Nov 3, 2014 | Barattages, Sur les portulans |
Vous connaissez la Bretagne ? Vous vous êtes déjà promené dans ce qu’on appelle le bocage français ? Ce paysage caractéristique où les champs sont délimités par des arbres hauts permettant de couper l’effet dévastateur du vent sur les récoltes ? On le voit en Normandie, bien évidemment, mais la Normandie a beaucoup moins été touchée par la phénomène dont je vais vous parler. Une autre caractéristique du paysage de bocage, c’est le talus. Écoutons la douce poésie de Wikipédia nous parler de cette chose qui nous rappellera les cours de géographie du collège :
On nomme talus des murets bocagers de quelques décimètres à environ trois mètres de haut construits en une sorte de maçonnerie de gazon. Des briques végétales constituées de terre renforcée par les racines et l’herbe sont utilisées. Elles sont extraites au voisinage immédiat qui a été cultivé en herbe pendant au moins un ou deux ans. Leurs dimensions sont de l’ordre de celles de briques pleines classiques ou sensiblement plus grosses. Elles sont assemblées en les croisant, herbe vers le bas. Le résultat est une construction qui mesure typiquement 1,5 mètre de haut, et a une largeur de l’ordre de 2 mètres à la base et une cinquantaine de centimètres au sommet. L’intérieur du talus est entièrement constitué de terre végétale et le sommet est couronné par un dôme de terre végétale ou de mottes. Le talus est en général semé et souvent planté, participant à ce qu’on appelle la forêt linéaire.
On rencontre aussi des talus contenant des pierres ramassées dans une parcelle cultivée, des talus constitués de terre excavée (par exemple à l’occasion de la construction de chemin creux, douves ou fossés), ou des demi-talus de pierre (comportant une maçonnerie de pierres sèches sur une de leurs faces).

Mechanical Mowing Forbidden… Photo © Alexandre Dulaunoy.
A présent, vous voyez mieux en quoi consistent ces talus ? Si vous connaissez un peu la Bretagne, vous les avez déjà vus. Si vous connaissez la petite ville de Plougrescant au bord de l’Atlantique, vous savez que pas une seule des maisons ne dirait non à son talus, ne serait-ce que pour la protéger de la route. Michel Le Bris, Breton de naissance, ayant passé son enfance à la lisière du Finistère (29) et de ce qui était encore dans mon enfance les Côtes-du-Nord (22), à Plougasnou très exactement (ne vous aventurez pas à prononcer le s !) et enfin expatrié à Paris par la révolution touristique, nous raconte avec un certain dépit comment toute une génération a sacrifié ces reliques d’un temps ancien, où l’on n’était pas ignare par la science mais savant par l’observation, sur l’autel du profit, afin de gagner quelques mètres carrés de terres cultivables et d’uniformiser ces petits champs pour en faire de grandes exploitations, et comment au final, prend toute son envergure l’expression “retour de boomerang”. Dans ces quelques mots se trouve toute l’amertume de ceux qui voient leur pays (pas simplement au regard de la Bretagne) saccagés non pas de l’extérieur, mais par les habitants eux-mêmes.
Passe que leurs petits-enfants partent pour Paris et reviennent chaque été avec des manières ridicules, passe qu’on leur ait enlevé leur cheminée – pas de cheminées dans les maisons neuves, bien sûr, ça fait sale – passe que les belles-filles leur fassent la guerre parce qu’ils continuent à cracher par terre. Mais que l’on touche aux talus, à leurs talus, qu’ils avaient construits et avant eux des générations de Bretons, non ! Ils n’avaient rien dit jusque-là, mais la bêtise avait des limites : les talus, leur place, leur hauteur, avaient été calculées pour retenir l’eau, protéger du vent. Il avait fallu des siècles d’expérimentations pour arriver à ces chefs d’œuvre, et on allait raser tout ça ? Jamais ! Il y eut bien des brouilles définitives, des crises de désespoir, des bérets jetés par terre, mais les jeunes tinrent bon et rasèrent les talus. Le résultat ne se fit pas attendre, évidemment : les récoltes furent à moitié détruites par le vent, les terres inondées. C’est pourquoi vous pouvez voir aujourd’hui dans certaines régions, les champs coupés de plaques de tôle. C’est pourquoi aussi, la ville de Morlaix a été inondée deux fois, ces dernières années.
Michel Le Bris, L’homme aux semelles de vent. 1977
Et toc !
Photos d’en-tête © Richard Droker
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Nov 1, 2014 | Routes croisées |
Dimanche 26 octobre
J’ai un peu laissé de côté tout ça. Moment de creux. Moments de grâce aussi.
Léger comme le battement d’aile d’un papillon.
Du retard en tout, une sensation de bout du monde. Mais du retard qui n’implique pas de renoncement.
Trois jours au Luxembourg, sur la frontière allemande, à l’écart de tout. Trois jours à flirter avec les frontières, en se déplaçant toujours sur le bord, jamais dans le chemin. On se sent polyglotte, je me sens polyphile, dans nul pays à la fois, presque partout parfois. Le mouvement héraclitéen dans son acceptation la plus large.
Une semaine marquée par la poésie avec une belle rencontre, celle du poète chinois Yu Jian, et une belle retrouvaille, celle de François.
Un moment de félicité avec les jeunes, à l’ESSEC, dans une belle cérémonie, et puis une bouffée de chaleur aussi.
Et puis j’ai remis le nez dans mes mails, pour prendre le temps de répondre à ceux que j’ai oublié. Une douce sensation, belle comme un matin brumeux d’automne, une très belle sensation venue d’ailleurs. Une envie d’en connaître plus.
Ces trois jours loin de tout m’ont redonné des vapeurs de nomadisme, moi qui avait décidé de poser un peu mes valises et de reposséder mon quotidien. Mais c’est sans compter que le voyage est une manière d’avoir la maîtrise de ce que provoque des soubresauts au creux de l’estomac.
L’élan maîtrisé.
La reterritorialisation de soi dans l’esprit du songe.
Pas de lecture cette semaine, au profit d’un peu de sommeil. Le temps comme une traversée où les arrêts ne sont presque plus comme des chutes.
Retour sur les pages de Michel Le Bris.
Tout se joue dans cette conjugaison du droit de vivre au pays, du refus des frontières, du droit de chacun d’aller où il le désire — sous peine de retomber dans l’exclusion de l’autre, l’appauvrissement de l’esprit, la chiennerie nationaliste, dans ce que je vois naître ici, en Languedoc, par l’imbécillité de quelques misérables.
Sous le prétexte des effets dévastateurs du tourisme, ne pas se rendre aveugle aux autres, sous peine de devenir aveugle soi-même : la révolte ne peut naître que dans la rencontre de deux regards.
Michel Le Bris, L’homme aux semelles de vent. 1977
Lundi 27 octobre
Hier soir au coucher, quelques oiseaux me faisaient encore l’affront de chantonner, dans l’air froid et léger de ce silence langoureux. Au réveil, très tôt, le brouillard a tout recouvert, me laissant à peine le loisir de distinguer les formes habituelles qui me disent le dangereuse incidence de ce qui est reconnaissable. J’aime me réveiller tous les jours en ayant l’impression que le monde se renouvelle de lui-même, sans que j’en sois l’auteur. Il est tout de même plus facile de se dire qu’on n’y est pour rien.
A nouveau je me promène en rêve dans une Allemagne romantique, une Allemagne des abbayes austères et rondelettes, percluse de formes baroques qui disent ce qu’a été cette étrange variation entre Réforme et Contre-Réforme. Partout où je passe se découvrent les marches de la spiritualité. Je peux sans honte dire que j’ai vu la semaine dernière la Sainte-Tunique du Christ dans la cathédrale de Trèves. Une des saintes tuniques. Puisque l’autre se trouve non loin de moi, juste au bout de mon doigt… à Argenteuil… Ceux qui passent devant la Basilique ne le savent peut-être même pas. Fascination pour des reliques d’un autre temps alors que dehors sévit une part du chaos. Il faudra retourner à Trèves dont je me suis épris. Qui eût pu me dire qu’ici je verrai la plus vaste salle venant de l’antiquité classique ? La Konstantinbasilika !
Mardi 28 octobre
J’ai eu du mal à me dire aujourd’hui que nous n’étions plus le 27 ; j’ai traîné ça toute la journée avec moi, sans pouvoir passer au jour d’après. Tantôt le jour sombre, tantôt le brouillard, tantôt la lumière crue du ciel éclatant et du soleil paresseux. Pendant ce temps, une vieille douleur dans le bassin ne passe pas.
Un beau tableau qui parle d’automne, Autumn afterglow, de John Atkinson Grimshaw, un peintre bucolique qui n’eut jamais les heures de gloires qu’il méritait. Il était pourtant un artiste de la lumière, rehaussant les ambiances de couleurs parlantes, sublimant les lumières et tels de haïkus ne parlait en somme que du fil des saisons qui passent.

John Atkinson Grimshaw — Autumn afterglow — 1883 — 51 x 76 cm — Collection privée
Mercredi 29 octobre
Jour de repos aujourd’hui, mais jour de travail. J’écluse mon reliquat de jours non pris cette année pour profiter du peu de temps qu’il me reste avant de rendre ma note d’investigation de master. Les jours défilent sans que j’arrive à avancer aussi vite que je le souhaiterais. Dehors il fait brouillard, alors je tire les rideaux et allume la lumière, me calfeutre dans l’ambiance de travail qu’il me faut pour ne pas pouvoir déborder. L’ascèse qui me remplit est une question de survie, car dans ce creux sort la moelle qui me fait tenir debout. Ne pas bouger devant mon ordinateur me donne froid, je me rabougris tendrement, j’exulte dans le repli tandis que j’empile les mots. Mais je ne suis pas l’homme d’une seule tâche et je n’arrive pas à me satisfaire de ne courir qu’un seul lièvre à la fois.
Jours d’attente intolérable.
Jeudi 30 octobre
J’ai passé ma journée d’hier à essayer de trouver un moyen d’organiser mes idées. Tout ce qui est inscrit sur mes cahiers de notes que j’utilise pour mon mémoire, l’est en dépit du bon sens, mais comment organiser un cahier qui n’est destiné à n’être le réceptacle d’une pensée qu’il est impossible de fixer ? Alors j’ai trouvé une solution, loin d’être idéale mais qui permet d’être plus à l’aise sur l’aspect visuel des choses, et qui me permet de tout voir d’un seul coup d’œil.
J’ai donc pris une feuille blanche, format A3, et j’ai noté mes idées en les organisant comme sur une carte heuristique. N’ayant évidemment pas assez de place sur ma petite feuille A3, j’en ai collé une, puis deux, puis trois, jusqu’à me retrouver avec 9 feuilles format A3, soit 1260 x 891 mm, soit 1,122 m². Plus d’un mètre carré de papier attaché ensemble pour contenir tout ce que j’ai à dire ! Ça m’a pris toute une journée, mais le boulot n’est pas fini. Il me faut maintenant organiser l’information, la sélectionner, développer, en un mot : en faire un texte.
Vendredi 31 octobre
Une des plus belles journées d’automne qu’il ait été donné d’avoir ; un beau soleil chaud dans un ciel bleu d’argent, éclatant ; j’ai passé une bonne partie de la journée dehors, en t‑shirt avec mon fils qui n’était guère plus vêtu. J’étais tellement en joie que je suis allé m’acheter de manière totalement compulsive des vêtements (oui, je sais, demain j’arrête) et deux bouquins ; le guide du routard sur l’Allemagne (oui, quelle drôle d’idée, tiens !) et un autre sur lequel je lorgnais depuis bien longtemps : L’iconoclaste, par Boris Martin, dont le sous-titre est : l’histoire véritable d’Auguste François, consul, photographe, explorateur, misanthrope, incorruptible et ennemi des intrigants. Complètement craqué ; le soleil m’a dézingué.
Je suis aussi allé à l’Hôtel des Impôts, chercher une somme rondelette en liquide qu’ils me devaient après un trop perçu. Je dois avouer que réclamer son argent à l’Etat a quelque chose de quelque peu… jouissif. Même si je sais que d’ici peu de temps, il va y retourner. Mais je fais partie de ces gens qui sont heureux de payer des impôts. J’ai peut-être trop peu le sens de moi-même et un peu trop le sens du collectif.
Commencé Mésaventures du paradis d’Erik Orsenna, que je lis tout doucement. Bloqué sur Léonard de Vinci.
Photo d’en-tête © Tauno Tõhk / 陶诺
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Oct 22, 2014 | Arts |

Andrea del Verrocchio et Leonardo da Vinci — Le baptême du Christ — 1472–75 — 177 × 151 cm — Galerie des Offices — Florence
C’est en tout cas ce que prétend la légende colportée depuis Giorgio Vasari, depuis la rédaction de ses Vite en 1550… Au-delà de la légende, on sait depuis bien longtemps que l’ange de gauche sur le tableau d’Andrea del Verrocchio, Le baptême du Christ, peint entre 1472 et 1475 n’est pas réellement de l’auteur qui a signé, mais de son élève le plus talentueux, un certain Leonardo da Vinci. Ainsi Vasari reporte-t-il cette petite légende :
Son très jeune disciple, Léonard de Vinci, y peignit un ange bien meilleur que tout le reste. Puisque Léonard, malgré sa jeunesse, l’avait ainsi surpassé, Andrea décida de ne plus jamais toucher un pinceau.

Andrea del Verrocchio et Leonardo da Vinci — Le baptême du Christ (détail des anges) — 1472–75 — 177 × 151 cm — Galerie des Offices — Florence
Tandis que l’ange de Leonardo regarde le visage du Christ baptisé par Jean-Baptiste, celui de Verrocchio regarde l’ange de Leonardo, d’un air peut-être un peu soupçonneux (et pas vraiment dans l’axe de son sujet). Celui de Leonardo, s’il semble regarder effectivement le Christ, est un regard qui regarde ailleurs, presque déjà lointain, au-delà de tout ce que l’autre est capable de comprendre. Une belle image illustrée des rapports entre les deux peintres.
Avec cette liberté que prend Vasari en appelant ces maîtres par leur prénom, il forge à jamais la réputation de Léonard, tout en enterrant précocement Verrocchio, bien loin d’être mort. A cette époque, on travaille en atelier et le maître n’est souvent pas à l’origine de toutes ses pièces, qui sont retravaillées pendant des années, retouchées, refaites, refondues, etc. En l’occurrence, on peut observer au moins trois mains sur cette œuvre. La présence de l’ange aux côtés du palmier a de quoi surprendre tant la facture de l’un semble sensible et l’autre grossière. Verrocchio, lui, se consacrera essentiellement par la suite à ses arts de prédilection ; la sculpture et l’orfèvrerie. Alors la peinture, hein, il pouvait bien laisser cela à plus expert que lui…

Andrea del Verrocchio et Leonardo da Vinci — Le baptême du Christ (détail des drapés) — 1472–75 — 177 × 151 cm — Galerie des Offices — Florence
L’oeuvre est assez hétéroclite avec toutes ces mains qui lui sont passées dessus. Selon les spécialistes, dont fait partie Kenneth Clark (Leonard de Vinci, 1967), l’ange en entier a été peint par Leonardo ; cela se voit surtout dans le drapé de la robe de l’ange, un drapé sur un tissu très rigide, sans souplesse, comme s’il était empesé.
Ce qui est le plus étonnant dans cette œuvre, c’est le paysage, un paysage qui n’est pas du tout dans la tradition des arrière-plans peints à cette époque, et c’est ici qu’on se rend compte que Leonardo ne s’est pas contenté de peindre un ange sur le tableau du maître. On voit clairement ici les prémices de ce que sera le paysage accompagnant le portrait de la Joconde.

Leonardo da Vinci — La Joconde (1503–1506) — Paysage droit — Le Louvre — Paris

Leonardo da Vinci — La Joconde (1503–1506) — Paysage gauche — Le Louvre — Paris
Ce qui atteste de l’authenticité de ce paysage de la main de Leonardo, c’est un dessin qu’on trouve dans la Galerie des Offices de Florence, un dessin datant du 5 août 1473, haché et nerveux, signé du futur peintre, reproduisant une vue classique de l’Arno, tel qu’on avait l’habitude de l’employer dans les peintures florentines de cette période.

Leonardo da Vinci — Paysage de la vallée de l’Arno — 1473 — Galerie des Offices — Florence

Andrea del Verrocchio et Leonardo da Vinci — Le baptême du Christ (détail du paysage) — 1472–75 — 177 × 151 cm — Galerie des Offices — Florence
Andrea del Verrocchio et Leonardo da Vinci — Le baptême du Christ (détail de l’ange) — 1472–75 — 177 × 151 cm — Galerie des Offices — Florence
Andrea del Verrocchio et Leonardo da Vinci — Le baptême du Christ (détail du paysage — HD) — 1472–75 — 177 × 151 cm — Galerie des Offices — Florence
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Oct 21, 2014 | Routes croisées |
Lundi 13 octobre
Le week-end a passé vite, comme tous les week-end et m’a apporté son lot de réconfort. J’ai des envies de rangement terribles, de classement, parce que j’ai trop laissé trainer les choses et que je me retrouve avec tout ce que j’ai accumulé pendant de longs mois à l’abandon. J’ai mis dans des sacs tout ce que j’ai ramené de Turquie, de Thaïlande et d’Indonésie, des petits sacs épars pleins d’étiquettes, de tickets de bus ou d’entrée de temple et de sites archéologiques, des capsules de bouteilles de sodas aux noms exotiques, des pièces de pays où je n’ai fait que passer, des étiquettes de supermarché, des tracts publicitaires, de tout un tas de choses que je n’ai pas pris le soin de trier et que je n’arrive pas à jeter. Je suis toujours entouré de ma propre multitude dont je n’arrive pas à me départir. Alors j’ai fait un premier tri, jeté beaucoup de choses, me concentrant sur l’essentiel, ne gardant que le significatif, ce qui attire l’œil et l’esprit.
Nous buvons nos verres de menthe dans un silence rare sous les Tropiques et que ne trouble pas même le ventilateur arrêté. Silence sans cris chantants de marchands ambulants, sans pétards chinois, sans oiseaux, sans cigales. Un vent très léger venu de la baie incline mollement les nattes tendues au travers des fenêtres, découvre un triangle du mur blanc couvert de lézards endormis et apporte l’odeur de la route dont le goudron cuit ; parfois, seul, l’appel d’une sirène lointaine, solitaire et comme étouffé, monte de la mer…
André Malraux, Les conquérants, 1928
Mardi 14 octobre
Pris dans mon élan, j’ai continué à classer mes affaires, à jeter. Demain, troisième phase. Le rangement participe de l’harmonie du monde.
Mercredi 15 octobre
Encore un projet dans le tête. Sans le faire exprès, en regardant les œuvres d’Aurel Stein, et en me rendant compte qu’aucun de ses livres n’avait été traduit en français, j’ai bien envie de me lancer dans l’aventure, comme si je n’avais pas assez de choses à faire comme ça. Mais à peine en ai-je déjà parlé que je me suis lancé. Ruines enfouies du Khotan…
Jeudi 16 octobre
Juste terminé le livre d’Antoine Sfeir, L’islam contre l’islam, L’interminable guerre des sunnites et des chiites, en forme de réquisitoire contre la peur qu’inspire l’état théocratique d’Iran. Un simple rappel semble remettre les choses à leurs places :
La diabolisation de l’Iran touche le peuple, mais ne gène pas le régime. Il est vrai que ce régime théocratique dérange les Occidentaux, alors que les régimes théocratiques séoudien ou qatari ne leur posent aucun problème, alors même que le Qatar est en train d’acheter les banlieues et de s’implanter durablement en France en y important un islam rigoriste. Ce sont d’ailleurs des alliés. Deux poids, deux mesures. Ce que les Iraniens dénoncent et ont du mal à accepter.
Quoi qu’il en soit, la France a du mal avec l’islam et le comprend tellement peu qu’elle fait des alliances contre-nature et ne sait même plus où sont ses amis. Elle n’arrive plus à dialoguer avec l’Algérie, avec le Liban, avec la Libye, et encore moins avec la Syrie qui a été arrosée pendant des années depuis les accords Sykes-Picot. Des gens qui ont signé un accord en 1916 et dont on a même oublié les fonctions sont à l’origine de ce qui se passe cent ans plus tard. La France ne sait pas dialoguer avec les pays arabes, et encore moins avec les musulmans, qu’ils soient de France oui d’ailleurs. Lorsque j’entends que les musulmans ne font aucun effort pour s’intégrer en France et que les jeunes qui naissent aujourd’hui, même après des générations d’installation sur le territoire, devraient quand-même porter des prénoms français, je me demande ce qui n’a pas fonctionné dans les avancées éthiques que nous nous sommes pris en pleine figure. Où en sont certains ? Où en êtes-vous avec votre sentiment d’appartenance française ? Où en êtes-vous avec l’islam ? Comprenez-vous suffisamment mal cette religion pour la diaboliser ainsi et poser de manière radicale sur les tarés qu’on connaît aujourd’hui le nom d’ « islamistes »? J’entendais parler un jeune imam à la télévision qui disait que la première chose à faire avec ces tarés était de ne pas les appeler comme ça, car ils n’ont plus rien à voir avec l’islam ; ils le dévoient en le corrompant et en l’interprétant dans n’importe quel sens. Ce que les Français n’ont pas compris, c’est que plus ils se braqueront contre l’islam, et plus l’État laissera les banlieues se faire pénétrer par un islam radical, plus les banlieues se braqueront contre l’État. Rien de bon ne sortira de tout ça. Une fois encore, le meilleur moyen de faire d’une religion qu’on ne connaît pas une ressource pour son propre pays, c’est d’essayer de la comprendre. Mais si c’était dans les habitudes de la France, ça se saurait depuis longtemps.
Vendredi 17 octobre
La semaine tire à sa fin, les jours sombrent et l’angoisse d’un nouveau départ, même pour une destination très proche, me saisit à nouveau. Demain je pars pour trois jours au Luxembourg, sur les traces de ces quelques jours passés avec mes grands-parents il y a bien des années.
Photo d’en-tête © Alexandre Moreau
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Oct 14, 2014 | Arts, Livres et carnets |
Je tiens Aurel Stein en très haute estime dans le panthéon de mes idoles. Découvreur des Manuscrits de Dunhuang dans la grotte de Mogao, des momies de Loulan et de sanctuaires oubliés dans le désert de Lop Nor et du Taklamakan, il a ressuscité l’image du passé des anciens royaumes d’Asie Centrale et de Chine. Auteur de plusieurs livres, dont aucun n’est traduit en français, c’est un des explorateurs les plus sympathiques qu’il m’ait été donné de croiser au fil de mes lectures. C’est principalement grâce à Colin Thubron et son livre L’ombre de la route de la soie, que j’ai pu faire connaissance avec ce monsieur né en Hongrie et mort en Afghanistan en 1943. Au cœur de son ouvrage, il nous raconte comment Aurel Stein a fait une découverte archéologique majeure, la découverte des premiers écrits sur papier :

Momie, Loulan, Sir Marc Aurel Stein, 1914. Photo © The British Library Board
Ce n’est qu’en 751 après Jésus-Christ, quand les Arabes écrasèrent les Chinois à la bataille de Talas, que l’art — jalousement gardé — de la fabrication du papier partit pour Samarcande, à l’ouest, en même temps que des artisans chinois capturés. Il ne devait pas atteindre l’Europe avant trois autres siècles. Dans le musée feutré, cette page, la première de toutes, semble trop grossière pour porter des inscriptions. Cependant, des lettres écrites sur de l’écorce de mûrier voyageaient déjà sur la route de la Soie, cent ans après Jésus-Christ. L’archéologue Aurel Stein, qui travaillait sur une tour de guet dans le désert du Lop, tomba sur une cache de courrier non distribué, qui renfermait des messages en sogdien datant de 313 après Jésus-Christ. Ce sont les premiers écrits sur papier que l’on connaisse. Les mots sont tracés au noir de fumée. L’un des messages livre l’éclat de colère d’une épouse négligée: « Je préférerais être mariée à un chien ou à un porc, qu’à toi ! ». Un autre évoque la défaillance de l’Etat chinois — sac des villes, fuite de l’empereur — et ses conséquences sur le commerce. Quant au reste, les écrits qui couvrent les fragments ont la netteté d’un bilan de société : « A Gunzand, il y a 2500 mesures de poivre à envoyer… Kharstang vous devait 20 statères d’argent… Il m’a donné l’argent, je l’ai pesé et n’ai trouvé que 4,4 statères en tout. J’ai demandé… »

Dunhuang — Grottes de Mogao — Photo © Aurel Stein — 1921
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