la­tion sur le ter­ri­toire, devraient quand-même por­ter des pré­noms fran­çais, je me demande ce qui n’a pas fonc­tion­né dans les avan­cées éthiques que nous nous sommes pris en pleine figure. Où en sont cer­tains ? Où en êtes-vous avec votre sen­ti­ment d’ap­par­te­nance fran­çaise ? Où en êtes-vous avec l’is­lam ? Com­pre­nez-vous suf­fi­sam­ment mal cette reli­gion pour la dia­bo­li­ser ain­si et poser de manière radi­cale sur les tarés qu’on connaît aujourd’­hui le nom d’ « isla­mistes »? J’en­ten­dais par­ler un jeune imam à la télé­vi­sion qui disait que la pre­mière chose à faire avec ces tarés était de ne pas les appe­ler comme ça, car ils n’ont plus rien à voir avec l’is­lam ; ils le dévoient en le cor­rom­pant et en l’in­ter­pré­tant dans n’im­porte quel sens. Ce que les Fran­çais n’ont pas com­pris, c’est que plus ils se bra­que­ront contre l’is­lam, et plus l’État lais­se­ra les ban­lieues se faire péné­trer par un islam radi­cal, plus les ban­lieues se bra­que­ront contre l’É­tat. Rien de bon ne sor­ti­ra de tout ça. Une fois encore, le meilleur moyen de faire d’une reli­gion qu’on ne connaît pas une res­source pour son propre pays, c’est d’es­sayer de la com­prendre. Mais si c’é­tait dans les habi­tudes de la France, ça se sau­rait depuis longtemps.

Ven­dre­di 17 octobre

La semaine tire à sa fin, les jours sombrent et l’an­goisse d’un nou­veau départ, même pour une des­ti­na­tion très proche, me sai­sit à nou­veau. Demain je pars pour trois jours au Luxem­bourg, sur les traces de ces quelques jours pas­sés avec mes grands-parents il y a bien des années.

Pho­to d’en-tête © Alexandre Moreau

 

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Les petits papiers chi­nois d’Au­rel Stein

Les petits papiers chi­nois d’Au­rel Stein

Je tiens Aurel Stein en très haute estime dans le pan­théon de mes idoles. Décou­vreur des Manus­crits de Dun­huang dans la grotte de Mogao, des momies de Lou­lan et de sanc­tuaires oubliés dans le désert de Lop Nor et du Tak­la­ma­kan, il a res­sus­ci­té l’i­mage du pas­sé des anciens royaumes d’A­sie Cen­trale et de Chine. Auteur de plu­sieurs livres, dont aucun n’est tra­duit en fran­çais, c’est un des explo­ra­teurs les plus sym­pa­thiques qu’il m’ait été don­né de croi­ser au fil de mes lec­tures. C’est prin­ci­pa­le­ment grâce à Colin Thu­bron et son livre L’ombre de la route de la soie, que j’ai pu faire connais­sance avec ce mon­sieur né en Hon­grie et mort en Afgha­nis­tan en 1943. Au cœur de son ouvrage, il nous raconte com­ment Aurel Stein a fait une décou­verte archéo­lo­gique majeure, la décou­verte des pre­miers écrits sur papier :

Momie, Loulan, Sir Marc Aurel Stein, 1914. Photo © The British Library Board

Momie, Lou­lan, Sir Marc Aurel Stein, 1914. Pho­to © The Bri­tish Libra­ry Board

Ce n’est qu’en 751 après Jésus-Christ, quand les Arabes écra­sèrent les Chi­nois à la bataille de Talas, que l’art — jalou­se­ment gar­dé — de la fabri­ca­tion du papier par­tit pour Samar­cande, à l’ouest, en même temps que des arti­sans chi­nois cap­tu­rés. Il ne devait pas atteindre l’Eu­rope avant trois autres siècles. Dans le musée feu­tré, cette page, la pre­mière de toutes, semble trop gros­sière pour por­ter des ins­crip­tions. Cepen­dant, des lettres écrites sur de l’é­corce de mûrier voya­geaient déjà sur la route de la Soie, cent ans après Jésus-Christ. L’ar­chéo­logue Aurel Stein, qui tra­vaillait sur une tour de guet dans le désert du Lop, tom­ba sur une cache de cour­rier non dis­tri­bué, qui ren­fer­mait des mes­sages en sog­dien datant de 313 après Jésus-Christ. Ce sont les pre­miers écrits sur papier que l’on connaisse. Les mots sont tra­cés au noir de fumée. L’un des mes­sages livre l’é­clat de colère d’une épouse négli­gée: « Je pré­fé­re­rais être mariée à un chien ou à un porc, qu’à toi ! ». Un autre évoque la défaillance de l’E­tat chi­nois — sac des villes, fuite de l’empereur — et ses consé­quences sur le com­merce. Quant au reste, les écrits qui couvrent les frag­ments ont la net­te­té d’un bilan de socié­té : « A Gun­zand, il y a 2500 mesures de poivre à envoyer… Khars­tang vous devait 20 sta­tères d’argent… Il m’a don­né l’argent, je l’ai pesé et n’ai trou­vé que 4,4 sta­tères en tout. J’ai demandé… »

Dunhuang - Grottes de Mogao - Photo Aurel Stein - 1921

Dun­huang — Grottes de Mogao — Pho­to © Aurel Stein — 1921

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