Aurel Stein, les statues de poussière de l’oasis de Hotan et les chercheurs de Jade

31/03/2012

Ruines des grottes aux mille Bouddhas de Bezeklik

Aurel Stein est un personnage tout à fait fascinant, qui n’aura eu de cesse d’arpenter le monde sur les traces de Marco Polo et de la Route de la soie ; il n’y a qu’à lire son étonnant parcours pour voir à quel point cela restait chez lui une idée fixe. Archéologue hongrois de naissance, naturalisé britannique, il part en 1900 sur les routes de sables et obtiendra au soir de sa vie le sésame dont il avait toujours rêvé : avoir enfin l’autorisation de se rendre en Afghanistan, le bout de la route et surtout l’extrémité orientale de l’empire d’Alexandre le Grand. Passé Peshawar puis arrivé à Kaboul, il s’éteint brusquement une semaine plus tard.

Arrivé à l’oasis de Hotan (ou Khotan) en 1901, dans cette petite oasis chinoise ouïghoure (petite oasis de 116 000 habitants tout de même) bordant le sud du désert du Taklamakan, il découvre de bien étranges statues dans un pays sans pierre. C’est ce que nous raconte Colin Thubron dans L’ombre de la route de la soie avec une certaine émotion.

Au bord du désert de Taklamakan

Le chamelier désigna soudain un point en s’écriant : « Rawak ! ». On cliqua les yeux pour essayer de distinguer quelque chose dans la lumière éblouissante. A quinze cents mètres environ, plus clair encore que les sables clairs qui l’entouraient, un bâtiment étincelait dans son isolement. L’ancien affluent nourricier avait depuis longtemps plongé dans le sous-sol : l’oasis avait disparu, laissant à ce sanctuaire couleur champagne le soin de déranger seul le désert, avec ses étagements de brique anémiée. Il conservait une gracieuse simplicité, jusque dans son délabrement : monté sur une base en étoile l’édifice circulaire s’élevait de quatre côtés, au moyen de marches de plus en plus étroites.
A mesure qu’on s’approchait, un tambour(1) brisé se profila sur le débris des terrasses, avec sa coupole effondrée et le rectangle d’un rempart ondula sur le sable. On passa devant la cabane de brindilles d’un gardien depuis longtemps absent, et nos chameaux s’agenouillèrent.
On franchit les murs par une porte évanouie. L’enceinte était à demi noyée sous les dunes qui enfouissaient les remparts ou se répandaient à travers leurs brèches. Le stoupa se dressait devant moi, flou derrière le voile de sable coagulé ; les escaliers s’effondraient, mais les étages supérieurs dégageaient leurs murailles de brique crème et poussaient vers le ciel leur brillant cylindre privé de dôme.

Statues en relief au pied du stupa de Rawak

C’est autour de cette cour à demi enfouie que Stein avait découvert plus de quatre-vingt-dix statues géantes en 1901. Dans ce pays sans pierre, elles avaient été façonnées en stuc sur des armatures de bois : des bouddhas et des bodhisattva grandeur nature, disposés en saillie sur la partie supérieure des murs, qui posaient sur le sol le regard endormi de leurs yeux en amande dans les lourdes têtes, dont beaucoup manquaient. Le tombé des robes moulait les contours des corps, trahissant l’héritage grec du bassin supérieur de l’Indus, conquis par Alexandre six cents ans plus tôt.
Mais le bois à l’intérieur des statues avaient pourri et elles n’étaient plus que de minces coquilles intransportables. Stein les avait recouvertes de sable à regret — cela avait eu une ressemblance troublante avec un enterrement humain, avait-il noté —, mais quelques années plus tard, des chercheurs de jade chinois en quête de trésors les avaient déterrées et fracassées. Les dunes s’étaient déplacées et reformées depuis ; elles montaient à présent jusqu’à une dizaine de mètres au-dessus des murs, ensevelissant tout ce qui pouvait encore s’y trouver.
Alors que j’avançais tant bien que mal au pied du mur nord-est, sur lequel pointaient encore des traces de parapet, je distinguai des plaques de ce stuc peint en blanc, qui avait autrefois recouvert le sanctuaire. Et là, contre le rempart lissé, mes mains tremblantes découvrirent le torse d’une statue, complètement évidé. Gul et le chamelier se reposaient près des bêtes : personne ne partagea avec moi cette furtive violation. La statue était d’une vulnérabilité saisissante. Le sable s’en détachait à mon contact et je m’aperçus que la tête manquait. Ce n’était plus qu’une enveloppe d’argile rouge peinte en rose pâle, présentant des courbes et des cannelures. Je pus tâter des doigts la partie inférieure des robes qui plongeaient brusquement sous la dune. Après quoi je recouvris tout, en prenant soin d’effacer jusqu’à mes traces de pas dans le sable. […]

Colin Thubron, L’ombre de la route de la soie,
2006, traduction de Katia Holmes

Statue du Gandhara, bodhisattva

Liens :

  1. Fascinated by the Orient, site hongrois en anglais dédié à Aurel Stein (d’où viennent les trois photos de ce billet)
  2. Œuvres d’Aurel Stein sur Internet Archive
  3. Récit de voyage au pied du stupa de Rawak (en)
  4. Photos de l’oasis de Hotan sur Panoramio
  5. Localisation du stupa de Rawak sur Google Maps

Notes :
1 - Base d’un dôme.

1 comment

  1. Pingback: L’art du Gandhara, rencontre gréco-bouddhique | The Swedish Parrot

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