Pipes d’opium #9

Pipes d’opium #9

Première pipe d’opium. On devrait tous lire — ou relire — Saint Augustin d’Hippone, le célèbre auteur des Confessions.

Il est des choses qui ne sont pas des choses et d’autres qui sont aussi des signes […] Parmi ces signes, certains sont seulement des signaux, d’autres sont des marques ou des attributs, d’autres encore sont des symboles.

Vittore Carpaccio dans la chapelle San Giorgio degli Schiavoni, Venise – Saint Augustin

Dans les premières années du XVIè siècle, les anciens de la guilde de San Giorgio degli Schiavoni, commandèrent à l’artiste Vittore Carpaccio une série de scènes illustrant la vie de saint Jérôme, ce grand érudit et lecteur du IVè siècle. Le dernier tableau, peint en haut et à droite quand on entre dans la petite salle obscure, ne représente pas saint Jérôme mais saint Augustin, son contemporain. Une tradition répandue au Moyen Âge raconte que, saint Augustin s’étant assis devant son bureau pour écrire à saint Jérôme afin de lui demander son opinion sur la question de la béatitude éternelle, la pièce fut emplie de lumière et Augustin entendit une voix qui lui annonçait que l’âme de Jérôme était montée au ciel.

Alberto Manguel, in L’ordinateur de saint Augustin
traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf, Actes Sud, 1997

Deuxième pipe d’opium. Naftule Brandwein. Les amateurs de klezmer connaissent forcément Naftule, Yom lui-même y fait souvent référence comme était le maître de la clarinette klezmer. L’homme reste peu connu, peu de documents attestent de sa vie, et le peu qu’on sait de lui c’est qu’il fut un musicien très demandé notamment dans les mariages juifs. Après une courte carrière discographique, il finit sa vie dans une misère et un anonymat parfait, entouré des brumes de l’alcool qu’il consommait en plus grande quantité que le musique. On sait aussi de lui qu’il ne connaissait rien à la musique écrite et qu’il ne parlait que yiddish, mais également que cela ne lui posait pas de problème d’éthique de jouer pour des concerts privés pour Murder Inc., la célèbre mafia de la Yiddish Corporation.

Troisième pipe d’opium. Antonio Corradini, l’orfèvre du marbre. C’est un artiste qu’on connaît peu mais qui réalisa nombre d’œuvres sculpturales à l’aspect très aérien, affublés de voiles, dans une des pierres les plus dures qui soit, le marbre. Comme un point d’orgue à sa carrière, Corradini sculpte à la fin de sa vie, en 1751, une statue, œuvre allégorique représentant la Pudicité, pour le tombeau de Cécilia Gaetani à l’intérieur de la chapelle Sansevero de Naples. Évidemment, la technique de Corradini consistant à rendre présente l’extrême légèreté d’un tissu transparent posé sur la peau, il faut pour cela que le marbre soit poli avec une certaine patience pour arriver à ce résultat si fin. Le résultat est époustouflant de beauté, mais le sujet censé représenter la pudicité, est pour le coup tout sauf pudique. La femme a les yeux mi-clos sous son voile qui laisse deviner la forme avantageuse de sa poitrine qu’elle porte fièrement bombée en avant. On aurait voulu torturer un peu plus l’âme chagrine d’un croyant que le sculpteur n’aura pas pu s’y prendre autrement, et c’est certainement en cela que réside le génie de Corradini.

Antonio Corradini – la pudicité (Pudicizia Velata) 1751 – Chapelle Sansevero – Naples

Quatrième pipe d’opium. Le christianisme, religion de l’oubli. Le christianisme ne sait même pas d’où il vient, il s’imagine être né à Rome et ne raconter qu’une vague histoire d’hommes crucifiés sur une colline dans un monde lointain, alors qu’il est est né dans le désert, bien loin des marbres de Rome.

Le christianisme est depuis longtemps associé à la Méditerranée et à l’Europe occidentale. Cela résulte en partie de l’emplacement du gouvernement de l’Église, les principales figures des Églises catholiques, anglicanes et orthodoxes se trouvant respectivement à Rome, Canterbury et Constantinople (la moderne Istambul). Or en réalité, dans tous ses aspect, la première chrétienté fut asiatique. Son point focal géographique était bien sûr Jérusalem, ainsi que les autres sites liés à la naissance, à la vie et à la crucifixion de Jésus ; sa langue originelle était l’araméen, l’une des langues sémitiques originaires du Proche-Orient ; son arrière-plan théologique et sa trame spirituelle étaient fournis par le judaïsme, formé en Israël puis durant les exils égyptien et babylonien ; ses histoires étaient modelées par des déserts, des crues, des sécheresses et des famines méconnues de l’Europe.

Peter Frankopan, Les routes de la soie, traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve
Editions Nevicata, 2015

Cinquième pipe d’opium. 萨顶顶. Sa Dingding. Elle est belle comme tout, elle est Chinoise, née en Mongolie et de culture han et mongole et chante en tibétain ou en sanskrit. A l’heure où la Chine fait du Tibet une forteresse acculturée, on peut dire qu’elle a un sacré culot.

Sixième pipe d’opium. Mettre un peu d’ordre dans ses affaires, et dans sa vie par la même occasion. Ce n’est pas grand-chose, juste quelques lignes à bouger. Faire le vide, reprendre les quelques outils habituels avec lesquels on fait les choses d’ordinaires, du papier et des stylos, jeter ce qui ne sert à rien. Si on ne touche pas à un objet pendant plus d’un mois, c’est qu’il ne sert à rien, autant ne pas le garder, se déposséder de tout ce qui encombre. Fermer les yeux et se concentrer sur un souvenir qu’on a tout fait pour fixer comme étant hors du temps pour revivre des sensations agréables. Évacuer les souvenirs douloureux. Imaginer toutes les vies qu’on n’a pas pu vivre est une forme de souffrance à ne surtout pas garder niché au creux de soi, un poison à faire sortir. Il n’y aura peut-être plus de pipes d’opium pour s’endormir dans les rêves de dragons, dans les volutes de cette fumée blanche qui n’est qu’un écran masquant les vrais souffrances qu’il suffit de chercher à éviter, et puis on finira bien par se réveiller un matin, les yeux un peu gonflés, les muscles engourdis et l’haleine pâteuse, pour se rendre compte qu’on a marché trop longtemps et qu’on aurait mieux fait de s’arrêter pour prendre un peu le temps.

Fumeurs d'opium en 1880

Pipes d’opium #8

Pipes d’opium #8

Où il est question d’une ville sainte qui se transforme en bordel, d’un Italien au Japon, d’un Hongrois au Vietnam, d’un Breton en Chine et d’une Chinoise qui ressemble à une Islandaise…

Première pipe d’opium. Finir une belle lecture, passionnante et âpre, de celles que l’on n’oublie pas et qu’on redemande. Il devient suffisamment rare pour moi de trouver une lecture dans laquelle me lover que lorsque cela m’arrive, je fais tout pour faire durer le plaisir. Encore quelques lignes heureuses qui sont comme des petites feuilles de papier de soie qui finiront bien par s’envoler au vent d’hiver.

Le soir, Lhassa se métamorphose. « Les eaux heureuses » de la rivière Kyichu bruissent. Nées des glaciers, elles séparent, à Lhassa, la quiétude du Barkhor de l’orgie de la nuit. Car, une fois franchi le pont Yumtok Sampa qui paraît-il était jadis orné de turquoise, « peint en rouge et couvert d’un toit en tuiles vertes », les élans bachiques et le sexe payant prévalent.
Le jour, l’île de Jamalingka ressemble à un quartier ordinaire de Pékin où les cabines de massage, discothèques et karaokés remplaceraient les hutong. La nuit, ces centres deviennent les hauts lieux de la prostitution à Lhassa. Le grésillement des enseignes fluorescentes des karaokés brise le silence d’une irritante et entêtante mélopée, ce que la pudeur du jour avait omis de révéler quelques heures plus tôt. Je m’attarde le soir dans un lieu qui est de jour le théâtre de mes solitaires errances, emportée dans la lumière impure de la lune, un peu angoissée aussi de ne pas avoir suffisamment vu pour aujourd’hui. Le rouge des panneaux commerciaux se reflètent sur les trottoirs et les murs. Les ombres se font chinoises. Il est minuit passé.

Elodie Bernard, Le vol du paon mène à Lhassa
Gallimard, 2010

Deuxième pipe d’opium. Adolfo Farsari. Voici un drôle de bonhomme, Italien de son état, installé au Japon après une carrière militaire où il alla batailler en Amérique pendant la Guerre de Sécession, il est surtout connu pour avoir été précurseur de la photographie de studio au pays du Soleil Levant, avec ses photos un peu kitch, très scénarisées dans un cadre léché. S’il contribua à faire connaître les mœurs de la société traditionnelle japonaise en Europe, il fut aussi celui qui montra un visage réaliste des paysages japonais de la fin du XIXe siècle grâce à ses clichés albuminés colorés. Voir sur Flickr une belle collection de clichés de l’artiste.

Mais avant tout, Adolfo Farsari, c’est pour moi la photo du Daibutsu (Grand Bouddha shinto) du Kōtoku-in de Kamakura.

Adolfo Farsari – Daibutsu de Kamakura

Troisième pipe d’opium. Rév Miklós, un Hongrois au Vietnam.

Voici un photographe dont je ne sais pas grand-chose, mais qui exécuta en 1959 une série de photos à Hanoï, surtout des scènes de rue, dans un environnement de profusion et de détails, que sa photo un peu granuleuse rend presque palpable. Le Vietnam en 1959, un autre monde…

Quatrième pipe d’opium. Victor Segalen. Qui se souvient de lui ? Qui se souvient de cet homme né à Brest et mort à Huelgoat en 1919 à 41 ans ? Qui se souvient qu’il fut médecin, poète, romancier, essayiste, archéologue et surtout sinologue ? Qui se souvient qu’on le retrouva mort quarante-huit heures après qu’il fût parti se promener en forêt, au gouffre de Huelgoat, maquillant certainement son suicide en une banale blessure ? Le visage aiguisé et planté d’une moustache broussailleuse, le regard perçant et ouvert, légèrement éteint à la lumière de la présence au monde, comme si déjà on percevait en lui que son esprit vagabondait dans les ailleurs qu’il sillonna en d’autre temps. Peut-être était-il en Polynésie, ou peut-être en Chine, peu importe. Il n’était pas vraiment là. Des Stèles qu’il rapportera de Chine, on trouve une écriture mystique et salutaire, à la fois hermétique et claire. Dans les pages d’Élodie Bernard encore, je trouve de lui un poème solaire, quelque chose qui n’a pas vraiment besoin d’être commenté, et qui, comme par hasard, évoque pour Élodie Bernard l’étrange ambiance mortifère qui règne à Lhassa.

Lève, voix antique, et profond Vent des Royaumes.
Relent du passé ; odeur des moments défunts.
Long écho sans mur et goût salé des embruns
Des âges ; reflux assaillant comme les Huns.

Mais tu ne viens pas de leurs plaines maléfiques :
Tu n’es point comme eux poudré de sable et de brique,
Tu ne descends pas des plateaux géographiques
Ni des ailleurs, – des autrefois : du fond du temps.

Non point chargé d’eau, tu n’as pas désaltéré
Des gens au désert : tu vas sans but, ignoré
Du pôle, ignorant le méridion doré
Et ne passes point sur les palmes et les baumes.

Tu es riche et lourd et suave et frais, pourtant.
Une fois encor, descends avec la sagesse
Ancienne, et malgré mon dégoût et ma mollesse
Viens ressusciter tout de ta grande caresse.

Cinquième pipe d’opium. 丁薇 (Ding Wei). Elle est Chinoise, pas très souriante, son clip est super bizarre, mais voilà la nouvelle vague chinoise qui arrive. Retenez son nom, Ding Wei…

Sixième pipe d’opium. Alors voilà, nous y sommes, c’est la dernière ligne droite. L’année du coq de feu se replie comme une feuille de papier dont on n’a plus besoin et qui va bientôt finir dans les cendres. L’année du chien s’ouvre tout doucement, avec plaisir, comme la papillote d’un chocolat qu’on effeuille tendrement pour ne pas le déshabiller d’un seul coup. Depuis le début de l’année, le nombre d’heures d’ensoleillement est tellement faible sur Paris qu’on en est à se demander si le soleil reviendra un jour. Hier soir, j’étais perdu dans mes lectures du Grand Nord et je me disais que je préférais encore subir des températures de -30°C dans la neige dure et le ciel qui n’apparaît clair que quelques heures par jour plutôt que ce marécage boueux dans lequel nous vivons actuellement. Je n’ose même pas mettre les pieds au jardin tellement l’humidité s’infiltre partout. Je devais planter des bulbes d’aulx et de tulipes mais le courage m’a manqué pour sortir. La lumière tendre d’Ayutthaya me manque. La chaleur moite me manque. Je n’en peux plus de ce froid humide…

Pipes d’opium #7

Pipes d’opium #7

Où il est question d’un poète indien, d’une femme chinoise qui n’a jamais existé, des paroles du Bouddha et d’une chanteuse islandaise qui chante à la manière des scaldes.

Première pipe d’opium. Rabindranath Thakur dit Tagore (রবীন্দ্রনাথ ঠাকুর), prix Nobel de littérature en 1913. Des mots trouvés au hasard dans les pages d’Élodie Bernard, que je ramène dans mon giron, des mots attrapés au vol, pour ne pas les perdre. On ne connait pas assez ces auteurs asiatiques…

J’essaie avec toute mon âme altérée d’une soif inapaisable de pénétrer ce mince mais insondable mystère, comme ces étoiles qui épuisent les heures, nuit après nuit, espoir de percer le mystère de la sombre nuit avec leur regard baissé qui ne dort pas et ne clignote pas.

Rabindranath Tagore, Gitanjali, l’offrande lyrique
Gallimard, 1971

 

Deuxième pipe d’opium. Tăng Tuyết Minh (Zēng Xuěmíng), la femme qui n’avait jamais existé. Dans la longue réécriture de l’histoire à laquelle s’est adonnée le peuple vietnamien pendant de longues années d’errances communistes (n’en est-on pas encore là aujourd’hui ?), il existe une histoire que j’ai découverte cet été tandis que je m’apprêtais à rendre visite à la dépouille immortelle de l’oncle Hồ… Celui qui fut le grand révolutionnaire, encore adulé aujourd’hui, d’un Vietnam fracturé par une guerre civile qui laisse encore des traces de nos jours, fut marié dès 1926 à une jeune fille chinoise et catholique de Guangzhou mais il furent séparés six mois plus tard tandis que Hồ Chí Minh pris la fuite suite au coup d’état des nationalistes mené par Tchang Kaï-chek. Malgré des tentatives nombreuses de l’une et de l’autre, les époux ne furent jamais réunis et tandis que Hồ s’éteignit en 1969, Tăng Tuyết Minh mourut en 1991 à l’âge de 86 ans. A ce jour, le gouvernement vietnamien fait toujours son possible pour que cette histoire d’amour ne figure pas au titre de l’histoire officielle, de la même manière qu’il est jeté un voile sombre sur les relations sexuelles qu’entretenait le leader avec des jeunes filles à peine pubères… D’ailleurs, c’est bien simple, Tăng Tuyết Minh n’a jamais existé…

Troisième pipe d’opium. Le Bouddha Shakyamuni a dit Celui qui interroge se trompe. Celui qui répond se trompe. Alors je ne m’interroge plus, je laisse faire, mais devant l’impassibilité du bouddhiste qui, pris dans le Mahāyāna, a cette fâcheuse tendance à ne pas vouloir déroger à l’ordre du monde établi et finit par tomber dans une sorte de fatalisme qui ne me convient pas, je cherche jour après jour à sortir du saṃsāra. Est-ce que ça compte vraiment si c’est soi-même qu’on interroge ? Et puis après tout, quel mal y a-t-il à vouloir sortir des cadres, surtout s’il est question de religion ? Je suis dans un état transitoire, pris entre l’envie de partir pour retrouver les sensations à présent disparues et l’envie de rester et de construire quelque chose ici, toujours dans un écart insoluble, alors je tente de retrouver au travers de mes carnets de voyage les lieux et les sensations, je reconstruis, je réélabore le voyage en imaginant ce qu’il aurait pu être. Je me souviens de mon troisième voyage en Turquie, en pleines émeutes du parc Gezi, dernière fois où j’y ai mis les pieds — le manque —, je me souviens des heures chaudes dans le parc historique de Sukhothai que je parcourais à vélo le long des larges avenues vides et entre les murs du Wat Si Chum — le manque —, je me souviens de Hanoï avec ses rues bruyantes et les vendeurs de rue assoupis sur le trottoir pendant que je me reposais sur les bords du lac de l’épée restituée, je me souviens de la moiteur du matin à Chiang Mai quand je sortais de ma chambre d’hôtel en même temps que les moines du Wat Chedi Luang et les chiens errants, au temps où dormir était une option inefficace — le manque. Mon corps a goûté les plaisirs de cette chair qui reste ancrée en moi comme le nom de Chulalongkorn.

Wat Sri Chum. Fantastique Bouddha de 14 mètres de haut dont la seule main est plus haute qu’un homme

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Quatrième pipe d’opium. Björk. Un amour de jeunesse qui m’accompagne depuis 1996 tandis que je découvrais avec un peu de retard l’album Debut. Jusqu’au jour où vous vous rendez compte que le nom de celle que vous appeliez de la même manière qu’une marque de produits alimentaires bio doit finalement se prononcer Beyerk

Björk c’est avant tout la ríma (rímur au pluriel), cette poésie scaldique venue d’Islande et qui se base sur une versification allitérative, comme le sont les plus anciens textes anglo-saxons comme Beowulf par exemple. La manière de réciter les rímur consiste à bien décoller les syllabes pour une compréhension aisée. Dans les chansons de Björk, on retrouve exactement cet art et cette diction toute particulière (on l’entend particulièrement bien dans cet extrait d’une émission de télévision islandaise où elle chante Unravel, simplement accompagnée d’une épinette), avec son anglais teinté d’un accent islandais dont elle n’arrivera jamais, et c’est tant mieux, à se départir.

Nous sommes le 21 janvier 2018, les arbres nus dégoulinent d’une pluie qui s’insinue partout et le soleil semble avoir disparu pour toujours. Cela me rappelle la lecture d’un livre somptueux mais triste, datant de 1937 et écrit par l’écrivain helvète Charles-Ferdinand Ramuz, Si le soleil ne revenait pas. Mais il reviendra, c’est écrit dans les livres. Personne n’a dit que ce sera facile, mais il reviendra.

Pipes d’opium #6

Pipes d’opium #6

Où il est question d’une insolente en pays fermé, de confessions bretonnes, d’une grotte à peine connue et d’un cœur allemand qui s’épanche en larmes.

Première pipe d’opium. Elle s’appelle Élodie Bernard. Née en 1984, elle a ramené dans ses valises un ouvrage paru sous le nom de Le vol du paon mène à Lhassa. Jeunesse insolente, visage frondeur, œil vif et perçant, un air de combattante, Élodie Bernard porte sur elle les stigmates d’une vie de voyageuse, mais au-delà de son écrit qui relève de l’exploit puisqu’elle s’est infiltrée dans le Tibet interdit en pleine période des Jeux Olympiques de Pékin alors qu’elle n’avait que vingt-quatre ans, c’est avant tout un style insolent et riche qui n’est pas sans rappeler la plume acérée de Nicolas Bouvier. Style enlevé, plein d’une rage sourde dans une Lhassa assiégée et muselée, elle emporte le lecteur dans son aventure clandestine au cœur d’une ville qui n’a plus rien à voir avec les circuits touristiques. Plus qu’une lecture de voyage, plus qu’un récit engagé qui sonne comme un affront au pouvoir central de Pékin, c’est avant un tout un beau et grand livre qui ne fait pas que raconter.

Elodie Bernard par Djamilla Cochran

Dans les déserts tibétains comme dans tous les déserts du monde, on pourrait rêver de courir librement à travers les espaces. Mais dans quelle direction aller ? Impuissant face à l’illimité de l’horizon, l’esprit se calme. On ne désire plus atteindre un point prochain, on apprécie le moment présent. On s’harmonise pour un temps avec la nature et on touche au bonheur. Le désir chez un individu conduit à un état de souffrance et d’insatisfaction perpétuelle, précisent les Écritures bouddhiques. L’instant de quiétude effeuillé devient alors une éclaircie, le signe avant-coureur d’un possible changement à venir. En paix avec lui-même, le corps est davantage disposé à l’accueil aux autres, non qu’il s’adapte à l’environnement, mais plutôt qu’il se renforce et se recentre. Je m’abandonne toute entière, saisissant au vol cet écho venu d’un autre horizon.

Elodie Bernard, Le vol du paon mène à Lhassa
Gallimard, 2010

Deuxième pipe d’opium. C’est bien connu, l’air de la Bretagne invite à la confession. [perfectpullquote align=”right” bordertop=”false”]Une ville tout ecclésiastique, étrangère au commerce et à l’industrie, un vaste monastère ou nul bruit du dehors ne pénétrait, où l’on appelait vanité ce que les autres hommes poursuivent, et où ce que les laïques appellent chimère passait pour la seule réalité.[/perfectpullquote] On le sait quand on a vu les reliques de Saint-Yves dans la châsse dorée qui trône sur l’autel qui lui est dédié dans la cathédrale de Tréguier, on le sait depuis qu’on a lu ces mots durs d’Ernest Renan, natif de la ville, parler de son aspect rude… On le sait aussi depuis que l’on a entendu la cloche de Minihy-Tréguier sonner dans la campagne du soir, dans cette petite église où j’ai entendu un jour une messe chantée par des gens qui n’avaient aucun sens de l’harmonie, quelle qu’elle soit. On le sait depuis que l’on n’entend plus la Micheline passer au fond du jardin. Sons de la Bretagne, bruissements de voix, rumeurs crapoteuses incertaines… Tout ce qui se dit en breton ou en français n’est pas bon à entendre. D’autant que la distance avec la capitale n’est pas si grande…

Il reste l’estran, l’horizon sans mer, des bateaux couchés sur le flanc au jusant, le souvenir des jours passés au bord de la mer avec les grands-parents, l’enfance lointaine repliée comme un mot d’amour caché dans un portefeuille. Tout le reste n’a aucune importance. L’air de la Bretagne invite à la confession.

Estran

L’estran à Plougrescant. Photo prise en 2008 mais depuis, rien n’a vraiment changé.

Troisième pipe d’opium. Hang Sơn Đoòng, la plus grande grotte du monde. Découverte en 1991 et explorée en 2009, c’est un des lieux les plus magiques du monde. Située au cœur du Vietnam, à la frontière avec le Laos, elle a été sculptée pendant des millénaires par les fleuves souterrains qui ont fait de ce lieu gigantesque une merveille qui cache encore des secrets. Faune endémique et forêts souterraines sont autant de miracles qu’on peut observer dans cette grotte qui est en fait un immense labyrinthe de 9 kilomètres de long et dont le point culminant souterrain s’élève à plus de 200 mètres de haut sur cent mètres de large, ce qui correspond aux deux tiers de la hauteur de la Tour Eiffel, ou à la hauteur d’un immeuble de 40 étages.

Hang Sơn Đoòng

Quatrième pipe d’opium. Wiewohl mein Herz in Tränen schwimmt pour finir. La passion selon Saint Matthieu (BWV 244) de Johann Sebastian Bach. Ce ne sont que quelques notes, un récitatif limpide qu’il faut écouter en fermant les yeux.

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Ce sera tout pour aujourd’hui car parler trop n’est en rien une vertu. Allongez-vous ici, fermez les yeux, laissez-vous bercer par l’onde gracieuse, laissez les autres s’empêtrer dans leurs mensonges crasseux, le soleil fait enfin son apparition.

Pipes d’opium #3

Pipes d’opium #3

Où il est question d’un grand-père comptable transformé en photographe, d’un orgasme matinal du mois d’août, d’un hôtel construit par un architecte célèbre et qui aurait bien pu ne pas résister à un tremblement de terre, d’un arbre qui pousse les pieds dans l’eau, de l’initiation d’un chasseur, d’une harpiste de jazz d’une incroyable modernité, d’icônes à profaner et d’une abeille surgie du passé.

Première pipe d’opium. C’est un nom qui pourrait presque faire sourire. Georges-Auguste Marbotte, un nom qui évoque un grand-père barbu et tendre, à la rigueur un peintre qui aurait pu connaître Claude Monet, peut-être même un rongeur un peu poilu des montagnes. En réalité, c’est le nom d’une commune de la Meuse mais c’est aussi un nom lié au Yunnan et à la formidable œuvre qui a consisté à construire un chemin de fer entre le Tonkin et Yunnanfu, sur une longueur de 855 kilomètres, au travers d’un paysage qu’il a fallu percer, des révolutions qu’il a fallu éviter et des épidémies qui ont décimé les équipes. Sept longues années ont été nécessaires pour arriver au terme de l’aventure, une aventure jonchée des cadavres des ouvriers terrassés par les maladies les plus exotiques et les accidents de construction (à peine 12 000 ouvriers y ont laissé la vie), mais aussi de 3422 ponts et viaducs et 155 tunnels. Un défi colossal pour l’époque, mené d’une main de maître, par le Consul du Yunnan, un certain… Auguste François, ce même Auguste François qui posait en habit chinois, en fumeur d’opium… Si Auguste François apprécie la photographie, il n’a cure d’immortaliser le chantier, préférant focaliser son attention sur les mœurs de la campagne, immortalise les personnages qu’il côtoie, les simples quidams de son quotidien. Celui qui fera le travail de photographie du chemin de fer, c’est Marbotte. Lui n’est qu’un petit expert-comptable dans une des sociétés qui gère la construction du chantier. Il finit par devenir le photographe attitré de l’œuvre avec ses clichés totalement vertigineux, ses points de vue plongeant et la finesse de ses prises de vue, immortalisant ainsi un chantier dont on a tout oublié, jeté avec l’eau des remords colonialistes. Pourtant, la ligne fonctionne toujours, entre Kunming (昆明市) en Chine et Lào Cai (Nord Vietnam), jusqu’au port de Hải Phòng. De ces deux hommes, il reste des centaines de clichés, exposés récemment au Musée Guimet. A lire, cette histoire d’un dessinateur chinois qui découvre son histoire au travers de celle de Marbotte, mais aussi ces deux émouvantes expositions, l’une sur la famille Marbotte, l’autre sur la construction du chemin de fer.

Deuxième pipe d’opium. Je me réveille avec l’intérieur chamboulé. Dans la nuit, quelque chose m’a surpris, m’a réveillé et m’a tenu éveillé pendant de longues minutes pleines d’une souffrance inconnue – une douleur sourde et profonde – la seule chose qui me fait du bien c’est l’odeur de café – café en poudre sucré – comme à Bangkok au petit matin – mouillé avec de l’eau bouillie avant même de descendre prendre mon petit déjeuner. Et il me revient en souvenir le goût tout particulier de celui que je buvais au Light Hotel à Hanoï, je sais que ce n’était pas du vrai café, même pas du Cà Phê Phin, ni du Cà Phê Nấu, encore moins du Cà Phê Sữa. Ce n’était pas ce café préparé au filtre, un petit filtre en métal perforé et posé sur la tasse, ce qui ne fait en rien le goût si particulier. Juste du café d’hôtel, mais celui-ci avait quelque chose de particulier – les quelques jours où je suis resté à Hanoï ont tous commencé par cette délicate attention du café matinal, un café que dans mon esprit je me plaisais à dire si pur qu’il était certainement descendu seul des pentes enneigées de l’Himalaya, ou à défaut du Phan Xi Păng… Je n’ai jamais rien bu de tel et je n’en boirai peut-être plus jamais. Je me souviendrai toute ma vie de ce goût d’épices, de cannelle certainement, d’autres choses que je ne veux pas nommer de peur de rompre le charme. Cà Phê

Troisième pipe d’opium. Imperial Hotel, à Tokyo. Pas la peine de vouloir y réserver une chambre, c’est impossible. L’Imperial Hotel de Tokyo (帝国ホテル) était une pure merveille, un bâtiment presque incongru dans un Japon qui n’accepte que peu les écarts architecturaux, surtout lorsque ceux-ci viennent d’Occident. En l’occurrence, le projet somptueux qui a été conçu par l’architecte de renom, américain de surcroît, Frank Lloyd Wright avait tout d’une tentative de jonction entre l’Occident et l’Orient. Il ne reste aujourd’hui plus rien de l’hôtel, si ce n’est l’entrée principale qui est aujourd’hui conservée au Meiji-mura (博物館明治村). Le fait que les chambres étaient jugées trop petites et impossible à climatiser, et surtout que les fondations qui avaient pourtant résisté au séisme de 1923 avaient fini par s’enfoncer dans le sol, créant une étrange impression d’ondulation dans les couloirs menant aux chambres, ont eu raison de lui. En 1950, un autre hôtel, dans un style complètement différent et bien plus moderne, destiné à le remplacer, a été construit juste derrière, rendant définitivement caduc l’emploi du chef-d’œuvre qui sera détruit en 1968 après quarante-cinq ans de bons et loyaux services. Il ne reste aujourd’hui que les cartes postales et les dessins originaux de l’artiste pour savoir à quoi il pouvait ressembler. Les cartes postales à voir sur Old Tokyo et Field and Digital Times.

Frank Lloyd Wright – Tokyo Imperial Hotel – Lobby

Frank Lloyd Wright – Tokyo Imperial Hotel – Entrée principale

Quatrième pipe d’opium. Cajeputier (Melaleuca cajuputi) est un arbuste ou un arbre à feuilles persistantes, pouvant atteindre 30m de haut. L’écorce épaisse, blanchâtre, s’exfolie en larges bandes. Les rameaux sont couverts d’une pubescence de poils fins, assez denses et longs (description de Craven et Barlow, Wikipédia). L’huile de cajeput a des propriétés antiseptiques, mais le plus important, c’est qu’il existe sur cette planète une forêt entière de cajeputiers, à l’extrême sud du Vietnam, à la naissance du delta du Mékong et non loin de la frontière cambodgienne, à Châu Đốc, dans la forêt de Tra Su (Rừng Trà Sư). Un endroit qui pourrait ressembler au marais poitevin ou au bayou de la Nouvelle-Orléans, une mangrove dans les terres, à plus de cinquante kilomètres de la mer, une forêt plantée de cet arbre magique, un endroit incomparable…

Forêt de cajeputiers de Tra Su. Sud Vietnam

Cinquième pipe d’opium. Dimanche. Soleil d’automne – couleurs adéquates, vives et tendres – quelque chose se tapit quelque part comme un loir en sommeil. Je range mes pantalons d’été, tout le coton et les chemises en lin que j’ai pris soin de laver et de repasser avant de les remiser pour l’hiver. Je n’aurais pas l’occasion de les remettre de sitôt – à moins qu’une surprise se dessine au cours de l’hiver. Heureusement, il reste la littérature. Hier soir, au mitan de la nuit, j’ai terminé Le sympathisant de Viet Thanh Nguyen que je tenais depuis près d’un mois, mais cette fois-ci j’ai tout absorbé, lisant près de cent-cinquante pages en quelques heures. Étonnant. A présent, je suis tombé sur le livre de Richard Wagamese, Les étoiles s’éteignent à l’aube.

Il lui apprit à repérer les traces avant de le laisser faire toute autre chose. « N’importe quel imbécile sait tirer au fusil, lui disait-il. Mais si tu suis assez longtemps la piste d’un animal tu arrives à connaître sa façon de penser, ce qu’il aime, quand il l’aime et tout ça. Tu ne chasses pas l’animal. Tu chasses les traces qu’il laisse. »

Richard Wagamese, Les étoiles s’éteignent à l’aube
10/18, Editions Zoé, 2016

Sixième pipe d’opium. Dorothy Ashby. Harpiste mais pas classique, elle a collaboré avec Louis Armstrong, Bobby Womack et Stevie Wonder, mais avant tout c’est une musicienne hors pair avec des compositions d’une modernité incroyable comme ce superbe Essence of Sapphire, joué simplement avec contrebasse et batterie. Douceur et tendresse sortent de cet instrument au son maîtrisé, aux syncopes parfaites. On dirait la bande originale d’un film des années 50…

Septième pipe d’opium. Patrick Deville. Son ton hors-norme et son incroyable insolence, même dans les moments les plus solennels. Dernière salve d’un livre intimiste qui n’est qu’une histoire d’amour, entre les icônes du passé et celles du présent…

Des lambeaux de tissus multicolores et propitiatoires dansent au vent. Depuis mille ans, le lieu saint dresse ses formes idéales au sommet de la montagne et à l’aplomb de la rivière. A l’intérieur, des hommes au profil acéré, vêtus de chasubles noires, aux cheveux longs tirés en catogans, à la beauté sombre et maigre de christs crucifiés ou d’anarchistes russes, ânonnent depuis mille ans leur mélopée polyphonique autour d’une petite table où reposent en allégorie de la paix une miche de pain, du raisin, des tomates. A nouveau, parmi les quelques fidèles, une femme belle à ravir, fine bougie brune à la main et coiffée d’un foulard. On sort sur le promontoire vertigineux en cherchant une explication rationnelle à la curieuse beauté des femmes dans les églises orthodoxes, car le phénomène est patent, même à Nice ou à San Remo. On ne parvient qu’à élaborer des théories oiseuses et pseudo-freudiennes relatives à l’adoration de ces icônes, que sans doute on ne refuserait pas à profaner.

Patrick Deville. La tentation des armes à feu.
Seuil, collection Fictions & Cie. 2006

Huitième et dernière pipe d’opium. Le retour de l’abeille. Normalement, les abeilles reviennent au printemps, mais celle-ci a fait son retour à l’automne dans des circonstances que je ne m’explique pas vraiment. Au hasard d’une rencontre autour d’un discours, nous nous sommes retrouvés tous les deux à quelques mètres, à échanger des regards dans lesquels on pouvait savoir qu’il restait un souvenir lointain, presque inaudible, d’une histoire passée il y a très exactement vingt-six ans. Je dis souvent qu’il n’y a pas de hasard, il n’y a que des correspondances. Elle s’est approchée de moi en désarmant son appareil photo et m’a demandé si on se connaissait. Je lui ai simplement dit mon prénom et elle m’a répondu en riant “Oui… c’est bien ce qui me semblait… on s’est connus… on s’est même bien connus…” J’ai presque rougi… Ses yeux noisettes pétillants et son visage rond, ses mèches brunes frisées et ses lèvres à la moue boudeuse, elle était là, devant moi et nous nous sommes échangés nos numéros de téléphone en nous promettant de déjeuner ensemble, elle que j’ai recherchée si longtemps après que notre histoire fut terminée, dans la rue où je l’avais vue la dernière fois alors qu’elle était en fait partie faire ses études à Caen… Elle a fini par surgir à nouveau, l’abeille tendre…