Aurel Stein, les statues de poussière de l’oasis de Hotan et les chercheurs de Jade

Ruines des grottes aux mille Bouddhas de Bezeklik

Marc Aurel Stein est un personnage tout à fait fascinant, qui n’aura eu de cesse d’arpenter le monde sur les traces de Marco Polo et de la Route de la soie ; il n’y a qu’à lire son étonnant parcours pour voir à quel point cela restait chez lui une idée fixe. Archéologue hongrois de naissance, naturalisé britannique, il part en 1900 sur les routes de sables et obtiendra au soir de sa vie le sésame dont il avait toujours rêvé : avoir enfin l’autorisation de se rendre en Afghanistan, le bout de la route et surtout l’extrémité orientale de l’empire d’Alexandre le Grand. Passé Peshawar puis arrivé à Kaboul, il s’éteint brusquement une semaine plus tard.

Arrivé à l’oasis de Hotan (ou Khotan) en 1901, dans cette petite oasis chinoise ouïghoure (petite oasis de 116 000 habitants tout de même) bordant le sud du désert du Taklamakan, il découvre de bien étranges statues dans un pays sans pierre. C’est ce que nous raconte Colin Thubron dans L’ombre de la route de la soie avec une certaine émotion. Continue reading

Les visages de Sanxingdui (三星堆)

Dans les années 20, un paysan découvre un bel objet de jade en labourant son champ. Puis, plus rien. Ce n’est qu’en 1986 que deux fosses ont été découvertes dans la province de Sichuan à proximité du champ, dans la ville de Guanghan, sur le site de Sanxingdui. Les objets qui y furent trouvés ont permis de dater que cette culture remonte à une période allant de 2800 à 800 av. J.-C., soit une période de 2000 ans, mais sa présence a posé énormément de problèmes aux archéologues dans le sens où, contemporaine de l’âge de bronze de la dynastie des Shang, elle présentait une manière tout à fait distanciée d’abstraction par rapport à ce qui était connu alors. Ce fait est d’autant plus étrange que dans les textes, il n’est fait mention nulle part de cette culture qui en outre, a disparu brusquement en enfouissant tous ses bronzes et ses objets rituels en très peu de temps, et sur des lieux très concentrés. Ce qui est d’autant plus troublant, c’est qu’ayant côtoyé pendant quelques siècles la culture de la dynastie Shang, distante de quelques centaines de kilomètres, celle-ci ne soit pas nourrie des techniques de la fonte du bronze, qu’ils maîtrisaient parfaitement dans la finesse des détails, mais dans de moindres proportions que dans cette culture de Sanxingdui puisque les plus grosses pièces trouvées font près de 180 kg, ce qui nécessite des quantités considérables de minerai. Les plus grands masques retrouvés sont colossaux et indiquent que la technique de la fonte était hautement maîtrisée pour une époque aussi lointaine. En comparaison avec l’occident, une telle technique n’est maîtrisée que lors de l’âge classique grec. Le site sur lequel furent découvert ces objets a fini par être délimité en 1996 lorsqu’on trouva les restes d’une enceinte encerclant une ville de 12km², ce qui en fait la plus grande ville de l’Asie antique. Continue reading

Traditions funéraires des Han de l’ouest (2) : les linceuls (ou armures) de jade

Cong* en néphrite

Le jade est une pierre semi-précieuse connue surtout au travers de la variété verte qui a fait sa renommée, mais la plupart des jades sont blancs. Pierre très dure, elle est généralement difficile à tailler et depuis les Incas, on lui prête des vertus médicinales censées guérir les maladies liées au rein et les coliques néphrétiques, à tel point qu’on a attribué à une de ses variétés le nom de néphrite. Les couleurs du jade varient du blanc au vert avec plus ou moins d’intensité, mais peuvent également être bleutés, noirs ou roses. Continue reading

Traditions funéraires des Han de l’ouest (1) : la Marquise de Dai

Attention, ce billet contient des images pouvant heurter la sensibilité de certaines personnes.

Parmi les découvertes surprenantes faites en Chine, celles qui sont sorties de terre du site de Mawangdui (馬王堆) entre 1972 et 1974 sont particulièrement étonnantes. Sous deux tumuli datant de la dynastie des Han de l’ouest se trouvait un trésor exceptionnel ; celui du Marquis de Dai (軼侯), enterré avec sa femme (Xin Zhui – 辛追) et son fils. Malheureusement, les tombes du père et du fils n’étaient pas dans un très bon état de conservation, mais en revanche, celle la Marquise était remarquablement conservée. Enchâssé dans une structure en bois ajustée, se trouvaient un cercueil en laque d’une facture exceptionnelle, dans lequel se trouvaient deux autres cercueils gigognes ainsi qu’une très belle bannière en forme de T, longue de 205 centimètres, réputée comme étant la plus ancienne peinture sur soie conservée. Retenu par neuf ceintures, le corps de la Marquise a été retrouvé enveloppé d’une vingtaine d’épaisseurs de voiles de soie d’une finesse exceptionnelle, dont le plus léger pèse à peine trente grammes. A l’intérieur, un corps momifié conservé comme aucun autre… Continue reading

Le bianzhong et le jian du Marquis Yi de Zeng

Photo © Feng Zhong

Parmi les objets trouvés dans la tombe du Marquis Yi (乙) de Zeng, datant du Vè siècle avant J.-C., se trouvait un instrument colossal, regroupant 65 cloches de bronze, toutes retenues sur une charpente finement ouvragée. La découverte de cet instrument dans la tombe du roi d’une petite province de la période des Royaumes Combattants (战国) indique à quel point les arts prenaient une place importante dans les cours des petits royaumes d’alors. Dans la tombe ont également été trouvés les cercueils emboités du Marquis, recouverts d’un somptueux laque rouge et noir ainsi qu’un jian en bronze, une énorme cuve à double fond servant d’isotherme. Continue reading

Le masque taotie (tao tie wen)

Masque taotie sur la couverte d'un ding en bronze de la dynastie Shang

Le masque taotie a cette particularité de se confondre avec la décoration de certains types de récipients, notamment les ding, des tripodes massifs originellement en céramique mais généralement en bronze censés recueillir les offrandes et placés à l’entrée des temples, équipés de deux poignées opposées. La discrétion de ces décorations permet d’apporter une symétrie douce et de creuser des figures en bas-relief, plus facile à figurer sur des objets en bronze. On retrouve la plupart du temps ces motifs enchâssés au creux de spirales carrées et de crochets enroulés. Continue reading

La tigresse (vase You de la dynastie Shang)

De la dynastie des Shang 商朝 (ou Yin) s’étendant du XVIIIè au XIè siècle avant Jésus-Christ nous est parvenue cette tigresse, caractéristique de l’âge du bronze chinois ; elle mesure 32 cm de haut et représente une féline postée sur ses pattes arrière et sa queue, tenant dans son giron une silhouette humaine, la gueule ouverte renfermant la tête. Le décor recouvrant cet objet de décoration riche destiné à recevoir des boissons fermentées est particulièrement fin et recherché, se confondant en volutes carrées et a pour particularité d’être couvert de représentations animalières.
Cette tigresse, sous son aspect protecteur, serait en fait relative à une légende selon laquelle Ziwen, petit-fils de Ruoao, aurait été recueilli bébé par une tigresse qui l’aurait élevé. On retrouve trace de ce récit dans les Annales des Printemps et des Automnes (春秋 Chūn Qiū) commenté dans le commentaire de Zuo (左傳). L’interprétation du sacrifice rituel ou du rite chamanique n’est pas à exclure, même si l’attitude du personnage laisse transparaitre une certaine sérénité.

Photo © Stéphane Piera /
Musée Cernuschi / Roger-Viollet

Le cartel de la tigresse sur le site du Musée Cernuschi.

Tigres, femmes, joueurs de mah-jong et fumeurs d’opium

Lorsque Joseph Kessel nous emmène à Hong-Kong, il ne nous laisse pas à la gare avec nos valises en nous donnant rendez-vous dans le hall d’un quelconque hôtel de seconde zone, ce n’est pas le genre, il nous emmène là où ceux avec qui il a voyagé l’ont emmené, dans les lieux éloignés des touristes, là où on n’oserait pas mettre les pieds sans avoir contacté au préalable son ambassade.

Audio clip: Adobe Flash Player (version 9 or above) is required to play this audio clip. Download the latest version here. You also need to have JavaScript enabled in your browser.

Il nous emmène sur les hauteurs de l’île, vers la tour qui surplombe la ville et attire le regard. On apprend que celui qui a fait construire ces jardins n’est autre que l’inventeur du fameux baume du tigre, Aw Boon Haw, un Birman expatrié en Chine qui avait vite compris que pour vendre, il fallait maîtriser les médias et la publicité. Il acheta donc plusieurs journaux et développa un véritable empire à la Murdoch, largement soutenu par le commerce de l’opium dont il était un des piliers.

La visite des jardins qu’il fit construire démontre que l’homme n’avait pas forcément bon goût.

La tour qui, d’abord, avait fixé mon attention, n’avait en elle-même rien d’extraordinaire. Par contre, ce qui se trouvait aux alentours semblait relever d’un cauchemar burlesque et monstrueux.
C’était une vaste propriété, mais disposée en hauteur, parce qu’elle s’accrochait, comme tout domaine à Hong-Kong, au flanc du roc abrupt. On y accédait par un premier escalier assez raide, qui partait de la route pour aboutir à la terrasse d’une grande et somptueuse maison d’habitation, cernée de fleurs et munie d’une piscine. Après quoi, l’on débouchait sur un terre-plein et aussitôt la folie commençait.
Car de là, dans un fouillis au premier abord inextricable, partaient en toutes directions sentiers et pistes, gradins et degrés, arcades et galeries, allées et rampes qui, grimpant, descendant, tournant en spirales, se mêlant, s’enchevêtrant, revenant au point de départ, composaient un dédale informe, un labyrinthe aplati contre une paroi de falaise. Et derrière chaque pierre, sous chaque arbre, le long de chaque escalier, entre les colonnes, dans les pavillons et les kiosques innombrables, au fond des arcades, au milieu des massifs de fleurs, debout, assis, agenouillés, couchés, tordus, lovés, gesticulant, ricanant, grimaçant, menaçant, peints, sculptés, taillés dans le fer-blanc, la porcelaine, l’os, le bois, la cire, l’argile, le plâtre, le stuc, monochromes, polychromes, isolés en groupes, en masses, en foules, grouillaient, fourmillaient d’une existence frénétique et silencieuse, des personnages humains et bestiaux, des divinités,d es monstres, des démons et des symboles.
Les dragons énormes dressaient leur gueule flamboyante au-dessus de l’herbe qui tapissait une éminence.
Un troupeau d’éléphants, trompes, oreilles, épaules et défenses confondues dans un affrontement immobile, servait de soubassement à une grande galerie ouverte, divisée par des colonnes.
Dans les niches, logeaient des squelettes sur lesquels souriaient des visages extatiques, et des guerriers barbus, et des sorciers à long bonnet en pointe, et des rois couverts de parures, et des hideuses femmes nues, dont le ventre était lourd de fécondités malsaines.
Plus loin, un lapin démesuré en porcelaine blanche semblait sortir de plantes grasses. Sous des arbres s’ébattaient des singes de plâtre aux museaux outranciers. Puis tout à coup, l’on voyait sur une pelouse un vieux monsieur chinois à jaquette verte adresser une sourire de Musée Grévin à une jeune fille en robe de brocart.
Et à mesure que l’on montait, montait sans fin, le long des sentiers qui se croisaient, se nouaient et se dénouaient autour de l’axe du rocher, on découvrait sans cesse de nouveaux asiles, des nouveaux refuges — grottes en rocaille, socles contournés, kiosques d’une préciosité horrible, pavillons posés de guingois pour un peuple de peintures, de statues, de figurines incroyables par leur nombre, leur variété, leur violence, leur laideur, leur obscénité.
Des arbustes, des buissons torturés, des plantes infléchies contre nature, toute une végétation naine, artificiellement plantée et formée, mise au jour comme par supplice, entourait, encadrait ce monde en miniature de monstres, de succubes, d’animaux humains, d’hommes-chiens, oiseaux, serpents,  limaces, lézards, cet univers d’êtres innommables.
C’était un chaos, un enfer, un panthéon, un pandémonium, une mythologie de cauchemar. Tout y faisait songer aux fruits de la fièvre, du délire, de la démence.

Aw Boon Haw passe pour avoir été un personnage odieux, un tyran. C’est en tout cas le portrait qu’en fait Harry Ling, le compagnon de route de Kessel.

Au physique : trapu, massif, le cou bref, un masque immobile. Des yeux d’une acuité presque insoutenable. Un mangeur terrifiant.
Au moral : un tyran capricieux, n’ayant que deux passions : les affaires et les femmes. D’une prodigalité sans limites, pour l’ostentation, pour « la face ». D’une monstrueuse avarice pour ceux qui le servaient.

L’œil s’amuse du portrait fait de son épouse, que la photo vient renforcer…

[La photographie] représentait, au milieu de deux compagnes plus jeunes et au sourire charmant, une femme d’âge mûr, très petite et très râblée. Le visage était rond, aplati et le nez camus chevauché de lunettes à montures métallique. Mais il y avait sur tous les traits et, singulièrement, dans le vaste front bombé et dans une bouche ferme et précise, l’expression d’une intelligence profonde et d’une énergie presque dure.

Hong-Kong tel que nous le brosse Kessel, est une ville sombre et bruyante, crasseuse, boueuse et n’a rien avec l’idée qu’on s’en fait aujourd’hui. En 1957, c’est encore une ville puzzle que l’administration britannique a du mal à contenir. Tout y est interdit, la prostitution, l’opium, et même le mah-jong dont le bruit fait par les tuiles plaquées contre les tables envahit les rues, mais en réalité, tout y prospère avec la force d’un tigre, surtout lorsqu’on pose des billets sur les paupières des policiers. Fait étrange, l’ancienne citadelle de Kowloon City est une véritable zone de non-droit qui n’appartient à personne. Tous les truands et assassins s’y rassemblent et lorsque la police y cherche quelqu’un, elle commissionne d’autres assassins pour le rabattre jusqu’aux portes de la ville. En 1987, lorsqu’elle commence à être détruite, sa densité de population est de 1 923 076 habitants au km², ce qui en fait le quartier le plus densément peuplé du monde.

Avant d’arriver au village isolé de Rennie Mills (aujourd’hui Tiu Keng Leng) et son cortège de vieux nationalistes nostalgiques de Tchang Kaï-Chek dont le nom est écrit à la chaux en immenses lettres blanches dans la colline, où les femmes ont encore les pieds compressés dans d’immondes bandelettes, nous arrivons dans les ruelles boueuses d’une ville morte, hantée par les fumeries d’opium — la « boue étrangère », trafic organisé — qui dévore les corps et transforme les villes en refuges d’ombres.

Je montai dans l’une des voiturettes. Georges — très léger — et le fumeur d’opium, dont le corps n’était qu’un sac d’ossements, se tassèrent dans l’autre.
Les rickshaws, d’un bref coup de reins, détachèrent les roues de l’ornière boueuse et prirent leur élan. Ils semblaient avancer sans peine d’une allure régulière, rythmée, aisée. Leurs pieds nus ne faisaient qu’un bruit très faible.
Course irréelle, course de songe… Le clair-obscur des rues… Les misérables maisons blanchâtres… Des ombres humaines allant où et pourquoi ? Des troupes d’enfants tapis contre les murs comme de petits animaux traqués ou perdus… Soudain un marché en plein air, illuminé de quinquets, avec ses vendeurs hâves, haillonneux. Et puis de nouveau la pénombre… des terrains vagues… et encore des bâtisses. Et la nuque ployée du rickshaw… ses bras liés aux brancards, aussi rigides, aussi maigres. Et le son léger, cadencé, des pieds nus…

De cette histoire somme toute une peu sordide, on retiendra l’ambiance passablement irréelle des maisons closes de luxe, où les femmes de toute la Chine viennent vendre leurs charmes, dans un pays qui n’a déjà plus d’yeux que pour ses financiers…

De cette race, le filles les plus belles se trouvaient dans la maison de danse où Harry m’avait amené. Grandes pour la plupart et toutes admirablement faites, harmonieuses dans chaque attitude et des mouvements si souples et déliés, que les os mêmes semblaient participer à la suave mollesse de leur chair, elles avaient des visages d’un modelé à la fois ferme et comme fondant, la fraîcheur lisse des pétales — couleur d’ambre clair — et une chevelure de nuit étincelante. Elles ne portaient pas les jupes ouvertes à mi-cuisse et les vestes multicolores que l’on voyait ailleurs, mais leurs robes étaient si ajustées, et d’étoffes si délicates, qu’elles donnaient, à cause de la lumière sous-marine, l’impression de ruisseler sur ces corps ciselés de sirènes.

Joseph Kessel, Hong-Kong et Macao. 1957
Folio Gallimard, collection voyages.

Toutes les photos sont extraites du magazine LIFE