Nov 14, 2014 | Barattages |
Je l’ai déjà dit et le redirai au besoin : il faut lire l’Apocalypse, et lire aussi l’Ancien Testament. Pas pour leur message, mais pour leur beauté intrinsèque. Parfois, la parole sacrée prend la forme d’une poésie presque ésotérique, dans laquelle du sens est révélé. Les religions de la révélation sont percluses de ces petits aphorismes qui ne veulent pas dire grand-chose du sacré, une fois sortis de leur contexte, mais qui en eux-mêmes sont d’une beauté dévorante, presque indécente…
« Je viendrai comme un voleur, et tu ne sauras pas à quelle heure je viendrai sur toi. »
Apocalypse de Jean, 3:3.
Si vous voulez en connaître le sens réel, beaucoup moins prosaïque, ce sera à vous de chercher, mais restons-en là… de grâce !!
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Nov 11, 2014 | Arts |
A la lecture du Léonard de Vinci de Kenneth Clark, on a parfois l’impression d’être face à un peintre un peu renfrogné, ombrageux, un peu taciturne, voire un peu dilettante (je me rends compte que ce mot n’a pas de féminin) et lorsque l’on voit le nombre de tableaux qu’il a laissé, l’impression n’en est que plus forte. Pourtant, pour qui connaît ses manuscrits, il n’en est rien.
Pour compenser l’absence de document, nous avons, sur ce travail, plusieurs relations de témoins oculaires, dont celle de l’écrivain Bandello que je me dois de citer bien qu’elle soit très connue, car rien ne donne une image plus vivante de Léonard au travail.
« Souvent, dit-il, j’ai vu Léonard s’en aller travailler le matin sur l’échafaudage de La Cène ; et il lui arrivait de s’y installer depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, ne posant jamais son pinceau sans boire ni manger. Puis il restait parfois trois ou quatre jours sans toucher à l’œuvre, bien qu’il passât chaque jour plusieurs heures à la considérer et à critiquer en lui-même les personnages. Je l’ai vu également, quand il lui en prenait fantaisie, quitter la Corte Vecchia alors qu’il travaillait à l’immense cheval d’argile et s’en aller droit au couvent de Sainte-Marie-des-Grâces. Là, escaladant l’échafaudage, il saisissait un pinceau et ajoutait quelques touches à l’un des personnages ; puis brusquement, il s’en allait.»
Et si ce tableau, l’un des plus connu de l’histoire de la peinture occidentale n’était en fait qu’un leurre, l’œuvre d’un mauvais peintre ? Pire : l’œuvre de plusieurs mauvais peintres ou pire encore : l’œuvre de mauvais restaurateurs ? Même pas des peintres ! Malheureusement, cette étude de Kenneth Clark nous dit qu’on n’est pas forcément très loin de la vérité.
Commençons, dans une souci de lisibilité, par distribuer les rôles, pour que toute interprétation à venir soit éclairée par ce sens : de la gauche vers la droite donc : Barthélémy, Jacques le Mineur, André, Judas (au premier plan, la main enserrant une bourse), Pierre, Jean (oui qui que soit d’autre), le Christ, Thomas, Jacques le Majeur, Philippe, Matthieu, Thaddée et enfin Simon.

La Cène — Leonardo da Vinci — 1494–1498 — Santa Maria delle Grazie — Milano
Leonardo da Vinci reste un technicien très pointu de la peinture et de l’anatomie et sur les questions de religion, il a des idées bien arrêtées, des conceptions qui, comme pour la plupart de ses collègues contemporains, sont loin d’être des parangons de vertu. Clark dit pourtant qu’il est certainement le moins païen des peintres de son époque.
On pensera ce qu’on veut de la Joconde, La Cène est certainement le chef‑d’œuvre absolu de Leonardo. En plus d’être une peinture immense (4,6 x 8,8 mètres !), le dernier repas du Christ peint sur le mur du réfectoire du couvent Sainte-Marie-des-Grâces (Santa Maria delle Grazie) de Milan est assurément un des plus grands tableaux du maître, pour de multiples raisons ; sa composition d’abord, mais aussi le parti pris du peintre (il décide de peindre la scène tandis que le Christ dit d’un des leurs les trahira : En vérité, je vous le dis, l’un de vous me livrera, Jean, XIII, 21–22), et enfin l’organisation très pragmatique des émotions dégagées par chacun des apôtres, qui fait de l’auteur un rationaliste extrême.
Pourtant, cette œuvre n’a plus grand-chose à voir avec l’œuvre que peignit Leonardo entre 1494 et 1498, à cause d’un détail qui a son importance : le peintre n’a pas peint à fresque tandis que le mur du réfectoire était visiblement trop humide pour fixer l’huile. A peine 20 ans après la réalisation de l’œuvre, elle commence à se détériorer de manière irrémédiable.
Cette façon de procéder ainsi par intermittence laisse entendre que Léonard ne peignait pas al fresco ; nous savons qu’effectivement, il utilisa un mélange d’huile et de vernis. Le mur étant humide, la peinture ne tarda pas à se détériorer. Dès 1517, Antonio de Beatis notait que l’œuvre était excellente bien qu’elle se soit abîmée à cause de l’humidité du mur ou pour quelque autre raison ; et Vasari, qui la vit en mai 1556, rapporte qu’ « elle est en si mauvais état qu’on n’y distingue rien d’autre que des taches toutes brouillées ». En 1642, Scanelli pouvait écrire qu’il ne demeurait de l’œuvre que quelques traces des personnages, si bien que l’on pouvait à peine reconstituer le sujet. Devant de tels témoignages, nous sommes obligés de conclure que ce que nous voyons à présent sur le mur du couvent est essentiellement l’œuvre de restaurateurs. La peinture, en effet, a été restaurée quatre fois depuis le début du XVIIIè siècle, et elle le fut sans doute plusieurs fois auparavant. En 1908, elle fut entièrement nettoyée par Cavenaghi, qui fit à son sujet un rapport des plus optimistes, prétendant que seule la main gauche du Christ aurait été sérieusement retouchée.

La Cène (main gauche du Christ) — Leonardo da Vinci
Il ajoute assez naïvement que Léonard était un précurseur car il semble qu’il ait employé un mélange rarement utilisé avant la fin du XVIè siècle. Cavenaghi avait une réputation de technicien si bien établie que ses dires sont généralement admis ; mais, dans le cas présent, nous avons des preuves accablantes de son erreur. On ne peut admettre qu’une peinture qui, selon tous les témoignages, n’était aux XVIè et XVIIè siècles qu’une ruine irréparable, ait survécu plus ou moins intacte jusqu’à nos jours. En comparant les têtes des apôtres de la fresque avec celles des premières copies, nous avons la preuve évidente de sa restauration. Prenons comme meilleurs exemples les deux séries distinctes de dessins, actuellement à Weimar et à Strasbourg qui furent exécutés par des élèves de Léonard directement à partir de l’original. Ils ne comportent aucune de ces variantes personnelles qui apparaissent habituellement dans les copies. Ces dessins reproduisent, comme d’un accord tacite, certaines différences par rapport à la fresque telle qu’elle se présente actuellement, et chaque fois le dessin lui est nettement supérieur dans l’expression et la facture. Prenons quatre des apôtres assis à la gauche du Christ (Clark — ou son traducteur — laisse un ambiguïté dans le texte, car les personnages dont il parle sont à la gauche du Christ sur le tableau, donc à sa droite à lui). Dans l’original, Saint Pierre est l’un des personnages les plus déroutants de toute la composition par la laideur de son front trop bas, alors que dans les copies, sa tête, rejetée en arrière, présente un effet de raccourci. Le restaurateur, incapable de suivre un dessin aussi difficile, a fait de cette attitude une difformité. Il fait preuve de la même lourdeur dans la pose peu naturelle qu’il finit par donner aux têtes de Judas et de saint André. Les copies montrent qu’à l’origine Judas était en profil perdu, ce que nous confirment les dessins de Léonard qui sont à Windsor. Le restaurateur le présente tout à fait de profil, diminuant ainsi l’aspect sinistre qu’il devait avoir. Saint André était presque de profil ; le restaurateur le présente de trois-quarts, d’une façon toute conventionnelle. Il a aussi transformé ce digne vieillard en un personnage à l’expression cauteleuse. La tête de saint Jacques le Mineur, une création du restaurateur, donne la mesure de son incapacité.

La Cène (apôtres gauche) — Leonardo da Vinci — 1494–1498 — Santa Maria delle Grazie — Milano
Il est important d’insister sur ces modifications car elle prouvent que l’effet dramatique de La Cène vient uniquement de la disposition et du mouvement des personnages et non pas de l’expression de leurs visages. Les écrivains qui ont critiqué l’aspect emprunté ou inexpressif de ces visages ont donné des coups d’épée dans l’eau. Presque tous les détails de la fresque sont en effet à coup sûr l’œuvre de restaurateurs successifs, et les visages, exagérément grimaçants, dans le goût de ceux du Jugement dernier de Michel-Ange, laissent supposer que la main à laquelle on doit le plus fut celle d’un médiocre peintre maniériste du XVIè siècle.
Kenneth Clark, Léonard de Vinci, 1939
On se demande alors ce qu’aurait pensé le peintre d’un tel carnage. Regardons ses plus fines toiles : la Joconde, la Dame à l’hermine, la Belle Ferronnière… On se doute alors que le résultat final de La Cène devait être majestueux. Évidemment, Léonard était un peintre célèbre, certainement un des plus célèbres de son époque, et les restaurateurs se sont certes attelés à restaurer l’œuvre magistrale d’un grand peintre, mais c’était sans compter que le maitre était un dessinateur, maîtrisant plus le disegno que la pittura. C’est là qu’apparaît tout le génie du peintre : son œuvre se perd dans un mur humide, disparaît lentement et personne n’arrive plus alors à partir des formes à savoir ce qui y avait été dessiné ; l’œuvre disparaît alors à jamais. Mais c’est quand-même bien la faute de Vinci, qui n’aurait jamais dû peindre sur ce plâtre de mauvaise facture.

Leonardo da Vinci — Etude pour la Cène — Venise — Galerie de l’Académie

La Cène (composition) — Leonardo da Vinci — 1494–1498 — Santa Maria delle Grazie — Milano
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Nov 9, 2014 | Routes croisées |
Lundi 3 novembre
Le dos contracté, le bassin qui commence à grignoter, à craquer dans tous les sens. Rendez-vous avec mon ostéopathe qui sait comment parler à mon corps, tout se remet en place doucement tandis qu’elle me demande doucement de contrarier les mouvements qu’elle me fait faire. Elle prend toujours beaucoup de temps à m’expliquer ce qu’elle a manipulé en faisant l’effort de m’expliquer le plus simplement possible, mais je ne sais pas pourquoi, je n’écoute jamais vraiment et je me perds dans ses grands yeux ronds.
Je retrouve une délicate souplesse, glisse dans mon bain chaud, me laisse caresser par la mousse qui m’enveloppe.
Ces jours sont des jours de grâce. Je reprends forme, une belle forme. Je ne me rase plus.
Je me sens bien. J’ai un peu peur.
Mardi 4 novembre
Je me suis remis en quête de lectures, de lectures performatives. Avalé L’idée de Justice d’Amartya Sen, même pas senti le goût, à peine l’odeur. Formidable Dedans, dehors : La condition d’étranger, de Guillaume Le Blanc, que je relis encore et encore, texte plein de pépites, de sidérations, d’adorables saillies qui feront date. Engoncé dans mon canapé, pétri de douceur. C’est le moment d’écouter à nouveau Alice de Tom Waits. Voix éclatée à la dynamite, physique d’acteur déclassé, répertoire dingue, côté un peu circus, imaginarium de Paranassus.
[audio:whd.xol]
Last night I dreamed that I was dreaming of you…
Je suis bien, j’ai passé une belle journée, un peu déstabilisé, chancelant.
I watch you as you disappear
Mercredi 5 novembre
[audio:ish.xol]
Je suis bien, toujours. J’ouvre une bière brune irlandaise sur les coups de 20h00, une bière qui veut imiter la Guinness sans lui arriver à l’ongle du doigt de pied. Il fait frais dehors, une odeur de cheminée, de bois brûlé, de froid dans les arbres nus. La sensation nette d’avoir manqué quelque chose.
Le nez dans les Inrocks, Guattari, Le Blanc, des notes, le foutoir, Tom Waits, je grifouille, gribouille, fait n’importe quoi parfois, je pars dans tous les sens, attends que la pluie tombe, que le nez gèle, qu’il se ressaisisse, j’en ai à nouveau toutes les facultés, je pleure un peu et tarde à rire, rit pour ne pas trop pleurer, recommence, tourne trois fois sur moi, et puis plus rien. Je retombe, meilleur moyen pour se relever. J’écoute the Acid test, Ry X, Marconi Union, en dépit du bon sens. Tiens, je vais me raser.
Jeudi 6 novembre
Les jours passent comme des amnésies successives où j’ai l’impression de tout recommencer, de tout remettre en question, mais ça ne sert à rien, j’ai trop tendance à laisser filer les moments de bonheur, imbécilement. Je voulais juste être heureux.
Je suis bien.
Vendredi 7 novembre
La semaine de travail a été longue, très longue, entrecoupée de moments de grâce. Rasé de près, passé chez le coiffeur, tout vêtu de blanc, je m’offre une nouvelle virginité. Changer de tête pour oublier un peu et me laisser le temps de me faire mal en regrettant.
J’ai repris le lecture de Kenneth Clark sur Léonard de Vinci, ce qui me fait un bien fou. Tom Waits, en boucle. Je suis bien, je te dis, tout va bien.
Photo d’en-tête : Terrasse de Saint-Germain-en-Laye © Albert
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Nov 3, 2014 | Barattages, Sur les portulans |
Vous connaissez la Bretagne ? Vous vous êtes déjà promené dans ce qu’on appelle le bocage français ? Ce paysage caractéristique où les champs sont délimités par des arbres hauts permettant de couper l’effet dévastateur du vent sur les récoltes ? On le voit en Normandie, bien évidemment, mais la Normandie a beaucoup moins été touchée par la phénomène dont je vais vous parler. Une autre caractéristique du paysage de bocage, c’est le talus. Écoutons la douce poésie de Wikipédia nous parler de cette chose qui nous rappellera les cours de géographie du collège :
On nomme talus des murets bocagers de quelques décimètres à environ trois mètres de haut construits en une sorte de maçonnerie de gazon. Des briques végétales constituées de terre renforcée par les racines et l’herbe sont utilisées. Elles sont extraites au voisinage immédiat qui a été cultivé en herbe pendant au moins un ou deux ans. Leurs dimensions sont de l’ordre de celles de briques pleines classiques ou sensiblement plus grosses. Elles sont assemblées en les croisant, herbe vers le bas. Le résultat est une construction qui mesure typiquement 1,5 mètre de haut, et a une largeur de l’ordre de 2 mètres à la base et une cinquantaine de centimètres au sommet. L’intérieur du talus est entièrement constitué de terre végétale et le sommet est couronné par un dôme de terre végétale ou de mottes. Le talus est en général semé et souvent planté, participant à ce qu’on appelle la forêt linéaire.
On rencontre aussi des talus contenant des pierres ramassées dans une parcelle cultivée, des talus constitués de terre excavée (par exemple à l’occasion de la construction de chemin creux, douves ou fossés), ou des demi-talus de pierre (comportant une maçonnerie de pierres sèches sur une de leurs faces).

Mechanical Mowing Forbidden… Photo © Alexandre Dulaunoy.
A présent, vous voyez mieux en quoi consistent ces talus ? Si vous connaissez un peu la Bretagne, vous les avez déjà vus. Si vous connaissez la petite ville de Plougrescant au bord de l’Atlantique, vous savez que pas une seule des maisons ne dirait non à son talus, ne serait-ce que pour la protéger de la route. Michel Le Bris, Breton de naissance, ayant passé son enfance à la lisière du Finistère (29) et de ce qui était encore dans mon enfance les Côtes-du-Nord (22), à Plougasnou très exactement (ne vous aventurez pas à prononcer le s !) et enfin expatrié à Paris par la révolution touristique, nous raconte avec un certain dépit comment toute une génération a sacrifié ces reliques d’un temps ancien, où l’on n’était pas ignare par la science mais savant par l’observation, sur l’autel du profit, afin de gagner quelques mètres carrés de terres cultivables et d’uniformiser ces petits champs pour en faire de grandes exploitations, et comment au final, prend toute son envergure l’expression “retour de boomerang”. Dans ces quelques mots se trouve toute l’amertume de ceux qui voient leur pays (pas simplement au regard de la Bretagne) saccagés non pas de l’extérieur, mais par les habitants eux-mêmes.
Passe que leurs petits-enfants partent pour Paris et reviennent chaque été avec des manières ridicules, passe qu’on leur ait enlevé leur cheminée – pas de cheminées dans les maisons neuves, bien sûr, ça fait sale – passe que les belles-filles leur fassent la guerre parce qu’ils continuent à cracher par terre. Mais que l’on touche aux talus, à leurs talus, qu’ils avaient construits et avant eux des générations de Bretons, non ! Ils n’avaient rien dit jusque-là, mais la bêtise avait des limites : les talus, leur place, leur hauteur, avaient été calculées pour retenir l’eau, protéger du vent. Il avait fallu des siècles d’expérimentations pour arriver à ces chefs d’œuvre, et on allait raser tout ça ? Jamais ! Il y eut bien des brouilles définitives, des crises de désespoir, des bérets jetés par terre, mais les jeunes tinrent bon et rasèrent les talus. Le résultat ne se fit pas attendre, évidemment : les récoltes furent à moitié détruites par le vent, les terres inondées. C’est pourquoi vous pouvez voir aujourd’hui dans certaines régions, les champs coupés de plaques de tôle. C’est pourquoi aussi, la ville de Morlaix a été inondée deux fois, ces dernières années.
Michel Le Bris, L’homme aux semelles de vent. 1977
Et toc !
Photos d’en-tête © Richard Droker
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Nov 1, 2014 | Routes croisées |
Dimanche 26 octobre
J’ai un peu laissé de côté tout ça. Moment de creux. Moments de grâce aussi.
Léger comme le battement d’aile d’un papillon.
Du retard en tout, une sensation de bout du monde. Mais du retard qui n’implique pas de renoncement.
Trois jours au Luxembourg, sur la frontière allemande, à l’écart de tout. Trois jours à flirter avec les frontières, en se déplaçant toujours sur le bord, jamais dans le chemin. On se sent polyglotte, je me sens polyphile, dans nul pays à la fois, presque partout parfois. Le mouvement héraclitéen dans son acceptation la plus large.
Une semaine marquée par la poésie avec une belle rencontre, celle du poète chinois Yu Jian, et une belle retrouvaille, celle de François.
Un moment de félicité avec les jeunes, à l’ESSEC, dans une belle cérémonie, et puis une bouffée de chaleur aussi.
Et puis j’ai remis le nez dans mes mails, pour prendre le temps de répondre à ceux que j’ai oublié. Une douce sensation, belle comme un matin brumeux d’automne, une très belle sensation venue d’ailleurs. Une envie d’en connaître plus.
Ces trois jours loin de tout m’ont redonné des vapeurs de nomadisme, moi qui avait décidé de poser un peu mes valises et de reposséder mon quotidien. Mais c’est sans compter que le voyage est une manière d’avoir la maîtrise de ce que provoque des soubresauts au creux de l’estomac.
L’élan maîtrisé.
La reterritorialisation de soi dans l’esprit du songe.
Pas de lecture cette semaine, au profit d’un peu de sommeil. Le temps comme une traversée où les arrêts ne sont presque plus comme des chutes.
Retour sur les pages de Michel Le Bris.
Tout se joue dans cette conjugaison du droit de vivre au pays, du refus des frontières, du droit de chacun d’aller où il le désire — sous peine de retomber dans l’exclusion de l’autre, l’appauvrissement de l’esprit, la chiennerie nationaliste, dans ce que je vois naître ici, en Languedoc, par l’imbécillité de quelques misérables.
Sous le prétexte des effets dévastateurs du tourisme, ne pas se rendre aveugle aux autres, sous peine de devenir aveugle soi-même : la révolte ne peut naître que dans la rencontre de deux regards.
Michel Le Bris, L’homme aux semelles de vent. 1977
Lundi 27 octobre
Hier soir au coucher, quelques oiseaux me faisaient encore l’affront de chantonner, dans l’air froid et léger de ce silence langoureux. Au réveil, très tôt, le brouillard a tout recouvert, me laissant à peine le loisir de distinguer les formes habituelles qui me disent le dangereuse incidence de ce qui est reconnaissable. J’aime me réveiller tous les jours en ayant l’impression que le monde se renouvelle de lui-même, sans que j’en sois l’auteur. Il est tout de même plus facile de se dire qu’on n’y est pour rien.
A nouveau je me promène en rêve dans une Allemagne romantique, une Allemagne des abbayes austères et rondelettes, percluse de formes baroques qui disent ce qu’a été cette étrange variation entre Réforme et Contre-Réforme. Partout où je passe se découvrent les marches de la spiritualité. Je peux sans honte dire que j’ai vu la semaine dernière la Sainte-Tunique du Christ dans la cathédrale de Trèves. Une des saintes tuniques. Puisque l’autre se trouve non loin de moi, juste au bout de mon doigt… à Argenteuil… Ceux qui passent devant la Basilique ne le savent peut-être même pas. Fascination pour des reliques d’un autre temps alors que dehors sévit une part du chaos. Il faudra retourner à Trèves dont je me suis épris. Qui eût pu me dire qu’ici je verrai la plus vaste salle venant de l’antiquité classique ? La Konstantinbasilika !
Mardi 28 octobre
J’ai eu du mal à me dire aujourd’hui que nous n’étions plus le 27 ; j’ai traîné ça toute la journée avec moi, sans pouvoir passer au jour d’après. Tantôt le jour sombre, tantôt le brouillard, tantôt la lumière crue du ciel éclatant et du soleil paresseux. Pendant ce temps, une vieille douleur dans le bassin ne passe pas.
Un beau tableau qui parle d’automne, Autumn afterglow, de John Atkinson Grimshaw, un peintre bucolique qui n’eut jamais les heures de gloires qu’il méritait. Il était pourtant un artiste de la lumière, rehaussant les ambiances de couleurs parlantes, sublimant les lumières et tels de haïkus ne parlait en somme que du fil des saisons qui passent.

John Atkinson Grimshaw — Autumn afterglow — 1883 — 51 x 76 cm — Collection privée
Mercredi 29 octobre
Jour de repos aujourd’hui, mais jour de travail. J’écluse mon reliquat de jours non pris cette année pour profiter du peu de temps qu’il me reste avant de rendre ma note d’investigation de master. Les jours défilent sans que j’arrive à avancer aussi vite que je le souhaiterais. Dehors il fait brouillard, alors je tire les rideaux et allume la lumière, me calfeutre dans l’ambiance de travail qu’il me faut pour ne pas pouvoir déborder. L’ascèse qui me remplit est une question de survie, car dans ce creux sort la moelle qui me fait tenir debout. Ne pas bouger devant mon ordinateur me donne froid, je me rabougris tendrement, j’exulte dans le repli tandis que j’empile les mots. Mais je ne suis pas l’homme d’une seule tâche et je n’arrive pas à me satisfaire de ne courir qu’un seul lièvre à la fois.
Jours d’attente intolérable.
Jeudi 30 octobre
J’ai passé ma journée d’hier à essayer de trouver un moyen d’organiser mes idées. Tout ce qui est inscrit sur mes cahiers de notes que j’utilise pour mon mémoire, l’est en dépit du bon sens, mais comment organiser un cahier qui n’est destiné à n’être le réceptacle d’une pensée qu’il est impossible de fixer ? Alors j’ai trouvé une solution, loin d’être idéale mais qui permet d’être plus à l’aise sur l’aspect visuel des choses, et qui me permet de tout voir d’un seul coup d’œil.
J’ai donc pris une feuille blanche, format A3, et j’ai noté mes idées en les organisant comme sur une carte heuristique. N’ayant évidemment pas assez de place sur ma petite feuille A3, j’en ai collé une, puis deux, puis trois, jusqu’à me retrouver avec 9 feuilles format A3, soit 1260 x 891 mm, soit 1,122 m². Plus d’un mètre carré de papier attaché ensemble pour contenir tout ce que j’ai à dire ! Ça m’a pris toute une journée, mais le boulot n’est pas fini. Il me faut maintenant organiser l’information, la sélectionner, développer, en un mot : en faire un texte.
Vendredi 31 octobre
Une des plus belles journées d’automne qu’il ait été donné d’avoir ; un beau soleil chaud dans un ciel bleu d’argent, éclatant ; j’ai passé une bonne partie de la journée dehors, en t‑shirt avec mon fils qui n’était guère plus vêtu. J’étais tellement en joie que je suis allé m’acheter de manière totalement compulsive des vêtements (oui, je sais, demain j’arrête) et deux bouquins ; le guide du routard sur l’Allemagne (oui, quelle drôle d’idée, tiens !) et un autre sur lequel je lorgnais depuis bien longtemps : L’iconoclaste, par Boris Martin, dont le sous-titre est : l’histoire véritable d’Auguste François, consul, photographe, explorateur, misanthrope, incorruptible et ennemi des intrigants. Complètement craqué ; le soleil m’a dézingué.
Je suis aussi allé à l’Hôtel des Impôts, chercher une somme rondelette en liquide qu’ils me devaient après un trop perçu. Je dois avouer que réclamer son argent à l’Etat a quelque chose de quelque peu… jouissif. Même si je sais que d’ici peu de temps, il va y retourner. Mais je fais partie de ces gens qui sont heureux de payer des impôts. J’ai peut-être trop peu le sens de moi-même et un peu trop le sens du collectif.
Commencé Mésaventures du paradis d’Erik Orsenna, que je lis tout doucement. Bloqué sur Léonard de Vinci.
Photo d’en-tête © Tauno Tõhk / 陶诺
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