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Les mys­té­rieuses paroles de l’Apocalypse

Les mys­té­rieuses paroles de l’Apocalypse

Je l’ai déjà dit et le redi­rai au besoin : il faut lire l’A­po­ca­lypse, et lire aus­si l’An­cien Tes­ta­ment. Pas pour leur mes­sage, mais pour leur beau­té intrin­sèque. Par­fois, la parole sacrée prend la forme d’une poé­sie presque éso­té­rique, dans laquelle du sens est révé­lé. Les reli­gions de la révé­la­tion sont per­cluses de ces petits apho­rismes qui ne veulent pas dire grand-chose du sacré, une fois sor­tis de leur contexte, mais qui en eux-mêmes sont d’une beau­té dévo­rante, presque indécente…

« Je vien­drai comme un voleur, et tu ne sau­ras pas à quelle heure je vien­drai sur toi. »

Apo­ca­lypse de Jean, 3:3.

Si vous vou­lez en connaître le sens réel, beau­coup moins pro­saïque, ce sera à vous de cher­cher, mais res­tons-en là… de grâce !!

Le Christ de la Pentecôte - Vitrail de la Cathédrale de Bourges

Le Christ de la Pen­te­côte — Vitrail de la Cathé­drale de Bourges — Pho­to © Les amis de la cathé­drale de Bourges

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Et Leo­nar­do se mit à peindre sur le mur humide du réfectoire…

Et Leo­nar­do se mit à peindre sur le mur humide du réfectoire…

A la lec­ture du Léo­nard de Vin­ci de Ken­neth Clark, on a par­fois l’im­pres­sion d’être face à un peintre un peu ren­fro­gné, ombra­geux, un peu taci­turne, voire un peu dilet­tante (je me rends compte que ce mot n’a pas de fémi­nin) et lorsque l’on voit le nombre de tableaux qu’il a lais­sé, l’im­pres­sion n’en est que plus forte. Pour­tant, pour qui connaît ses manus­crits, il n’en est rien.

Pour com­pen­ser l’ab­sence de docu­ment, nous avons, sur ce tra­vail, plu­sieurs rela­tions de témoins ocu­laires, dont celle de l’é­cri­vain Ban­del­lo que je me dois de citer bien qu’elle soit très connue, car rien ne donne une image plus vivante de Léo­nard au travail.
« Sou­vent, dit-il, j’ai vu Léo­nard s’en aller tra­vailler le matin sur l’é­cha­fau­dage de La Cène ; et il lui arri­vait de s’y ins­tal­ler depuis le lever jus­qu’au cou­cher du soleil, ne posant jamais son pin­ceau sans boire ni man­ger. Puis il res­tait par­fois trois ou quatre jours sans tou­cher à l’œuvre, bien qu’il pas­sât chaque jour plu­sieurs heures à la consi­dé­rer et à cri­ti­quer en lui-même les per­son­nages. Je l’ai vu éga­le­ment, quand il lui en pre­nait fan­tai­sie, quit­ter la Corte Vec­chia alors qu’il tra­vaillait à l’im­mense che­val d’ar­gile et s’en aller droit au couvent de Sainte-Marie-des-Grâces. Là, esca­la­dant l’é­cha­fau­dage, il sai­sis­sait un pin­ceau et ajou­tait quelques touches à l’un des per­son­nages ; puis brus­que­ment, il s’en allait.»

Et si ce tableau, l’un des plus connu de l’his­toire de la pein­ture occi­den­tale n’é­tait en fait qu’un leurre, l’œuvre d’un mau­vais peintre ? Pire : l’œuvre de plu­sieurs mau­vais peintres ou pire encore : l’œuvre de mau­vais res­tau­ra­teurs ? Même pas des peintres ! Mal­heu­reu­se­ment, cette étude de Ken­neth Clark nous dit qu’on n’est pas for­cé­ment très loin de la vérité.

Com­men­çons, dans une sou­ci de lisi­bi­li­té, par dis­tri­buer les rôles, pour que toute inter­pré­ta­tion à venir soit éclai­rée par ce sens : de la gauche vers la droite donc : Bar­thé­lé­my, Jacques le Mineur, André, Judas (au pre­mier plan, la main enser­rant une bourse), Pierre, Jean (oui qui que soit d’autre), le Christ, Tho­mas, Jacques le Majeur, Phi­lippe, Mat­thieu, Thad­dée et enfin Simon.

La Cène - Leonardo da Vinci - 1494-1498 - Santa Maria delle Grazie - Milano

La Cène — Leo­nar­do da Vin­ci — 1494–1498 — San­ta Maria delle Gra­zie — Milano

Leo­nar­do da Vin­ci reste un tech­ni­cien très poin­tu de la pein­ture et de l’a­na­to­mie et sur les ques­tions de reli­gion, il a des idées bien arrê­tées, des concep­tions qui, comme pour la plu­part de ses col­lègues contem­po­rains, sont loin d’être des paran­gons de ver­tu. Clark dit pour­tant qu’il est cer­tai­ne­ment le moins païen des peintres de son époque.
On pen­se­ra ce qu’on veut de la Joconde, La Cène est cer­tai­ne­ment le chef‑d’œuvre abso­lu de Leo­nar­do. En plus d’être une pein­ture immense (4,6 x 8,8 mètres !), le der­nier repas du Christ peint sur le mur du réfec­toire du couvent Sainte-Marie-des-Grâces (San­ta Maria delle Gra­zie) de Milan est assu­ré­ment un des plus grands tableaux du maître, pour de mul­tiples rai­sons ; sa com­po­si­tion d’a­bord, mais aus­si le par­ti pris du peintre (il décide de peindre la scène tan­dis que le Christ dit d’un des leurs les tra­hi­ra : En véri­té, je vous le dis, l’un de vous me livre­ra, Jean, XIII, 21–22), et enfin l’or­ga­ni­sa­tion très prag­ma­tique des émo­tions déga­gées par cha­cun des apôtres, qui fait de l’au­teur un ratio­na­liste extrême.
Pour­tant, cette œuvre n’a plus grand-chose à voir avec l’œuvre que pei­gnit Leo­nar­do entre 1494 et 1498, à cause d’un détail qui a son impor­tance : le peintre n’a pas peint à fresque tan­dis que le mur du réfec­toire était visi­ble­ment trop humide pour fixer l’huile. A peine 20 ans après la réa­li­sa­tion de l’œuvre, elle com­mence à se dété­rio­rer de manière irrémédiable.

Cette façon de pro­cé­der ain­si par inter­mit­tence laisse entendre que Léo­nard ne pei­gnait pas al fres­co ; nous savons qu’ef­fec­ti­ve­ment, il uti­li­sa un mélange d’huile et de ver­nis. Le mur étant humide, la pein­ture ne tar­da pas à se dété­rio­rer. Dès 1517, Anto­nio de Bea­tis notait que l’œuvre était excel­lente bien qu’elle se soit abî­mée à cause de l’hu­mi­di­té du mur ou pour quelque autre rai­son ; et Vasa­ri, qui la vit en mai 1556, rap­porte qu’ « elle est en si mau­vais état qu’on n’y dis­tingue rien d’autre que des taches toutes brouillées ». En 1642, Sca­nel­li pou­vait écrire qu’il ne demeu­rait de l’œuvre que quelques traces des per­son­nages, si bien que l’on pou­vait à peine recons­ti­tuer le sujet. Devant de tels témoi­gnages, nous sommes obli­gés de conclure que ce que nous voyons à pré­sent sur le mur du couvent est essen­tiel­le­ment l’œuvre de res­tau­ra­teurs. La pein­ture, en effet, a été res­tau­rée quatre fois depuis le début du XVIIIè siècle, et elle le fut sans doute plu­sieurs fois aupa­ra­vant. En 1908, elle fut entiè­re­ment net­toyée par Cave­na­ghi, qui fit à son sujet un rap­port des plus opti­mistes, pré­ten­dant que seule la main gauche du Christ aurait été sérieu­se­ment retouchée.

La cène (main gauche du Christ) - Leonardo da Vinci - 1494-1498 - Santa Maria delle Grazie - Milano

La Cène (main gauche du Christ) — Leo­nar­do da Vinci

Il ajoute assez naï­ve­ment que Léo­nard était un pré­cur­seur car il semble qu’il ait employé un mélange rare­ment uti­li­sé avant la fin du XVIè siècle. Cave­na­ghi avait une répu­ta­tion de tech­ni­cien si bien éta­blie que ses dires sont géné­ra­le­ment admis ; mais, dans le cas pré­sent, nous avons des preuves acca­blantes de son erreur. On ne peut admettre qu’une pein­ture qui, selon tous les témoi­gnages, n’é­tait aux XVIè et XVIIè siècles qu’une ruine irré­pa­rable, ait sur­vé­cu plus ou moins intacte jus­qu’à nos jours. En com­pa­rant les têtes des apôtres de la fresque avec celles des pre­mières copies, nous avons la preuve évi­dente de sa res­tau­ra­tion. Pre­nons comme meilleurs exemples les deux séries dis­tinctes de des­sins, actuel­le­ment à Wei­mar et à Stras­bourg qui furent exé­cu­tés par des élèves de Léo­nard direc­te­ment à par­tir de l’o­ri­gi­nal. Ils ne com­portent aucune de ces variantes per­son­nelles qui appa­raissent habi­tuel­le­ment dans les copies. Ces des­sins repro­duisent, comme d’un accord tacite, cer­taines dif­fé­rences par rap­port à la fresque telle qu’elle se pré­sente actuel­le­ment, et chaque fois le des­sin lui est net­te­ment supé­rieur dans l’ex­pres­sion et la fac­ture. Pre­nons quatre des apôtres assis à la gauche du Christ (Clark — ou son tra­duc­teur — laisse un ambi­guï­té dans le texte, car les per­son­nages dont il parle sont à la gauche du Christ sur le tableau, donc à sa droite à lui). Dans l’o­ri­gi­nal, Saint Pierre est l’un des per­son­nages les plus dérou­tants de toute la com­po­si­tion par la lai­deur de son front trop bas, alors que dans les copies, sa tête, reje­tée en arrière, pré­sente un effet de rac­cour­ci. Le res­tau­ra­teur, inca­pable de suivre un des­sin aus­si dif­fi­cile, a fait de cette atti­tude une dif­for­mi­té. Il fait preuve de la même lour­deur dans la pose peu natu­relle qu’il finit par don­ner aux têtes de Judas et de saint André. Les copies montrent qu’à l’o­ri­gine Judas était en pro­fil per­du, ce que nous confirment les des­sins de Léo­nard qui sont à Wind­sor. Le res­tau­ra­teur le pré­sente tout à fait de pro­fil, dimi­nuant ain­si l’as­pect sinistre qu’il devait avoir. Saint André était presque de pro­fil ; le res­tau­ra­teur le pré­sente de trois-quarts, d’une façon toute conven­tion­nelle. Il a aus­si trans­for­mé ce digne vieillard en un per­son­nage à l’ex­pres­sion cau­te­leuse. La tête de saint Jacques le Mineur, une créa­tion du res­tau­ra­teur, donne la mesure de son incapacité.

La cène (apôtres gauche) - Leonardo da Vinci - 1494-1498 - Santa Maria delle Grazie - Milano

La Cène (apôtres gauche) — Leo­nar­do da Vin­ci — 1494–1498 — San­ta Maria delle Gra­zie — Milano

Il est impor­tant d’in­sis­ter sur ces modi­fi­ca­tions car elle prouvent que l’ef­fet dra­ma­tique de La Cène vient uni­que­ment de la dis­po­si­tion et du mou­ve­ment des per­son­nages et non pas de l’ex­pres­sion de leurs visages. Les écri­vains qui ont cri­ti­qué l’as­pect emprun­té ou inex­pres­sif de ces visages ont don­né des coups d’é­pée dans l’eau. Presque tous les détails de la fresque sont en effet à coup sûr l’œuvre de res­tau­ra­teurs suc­ces­sifs, et les visages, exa­gé­ré­ment gri­ma­çants, dans le goût de ceux du Juge­ment der­nier de Michel-Ange, laissent sup­po­ser que la main à laquelle on doit le plus fut celle d’un médiocre peintre manié­riste du XVIè siècle.

Ken­neth Clark, Léo­nard de Vin­ci, 1939

On se demande alors ce qu’au­rait pen­sé le peintre d’un tel car­nage. Regar­dons ses plus fines toiles : la Joconde, la Dame à l’her­mine, la Belle Fer­ron­nière… On se doute alors que le résul­tat final de La Cène devait être majes­tueux. Évi­dem­ment, Léo­nard était un peintre célèbre, cer­tai­ne­ment un des plus célèbres de son époque, et les res­tau­ra­teurs se sont certes atte­lés à res­tau­rer l’œuvre magis­trale d’un grand peintre, mais c’é­tait sans comp­ter que le maitre était un des­si­na­teur, maî­tri­sant plus le dise­gno que la pit­tu­ra. C’est là qu’ap­pa­raît tout le génie du peintre : son œuvre se perd dans un mur humide, dis­pa­raît len­te­ment et per­sonne n’ar­rive plus alors à par­tir des formes à savoir ce qui y avait été des­si­né ; l’œuvre dis­pa­raît alors à jamais. Mais c’est quand-même bien la faute de Vin­ci, qui n’au­rait jamais dû peindre sur ce plâtre de mau­vaise facture.

Leonardo da Vinci - Etude pour la Cène - Venise - Galerie de l'Académie

Leo­nar­do da Vin­ci — Etude pour la Cène — Venise — Gale­rie de l’Académie

La Cène (composition) - Leonardo da Vinci - 1494-1498 - Santa Maria delle Grazie - Milano

La Cène (com­po­si­tion) — Leo­nar­do da Vin­ci — 1494–1498 — San­ta Maria delle Gra­zie — Milano

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Jour­nal de bord période #6

Jour­nal de bord période #6

Lun­di 3 novembre

Le dos contrac­té, le bas­sin qui com­mence à gri­gno­ter, à cra­quer dans tous les sens. Ren­dez-vous avec mon ostéo­pathe qui sait com­ment par­ler à mon corps, tout se remet en place dou­ce­ment tan­dis qu’elle me demande dou­ce­ment de contra­rier les mou­ve­ments qu’elle me fait faire. Elle prend tou­jours beau­coup de temps à m’ex­pli­quer ce qu’elle a mani­pu­lé en fai­sant l’ef­fort de m’ex­pli­quer le plus sim­ple­ment pos­sible, mais je ne sais pas pour­quoi, je n’é­coute jamais vrai­ment et je me perds dans ses grands yeux ronds.
Je retrouve une déli­cate sou­plesse, glisse dans mon bain chaud, me laisse cares­ser par la mousse qui m’enveloppe.
Ces jours sont des jours de grâce. Je reprends forme, une belle forme. Je ne me rase plus.
Je me sens bien. J’ai un peu peur.

Mar­di 4 novembre

Je me suis remis en quête de lec­tures, de lec­tures per­for­ma­tives. Ava­lé L’i­dée de Jus­tice d’Amar­tya Sen, même pas sen­ti le goût, à peine l’o­deur. For­mi­dable Dedans, dehors : La condi­tion d’é­tran­ger, de Guillaume Le Blanc, que je relis encore et encore, texte plein de pépites, de sidé­ra­tions, d’a­do­rables saillies qui feront date. Engon­cé dans mon cana­pé, pétri de dou­ceur. C’est le moment d’é­cou­ter à nou­veau Alice de Tom Waits. Voix écla­tée à la dyna­mite, phy­sique d’ac­teur déclas­sé, réper­toire dingue, côté un peu cir­cus, ima­gi­na­rium de Paranassus.

[audio:whd.xol]

Last night I drea­med that I was drea­ming of you…

Je suis bien, j’ai pas­sé une belle jour­née, un peu désta­bi­li­sé, chancelant.

I watch you as you disappear

Mer­cre­di 5 novembre

[audio:ish.xol]

Je suis bien, tou­jours. J’ouvre une bière brune irlan­daise sur les coups de 20h00, une bière qui veut imi­ter la Guin­ness sans lui arri­ver à l’ongle du doigt de pied. Il fait frais dehors, une odeur de che­mi­née, de bois brû­lé, de froid dans les arbres nus. La sen­sa­tion nette d’a­voir man­qué quelque chose.
Le nez dans les Inrocks, Guat­ta­ri, Le Blanc, des notes, le fou­toir, Tom Waits, je gri­fouille, gri­bouille, fait n’im­porte quoi par­fois, je pars dans tous les sens, attends que la pluie tombe, que le nez gèle, qu’il se res­sai­sisse, j’en ai à nou­veau toutes les facul­tés, je pleure un peu et tarde à rire, rit pour ne pas trop pleu­rer, recom­mence, tourne trois fois sur moi, et puis plus rien. Je retombe, meilleur moyen pour se rele­ver. J’é­coute the Acid test, Ry X, Mar­co­ni Union, en dépit du bon sens. Tiens, je vais me raser.

Jeu­di 6 novembre

Les jours passent comme des amné­sies suc­ces­sives où j’ai l’im­pres­sion de tout recom­men­cer, de tout remettre en ques­tion, mais ça ne sert à rien, j’ai trop ten­dance à lais­ser filer les moments de bon­heur, imbé­ci­le­ment. Je vou­lais juste être heureux.
Je suis bien.

Ven­dre­di 7 novembre

La semaine de tra­vail a été longue, très longue, entre­cou­pée de moments de grâce. Rasé de près, pas­sé chez le coif­feur, tout vêtu de blanc, je m’offre une nou­velle vir­gi­ni­té. Chan­ger de tête pour oublier un peu et me lais­ser le temps de me faire mal en regrettant.

J’ai repris le lec­ture de Ken­neth Clark sur Léo­nard de Vin­ci, ce qui me fait un bien fou. Tom Waits, en boucle. Je suis bien, je te dis, tout va bien.

Pho­to d’en-tête : Ter­rasse de Saint-Ger­main-en-Laye © Albert

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Esthé­tique du talus

Esthé­tique du talus

Vous connais­sez la Bre­tagne ? Vous vous êtes déjà pro­me­né dans ce qu’on appelle le bocage fran­çais ? Ce pay­sage carac­té­ris­tique où les champs sont déli­mi­tés par des arbres hauts per­met­tant de cou­per l’ef­fet dévas­ta­teur du vent sur les récoltes ? On le voit en Nor­man­die, bien évi­dem­ment, mais la Nor­man­die a beau­coup moins été tou­chée par la phé­no­mène dont je vais vous par­ler. Une autre carac­té­ris­tique du pay­sage de bocage, c’est le talus. Écou­tons la douce poé­sie de Wiki­pé­dia nous par­ler de cette chose qui nous rap­pel­le­ra les cours de géo­gra­phie du collège :

On nomme talus des murets boca­gers de quelques déci­mètres à envi­ron trois mètres de haut construits en une sorte de maçon­ne­rie de gazon. Des briques végé­tales consti­tuées de terre ren­for­cée par les racines et l’herbe sont uti­li­sées. Elles sont extraites au voi­si­nage immé­diat qui a été culti­vé en herbe pen­dant au moins un ou deux ans. Leurs dimen­sions sont de l’ordre de celles de briques pleines clas­siques ou sen­si­ble­ment plus grosses. Elles sont assem­blées en les croi­sant, herbe vers le bas. Le résul­tat est une construc­tion qui mesure typi­que­ment 1,5 mètre de haut, et a une lar­geur de l’ordre de 2 mètres à la base et une cin­quan­taine de cen­ti­mètres au som­met. L’in­té­rieur du talus est entiè­re­ment consti­tué de terre végé­tale et le som­met est cou­ron­né par un dôme de terre végé­tale ou de mottes. Le talus est en géné­ral semé et sou­vent plan­té, par­ti­ci­pant à ce qu’on appelle la forêt linéaire.

On ren­contre aus­si des talus conte­nant des pierres ramas­sées dans une par­celle culti­vée, des talus consti­tués de terre exca­vée (par exemple à l’oc­ca­sion de la construc­tion de che­min creux, douves ou fos­sés), ou des demi-talus de pierre (com­por­tant une maçon­ne­rie de pierres sèches sur une de leurs faces).

Mecha­ni­cal Mowing For­bid­den… Pho­to © Alexandre Dulaunoy.

A pré­sent, vous voyez mieux en quoi consistent ces talus ? Si vous connais­sez un peu la Bre­tagne, vous les avez déjà vus. Si vous connais­sez la petite ville de Plou­gres­cant au bord de l’At­lan­tique, vous savez que pas une seule des mai­sons ne dirait non à son talus, ne serait-ce que pour la pro­té­ger de la route. Michel Le Bris, Bre­ton de nais­sance, ayant pas­sé son enfance à la lisière du Finis­tère (29) et de ce qui était encore dans mon enfance les Côtes-du-Nord (22), à Plou­gas­nou très exac­te­ment (ne vous aven­tu­rez pas à pro­non­cer le s !) et enfin expa­trié à Paris par la révo­lu­tion tou­ris­tique, nous raconte avec un cer­tain dépit com­ment toute une géné­ra­tion a sacri­fié ces reliques d’un temps ancien, où l’on n’é­tait pas ignare par la science mais savant par l’ob­ser­va­tion, sur l’au­tel du pro­fit, afin de gagner quelques mètres car­rés de terres culti­vables et d’u­ni­for­mi­ser ces petits champs pour en faire de grandes exploi­ta­tions, et com­ment au final, prend toute son enver­gure l’ex­pres­sion “retour de boo­me­rang”. Dans ces quelques mots se trouve toute l’a­mer­tume de ceux qui voient leur pays (pas sim­ple­ment au regard de la Bre­tagne) sac­ca­gés non pas de l’ex­té­rieur, mais par les habi­tants eux-mêmes.

Passe que leurs petits-enfants partent pour Paris et reviennent chaque été avec des manières ridi­cules, passe qu’on leur ait enle­vé leur che­mi­née – pas de che­mi­nées dans les mai­sons neuves, bien sûr, ça fait sale – passe que les belles-filles leur fassent la guerre parce qu’ils conti­nuent à cra­cher par terre. Mais que l’on touche aux talus, à leurs talus, qu’ils avaient construits et avant eux des géné­ra­tions de Bre­tons, non ! Ils n’avaient rien dit jusque-là, mais la bêtise avait des limites : les talus, leur place, leur hau­teur, avaient été cal­cu­lées pour rete­nir l’eau, pro­té­ger du vent. Il avait fal­lu des siècles d’expérimentations pour arri­ver à ces chefs d’œuvre, et on allait raser tout ça ? Jamais ! Il y eut bien des brouilles défi­ni­tives, des crises de déses­poir, des bérets jetés par terre, mais les jeunes tinrent bon et rasèrent les talus. Le résul­tat ne se fit pas attendre, évi­dem­ment : les récoltes furent à moi­tié détruites par le vent, les terres inon­dées. C’est pour­quoi vous pou­vez voir aujourd’hui dans cer­taines régions, les champs cou­pés de plaques de tôle. C’est pour­quoi aus­si, la ville de Mor­laix a été inon­dée deux fois, ces der­nières années.

Michel Le Bris, L’homme aux semelles de vent. 1977

Et toc !

Pho­tos d’en-tête © Richard Dro­ker

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Jour­nal de bord période #5

Jour­nal de bord période #5

Dimanche 26 octobre

J’ai un peu lais­sé de côté tout ça. Moment de creux. Moments de grâce aussi.
Léger comme le bat­te­ment d’aile d’un papillon.
Du retard en tout, une sen­sa­tion de bout du monde. Mais du retard qui n’im­plique pas de renoncement.
Trois jours au Luxem­bourg, sur la fron­tière alle­mande, à l’é­cart de tout. Trois jours à flir­ter avec les fron­tières, en se dépla­çant tou­jours sur le bord, jamais dans le che­min. On se sent poly­glotte, je me sens poly­phile, dans nul pays à la fois, presque par­tout par­fois. Le mou­ve­ment héra­cli­téen dans son accep­ta­tion la plus large.
Une semaine mar­quée par la poé­sie avec une belle ren­contre, celle du poète chi­nois Yu Jian, et une belle retrou­vaille, celle de François.
Un moment de féli­ci­té avec les jeunes, à l’ES­SEC, dans une belle céré­mo­nie, et puis une bouf­fée de cha­leur aussi.
Et puis j’ai remis le nez dans mes mails, pour prendre le temps de répondre à ceux que j’ai oublié. Une douce sen­sa­tion, belle comme un matin bru­meux d’au­tomne, une très belle sen­sa­tion venue d’ailleurs. Une envie d’en connaître plus.

Ces trois jours loin de tout m’ont redon­né des vapeurs de noma­disme, moi qui avait déci­dé de poser un peu mes valises et de repos­sé­der mon quo­ti­dien. Mais c’est sans comp­ter que le voyage est une manière d’a­voir la maî­trise de ce que pro­voque des sou­bre­sauts au creux de l’estomac.
L’é­lan maîtrisé.
La reter­ri­to­ria­li­sa­tion de soi dans l’es­prit du songe.

Pas de lec­ture cette semaine, au pro­fit d’un peu de som­meil. Le temps comme une tra­ver­sée où les arrêts ne sont presque plus comme des chutes.

Retour sur les pages de Michel Le Bris.

Tout se joue dans cette conju­gai­son du droit de vivre au pays, du refus des fron­tières, du droit de cha­cun d’al­ler où il le désire — sous peine de retom­ber dans l’ex­clu­sion de l’autre, l’ap­pau­vris­se­ment de l’es­prit, la chien­ne­rie natio­na­liste, dans ce que je vois naître ici, en Lan­gue­doc, par l’im­bé­cil­li­té de quelques misérables.
Sous le pré­texte des effets dévas­ta­teurs du tou­risme, ne pas se rendre aveugle aux autres, sous peine de deve­nir aveugle soi-même : la révolte ne peut naître que dans la ren­contre de deux regards.

Michel Le Bris, L’homme aux semelles de vent. 1977

Lun­di 27 octobre

Hier soir au cou­cher, quelques oiseaux me fai­saient encore l’af­front de chan­ton­ner, dans l’air froid et léger de ce silence lan­gou­reux. Au réveil, très tôt, le brouillard a tout recou­vert, me lais­sant à peine le loi­sir de dis­tin­guer les formes habi­tuelles qui me disent le dan­ge­reuse inci­dence de ce qui est recon­nais­sable. J’aime me réveiller tous les jours en ayant l’im­pres­sion que le monde se renou­velle de lui-même, sans que j’en sois l’au­teur. Il est tout de même plus facile de se dire qu’on n’y est pour rien.

A nou­veau je me pro­mène en rêve dans une Alle­magne roman­tique, une Alle­magne des abbayes aus­tères et ron­de­lettes, per­cluse de formes baroques qui disent ce qu’a été cette étrange varia­tion entre Réforme et Contre-Réforme. Par­tout où je passe se découvrent les marches de la spi­ri­tua­li­té. Je peux sans honte dire que j’ai vu la semaine der­nière la Sainte-Tunique du Christ dans la cathé­drale de Trèves. Une des saintes tuniques. Puisque l’autre se trouve non loin de moi, juste au bout de mon doigt… à Argen­teuil… Ceux qui passent devant la Basi­lique ne le savent peut-être même pas. Fas­ci­na­tion pour des reliques d’un autre temps alors que dehors sévit une part du chaos. Il fau­dra retour­ner à Trèves dont je me suis épris. Qui eût pu me dire qu’i­ci je ver­rai la plus vaste salle venant de l’an­ti­qui­té clas­sique ? La Konstantinbasilika !

Mar­di 28 octobre

J’ai eu du mal à me dire aujourd’­hui que nous n’é­tions plus le 27 ; j’ai traî­né ça toute la jour­née avec moi, sans pou­voir pas­ser au jour d’a­près. Tan­tôt le jour sombre, tan­tôt le brouillard, tan­tôt la lumière crue du ciel écla­tant et du soleil pares­seux. Pen­dant ce temps, une vieille dou­leur dans le bas­sin ne passe pas.

Un beau tableau qui parle d’au­tomne, Autumn after­glow, de John Atkin­son Grim­shaw, un peintre buco­lique qui n’eut jamais les heures de gloires qu’il méri­tait. Il était pour­tant un artiste de la lumière, rehaus­sant les ambiances de cou­leurs par­lantes, subli­mant les lumières et tels de haï­kus ne par­lait en somme que du fil des sai­sons qui passent.

John Atkinson Grimshaw - Autumn afterglow - 1883 - 51 x 76 cm - Collection privée

John Atkin­son Grim­shaw — Autumn after­glow — 1883 — 51 x 76 cm — Col­lec­tion privée

Mer­cre­di 29 octobre

Jour de repos aujourd’­hui, mais jour de tra­vail. J’é­cluse mon reli­quat de jours non pris cette année pour pro­fi­ter du peu de temps qu’il me reste avant de rendre ma note d’in­ves­ti­ga­tion de mas­ter. Les jours défilent sans que j’ar­rive à avan­cer aus­si vite que je le sou­hai­te­rais. Dehors il fait brouillard, alors je tire les rideaux et allume la lumière, me cal­feutre dans l’am­biance de tra­vail qu’il me faut pour ne pas pou­voir débor­der. L’as­cèse qui me rem­plit est une ques­tion de sur­vie, car dans ce creux sort la moelle qui me fait tenir debout. Ne pas bou­ger devant mon ordi­na­teur me donne froid, je me rabou­gris ten­dre­ment, j’exulte dans le repli tan­dis que j’empile les mots. Mais je ne suis pas l’homme d’une seule tâche et je n’ar­rive pas à me satis­faire de ne cou­rir qu’un seul lièvre à la fois.

Jours d’at­tente intolérable.

Jeu­di 30 octobre

J’ai pas­sé ma jour­née d’hier à essayer de trou­ver un moyen d’or­ga­ni­ser mes idées. Tout ce qui est ins­crit sur mes cahiers de notes que j’u­ti­lise pour mon mémoire, l’est en dépit du bon sens, mais com­ment orga­ni­ser un cahier qui n’est des­ti­né à n’être le récep­tacle d’une pen­sée qu’il est impos­sible de fixer ? Alors j’ai trou­vé une solu­tion, loin d’être idéale mais qui per­met d’être plus à l’aise sur l’as­pect visuel des choses, et qui me per­met de tout voir d’un seul coup d’œil.
J’ai donc pris une feuille blanche, for­mat A3, et j’ai noté mes idées en les orga­ni­sant comme sur une carte heu­ris­tique. N’ayant évi­dem­ment pas assez de place sur ma petite feuille A3, j’en ai col­lé une, puis deux, puis trois, jus­qu’à me retrou­ver avec 9 feuilles for­mat A3, soit 1260 x 891 mm, soit 1,122 m². Plus d’un mètre car­ré de papier atta­ché ensemble pour conte­nir tout ce que j’ai à dire ! Ça m’a pris toute une jour­née, mais le bou­lot n’est pas fini. Il me faut main­te­nant orga­ni­ser l’in­for­ma­tion, la sélec­tion­ner, déve­lop­per, en un mot : en faire un texte.

Cous­sin, notes, scotch, sty­lo quatre cou­leurs, café = carte heuristique

Une pho­to publiée par Romuald (@swedishparrot) le

 

Ven­dre­di 31 octobre

Une des plus belles jour­nées d’au­tomne qu’il ait été don­né d’a­voir ; un beau soleil chaud dans un ciel bleu d’argent, écla­tant ; j’ai pas­sé une bonne par­tie de la jour­née dehors, en t‑shirt avec mon fils qui n’é­tait guère plus vêtu. J’é­tais tel­le­ment en joie que je suis allé m’a­che­ter de manière tota­le­ment com­pul­sive des vête­ments (oui, je sais, demain j’ar­rête) et deux bou­quins ; le guide du rou­tard sur l’Al­le­magne (oui, quelle drôle d’i­dée, tiens !) et un autre sur lequel je lor­gnais depuis bien long­temps : L’i­co­no­claste, par Boris Mar­tin, dont le sous-titre est : l’his­toire véri­table d’Au­guste Fran­çois, consul, pho­to­graphe, explo­ra­teur, misan­thrope, incor­rup­tible et enne­mi des intri­gants. Com­plè­te­ment cra­qué ; le soleil m’a dézingué.

Je suis aus­si allé à l’Hô­tel des Impôts, cher­cher une somme ron­de­lette en liquide qu’ils me devaient après un trop per­çu. Je dois avouer que récla­mer son argent à l’E­tat a quelque chose de quelque peu… jouis­sif. Même si je sais que d’i­ci peu de temps, il va y retour­ner. Mais je fais par­tie de ces gens qui sont heu­reux de payer des impôts. J’ai peut-être trop peu le sens de moi-même et un peu trop le sens du collectif.

Com­men­cé Mésa­ven­tures du para­dis d’Erik Orsen­na, que je lis tout dou­ce­ment. Blo­qué sur Léo­nard de Vin­ci.

Pho­to d’en-tête © Tau­no Tõhk / 陶诺

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