Apr 11, 2015 | Livres et carnets |
On arrive au cœur de cette grande bibliothèque après avoir franchi les portes de l’église austère de San Lorenzo à Florence, là où est enterré le grand Côme de Médicis. Un fois arrivé dans le cloître de la basilique à la façade inachevée, on accède au lieu par un escalier à trois volées dessiné par un certain Michel-Ange. En fait d’une bibliothèque publique, telle que l’a souhaité celui qui en fut l’inventeur et le principal pourvoyeur, Niccolò Niccoli, ce n’est plus aujourd’hui qu’un musée austère, une immense salle de lecture vide à l’accès payant où sont rangés les 3000 manuscrits qui constituent le fonds d’origine. 7000 autres manuscrits sont conservés dans des collections pas franchement publiques. On y trouve plus de 125 000 livres imprimés, des manuscrits de Virgile datant du Vème siècle, quelques codex célèbres comme le Codex Amiatinus, le Codex de Florence et le Codex Squarcialupi et surtout les Codex 0171 à 0176 qui ne sont ni plus ni moins que des textes du Nouveau Testament écrits en onciales grecques datant du IVème siècle.
Les manuscrits de textes antiques étaient onéreux, mais pour le collectionneur avide, aucun prix ne semblait trop élevé. La bibliothèque de Niccoli était célèbre parmi les humanistes d’Italie et d’ailleurs, et bien que Niccoli fût solitaire, ombrageux et obtus, il ouvrait volontiers ses portes aux érudits qui voulaient consulter ses collections. A sa mort, en 1437, à l’âge de soixante-treize ans, il laissera ainsi huit cents manuscrits, constituant de loin la plus grande et la plus belle collection de Florence.
Prenant modèle sur Salutari, Niccoli avait précisé ce qu’il voulait voir advenir de ces textes. Pétrarque et Boccace espéraient préserver, après leur mort, l’intégralité de la collection de manuscrits qu’ils avaient acquis ; malheureusement, ceux-ci avaient été vendus, dispersés ou simplement négligés. (Nombre de précieux codex que Pétrarque avait mis tant de peine à rassembler et qu’il avait apportés à Venise pour former le cœur de ce qui devait être une nouvelle bibliothèque d’Alexandrie furent entreposés, puis oubliés dans un palais humide où ils tombèrent en poussière.) Niccoli ne voulait pas voir l’œuvre de sa vie subir le même sort. Il rédigea un testament dans lequel il exigea que les manuscrits soient conservés ensemble, interdit leur vente ou leur dispersion, fixa des règles strictes pour leur emprunt et leur retour, nomma un comité de conservateurs et laissa une somme d’argent pour la construction d’une bibliothèque. Celle-ci devait être aménagée dans un monastère, mais sans être, selon la volonté expresse de Niccoli, une bibliothèque monastique fermée au monde et réservée aux moines. Les livres devaient être accessibles non seulement aux religieux, mais « à tous les citoyens cultivés », omnes cives studiosi[note]. Plusieurs siècles après la fermeture et l’abandon de la dernière bibliothèque romaine, Niccoli ressuscitait ainsi le concept de bibliothèque publique.
[Note] En vérité, Niccoli n’avait pas les moyens de ses ambitions : à sa mort, il était couvert de dettes. Mais cette dette fut annulée par son ami, Côme de Médicis, en échange du droit de disposer de la collection. La moitié des manuscrits allèrent à la nouvelle bibliothèque de San Marco, où ils furent conservés dans le merveilleux bâtiment conçu par Michelozzo ; l’autre moitié constitua le principal fonds de la grande bibliothèque Laurentienne de la ville. Même si on lui doit sa création, l’idée d’une bibliothèque publique n’était pas propre à Niccoli. Salutati l’avait aussi appelé de ses vœux.
Stephen Greenblatt, Quattrocento
Flammarion, 2013
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Apr 11, 2015 | Arts, Livres et carnets |
Les petites histoires font parfois les grandes et lorsqu’elles arrivent jusqu’à nos oreilles chastes et crédules, elles prennent parfois la couleur des légendes. Niccolò Niccoli, un érudit florentin qu’on peut dire humaniste, est connu pour avoir fondé une des plus grandes collections de livres sous forme de bibliothèque publique qui a alimenté la très célèbre Bibliothèque Laurentienne de Florence mais également pour être à l’origine de l’écriture cursive réputée sous le nom d’« italique de la Cancellaresca » ou « italique de la Chancellerie ». On trouve dans un livre édité en 1859 à Florence (Vite de uomini illustri del secolo XV, Fiorentino Vespasiano da Bisticci) un épisode qui revêt une coloration toute particulière, illustrant la transmission du patrimoine à travers les âges.
Replaçons tout ceci dans le contexte. Rome, au début de la Renaissance, n’est encore qu’une petite ville provinciale mal famée. Comptant 1 200 000 habitants en 260 après J.-C., on ne trouve plus que 30 000 habitants au VIIIè siècle. Sa grandeur passée n’est plus qu’un songe, qui ne se reflète plus que dans les ruines à demi-enterrées d’une ville fantôme. Les rares habitations sont faites à partir de pierres de remploi, de celles qui jadis faisaient la majesté de ses rues pavées et de ses maisons cossues. Des bustes antiques affleurent sous quelques centimètres de terre, des chapiteaux de colonnes et des rinceaux gisent au milieu des métopes et des tympans brisés ; toute une ville attend qu’on la découvre et les gamins jouent dans un vaste terrain vague, autrefois capitale d’un empire s’étendant de l’Écosse aux cataractes du Nil et des contreforts du Portugal au Golfe Persique…
Ami du grand humaniste Le Pogge qui fut à l’origine de la redécouverte du long poème de Lucrèce, de rerum natura, Niccolò Niccoli est décrit en pleine chasse au trésor bien involontaire :
« Un jour, alors que Niccolò sortait de chez lui, il vit un garçon qui portait autour du cou une calcédoine dans laquelle était gravé un portrait de la main de Polyclète. Une œuvre remarquable. Il s’enquit du nom du père du garçon et, l’ayant appris, envoya quelqu’un lui demander s’il accepterait de lui vendre la pierre : le père y consentit volontiers, comme s’il ne savait pas ce que c’était et n’y était pas attaché. Niccolò lui fit porter cinq florins en échange, et le bonhomme estima qu’il en avait retiré le double de sa valeur. » Dans ce cas, au moins, la dépense se révéla un très bon investissement. « Du temps du pape Eugène vivait à Florence un certain Maestro Luigi le Patriarche, qui s’intéressait beaucoup à ce genre d’objet, et il demanda à Niccolò la permission de voir la calcédoine. Ce dernier la lui fit parvenir, et elle lui plut tant qu’il la garda, et envoya à Niccolò deux cents ducats d’or. Il insista tellement que Niccolò, n’étant pas un homme riche, la lui céda. Après la mort de ce patriarche, la pierre passa au pape Paul, puis à Laurent de Médicis. »
Stephen Greenblatt, Quattrocento
Flammarion, 2013
Note pp.345–346
Et voilà comme une petite pièce réussit à traverser les âges, grâce au bon goût d’un petit garçon et de son père, qui, un peu ignorant, ne se doutait pas qu’il était assis sur un bon tas d’or…
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Apr 3, 2015 | Livres et carnets |
Voici de quoi illustrer la désinvolture de ce drôle de bonhomme une peu dandy qu’était Maxime du Camp, parti sur les routes orientales pour flamber ses deniers entre Le Caire et Beyrouth. On disait l’homme fantasque, fortuné, un peu léger, et c’est avec lui que Gustave Flaubert est parti sur les routes. Censé en rapporter des photographies pour une mission confiée par le Ministère de l’Instruction Publique, voici ce que nous apprend Flaubert dans une lettre écrite à sa mère en octobre 1850 :
“Maxime a lâché la photographie à Beyrouth. Il l’a cédée à un amateur frénétique : en échange des appareils, nous avons acquis de quoi nous faire à chacun un divan comme les rois n’en ont pas : dix pieds de laine et soie brodée d’or. Je crois que ce sera chic !”
Flaubert et Du Camp en orient, c’est une conjonction à l’origine de la production de trois grandes œuvres. Tout d’abord le Voyage en Orient de Flaubert lui-même, le rassemblement de plusieurs textes qui ne sont que ses correspondances et ses carnets lors de ce long voyage et qu’on trouve aujourd’hui sous ce titre aux éditions Folio Gallimard. En fait de voyage en orient, c’est une excursion avec plus de 600 kg de matériel en Égypte, au Liban et en Palestine, en Turquie et en Grèce.
Du côté de Maxime Du Camp, on trouve plusieurs choses comme par exemple ses Mémoires d’un suicidé dans lequel il raconte son expérience éprouvante du voyage en Égypte, mais également Le Nil : Égypte et Nubie, son journal de voyage, à partir duquel on peut croiser les informations délivrées par Flaubert dans ses correspondances. Et enfin, on en arrive à l’œuvre magistrale : 2 albums et 168 photographies du voyage en Égypte, en Nubie et en Syrie, l’ouvrage qui recense la plupart des photographies prises par Du Camp lors de cette expédition.
On pourra également lire ce très bel article sur Flaubert et les arts visuels, ainsi que le livre dont on sait qu’il inspira Flaubert pour ce voyage : Nouveau manuel complet d’archéologie, ou Traité sur les antiquités grecques, étrusques, romaines, égyptiennes, indiennes, etc. par Karl Otfried Müller.
Maxime du Camp — Hypèthre, Dendereh, Egypt, 28 mai 1850
Maxime du Camp — Syrie, Baalbek Colonnade du Temple du Soleil, 1850
Maxime du Camp — Haute Egypte, Sortie de la Premiere Cataracte, 1850
Maxime Du Camp — Statue colossale de Ramses à Abu Simbel
Maxime Du Camp — Le Caire — Tombe du sultan el-Ghoury
Maxime Du Camp — Palestine. Jérusalem. Mosquée d’Omar
Maxime Du Camp — Sphinx de Gizeh
Maxime du Camp — village et temple de l’île de Biggeh, Karnak, Egypte, 11 avril 1850
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Mar 29, 2015 | Livres et carnets |
Avant de refermer le livre et de le ranger, il y a une étape. En saisir l’essence, repasser par la présentation de Claudine Lesage parlant de la langue de Joseph Conrad. Ce livre, c’est Du goût des voyages, suivi de Carnets de Congo, aux éditions Équateurs / parallèles. Pour qui a lu Heart of Darnkess, voici un petit supplément qui permet d’apporter un peu de lumière au livre terrifiant qui donna naissance à Apocalypse now de Coppola et surtout à la langue si particulière de Conrad, dont Deleuze aurait pu dire qu’il était dans une écriture de la déterritorialisation. Avec les notes de bas de page, s’il vous plaît.
En lieu et place, une fois résilié son contrat avec les propriétaires de l’Otago et rentré à Londres, Conrad entame, dès l’automne 1889, la rédaction de La Folie Almayer — non pas en polonais, non pas en français, mais en anglais : “ En effet, je me consacrais alors entièrement à cette oisiveté apparente d’un homme hanté par la quête des mots, ceux-là seuls qui seraient capables de capturer mes visions. ”
Texte extrait de son recueil, Des souvenirs.
Ici il est question des allers et retours que Conrad faisait entre les langues qu’il avait investies et avec lesquelles il jouait sans embarras.
“ How goes it, you old image. ” Le lecteur n’en est pas quitte pour autant des explorations de Joseph Conrad au cœur de l’écriture. Car c’est au fondement même des structures linguistiques et des mots que Conrad s’attaque maintenant. La construction de la forme interrogative anglaise est fautive et calquée sur le français : “ Comment ça va ? ” qui devient après l’inversion sujet-verbe de la phrase interrogative anglaise, “ How goes it1… ” On peut penser que Kayerts étant belge, il parle français2 et que c’est une traduction mot à mot de la phrase qu’il prononce. Chercher l’erreur devient donc un imbroglio impossible à démêler : est-ce Kayerts lui-même qui s’adresse à Gobila en petit-nègre ou le traducteur maladroit qui s’égare — sans parler d’un autre niveau encore : celui des palabres auxquelles a droit Stanley de la part du vrai Gobila ? Quelle que soit la réponse à la question, elle ouvre le territoire inexploré de la porosité des langues chez Conrad ; elle lève un coin du voile et découvre d’autres perspectives insoupçonnées de l’art d’écrire de Joseph Conrad.
Familier en effet du polonais, du français et de l’anglais, Conrad se promène dans un no man’s land linguistique qui fait qu’on ne peut jamais être certain de la langue qui lui sert de référence. “ Il y a un mot en polonais qui exprime ce que je veux dire ”, expliquait-il parfois à Ford Madox Ford3, son complice en écriture [directement en anglais] : “ Voulez-vous une tasse de thé ? ” ou “ il est mort ”, ajoutait Ford, mais lorsqu’il s’agissait d’expressions du type : “ le don d’expression ”, “ la perplexité ”, […] “ un torrent de lumière ”, “ les eaux traîtresses qui coulaient du cœur d’impénétrables ténèbres ”, il les traduisait directement du français4. Ainsi en va-t-il du passage du français à l’anglais, exercice qui dégénère parfois et s’affole, comme cela arrive dans certaines pages de Lord Jim lorsqu’un personnage affirme haut et fort : “ j’ai roulé ma bosse ” — pour de bon, comme on roule une boule de neige (“ I rolled my hump ”) ou mot à mot, “ chacun fait son possible ” (“ one does one’s possible ”) ou encore des hyènes ricanantes (“ laughable hyaena ”) et autres “ [l’]armes de crocodiles ” (“ weapons of a crocodile ”), pour nous limiter à quelques exemples qui semblent bien “ sortis d’un dictionnaire compilé par un fou5 ”. Car l’exercice devient systématique et s’accompagne, d’une langue à l’autre, de toute une batterie d’autres jeux de langues : gallicismes, calques, mots intraduisibles, transcriptions phonétiques, poussant l’écriture dans ses derniers retranchements, ceux d’une gymnastique linguistique aux contorsions absurdes.
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1. La forme correcte aurait été “ How are you ? ” ou “ How is it going ? ”
2. Il lit Flaubert : Bouvard et Pécuchet !
3. Ford Madox Ford (1873–1939). Homme de lettres anglais, proche de Joseph Conrad et con collaborateur entre 1898 et 1909.
4. Ford Madox Ford, Joseph Conrad, a personnal rememberance, p.168.
5. Joseph Conrad, Lord Jim.
Première phrase de Du goût des voyages :
Il est certain que pour la majorité des hommes la supériorité de la géographie sur la géométrie repose sur l’attrait qu’exercent ses représentations. Et même si la cause en est l’incorrigible frivolité inhérente à la nature humaine, la plupart d’entre nous s’accordent volontiers à penser qu’une carte attire davantage qu’une figure de géométrie dans un traité sur les sections coniques — tel est du moins le cas des esprits d’un naturel simple dont dispose la plupart des habitants de cette planète.
Encore quelques mots qui manifestent l’intérêt de Conrad pour la géographie dès son plus jeune âge :
Malheureusement, les notes attribuées à cette matière étaient aussi rares que les cours inscrits au programme par d’ennuyeux professeurs qui, non contents d’être vieux, semblaient ne jamais avoir été jeunes. Indifférents au charme captivant du réel, ils ignoraient tout des immenses potentialités qu’offre la vie d’un homme d’action, n’avaient pas la moindre notion de l’immensité des étendues terrestres ni n’éprouvaient le moindre désir de relever des défis. Leur géographie était à leur image : une chose exsangue, à la peau racornie recouvrant une carcasse peu ragoûtante et un squelette dénué de tout intérêt.[…] Je ne fus cependant pas noté. Il faut dire que ce n’était pas un sujet imposé et je crois bien que le seul commentaire qu’on transmit à mon tuteur fut de dire qu’il semblait bien que j’avais perdu mon temps à lire des livres de voyages au lieu de m’occuper de mon travail. Comme je vous l’ai déjà dit : ces types voulaient ma peau.
Et enfin sur l’acte d’écrire :
Oui, j’ai toujours, et de tout temps, été écrivain et le reste n’a été que dérivatif, prétexte et erreur, fausse piste et cul-de-sac d’où je me suis toujours sorti — à un cheveu près !

Plus d’informations sur la photo d’en-tête du navire Joseph Conrad sur la page Flickr de l’Austalian National Maritime Museum
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Mar 27, 2015 | Livres et carnets |
Au souvenir des mots de Simon Leys citant, à peu de choses près, E.M. Forster, comme quoi « la mémoire ne retient vraiment que ce que l’on a saisi de biais », je ne pouvais passer à côté de cette déclaration de Stephen Greenblatt dans son livre Quattrocento :
Le poème de Lucrèce était sans doute voué à disparaître définitivement avec les œuvres qui l’avaient inspiré. Le fait qu’il n’ait pas disparu, qu’il ait refait surface au bout de nombreux siècles, diffusant à nouveau ses thèses éminemment subversives, relève presque du miracle. Mais l’auteur du poème en question ne croyait pas aux miracles. A ses yeux, rien ne pouvait enfreindre les lois de la nature. Lucrèce postulait l’existence de ce qu’il appelait une « déviation » — il emploie le mot latin clinamen —, un mouvement inattendu et imprévisible de la matière. La réapparition de ce poème fut elle-même une déviation, un écart imprévu dans la trajectoire directe que semblaient suivre ce poème et sa philosophie — qui aurait dû les mener vers l’oubli.
Et cette phrase, extraite du poème-même de Lucrèce, de natura rerum, (I, v. 1031–1305)
Ainsi les fleuves comblent à grands flots la mer avide,
la terre mûrit au soleil de nouveaux fruits,
ainsi s’épanouissent les races animales
et vivent les feux mobiles de l’éther.
Stephen Greenblatt, Quattrocento
Flammarion, 2013
Plus que tout, je crois aux écrits…
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