Lettres de voyage

Lettres de voyage

Alors que ma main tremble légèrement à cause d’une tendinite qui a cru bon de s’installer et ne pas vouloir reprendre son envol depuis deux mois, alors que mon bras est endolori et réclame le repos qui lui est dû, je continue d’écrire sur mon carnet avec une certaine emphase, vidant la cartouche d’encre qui se répand sur le papier épais, et contre toute attente, il me semble écrire si vite que l’encre peine à descendre de son fût au bon rythme, la plume racle alors le papier dans un désagréable crissement lisse qui m’agace autant par son bruit malvenu que par cette incapacité de l’outil à suivre mon désir. Je ne pensais pas pouvoir réécrire un jour autant, si vite, avec autant d’aisance, moi qui suis devenu l’esclave au quotidien d’un clavier habitué désormais à ne plus taper que des compte-rendus de réunions, dresser des tableaux de calculs imbitables et remplir des cases dans des dossiers de demandes de subventions. Le flux ne m’a visiblement jamais quitté. Ce n’était apparemment qu’une question de paresse.

Ce n’est une bonne nouvelle que pour moi, qui n’a pas vraiment d’incidence sur l’ordre des choses, ni sur le cours de l’existence. Mon journal troué a repris vie là où je m’étais arrêté, agacé certainement par des tranches de vie où je ne supportais plus d’avoir sur le dos des emmerdes dans lesquelles je m’étais fourré seul, et non content de les avoir exorcisées, j’ai fini par croire que la fatalité n’est pas une orientation qu’il faut suivre aveuglément. Rien n’arrive pas hasard, mais rien non plus n’est définitif, et les revers de fortune ne sont que des pierres blanches que le temps finit par recouvrir de mousse. Oui, il faut avoir l’esprit disponible et pour cela, on doit parfois évacuer les gens qui vous polluent, parce que malveillants, sots, ou calculateurs. Hop. Fini. Derrière. J’ai pris soin de relire ce que j’avais écrit là où j’avais laissé les choses se faire ; j’ai alors mesuré à quel point j’ai été idiot.

Aujourd’hui, je reprends l’écriture, mais pas que. J’écris des lettres de mes voyages, illustrées. Le livre que j’ai écrit est figé dans le temps, il correspond à une époque et sera sans suite. Je passe à autre chose, qui me prendra du temps mais qui correspond plus désormais à ma façon de voyager.

Ce que j’y recherche n’est pas tant le goût du dépaysement que le souhait de me confronter à l’inconnu. Il y a mille façon de se faire chahuter au quotidien, mais rien ne chahute autant que l’indescriptible monde facétieux qui s’ouvre aux frontières de chez nous ; et quand je dis aux frontières, c’est à la porte, là, dehors, une fois le seuil passé du portail.

Alors voilà, je n’ai plus de limites, je m’entraîne là où j’ai le désir d’aller, dans des pérégrinations réelles ou imaginées, au fil de pages qui seront l’expression sincère de mes envies et de mes désirs, avec de temps en temps des extraits de L’usage du monde, de Nicolas Bouvier, comme celui-ci où il est question des mouches asiatiques, dont seul lui sait parler avec autant de réalisme et de poésie mêlés.

Lettres de voyages – Carnet. Page 1

J’aurai longtemps vécu sans savoir grand-chose de la haine. Aujourd’hui j’ai la haine des mouches. Y penser seulement me met les larmes aux yeux. Une vie entièrement consacrée à leur nuire m’apparaîtrait comme un très beau destin. Aux mouches d’Asie s’entend, car, qui n’a pas quitté l’Europe n’a pas voix au chapitre. La mouche d’Europe s’en tient aux vitres, au sirop, à l’ombre des corridors. Parfois même elle s’égare sur une fleur. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, exorcisée, autant dire innocente. Celle d’Asie, gâtée par l’abondance de ce qui meurt et l’abandon de ce qui vit, est d’une impudence sinistre. Endurante, acharnée, escarbille d’un affreux matériau, elle se lève matines et le monde est à elle. Le jour venu, plus de sommeil possible. Au moindre instant de repos, elle vous prend pour un cheval crevé, elle attaque ses morceaux favoris : commissures des lèvres, conjonctives, tympan. Vous trouve-t-elle endormi? elle s’aventure, s’affole et va finir par exploser d’une manière bien à elle dans les muqueuses les plus sensibles des naseaux, vous jetant sur vos pieds au bord de la nausée. Mais s’il y a plaie, ulcère, boutonnière de chair mal fermée, peut-être pourrez-vous tout de même vous assoupir un peu, car elle ira là, au plus pressé, et il faut voir quelle immobilité grisée remplace son odieuse agitation. On peut alors l’observer à son aise : aucune allure évidemment, mal carénée, et mieux vaut passer sous silence son vol rompu, erratique, absurde, bien fait pour tourmenter les nerfs – le moustique, dont on se passerait volontiers, est un artiste en comparaison.

Cafards, rats, corbeaux, vautours de quinze kilos qui n’auraient pas le cran de tuer une caille; il existe un entre-monde charognard, tout dans les gris, les bruns mâchés, besogneux aux couleurs minables, aux livrées subalternes, toujours prêts à aider au passage. Ces domestiques ont pourtant leurs points faibles – le rat craint la lumière, le cafard est timoré, le vautour ne tiendrait pas dans le creux de la main – et c’est sans peine que la mouche en remontre à cette piétaille. Rien ne l’arrête, et je suis persuadé qu’en passant l’Ether au tamis on y trouverait encore quelques mouches.

Partout où la vie cède, reflue, la voilà qui s’affaire en orbes mesquines, prêchant le Moins – finissons-en…renonçons à ces palpitations dérisoires, laissons faire le gros soleil – avec son dévouement d’infirmière et ses maudites toilettes de pattes.

L’homme est trop exigeant: il rêve d’une mort élue, achevée, personnelle, profil complémentaire du profil de sa vie. Il y a travaille et parfois il l’obtient. La mouche d’Asie n’entre pas dans ces distinctions-là. Pour cette salope, mort ou vivant c’est bien pareil et il suffit de voir le sommeil des enfants du Bazar (sommeil de massacrés sous les essaims noirs et tranquilles) pour comprendre qu’elle confond tout à plaisir, en parfaite servante de l’informe.

Les anciens, qui y voyaient clair, l’ont toujours considérée comme engendrée par le Malin. Elle en a tous les attributs : la trompeuse insignifiance, l’ubiquité, la prolifération foudroyante, et plus de fidélité qu’un dogue (beaucoup vous auront lâché qu’elle sera encore là).

Les mouches avaient leurs dieux : Baal-Zeboub (Belzébuth) en Syrie, Melkart en Phénicie, Zeus Apomyios d’Elide, auxquels on sacrifiait, en les priant bien fort d’aller paître plus loin leurs infects troupeaux. Le Moyen-Age les croyait nées de la crotte, ressuscitées de la cendre, et les voyait sortir de la bouche du pécheur. Du haut de sa chaire, saint Bernard de Clairvaux les foudroyait par grappes avant de célébrer l’office. Luther lui-même assure, dans une de ses lettres, que le Diable lui envoie ses mouches qui “ “conchient son papier” “.

Aux grandes époques de l’empire chinois, on a légiféré contre les mouches, et je suis bien certain que tous les Etats vigoureux se sont, d’une manière et de l’autre, occupés de cet ennemi. On se moque à bon droit – et aussi parce que c’est la mode – de l’hygiène maladive des Américains. N’empêche que, le jour où avec une escadrille lestée de bombes DDT ils ont occis d’un seul coup les mouches de la ville d’Athènes, leurs avions naviguaient exactement dans les sillages de saint Georges.

 

Une pluie de Bouddhas

Une pluie de Bouddhas

Des Bouddhas comme s’il en pleuvait, un million peut-être, peut-être plus, mais des myriades de Bouddhas. Des Bouddhas dans des niches dorées, accompagnés dans leur éveil de centaines de petits bâtonnets rouges à la pointe incandescente dessinant dans l’air chaud des volutes incompréhensibles et pointant du doigt le sens du vent, charriant une odeur âcre et parfumée qui embaume l’air où que l’on se trouve. Ici ou là, tout nous rappelle que la terre que nous foulons n’est ni plus ni moins qu’un espace de transition entre notre existence faite de chair et le monde vaporeux des esprits et des dieux ; l’existence des dieux ne fait pas de doutes, ils sont partout autour de nous et on nous rappelle sans cesse que le Prince Siddhartha passe son temps à se battre contre la tentation de Māra et qu’il prend la terre à témoin dans la position du Bhûmisparsha-Mudrā. Toute vie ne dure, en réalité, qu’un seul et bref instant de conscience…

Peu importe le nombre qu’ils représentent, c’est la myriade qui fait sens, l’incongrue et impermanente multiplicité singulière.

Symbole de la dynastie Chakri

Pendant ce temps, la Thaïlande millénaire vit son petit bonhomme de chemin dans l’ère moderne. Le bon roi Rama IX, Bhumibol Adulyadej (ภูมิพลอดุลยเดช), mort en 2016 après un règne d’une longévité exceptionnelle (70 ans, 4 mois et 4 jours, pendant lesquels il a tout de même épuisé 26 premiers ministres) et une fin de règne marquée par un teint cireux et figé, a finalement laissé sa place à son successeur. Dans la dynastie Chakri qui tient le pouvoir (oui enfin plus trop) depuis 1792, il reste quatre descendants, tous affublés de petits noms faciles à retenir.

  • Une première fille : Ubolratana Rajakanya Sirivadhana Barnavadi (อุบลรัตนราชกัญญา สิริวัฒนาพรรณวดี)
  • Un premier fils : Maha Vajiralongkorn Bodindradebayavarangkun (มหาวชิราลงกรณ บดินทรเทพยวรางกูร)
  • Somdech Phra Debarattanarajasuda Chao Fa Maha Chakri Sirindhorn Ratthasimagunakornpiyajat Sayamboromarajakumari (สมเด็จพระเทพรัตนราชสุดา เจ้าฟ้ามหาจักรีสิรินธร รัฐสีมาคุณากรปิยชาติ สยามบรมราชกุมารี)
  • Somdet Phrachao Luk Thoe Chaofa Chulabhorn Walailak Agrarajakumari (สมเด็จพระเจ้าลูกเธอ เจ้าฟ้าจุฬาภรณวลัยลักษณ์ อัครราชกุมารี)

Et c’est bien évidemment le garçon qui a remporté le cocotier sous le nom de Rama X et qu’on appellera pour plus de commodité, Vajiralongkorn. Mais voilà, ce n’est pas un roi comme les autres. On l’a vu descendre d’un avion simplement vêtu d’un top crop laissant apparaître ses tatouages et d’un jean taille basse, prenant dans ses bras un caniche certainement royal. Pour faciliter la vie à la famille royale, il s’est marié à une roturière dont la moitié de la famille a été accusée de corruption et croupit actuellement dans une geôle tropicale. Peu intéressé par les choses du pouvoir, il a décidé de gouverner la Thaïlande depuis son nid d’aigle bavarois en laissant les affaires courantes à ses sœurettes. Voilà la Thaïlande dans de beaux draps. Personne ne vous le dira, mais tout le monde regrette le bon roi Rama IX, modèle de vertu et de sagesse…

Alors voilà. La Thaïlande revient dans la discussion. J’aime les redites lorsque tout me convient. J’aime marcher à nouveau dans mes pas et tant que je ne me lasse pas, je peux remettre ça autant de fois que je le souhaite. Je fais la liste de toutes ces villes traversées, de tous ces temples dans lesquels j’ai pu m’asseoir, les pieds tournés à l’exact opposée des Bouddhas hiératiques, de tous ces wat, ubosot, chedi et viharn croisés sur le bord des routes, des Bouddhas de la semaine (si vous êtes né un mardi comme moi, sachez que c’est le jour du Pang Sai Yat, et que si Bouddha est allongé ce jour-là, c’est parce qu’il a rabaissé la fierté de Asura Rahu, eh oui…) Je me remémore les lieux perdus dans lesquels je me suis moi-même perdu, les petits quartiers où l’on mange un bouillon de poulet et des nouilles sous des bâches sombres qui ont cette fâcheuse tendance à garder la chaleur étouffante, les places gigantesques où la misère a du mal à se terrer et que l’on peine à supporter sous ces latitudes tropicales. Je me refais la liste de toutes ces choses que j’ai vues et dont je n’ai pas parlé ici, parce que le temps est précieux et que je ne sais même plus par où commencer.

J’ai posé mes valises à Sukhothaï où j’ai eu tout le loisir de me faire dévorer par des moustiques carnassiers, à Phetchaburi où je suis arrivé en train après un voyage rocambolesque et où je me suis fait courser par un singe grand comme en enfant qui en voulait à mon appareil photo, à Lampang où je me suis arrêté en rase campagne sous une pluie battante pour visiter un temple shan qu’aucune carte ne mentionne, qu’aucun guide ne connaît, j’ai vu un temple tout en métal à Bangkok et l’endroit précis où l’on découpait les corps pour les funérailles célestes, des Bouddhas géants perdus dans les marais, tellement grands que l’on a l’impression qu’ils ont grandi contraints entre quatre murs, j’ai vu un chedi dans lequel j’ai pu descendre et admirer des peintures du 15è siècle, des éléphants se baignant dans la rivière et des enfants jeter des bouts de pain pour nourrir les poissons-chats de la Chao Phraya. J’ai vu des chiens errer autour des temples, attendant que les moines leur jette une poignée de riz. L’année dernière, j’ai fait une halte à Hanoï où j’ai visité le très joli temple de la littérature et pu contempler la dépouille desséchée de Ho Chi Minh et à Ninh Bình où je me suis promené sur une rivière encastrée entre des falaises escarpées rappelant la baie de Hạ Long. J’ai vu des pagodes dont la taille surpassait de loin tout ce que j’avais pu voir jusque là. Et surtout, j’ai bu un café dont je me souviens encore des effluves et qui reste gravé à tout jamais en moi comme étant l’odeur de Hanoï.

J’aime la beauté du monde car cette réalité-là est unique. On n’y voit que la beauté qu’on ne cherche pas.

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Il y a cinq ans de cela, je me suis arrêté à Chiang Mai où je suis arrivé un jour de marché, c’était un dimanche, j’y ai mangé des œufs de caille cuits sur une planche et du riz gluant dans l’enceinte d’un temple en plein cœur de la ville, sous une chaleur étouffante. L’hymne national a retenti dans les hauts-parleurs accrochés aux lampadaires et toute la ville s’est arrêtée, figée, pour honorer le roi. J’ai vu des Bouddhas, petits, grands, dormant, joignant leurs mains, j’ai vu une pluie de Bouddhas et je ne compte pas m’arrêter là. Je pars bientôt au pays de la pluie de Bouddhas, des myriades de Bouddhas…. Peu importe leur nombre…

Photo d’en-tête © Chùa Bái Đính (Vietnam Nord – août 2017)

Retour en Cappadoce. La route d’Özkonak

Retour en Cappadoce. La route d’Özkonak

Retour en Cappadoce

La route d’özkonak

La Turquie est déjà loin. J’ai laissé derrière moi Istanbul, ses mosquées et ses église, la côte sud et ses miracles, la Cappadoce avec ses abricots juteux et la terre jaune qui s’est infiltrée sous ma peau. Depuis quelques mois déjà. Un mois passé en Turquie, en plein mois de Ramadan, c’est quelque chose qui laisse des traces. Mais il fallait que j’y retourne, m’abandonner encore sur des pistes que je n’avais pas parcourues, me repaître d’une terre désormais familière et hospitalière.

Mais d’abord, un peu de musique pour se mettre dans l’ambiance, avec Kudsi Ergüner, virtuose du ney, cet étrange instrument au col évasé qui se joue en soufflant dedans en biseau. 

Cette fois-ci, j’atterris à Kayseri, préfecture de la province du même nom et capitale économique de la Cappadoce, grosse ville de 1,35 millions d’habitants, sans charme mais pas sans histoire puisqu’on la retrouve sous l’antique nom chrétien de Césarée, dont elle a tiré son nom turc moderne. La dernière fois que je suis venu en Cappadoce, j’étais arrivé de nuit par Nevşehir après un trajet pour le moins picaresque. Dans l’avion, j’ai tout de même réussi à renverser mon thé sur mon pantalon. Lorsque l’avion descend, il fait un soleil splendide sur la partie européenne d’Istanbul, sur un paysage de champs cultivés et de lacs, où de temps en temps, émerge les minarets élancés des mosquées qui, toutes, ont été construites selon la tradition initiée par Mimar Sinan.

Turquie mai 2013 - Cappadoce 08 - Vol Istanbul Kayseri

Je ne foulerais pas la terre d’Istanbul tout de suite. J’attends mon transfert vers Kayseri Erkilet Havalimanı (ASR) en sirotant une limonata, fraîche et acide et un café turc, dans le grand hall du terminal 3 d’Atatürk. L’avion qui repart vers l’est s’appelle Afyonkarahisar, petite ville à mi-chemin entre Konya et Izmir. Dehors il fait 23°C et une fois installé dans l’avion, je note le prénom des hôtesses de la compagnie Turkish Airlines ; elles portent des prénoms qui laissent rêveur : Bunu, Akmaral… Je bois mon premier Ayran au-dessus des vallons arrondis de l’Anatolie…

Turquie mai 2013 - Cappadoce 11 - Vol Istanbul Kayseri

L’avion descend sur une plaine arrosée par la pluie ; la Cappadoce m’accueille sous une pluie fine qui n’est pas sans me rappeler la Bretagne, ce qui a le don de me rendre morose. A l’aéroport, je rejoins le comptoir qui va me permettre d’enlever ma voiture de location. Le type m’emmène chercher la voiture, c’est une grosse Ford Mondeo à boîte automatique. Vu que je ne sais pas conduire ce genre de véhicule j’insiste pour qu’il me cède une boîte manuelle, ce qui le surprend passablement, il ne doit pas être habitué à tomber sur ce genre de personnes. Et tout ceci se passe dans le vent frais d’un trou perdu de Turquie, au pied de l’Erciyes (du grec argyros qui signifie argent), montagne isolée comme un téton dans la plaine, au toit de neige culminant à 3916 mètres et qui se perd dans les nuages sombres chargés de pluie.

Turquie mai 2013 - Cappadoce 16

Une fois la voiture en main, je file vers Çavuşin où m’attend ma chambre d’hôtel. Le paysage n’est pas vraiment gai sous ce ciel de plomb. Ce ne sont que des campagnes sans charme, une longue succession de villages inhospitaliers, d’usines en bord de route, de stations-service et de camions chargés à ras-bord. Tout le charme d’une autoroute.
Le type qui me reçoit à l’hôtel parle un français impeccable et m’emmène dans une chambre basse de plafond, entièrement creusée dans le grès de la montagne ; ce qui m’interpelle immédiatement, c’est la présence d’un poêle à pétrole et l’incroyable humidité de la pièce. Je ne me trompe pas, les draps sont trempés… Je prends juste le temps de déposer ma valise et salue un type qui me demande si tout va bien. C’est la réplique exacte de Joseph Kessel, un homme à la face burinée qui se serait perdu dans ce trou de Cappadoce.

En 5 minutes de route, je suis à Göreme où je mange des mezze, une brochette de poulet et un ayran. La ville semble désertée alors que j’ai eu du mal à trouver une chambre d’hôtel… C’est incompréhensible.

A l’heure qu’il est, tout ce qui m’importe, c’est d’être ici à nouveau, c’est comme si je me retrouvais chez moi alors qu’au fond, il me semble que je ne connais rien, que je n’ai aucune idée de ce qui m’attend, que je ne sais pas tous les secrets et toutes les aventures, je ne sais rien du tout, mais tout me semble familier, comme si on m’attendait, ou comme si moi j’attendais quelque chose. Je profite de mon repas, un peu exténué par les milliers de kilomètres de cette journée, l’avion, deux fois, plus de 80km en voiture, l’impression de bouffer de la route en tirant sur la corde pour arriver là où on a envie d’être… Demain, je serai sur les routes pour comprendre ce que je fais là.

Au petit matin, il est 4h00, je n’arrive plus à dormir, mais je me force à rester au lit, dans des draps trempés et au beau milieu du gravier tombé du plafond. Si je reste ici, je vais finir par tomber malade. Malgré le charme de l’hôtel, j’ai l’impression de me retrouver à la campagne, dans des draps de coton grossier que le maigre poêle n’arrive pas à sécher. Je transpire malgré l’atmosphère insupportable. La pierre est si froide par terre que j’en ai mal aux pieds et la douche glacée ne fait rien pour me mettre de bonne humeur. J’ai l’impression d’avoir dormi dans une grotte et sortir au soleil est presque une torture. Étrange lieu.

Après un petit déjeuner pris sur le pouce, je file d’ici, presque malgré moi et je me rends à Avanos où je vais rendre visite à Mehmet Körükçü, le potier qui parle un peu français, dans sa grotte lui aussi, là où il passe ses journées les mains dans la terre à tourner. Il est rayonnant comme la dernière fois que je l’ai vu et semble surpris de me revoir. Passé la surprise, il me prend dans ses bras et me tape dans le dos en proférant de longues rangées de “Selam !” qu’il n’arrive plus à contenir. “Arkadaşım ! Arkadaşım !” (mon ami, mon ami !). Les larmes lui montent aux yeux et je suis tout autant surpris que lui de voir à quel point il est heureux de me revoir. Une vraie bonne surprise pour tous les deux.

 

Turquie mai 2013 - Cappadoce 22 - Avanos

Turquie mai 2013 - Cappadoce 32 - Avanos

Après m’avoir offert une tasse de thé qu’il fait chauffer sur son petit réchaud électrique, il se remet au travail et me laisse le prendre en photo, toujours souriant avec ses dents du bonheur et ses yeux légèrement bridés. Je le laisse un peu tandis que des touristes viennent visiter sa boutique et je vais me promener dans la ville pour revoir ces vieilles maisons grecques qui tombent en ruine entre les grands konak flambant neufs. Le soleil est revenu et je profite de ces quelques instants pour retrouver la douceur des jours que j’ai passés ici l’été dernier. Une belle mosquée aux murs épais reste impénétrable, impossible d’y entrer. Pendant ce temps, l’ezan (appel à la prière) retentit entre les murs de la petite ville. On dit que les plus beaux chants d’appel à la prière peuvent s’entendre en Turquie ; ce n’est pas qu’une légende. Je retourne voir Mehmet et nous buvons encore et encore du thé noir. Il semble préoccupé, se plaint du dos, lui, me dit que ce sont ses poumons, il tousse beaucoup…

Turquie mai 2013 - Cappadoce 33 - Avanos

Turquie mai 2013 - Cappadoce 44 - Avanos

Turquie mai 2013 - Cappadoce 45 - Avanos

Turquie mai 2013 - Cappadoce 37 - Avanos

Il me demande de l’attendre là, pendant que lui s’enfuit sur sa moto sans casque avec ses sandales pleines de terre aux pieds. Je l’attends sous un acacia en fleurs, à l’ombre duquel je m’endors presque en écoutant les bruits de la rue, en caressant une énorme chat débonnaire. Mehmet revient avec un petit paquet duquel il sort un sachet d’aluminium, qu’il déroule, encore et encore et dont il sort de la viande séchée découpée en fine lamelles et à la couleur rouge safranée. Il m’explique que c’est une spécialité d’ici, le Pastırma. Je ne connaissais absolument pas. Il m’explique que c’est lui qui le fait avec de la viande de bœuf qu’il fait sécher à l’air et qu’il frotte avec un mélange d’épices fait d’ail, de piment, du cumin et de paprika. Il me parle aussi d’une épice dont il ne connaît pas le nom français, il dit çemen, çemen… en cherchant sur mon petit dictionnaire, je m’aperçois que c’est en réalité du fenugrec. Je ne suis pas plus avancé, car je ne sais pas ce que c’est non plus. La viande est délicieuse et nous la mangeons en riant. Il me confie le paquet en me disant que le reste est pour moi. Et il se remet au travail tandis que je bois du thé et somnole en le regardant tourner. Il me présente ses fils ; le plus jeune, Oğuz travaille avec lui et ouvrage les poteries avec une petite lame. Ömer, lui, n’aime pas la terre, il fait des études mais profite de ses vacances pour aider son père à l’atelier.

 

Turquie mai 2013 - Cappadoce 49

Turquie mai 2013 - Cappadoce 51

Il est temps pour moi de le laisser travailler et de partir battre la campagne. J’ai repéré un petit monastère abandonné sur la route d’Özkonak, portant le nom de Behla Kilise. Le temps tourne au vinaigre ; au loin je peux voir la campagne changer de couleur, et des colonnes d’eau se déverser par endroits. Le ciel devient noir et ne laisse que peu d’espoir de se lever. La route est défoncée et je commence à solliciter les suspensions de la Ford qui ne bronche pas, elle monte sévèrement après une portion de route où l’on trouve des usines de fabrication de briques rouges, façonnées avec la terre des environs, que le fleuve Kızılırmak (fleuve rouge en turc) continue de charrier dans la vallée. La vue est superbe sur la vallée où l’orage commence à zébrer l’horizon. Je finis par trouver le monastère en contrebas de la route. C’est un monastère aux grandes arches de pierre. La hauteur sous plafond est impressionnante pour un bâtiment de cette époque (entre le Vè et le XIIè siècle) et les murs sont encore recouverts de suie. Sur le côté, une voûte s’est écroulée et laisse voir un grand espace découvert. Un type m’accoste et me parle dans un français balbutiant, mêlé de turc ; il me dit s’appeler Serkan et je ne sais pas pourquoi, mais ça sent le margoulin. Bref, il me fait la visite du bâtiment et me dit que le monastère a servi d’asile psychiatrique pendant de longues années. Sa présence me dérange, j’aurais préféré visiter seul, d’autant que les indications qu’il me donne ne sont d’aucune utilité. Il m’offre une tasse de thé et je tente de m’en débarrasser en lui filant un billet de 20TL, ce qui est déjà beaucoup, mais l’effronté me réclame plus. Je l’envoie balader en lui rendant son verre de thé.

Turquie mai 2013 - Cappadoce 53 - Özkonak

De l’autre côté, le paysage est verdoyant et s’étend au pied de ce qui ressemble au lit d’une petite rivière. Je crois bien qu’à part le Kızılırmak et le lac artificiel de Bayramhacı, je n’ai jamais vu de cours d’eau dans cette région. Même un peu vallonné, le paysage offre un bel horizon et je peux constater que le temps ne s’arrange pas vraiment.

Turquie mai 2013 - Cappadoce 59 - Özkonak

Turquie mai 2013 - Cappadoce 60 - Özkonak

Turquie mai 2013 - Cappadoce 63 - Bağlı dere

Turquie mai 2013 - Cappadoce 65 - Bağlı dere

Turquie mai 2013 - Cappadoce 68 - Bağlı dere

Je reprends la route en prenant le chemin de Paşabağ que j’ai visité l’été dernier et je me rends compte que la vallée de Zelve, que je connais pas encore n’est pas si éloignée que ça. Mais il est tard à présent et ce sera pour un autre jour. En rebroussant chemin, je trouve également le chemin de la bağlı dere, la vallée blanche, dont m’avait parlé Abdullah au Karlık Evi, et que j’ai bien réussi à voir depuis mon vol en montgolfière. Je retiens l’endroit pour y revenir et je file sur Göreme pour me boire une bière en terrasse. L’orage est passé au large. Je dîne au restaurant Özlem où j’étais déjà venu manger un testi kebab brûlant dans son vase en terre. La serveuse s’appelle Bişra, elle est jeune, radieuse, mais s’approche de moi alors que j’essaie de baragouiner en turc et me demande avec son petit air effronté si elle peut être prise en photo avec moi, ce que j’accepte volontiers. Je peux sentir le parfum de ses cheveux qu’elle a coiffés dans une queue de cheval sur le côté. Je lui commande un bardak şarap, un verre de vin rouge à la cerise, avant de reprendre ma route alors que la nuit est en train de tomber.

Turquie mai 2013 - Cappadoce 69 - Bağlı dere

Lorsque je m’arrête devant le Karlık Evi, j’ai dans l’idée de me prendre une chambre qui me permettrait de fuir l’hôtel de Çavuşin et sa grotte humide. Bukem et Fatoş se souviennent de moi, elles ont l’air heureuses de voir que j’ai retrouvé le chemin de leur hôtel et me retrouver ici me remplit de souvenirs. Pas de chambre pour ce soir, l’hôtel est plein d’Indiens dont elles se plaignent car ils sont bruyants et passablement méprisants, mais pour demain soir, aucun problème. Je vais même pouvoir dormir à nouveau dans la grande chambre orange dans laquelle j’avais déjà dormi cet été, celle qui a deux balcons donnant sur la vallée. Elles m’offrent un verre de thé et nous parlons en anglais pour évoquer Abdullah qui n’est pas là en ce moment, ces instants précieux où il m’offrait des abricots secs avant de partir en randonnée et des tranches de pastèque lorsque je revenais tard le soir.

Dans mes draps humides, je me prends à rêver de venir habiter ici, auprès de ces gens si chaleureux, dans ces montagnes creusées par la pluie et j’imagine que cette Turquie-là, tout au long de l’hiver, est recouverte par les neiges. Les chrétiens qui sont venus sur ces terres pour fuir les persécutions n’ont pas choisi les lieux les plus hospitaliers en ce qui concerne le climat. Et dire que cette Turquie-là, si l’on remonte six cents ans en arrière, était encore la Grèce…

Voyage effectué en 2013. Voir les 68 photos sur Flickr.

Pipes d’opium #7

Pipes d’opium #7

Où il est question d’un poète indien, d’une femme chinoise qui n’a jamais existé, des paroles du Bouddha et d’une chanteuse islandaise qui chante à la manière des scaldes.

Première pipe d’opium. Rabindranath Thakur dit Tagore (রবীন্দ্রনাথ ঠাকুর), prix Nobel de littérature en 1913. Des mots trouvés au hasard dans les pages d’Élodie Bernard, que je ramène dans mon giron, des mots attrapés au vol, pour ne pas les perdre. On ne connait pas assez ces auteurs asiatiques…

J’essaie avec toute mon âme altérée d’une soif inapaisable de pénétrer ce mince mais insondable mystère, comme ces étoiles qui épuisent les heures, nuit après nuit, espoir de percer le mystère de la sombre nuit avec leur regard baissé qui ne dort pas et ne clignote pas.

Rabindranath Tagore, Gitanjali, l’offrande lyrique
Gallimard, 1971

 

Deuxième pipe d’opium. Tăng Tuyết Minh (Zēng Xuěmíng), la femme qui n’avait jamais existé. Dans la longue réécriture de l’histoire à laquelle s’est adonnée le peuple vietnamien pendant de longues années d’errances communistes (n’en est-on pas encore là aujourd’hui ?), il existe une histoire que j’ai découverte cet été tandis que je m’apprêtais à rendre visite à la dépouille immortelle de l’oncle Hồ… Celui qui fut le grand révolutionnaire, encore adulé aujourd’hui, d’un Vietnam fracturé par une guerre civile qui laisse encore des traces de nos jours, fut marié dès 1926 à une jeune fille chinoise et catholique de Guangzhou mais il furent séparés six mois plus tard tandis que Hồ Chí Minh pris la fuite suite au coup d’état des nationalistes mené par Tchang Kaï-chek. Malgré des tentatives nombreuses de l’une et de l’autre, les époux ne furent jamais réunis et tandis que Hồ s’éteignit en 1969, Tăng Tuyết Minh mourut en 1991 à l’âge de 86 ans. A ce jour, le gouvernement vietnamien fait toujours son possible pour que cette histoire d’amour ne figure pas au titre de l’histoire officielle, de la même manière qu’il est jeté un voile sombre sur les relations sexuelles qu’entretenait le leader avec des jeunes filles à peine pubères… D’ailleurs, c’est bien simple, Tăng Tuyết Minh n’a jamais existé…

Troisième pipe d’opium. Le Bouddha Shakyamuni a dit Celui qui interroge se trompe. Celui qui répond se trompe. Alors je ne m’interroge plus, je laisse faire, mais devant l’impassibilité du bouddhiste qui, pris dans le Mahāyāna, a cette fâcheuse tendance à ne pas vouloir déroger à l’ordre du monde établi et finit par tomber dans une sorte de fatalisme qui ne me convient pas, je cherche jour après jour à sortir du saṃsāra. Est-ce que ça compte vraiment si c’est soi-même qu’on interroge ? Et puis après tout, quel mal y a-t-il à vouloir sortir des cadres, surtout s’il est question de religion ? Je suis dans un état transitoire, pris entre l’envie de partir pour retrouver les sensations à présent disparues et l’envie de rester et de construire quelque chose ici, toujours dans un écart insoluble, alors je tente de retrouver au travers de mes carnets de voyage les lieux et les sensations, je reconstruis, je réélabore le voyage en imaginant ce qu’il aurait pu être. Je me souviens de mon troisième voyage en Turquie, en pleines émeutes du parc Gezi, dernière fois où j’y ai mis les pieds — le manque —, je me souviens des heures chaudes dans le parc historique de Sukhothai que je parcourais à vélo le long des larges avenues vides et entre les murs du Wat Si Chum — le manque —, je me souviens de Hanoï avec ses rues bruyantes et les vendeurs de rue assoupis sur le trottoir pendant que je me reposais sur les bords du lac de l’épée restituée, je me souviens de la moiteur du matin à Chiang Mai quand je sortais de ma chambre d’hôtel en même temps que les moines du Wat Chedi Luang et les chiens errants, au temps où dormir était une option inefficace — le manque. Mon corps a goûté les plaisirs de cette chair qui reste ancrée en moi comme le nom de Chulalongkorn.

Wat Sri Chum. Fantastique Bouddha de 14 mètres de haut dont la seule main est plus haute qu’un homme

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Quatrième pipe d’opium. Björk. Un amour de jeunesse qui m’accompagne depuis 1996 tandis que je découvrais avec un peu de retard l’album Debut. Jusqu’au jour où vous vous rendez compte que le nom de celle que vous appeliez de la même manière qu’une marque de produits alimentaires bio doit finalement se prononcer Beyerk

Björk c’est avant tout la ríma (rímur au pluriel), cette poésie scaldique venue d’Islande et qui se base sur une versification allitérative, comme le sont les plus anciens textes anglo-saxons comme Beowulf par exemple. La manière de réciter les rímur consiste à bien décoller les syllabes pour une compréhension aisée. Dans les chansons de Björk, on retrouve exactement cet art et cette diction toute particulière (on l’entend particulièrement bien dans cet extrait d’une émission de télévision islandaise où elle chante Unravel, simplement accompagnée d’une épinette), avec son anglais teinté d’un accent islandais dont elle n’arrivera jamais, et c’est tant mieux, à se départir.

Nous sommes le 21 janvier 2018, les arbres nus dégoulinent d’une pluie qui s’insinue partout et le soleil semble avoir disparu pour toujours. Cela me rappelle la lecture d’un livre somptueux mais triste, datant de 1937 et écrit par l’écrivain helvète Charles-Ferdinand Ramuz, Si le soleil ne revenait pas. Mais il reviendra, c’est écrit dans les livres. Personne n’a dit que ce sera facile, mais il reviendra.

Ubud, au bout du monde

Ubud, au bout du monde

Ubud. Évidemment, ça ne se prononce pas à la française, mais avec des “ou” bien ronds et bien rebondis comme le ventre d’un macaque. Ubud. Un nom improbable, pas imprononçable, mais qui fait penser à une boule, douce et presque un peu trop ventrue. Ubud, c’est une petite keluharan d’un kacamatan d’une kebupaten de la province de Bali, île improbable d’un pays qui l’est encore plus. Voici un bout du monde à mille lieues de ce qui est familier pour moi, l’exact opposé, l’inconciliable, pour ne pas dire l’impensé total. Je ne sais même plus comment il a pu se produire cet événement aussi improbable pour moi que de me rendre en Indonésie. Certainement une absence momentanée, le doigt qui glisse sur le clavier et qui suggère une autre destination que celle prévue, l’accident originel et impudique d’une naissance qu’on n’aurait pas eu le temps d’avorter…

Logo de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (Vereenigde Oost-Indische Compagnie)

Le drapeau rouge et blanc du pays vient d’une des plus grandes îles de l’archipel, de Java précisément, et marque l’avènement du royaume Majapahit suite à la rébellion de Jayakatwang de Kediri contre Kertanegara de Singasari en 1292. Ça pourrait presque paraître anecdotique, mais c’est là un morceau d’une histoire qui nous est inconnue, parce que l’Indonésie nous est inconnue et son histoire en particulier. On n’a peut-être retenu que l’histoire de la Vereenigde Oost-Indische Compagnie, la Compagnie des Indes Orientales, des Moluques et de ses girofliers, et encore, ça ne parle certainement pas à grand-monde. De toute façon, l’Histoire en général nous est inconnue. On ne sait rien. On ne sait plus rien, on oublie jusqu’à notre propre nom qui finira dans le caniveau des grandes anthologies. Alors l’Histoire, celle avec un grand H, tout le monde s’en tamponne.

L’Indonésie est un pays improbable. Il n’existe pas tant qu’on n’en a pas fait la connaissance. Une langue officielle qui s’appelle bahasa indonesia, 742 langues différentes réparties entre 258 millions d’habitants eux-mêmes disséminés sur 13466 îles, pays le plus musulman du monde au regard du nombre d’habitants… rien que ces données sonnent comme des étrangetés de l’esprit, des biais, des Égyptes mentales. Mais revenons-en à Ubud, car c’est la destination de mon voyage, pour l’instant. Ubud vient d’un mot indonésien, ubad, signifiant médecine. Il fallait se méfier dès le départ de cette incongruité. Une ville qui se nomme médecine ne peut être totalement dans l’usage entier de ses facultés, il y a quelque chose de caché qui ne se donne pas forcément à voir du premier coup, un mystère à lever. Il me semble qu’il m’est venu à l’idée de partir en Indonésie à la lecture d’articles sur Sumatra, les Célèbes, les Moluques, des noms qui sont autant de reliquats des anciennes courses aux épices, du temps où les navigateurs flamands gardaient précieusement pour leur empire le secret inavouables de la culture du Syzygium aromaticum, cet arbre endémique des îles qui peut atteindre la hauteur de vingt mètres et dont le bouton floral, avant qu’il n’arrive au point de floraison et séché au soleil prend le nom délicat de clou de girofle. Il me semble même que le déclencheur de tout ça a été le livre Chasseurs d’épices de Daniel Vaxelaire. Mais je ne sais plus et plus que le moyen d’y arriver, c’est le fait d’y arriver qui compte à présent. Le seul fait avéré c’est qu’avant d’arriver ici, je suis passé par Istanbul et Bangkok ; aucune logique autre que la diagonale de l’esprit dans ces voyages, rien d’autre à retenir que l’histoire, plutôt que les détails qui la font.

Tous les voyages commencent à Paris et le début du voyage prend forme dans les premiers jours où tout prend forme ; quelle valise, soute ou cabine, quel appareil photo, de quoi prendre des notes, de quoi bouquiner aussi, des ustensiles aussi inutiles qu’encombrants, tout le possible pour vous détourner de l’objet premier et qui ne compte pour rien dans l’affaire. Ce que je retiens en premier lieu, c’est cette migraine tenace qui m’a empêché de m’endormir dans l’avion qui filait vers Dubaï. J’ai tour à tour eu chaud, froid, envie de vomir, envie d’aller aux toilettes, eu terriblement soif, au bord de la déshydratation, chaud, des gouttes de sueur perlant sur mon front, hypoglycémie, voile noir… une angoisse terrible qui me susurrait à l’oreille que j’étais en train de mourir à dix-mille mètres quelque part au-dessus de l’Arabie Saoudite ou du Golfe Persique ; triste fin pour le voyageur qui n’a même pas atteint Jakarta. Encore une fois, j’arrive enfin à m’assoupir lorsque l’avion amorce sa descente en tournoyant au-dessus du sable de Dubaï. Un café et un jus d’orange dans l’aéroport de transit me reviennent à 8 euros. Pour ce prix, je m’amuse à penser que j’aurais pu sortir prendre un taxi et faire le tour de la ville, histoire de rater le prochain avion… mais je préfère tenter de me reposer en attendant, mais la peur de m’endormir pour de bon et de ne pas pouvoir monter dans l’avion pour l’Indonésie me rend nerveux et ce sont de mauvais rêves, entre deux sommeils, qui me maintiennent éveillé, et peut-être en vie aussi. Je déteste cet aéroport qui n’est qu’une immense vitrine de luxe, à l’image de la ville et de ces états du Golfe qui ne comptent que sur leur image pour attirer un certain type de clientèle que je n’aimerais pas croiser. Deux cachets ont raison de ma migraine et de tout ce qui l’accompagne.

Indonésie - jour 1 - 04 - Dubaï

Mon escale est terminée et l’avion descend enfin sur Jakarta dans l’air du soir, avec des tremblements de satisfaction, ou de terreur, sur un tarmac détrempé ; l’avion gronde, supplie, la grosse bête qu’est l’A380 arrive enfin à se poser en ayant procuré quelques belles suées au voyageur, et peut-être aussi au personnel navigant.

La première chose que je fais en arrivant à Jakarta, c’est filer aux toilettes pour me changer, passer quelques vêtements légers ; la climatisation du terminal fonctionne bon an mal an et j’ai besoin de me faire absorber par l’air ambiant. Je transpire non pas de chaleur mais comme si déjà j’étais pris dans les griffes d’un mal sordide, une fièvre tropicale débilitante alors que je ne suis même pas encore sorti en ville. Une fois encore, je me trouve en transit. Je n’aurais pas l’occasion de voir Jakarta puisque j’attends un autre avion pour me rendre à Denpasar, aéroport de Bali. J’avais imaginé qu’en arrivant le soir à Jakarta, je n’aurais qu’à attendre patiemment dans un petit coin de l’aéroport sur des sièges confortables que le temps passe en dormant un peu sur les sièges confortables d’un salon climatisé ; c’était sans compter que Soekarno-Hatta fait figure d’aéroport provincial, un tantinet campagnard. Rien à voir avec un Suvarnabhumi au mieux de sa forme. Rien ne se passe forcément comme on l’avait imaginé.

Indonésie - jour 1 - 06 - Aéroport de Jakarta

Il est plus de 23h00 et la vie commence à ralentir dans le petit aéroport. Dans les espaces fumeurs à l’extérieur, là où les taxis attendent leurs clients, chacun de ceux qui m’approchent ont du mal à comprendre que je ne veux pas de taxis et je suis obligé de me justifier à chaque fois que je reprends un avion le lendemain. Tous comprennent en acquiesçant et disent « Ah !! Denpasar !! ». Eh oui. Une odeur de clou de girofle baigne l’air moite, partout où les hommes fument. Ce sont les kreteks, des cigarettes fabriquées ici et qui supplantent tout le marché du tabac dans le pays. Aromatisées aux clous de girofle, parfumées d’une sauce sucrée qui rend le filtre étrangement délicieux, elles produisent un petit crépitement lorsque brûlent les clous, ce qui leur donne leur nom, comme une onomatopée dont les Indonésiens sont friands. L’air est pesant, il vient de pleuvoir, l’humidité est à son maximum et la chaleur étouffante même après la pluie diluvienne qui vient de s’abattre. Dans la lumière jaune de la nuit illuminée par les lampadaires, je profite de ces premiers instants sur ce continent nouveau pour admirer les visages burinés et bruns des hommes portant le songkok, les robes bigarrées des femmes portant toutes le voile, la rondeur charmante des visages d’enfants et chez chacun cet air un peu débonnaire qui traduit une certaine manière de conduire sa vie. Ce premier contact avec les Indonésiens me ravit ; ils ont tous l’air si gentils.

Je m’arrête dans un petit restaurant près des arrivées pour dîner d’un Ipoh lun mee, une sorte de bouillon dans lequel flottent des nouilles plates et de la viande hachée que je ne saurais pas identifier. Les épices me brûlent le gosier, mais j’ai tellement faim et suis si fatigué que je pourrais manger mes doigts sans m’en rendre compte. Dehors, la patrouille aéroportuaire passe dans une espèce de taxi 4×4 qui pousse d’étranges gloussements que des types assis par terre imitent en se marrant. J’essaie vainement de trouver un siège libre pour me poser et dormir un peu, mais tous les fauteuils sont assaillis par des familles entières ; le sol est suffisamment sale pour que je n’ose pas m’y allonger. Finalement, je trouve un petit hall climatisé près de la porte de la mosquée de l’aéroport où je pose ma valise sous le regard amusé d’une famille qui doit s’étonner de voir un occidental partager le même espace qu’eux. Je pose ma valise et tente de trouver une position allongée pas trop douloureuse pour mon corps osseux et fourbu de fatigue. M’endormir est à la fois un pari et un danger ; j’ai juste besoin de récupérer un peu avant de repartir et la peur de m’enfoncer dans un sommeil trop profond serait l’assurance pour moi de rater ma correspondance, alors je m’abandonne quelques instants dans un sommeil de surface, en léger éveil, afin de pouvoir réagir rapidement… Je dors peut-être une heure, une toute petite heure à la fois longue et difficile, avant de me reprendre et de me diriger vers les comptoirs d’enregistrement encore fermés. Après tout s’enchaîne ; le visage charmant des hôtesses à l’enregistrement, les orchidées blanches posées sur les comptoirs, les longs couloirs vides et les rangées de trolleys qui n’attendent visiblement personne, les boutiques duty-free fermées, les colonnes de bois soutenant un toit pentu, les lustres en bambou et papier et les orchidées de toutes les couleurs, raffinées, les distributeurs de billets étincelants et les premiers tableaux d’affichage des vols égrenant des noms de villes dont je n’ai jamais entendu parler… Balikpapan, Pekanbaru, Kualanamu… Plus qu’un bout du monde, j’ai l’impression d’être dans un autre monde, étranger perdu, incongru parfait, presque totalement hors-propos. L’espace de l’aéroport me permettant d’attendre mon avion pour Denpasar n’est pas climatisé mais réfrigéré. Il faut compter encore une bonne heure avant que la porte ne soit ouverte ; impossible de s’assoupir dans un froid pareil et surtout dans ce hall où les enfants crient comme s’il était quatre heures de l’après-midi et où chacun vit sa vie sans se préoccuper de l’autre. Étonnamment, il n’y a pas un seul Occidental à l’horizon.

Indonésie - jour 1 - 10 - Aéroport de Jakarta

Changement de décor. Denpasar, sur l’île de Bali, aéroport international sans intérêt, ville à la fois cosmopolite et sans charme, entièrement tournée vers la mer. Ce n’est qu’une escale éloignée de plus d’une heure d’Ubud que je rejoins avec un taxi qui ressemble plus à un van délabré. La route qui mène jusqu’à Ubud est droite, large et dangereuse, tout le monde y roule à une allure excessive ; je n’en retiens que les premiers paysages de rizières qui s’étendent à perte de vue, les maisons si caractéristiques avec leur enceinte et les portails monumentaux taillés dans cette pierre volcanique sombre, les vendeurs de statues hindoues et de paniers regroupés en corporations sur le bord du chemin, derrière les parapets. Je suis tellement exténué que je ne vois plus rien, le chauffeur de taxi sachant exactement où je vais, je n’ai plus à me préoccuper de rien et je m’effondre dans un sommeil lourd que même la beauté du paysage et la nouveauté du lieu n’arrivent à pas faire taire. Je m’endors dans les cahots de la route pour me retrouver encore plus éteint sur une route de campagne défoncée, dans les rizières, à la plus extrême pointe du monde connu… quelques kilomètres plus loin et l’on arrivait dans des lieux qui n’apparaissent sur aucune carte… Un peu plus et je sombrais dans le chaos.

Indonésie - jour 1 - 16 - Ubud

En tirant ma valise sur le chemins de terre qui borde des champs de riz, je me demande ce qui m’attend…