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CÀ PHÊ TRỨNG — Cha­pitres 6 à 10

CÀ PHÊ TRỨNG — Cha­pitres 6 à 10

CÀ PHÊ TRỨNG

CÀ PHÊ TRỨNG

Cha­pitres 6 à 10

CHA­PITRE 6 — Mieux vaut renifler

Le 6 mars 1946 com­men­ça par un bruit de moteurs.

Giang les enten­dit avant l’aube — un gron­de­ment sourd, loin­tain, qui venait du port flu­vial et remon­tait les bou­le­vards comme une rumeur de ton­nerre. Des camions, des véhi­cules blin­dés, les pre­miers élé­ments du corps expé­di­tion­naire fran­çais qui atten­daient dans la baie d’Hai­phong et qui com­men­çaient, disait-on, à remon­ter vers Hanoï. Mais ils n’en­tre­raient pas encore. Pas ce jour-là. Ce jour-là, il fal­lait d’a­bord signer.

Le Metro­pole était en état de siège diplomatique.

Madame Lê avait décré­té le grand net­toyage — un grand net­toyage comme elle seule savait en orga­ni­ser, c’est-à-dire un évé­ne­ment d’une ampleur mili­taire, mobi­li­sant tout le per­son­nel dis­po­nible, avec des objec­tifs pré­cis, un calen­drier ser­ré et une tolé­rance zéro pour l’ap­proxi­ma­tion. Les sols furent lavés deux fois. Les cuivres asti­qués. Les fenêtres — celles qui avaient encore des vitres — net­toyées au vinaigre. Le papier hui­lé des fenêtres bri­sées fut rem­pla­cé par du papier neuf, ache­té la veille au mar­ché noir à un prix que Madame Lê refu­sa de divul­guer mais qui, à en juger par l’ex­pres­sion de ses lèvres, lui avait coû­té une part signi­fi­ca­tive de sa réserve per­son­nelle de dignité.

Giang pré­pa­ra le bar comme pour une cérémonie.

Il sor­tit ses meilleures bou­teilles — les sur­vi­vantes, les res­ca­pées, celles qu’il avait cachées dans un double fond qu’il avait lui-même construit der­rière l’é­ta­gère du fond. Un cognac Hen­nes­sy dont l’é­ti­quette jau­nis­sait mais dont le liquide ambré n’a­vait rien per­du de sa noblesse. Un arma­gnac oublié depuis 1939 dans une caisse que les Japo­nais n’a­vaient pas trou­vée. Deux bou­teilles de vin rouge — un bor­deaux indé­fi­nis­sable, impor­té avant la guerre, dont le bou­chon tenait par miracle et par prière. Et du cham­pagne. Une seule bou­teille, la der­nière, que Giang avait enter­rée dans la cour inté­rieure pen­dant l’oc­cu­pa­tion japo­naise, enve­lop­pée dans des chif­fons et enfouie au pied du fran­gi­pa­nier, comme un tré­sor de pirate, comme une pro­messe de jours meilleurs.

Il ne savait pas si l’oc­ca­sion méri­tait le cham­pagne. Mais il sen­tait, avec cet ins­tinct des gens de ser­vice qui per­çoivent la tem­pé­ra­ture des évé­ne­ments avant ceux qui les font, que ce jour-là n’é­tait pas un jour ordinaire.

Dès huit heures, les allées et venues commencèrent.

Des Viet­na­miens d’a­bord — les mêmes cadres en tunique sombre que lors de la der­nière visite, mais plus nom­breux, plus ner­veux, por­tant des dos­siers plus épais et des visages plus creu­sés. Ils s’ins­tal­lèrent dans le salon de lec­ture, qui avait été réamé­na­gé pour l’oc­ca­sion : la table basse rem­pla­cée par une table de confé­rence emprun­tée au bureau de la direc­tion, huit chaises dis­po­sées en cercle, des cen­driers en por­ce­laine posés à inter­valles régu­liers car les négo­cia­teurs, aus­si bien fran­çais que viet­na­miens, fumaient comme des locomotives.

Puis les Chi­nois. Pas des sol­dats cette fois — des offi­ciers supé­rieurs, en uni­forme propre, avec des galons dorés et des bottes cirées, envoyés par le géné­ral Lu Han pour sur­veiller les négo­cia­tions. Car c’é­tait là le nœud de l’af­faire : les accords ne concer­naient pas seule­ment la France et le Viet­nam, ils concer­naient aus­si la Chine, qui devait accep­ter de reti­rer ses troupes pour lais­ser entrer les Fran­çais. Trois puis­sances autour d’une table, avec un bar­man der­rière une porte entrouverte.

Puis les Fran­çais. Sain­te­ny arri­va à neuf heures, accom­pa­gné de trois offi­ciers et d’un inter­prète dont il n’a­vait pas besoin — il par­lait lui-même un viet­na­mien rudi­men­taire, suf­fi­sant pour les poli­tesses — mais dont la pré­sence était pro­to­co­laire. Sain­te­ny était dif­fé­rent de la der­nière fois. Plus ten­du, mais aus­si plus lumi­neux, comme un homme qui approche du but après une longue course et qui sent ses jambes fai­blir au moment même où il voit la ligne d’arrivée.

Il pas­sa devant le bar. S’ar­rê­ta. Regar­da Giang.

— Un café ?

— Main­te­nant ?

— Main­te­nant.

Giang lui pré­pa­ra un café. Le robus­ta, le phin, la len­teur. Sain­te­ny but debout, accou­dé au comp­toir, en trois gor­gées rapides qui contre­di­saient la len­teur de la pré­pa­ra­tion. Il avait des cernes. Sa cra­vate était légè­re­ment de tra­vers. Ses doigts, posés sur le rebord de la tasse, trem­blaient — un trem­ble­ment infime, à peine per­cep­tible, que seul un bar­man pou­vait remarquer.

— Si tout va bien, dit-il à mi-voix, comme s’il se par­lait à lui-même, si tout va bien, nous signe­rons aujourd’hui.

Giang ne répon­dit pas. Que pou­vait-il répondre ? Que savait-il des trai­tés, des pro­to­coles, des sub­ti­li­tés diplo­ma­tiques qui se jouaient dans le salon d’à côté ? Rien. Il savait faire du café. Il savait que les mains de cet homme trem­blaient. Et il savait — parce qu’il avait vu assez de gens boire au comp­toir du Metro­pole pour avoir déve­lop­pé un sixième sens en la matière — que Sain­te­ny avait peur. Pas peur de l’é­chec. Peur de réus­sir. Peur de ce qui vien­drait après la signa­ture, quand les mots cou­chés sur le papier devraient se trans­for­mer en actes, et que les actes, eux, n’o­béissent à personne.

Sain­te­ny posa la tasse vide sur le comp­toir. La retour­na — geste ins­tinc­tif de marin, de résis­tant, d’homme qui a appris que les tasses se retournent pour ne pas recueillir la pluie dans les tranchées.

— Mer­ci, dit-il. C’est un bon café.

— Le meilleur que j’aie, monsieur.

— Alors gar­dez-en pour ce soir. Si nous réus­sis­sons, j’en aurai besoin.

Il lis­sa sa cra­vate, redres­sa ses épaules, et entra dans le salon de lec­ture comme un homme qui entre dans l’arène.

La mati­née fut longue.

Giang ne quit­ta pas le bar. Il pré­pa­ra du thé — des litres de thé, envoyés dans le salon par l’in­ter­mé­diaire de Liên, qui fai­sait la navette entre la cui­sine et le cou­loir avec une dis­cré­tion de fan­tôme. Chaque fois qu’elle reve­nait, Giang la regar­dait, et chaque fois elle secouait imper­cep­ti­ble­ment la tête, ce qui signi­fiait : pas encore. Ils dis­cutent. Ça traîne.

À onze heures, un éclat de voix. En fran­çais. Giang recon­nut la voix de Sain­te­ny — plus haute, plus aiguë que d’ha­bi­tude. Quel­qu’un avait haus­sé le ton de l’autre côté, en viet­na­mien. Les offi­ciers chi­nois, dans le hall, échan­gèrent un regard. Liên, qui pas­sait à ce moment-là, s’ar­rê­ta net dans le cou­loir, le pla­teau en sus­pens, les yeux fixés sur la porte du salon. Pen­dant trente secondes — les plus longues trente secondes de la mati­née — le Metro­pole retint son souffle.

Puis un rire. Un rire viet­na­mien, col­lec­tif, qui déten­dit l’at­mo­sphère comme un res­sort qui se relâche. Liên exha­la. Giang aus­si, sans s’en apercevoir.

À midi, on deman­da du riz.

Ce fut le signe. Quand des négo­cia­teurs demandent à man­ger, c’est qu’ils ont déci­dé de res­ter, et quand ils ont déci­dé de res­ter, c’est qu’ils sont proches d’un accord. Le cui­si­nier Bảo pré­pa­ra en catas­trophe un repas impro­vi­sé — du riz blanc, un pou­let sau­té au gin­gembre, des légumes à la vapeur, une soupe de lise­ron d’eau — qu’il fit por­ter dans le salon par deux ser­veurs. Giang remar­qua que les Fran­çais et les Viet­na­miens man­geaient ensemble, assis autour de la même table, ce qui n’é­tait pas rien. On pou­vait négo­cier dos à dos. On ne pou­vait pas man­ger dos à dos.

L’a­près-midi reprit. Plus calme. Des voix basses, des mur­mures, le grat­te­ment des sty­los sur le papier. Giang fit l’in­ven­taire de ses bou­teilles. Polit ses verres. Trois fois. Quand il n’a­vait rien d’autre à faire, il polis­sait les verres, et les verres ne s’en plai­gnaient jamais.

À quinze heures, Oncle Quốc arriva.

C’é­tait inha­bi­tuel — le vieil homme venait le matin, jamais l’a­près-midi. Il s’as­sit à sa table, com­man­da son thé, et dit, sans regar­der Giang, en fixant la fenêtre de papier huilé :

— Le roi Lê Lợi a signé un trai­té avec les Ming, en 1428. Cela n’a pas empê­ché la guerre de recom­men­cer cin­quante ans plus tard.

— Vous pen­sez que ça ne ser­vi­ra à rien ?

— Je pense que les trai­tés sont comme les digues. Ils retiennent l’eau un temps. Puis l’eau trouve un autre chemin.

Il but son thé. Replia son éven­tail. Et res­ta assis, les yeux mi-clos, à attendre — à attendre quoi ? La même chose que tout le monde, pro­ba­ble­ment. La même chose que Giang, que Liên, que Madame Lê, que le cui­si­nier Bảo, que le lézard der­rière le miroir. Le bruit d’une porte qui s’ouvre.

La porte s’ou­vrit à seize heures quarante-cinq.

Sain­te­ny sor­tit le pre­mier. Il avait le visage d’un homme qui vient de tra­ver­ser une rivière à la nage — épui­sé, trem­pé de sueur, mais debout sur l’autre rive. Der­rière lui, les cadres viet­na­miens sor­taient en ordre, dos­siers sous le bras, visages fer­més. Les offi­ciers chi­nois se levèrent. L’in­ter­prète cher­chait ses lunettes.

Puis Hồ Chí Minh appa­rut dans l’en­ca­dre­ment de la porte.

Il ne sou­riait pas. Il avait l’ex­pres­sion grave, presque funèbre, d’un homme qui vient de prendre une déci­sion dont il connaît le prix. Il se tour­na vers un de ses col­la­bo­ra­teurs — un homme jeune, maigre, dont Giang ne connais­sait pas le nom — et mur­mu­ra quelque chose en vietnamien.

Giang était trop loin pour entendre. Mais Liên, elle, était près de la porte. Elle ser­vait du thé aux offi­ciers chi­nois dans le hall. Elle enten­dit. Et ce soir-là, bien plus tard, quand le Metro­pole fut vide et que les lumières furent éteintes, elle rap­por­ta à Giang ce que Hồ Chí Minh avait dit.

Il avait dit — en viet­na­mien, d’une voix basse, avec cette into­na­tion par­ti­cu­lière qu’ont les phrases qu’on pro­nonce pour soi-même mais qu’on ne peut pas s’empêcher de dire à voix haute :

— Mieux vaut reni­fler la crotte fran­çaise pen­dant cinq ans que man­ger la merde chi­noise pour l’éternité.

Giang res­ta silen­cieux un long moment quand Liên lui répé­ta ces mots. Il pen­sa au thé de céla­don qu’il avait ser­vi ce matin-là. Au fran­çais impec­cable de cet homme. À ses san­dales de caou­tchouc. À son rire bref. Et à cette phrase — cette phrase crue, vio­lente, déses­pé­rée — qui disait tout ce que les accords ne disaient pas. Que l’in­dé­pen­dance n’é­tait pas acquise. Que la signa­ture n’é­tait qu’un sur­sis. Que le pays avait fait le choix du moins pire, et que le moins pire, dans la bouche de Hồ Chí Minh, sen­tait la crotte française.

Le soir, Sain­te­ny revint au bar.

Il était seul. Les autres étaient par­tis — les offi­ciers à la caserne, les diplo­mates à leurs hôtels res­pec­tifs, les Viet­na­miens dans la nuit. Sain­te­ny s’as­sit au comp­toir, à la place que Dor­vil occu­pait d’ha­bi­tude, et posa ses deux mains à plat sur l’a­ca­jou. Ses mains ne trem­blaient plus.

— C’est fait, dit-il.

— Féli­ci­ta­tions, monsieur.

— Ne me féli­ci­tez pas. Pas encore. Un accord n’est qu’un accord. Il reste à le tenir.

— Le cognac ou le champagne ?

Sain­te­ny leva les yeux. Un éclair de sur­prise — pas d’a­voir le choix, mais de consta­ter que Giang avait du cham­pagne. Dans ce Hanoï de pénu­rie et de ration­ne­ment, un bar­man qui sort une bou­teille de cham­pagne res­semble à un magi­cien qui sort un lapin de son cha­peau — c’est-à-dire quel­qu’un dont le pou­voir est à la fois absurde et indispensable.

— Du cham­pagne. D’où sort-il ?

— Du jardin.

— Du jardin ?

— Je l’a­vais enter­ré. Sous le frangipanier.

Sain­te­ny le regar­da. Et pour la pre­mière fois depuis que Giang le connais­sait, le diplo­mate rit — un vrai rire, un rire qui mon­tait du ventre, qui secouait les épaules, qui fai­sait trem­bler le comp­toir. Un rire dis­pro­por­tion­né, presque violent, qui n’é­tait pas une réac­tion au cham­pagne enter­ré mais un relâ­che­ment de tout ce que la jour­née avait com­pri­mé — la ten­sion, la peur, la res­pon­sa­bi­li­té, les mots pesés, les silences cal­cu­lés, les heures pas­sées à jon­gler avec le des­tin de mil­lions de gens dans un salon aux fau­teuils recou­verts de tis­su de rideau.

— Du cham­pagne enter­ré sous un fran­gi­pa­nier, répé­ta-t-il en s’es­suyant les yeux. Si ce n’est pas un sym­bole de l’In­do­chine, je ne sais pas ce que c’est.

Giang ouvrit la bou­teille. Il la débou­cha sans bruit — il détes­tait le bruit du bou­chon qui saute, il trou­vait ça vul­gaire, et un bar­man du Metro­pole, même dans un Metro­pole dévas­té, ne ver­sait pas dans la vul­ga­ri­té. Le cham­pagne cou­la dans deux flûtes — les deux der­nières flûtes intactes, des cris­tal­le­ries de Bac­ca­rat dont l’une avait un minus­cule éclat sur le pied, si petit qu’il fal­lait le tou­cher du doigt pour le sen­tir. Giang ser­vit à Sain­te­ny la flûte sans éclat. Il gar­da l’autre pour lui.

Car Sain­te­ny, dans un geste que Giang n’at­ten­dait pas, avait dit :

— Buvez avec moi.

Ce n’é­tait pas un ordre. Ce n’é­tait pas une poli­tesse. C’é­tait une demande — la demande d’un homme qui ne vou­lait pas boire seul, qui ne pou­vait pas boire seul, parce que boire seul après avoir signé un trai­té qui enga­geait l’a­ve­nir de deux nations n’é­tait pas de la soli­tude mais de l’abandon.

Giang hési­ta. Un bar­man ne boit pas avec un client. C’é­tait une règle — pas écrite, pas dite, mais gra­vée dans la chair même du métier, comme les com­man­de­ments d’une reli­gion sécu­laire. Mais ce soir-là, dans ce bar presque vide, dans cet hôtel presque vide, dans cette ville sus­pen­due entre deux mondes, Giang fit quelque chose qu’il n’a­vait jamais fait.

Il leva sa flûte.

Ils burent.

Le cham­pagne avait un goût de terre — un goût de terre et de fleurs, comme s’il avait absor­bé, pen­dant ses mois d’en­fouis­se­ment sous le fran­gi­pa­nier, quelque chose du sol de Hanoï, quelque chose de la boue fer­tile du fleuve Rouge, quelque chose de ces racines qui s’en­fon­çaient dans l’obs­cu­ri­té pour nour­rir des fleurs blanches en sur­face. C’é­tait un cham­pagne impar­fait — un peu tiède, un peu trouble, avec des bulles un peu grosses — mais c’é­tait un cham­pagne, et c’é­tait ce soir, et c’é­tait main­te­nant, et Sain­te­ny fer­ma les yeux en buvant comme un homme qui s’au­to­rise, pour une seconde, à croire que le monde peut changer.

— Qu’est-ce que vous pen­sez de tout cela ? deman­da-t-il à Giang.

— Je pense que le cham­pagne a sur­vé­cu au frangipanier.

— Ce n’est pas ce que je vous demande.

— Je sais. Mais c’est ce que je sais répondre.

Sain­te­ny sou­rit. Un sou­rire fati­gué, un sou­rire de fin de jour­née, de fin de bataille, de fin de quelque chose.

— Vous êtes un homme pru­dent, Giang.

— Je suis un bar­man. La pru­dence est dans le contrat.

— J’ai­me­rais que mes col­lègues à Paris soient aus­si pru­dents que vous. Mais ils ne le sont pas. Ils ne connaissent pas ce pays. Ils n’ont pas bu votre thé. Ils n’ont pas vu ce que j’ai vu aujourd’­hui — un homme en san­dales de caou­tchouc qui vient de signer un trai­té avec la cin­quième puis­sance mon­diale et qui n’a pas cillé.

Giang ne dit rien. Il savait que Sain­te­ny ne par­lait pas pour lui — il par­lait pour lui-même, il par­lait dans le vide, il par­lait au comp­toir d’a­ca­jou et aux verres ali­gnés et à la nuit qui tom­bait der­rière les fenêtres de papier hui­lé. C’é­tait un homme qui avait besoin de dépo­ser ses mots quelque part, et le bar de Giang était, depuis tou­jours, un lieu de dépôt.

Sain­te­ny finit sa flûte. La repo­sa. Se leva.

— Mer­ci, Giang. Pour le cham­pagne. Et pour le café de ce matin. Les deux meilleurs de ma vie.

— Vous savez où me trou­ver, monsieur.

Sain­te­ny hocha la tête, bou­ton­na sa veste, et sor­tit dans la nuit de Hanoï. Giang enten­dit ses pas sur le per­ron, puis le cla­que­ment d’une por­tière, puis le gron­de­ment d’un moteur qui s’é­loi­gnait vers le quar­tier français.

Il res­ta seul dans le bar.

Il lava les deux flûtes. L’une après l’autre, avec soin, avec len­teur, en tour­nant le cris­tal entre ses doigts pour véri­fier qu’au­cune goutte ne res­tait, qu’au­cune trace ne sub­sis­tait. Puis il les repo­sa sur l’é­ta­gère, côte à côte, la par­faite et l’é­bré­chée, et il pen­sa que ces deux flûtes, ce soir, conte­naient tout ce qu’il y avait à savoir sur les accords du 6 mars — l’ap­pa­rence de per­fec­tion et la fêlure invi­sible, la trans­pa­rence du cris­tal et la buée du doute, et ce goût de terre au fond du cham­pagne qui rap­pe­lait que tout ce qui brille sort de la boue et y retournera.

Dehors, quelque part dans le vieux quar­tier, quel­qu’un fit écla­ter un pétard. Puis un autre. Puis une rafale de pétards, comme un feu d’ar­ti­fice de poche, un éclat de joie popu­laire qui mon­ta dans la nuit, rebon­dit sur les murs des mai­sons-tubes, tra­ver­sa le bou­le­vard et vint mou­rir dans la cour du Metro­pole, au pied du fran­gi­pa­nier, exac­te­ment là où le cham­pagne avait dor­mi pen­dant deux ans en atten­dant qu’on le réveille.

CHA­PITRE 7 — Le défilé

Le ser­gent Zhao vint boire son der­nier verre un soir de mars.

Il arri­va à vingt et une heures, ce qui était inha­bi­tuel — d’or­di­naire il venait plus tôt, vers dix-neuf heures, quand le bar était encore à moi­tié plein et que sa pré­sence se noyait dans le brou­ha­ha des conver­sa­tions. Mais ce soir-là il vint tard, seul, dans un Metro­pole presque vide, et Giang com­prit tout de suite que quelque chose avait chan­gé. Zhao avait mis sa plus belle che­mise — une che­mise qui n’é­tait pas mili­taire, une che­mise bleue à col rond, en coton, qu’il gar­dait au fond de son paque­tage comme un civil garde un cos­tume dans un pla­card — et il avait rasé de près son visage rond de gar­çon du Yun­nan, et ses che­veux noirs étaient pei­gnés sur le côté avec une raie si nette qu’elle res­sem­blait à une ligne tra­cée au cordeau.

— Demain, dit-il.

Il n’eut pas besoin d’en dire plus. Giang par­lait à peine trois mots de man­da­rin, Zhao par­lait à peine trois mots de viet­na­mien, et aucun des deux ne par­lait fran­çais. Mais ils avaient déve­lop­pé, au fil des semaines, un lan­gage propre — un pid­gin de gestes, de sou­rires, de gri­maces, de mots iso­lés, d’o­no­ma­to­pées et de silences par­ta­gés qui consti­tuait, à sa manière, l’une des langues les plus expres­sives que Giang eût jamais pra­ti­quées. « Demain » était l’un des mots que Zhao connais­sait en viet­na­mien. Il l’a­vait appris le pre­mier, peut-être parce que les sol­dats ont tou­jours besoin de savoir dire demain — demain on mange, demain on marche, demain on rentre.

Demain, les Chi­nois partaient.

C’é­tait la consé­quence directe des accords du 6 mars. La France recon­nais­sait le Viet­nam comme État libre, le Viet­nam accep­tait le retour tem­po­raire de troupes fran­çaises, et la Chine reti­rait ses deux cent mille sol­dats. La grande per­mu­ta­tion. Le tour de passe-passe diplo­ma­tique par lequel trois puis­sances échan­geaient leurs pions sur l’é­chi­quier d’un pays qui n’a­vait pas deman­dé à être joué.

Giang pré­pa­ra un verre. Pas un cock­tail, pas ce soir. Un verre simple — du rhum de canne dans un verre droit, sans glace, sans déco­ra­tion. Le rhum que les hommes boivent quand ils n’ont plus envie de se cacher der­rière un goût. Zhao prit le verre, le leva, le por­ta à ses lèvres, but. Ses yeux étaient humides. Pas de larmes — Zhao n’é­tait pas un homme qui pleu­rait — mais une humi­di­té brillante, une rosée de fatigue et de sou­la­ge­ment et de quelque chose d’autre que Giang iden­ti­fia comme de la honte. La honte d’un sol­dat dont l’ar­mée a occu­pé un pays étran­ger, réqui­si­tion­né sa nour­ri­ture, bous­cu­lé ses habi­tants, cas­sé les verres de son hôtel — et qui s’en va sans avoir rien réparé.

Ils burent en silence un long moment.

L’hor­loge du bar — une hor­loge fran­çaise, à balan­cier, dont le tic-tac était la seule voix régu­lière du Metro­pole — mar­quait les minutes avec une indif­fé­rence méca­nique. Au-dehors, des bruits de char­ge­ment : on empi­lait des caisses sur des camions, on rou­lait des barils, on criait des ordres en man­da­rin. L’ar­mée de Lu Han pliait bagage. Deux cent mille hommes qui s’é­taient ins­tal­lés dans Hanoï comme un fleuve dans son lit allaient refluer vers le nord, vers la fron­tière, vers la Chine où une autre guerre les atten­dait — la guerre civile entre Mao et Tchang Kaï-chek, qui serait bien plus ter­rible que tout ce qu’ils avaient vécu ici.

Zhao posa son verre. Sor­tit de la poche de sa che­mise bleue un objet qu’il pla­ça sur le comp­toir, entre eux deux, avec la déli­ca­tesse d’un homme qui dépose un œuf sur une table.

C’é­tait un briquet.

Un bri­quet en lai­ton, usé, cabos­sé, gra­vé sur un côté de carac­tères chi­nois que Giang ne pou­vait pas lire et de l’autre d’un motif — un dra­gon, minus­cule, enrou­lé sur lui-même, dont les écailles avaient été creu­sées au burin par une main patiente. Le bri­quet ne fonc­tion­nait plus — la mèche était consu­mée, la molette grip­pée — mais il avait la beau­té des objets qui ont ser­vi, qui ont été tou­chés mille fois, qui ont pas­sé de poche en poche et de main en main.

Zhao pous­sa le bri­quet vers Giang.

— Pour toi.

Il avait appris ces mots aus­si. Pour toi. Deux mots en viet­na­mien, pro­non­cés avec un accent du Yun­nan qui les ren­dait presque mécon­nais­sables mais que Giang com­prit immé­dia­te­ment, parce que cer­taines phrases n’ont pas besoin d’être bien pro­non­cées pour être bien entendues.

Giang prit le bri­quet. Le tour­na dans sa main. Sen­tit le métal tiède — tiède de la poche de Zhao, tiède de son corps, tiède de tous les moments où cet objet avait été ser­ré dans un poing, frot­té contre un pouce, appro­ché d’une ciga­rette dans le froid des mon­tagnes ou la cha­leur des bivouacs.

— Je ne peux pas accep­ter, dit-il, sachant que Zhao ne com­pren­drait pas les mots mais com­pren­drait le geste — cette hési­ta­tion, ce recul poli qui est la pre­mière étape de l’ac­cep­ta­tion dans toute culture civilisée.

Zhao secoua la tête. Ferme. Non négo­ciable. Il posa sa main sur celle de Giang — un geste bref, un geste d’homme — et refer­ma les doigts de Giang autour du briquet.

Puis il se leva. Finit son verre debout. Posa le verre sur le comp­toir — sans le cas­ser, nota Giang avec un mélange de sou­la­ge­ment et de ten­dresse — et dit quelque chose en man­da­rin. Une phrase longue, musi­cale, pleine de tons mon­tants et des­cen­dants, que Giang n’a­vait aucun moyen de com­prendre et dont il ne sau­rait jamais le conte­nu. Un adieu ? Un remer­cie­ment ? Une prière ? Un juron du Yun­nan ? Cela n’a­vait pas d’im­por­tance. Ce qui avait de l’im­por­tance, c’é­tait la façon dont Zhao pro­non­ça cette phrase — en le regar­dant dans les yeux, sans sou­rire, avec une gra­vi­té qui était, en soi, la plus belle forme de respect.

Puis Zhao se diri­gea vers la porte.

Et Giang fit quelque chose qu’il n’a­vait pas prévu.

— Attends.

Zhao se retourna.

— Viens, dit Giang.

Il ôta son tablier, le plia sur le comp­toir, étei­gnit la lampe à huile du bar, et sor­tit avec Zhao dans la nuit de Hanoï. Zhao le sui­vit sans poser de ques­tion — leur ami­tié était comme ça, fon­dée sur une confiance aveugle que les mots n’a­vaient jamais ni construite ni enta­mée. Giang mar­chait vite, par les ruelles qu’il connais­sait mieux que qui­conque, celles que les plans igno­raient, celles qui ser­pen­taient entre les mai­sons-tubes comme des veines entre des organes. Zhao le sui­vait, sa che­mise bleue flot­tant dans l’obs­cu­ri­té, ses bottes de sol­dat réson­nant sur les pavés.

Ils débou­chèrent dans une ruelle du quar­tier chi­nois de Hanoï — Hàng Buồm, la rue des Voiles, qui était depuis des siècles le cœur de la com­mu­nau­té chi­noise de la ville. Ici, les enseignes étaient en carac­tères Han, les lan­ternes étaient rouges, et l’air avait un par­fum dif­fé­rent — huile de sésame noire, poivre du Sichuan, vapeur de ravio­lis, encens de santal.

Giang s’ar­rê­ta devant une porte étroite.

On ne la voyait presque pas. Elle était coin­cée entre une échoppe de nouilles et un ate­lier de répa­ra­tion de vélos, et sa cou­leur — un rouge fané, presque brun — se fon­dait dans la pénombre comme un secret qui ne veut pas être décou­vert. Au-des­sus de la porte, une plaque de bois gra­vée de carac­tères dorés que Giang ne savait pas lire mais dont il connais­sait la signi­fi­ca­tion parce qu’un vieux Chi­nois du mar­ché la lui avait tra­duite un jour : Temple de la Bien­veillance Céleste.

Zhao regar­da la porte. Regar­da Giang. Et dans ses yeux pas­sa quelque chose — un éclair de gra­ti­tude si vif qu’il res­sem­blait à de la douleur.

Ils entrèrent.

Le temple était minus­cule. Trois mètres de large, peut-être cinq de pro­fon­deur, et si bas de pla­fond que Giang, qui n’é­tait pour­tant pas grand, sen­tait la fumée d’en­cens lui lécher le front. Mais ce qui man­quait en espace était com­pen­sé par une den­si­té visuelle qui cou­pait le souffle. Tout était rouge. Les murs étaient rouge laqué. Les colonnes étaient rouge ver­millon. Le pla­fond était constel­lé de spi­rales d’en­cens sus­pen­dues — des cônes immenses, de la taille d’un cha­peau conique, qui pen­daient comme des sta­lac­tites de fumée et dont la com­bus­tion lente, mil­li­mé­trique, pou­vait durer des semaines. Chaque spi­rale por­tait en son centre un petit papier rouge sur lequel était ins­crit un vœu — un nom, une date, une prière — et l’en­semble, vu d’en bas, res­sem­blait à une voûte céleste inver­sée, un ciel de fumée et de papier rouge sous lequel les dieux dor­maient avec un sourire.

L’au­tel, au fond, brillait.

Un autel doré — or et laque, or et bois, or et encens — sur lequel trô­naient trois sta­tues noir­cies par la fumée dont les visages sereins regar­daient les visi­teurs avec une bien­veillance miné­rale. Des oranges étaient posées en pyra­mide devant les sta­tues — des oranges d’un orange si vif, si pur, qu’elles sem­blaient émettre leur propre lumière. Des bâtons d’en­cens, fichés dans un brû­loir de bronze, se consu­maient en silence, et leur fumée mon­tait en volutes pares­seuses qui se mêlaient à celle des spi­rales du pla­fond pour for­mer un brouillard sacré, un nuage d’in­té­rieur, une atmo­sphère de rêve.

Zhao res­ta immo­bile un moment.

Puis il s’a­van­ça. Il prit un bâton d’en­cens dans le pot qui se trou­vait à gauche de l’au­tel. L’al­lu­ma à la flamme d’une bou­gie — la seule source de lumière vive dans le temple, une bou­gie rouge, tra­pue, dont la flamme ne trem­blait pas. Il tint le bâton d’en­cens entre ses deux mains jointes, le leva à hau­teur de son front, et fer­ma les yeux.

Giang se tint en retrait.

Il ne connais­sait pas les prières de Zhao. Il ne connais­sait pas ses dieux, ses ancêtres, ses morts. Mais il connais­sait le geste — les mains jointes, les yeux fer­més, les lèvres qui bougent sans bruit — et ce geste-là était uni­ver­sel. C’é­tait le geste d’un homme qui demande quelque chose à plus grand que lui. Quoi ? Giang ne le sau­rait jamais. La pro­tec­tion pour le voyage du retour. Le par­don pour les mois d’oc­cu­pa­tion. Le sou­ve­nir d’un père mort, d’une mère loin­taine, d’un vil­lage du Yun­nan aux toits de chaume. Ou peut-être rien de pré­cis — peut-être juste le besoin de se tenir debout, les yeux fer­més, dans un lieu rouge et doré, et de sen­tir la fumée d’en­cens entrer dans ses pou­mons comme une prière entre dans un cœur.

Zhao plan­ta le bâton d’en­cens dans le brû­loir de bronze. Fit trois révé­rences — pro­fondes, lentes, le buste plié à angle droit. Puis il se redres­sa, ouvrit les yeux, et regar­da Giang.

Ni l’un ni l’autre ne dit rien. La fumée d’en­cens tour­noyait entre eux, douce et âcre, et les spi­rales rouges du pla­fond conti­nuaient leur com­bus­tion patiente, et les oranges conti­nuaient de briller, et les dieux dorés conti­nuaient de sou­rire, et quelque part dans la ruelle un chat miau­la, et le bruit du monde reprit ses droits sur le silence du temple.

Ils sor­tirent.

Mar­chèrent en silence jus­qu’au Metro­pole. La ville, autour d’eux, était en mou­ve­ment — les camions chi­nois qui se char­geaient, les sol­dats qui cou­raient, les ordres criés dans la nuit. Mais dans la bulle de silence que les deux hommes avaient créée autour d’eux, rien de tout cela ne péné­trait. Ils mar­chaient côte à côte, le bar­man et le sol­dat, le Viet­na­mien et le Chi­nois, et leur silence était plus élo­quent que n’im­porte quel dis­cours de n’im­porte quel général.

Devant le Metro­pole, Zhao s’ar­rê­ta. Il ten­dit la main. Giang la ser­ra. Une poi­gnée de main brève, ferme, sans effu­sion — la poi­gnée de main de deux hommes qui savent qu’ils ne se rever­ront pas et qui ont déci­dé de ne pas en faire un drame.

Zhao tour­na les talons et dis­pa­rut dans la nuit.

Giang res­ta un moment sur le per­ron, le bri­quet de lai­ton au fond de sa poche, à écou­ter les pas de Zhao s’é­loi­gner — d’a­bord dis­tincts, puis confon­dus avec le bruit des autres bottes sur le pavé, puis per­dus, absor­bés, effa­cés par le vacarme de l’ar­mée en mou­ve­ment, comme une voix indi­vi­duelle se perd dans un chœur.

*

Le len­de­main matin, le 18 mars, Giang fut réveillé par la musique.

Pas la musique des rues — les ven­deurs ambu­lants, les radios cra­cho­tantes, les chants d’oi­seaux — mais une musique orga­ni­sée, mar­tiale, triom­phale, qui mon­tait du bou­le­vard avec la puis­sance d’un fleuve en crue. Il s’ha­billa en hâte, des­cen­dit, tra­ver­sa le hall et sor­tit sur le per­ron du Metropole.

Le spec­tacle lui cou­pa le souffle.

Le bou­le­vard — l’an­cien bou­le­vard Hen­ri-Rivière, le plus large de Hanoï, bor­dé de tama­ri­niers cen­te­naires dont les fron­dai­sons for­maient une voûte verte au-des­sus de la chaus­sée — était noir de monde. Des deux côtés, une foule com­pacte s’é­tait mas­sée, et au centre, dans un espace déga­gé par des bar­rières de bam­bou, une colonne mili­taire avançait.

Les Fran­çais étaient de retour.

C’é­tait le corps expé­di­tion­naire du géné­ral Leclerc. Des blin­dés légers d’a­bord — des auto­mi­trailleuses dont les tou­relles pivo­taient len­te­ment, comme des têtes de tor­tues métal­liques — puis des jeeps déca­po­tées char­gées d’of­fi­ciers en uni­forme impec­cable, puis l’in­fan­te­rie, en rangs ser­rés, le pas caden­cé, les casques à l’or­don­nance. Der­rière eux, des camions de trans­port, des ambu­lances, des véhi­cules de trans­mis­sion héris­sés d’an­tennes. Et au-des­sus de tout cela, accro­ché aux réver­bères, aux bal­cons, aux fenêtres — le dra­peau tri­co­lore. Des dizaines, des cen­taines de dra­peaux tri­co­lores qui avaient sur­gi de nulle part, sor­tis de tiroirs, de malles, de cachettes où ils avaient dor­mi pen­dant cinq ans, et qui cla­quaient main­te­nant dans le vent du matin avec une arro­gance joyeuse.

Giang obser­vait depuis le perron.

Il obser­vait la foule — car la foule, ce matin-là, était le véri­table spec­tacle. Il y avait les Fran­çais de Hanoï — les colons, les fonc­tion­naires, les com­mer­çants qui étaient res­tés mal­gré tout et qui pleu­raient de joie, ouver­te­ment, sans rete­nue, les femmes agi­tant des mou­choirs, les hommes se décou­vrant au pas­sage du dra­peau, les enfants per­chés sur les épaules de leurs pères. Il y avait les Viet­na­miens — et c’est là que le spec­tacle deve­nait plus com­plexe, plus ambi­gu, plus inté­res­sant. Cer­tains regar­daient en silence, le visage fer­mé, les bras croi­sés, avec cette immo­bi­li­té qui est la forme viet­na­mienne de la pro­tes­ta­tion. D’autres regar­daient avec curio­si­té — ni hos­ti­li­té ni enthou­siasme, juste le regard de gens qui voient pas­ser un défi­lé et qui se demandent ce que cela va chan­ger à leur vie quo­ti­dienne. D’autres encore — les com­mer­çants, les employés des mai­sons fran­çaises, ceux dont le gagne-pain dépen­dait de la pré­sence colo­niale — applau­dis­saient, timi­de­ment, comme des figu­rants qui ne sont pas sûrs d’a­voir com­pris la scène qu’on leur demande de jouer.

Et il y avait ceux qu’on ne voyait pas. Ceux qui étaient dans la foule mais qui n’en fai­saient pas par­tie. Ceux qui regar­daient avec des yeux dif­fé­rents, des yeux qui comp­taient — les blin­dés, les fusils, les hommes — et qui enre­gis­traient, clas­saient, trans­met­taient. Liên était peut-être par­mi eux. Giang ne la cher­cha pas du regard. Il ne vou­lait pas la trouver.

Le défi­lé pas­sa devant le Metropole.

Un offi­cier — dans une jeep décou­verte, un homme tra­pu, avec un visage car­ré et des yeux d’a­cier sous un képi étoi­lé — tour­na la tête vers l’hô­tel. C’é­tait Leclerc. Giang ne le savait pas encore — il l’ap­prit plus tard, quand Dor­vil, qui avait regar­dé le défi­lé depuis sa fenêtre avec des jumelles emprun­tées à un voi­sin, lui décri­vit l’homme en détail. Leclerc regar­da le Metro­pole comme on regarde un vieil ami qu’on retrouve après une longue absence — avec sou­la­ge­ment et avec inquié­tude, parce que l’a­mi a vieilli et que ses rides racontent des choses qu’on pré­fé­re­rait ne pas savoir.

L’a­près-midi, le bar se remplit.

Pour la pre­mière fois depuis des mois, le Metro­pole réson­na de voix fran­çaises — des voix fortes, des voix de vic­toire, des voix d’hommes qui venaient de par­cou­rir des mil­liers de kilo­mètres pour reprendre pied dans un pays qu’ils consi­dé­raient comme le leur. Les offi­ciers de Leclerc enva­hirent le bar, com­man­dèrent tout ce que Giang avait, burent vite, par­lèrent fort, trin­quèrent à la France, à l’In­do­chine, à l’ar­mée, à la paix. L’at­mo­sphère était celle d’une fête — mais une fête étrange, une fête à laquelle man­quait la moi­tié des invi­tés, une fête dont la gaie­té son­nait un peu creux, comme une cloche dont le bat­tant ne touche plus tout à fait le bronze.

Le capi­taine Mori­zot entra à dix-sept heures.

Il entra comme on entre chez soi — en pous­sant la porte du pied, en lan­çant sa cas­quette sur une chaise, en saluant l’as­sem­blée d’un geste large et bruyant. Un homme jeune — vingt-huit, trente ans — avec des épaules de nageur, des che­veux blonds cou­pés court, un sou­rire trop blanc, et cette assu­rance des offi­ciers qui n’ont jamais per­du une bataille parce qu’ils n’en ont jamais livré une seule. Il por­tait un uni­forme si neuf qu’il cra­quait encore aux entour­nures et des bottes si cirées qu’elles reflé­taient les lampes du bar comme des miroirs.

— Bar­man ! Un gin tonic.

Giang le ser­vit. Mori­zot but d’un trait, cla­qua le verre sur le comp­toir — Giang tres­saillit imper­cep­ti­ble­ment — et en com­man­da un deuxième.

— Quel hôtel magni­fique. Un peu déla­bré, certes, mais magni­fique. C’est vous qui tenez le bar ?

— Oui, monsieur.

— Depuis longtemps ?

— Dix ans.

— Dix ans ! Vous avez vu les Japo­nais, alors. Et les Chi­nois. Et main­te­nant nous. Ha ! Vous devez être content de nous voir.

Giang ne répon­dit pas. Il pré­pa­ra le deuxième gin tonic — le gin comp­té au mil­li­litre, le tonic ration­né, une ron­delle de kum­quat en guise de citron — et le posa devant Mori­zot avec le geste mesu­ré d’un homme qui ne se presse pas et qui ne veut pas qu’on le presse.

Mori­zot ne remar­qua ni le geste ni le silence. Il était déjà lan­cé — il par­lait aux autres offi­ciers, racon­tait la tra­ver­sée en bateau depuis Mar­seille, la remon­tée depuis Hai­phong, l’ex­ci­ta­tion de fou­ler le sol de l’In­do­chine pour la pre­mière fois. Il par­lait de l’a­ve­nir avec la cer­ti­tude de ceux qui croient que l’a­ve­nir leur appar­tient. La France allait remettre de l’ordre. On allait recons­truire, moder­ni­ser, civi­li­ser. Les indi­gènes com­pren­draient vite où était leur inté­rêt. Ce Ho Chi Minh n’é­tait qu’un agi­ta­teur com­mu­niste, on en avait vu d’autres, on en vien­drait à bout en quelques mois.

Giang essuyait ses verres.

Il essuyait ses verres et il pen­sait au ser­gent Zhao, qui était par­ti la veille avec son armée, qui mar­chait peut-être en ce moment même sur une route du nord, vers la fron­tière chi­noise, avec ses bottes usées et sa che­mise bleue, et qui ne savait pas — ne sau­rait peut-être jamais — que l’homme qui avait pris sa place au comp­toir du Metro­pole était en train de dire exac­te­ment les mêmes choses que les sol­dats chi­nois avaient dites en arri­vant, six mois plus tôt. Nous sommes là. Tout ira bien. Faites-nous confiance.

Les langues chan­geaient. Le refrain res­tait le même.

Ce soir-là, très tard, quand le bar fut vide et que le silence eut repris ses droits, Giang sor­tit le bri­quet de Zhao de sa poche. Il le posa sur le comp­toir. Le regar­da. Le dra­gon gra­vé dans le lai­ton. Les carac­tères chi­nois qu’il ne savait pas lire. L’u­sure du métal, la patine du temps, la cha­leur per­sis­tante d’une main absente.

Il ran­gea le bri­quet dans le tiroir du comp­toir — le tiroir de gauche, celui où il gar­dait ses affaires per­son­nelles, son car­net de recettes, un sty­lo, une pho­to­gra­phie de sa mère qu’il ne mon­trait à personne.

Puis il étei­gnit les lampes, fer­ma le bar, et mon­ta se coucher.

Dans la cour du Metro­pole, le fran­gi­pa­nier lais­sait tom­ber ses fleurs dans le noir. Et quelque part au nord de la ville, sur la route de Lạng Sơn, une colonne de sol­dats chi­nois mar­chait dans la pous­sière, vers un pays qui ne les atten­dait pas plus que celui qu’ils quit­taient, et par­mi eux un ser­gent du Yun­nan ser­rait ses mains vides dans ses poches en pen­sant au goût du rhum.

CHA­PITRE 8 — L’acheteur

L’homme appa­rut un mar­di d’a­vril, à qua­torze heures, qui est l’heure morte des hôtels.

Qua­torze heures au Metro­pole, c’é­tait le moment où le res­tau­rant se vidait, où la cui­sine ran­geait ses cas­se­roles, où Madame Lê s’ac­cor­dait sa sieste inavouée, et où Giang, seul der­rière son comp­toir, pou­vait enfin s’as­seoir — il ne s’as­seyait jamais devant les clients — et feuille­ter son car­net de recettes en buvant un thé refroi­di. C’é­tait l’heure où l’hô­tel se repliait sur lui-même, comme un ani­mal qui digère, et où les bruits du dehors — cyclo-pousse, ven­deurs ambu­lants, klaxons des jeeps fran­çaises — par­ve­naient au bar assour­di, loin­tains, presque irréels, comme un monde dont on aurait bais­sé le volume.

La porte du hall s’ou­vrit sans bruit.

Giang leva les yeux de son car­net. Un homme se tenait dans l’en­trée. Il ne bou­geait pas. Il ne regar­dait pas autour de lui avec la curio­si­té d’un tou­riste ou l’empressement d’un voya­geur. Il regar­dait droit devant, les mains croi­sées dans le dos, avec cette immo­bi­li­té par­ti­cu­lière des gens qui savent exac­te­ment où ils sont et pour­quoi ils y sont.

C’é­tait un Chi­nois. Giang le sut immé­dia­te­ment — pas à cause des traits, car beau­coup de Viet­na­miens du nord avaient des traits simi­laires, mais à cause de la tenue. L’homme por­tait un cos­tume trois-pièces de cou­leur anthra­cite, cou­pé dans un tis­su qui n’é­tait ni de la soie ni du coton mais quelque chose d’in­ter­mé­diaire, un tis­su qui avait le tom­bé de la soie et la soli­di­té du coton, un tis­su qu’on ne trou­vait pas à Hanoï et pro­ba­ble­ment pas à Sai­gon non plus. Le gilet était bou­ton­né haut. La cra­vate — gris perle, sobre — for­mait un nœud dont la per­fec­tion géo­mé­trique tenait du pro­dige. Et les chaussures.

Les chaus­sures étaient noires. Des riche­lieus à bout droit, lacés, cirés à un degré de brillance qui fri­sait l’abs­trac­tion. Pas un grain de pous­sière. Pas une éra­flure. Pas une trace de boue, alors qu’il était impos­sible de tra­ver­ser Hanoï en avril sans ramas­ser sur ses sou­liers au moins une couche de terre rouge, une écla­bous­sure de flaque, un sou­ve­nir des ruelles défon­cées. Ces chaus­sures étaient une décla­ra­tion — une décla­ra­tion d’un homme qui refuse la réa­li­té des rues ou qui a les moyens de s’en affranchir.

L’homme tra­ver­sa le hall à pas lents.

Il ne se diri­gea pas vers la récep­tion — il n’y avait per­sonne à la récep­tion, le récep­tion­niste étant par­ti déjeu­ner. Il ne se diri­gea pas vers le bar. Il se diri­gea vers l’es­ca­lier, puis chan­gea d’a­vis, pivo­ta vers le salon de lec­ture, en pous­sa la porte, entra, res­ta une minute exacte — Giang comp­ta — puis res­sor­tit. Fit trois pas dans le cou­loir, s’ar­rê­ta devant le tableau qui repré­sen­tait la baie d’A­long — une croûte colo­niale dont les cou­leurs avaient viré au jaune mais dont le cadre doré gar­dait une cer­taine majes­té — et l’exa­mi­na avec l’at­ten­tion d’un commissaire-priseur.

Puis il se tour­na vers le bar.

Il mar­cha vers Giang. S’as­sit sur le tabou­ret cen­tral — pas celui de Dor­vil, pas celui de Madame Lê, le tabou­ret du milieu, le tabou­ret neutre, le tabou­ret que per­sonne ne récla­mait jamais et qui était, pour cette rai­son, le plus dis­po­nible. Il posa ses mains sur le comp­toir. Des mains soi­gnées. Des ongles taillés courts, propres, avec un éclat de ver­nis trans­pa­rent qui aurait pu être natu­rel mais qui ne l’é­tait pas.

— Un thé, dit-il en français.

Un fran­çais par­fait. Pas un fran­çais d’é­tran­ger — pas un fran­çais labo­rieux, hési­tant, truf­fé de pièges gram­ma­ti­caux — mais un fran­çais fluide, natu­rel, avec un accent que Giang n’ar­ri­vait pas à situer. Pas un accent chi­nois. Pas un accent viet­na­mien. Quelque chose d’autre — une inflexion qui évo­quait Shan­ghai, ou peut-être Hong Kong, ou peut-être une ville euro­péenne dans laquelle cet homme avait vécu assez long­temps pour que la langue lui colle à la peau.

Giang pré­pa­ra le thé. Le thé vert du Thái Nguyên, le même qu’il ser­vait à Oncle Quốc, le même qu’il avait ser­vi à Hồ Chí Minh. Il le posa devant l’homme dans une tasse de céla­don — la belle vais­selle, ins­tinc­ti­ve­ment, sans y réflé­chir, parce que quelque chose chez cet homme com­man­dait la belle vaisselle.

L’homme but une gor­gée. Repo­sa la tasse. Regar­da Giang.

— Ce thé est du Thái Nguyên ?

— Oui, monsieur.

— Pre­mière récolte ?

— Deuxième, monsieur.

— La pre­mière est meilleure. Plus douce. Moins d’a­mer­tume en fin de bouche.

Giang ne répon­dit pas, mais quelque chose bou­gea à l’in­té­rieur de lui — un fris­son de recon­nais­sance, le fris­son du spé­cia­liste qui ren­contre un autre spé­cia­liste. L’homme connais­sait le thé. Pas comme un ama­teur qui a lu un livre. Comme quel­qu’un qui a bu, com­pa­ré, goû­té, jugé, pen­dant des années, dans des villes dif­fé­rentes, avec des eaux dif­fé­rentes, à des alti­tudes différentes.

— Com­ment vous appe­lez-vous ? deman­da l’homme.

— Giang. Nguyễn Văn Giang.

— Vous êtes barman.

— Oui, monsieur.

— Depuis longtemps ?

— Dix ans.

— C’est long. Cet hôtel a de la chance de vous avoir.

Ce n’é­tait pas un com­pli­ment — c’é­tait un constat. Pro­non­cé sans cha­leur mais sans froi­deur non plus, avec la neu­tra­li­té d’un homme qui éva­lue un actif. Giang eut l’im­pres­sion fugace d’être pesé, mesu­ré, coté — non pas comme un être humain mais comme un élé­ment d’un ensemble, une pièce d’un méca­nisme, un com­po­sant qu’on exa­mine avant d’a­che­ter la machine.

L’homme finit son thé. Se leva. Lais­sa sur le comp­toir un billet — un billet en piastres indo­chi­noises, pas en mon­naie chi­noise — d’une valeur qui cor­res­pon­dait à dix tasses de thé.

— Je revien­drai, dit-il.

Et il sor­tit du Metro­pole comme il y était entré — sans bruit, sans hâte, avec des chaus­sures impeccables.

*

Il revint trois jours plus tard. Puis une semaine après. Puis deux fois dans la même semaine.

Chaque fois, le même rituel. Qua­torze heures. Le thé vert. Le tabou­ret cen­tral. Les chaus­sures. Mais à chaque visite, l’homme élar­gis­sait son péri­mètre. Il deman­da à voir la salle de res­tau­rant. Puis les cui­sines — où le cui­si­nier Bảo, sur­pris par cette intru­sion, faillit lâcher sa louche dans la soupe. Puis les chambres — il mon­ta au pre­mier étage, ouvrit les portes une à une, entra, res­sor­tit, sans com­men­taire. Puis la cour inté­rieure. Puis les combles. Puis la cave.

Madame Lê fut la pre­mière à comprendre.

— Il achète, dit-elle à Giang un soir, debout dans le cou­loir, son car­net ser­ré contre la poitrine.

— Il achète quoi ?

— L’hô­tel.

— Com­ment le savez-vous ?

— Parce que j’ai fait la même chose quand je suis arri­vée ici, il y a trente ans. On regarde tout. On touche les murs. On ouvre les pla­cards. On goûte l’eau. On véri­fie la plom­be­rie. Et ensuite, on décide.

— Mais qui est-il ?

Madame Lê pin­ça les lèvres. Elle n’ai­mait pas ne pas savoir. Toute sa vie avait été construite sur le savoir — savoir où étaient les draps, savoir qui avait volé le chan­de­lier, savoir quel régime venait après l’autre. Ne pas savoir était une fai­blesse qu’elle ne s’au­to­ri­sait pas.

— Je vais me ren­sei­gner, dit-elle.

Elle se ren­sei­gna. Il lui fal­lut trois jours — trois jours de conver­sa­tions mur­mu­rées avec les com­mer­çants chi­nois du quar­tier Hàng Buồm, les récep­tion­nistes des autres hôtels, un fonc­tion­naire viet­na­mien du ser­vice du cadastre à qui elle appor­ta, en guise de pot-de-vin, un paquet de thé et un sou­rire, ce qui, venant de Madame Lê, équi­va­lait à une fortune.

Elle revint avec un nom : Giu Sinh Hoi.

— Un homme d’af­faires chi­nois. Basé à Cho­lon, le quar­tier chi­nois de Sai­gon. For­tune dans le com­merce du riz et de l’o­pium — l’un légal, l’autre moins. Des connexions à Shan­ghai, à Hong Kong, à Sin­ga­pour. Per­sonne ne sait son âge exact. Per­sonne ne sait s’il est marié. Per­sonne ne sait ce qu’il veut.

— Sauf ache­ter le Metropole.

— Sauf ache­ter le Metropole.

Giang digé­ra l’in­for­ma­tion comme il digé­rait tout — en silence, der­rière son comp­toir, en polis­sant un verre. Le Metro­pole allait chan­ger de mains. C’é­tait logique — dans un pays qui chan­geait de régime comme d’autres changent de che­mise, les pro­prié­tés chan­geaient de pro­prié­taire avec la même flui­di­té. Les Fran­çais avaient construit l’hô­tel. Les Japo­nais l’a­vaient occu­pé. Les Chi­nois l’a­vaient pillé. Le gou­ver­ne­ment viet­na­mien l’a­vait récu­pé­ré. Et main­te­nant, un homme d’af­faires chi­nois de Cho­lon allait l’a­che­ter avec de l’argent gagné dans le riz et l’o­pium. C’é­tait la valse des pro­prié­taires, le car­rou­sel des puis­sances, et Giang, plan­té der­rière son comp­toir comme un arbre au milieu d’un fleuve, regar­dait pas­ser les saisons.

La visite sui­vante de Giu Sinh Hoi fut différente.

Il arri­va à qua­torze heures, comme d’ha­bi­tude, mais cette fois il n’é­tait pas seul. Deux hommes l’ac­com­pa­gnaient — un comp­table, à en juger par la ser­viette de cuir et le crayon der­rière l’o­reille, et un homme plus cor­pu­lent, en cos­tume gris, dont le rôle n’é­tait pas immé­dia­te­ment iden­ti­fiable mais dont la car­rure sug­gé­rait qu’il n’é­tait pas là pour comp­ter les serviettes.

Giu Sinh Hoi s’as­sit au comp­toir. Les deux autres res­tèrent debout.

— Du thé, dit-il. Pour trois.

Giang pré­pa­ra trois tasses. Giu Sinh Hoi but la sienne, les deux autres ne tou­chèrent pas aux leurs — par dis­ci­pline, par défé­rence, ou parce qu’ils n’ai­maient pas le thé, Giang n’au­rait pas su dire.

— Giang, dit Giu Sinh Hoi.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il l’ap­pe­lait par son pré­nom. Pas « mon­sieur Giang », pas « le bar­man » — Giang, tout court, comme un ami. Sauf que cet homme n’a­vait pas d’a­mis — Giang en était aus­si sûr que de la qua­li­té de son robusta.

— Oui, monsieur ?

— Qu’est-ce que vous buvez, ici, quand il n’y a plus de cham­pagne, plus de whis­ky, plus de rien ?

— On invente.

— Mon­trez-moi.

Giang hési­ta un quart de seconde. Puis il fit ce qu’il fai­sait le mieux — il impro­vi­sa. Il sor­tit sa petite bou­teille sans éti­quette — celle qui ren­dait Dor­vil fou de curio­si­té —, ver­sa un trait de son rhum de canne, pres­sa un kum­quat, ajou­ta du gin­gembre râpé, une pin­cée de sucre, et finit par une feuille de citron­nelle frois­sée entre ses doigts pour en libé­rer l’huile essen­tielle. Il mélan­gea le tout, ver­sa dans un verre droit, et le posa devant Giu Sinh Hoi.

L’homme goû­ta. Ses lèvres ne bou­gèrent pas. Ses yeux non plus. Rien, sur ce visage par­fai­te­ment com­po­sé, ne tra­his­sait une réac­tion. Puis il repo­sa le verre, et dit, d’une voix égale :

— C’est remarquable.

Il se tour­na vers le comp­table. Dit quelque chose en can­to­nais — une phrase brève, sèche, qui res­sem­blait à un ordre. Le comp­table ouvrit sa ser­viette, en sor­tit un docu­ment, le posa sur le comp­toir. Giu Sinh Hoi ne le regar­da pas. Il regar­dait Giang.

— Je vais ache­ter cet hôtel, dit-il. Les papiers sont en cours. Je vou­lais que vous le sachiez.

— Mer­ci de me pré­ve­nir, monsieur.

— Je ne vous pré­viens pas. Je vous informe. Ce n’est pas la même chose. Je vous informe parce que cet hôtel a besoin de son bar­man, et je ne veux pas que son bar­man parte.

Giang sou­tint le regard de l’homme. C’é­tait un regard qui ne cil­lait pas — un regard de joueur, de com­mer­çant, de sur­vi­vant. Un regard qui avait vu des choses que Giang ne pou­vait pas ima­gi­ner — les fume­ries de Cho­lon, les entre­pôts du port de Sai­gon, les salons feu­trés de Shan­ghai où les empires se jouaient à la table de mah-jong. C’é­tait un regard qui ne deman­dait pas la confiance mais qui n’a­vait pas besoin de la deman­der, parce qu’il offrait en échange quelque chose de plus fiable que la confiance — l’in­té­rêt mutuel.

— Je ne pars pas, dit Giang.

Giu Sinh Hoi hocha la tête. Un seul hoche­ment, mini­mal, suf­fi­sant. Puis il finit son verre — le cock­tail impro­vi­sé, le mélange de rhum et de kum­quat et de gin­gembre et de citron­nelle — et se leva.

— Une der­nière chose, dit-il en se retour­nant sur le seuil du bar. Ce que vous met­tez dans votre bou­teille sans éti­quette — c’est de l’al­cool de riz infu­sé au pam­ple­mousse, n’est-ce pas ?

Giang le regar­da, stu­pé­fait. Per­sonne — ni Dor­vil, ni Madame Lê, ni aucun client en dix ans — n’a­vait deviné.

— Oui, monsieur.

Giu Sinh Hoi esquis­sa quelque chose qui n’é­tait pas tout à fait un sou­rire mais qui était la chose la plus proche d’un sou­rire que son visage sem­blait capable de pro­duire — un léger relè­ve­ment du coin droit de la bouche, une lueur dans l’œil, un adou­cis­se­ment fugi­tif des traits qui dis­pa­rut aus­si vite qu’il était apparu.

— Je m’en dou­tais, dit-il. Mon grand-père en faisait.

Et il sor­tit, sui­vi de ses deux hommes, avec ses chaus­sures impec­cables et son mys­tère intact.

*

Ce soir-là, Dor­vil des­cen­dit au bar à dix-huit heures.

— J’ai enten­du dire que l’hô­tel a été vendu.

— Pas encore. Mais bientôt.

— Un Chinois ?

— Un homme d’affaires.

— Chi­nois.

— Oui.

Dor­vil s’ac­cou­da au comp­toir. Il avait son air des mau­vais jours — les cernes plus pro­fonds, le regard plus lourd, la barbe de trois jours qui lui don­nait l’as­pect d’un nau­fra­gé élégant.

— C’est par­fait, dit-il avec une iro­nie lasse. Les Fran­çais construisent, les Japo­nais occupent, les Chi­nois achètent. Et nous, au milieu, on boit. Fais-moi un de tes trucs, Giang. Un de tes trucs qui n’ont pas de nom et qui font oublier le nom des choses.

Giang pré­pa­ra le cock­tail. Il le pré­pa­ra avec du rhum, du kum­quat, du gin­gembre, et un trait de sa bou­teille sans éti­quette — l’al­cool de riz au pam­ple­mousse, le secret éven­té par les chaus­sures impec­cables d’un homme qui ne sou­riait pas.

Dor­vil but.

— L’hô­tel change, dit-il. La ville change. Le pays change. Et toi, Giang, tu ne changes pas. Tu es tou­jours là, der­rière ton comp­toir, avec ton chif­fon et tes verres. Tu es le seul point fixe de cet endroit.

— Les points fixes sont ennuyeux.

— Les points fixes sont néces­saires. Sans eux, le monde tourne dans le vide.

Giang ne répon­dit pas. Il pen­sa à Giu Sinh Hoi et à ses chaus­sures. À Zhao et à son bri­quet. À Sain­te­ny et à ses mains qui trem­blaient. À Hồ Chí Minh et à ses san­dales de caou­tchouc. Tant de pieds dif­fé­rents avaient fou­lé ce sol. Tant de semelles avaient usé ces dalles. Et lui, Giang, il les regar­dait pas­ser, du matin au soir, debout der­rière un comp­toir d’a­ca­jou, dans un hôtel qui chan­geait de nom comme d’autres chan­geaient de dra­peau, et dont la seule constante — la seule, l’u­nique, l’ir­ré­duc­tible — était le goût du café, l’o­deur du thé, et le bruit d’un verre qu’on pose sur le bois.

CHA­PITRE 9 — Le lac

Il y avait des dimanches où Giang n’ap­par­te­nait à personne.

Pas au Metro­pole, pas aux clients, pas aux verres, pas au comp­toir d’a­ca­jou — à per­sonne. Madame Lê lui accor­dait un dimanche sur deux, à condi­tion qu’il lais­sât le bar en état et qu’il ne posât pas de ques­tions sur ce qu’elle ferait en son absence, ce qui, tra­duit dans la langue de Madame Lê, signi­fiait qu’elle tien­drait le bar elle-même, qu’elle le tien­drait mal, qu’elle le savait, et qu’il n’a­vait pas inté­rêt à le lui faire remarquer.

Ce dimanche d’a­vril, Giang se leva tôt — plus tôt que d’ha­bi­tude, ce qui était dire, car il se levait d’ha­bi­tude avant le soleil — et sor­tit du Metro­pole par la porte de ser­vice, sans tablier, sans chif­fon, sans la moindre res­pon­sa­bi­li­té envers un verre quel­conque. Il por­tait une che­mise blanche — tou­jours — et un pan­ta­lon de coton sombre, et des san­dales en cuir qui avaient la sou­plesse des choses long­temps por­tées. Il n’emportait rien. Pas de panier, pas de car­net, pas de liste de courses. Un homme libre, pen­dant quelques heures, dans une ville qui ne l’é­tait pas tout à fait.

Il mar­cha vers le lac.

Le lac Hoàn Kiếm était à dix minutes du Metro­pole — dix minutes de Hanoï, c’est-à-dire une éter­ni­té sen­so­rielle, un monde com­plet de bruits, d’o­deurs et de ren­contres com­pri­mé dans quelques cen­taines de mètres. Giang lon­gea le bou­le­vard, tour­na dans une ruelle où une vieille dame ven­dait du xôi — du riz gluant cuit à la vapeur, teint en vio­let par des feuilles de gấc, sau­pou­dré de graines de sésame et de caca­huètes pilées — et en ache­ta une por­tion qu’elle lui ten­dit dans une feuille de bana­nier avec un sou­rire éden­té qui valait tous les embal­lages du monde. Il man­gea en mar­chant, le riz gluant tiède et sucré fon­dant sur la langue, les grains de sésame cra­quant entre les dents, et il pen­sa que le bon­heur, quand il exis­tait, avait exac­te­ment cette consis­tance — tiède, com­pact, éphé­mère, et enve­lop­pé dans une feuille.

Le lac appa­rut au détour d’une rue, comme il appa­rais­sait tou­jours — d’un seul coup, sans pré­ve­nir, comme une phrase qui com­mence au milieu.

Hoàn Kiếm. Le lac de l’É­pée res­ti­tuée. Un ovale d’eau verte au centre de la ville, entou­ré de saules pleu­reurs et de banians dont les racines aériennes tom­baient vers la sur­face comme des doigts cher­chant leur reflet. L’eau n’é­tait pas claire — elle ne l’a­vait jamais été, elle ne le serait jamais, car le lac était vivant, nour­ri par les pluies et les eaux sou­ter­raines, habi­té par des tor­tues géantes dont cer­taines, disait la légende, avaient plu­sieurs siècles et por­taient sur leur cara­pace la mémoire de la ville. L’eau était verte, d’un vert pro­fond, opaque, un vert de jade, un vert de mousse, un vert qui absor­bait la lumière et ne la ren­dait pas.

Au milieu du lac, sur un îlot minus­cule, se dres­sait la tour de la Tor­tue — Tháp Rùa — une petite pagode de pierre grise dont la sil­houette, reflé­tée dans l’eau verte, sem­blait flot­ter entre deux mondes, entre le ciel et le fond, entre le réel et le rêve. Et sur un autre îlot, relié à la rive par un pont de bois laqué rouge — rouge vif, rouge écla­tant, rouge irréel, un rouge qui n’exis­tait dans aucune palette occi­den­tale et qui était le rouge des temples, des lan­ternes, des enve­loppes de chance — se trou­vait le temple Ngọc Sơn, le temple de la Mon­tagne de Jade.

Giang tra­ver­sa le pont.

Le pont Thê Húc — le pont du Soleil Levant — était une courbe de bois rouge qui enjam­bait l’eau avec la grâce d’un sour­cil levé. Sous ses pas, les planches cra­quaient dou­ce­ment, et l’eau du lac, en des­sous, reflé­tait le rouge des balus­trades en le mêlant au vert de sa propre sur­face, créant une cou­leur qui n’a­vait pas de nom — un vert-rouge, un rouge-vert, une cou­leur de songe. Des lotus pous­saient le long des berges de l’î­lot, leurs grandes feuilles rondes éta­lées sur l’eau comme des pla­teaux de jade, leurs fleurs roses dres­sées vers le ciel avec cette digni­té ver­ti­cale qui avait fait du lotus le sym­bole de tout ce qui est pur dans un monde qui ne l’est pas.

Le temple Ngọc Sơn était petit, ancien, satu­ré de sens.

Un por­tique de pierre en mar­quait l’en­trée, sur­mon­té de carac­tères chi­nois gra­vés dans la pierre — des invo­ca­tions, des béné­dic­tions, des frag­ments de sagesse confu­céenne que les siècles avaient ren­dus à moi­tié illi­sibles mais qui conti­nuaient de veiller sur les visi­teurs comme des gardes endor­mis. À l’in­té­rieur, la pénombre sen­tait l’en­cens et le bois vieux. Des colonnes laquées rouge et or sou­te­naient un pla­fond bas sur lequel des dra­gons peints s’en­rou­laient dans des nuages de fumée sty­li­sés. Un autel, au fond, por­tait des sta­tues — des géné­raux, des let­trés, des divi­ni­tés taoïstes dont les visages sévères étaient adou­cis par la lueur des bou­gies et par la patine de la fumée accu­mu­lée sur des décen­nies de prières.

Mais ce qui fas­ci­nait le plus Giang, ce n’é­taient ni les sta­tues ni les dra­gons — c’é­tait la tortue.

Dans une vitrine de verre, au centre du temple, repo­sait le corps empaillé d’une tor­tue géante du lac Hoàn Kiếm. Elle mesu­rait plus d’un mètre de long. Sa cara­pace, d’un brun ver­dâtre, por­tait les marques du temps comme un visage porte ses rides — chaque écaille racon­tait une année, chaque fis­sure racon­tait une sai­son, et l’en­semble com­po­sait une carte de la lon­gé­vi­té que les hommes rêvaient de pos­sé­der et que seules les tor­tues savaient lire. On l’a­vait pêchée morte dans le lac en 1968 — non, se cor­ri­gea Giang, pas encore, on la pêche­rait plus tard, bien plus tard, il mélan­gait les temps parce que la tor­tue, jus­te­ment, annu­lait le temps, parce que sa pré­sence dans le temple était à la fois pas­sée, pré­sente et future, comme le lac lui-même, comme Hanoï elle-même, comme tout ce qui vit assez long­temps pour ne plus appar­te­nir à aucune époque.

Giang s’as­sit sur un banc de pierre, à l’ombre d’un banian, face au lac.

Le dimanche matin, Hoàn Kiếm appar­te­nait aux Hanoïens. Pas aux sol­dats, pas aux diplo­mates, pas aux occu­pants de pas­sage — aux gens. Des couples se pro­me­naient le long de la rive, les femmes en áo dài de cou­leur, les hommes en che­mise blanche, mar­chant len­te­ment, sans but, avec cette len­teur déli­bé­rée qui est la forme viet­na­mienne de la liber­té. Des vieux mes­sieurs pra­ti­quaient le tai-chi sous les saules, leurs mou­ve­ments si fluides qu’ils sem­blaient nager dans l’air. Des enfants cou­raient entre les arbres en pous­sant des cer­ceaux de bam­bou. Un joueur de đàn bầu — la cithare mono­corde, l’ins­tru­ment le plus mélan­co­lique du Viet­nam, dont la note unique, modu­lée par une tige de bam­bou flexible, pou­vait expri­mer toute la gamme des émo­tions humaines avec une seule corde — était assis au bord de l’eau et fai­sait mon­ter dans le matin une mélo­die si triste et si belle que les pas­sants ralen­tis­saient pour l’é­cou­ter, comme on ralen­tit devant un cou­cher de soleil.

— La ville des mille ans res­pire encore, dit une voix der­rière Giang.

Il n’eut pas besoin de se retour­ner. L’é­ven­tail de papier de riz, la voix de par­che­min, l’o­deur d’en­cens froid qui sui­vait le vieil homme comme un par­fum per­son­nel — c’é­tait Oncle Quốc.

— Vous venez sou­vent ici ? deman­da Giang.

— Chaque dimanche. Depuis plus long­temps que tu ne peux l’imaginer.

Le vieil homme s’as­sit à côté de lui sur le banc de pierre. Son áo dài de soie brune se fon­dit dans l’ombre du banian comme si le tis­su et l’é­corce étaient faits de la même matière. Il posa son éven­tail fer­mé sur ses genoux. Regar­da le lac.

— Tu connais l’his­toire de l’é­pée ? demanda-t-il.

— Tout le monde la connaît.

— Tout le monde connaît les mots. Pas tout le monde connaît l’histoire.

Giang sou­rit. C’é­tait la manière d’Oncle Quốc — poser une ques­tion dont il connais­sait la réponse, attendre qu’on réponde, puis cor­ri­ger la réponse sans avoir l’air de cor­ri­ger. Une péda­go­gie de let­tré confu­céen, patiente, oblique, infatigable.

— Raconte-moi, alors.

Oncle Quốc fer­ma les yeux. Quand il par­lait les yeux fer­més, sa voix chan­geait — elle deve­nait plus pro­fonde, plus lente, comme si elle venait de plus loin que sa gorge, comme si elle remon­tait d’un puits inté­rieur où les siècles étaient sto­ckés en couches successives.

— Au XVe siècle, le pays était occu­pé par les Ming. La Chine avait enva­hi le Đại Việt et impo­sé sa loi — ses fonc­tion­naires, sa langue, ses impôts, ses dieux. Pen­dant dix ans, les Viet­na­miens avaient résis­té, dans les mon­tagnes, dans les forêts, avec des armes de for­tune et une colère patiente. Et puis un jour, un pêcheur du lac — ce lac, Giang, celui que tu regardes en ce moment — trou­va dans ses filets une lame. Une lame d’a­cier, par­faite, sans rouille, comme si le lac l’a­vait conser­vée depuis la nuit des temps pour ce moment précis.

Il fit une pause. Ouvrit les yeux. Les referma.

— Le pêcheur appor­ta la lame à Lê Lợi, le chef de la résis­tance. Lê Lợi la mon­ta sur une poi­gnée d’or et en fit une épée. Avec cette épée, il vain­quit les Ming. Il les chas­sa du pays. Il res­tau­ra l’in­dé­pen­dance. Dix ans de guerre, des mil­liers de morts, des vil­lages brû­lés, des familles détruites — et au bout, la vic­toire. Le Đại Việt était libre.

Le joueur de đàn bầu, au bord de l’eau, tira une note longue, vibrante, qui mon­ta dans l’air comme une question.

— Mais l’his­toire ne s’ar­rête pas là, conti­nua Oncle Quốc. Après la vic­toire, Lê Lợi devint roi. Il régna depuis Hanoï. Et un jour, il se pro­me­nait sur ce lac — sur ce même lac, Giang, à l’en­droit exact où nous sommes — quand une tor­tue géante sur­git de l’eau. La tor­tue ouvrit la gueule et prit l’é­pée dans la main du roi. Et elle plon­gea. Elle empor­ta l’é­pée au fond du lac. Et depuis ce jour, per­sonne ne l’a jamais revue.

Silence. Le banian au-des­sus d’eux lais­sa tom­ber une feuille qui se posa sur l’eau sans bruit.

— Pour­quoi ? deman­da Giang. Pour­quoi la tor­tue a‑t-elle repris l’épée ?

— Parce que l’é­pée n’a­vait jamais appar­te­nu au roi. Elle appar­te­nait au lac. Au pays. Au temps. Elle avait été prê­tée — prê­tée pour un usage pré­cis, dans un moment pré­cis. Et quand cet usage était accom­pli, elle devait être ren­due. Rien ne nous appar­tient, Giang. Ni les épées, ni les vic­toires, ni les hôtels, ni les pays. Tout est prê­té. Tout est rendu.

Il ouvrit les yeux. Regar­da Giang. Et dans ce regard de vieil homme — un regard qui avait la cou­leur du lac, un vert pro­fond, opaque, inson­dable — Giang vit quelque chose qui res­sem­blait à un avertissement.

— Les Fran­çais sont reve­nus, dit Oncle Quốc. Ils croient que ce pays leur appar­tient. Les Chi­nois sont par­tis. Ils croyaient que ce pays leur appar­te­nait. Ho Chi Minh croit que ce pays lui appar­tient. Ils ont tous tort. Ce pays appar­tient au lac. Aux tor­tues. Au temps. Et le temps est patient. Le temps attend.

Il se leva. Épous­se­ta son áo dài d’un geste machi­nal. Prit son éventail.

— Je rentre. Le thé m’attend.

— Le thé peut attendre.

— Le thé peut attendre. Pas moi. Je suis vieux, Giang. Je n’ai plus le luxe de la patience.

Il rit — un rire sec, un rire de feuille morte — et s’é­loi­gna sur le che­min qui lon­geait la rive, sa sil­houette brune se fon­dant peu à peu dans le vert des saules et le rouge du pont, jus­qu’à dis­pa­raître, comme tout dis­pa­rais­sait autour du lac Hoàn Kiếm — les rois, les épées, les tor­tues, les empires — hap­pé par cette eau verte qui ne ren­dait rien de ce qu’elle avait pris.

Giang res­ta.

Il res­ta long­temps, assis sur son banc de pierre, à regar­der le lac. Le soleil mon­tait et la lumière chan­geait — d’or pâle elle deve­nait blanche, puis jaune, puis presque vio­lente, cette lumière d’a­vril à Hanoï qui fait vibrer les cou­leurs et trem­bler les ombres. Les pro­me­neurs se mul­ti­pliaient. Un ven­deur de kem — de glace — pas­sa avec sa car­riole et Giang lui ache­ta un cor­net de glace au coco, qu’il man­gea len­te­ment, en le tour­nant pour attra­per les gouttes qui cou­laient, avec l’ap­pli­ca­tion d’un enfant et le plai­sir d’un homme qui s’au­to­rise, pour une fois, à ne rien faire d’utile.

Il pen­sa à sa vie. Pas à la vie de bar­man — celle-là, il la connais­sait par cœur, il en connais­sait les gestes, les rythmes, les gra­ti­fi­ca­tions et les limites. Non, il pen­sa à l’autre vie, celle qu’il n’a­vait pas encore vécue, celle qui exis­tait quelque part dans un ave­nir qu’il n’ar­ri­vait pas à ima­gi­ner clai­re­ment mais dont il sen­tait la pré­sence, comme on sent un cou­rant sous-marin quand on nage en sur­face. Liên avait dit : un jour, tu ouvri­ras ton propre café. Un endroit à toi. Petit, beau, avec de la musique. Les mots étaient res­tés. Ils avaient ger­mé quelque part, dans un recoin de sa pen­sée, et main­te­nant ils pous­saient, len­te­ment, comme les lotus du lac pous­saient à tra­vers la boue — d’a­bord une tige, puis une feuille, puis cette fleur impro­bable qui jaillit du fond le plus sombre pour s’ou­vrir à la surface.

Un café à lui. Un endroit où il ne ser­vi­rait pas sous un dra­peau — ni fran­çais, ni japo­nais, ni chi­nois, ni même viet­na­mien. Un endroit où le seul dra­peau serait l’a­rôme du café, et la seule allé­geance celle du goût.

Il regar­da la sur­face du lac. Pas une ride. L’eau verte, immo­bile, gar­dait ses secrets — l’é­pée, les tor­tues, les siècles.

Puis Giang se leva, jeta le bout de son cor­net de glace aux pois­sons du lac, et ren­tra au Metropole.

Il avait des verres à polir.

CHA­PITRE 10 — Les fan­tômes du Metropole

La nuit, l’hô­tel parlait.

Pas avec des mots — avec des bruits. Des cra­que­ments dans les boi­se­ries, des grin­ce­ments de portes que per­sonne n’a­vait ouvertes, des sou­pirs de tuyau­te­rie, des cla­que­ments de volets que le vent du fleuve Rouge pous­sait avec l’obs­ti­na­tion d’un visi­teur qui insiste. Le Metro­pole, la nuit, n’é­tait plus un hôtel — c’é­tait un orga­nisme, un être vivant fait de bois et de pierre et de mémoire, qui res­pi­rait dans le noir avec la régu­la­ri­té d’un dor­meur et qui, par­fois, comme les dor­meurs, mur­mu­rait dans son som­meil des choses incompréhensibles.

Giang aimait la nuit.

Il aimait la nuit parce que la nuit, le bar lui appar­te­nait entiè­re­ment. Plus de clients, plus de com­mandes, plus de sou­rires obli­ga­toires. Juste le comp­toir, les verres, la lampe à huile, et ce silence par­ti­cu­lier de la nuit tro­pi­cale qui n’est pas vrai­ment un silence — c’est un four­mille­ment, une tapis­se­rie sonore tis­sée de grillons, de geckos, de gre­nouilles loin­taines, de chiens errants qui dia­loguent d’un bout à l’autre de la ville avec l’ur­gence de mes­sa­gers por­teurs de nou­velles que per­sonne ne comprend.

Ce soir-là — un soir de mai, tiède, lourd, char­gé de l’hu­mi­di­té qui annon­çait la mous­son — Giang fer­ma le bar à vingt-trois heures. Le der­nier client était par­ti depuis une heure — un jour­na­liste aus­tra­lien, ins­tal­lé au Metro­pole depuis une semaine, qui buvait du gin avec une régu­la­ri­té métro­no­mique et qui n’a­dres­sait la parole à per­sonne, sauf à son car­net, dans lequel il écri­vait des choses que Giang n’es­sayait pas de lire mais dont il soup­çon­nait qu’elles concer­naient la situa­tion poli­tique, car le jour­na­liste avait ce regard — ce regard fixe, cal­cu­la­teur, légè­re­ment absent — des gens qui observent le monde pour le racon­ter à d’autres.

Giang lava les der­niers verres. Étei­gnit la lampe prin­ci­pale. N’en gar­da qu’une — la petite, celle qu’il posait au bout du comp­toir, dont la flamme basse et dorée trans­for­mait le bar en grotte.

Il s’as­sit.

Il ne s’as­seyait presque jamais — dix heures debout par jour, six jours par semaine, mais debout par choix, debout par prin­cipe, parce qu’un bar­man assis n’est plus un bar­man, c’est un client de l’autre côté du comp­toir. Mais la nuit, quand il n’y avait per­sonne, il s’au­to­ri­sait ce luxe. Il s’as­seyait sur le tabou­ret de Dor­vil — le deuxième en par­tant de la gauche — et il regar­dait le bar depuis l’autre côté, depuis le côté des clients, et il voyait ce qu’ils voyaient : les bou­teilles ali­gnées, les verres qui brillaient dans la pénombre, le bois du comp­toir poli par des mil­liers de coudes, et der­rière, le mur où une pho­to­gra­phie jau­nie mon­trait le Metro­pole en 1901, le jour de son inau­gu­ra­tion — une façade blanche éblouis­sante, des colonnes, un per­ron, des mes­sieurs en cos­tume de lin et des dames en robes longues, et au-des­sus de la porte, en lettres dorées : GRAND HÔTEL METRO­POLE PALACE.

Qua­rante-cinq ans.

L’hô­tel avait qua­rante-cinq ans. Pour un homme, c’é­tait la matu­ri­té. Pour un bâti­ment tro­pi­cal, c’é­tait déjà la vieillesse. Qua­rante-cinq ans de cha­leur, d’hu­mi­di­té, de ter­mites, de typhons, de guerres, d’oc­cu­pa­tions, de négli­gences et de rafis­to­lages. Qua­rante-cinq ans de mains posées sur les rampes d’es­ca­lier, de pieds traî­nés sur les dalles, de corps cou­chés sur les mate­las, de voix réson­nant dans les cou­loirs. L’hô­tel avait absor­bé tout cela. Il l’a­vait absor­bé comme une éponge absorbe l’eau — sans tri, sans juge­ment, sans dis­tinc­tion entre le géné­ral fran­çais et le sol­dat japo­nais, entre la dan­seuse de caba­ret et l’é­pouse du gou­ver­neur, entre le cri de plai­sir et le cri de peur.

Giang fer­ma les yeux et les lais­sa venir.

Les fan­tômes.

Pas des fan­tômes au sens où Madame Lê l’en­ten­dait — Madame Lê ne croyait pas aux fan­tômes, elle croyait aux inven­taires. Pas des fan­tômes au sens des contes viet­na­miens — les esprits affa­més, les âmes errantes, les reve­nants du sep­tième mois lunaire à qui l’on offrait des repas sur des autels de for­tune. Non, les fan­tômes de Giang étaient plus dis­crets, plus intimes. C’é­taient des empreintes. Des réma­nences. Des traces de vies lais­sées dans les murs, dans le bois, dans l’air, comme le par­fum d’une femme reste dans une pièce long­temps après qu’elle en est sortie.

Il voyait — ou croyait voir, ou inven­tait, ce qui reve­nait au même — les soi­rées de l’é­poque colo­niale. Le bar illu­mi­né par des lustres de cris­tal, les offi­ciers en uni­forme blanc, les femmes en robes de soie, la musique d’un gra­mo­phone jouant un tan­go argen­tin qui se mêlait au bruit des ven­ti­la­teurs et aux rires un peu trop aigus de gens qui buvaient un peu trop vite. Il voyait André Ducamp, le fon­da­teur, debout sur le per­ron le jour de l’i­nau­gu­ra­tion, en 1901, avec sa mous­tache en gui­don de vélo et sa fier­té de bâtis­seur — un homme qui avait regar­dé un ter­rain vague au coin du bou­le­vard Hen­ri-Rivière et qui avait vu, dans le vide, un palais. Il voyait les pre­mières pro­jec­tions de ciné­ma, en 1916 — les images trem­blantes sur un drap ten­du dans la salle de res­tau­rant, les spec­ta­teurs médu­sés, ce miracle de lumière et d’ombre qui fai­sait du Metro­pole, pour un soir, le lieu le plus moderne de toute l’Indochine.

Il voyait Char­lie Chaplin.

Cha­plin était venu en 1936, en voyage de noces avec Pau­lette God­dard. Giang n’é­tait pas encore au Metro­pole — il était arri­vé la même année, quelques mois plus tard — mais le per­son­nel ancien en par­lait comme d’une appa­ri­tion. Cha­plin avait dor­mi dans la suite du pre­mier étage, avait pris son petit-déjeu­ner dans la cour inté­rieure, avait fait rire le per­son­nel en mimant un ser­veur qui ren­verse un pla­teau — un numé­ro qu’il avait impro­vi­sé en trois secondes et qui avait été, de l’a­vis una­nime, plus drôle que tous les films jamais pro­je­tés dans la salle de res­tau­rant. Pau­lette God­dard, disait-on, était si belle que les fleurs du fran­gi­pa­nier se tour­naient vers elle quand elle pas­sait — une affir­ma­tion bota­ni­que­ment dou­teuse mais poé­ti­que­ment irréfutable.

Il voyait Somer­set Mau­gham — venu avant Giang, lui aus­si, dans les années vingt, un Anglais fleg­ma­tique qui buvait du whis­ky soda et qui obser­vait le monde avec le regard d’un chi­rur­gien — froid, pré­cis, impi­toyable. On disait qu’il avait pris des notes dans le hall du Metro­pole, des notes qui étaient deve­nues des nou­velles, des nou­velles qui avaient fait le tour du monde, et que quelque part dans la prose de Mau­gham vivait l’é­cho d’un cock­tail bu au comp­toir de cet hôtel.

Il voyait Noël Coward — un autre Anglais, mais l’op­po­sé de Mau­gham : flam­boyant, bavard, théâ­tral, qui avait trans­for­mé le salon de lec­ture en scène de spec­tacle impro­vi­sé et qui avait chan­té des chan­sons de sa com­po­si­tion devant un public de fonc­tion­naires colo­niaux sidé­rés, dont cer­tains n’a­vaient jamais enten­du un Anglais chan­ter en fran­çais avec un accent aus­si réso­lu­ment britannique.

Et il voyait les autres — les ano­nymes, les sans-nom, les oubliés. Les voya­geurs de com­merce qui avaient dor­mi une nuit et étaient repar­tis sans lais­ser de trace. Les femmes seules qui avaient bu un thé dans le salon en regar­dant la pluie. Les enfants qui avaient cou­ru dans les cou­loirs en riant. Les domes­tiques qui avaient fait les lits, vidé les cen­driers, ciré les chaus­sures, por­té les valises, sans jamais figu­rer dans aucune pho­to­gra­phie, dans aucun registre, dans aucune mémoire — sauf celle de l’hô­tel, qui gar­dait tout, qui n’ou­bliait rien, et qui res­ti­tuait par­fois, la nuit, dans un cra­que­ment de plan­cher ou un cou­rant d’air inex­pli­qué, le pas­sage fur­tif d’une pré­sence effacée.

La porte du bar s’ouvrit.

Giang sur­sau­ta. Puis recon­nut la silhouette.

— Tu ne dors jamais ? demanda-t-il.

— Dor­mir est une perte de temps, répon­dit Madame Lê en s’as­seyant sur son tabou­ret — le der­nier à droite, celui qu’elle avait usé à force d’y poser le même poids au même endroit depuis trente ans.

Elle por­tait un áo dài noir — tou­jours noir — mais avait défait son chi­gnon, et ses che­veux gris tom­baient sur ses épaules, ce qui lui don­nait un air dif­fé­rent, un air presque doux, un air que Giang ne lui avait jamais vu et qui le trou­bla. Madame Lê sans son chi­gnon n’é­tait plus la gou­ver­nante — elle était une femme, tout sim­ple­ment, une femme de soixante ans qui ne dor­mait pas à une heure du matin et qui venait s’as­seoir au bar comme n’im­porte quel être humain que l’in­som­nie pousse vers la com­pa­gnie d’autrui.

— Du thé ? pro­po­sa Giang.

— Quelque chose de plus fort.

Il haus­sa un sour­cil. Madame Lê ne buvait jamais d’al­cool — c’é­tait une règle aus­si abso­lue que son chi­gnon et que son áo dài noir. Mais ce soir, appa­rem­ment, les règles étaient suspendues.

Il lui ser­vit un petit verre de son rhum de canne. Elle le prit, le huma — comme une pro­fes­sion­nelle, nota Giang avec sur­prise —, puis le but d’un trait, sans tous­ser, sans gri­ma­cer, avec l’as­su­rance de quel­qu’un qui a déjà bu et qui n’a pas oublié com­ment on fait.

— Mer­ci, dit-elle. Ne me regarde pas comme ça.

— Comme quoi ?

— Comme si j’a­vais trois têtes. J’ai eu trente ans, moi aus­si. J’ai bu du cham­pagne et j’ai dan­sé sur des tables.

Giang essaya d’i­ma­gi­ner Madame Lê dan­sant sur une table et échoua spec­ta­cu­lai­re­ment. Mais il eut la sagesse de ne pas le dire.

— C’é­tait quand ? demanda-t-il.

— En 1920. Peut-être 1921. L’hô­tel était plein tous les soirs. Il y avait un orchestre — un vrai orchestre, pas un gra­mo­phone — un pia­niste, un vio­lo­niste et un joueur de cla­ri­nette qui étaient tous les trois amou­reux de la même femme, ce qui don­nait à leur musique une ten­sion par­ti­cu­lière. Les offi­ciers fran­çais venaient avec leurs femmes. Les com­mer­çants chi­nois venaient avec leurs maî­tresses. Les jour­na­listes venaient seuls et repar­taient accom­pa­gnés. Et moi, j’a­vais vingt ans, et j’é­tais la plus jolie femme de chambre du Metropole.

Elle dit cela sans vani­té — comme un fait, comme une don­née comp­table ins­crite dans son carnet.

— Un offi­cier m’a deman­dée en mariage.

— Je sais. Vous me l’a­vez déjà raconté.

— Je ne te l’ai pas tout racon­té. Je t’ai dit que j’a­vais refu­sé. Je ne t’ai pas dit pourquoi.

Giang atten­dit. Le silence noc­turne du Metro­pole enve­lop­pait leur conver­sa­tion comme un écrin enve­loppe un bijou — pro­tec­teur, intime, légè­re­ment étouffant.

— J’ai refu­sé parce qu’il vou­lait m’emmener en France. Et je ne vou­lais pas quit­ter l’hôtel.

— L’hô­tel ?

— L’hô­tel. Pas Hanoï. Pas le Viet­nam. L’hô­tel. Cet hôtel. Ces murs. Ces cou­loirs. Ce plan­cher qui craque. Cette odeur de cire et de fran­gi­pa­niers. J’a­vais vingt ans et je savais déjà que cet endroit serait ma vie. Qu’il serait tout — mon mari, mes enfants, ma mai­son, mon pays. Les gens passent, Giang. Les régimes passent. Les dra­peaux passent. Mais le Metro­pole reste.

Elle se tut. Regar­da ses mains posées sur le comp­toir — des mains sèches, noueuses, des mains qui avaient fait des mil­liers de lits, comp­té des mil­liers de ser­viettes, caché des mil­liers d’ob­jets aux regards des pillards.

— Et main­te­nant il va être ven­du, dit-elle. À un Chi­nois qui porte des chaus­sures impec­cables et qui ne sou­rit jamais.

— Il res­te­ra quand même un hôtel.

— Bien sûr qu’il res­te­ra un hôtel. Mais ce ne sera plus le même hôtel. Ce ne sera plus l’hô­tel de Dumou­tier et Ducamp. Ce ne sera plus l’hô­tel des Fran­çais. Ce sera l’hô­tel de Giu Sinh Hoi. Et je ne sais pas ce que cela signifie.

Giang lui res­ser­vit un verre de rhum. Elle le regar­da avec une sur­prise feinte, puis le but, avec la même aisance que le premier.

— Tu crois aux fan­tômes, Giang ?

— Je crois aux bruits que fait l’hô­tel la nuit.

— Ce n’est pas la même chose.

— C’est exac­te­ment la même chose. Les bruits sont les fan­tômes. Les fan­tômes sont les bruits. Tout ce qui a été vécu ici conti­nue de vibrer dans les murs. Les conver­sa­tions, les rires, la musique. Le pia­niste amou­reux. L’of­fi­cier qui vou­lait t’é­pou­ser. Char­lie Cha­plin qui mimait le ser­veur. Tout est encore là. Le bois a tout gardé.

Madame Lê le regar­da. Long­temps. Avec une expres­sion qu’il ne lui connais­sait pas — pas de l’at­ten­dris­se­ment, non, Madame Lê ne s’at­ten­dris­sait pas, mais quelque chose de voi­sin, quelque chose qui res­sem­blait à de la gra­ti­tude, comme si Giang venait de lui confir­mer une chose qu’elle savait depuis tou­jours mais qu’elle avait besoin d’entendre.

— Tu es un bon gar­çon, Giang. Un bon bar­man et un bon gar­çon. Ne change pas.

— Je n’ai pas l’in­ten­tion de changer.

— Per­sonne n’a l’in­ten­tion de chan­ger. On change quand même.

Elle se leva. Rat­ta­cha ses che­veux en chi­gnon — le geste fut rapide, expert, défi­ni­tif, et en trois secondes Madame Lê rede­vint Madame Lê, la gou­ver­nante, l’in­ven­to­riste, la gar­dienne. Le moment d’a­ban­don était ter­mi­né. Le rhum était bu. La nuit avait reçu sa confession.

— Bonne nuit, Giang.

— Bonne nuit, Madame Lê.

Elle s’ar­rê­ta sur le seuil.

— Le chan­de­lier en argent, dit-elle. Celui qui a dis­pa­ru en janvier.

— Oui ?

— Je l’ai retrou­vé. Il était dans la chambre du jour­na­liste aus­tra­lien. Sous le lit.

— Sous le lit ?

— Les Chi­nois n’é­taient pas les seuls voleurs de cet hôtel.

Et elle dis­pa­rut dans le cou­loir, son áo dài noir se fon­dant dans l’obs­cu­ri­té comme une encre dans l’eau, et Giang res­ta seul dans son bar, avec le bruit des grillons et le cra­que­ment du bois et la flamme de la lampe à huile qui pro­je­tait sur les murs des ombres mou­vantes, des ombres qui res­sem­blaient à des sil­houettes, des sil­houettes qui res­sem­blaient à des sou­ve­nirs, des sou­ve­nirs qui res­sem­blaient à des fan­tômes, et les fan­tômes, cette nuit-là, étaient les maîtres du Metropole.

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CÀ PHÊ TRỨNG — Cha­pitres 6 à 10

CÀ PHÊ TRỨNG — Cha­pitres 1 à 5

CÀ PHÊ TRỨNG

CÀ PHÊ TRỨNG

Cha­pitres 1 à 5

Hôtel Metro­pole, Hanoï, 1946

CHA­PITRE 1 — Le comp­toir des fantômes

Il y avait une façon de pous­ser la porte du bar qui n’ap­par­te­nait qu’à l’aube.

Giang arri­vait tou­jours le pre­mier. Avant les cui­si­niers, avant les femmes de chambre, avant même Madame Lê qui pour­tant ne dor­mait jamais — ou si peu qu’on se deman­dait si elle n’a­vait pas pas­sé un pacte avec quelque divi­ni­té de l’in­som­nie. Il tra­ver­sait la cour inté­rieure dans la lumière mauve du petit matin, cette lumière propre à Hanoï qui n’existe nulle part ailleurs, une lumière qui hésite entre la brume et la soie, et il pous­sait la porte du bar comme on ouvre un livre à la page où l’on s’é­tait arrê­té la veille.

Le Metro­pole sen­tait le bois humide et la cire d’a­beille. Sous les ven­ti­la­teurs immo­biles — l’élec­tri­ci­té ne reve­nait qu’à sept heures, quand elle reve­nait — les fau­teuils de rotin gar­daient la forme des corps qui s’y étaient assis. Giang connais­sait chaque cra­que­ment du plan­cher, chaque tache au pla­fond, chaque éra­flure sur le comp­toir d’a­ca­jou que per­sonne n’a­vait eu le cœur de rem­pla­cer depuis l’é­poque où les gou­ver­neurs y posaient leurs coudes. Le bar du Metro­pole était un ani­mal bles­sé mais digne. Des vitres man­quaient à deux fenêtres — les sol­dats de Lu Han les avaient cas­sées un soir de beu­ve­rie en novembre — et quel­qu’un avait ten­du du papier hui­lé à la place, ce qui don­nait à la lumière du matin une qua­li­té de par­che­min, une dou­ceur ancienne qui plai­sait à Giang plus que le verre transparent.

Il com­men­çait tou­jours par les verres.

C’é­tait son rituel, son office, sa prière du matin. Il les sor­tait un par un de l’é­ta­gère — ceux qui res­taient, car la moi­tié avait dis­pa­ru, volée, bri­sée, réqui­si­tion­née pour des usages dont il pré­fé­rait ne pas connaître le détail — et il les polis­sait avec un chif­fon de coton blanc qu’il pliait en quatre, puis en huit, selon une géo­mé­trie pré­cise qu’il n’au­rait pas su expli­quer mais dont dépen­dait, obs­cu­ré­ment, l’ordre du monde. Un verre poli n’est pas seule­ment un verre propre. C’est un verre qui attend. Qui pro­met. Qui dit à celui qui va s’as­seoir devant : ici, les choses ont encore un sens.

Giang avait trente-deux ans. Un visage mince, des mains longues, une mous­tache fine qu’il taillait chaque matin avec des ciseaux à ongles et dont il tirait une fier­té dis­crète. Il por­tait une che­mise blanche même quand il n’en avait plus qu’une seule, lavée la veille et séchée dans la nuit sur le rebord de sa fenêtre au troi­sième étage. La che­mise blanche était non négo­ciable. Elle était le der­nier rem­part entre le bar­man et le chaos. On pou­vait lui prendre ses bou­teilles, ration­ner son sucre, inon­der sa ville de sol­dats étran­gers — tant qu’il por­tait une che­mise blanche der­rière son comp­toir, le Metro­pole était encore un hôtel et Hanoï était encore Hanoï.

Dehors, la ville s’é­veillait avec cette éner­gie qui ne ces­sait de stu­pé­fier Giang, même après tout ce qu’elle avait tra­ver­sé. On aurait pu croire qu’un peuple qui avait connu la famine — un mil­lion de morts l’an­née pré­cé­dente, les Japo­nais ayant sai­si le riz pour nour­rir leur armée — res­te­rait pros­tré, acca­blé, silen­cieux. C’é­tait le contraire. Hanoï se levait chaque matin comme un boxeur qui refuse de comp­ter jus­qu’à dix. Les mar­chandes de phở ins­tal­laient leurs mar­mites fumantes au coin des rues dès cinq heures, accrou­pies sur leurs tabou­rets minus­cules, touillant le bouillon avec des gestes mil­lé­naires. L’o­deur — anis étoi­lé, can­nelle, os de bœuf lon­gue­ment mijo­tés, coriandre fraîche, un soup­çon de nuoc mam — mon­tait dans l’air encore frais et venait lécher les murs du Metro­pole, s’in­si­nuer sous la porte du bar, rap­pe­ler à Giang que la beau­té du monde tenait par­fois dans un bol de soupe.

Les cyclo-pousse com­men­çaient leur bal­let pares­seux sur le bou­le­vard Hen­ri-Rivière — qu’on ne savait plus com­ment appe­ler depuis que les dra­peaux avaient chan­gé. Les femmes en áo dài filaient sur leurs vélos, le tis­su blanc flot­tant der­rière elles comme des ailes, le cha­peau conique posé sur la tête avec cette per­fec­tion géo­mé­trique qui rele­vait du miracle quo­ti­dien. Les ven­deurs de jour­naux criaient les titres du jour — en viet­na­mien désor­mais, pas en fran­çais — et les vieux mes­sieurs jouaient aux échecs chi­nois sous les banians du square Paul-Bert, dépla­çant leurs pions avec une gra­vi­té qui n’a­vait rien à envier aux généraux.

Et puis il y avait les Chinois.

Deux cent mille sol­dats du Kuo­min­tang occu­paient le nord du Viet­nam depuis sep­tembre. L’ar­mée du géné­ral Lu Han, venue du Yun­nan pour accep­ter la red­di­tion japo­naise, et qui n’é­tait jamais repar­tie. Ce n’é­taient pas des sol­dats d’o­pé­rette mais ce n’é­taient pas non plus des sol­dats de parade : c’é­taient des pay­sans en uni­forme, des gar­çons maigres aux pieds nus dans des san­dales de corde, qui dor­maient dans les parcs, uri­naient contre les murs de la cathé­drale Saint-Joseph, réqui­si­tion­naient le riz avec une bru­ta­li­té tran­quille et payaient — quand ils payaient — avec des billets chi­nois que per­sonne ne vou­lait et que tout le monde était obli­gé d’ac­cep­ter. Ils avaient pris le palais du gou­ver­neur géné­ral, juste en face du Metro­pole. Les offi­ciers venaient par­fois boire au bar de Giang. Ils buvaient n’im­porte quoi, beau­coup, vite, et cas­saient les verres sans s’ex­cu­ser. Giang ramas­sait les mor­ceaux sans rien dire. Il n’a­vait rien contre les Chi­nois — il n’a­vait rien contre per­sonne — mais il avait quelque chose contre les gens qui cas­saient les verres.

La porte du bar s’ou­vrit à sept heures dix.

Madame Lê entra comme elle entrait tou­jours — sans bruit, sans sou­rire, avec l’au­to­ri­té natu­relle d’une femme qui a sur­vé­cu à quatre régimes sans jamais haus­ser la voix. Elle por­tait un áo dài noir — tou­jours noir, en toute sai­son — et ses che­veux gris étaient tirés en un chi­gnon si ser­ré qu’il sem­blait tirer les traits de son visage vers l’ar­rière, lui don­nant l’ex­pres­sion per­ma­nente de quel­qu’un qui vient d’as­sis­ter à une scène légè­re­ment indécente.

— Il manque six ser­viettes, dit-elle.

Ce n’é­tait pas un bon­jour. Madame Lê ne disait pas bon­jour. Elle fai­sait l’inventaire.

— Six ser­viettes, deux cuillères à des­sert et le chan­de­lier en argent du salon de lecture.

— Les Chi­nois ? deman­da Giang.

— Qui d’autre ? Les fantômes ?

Elle s’as­sit sur le tabou­ret au bout du comp­toir — son tabou­ret, celui que per­sonne d’autre n’o­sait occu­per — et sor­tit de sa manche un petit car­net à la cou­ver­ture éli­mée dans lequel elle tenait les comptes du désastre. Chaque objet dis­pa­ru y était consi­gné, daté, avec par­fois une hypo­thèse mar­gi­nale sur le cou­pable. « 12 nov. — sala­dier en por­ce­laine, motif lotus — ser­gent chi­nois, 3e étage. » « 18 nov. — deux draps bro­dés, ini­tiales GM — incon­nu. » « 23 nov. — miroir ovale, cadre doré, chambre 14 — pos­si­ble­ment l’of­fi­cier à la cica­trice. » Madame Lê tenait le registre de l’ef­fon­dre­ment avec la rigueur d’une archi­viste et la mémoire d’un élé­phant offensé.

— Un jour, dit-elle en refer­mant le car­net, tout sera ren­du. Ce qui est ins­crit existe encore.

Giang ne savait pas si elle par­lait des ser­viettes ou de l’Indochine.

Il pré­pa­ra du thé — du thé vert du Ton­kin, amer et brû­lant, la seule chose qu’il pou­vait offrir sans res­tric­tion car le thé, au moins, n’a­vait pas été réqui­si­tion­né. Madame Lê but une gor­gée, posa la tasse, et se leva pour com­men­cer son ins­pec­tion quo­ti­dienne. Elle par­cou­rait l’hô­tel de bas en haut chaque matin comme un capi­taine ins­pec­tant son navire. Les cou­loirs aux boi­se­ries sombres, les chambres vides — l’hô­tel avait cent dix chambres mais à peine trente étaient occu­pées —, le salon de récep­tion avec ses fau­teuils empire que per­sonne n’a­vait recou­verts depuis 1938, la salle à man­ger où les lustres pen­daient comme des méduses trans­lu­cides dans la pénombre. Elle véri­fiait les ser­rures, comp­tait les ampoules, redres­sait les cadres, chas­sait les lézards avec une auto­ri­té qui les fai­sait déguer­pir plus vite que n’im­porte quel insecticide.

Le Metro­pole, sous ses mains, tenait debout.

Il tenait debout comme ces vieilles dames aris­to­cra­tiques qui refusent de recon­naître leur ruine et conti­nuent de rece­voir dans des salons dont le papier peint se décolle, avec du thé ser­vi dans de la por­ce­laine ébré­chée et une conver­sa­tion impec­cable. Les murs étaient encore blancs — d’un blanc jau­ni, un blanc fati­gué, un blanc qui avait vécu — et les volets noirs cla­quaient tou­jours avec cette régu­la­ri­té ras­su­rante quand le vent souf­flait du fleuve Rouge. La façade néo­clas­sique, vue depuis le bou­le­vard, gar­dait sa superbe. Il fal­lait entrer pour voir les fis­sures, les infil­tra­tions, les endroits où le plâtre tom­bait en poudre fine comme de la neige tro­pi­cale. Il fal­lait connaître l’hô­tel pour savoir que la moi­tié de la plom­be­rie ne fonc­tion­nait plus, que l’as­cen­seur était blo­qué entre le deuxième et le troi­sième étage depuis le pas­sage d’un typhon en 1944, et que les rats — de beaux rats bien nour­ris, presque fami­liers — avaient élu domi­cile dans l’an­cienne buanderie.

Mais le bar de Giang fonc­tion­nait. Le bar fonc­tion­nait toujours.

C’é­tait le der­nier organe vital de l’hô­tel, le cœur qui bat­tait encore quand tout le reste fai­blis­sait. Les bou­teilles s’é­taient raré­fiées — plus de cham­pagne depuis 1943, le whis­ky au compte-gouttes, le gin ration­né — mais Giang com­pen­sait par l’in­ven­ti­vi­té. Il fabri­quait des sirops avec ce qu’il trou­vait : fleurs de jas­min, citron­nelle, gin­gembre frais, kum­quats, un alcool de riz qu’un pay­san du del­ta lui livrait en contre­bande dans des jarres de terre cuite. Il avait appris à dis­til­ler du rhum à par­tir de mélasse de canne à sucre ache­tée au mar­ché noir. Ses cock­tails n’a­vaient pas de nom — ou plu­tôt si, ils en avaient, mais des noms qu’il était seul à connaître, des noms qu’il notait dans un petit car­net à la cou­ver­ture de cuir, en face des recettes, avec une écri­ture ser­rée et pen­chée qui res­sem­blait à celle d’un apo­thi­caire. « Le Fleuve Rouge » — rhum de canne, jus de tama­rin, une pointe de piment. « Le Banian » — gin, sirop de jas­min, zeste de com­ba­va. « La Brume » — alcool de riz, lait de coco, une goutte de nuoc mam — oui, de nuoc mam, et ceux qui gri­ma­çaient la pre­mière gor­gée en rede­man­daient à la troisième.

À huit heures, Oncle Quốc pous­sa la porte.

Il venait chaque matin. Chaque matin depuis com­bien de temps ? Giang ne se sou­ve­nait pas d’un matin sans lui. C’é­tait un homme très vieux — soixante-dix ans, quatre-vingts peut-être, impos­sible à dire car son visage avait atteint cet âge où le temps cesse de comp­ter et où les rides deviennent un pay­sage — avec une bar­biche blanche, des yeux d’encre, et une façon de mar­cher qui évo­quait davan­tage la glis­sade que la marche. Il por­tait un áo dài de soie brune, tou­jours le même, mira­cu­leu­se­ment propre, et tenait à la main un éven­tail en papier de riz qu’il n’ou­vrait jamais. L’é­ven­tail était un acces­soire, un signe, un objet de ponc­tua­tion. Quand Oncle Quốc tapo­tait l’é­ven­tail fer­mé contre sa paume, cela signi­fiait qu’il réflé­chis­sait. Quand il le posait sur la table, cela signi­fiait qu’il avait ter­mi­né sa phrase, même s’il n’a­vait rien dit.

— Bon­jour, mon­sieur Quốc.

— Bon­jour, Giang. Le thé est chaud ?

— Le thé est tou­jours chaud.

C’é­tait leur échange. Leur rituel à eux. Oncle Quốc s’as­seyait à sa table — la petite table ronde près de la fenêtre de gauche, celle dont le papier hui­lé lais­sait pas­ser une lumière ambrée — et Giang lui appor­tait une théière et une tasse sans anse. Le vieil homme buvait len­te­ment, les yeux mi-clos, comme s’il écou­tait quelque chose que per­sonne d’autre ne pou­vait entendre. Par­fois il res­tait une heure, par­fois deux. Par­fois il ne disait rien. Par­fois il racontait.

Ce matin-là, il par­la des fleurs.

— Les pru­niers vont fleu­rir en avance cette année, dit-il. Je l’ai vu aux bour­geons. Quand les pru­niers fleu­rissent en avance, c’est que la terre a peur.

Giang essuya un verre.

— La terre a peur de quoi, mon­sieur Quốc ?

Le vieil homme tapo­ta son éven­tail contre sa paume. Une fois. Deux fois.

— De ce que les hommes préparent.

Il but une gor­gée de thé, repo­sa la tasse, et regar­da par la fenêtre de papier hui­lé. Dehors, un sol­dat chi­nois tra­ver­sait le bou­le­vard en por­tant une poule vivante sous chaque bras. Der­rière lui, une mar­chande de fleurs trot­ti­nait avec son panier char­gé de chry­san­thèmes jaunes, indif­fé­rente au sol­dat, indif­fé­rente à l’oc­cu­pa­tion, indif­fé­rente à tout ce qui n’é­tait pas la beau­té urgente et péris­sable de ses fleurs.

Giang regar­da la mar­chande dis­pa­raître au coin de la rue, puis il ran­gea le verre poli à sa place, par­fai­te­ment ali­gné avec les autres, et atten­dit le pro­chain client.

Le Metro­pole atten­dait avec lui.

CHA­PITRE 2 — Les trente-six rues

Giang sor­tit par la porte de service.

Il ne pre­nait jamais l’en­trée prin­ci­pale — le porche à colonnes, le per­ron de marbre, les deux lions de pierre que les Chi­nois avaient repeints en rouge vif sans deman­der la per­mis­sion de per­sonne. L’en­trée prin­ci­pale était pour les clients. Giang était du côté des cou­lisses, et il aimait ça. La porte de ser­vice don­nait sur une ruelle étroite qui sen­tait le char­bon et la vapeur de riz, coin­cée entre le mur arrière de l’hô­tel et une ran­gée de mai­sons-tubes dont les toits de tuiles se tou­chaient presque, for­mant une voûte végé­tale d’où pen­daient des fils à linge, des cages à oiseaux et des pots de basi­lic thaï. C’é­tait une ruelle que les plans de la ville igno­raient mais que les chats connais­saient par cœur.

Chaque mar­di et chaque ven­dre­di, Giang allait au mar­ché. C’é­tait une expé­di­tion, une aven­ture, un com­bat — et, secrè­te­ment, la chose qu’il pré­fé­rait au monde après polir ses verres.

Il mar­chait vite. Hanoï au petit matin était un théâtre dont le rideau venait de se lever et dont les acteurs n’a­vaient pas fini de s’ha­biller. Les trot­toirs n’exis­taient pas, ou plu­tôt si, ils exis­taient, mais ils ser­vaient à tout sauf à mar­cher : on y éta­lait des nattes pour dor­mir, on y posait des bra­se­ros pour cuire, on y garait des vélos, on y ins­tal­lait des chaises en plas­tique autour de tables basses où trois géné­ra­tions déjeu­naient ensemble d’un bol de bún riêu, cette soupe de crabe au tama­rin dont l’a­ci­di­té joyeuse per­çait l’air comme un coup de cym­bale. Giang mar­chait sur la chaus­sée, entre les cyclo-pousse et les char­rettes à bras, avec cette aisance fluide du Hanoïen qui sait que la rue est un orga­nisme vivant et qu’il suf­fit de se glis­ser dans son rythme pour n’être jamais bousculé.

Les trente-six rues.

C’é­tait le nom qu’on don­nait au vieux quar­tier depuis des siècles, même si les rues étaient plus de trente-six et si les cor­po­ra­tions qui leur avaient don­né leur nom avaient, pour cer­taines, dis­pa­ru depuis long­temps. Mais le prin­cipe demeu­rait, et c’é­tait un prin­cipe magni­fique : chaque rue por­tait le nom de ce qu’on y fabri­quait, de ce qu’on y ven­dait, de ce qu’on y vivait. L’i­dée que la géo­gra­phie puisse épou­ser le tra­vail des mains. Que l’a­dresse d’un homme dise son métier. Que la ville entière soit un atelier.

Giang tour­na dans Hàng Đào — la rue de la Soie.

Ici, même en jan­vier, même sous l’oc­cu­pa­tion, les rou­leaux de tis­su débor­daient des échoppes comme une crue de cou­leurs. Des soies sau­vages aux reflets chan­geants, des satins lourds comme de la crème, des cotons impri­més de motifs que des arti­sans repro­dui­saient à la main depuis des géné­ra­tions — dra­gons, lotus, phé­nix, nuages. Les mar­chandes dépliaient les étoffes en les fai­sant cla­quer dans l’air avec un geste de toréa­dor, et la rue entière bruis­sait, ondu­lait, cha­toyait. Giang ne venait pas ache­ter de la soie mais il aimait la tra­ver­ser, cette rue, pour la façon dont elle refu­sait la gri­saille. Un sol­dat chi­nois pou­vait réqui­si­tion­ner le riz, confis­quer l’or, impo­ser sa mon­naie de papier sans valeur — il ne pou­vait pas ter­nir la soie.

Puis Hàng Bạc — la rue de l’Argent.

Les orfèvres tra­vaillaient accrou­pis dans des niches obs­cures, pen­chés sur des flammes minus­cules, mar­te­lant des bra­ce­lets, des boucles d’o­reilles, des boîtes à bétel avec des outils si fins qu’on aurait dit des ins­tru­ments de chi­rur­gie. Le bruit était un tin­te­ment conti­nu, déli­cat, presque musi­cal — ting ting ting — qui accom­pa­gnait Giang comme une bande sonore tan­dis qu’il remon­tait la rue. Depuis l’ar­ri­vée des Chi­nois, les orfèvres tra­vaillaient sur­tout la nuit, cachant leur pro­duc­tion dans des coffres enter­rés sous les dalles de leurs arrière-bou­tiques. L’or avait été confis­qué pen­dant la « Semaine de l’Or » de sep­tembre — Ho Chi Minh lui-même avait deman­dé au peuple de don­ner ses bijoux pour finan­cer l’in­dé­pen­dance — mais les orfèvres conti­nuaient, par ins­tinct, par entê­te­ment, parce qu’un orfèvre qui n’or­fèvre plus n’est plus rien.

Hàng Mã — la rue du Papier votif.

C’é­tait la rue la plus étrange de Hanoï, et peut-être de toute l’A­sie. On y fabri­quait des objets en papier des­ti­nés à être brû­lés pour les morts : des mai­sons minia­tures, des voi­tures, des che­vaux, des billets de banque fac­tices, des vête­ments, des télé­vi­seurs — oui, des télé­vi­seurs en papier, que per­sonne à Hanoï n’a­vait jamais vus en vrai mais qu’on offrait aux ancêtres par prin­cipe d’a­bon­dance post­hume. Les arti­sans de Hàng Mã construi­saient un monde paral­lèle, un monde de papier et de bam­bou, fra­gile et somp­tueux, des­ti­né à la fumée. Giang s’ar­rê­ta devant un étal où un vieil homme col­lait des feuilles d’or sur un che­val de papier rouge, gran­deur nature, dont les naseaux étaient deux trous décou­pés aux ciseaux et dont la cri­nière était une cas­cade de papier cré­pon noir. Le che­val était magni­fique. Il brû­le­rait ce soir, dans une cour, devant un autel char­gé de fruits et d’en­cens, et son smoke mon­te­rait vers un cava­lier invi­sible qui l’at­ten­dait de l’autre côté.

— C’est pour qui ? deman­da Giang.

— Pour le père de M. Trần. Il est mort en août.

— De la famine ?

L’ar­ti­san ne répon­dit pas. Il col­la une der­nière feuille d’or sur le flanc du che­val et souf­fla des­sus dou­ce­ment, comme on souffle sur une blessure.

Giang conti­nua.

Hàng Chiếu — la rue des Nattes. Hàng Buồm — la rue des Voiles, deve­nue le cœur du quar­tier chi­nois, où les enseignes étaient en carac­tères Han et où les soupes avaient un goût dif­fé­rent, plus lourd, plus gras, par­fu­mées au poivre du Sichuan et à l’huile de sésame noire. Hàng Gai — la rue du Chanvre, où l’on ven­dait désor­mais des laques et des bro­de­ries. Chaque rue avait son odeur propre, sa sono­ri­té, sa lumière — car la lar­geur des rues variait, et avec elle l’angle du soleil, de sorte qu’on pas­sait en quelques pas de l’ombre à l’é­blouis­se­ment, du frais au brû­lant, de l’in­time au spectaculaire.

Et par­tout, la nourriture.

Hanoï man­geait. Hanoï man­geait tout le temps, par­tout, dans toutes les posi­tions — debout, accrou­pi, assis sur des tabou­rets de quinze cen­ti­mètres de haut, pen­ché sur des bols fumants posés à même le trot­toir. On man­geait du phở au bœuf à six heures du matin, du bún chả — ces bou­lettes de porc grillé sur un feu de char­bon, ser­vies avec des nouilles froides et des herbes — à dix heures, du bánh cuốn — des crêpes de riz far­cies, trans­lu­cides comme du par­che­min — à n’im­porte quelle heure. On gri­gno­tait des bei­gnets de patate douce, des épis de maïs grillé, des gâteaux de riz gluant enve­lop­pés dans des feuilles de bana­nier. Les odeurs se super­po­saient, se mêlaient, se contre­di­saient : le cara­mel et le piment, le basi­lic et la graisse de porc, la menthe et la citron­nelle, le sucre de canne et la sau­mure. C’é­tait un vacarme olfac­tif, un opé­ra des sens, et Giang s’y plon­geait chaque mar­di et chaque ven­dre­di avec la gour­man­dise d’un musi­cien qui entre dans une salle de concert.

Le mar­ché Đồng Xuân appa­rut au bout de la rue Hàng Đường — la rue du Sucre.

C’é­tait un grand bâti­ment cou­vert, une halle aux arches de fer for­gé construite par les Fran­çais en 1889, dont les Viet­na­miens avaient fait un ventre — le ventre de Hanoï, l’or­gane cen­tral, le lieu où la ville se nour­ris­sait, s’ha­billait, se par­fu­mait, se soi­gnait. On y trou­vait de tout : des pyra­mides de mangues et de papayes, des mon­tagnes de citron­nelle fraîche, des seaux de cre­vettes vivantes, des cages de pou­lets furieux, des paniers d’herbes médi­ci­nales dont les noms n’exis­taient dans aucune autre langue, des sacs de riz — quand il y avait du riz — des piments rouges entas­sés comme des rubis, des racines de lotus encore cou­vertes de boue, des tofu blancs et trem­blants comme de la neige com­pres­sée, du nuoc mam en jarres de grès qui embau­mait à trente mètres.

Mais ce matin-là, le mar­ché était nerveux.

Giang le sen­tit immé­dia­te­ment. Il y avait trop de sol­dats chi­nois pour un mar­di ordi­naire — un groupe d’une dizaine, en uni­forme kaki sale, qui arpen­taient les allées en retour­nant les étals, en sou­le­vant les bâches, en fouillant les paniers. Ils cher­chaient quelque chose. Ou quel­qu’un. Les mar­chandes ne disaient rien, les yeux bais­sés, mais leurs mains ser­raient les anses de leurs paniers avec une force qui en disait long. Un offi­cier chi­nois — petit, tra­pu, une ciga­rette col­lée à la lèvre infé­rieure — inter­pel­la une ven­deuse de volailles en man­da­rin. Elle ne com­pre­nait pas. Il répé­ta plus fort, comme si le volume pou­vait rem­pla­cer la tra­duc­tion. Elle secoua la tête. Il sai­sit un pou­let par les pattes, le bran­dit à bout de bras comme une pièce à convic­tion, et le four­ra dans un sac de toile qu’un subal­terne tenait ouvert. La mar­chande regar­da son pou­let dis­pa­raître et ne dit rien. Elle avait l’ha­bi­tude. On lui avait pris son riz, son or, sa tran­quilli­té — un pou­let de plus ou de moins ne chan­geait pas grand-chose.

Giang ache­ta ce qu’il pouvait.

Des œufs — une den­rée encore acces­sible, les poules étant plus dif­fi­ciles à réqui­si­tion­ner que le riz car elles cou­raient dans les cours et les ruelles et avaient le génie de se cacher exac­te­ment là où les sol­dats ne regar­daient pas. Il ache­ta six œufs, qu’il dis­po­sa dans un panier tapis­sé de feuilles de bana­nier avec le soin d’un joaillier ran­geant des pierres pré­cieuses. Du gin­gembre frais, dont la peau dorée cra­quait sous l’ongle en libé­rant un par­fum si vif qu’il piquait les yeux. De la citron­nelle, une botte épaisse comme un bou­quet de mariée. Des kum­quats — ces petits agrumes ovales dont l’a­ci­di­té sucrée était l’âme secrète de plu­sieurs de ses cock­tails. Du sucre de canne en blocs bruns et com­pacts, ven­dus sous le man­teau par une vieille dame dont la dis­cré­tion valait celle d’un agent secret. Et du café — du robus­ta du Ton­kin, en grains verts qu’il tor­ré­fie­rait lui-même dans une poêle en fonte sur le feu de la cui­sine du Metro­pole, jus­qu’à obte­nir cette cou­leur de nuit, cette huile en sur­face, ce par­fum bru­tal et pro­fond qui était la colonne ver­té­brale de tout ce qu’il préparait.

Le café était le plus dif­fi­cile à trou­ver. Non pas qu’il eût dis­pa­ru — le Viet­nam en pro­dui­sait des tonnes — mais les cir­cuits étaient bri­sés, les routes cou­pées, les inter­mé­diaires mul­ti­pliés, et chaque maillon de la chaîne pré­le­vait sa part. Le café qui arri­vait à Hanoï coû­tait trois fois le prix d’a­vant-guerre et sa qua­li­té était deve­nue impré­vi­sible. Giang avait trou­vé un four­nis­seur — un ancien com­bat­tant viet minh qui avait per­du un bras à Cao Bang et recon­ver­ti son éner­gie guer­rière en com­merce de grains — dont le robus­ta était hon­nête, régu­lier, avec ces notes de cho­co­lat noir et de terre mouillée qui fai­saient du café ton­ki­nois une chose unique au monde.

Sur le che­min du retour, Giang pas­sa devant la cathé­drale Saint-Joseph.

Elle se dres­sait au bout de la rue Nhà Chung, mas­sive, néo­go­thique, incon­gru­ment euro­péenne au milieu des mai­sons-tubes et des banyans, avec ses deux tours grises et sa rosace qui res­sem­blait à un œil de cyclope fixant le ciel tro­pi­cal. Les Fran­çais l’a­vaient construite en 1886, sur l’emplacement d’une pagode rasée — un détail que Giang connais­sait et qu’il gar­dait pour lui, comme il gar­dait beau­coup de choses pour lui. Devant le por­tail, deux sol­dats chi­nois fumaient, assis sur les marches, leurs fusils posés en tra­vers des genoux. L’un d’eux avait accro­ché sa gourde à une sta­tue de la Vierge. L’i­mage était si incon­grue, si par­fai­te­ment absurde, que Giang faillit sourire.

Puis il tour­na dans Hàng Trống — la rue des Tam­bours — et s’arrêta.

Un attrou­pe­ment. Pas une foule — la foule était dan­ge­reuse, la foule atti­rait les sol­dats — mais un cercle d’une ving­taine de per­sonnes, silen­cieuses, ser­rées les unes contre les autres, qui regar­daient quelque chose col­lé au mur d’une mai­son. Giang s’ap­pro­cha. C’é­tait une affiche. Pas une affiche offi­cielle — celles du Viet Minh, impri­mées en rouge et noir, étaient par­tout et ne pro­vo­quaient plus d’at­trou­pe­ment — mais une affiche manus­crite, cal­li­gra­phiée à la main en chữ quốc ngữ, le viet­na­mien roma­ni­sé, avec une encre si noire qu’elle sem­blait encore humide. Le texte disait :

Le Viet­nam est un pays libre. La liber­té ne se demande pas, elle se prend. Chaque citoyen est un sol­dat. Chaque mai­son est une for­te­resse. Le jour viendra.

Pas de signa­ture. Pas de slo­gan de par­ti. Juste ces mots, cette encre, ce mur.

Les gens lisaient en silence, puis s’en allaient. Per­sonne ne com­men­tait. Per­sonne n’ar­ra­chait l’af­fiche. Giang lut, comme les autres, et s’en alla, comme les autres, avec ses œufs dans son panier et le poids de quelque chose d’in­nom­mé dans la poitrine.

En ren­trant au Metro­pole par la porte de ser­vice, il croi­sa Liên.

Elle sor­tait. Elle por­tait un panier, elle aus­si, mais le sien était vide — ou peut-être pas. Elle mar­chait vite, les yeux droit devant, le men­ton levé, avec cette déter­mi­na­tion que Giang lui connais­sait et qui l’in­quié­tait tou­jours un peu. Elle le vit, ralen­tit à peine, et lui adres­sa un sou­rire bref — un sou­rire de com­pli­ci­té mais aus­si de dis­tance, un sou­rire qui disait je suis là mais ne me demande pas où je vais.

— Il reste du thé ? demanda-t-elle.

— Le thé est tou­jours chaud, dit Giang.

C’é­tait sa phrase. Elle le savait. Elle sou­rit encore — un vrai sou­rire cette fois, un sou­rire qui attei­gnit ses yeux — et dis­pa­rut dans la ruelle.

Giang posa son panier sur le comp­toir du bar, sor­tit les œufs un par un, véri­fia qu’au­cun n’é­tait fêlé, et les ran­gea dans le petit réfri­gé­ra­teur qui fonc­tion­nait une heure sur trois. Puis il enfi­la son tablier, polit le pre­mier verre de la jour­née, et reprit sa place der­rière le comptoir.

Dans la cour inté­rieure, un fran­gi­pa­nier lais­sait tom­ber ses fleurs blanches sur les dalles avec une len­teur de neige tiède. Giang les voyait tom­ber par la fenêtre, une à une, et il lui sem­blait que cha­cune d’elles, en tou­chant le sol, fai­sait un bruit minus­cule — un mur­mure, un sou­pir, un mot dans une langue que seuls les arbres comprenaient.

CHA­PITRE 3 — L’homme qui restait

La chambre 207 sen­tait le tabac froid, le papier jau­ni et quelque chose d’autre — une odeur plus intime, plus tenace, qui était l’o­deur d’un homme seul depuis trop long­temps. Étienne Dor­vil n’ou­vrait plus les volets. Il pré­ten­dait que la lumière de Hanoï lui abî­mait les yeux, ce qui était un men­songe, mais un men­songe si ancien qu’il avait pris la consis­tance d’une véri­té. En réa­li­té, Dor­vil n’ou­vrait plus les volets parce qu’il ne vou­lait plus voir la rue. La rue avait chan­gé. La rue ne lui appar­te­nait plus. Et Dor­vil, qui n’a­vait jamais pos­sé­dé grand-chose — ni mai­son, ni terre, ni for­tune — avait pos­sé­dé la rue, autre­fois, quand il mar­chait sur le bou­le­vard Hen­ri-Rivière avec l’as­su­rance tran­quille d’un Fran­çais d’In­do­chine pour qui la colo­nie était une évi­dence et l’a­ve­nir une ligne droite.

Il vivait au Metro­pole depuis quatre ans.

D’a­bord en client, avec une chambre payée par l’ad­mi­nis­tra­tion des douanes — car Dor­vil était fonc­tion­naire des douanes, un poste qu’il avait accep­té vingt ans plus tôt non par voca­tion mais par hasard, comme il avait accep­té l’In­do­chine, comme il avait accep­té la plu­part des choses de sa vie, c’est-à-dire en se lais­sant por­ter par un cou­rant qui avait la dou­ceur d’un fleuve et l’in­dif­fé­rence d’un des­tin. Puis en pen­sion­naire, quand l’ad­mi­nis­tra­tion avait ces­sé de payer. Puis en squat­ter, quand plus per­sonne ne savait qui devait quoi à qui et que le Metro­pole, bal­lot­té entre les régimes, avait per­du la notion même de facture.

Madame Lê le tolé­rait. Elle le tolé­rait comme on tolère un meuble ancien qu’on ne peut ni dépla­cer ni jeter — un meuble encom­brant, pous­sié­reux, vague­ment beau, qui fait par­tie du décor à défaut de faire par­tie de la vie. Dor­vil ne déran­geait per­sonne. Il des­cen­dait au bar à dix-huit heures, remon­tait à vingt-trois heures, et pas­sait le reste de son temps dans la chambre 207, entou­ré de livres.

Les livres.

C’é­tait la seule chose que Dor­vil pos­sé­dait réel­le­ment, et il les pos­sé­dait avec une pas­sion qui confi­nait à la mala­die. Ils étaient par­tout — empi­lés sur le bureau, sur la com­mode, sur le sol, sur la table de nuit, dans la salle de bains, dans l’ar­moire où auraient dû se trou­ver des vête­ments. Des romans fran­çais — Bal­zac, Flau­bert, Sten­dhal, les trois piliers de sa reli­gion per­son­nelle —, des essais sur l’In­do­chine, des récits de voyage, des gram­maires viet­na­miennes anno­tées dans les marges d’une écri­ture minus­cule, des recueils de poé­sie — Bau­de­laire, Rim­baud, Ver­laine, les trois ten­ta­tions de sa mélan­co­lie — et un exem­plaire des Mémoires d’outre-tombe de Cha­teau­briand qu’il avait lu sept fois et dont il connais­sait par cœur les pre­mières lignes, qu’il réci­tait par­fois au bar quand le gin le ren­dait lyrique.

Giang connais­sait Dor­vil depuis plus long­temps que Dor­vil ne le croyait.

Il se sou­ve­nait d’un homme dif­fé­rent. Un homme qui por­tait des cos­tumes de lin clair et des cha­peaux de feutre, qui par­lait viet­na­mien avec un accent ton­ki­nois si par­fait que les mar­chands du vieux quar­tier le pre­naient pour un métis, qui riait faci­le­ment, qui com­man­dait des Per­nod avec des gla­çons et qui racon­tait des his­toires drôles sur les absur­di­tés de l’ad­mi­nis­tra­tion colo­niale. Cet homme-là avait exis­té. Il s’é­tait dis­sous len­te­ment, comme un com­pri­mé dans un verre d’eau, et à sa place était appa­ru cet autre Dor­vil — plus lourd, plus lent, plus triste, avec des cernes vio­lets et une barbe qu’il ne rasait plus que tous les trois jours.

La femme, bien sûr. C’é­tait tou­jours la femme.

Giang ne connais­sait pas les détails — Dor­vil n’en par­lait jamais direc­te­ment, ce qui, chez un homme aus­si bavard, consti­tuait en soi une infor­ma­tion — mais il en savait assez. Une Viet­na­mienne. Belle, évi­dem­ment. Plus jeune que lui, évi­dem­ment. Elle s’ap­pe­lait Hoa, ce qui signi­fie fleur, et Giang pen­sait par­fois que tout le mal­heur de Dor­vil venait de là : on ne peut pas pos­sé­der une fleur, on peut seule­ment la regar­der, et Dor­vil avait vou­lu la tenir dans son poing.

Elle était par­tie. Quand ? En 1941, en 1942, quelque part dans ces années où les Japo­nais étaient arri­vés et où l’In­do­chine fran­çaise avait com­men­cé à se fis­su­rer comme un vase trop chauf­fé. Hoa avait dis­pa­ru — dans le del­ta, dans la résis­tance, dans une autre vie — et Dor­vil était res­té. Il était res­té quand les Japo­nais avaient pris le contrôle, res­té quand ils avaient empri­son­né les Fran­çais dans la cita­delle en mars 45, res­té quand Ho Chi Minh avait pro­cla­mé l’in­dé­pen­dance en sep­tembre, res­té quand les Chi­nois avaient enva­hi la ville. Il était res­té parce qu’il ne savait pas où aller, parce que la France était un pays qu’il avait quit­té à vingt-cinq ans et dont il ne se sou­ve­nait plus que par les livres, et parce que Hanoï, même rui­née, même occu­pée, même mécon­nais­sable, était encore le seul endroit au monde où le fan­tôme de Hoa pou­vait croi­ser le sien au coin d’une rue.

Ce soir-là, il des­cen­dit au bar à dix-huit heures précises.

— Bon­soir, Giang.

— Bon­soir, mon­sieur Dorvil.

— Ne m’ap­pelle pas mon­sieur. On a pas­sé l’âge.

— Vous avez pas­sé l’âge. Moi, je suis der­rière le comptoir.

— Et moi devant. Ce qui ne fait pas de moi un mon­sieur. Ce qui fait de moi un homme assis sur un tabouret.

Giang sou­rit. C’é­tait leur rituel à eux — un rituel dif­fé­rent de celui qu’il avait avec Oncle Quốc, moins silen­cieux, plus ver­bal, fait de passes d’armes aimables et de plai­san­te­ries récur­rentes. Dor­vil s’as­sit sur le deuxième tabou­ret en par­tant de la gauche — jamais le pre­mier, jamais le troi­sième — et posa ses coudes sur le comp­toir avec la fami­lia­ri­té d’un homme qui consi­dère ce comp­toir comme une exten­sion de son propre corps.

— Qu’est-ce que tu me fais ?

— Ce que j’ai.

— C’est-à-dire ?

— Du rhum de canne, du jus de kum­quat et une idée.

— L’i­dée me plaît déjà.

Giang tra­vailla en silence. Il pres­sa les kum­quats — quatre, cou­pés en deux, écra­sés au pilon dans le fond du verre — ajou­ta une cuille­rée de sucre de canne, ver­sa le rhum qu’il avait dis­til­lé lui-même et dont il était secrè­te­ment fier, et finit par un trait de quelque chose qu’il gar­dait dans une petite bou­teille sans éti­quette et dont Dor­vil n’a­vait jamais réus­si à iden­ti­fier le contenu.

— Qu’est-ce qu’il y a dans ta bou­teille secrète ?

— Un secret.

— Tu es exaspérant.

— Je suis barman.

Dor­vil goû­ta. Fer­ma les yeux. Rou­vrit les yeux. Regar­da Giang avec cette expres­sion qu’il avait par­fois — un mélange d’ad­mi­ra­tion et de cha­grin, comme si la beau­té des choses lui rap­pe­lait tout ce qu’il avait perdu.

— C’est très bon.

— Je sais.

— Tu es aus­si modeste qu’un empereur.

— Les empe­reurs n’ont pas besoin de modes­tie. Ils ont des palais.

Dor­vil rit. Un vrai rire — bref, rauque, arra­ché à quelque chose de pro­fond. Giang aimait ce rire. Il était deve­nu rare. Il le cher­chait par­fois, comme un mineur cherche une veine d’or dans la roche — en creu­sant, en tapant, en sachant qu’elle est là quelque part.

Ils res­tèrent un moment en silence. Dehors, le bou­le­vard s’obs­cur­cis­sait. L’élec­tri­ci­té n’é­tait pas reve­nue — un soir sur deux désor­mais — et les lampes à huile com­men­çaient à fleu­rir aux fenêtres des mai­sons, don­nant aux rues de Hanoï cet éclai­rage trem­blant, intime, presque conspi­ra­teur, qui trans­for­mait chaque pas­sant en ombre et chaque ombre en per­son­nage de roman.

— Il y a eu des coups de feu cette nuit, dit Dor­vil. Vers trois heures. Du côté de la citadelle.

— J’ai entendu.

— Tu sais ce que c’était ?

— Non. Et toi ?

— Non plus. Mais les coups de feu à trois heures du matin, dans cette ville, c’est comme la pluie en août — ça ne sur­prend plus per­sonne et ça finit tou­jours par mouiller quelqu’un.

Giang essuya un verre. Il y avait des soirs où Dor­vil ne par­lait que de ça — la poli­tique, la guerre qui venait, les Fran­çais qui allaient reve­nir, les Chi­nois qui ne par­taient pas, Ho Chi Minh dont il disait, avec un mélange de res­pect et d’ef­froi, qu’il était « le type le plus intel­li­gent de toute l’A­sie et pro­ba­ble­ment du monde ». Et il y avait des soirs où Dor­vil ne par­lait de rien — où il buvait, regar­dait le pla­fond, et repartait.

Ce soir-là, il par­la de Hanoï.

— Tu sais ce qui me retient ici, Giang ?

— Madame Lê vous a caché les passeports.

— Très drôle. Non. Ce qui me retient, c’est que cette ville est la seule au monde qui sache vieillir. Paris ne vieillit pas — Paris se maquille. Londres ne vieillit pas — Londres s’en­lai­dit. Hanoï vieillit. Hanoï accepte ses rides, ses fis­sures, ses taches. Et c’est pour ça qu’elle est belle. Parce qu’elle ne triche pas.

Giang ne répon­dit pas. Il n’é­tait pas sûr d’être d’ac­cord — la beau­té de Hanoï, pour lui, ne tenait pas à sa vieillesse mais à sa vita­li­té, à cette éner­gie indes­truc­tible qui fai­sait que les mar­chandes de soupe étaient là chaque matin, que les fleurs pous­saient entre les pavés, que les enfants riaient dans les ruelles même quand les sol­dats pas­saient — mais il lais­sa Dor­vil à sa mélan­co­lie. Un bar­man ne contre­dit pas un client qui phi­lo­sophe. Un bar­man verse, écoute, et garde sa pen­sée pour lui.

La porte du bar s’ou­vrit. Liên entra avec un pla­teau de verres propres qu’elle rap­por­tait de la cui­sine. Elle tra­ver­sa la pièce avec cette grâce effi­cace qui était sa marque — un pas souple, un équi­libre par­fait, le pla­teau tenu à hau­teur d’é­paule sans que les verres tremblent d’un mil­li­mètre. Dor­vil la regar­da pas­ser. Il la regar­da trop long­temps. Giang le vit et n’ai­ma pas ce qu’il vit — non pas du désir, mais quelque chose de pire : de la nos­tal­gie. Dor­vil regar­dait Liên comme on regarde un pays qu’on a per­du. Il voyait en elle un reflet de ce qui lui avait échap­pé, et ce regard-là, Giang le savait, était plus dan­ge­reux que n’im­porte quelle convoi­tise, parce qu’il trans­for­mait une femme vivante en fan­tôme d’une autre.

— Elle est belle, dit Dor­vil à mi-voix.

— C’est une employée de l’hôtel.

— L’un n’empêche pas l’autre.

— Ici, si.

Dor­vil le regar­da. Com­prit. Sourit.

— Ne t’in­quiète pas, Giang. Je ne suis dan­ge­reux que pour moi-même.

C’é­tait pro­ba­ble­ment vrai. Dor­vil n’é­tait dan­ge­reux que pour lui-même — pour sa propre luci­di­té, sa propre soli­tude, sa propre facul­té à res­ter exac­te­ment là où il n’au­rait pas dû res­ter, à boire exac­te­ment ce qu’il n’au­rait pas dû boire, à aimer exac­te­ment ce qu’il ne pou­vait pas avoir. C’é­tait un homme qui avait fait de l’im­mo­bi­li­té une forme de cou­rage, ou de lâche­té — la fron­tière entre les deux étant, à Hanoï en 1946, aus­si mince que le papier hui­lé des fenêtres du Metropole.

Il com­man­da un deuxième verre. Puis un troi­sième. Au troi­sième, il réci­ta du Cha­teau­briand — les pre­mières lignes des Mémoires, celles où l’au­teur décrit le châ­teau de Com­bourg et le bruit du vent dans les tours — et Giang l’é­cou­ta comme il l’é­cou­tait tou­jours, avec patience et per­plexi­té, parce qu’il ne com­pre­nait pas que l’on pût être à ce point habi­té par des mots écrits cent cin­quante ans plus tôt dans un pays qu’on avait quit­té pour ne jamais y revenir.

À vingt-trois heures, Dor­vil se leva.

— Bonne nuit, Giang.

— Bonne nuit, mon­sieur Dorvil.

— Étienne.

— Bonne nuit, mon­sieur Dorvil.

Dor­vil secoua la tête, sou­rit, et dis­pa­rut dans l’es­ca­lier. Giang enten­dit ses pas mon­ter len­te­ment — marche par marche, avec cette pru­dence d’homme qui a bu juste assez pour que l’es­ca­lier devienne un adver­saire — puis le grin­ce­ment de la porte de la chambre 207, puis le silence.

Giang lava les verres. Trois verres, trois rin­çages, trois essuyages. Il les repo­sa sur l’é­ta­gère, par­fai­te­ment ali­gnés. Puis il étei­gnit la lampe à huile et res­ta un ins­tant dans le noir, debout der­rière son comp­toir, dans cet hôtel immense et presque vide, à écou­ter les bruits de la nuit — un chien au loin, le cra­que­ment du bois, un éclat de voix chi­noise dans la rue, et, très loin, si loin qu’il n’é­tait pas sûr de ne pas l’i­ma­gi­ner, un chant — une voix de femme, aiguë, trem­blante, qui mon­tait quelque part dans le vieux quar­tier et qui chan­tait un air que sa mère chan­tait autre­fois, un air de ber­ceuse ton­ki­noise dont les paroles disaient que la lune était ronde et que l’en­fant devait dor­mir, et l’en­fant devait dor­mir, et la lune était ronde.

CHA­PITRE 4 — La fille aux plateaux

Elle avait une façon de por­ter les pla­teaux qui res­sem­blait à de la danse.

Giang l’a­vait remar­qué le pre­mier jour, quand Madame Lê l’a­vait pré­sen­tée — « Voi­ci Liên, elle com­mence lun­di, elle est sérieuse » — et que la jeune femme avait tra­ver­sé la salle du res­tau­rant avec un pla­teau char­gé de six tasses de thé, un sucrier, une théière et un petit vase de fleurs de lotus, le tout en par­fait équi­libre, sans ralen­tir, sans hési­ter, en évi­tant une chaise qui dépas­sait et un coin de table qui mor­dait le pas­sage, avec la pré­ci­sion d’une funam­bule et la grâce de quel­qu’un qui ne sait pas qu’on la regarde.

Mais on la regardait.

Liên avait vingt-trois ans. Un visage ovale, des pom­mettes hautes, des yeux en amande très noirs dont la viva­ci­té démen­tait le calme du corps. Elle por­tait l’áo dài blanc du per­son­nel avec un col mon­tant qui cachait son cou et des manches longues qui cou­vraient ses poi­gnets, et cette rigueur ves­ti­men­taire lui don­nait un air de jeune fille sage qui était, Giang le pres­sen­tait depuis le début, un magni­fique mensonge.

Liên n’é­tait pas sage.

Sage, elle n’au­rait pas eu ces cernes cer­tains matins — des cernes légers, à peine visibles, mais que Giang, dont le métier était de lire les visages, repé­rait immé­dia­te­ment. Sage, elle n’au­rait pas dis­pa­ru cer­tains après-midi, entre qua­torze et dix-sept heures, quand le ser­vice ralen­tis­sait et que Madame Lê fai­sait la sieste dans son bureau — une sieste qu’elle niait farou­che­ment mais dont tout le per­son­nel connais­sait l’ho­raire exact. Sage, elle n’au­rait pas eu ce pli au coin de la bouche qui appa­rais­sait quand un offi­cier fran­çais par­lait trop fort au res­tau­rant, ce pli qui n’é­tait ni un sou­rire ni une gri­mace mais quelque chose entre les deux, une contrac­tion mus­cu­laire infime qui tra­his­sait une rage contenue.

Et sage, elle n’au­rait pas eu ce tract dans la poche.

Giang l’a­vait vu un matin. Un bout de papier plié en quatre, dépas­sant de la poche droite de son áo dài, un papier fin, presque trans­lu­cide, sur lequel il avait entre­vu — pas lu, entre­vu — des carac­tères impri­més en rouge. Rouge. Pas noir. L’encre rouge était celle du Viet Minh. Tout le monde le savait. Liên avait sur­pris son regard, avait enfon­cé le papier plus pro­fon­dé­ment dans sa poche avec un geste vif, et lui avait adres­sé un coup d’œil — pas effrayé, non, pas sup­pliant non plus, mais un coup d’œil qui disait : tu as vu et je sais que tu as vu, et main­te­nant on fait quoi ?

Ils n’a­vaient rien fait. Giang avait repris son chif­fon, Liên avait repris son pla­teau, et le silence entre eux s’é­tait épais­si d’un cran — un silence dif­fé­rent de celui d’a­vant, un silence qui avait un conte­nu, un poids, une température.

C’é­tait en novembre. Depuis, Giang la regar­dait autrement.

Non pas avec méfiance — il n’a­vait aucune rai­son de lui en vou­loir, la moi­tié de la jeu­nesse hanoïenne était enga­gée dans la résis­tance d’une manière ou d’une autre, et il aurait fal­lu être aveugle ou fran­çais pour ne pas le voir — mais avec une inquié­tude nou­velle, une atten­tion aigui­sée, comme lors­qu’on regarde quel­qu’un mar­cher au bord d’un pré­ci­pice et qu’on retient son souffle à cha­cun de ses pas.

Ce mar­di-là, Liên arri­va en retard.

Neuf heures au lieu de sept. Madame Lê, qui était reve­nue de sa tour­née d’ins­pec­tion et qui avait remar­qué l’ab­sence avec la pré­ci­sion d’un hor­lo­ger, ne dit rien — mais son silence était plus élo­quent que n’im­porte quel reproche. Liên enfi­la son tablier, prit un pla­teau et se mit au tra­vail comme si de rien n’é­tait. Giang nota qu’elle avait les che­veux mouillés — pas mouillés de pluie, mouillés de douche, ce qui signi­fiait qu’elle n’é­tait pas ren­trée chez elle la nuit pré­cé­dente et qu’elle s’é­tait lavée quelque part, en vitesse, avant de venir.

Il ne posa pas de question.

Un bar­man ne pose pas de ques­tions. Un bar­man voit, enre­gistre, classe, et attend que le client parle. Même quand le client n’est pas un client mais une col­lègue. Même quand la col­lègue est une jeune femme dont le sou­rire fait à Giang un effet qu’il pré­fé­re­rait ne pas nommer.

À midi, le res­tau­rant se rem­plit — autant qu’il pou­vait se rem­plir en ces temps de pénu­rie et d’in­cer­ti­tude. Quelques offi­ciers fran­çais qui étaient res­tés à Hanoï mal­gré tout, des fonc­tion­naires viet­na­miens du nou­veau gou­ver­ne­ment qui décou­vraient les plai­sirs ambi­gus du colo­ni­sa­teur, deux ou trois jour­na­listes étran­gers dont per­sonne ne savait exac­te­ment pour qui ils tra­vaillaient, et un groupe de com­mer­çants chi­nois qui man­geaient bruyam­ment et lon­gue­ment, com­man­dant plat après plat avec une vora­ci­té qui sem­blait moins rele­ver de la faim que de la démonstration.

Liên ser­vait. Elle glis­sait entre les tables avec son pla­teau, sou­riait quand il fal­lait sou­rire, incli­nait la tête quand un client la remer­ciait, rem­plis­sait les verres d’eau avec un geste qui don­nait à cette opé­ra­tion banale une élé­gance inat­ten­due. Elle par­lait fran­çais — un fran­çais cor­rect, légè­re­ment chan­tant, qu’elle avait appris à l’é­cole fran­co-viet­na­mienne de la rue Tanh — et viet­na­mien, bien sûr, et quelques mots de chi­nois qu’elle avait ramas­sés au contact des sol­dats de Lu Han, assez pour prendre une com­mande, pas assez pour com­prendre ce qu’ils se disaient entre eux, ce qui la frus­trait visiblement.

Giang la regar­dait tra­vailler et pen­sait à ce qu’il savait d’elle — c’est-à-dire presque rien.

Elle était née à Hanoï. Son père avait été ins­ti­tu­teur dans une école pri­maire du vieux quar­tier avant de mou­rir de la tuber­cu­lose en 1940. Sa mère tenait un étal de bún chả près du mar­ché Đồng Xuân. Liên avait un frère aîné, Tuấn, dont elle ne par­lait jamais, et dont Giang soup­çon­nait qu’il était soit mort, soit dans le maquis, ce qui, en 1946, reve­nait sou­vent au même. Elle habi­tait une chambre minus­cule au deuxième étage d’une mai­son-tube de la rue Hàng Bông, qu’elle par­ta­geait avec deux autres jeunes femmes dont Giang igno­rait tout.

Ce qu’il savait vrai­ment de Liên, il le savait par ses gestes.

Par la façon dont elle arran­geait les fleurs sur les tables du res­tau­rant — tou­jours en nombre impair, trois tiges ou cinq, jamais quatre, le quatre por­tant mal­heur en viet­na­mien parce que le mot res­semble à celui de la mort. Par la façon dont elle fre­don­nait en tra­vaillant — des chan­sons popu­laires, des mélo­dies du Nord, par­fois un air fran­çais qu’elle avait enten­du quelque part et dont elle ne connais­sait pas les paroles, seule­ment la ligne de la mélo­die, qu’elle sui­vait comme on suit un che­min dont on ne connaît pas la des­ti­na­tion. Par la façon dont elle lisait, pen­dant ses pauses, assise dans l’es­ca­lier de ser­vice, un livre posé sur les genoux — pas un roman, Giang l’a­vait véri­fié dis­crè­te­ment, mais des essais, des textes poli­tiques, des bro­chures à la cou­ver­ture aus­tère qu’elle refer­mait quand quel­qu’un approchait.

Et par la façon dont elle le regar­dait, lui, Giang.

C’é­tait un regard qu’il n’ar­ri­vait pas à déchif­frer — et c’é­tait dire, pour un homme dont le métier consis­tait à déchif­frer les gens. Il y avait de la confiance dans ce regard, mais aus­si de la dis­tance. De la ten­dresse, mais aus­si de la pru­dence. Comme si Liên avait déci­dé que Giang fai­sait par­tie des gens fiables mais que la fia­bi­li­té, en ces temps, était une qua­li­té dan­ge­reuse — parce qu’on s’y attache, et que l’at­ta­che­ment est un luxe que les révo­lu­tion­naires ne peuvent pas se permettre.

L’a­près-midi, elle disparut.

Giang la vit reti­rer son tablier à qua­torze heures, le plier soi­gneu­se­ment sur une chaise de la cui­sine, et sor­tir par la porte de ser­vice. Elle por­tait main­te­nant un áo dài bleu fon­cé — celui qu’elle gar­dait dans son casier et qu’elle enfi­lait pour ses sor­ties — et un cha­peau conique qui cachait la moi­tié de son visage. Elle mar­chait vite, les épaules droites, le pas déci­dé. Giang la regar­da depuis la fenêtre du bar. Elle tour­na dans la ruelle, dis­pa­rut, et il res­ta un moment immo­bile, les mains à plat sur le comp­toir, avec le sen­ti­ment confus d’être à la fois trop vieux et trop lâche pour la suivre.

Qu’est-ce qu’il savait ? Presque rien. Qu’est-ce qu’il devi­nait ? Trop.

Il devi­nait les réunions clan­des­tines dans les arrière-bou­tiques du vieux quar­tier — ces pièces sans fenêtres, éclai­rées par une lampe à pétrole, où des jeunes gens assis en cercle sur des nattes écou­taient des cadres du Viet Minh par­ler de révo­lu­tion, d’in­dé­pen­dance, de sacri­fice. Il devi­nait les cours d’al­pha­bé­ti­sa­tion que le mou­ve­ment orga­ni­sait dans les cam­pagnes — Liên savait lire et écrire, elle pou­vait ensei­gner, et ensei­gner était un acte poli­tique quand quatre-vingt-cinq pour cent de la popu­la­tion était anal­pha­bète. Il devi­nait les filières de ren­sei­gne­ment — les infor­ma­tions recueillies dans les hôtels, les res­tau­rants, les bars où les Fran­çais et les Chi­nois par­laient trop libre­ment devant le per­son­nel qu’ils ne voyaient pas, parce qu’un ser­veur est invi­sible, parce qu’une ser­veuse est encore plus invi­sible, et parce que l’in­vi­si­bi­li­té est l’arme la plus redou­table qui soit.

Liên était une arme. Et elle ne le savait peut-être même pas.

Ou peut-être que si. Peut-être qu’elle le savait par­fai­te­ment, et que son sou­rire, sa grâce, son effi­ca­ci­té, sa façon de por­ter les pla­teaux comme une dan­seuse — tout cela fai­sait par­tie d’un arse­nal mûre­ment réflé­chi, l’ar­se­nal de la jeune femme qui sert et qui écoute, qui sou­rit et qui trans­met, qui verse le thé et qui note dans sa mémoire le nombre de sol­dats men­tion­nés par l’of­fi­cier de la table quatre, le nom du navire pro­non­cé par le jour­na­liste de la table sept, la date mur­mu­rée par le diplo­mate de la table douze.

Giang pen­sa à tout cela en polis­sant ses verres. Puis il ces­sa d’y pen­ser, parce que pen­ser à Liên le menait tou­jours au même endroit — un endroit incon­for­table, un car­re­four inté­rieur où se croi­saient l’ad­mi­ra­tion et la peur, le désir et la rete­nue, et cette cer­ti­tude, abso­lue, inébran­lable, qu’il ne devait rien dire, rien faire, rien montrer.

Elle revint à dix-sept heures.

Remit son tablier. Reprit son pla­teau. Sou­rit à Madame Lê, qui ne sou­rit pas en retour. Ser­vit le thé de l’a­près-midi aux trois clients qui res­taient dans le salon — un vieux diplo­mate sué­dois qui lisait le jour­nal avec quinze jours de retard, un com­mer­çant indien qui atten­dait un ren­dez-vous qui ne venait jamais, et Oncle Quốc, immuable, éter­nel, assis à sa table avec sa théière et son éventail.

Liên s’ar­rê­ta devant le comp­toir de Giang. Elle avait les joues rosies par la marche, un éclat dans les yeux qu’il connais­sait — l’é­clat de quel­qu’un qui vient de faire quelque chose d’im­por­tant, quelque chose qui donne un sens à la jour­née et, au-delà, à la vie.

— Tu veux un thé ? deman­da Giang.

— Non. Un café. Ton café. Le noir, le ser­ré, celui qui réveille les morts.

Il pré­pa­ra le café. Le robus­ta ton­ki­nois, tor­ré­fié le matin même, mou­lu à la main dans un petit mou­lin de cuivre, fil­tré à tra­vers le phin — ce filtre indi­vi­duel en alu­mi­nium qui se pose sur la tasse et qui laisse cou­ler le café goutte à goutte, len­te­ment, patiem­ment, comme un sablier liquide. Le café tom­ba dans la tasse avec une len­teur qui exas­pé­rait les Fran­çais mais que les Viet­na­miens trou­vaient nor­male, parce que la len­teur est une forme de res­pect et que le café, comme le thé, comme la vie, mérite qu’on l’attende.

Liên prit la tasse. But une gor­gée. Fer­ma les yeux.

— Un jour, dit-elle, quand tout sera fini, tu ouvri­ras ton propre café. Un endroit à toi. Petit, beau, avec de la musique. Et les gens vien­dront de l’autre bout de la ville pour boire ce que tu prépares.

— Quand tout sera fini ? Quand est-ce que tout sera fini ?

Elle rou­vrit les yeux. Le regar­da. Et dans ce regard, Giang vit quelque chose qu’il n’y avait jamais vu — non pas de la tris­tesse, non pas de la peur, mais une déter­mi­na­tion si vaste, si pro­fonde, qu’elle res­sem­blait à de la joie.

— Bien­tôt, dit-elle.

Puis elle reprit son pla­teau et retour­na tra­vailler. Giang la regar­da s’é­loi­gner — le pas souple, le pla­teau stable, l’áo dài blanc qui flot­tait der­rière elle comme un dra­peau dont on ne dis­tin­guait pas encore les cou­leurs — et il pen­sa qu’elle avait rai­son, qu’un jour il ouvri­rait son propre café, mais qu’entre ce jour et aujourd’­hui il y avait un gouffre dont ni elle ni lui ne mesu­raient la profondeur.

Le soir tom­ba sur le Metro­pole. Madame Lê allu­ma les lampes à huile — les lampes à pétrole, plus exac­te­ment, car les bou­gies avaient dis­pa­ru en décembre et la cire d’a­beille se ven­dait au prix de l’ambre. La lumière trem­blo­tante don­na au bar une inti­mi­té dorée, une cha­leur de caverne, et Giang pen­sa que c’é­tait dans cette lumière-là que l’hô­tel était le plus beau — pas dans la lumière crue du jour qui révé­lait les fis­sures et les taches, mais dans cette pénombre com­plice qui arron­dis­sait les angles, adou­cis­sait les murs, et fai­sait de chaque client assis au comp­toir un per­son­nage de conte.

Liên finit son ser­vice à vingt et une heures. En par­tant, elle pas­sa devant le bar. Giang levait les chaises. Elle s’ar­rê­ta, une seconde, pas plus, et posa sa main sur le comp­toir d’a­ca­jou — à plat, les doigts écar­tés, comme si elle pre­nait la tem­pé­ra­ture du bois.

— Mer­ci pour le café, dit-elle.

— Il est tou­jours là.

Elle reti­ra sa main. La trace de ses doigts res­ta un ins­tant sur le bois poli — cinq marques à peine visibles, cinq empreintes de cha­leur sur la sur­face froide — puis s’ef­fa­ça, comme tout s’ef­fa­çait, comme tout pas­sait, comme tout glis­sait dans cette ville où rien ne durait sauf l’o­deur du café et le bruit de la pluie.

CHA­PITRE 5 — Le thé de l’Oncle Hồ

Ce fut Madame Lê qui pré­vint Giang.

Elle entra dans le bar à six heures du matin — une heure plus tôt que d’ha­bi­tude, ce qui, dans la gram­maire silen­cieuse de Madame Lê, équi­va­lait à un cri d’a­larme — et dit, sans s’as­seoir, sans poser son car­net, sans même véri­fier si le chan­de­lier en argent avait été retrouvé :

— Il vient aujourd’hui.

Elle n’eut pas besoin de pré­ci­ser qui.

— À quelle heure ?

— Dix heures. Il y aura des Fran­çais. Sain­te­ny, pro­ba­ble­ment d’autres. Il faut que le salon de lec­ture soit prêt. Du thé. Pas de café. Du thé vert, le meilleur que tu aies. Et que rien ne manque. Rien.

Elle le regar­da avec une inten­si­té qu’il ne lui connais­sait pas — une inten­si­té qui n’é­tait ni de la peur ni de l’ex­ci­ta­tion mais quelque chose d’in­ter­mé­diaire, une conscience aiguë d’être tra­ver­sée par l’His­toire avec un grand H, cette chose gigan­tesque et bruyante qui d’or­di­naire ne s’oc­cu­pait pas des gou­ver­nantes d’hôtel.

Giang hocha la tête. Il savait quoi faire. Il savait tou­jours quoi faire — c’é­tait, au fond, la seule chose qu’il savait vrai­ment : pré­pa­rer une pièce, des verres, des tasses, un comp­toir, pour que les gens qui s’y assoient se sentent, l’es­pace d’un ins­tant, à l’a­bri du monde.

Il pas­sa les trois heures sui­vantes à trans­for­mer le salon de lec­ture en salle de récep­tion digne de ce nom. Le salon de lec­ture était la plus belle pièce du Metro­pole — ou plu­tôt, il l’a­vait été, avant que les années et les occu­pa­tions suc­ces­sives ne lui ôtent une par­tie de sa superbe. Mais la struc­ture était intacte : des boi­se­ries sombres en teck du Laos, un pla­fond à cais­sons sculp­té de motifs flo­raux, deux fenêtres hautes qui don­naient sur la cour inté­rieure et par les­quelles entrait cette lumière verte, fil­trée par les feuilles des fran­gi­pa­niers, qui fai­sait du salon un aqua­rium de fraî­cheur au milieu de la cha­leur hanoïenne. Les fau­teuils avaient été recou­verts — par Madame Lê elle-même, à la main, avec du tis­su récu­pé­ré sur des rideaux sacri­fiés — et si l’on ne regar­dait pas de trop près les cou­tures, l’ef­fet était conve­nable. Plus que conve­nable : élégant.

Giang dis­po­sa sur la table basse un ser­vice à thé qu’il avait caché dans un pla­card depuis l’ar­ri­vée des Chi­nois — un ser­vice en céra­mique de Bát Tràng, le vil­lage de potiers au bord du fleuve Rouge, dont les pièces avaient cette cou­leur de céla­don pâle, cette trans­pa­rence lai­teuse, qui était à la por­ce­laine ce que la soie était au tis­su. Quatre tasses sans anse, une théière ven­true dont le bec ver­seur avait la courbe d’un col de cygne, un pla­teau de bois laqué noir sur lequel il posa éga­le­ment un petit vase conte­nant trois tiges de lotus — le lotus, fleur natio­nale, fleur de la boue qui s’é­lève vers la lumière, sym­bole si par­fait qu’il en deve­nait presque trop lisible.

À neuf heures trente, les pre­miers hommes arrivèrent.

Des Viet­na­miens. Jeunes, maigres, en tuniques sombres bou­ton­nées jus­qu’au col, avec des dos­siers sous le bras et cette expres­sion concen­trée des gens qui portent sur leurs épaules un poids qu’on ne voit pas. Des cadres du Viet Minh, de toute évi­dence — mais pas des guer­riers, pas des hommes des bois : des intel­lec­tuels, des fonc­tion­naires du nou­veau gou­ver­ne­ment, des hommes qui savaient lire et écrire en trois langues et qui croyaient, avec la fer­veur des conver­tis, que l’in­dé­pen­dance pou­vait se gagner aus­si par le droit, la négo­cia­tion, la diplo­ma­tie. Ils entrèrent dans le salon de lec­ture en silence, s’as­sirent, ne tou­chèrent pas au thé. Ils attendaient.

À neuf heures qua­rante-cinq, un groupe de Fran­çais arri­va par l’en­trée principale.

Giang les vit depuis le bar dont la porte était res­tée ouverte. Trois hommes en cos­tume — des cos­tumes frois­sés par l’hu­mi­di­té, car on ne repas­sait plus rien à Hanoï, même les diplo­mates avaient des faux plis — accom­pa­gnés de deux mili­taires en uni­forme. L’un des civils était grand, mince, avec des che­veux bruns pei­gnés en arrière et un visage que la ten­sion ren­dait plus angu­leux qu’il ne devait l’être en temps nor­mal. C’é­tait Sain­te­ny. Giang le recon­nut — il était venu au bar deux fois depuis son arri­vée à Hanoï, la pre­mière en novembre, la seconde en jan­vier, et les deux fois il avait com­man­dé un cognac avec cette poli­tesse légè­re­ment dis­tante des hommes qui ont l’ha­bi­tude de com­man­der mais pas celle de se faire ser­vir par des gens qu’ils consi­dèrent comme des égaux.

Les Fran­çais entrèrent dans le salon. Giang enten­dit le bruit des chaises, le frois­se­ment des dos­siers, un mur­mure en fran­çais — « Il n’est pas encore là ? » — puis le silence.

À dix heures, l’hô­tel chan­gea d’atmosphère.

Ce n’é­tait pas quelque chose qu’on pou­vait voir. C’é­tait quelque chose qu’on sen­tait — un fré­mis­se­ment, une vibra­tion, un chan­ge­ment de pres­sion imper­cep­tible, comme lorsque l’air se modi­fie avant un orage. Madame Lê, qui fai­sait sem­blant de véri­fier les nappes dans la salle à man­ger, s’im­mo­bi­li­sa. Liên, qui essuyait des cou­verts dans la cui­sine, posa son chif­fon. Le cui­si­nier, un vieux mon­sieur du nom de Bảo qui ne s’in­té­res­sait à rien d’autre qu’à ses cas­se­roles, leva la tête. Même le lézard qui vivait der­rière le miroir du hall d’en­trée ces­sa de bouger.

Hồ Chí Minh entra par la porte principale.

Ce qui frap­pa Giang d’a­bord, c’é­tait la taille. L’homme était petit. Pas petit comme un homme qui essaie de paraître grand — avec des talons, une pos­ture, un regard levé — mais petit comme quel­qu’un qui a accep­té sa taille une fois pour toutes et qui en a fait autre chose, une qua­li­té, une dis­cré­tion, un don pour se glis­ser dans les inter­stices du monde là où les grands ne passent pas. Il por­tait une tunique kaki bou­ton­née jus­qu’au col — pas un cos­tume, pas un uni­forme, une tunique, un vête­ment qui n’ap­par­te­nait à aucune caté­go­rie ves­ti­men­taire connue et qui, pré­ci­sé­ment pour cette rai­son, le ren­dait inclas­sable. Des san­dales en caou­tchouc. Pas de cha­peau. Une bar­biche clair­se­mée, des yeux extra­or­di­nai­re­ment vifs sous des sour­cils brous­sailleux, et un front haut, un front de pen­seur, un front qui avait conte­nu des décen­nies de lec­ture, d’exil, de pri­son, de patience.

Il était accom­pa­gné de deux hommes — un secré­taire por­tant une ser­viette en cuir, et un garde du corps qui n’en avait pas l’air et qui res­tait trois pas en arrière avec l’ef­fa­ce­ment d’une ombre. Hồ Chí Minh tra­ver­sa le hall d’un pas léger — oui, léger, comme s’il flot­tait à un cen­ti­mètre au-des­sus du sol, comme s’il ne pesait rien, comme si la gra­vi­té avait déci­dé de faire une excep­tion pour cet homme-là — et se diri­gea vers le salon de lecture.

Mais à la porte du salon, il s’arrêta.

Il se tour­na vers le bar. Vers Giang. Et il sourit.

Ce n’é­tait pas un sou­rire poli­tique — pas le sou­rire des hommes de pou­voir qui sou­rient comme ils signent des décrets, par cal­cul, par stra­té­gie, par habi­tude. C’é­tait un sou­rire simple, un sou­rire d’homme qui voit un autre homme debout der­rière un comp­toir à dix heures du matin et qui recon­naît dans cette pos­ture quelque chose de fami­lier, de ras­su­rant, de pro­fon­dé­ment humain.

— C’est vous le bar­man ? dit-il en vietnamien.

— Oui, mon­sieur le Président.

— On m’a dit que votre thé était bon.

— Le thé est bon quand on le pré­pare avec atten­tion, mon­sieur le Président.

Hồ Chí Minh pen­cha la tête de côté — un geste d’oi­seau, un geste vif et char­mant — et dit :

— On ne m’ap­pelle pas mon­sieur le Pré­sident. On m’ap­pelle Oncle.

Et il entra dans le salon.

Giang res­ta immo­bile un ins­tant. Puis il pré­pa­ra le thé. Il le pré­pa­ra comme il pré­pa­rait tout — avec atten­tion, pré­ci­sion, amour. L’eau chauf­fée à exac­te­ment quatre-vingts degrés — pas plus, sinon le thé vert brûle et devient amer —, les feuilles mesu­rées au gramme près, l’in­fu­sion chro­no­mé­trée — trois minutes, pas une de plus. Il por­ta le pla­teau lui-même. Il tra­ver­sa le hall, entra dans le salon de lec­ture, et posa le pla­teau sur la table basse entre les Fran­çais et les Viet­na­miens avec le geste qu’il avait accom­pli dix mille fois et qui, ce matin-là, avait un poids différent.

Il ver­sa le thé dans les tasses de céla­don. D’a­bord pour l’in­vi­té prin­ci­pal — Hồ Chí Minh, qui le remer­cia d’un signe de tête —, puis pour Sain­te­ny, qui le remer­cia en fran­çais, puis pour les autres, dans l’ordre du pro­to­cole que per­sonne ne lui avait appris mais qu’il connais­sait d’ins­tinct, parce qu’un bar­man, comme un diplo­mate, sait tou­jours qui passe en premier.

Puis il se retira.

Mais pas com­plè­te­ment. Il retour­na au bar, dont la porte res­tait entrou­verte, et de son poste — debout der­rière son comp­toir, un chif­fon à la main, fei­gnant de polir un verre — il voyait, par l’en­tre­bâille­ment, un frag­ment de la scène. Le dos de Sain­te­ny. Le pro­fil d’un cadre viet­na­mien. Et, de temps en temps, quand l’un des par­ti­ci­pants se dépla­çait, le visage de Hồ Chí Minh — ce visage qui avait été celui d’un cui­si­nier à Londres, d’un retou­cheur de pho­tos à Paris, d’un agent du Komin­tern à Mos­cou, d’un pri­son­nier en Chine, d’un gué­rille­ro dans les mon­tagnes du Ton­kin, et qui était main­te­nant celui du pré­sident de la Répu­blique démo­cra­tique du Viet­nam, assis dans un fau­teuil recou­vert de tis­su récu­pé­ré, buvant du thé dans une tasse de céla­don, face aux repré­sen­tants de la puis­sance colo­niale qu’il s’ap­prê­tait à congé­dier de son pays.

Giang n’en­ten­dait pas ce qui se disait. Quelques mots, par­fois, por­tés par un cou­rant d’air ou un éclat de voix — « recon­nais­sance », « union fran­çaise », « troupes », « réfé­ren­dum » — des mots qui appar­te­naient au voca­bu­laire des trai­tés et qui son­naient, dans le salon du Metro­pole, avec une solen­ni­té étrange, comme des paroles litur­giques pro­non­cées dans une langue morte. Mais il n’a­vait pas besoin d’en­tendre. Il voyait les visages, et les visages disaient tout.

Le visage de Sain­te­ny disait l’es­poir. Ten­du, concen­tré, mais lumi­neux — le visage d’un homme qui croit à ce qu’il fait, qui croit qu’un accord est pos­sible, que la rai­son peut l’emporter sur la force, que deux hommes assis autour d’une table avec du thé peuvent chan­ger le cours de l’His­toire. Giang le trou­vait tou­chant — et dan­ge­reux, parce que l’es­poir, chez un homme de pou­voir, est une fai­blesse que les cyniques exploitent.

Le visage de Hồ Chí Minh était plus dif­fi­cile à lire. Il avait cette qua­li­té que Giang avait remar­quée chez très peu de gens — une trans­pa­rence qui mas­quait une pro­fon­deur inson­dable. Il sou­riait, hochait la tête, écou­tait avec une atten­tion qui flat­tait son inter­lo­cu­teur, posait des ques­tions dont la sim­pli­ci­té appa­rente cachait des pièges d’une sophis­ti­ca­tion redou­table. Il par­lait un fran­çais impec­cable — un fran­çais de la IIIe Répu­blique, légè­re­ment désuet, avec des tour­nures élé­gantes et un voca­bu­laire pré­cis qui tra­his­sait des décen­nies de lec­tures fran­çaises. C’é­tait un homme qui avait vécu à Paris, qui avait fré­quen­té les cercles socia­listes, qui connais­sait Bau­de­laire et Vic­tor Hugo, et qui, mal­gré tout cela, ou peut-être à cause de tout cela, avait déci­dé que son pays devait être libre.

La réunion dura deux heures.

Quand les par­ti­ci­pants sor­tirent du salon, Giang était prêt. Il avait pré­pa­ré un second ser­vice de thé — plus léger cette fois, un thé au lotus, par­fu­mé avec des éta­mines de lotus que les pay­sannes du lac de l’Ouest récol­taient à l’aube et ven­daient au mar­ché dans des sachets de papier qui sen­taient divi­ne­ment bon. Il le ser­vit dans le hall, où les deux délé­ga­tions se mélan­geaient — un mélange pru­dent, comme de l’huile et de l’eau, qui ne se fait que sous agi­ta­tion et qui se sépare dès qu’on arrête de remuer.

Hồ Chí Minh s’ap­pro­cha du bar.

Il s’ap­pro­cha seul — le garde du corps res­ta en retrait, le secré­taire dis­cu­tait avec un Fran­çais — et s’ac­cou­da au comp­toir avec la désin­vol­ture d’un habi­tué. Giang vit de près, pour la pre­mière fois, les mains de cet homme. Des mains fines, presque fémi­nines, avec des ongles courts et propres. Des mains qui ne cor­res­pon­daient pas au per­son­nage — ni des mains de guer­rier, ni des mains de pay­san, mais des mains d’é­cri­vain, des mains habi­tuées au papier et à l’encre.

— Votre thé est très bon, dit-il.

— Mer­ci, Oncle.

— D’où vient-il ?

— Du Thái Nguyên. Un pro­duc­teur que je connais.

— Le Thái Nguyên. Les meilleures feuilles du pays. Vous avez bon goût.

Il y eut un silence — pas un silence gêné, un silence plein, un silence de deux hommes qui se res­pectent et qui n’ont pas besoin de meu­bler l’air de mots inutiles. Puis Hồ Chí Minh dit quelque chose d’inattendu.

— Vous êtes ici depuis longtemps ?

— Depuis 1936. J’a­vais vingt-deux ans.

— Dix ans. C’est long. Vous avez vu beau­coup de choses.

— J’ai vu des gens boire.

Hồ Chí Minh rit. Un rire bref, sec, sur­pris — le rire d’un homme à qui on ne dit pas sou­vent des choses drôles et qui appré­cie quand cela arrive.

— Vous avez vu des gens boire, répé­ta-t-il. C’est une façon de voir l’his­toire. Les gens boivent quand ils sont heu­reux. Les gens boivent quand ils ont peur. Les gens boivent quand ils ne savent pas quoi faire. En regar­dant ce qu’ils boivent et com­ment ils le boivent, on peut savoir dans quel état se trouve un pays.

— Et dans quel état est le pays, Oncle ?

Hồ Chí Minh le regar­da. Ses yeux — ces yeux vifs, per­çants, d’un noir abso­lu — se posèrent sur Giang avec une inten­si­té qui ne res­sem­blait à rien de ce qu’il avait connu. Ce n’é­tait pas un regard de pou­voir. Ce n’é­tait pas un regard de juge­ment. C’é­tait un regard de recon­nais­sance — le regard d’un homme qui voit un autre homme, qui le voit vrai­ment, dans sa tota­li­té, avec son tablier et son chif­fon et ses verres ali­gnés et sa vie entière conte­nue dans ce comptoir.

— Le pays a soif, dit-il. Très soif.

Puis il tapo­ta le comp­toir d’a­ca­jou du bout des doigts — une fois, deux fois, comme un pia­niste qui cherche une note — et rejoi­gnit ses col­la­bo­ra­teurs dans le hall. Giang le regar­da s’é­loi­gner. La tunique kaki, les san­dales de caou­tchouc, la démarche légère. Et cette phrase qui res­ta dans l’air du bar comme une fumée d’en­cens, long­temps après que l’homme eut disparu.

Le pays a soif.

Le soir, Giang repas­sa la scène dans sa tête en lavant ses verres. Madame Lê entra, comp­ta les tasses de céla­don — toutes intactes, aucune n’a­vait dis­pa­ru, ce qui, nota-t-elle dans son car­net avec une pointe de sur­prise, était une pre­mière depuis des mois — et repar­tit sans com­men­taire. Dor­vil des­cen­dit à dix-huit heures, com­man­da son cock­tail habi­tuel, et deman­da si les rumeurs étaient vraies.

— Quelles rumeurs ?

— Que Ho Chi Minh était ici ce matin.

— Des gens sont venus prendre le thé.

— Des gens. Et par­mi ces gens, le pré­sident de la République ?

— Je sers du thé, Étienne. Je ne fais pas de politique.

Dor­vil le regar­da par-des­sus son verre, avec ce demi-sou­rire qu’il avait quand il savait que Giang men­tait et que Giang savait qu’il savait.

— Tu es le pire men­teur de tout le Ton­kin, dit-il. Heu­reu­se­ment que tu fais de meilleurs cock­tails que de mensonges.

Giang sou­rit. Polit un verre. Et gar­da pour lui, comme il gar­dait tout, l’i­mage d’un homme petit en tunique kaki qui avait ri à sa plai­san­te­rie et qui avait dit, en tapo­tant le comp­toir du bout des doigts, que le pays avait soif.

Dehors, la nuit tom­bait sur Hanoï. Dans le vieux quar­tier, les lampes s’al­lu­maient une à une, comme des étoiles tom­bées dans les ruelles, et l’o­deur du phở du soir — dif­fé­rente de celle du matin, plus lourde, plus pro­fonde, car le bouillon avait mijo­té toute la jour­née — mon­tait dans l’air tiède et se mêlait au par­fum des fran­gi­pa­niers de la cour du Metro­pole, et à celui du thé vert du Thái Nguyên que Giang avait ser­vi ce matin-là à un homme qui por­tait des san­dales en caou­tchouc et qui avait dans les yeux la lumière ter­rible et douce de ceux qui ont déci­dé de chan­ger le monde.

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Le dos­sier Lazare — Cha­pitres 11 à 14

Le dos­sier Lazare — Cha­pitres 11 à 14

Le dos­sier
Lazare

Le dos­sier Lazare

Cha­pitres 11 à 14

Cha­pitre 11 — La révélation

Elles revinrent au Phoe­ni­cia par un che­min dif­fé­rent — pas la Cor­niche, pas les grandes artères, mais un lacis de ruelles qui des­cen­dait de Ham­ra vers le front de mer par l’ar­rière, à tra­vers Ain el-Mreis­seh, un quar­tier de pêcheurs qui ne pêchait plus guère mais qui gar­dait, dans l’o­deur de ses murs et le des­sin de ses esca­liers, le sou­ve­nir d’un temps où Bey­routh avait été un vil­lage et la mer son gagne-pain. Noor mar­chait vite main­te­nant — plus vite qu’à l’al­ler, comme si le temps pres­sait, comme si quelque chose dans l’hor­loge invi­sible de cette nuit s’é­tait accé­lé­ré pen­dant qu’elles étaient dans l’ap­par­te­ment de Wael.

L’hô­tel les reprit.

Le hall à deux heures du matin avait une qua­li­té dif­fé­rente de celui du soir — la même lumière miel, les mêmes lustres, le même marbre, mais vidé de ses occu­pants, le Phoe­ni­cia res­sem­blait à un théâtre entre deux repré­sen­ta­tions, un espace en attente, sus­pen­du entre ce qui a été joué et ce qui va l’être. Les fau­teuils étaient vides. La récep­tion était tenue par un seul employé qui som­no­lait der­rière son comp­toir. Bou­tros n’é­tait pas visible — son poste était désert, et son absence créait un vide dis­pro­por­tion­né, comme si l’hô­tel avait per­du un organe.

Noor ne se diri­gea pas vers le bar. Ni vers la ter­rasse. Elle mar­cha droit vers les ascen­seurs et appuya sur le bou­ton du cin­quième étage.

— Ma chambre ? dit Maud.

— La vôtre ou une autre. Ce que je vais vous dire ne peut se dire que der­rière une porte fer­mée. Le bar a des oreilles, la ter­rasse a des yeux, le lob­by a Bou­tros. Les chambres sont les seuls endroits de cet hôtel où les murs ne tra­vaillent pour personne.

L’as­cen­seur des miroirs. Pour la troi­sième fois cette nuit, Maud se vit mul­ti­pliée — six, huit, une infi­ni­té. Mais cette fois elle ne regar­da pas ses propres yeux. Elle regar­da ceux de Noor dans le reflet. Et les yeux de Noor regar­daient les siens. Leurs regards se croi­sèrent dans le miroir — pas direc­te­ment, pas face à face, mais par l’in­ter­mé­diaire du verre et de l’argent, à tra­vers la sur­face réflé­chis­sante qui était, d’une cer­taine manière, la méta­phore exacte de tout ce qui s’é­tait pas­sé entre elles depuis le début de la nuit. Elles ne s’é­taient jamais regar­dées direc­te­ment. Tou­jours à tra­vers quelque chose — un verre d’a­rak, le nom de Wael, le masque de la diplo­ma­tie, le prisme de la trahison.

Chambre 514. Maud ouvrit. L’air cli­ma­ti­sé les sai­sit — après la cha­leur de la rue, après l’air confi­né de l’ap­par­te­ment de Wael, le froid arti­fi­ciel de la chambre d’hô­tel avait quelque chose de chi­rur­gi­cal, d’a­sep­ti­sé, comme si l’on pas­sait d’un monde orga­nique à un monde sté­rile. La mer était tou­jours là par la fenêtre — noire, immense, indif­fé­rente. Les rideaux cou­leur sable n’a­vaient pas bou­gé. Le lit était intact. La valise de Maud, posée dans un coin, fer­mée comme elle l’a­vait lais­sée des heures plus tôt, sem­blait appar­te­nir à une autre vie.

Maud s’as­sit sur le bord du lit. Noor prit la chaise du bureau — cette chaise où per­sonne n’é­cri­rait jamais — et la tour­na face à Maud. Elles se retrou­vèrent à deux mètres l’une de l’autre, dans la lumière froide de la lampe de che­vet, comme deux joueuses d’é­checs au-des­sus d’un échi­quier invisible.

— L’ordre, dit Maud.

Noor posa son sac sur le bureau. Croi­sa les mains sur ses genoux. Et commença.

— En juin 1962, Paris a déci­dé que Wael Cha­moun devait être neu­tra­li­sé. C’est le mot qu’ils ont uti­li­sé — neu­tra­li­sé. Dans le voca­bu­laire du Ser­vice, cela peut vou­loir dire beau­coup de choses. Dis­cré­di­ter quel­qu’un. Le com­pro­mettre. Le faire chan­ter. L’a­che­ter. L’in­ti­mi­der. Le faire taire par n’im­porte quel moyen qui ne laisse pas de traces. Paris ne vou­lait pas de mort. Paris ne vou­lait jamais de mort — pas par huma­nisme, par pru­dence. Un mort crée des ques­tions. Un mort crée des enquêtes. Un homme dis­cré­di­té, en revanche — un homme dont la répu­ta­tion est détruite, dont les col­lègues s’é­loignent, dont les publi­ca­tions sont contes­tées — cet homme dis­pa­raît de lui-même, sans bruit, sans scan­dale, sans les incon­vé­nients d’un cadavre.

Elle par­lait avec une pré­ci­sion tech­nique qui gla­çait — pas de l’é­mo­tion, pas du drame, juste les faits, les méca­nismes, la méca­nique d’une machine qui broie les gens avec la même effi­ca­ci­té qu’elle broie le papier. Et cette froi­deur, pen­sa Maud, n’é­tait pas de l’in­dif­fé­rence. C’é­tait de la dis­ci­pline. Noor se tenait à dis­tance de ce qu’elle racon­tait parce que la dis­tance était la seule chose qui lui per­met­tait de le raconter.

— On m’a deman­dé de pro­po­ser un plan de neu­tra­li­sa­tion. J’é­tais l’of­fi­cier trai­tant. Je connais­sais le sujet. Je connais­sais ses habi­tudes, son réseau, ses fai­blesses. J’ai pro­po­sé un scé­na­rio clas­sique — un scan­dale aca­dé­mique. On aurait fait cir­cu­ler des docu­ments mon­trant que Wael avait pla­gié une par­tie de ses recherches. On aurait ali­men­té des rumeurs dans les cercles uni­ver­si­taires. L’AUB l’au­rait lâché — les uni­ver­si­tés amé­ri­caines sont ter­ri­fiées par les scan­dales d’in­té­gri­té. En six mois, Wael Cha­moun serait deve­nu un paria. Ses recherches auraient été enter­rées avec sa répu­ta­tion. Et la liste — le dos­sier Lazare — serait morte avec lui.

— Mais ce n’est pas ce qui s’est pas­sé, dit Maud.

— Non.

Noor décroi­sa les mains. Les posa à plat sur ses cuisses. Maud vit ses doigts — longs, fins, les ongles courts — et elle vit qu’ils ne trem­blaient pas. Ce qui était peut-être pire que s’ils avaient tremblé.

— Mon plan a été trans­mis à Paris. Paris l’a approu­vé. Puis il a été trans­mis à Bey­routh — au chef de poste local, un homme que je ne nom­me­rai pas, un homme qui avait son propre réseau, ses propres méthodes, ses propres cal­culs. Et cet homme a déci­dé que le scé­na­rio aca­dé­mique était trop lent. Trop incer­tain. Trop élé­gant, peut-être. Il esti­mait que Wael pou­vait publier la liste avant que le dis­cré­dit ne fasse effet. Il esti­mait que le risque était trop grand. Et il a don­né un autre ordre.

La chambre 514 du Phoe­ni­cia Hotel vibra imper­cep­ti­ble­ment — le cli­ma­ti­seur, pro­ba­ble­ment, un fré­mis­se­ment méca­nique dans les conduits — mais Maud le sen­tit dans ses os, ce trem­ble­ment, comme si l’hô­tel lui-même fris­son­nait d’en­tendre ce qui allait être dit.

— Quel ordre ? dit Maud.

— Enlè­ve­ment et trans­fert. C’est la for­mule. On devait sor­tir Wael du Liban — le trans­fé­rer en Syrie, dans un lieu sûr, le gar­der au silence le temps néces­saire. Pas le tuer. Le mettre hors jeu. L’ef­fa­cer de la cir­cu­la­tion pour une durée indéterminée.

— Et c’est ce qui s’est pas­sé ? Un enlèvement ?

— C’est ce qui a été ten­té. La nuit du 20 juillet 1962. Deux hommes — des locaux, des agents liba­nais du réseau, pas des Fran­çais — ont atten­du Wael devant son immeuble de la rue Bliss. Il sor­tait du Phoe­ni­cia. Il avait dîné au bar. Bou­tros l’a vu par­tir vers vingt-deux heures. Il a remon­té la rue à pied. Et les deux hommes l’ont intercepté.

Noor s’ar­rê­ta. Pour la pre­mière fois depuis qu’elle avait com­men­cé à par­ler, son débit se bri­sa — une hési­ta­tion, un accroc dans le tis­su lisse de son récit, comme un fil tiré dans une étoffe de soie.

— Ce qui s’est pas­sé ensuite, je ne l’ai appris que le len­de­main. Par un rap­port. Un rap­port de trois para­graphes, dac­ty­lo­gra­phié, sans en-tête, sans signa­ture. Le genre de docu­ment qui n’existe pas — qui est lu, assi­mi­lé, puis brûlé.

Elle regar­da Maud. Et dans ses yeux, pour la troi­sième fois cette nuit, le masque se fis­su­ra. Mais cette fois, la fis­sure ne se refer­ma pas. Elle res­ta ouverte, béante, et ce qui en sor­tit n’é­tait plus du cha­grin ni de la honte — c’é­tait de la colère. Une colère froide, ancienne, com­pri­mée, une colère qui avait pas­sé un an dans un espace trop petit pour elle et qui, main­te­nant qu’on lui ouvrait une porte, n’a­vait pas la force de sor­tir en criant mais suin­tait, len­te­ment, comme du sang à tra­vers un pansement.

— Il s’est défen­du, dit Noor. Wael s’est défen­du. Il n’é­tait pas cen­sé se défendre — dans le scé­na­rio pré­vu, il devait être sur­pris, maî­tri­sé en quelques secondes, trans­fé­ré dans un véhi­cule. Simple, propre, silen­cieux. Mais Wael — Wael qui ne fai­sait jamais ce qu’on atten­dait de lui, Wael qui était un his­to­rien et non un espion, Wael qui n’a­vait jamais sui­vi un entraî­ne­ment de com­bat de sa vie — Wael s’est bat­tu. Il a frap­pé un des deux hommes. Il a crié. Il a essayé de cou­rir. Et le deuxième homme a pani­qué. Le deuxième homme avait un pis­to­let qu’il n’é­tait pas cen­sé uti­li­ser — l’arme était là pour l’in­ti­mi­da­tion, pas pour l’u­sage — et il a paniqué.

La phrase res­ta inache­vée. Elle n’a­vait pas besoin de fin. Maud la com­plé­ta elle-même, dans le silence de la chambre 514, avec une pré­ci­sion qui la sur­prit elle-même — comme si elle avait tou­jours su, comme si cette his­toire avait tou­jours été ins­crite en elle, en fili­grane, sous la sur­face de son deuil, atten­dant le moment d’être lue.

— Ils l’ont tué, dit Maud.

— Ils l’ont tué. Pas volon­tai­re­ment. Pas selon les ordres. Un coup de feu. Un seul. Dans une ruelle de la rue Bliss, à cent mètres de son immeuble, à vingt-trois heures, par une nuit de juillet comme celle-ci.

— Et le corps ?

— Dis­pa­ru. Ils avaient un véhi­cule. Le corps a été trans­por­té — je ne sais pas où. Quelque part dans la Bekaa, pro­ba­ble­ment. Ou en mer. Le rap­port ne le pré­ci­sait pas. Le rap­port disait sim­ple­ment : opé­ra­tion ter­mi­née, sujet neu­tra­li­sé, aucun témoin, aucune trace. Huit mots. Huit mots pour résu­mer la fin de Wael Chamoun.

Maud fer­ma les yeux. Elle les fer­ma non pas pour ne pas voir Noor mais pour voir Wael — pour le voir une der­nière fois, dans ce noir der­rière les pau­pières qui est le seul ciné­ma des morts, le voir dans cette ruelle de la rue Bliss, la nuit, la cha­leur, les deux hommes, le cri, le coup de feu, la chute. Elle le vit tom­ber. Elle vit ses mains — ces mains longues, ner­veuses, expres­sives — se tendre vers le ciel ou vers le sol, elle ne savait pas. Elle vit son visage — les yeux noirs, le nez fort, la bouche qui disait des choses que per­sonne d’autre ne savait dire. Elle le vit et la vision dura une seconde ou une heure, elle ne sut jamais, et quand elle rou­vrit les yeux, tout était en place — la chambre, le lit, le cli­ma­ti­seur, Noor sur la chaise, la mer par la fenêtre — tout sauf elle.

— Vous avez don­né l’ordre, dit Maud. Sa voix était mécon­nais­sable — pas bri­sée, pas trem­blante, plate. La pla­ti­tude de la terre après un séisme. — Pas cet ordre. Mais le pre­mier. L’ordre de neu­tra­li­sa­tion. Sans votre rap­port, sans votre plan, sans votre éva­lua­tion, ces hommes n’au­raient jamais été dans cette ruelle.

— Oui, dit Noor.

— Et le chef de poste a chan­gé les règles. Il a déci­dé que votre méthode était trop lente. Et il a envoyé des hommes armés.

— Oui.

— Et Wael est mort parce qu’un homme a pani­qué avec un pis­to­let dans la main.

— Oui.

Trois oui. Trois aveux. Pro­non­cés sans défense, sans jus­ti­fi­ca­tion, sans le moindre essai de dimi­nuer la charge. Noor ne cher­chait pas à se dis­cul­per. Elle ne disait pas : ce n’é­tait pas mon ordre. Elle ne disait pas : je ne savais pas. Elle ne disait pas : j’au­rais vou­lu que ça se passe autre­ment. Elle disait oui, oui, oui — le mot le plus court et le plus lourd de la langue — et chaque oui était une pierre posée sur une tombe que per­sonne n’a­vait jamais creusée.

Maud se leva. S’ap­pro­cha de la fenêtre. La mer était tou­jours là — tou­jours noire, tou­jours immense, tou­jours indif­fé­rente. Et sou­dain cette indif­fé­rence qui l’a­vait irri­tée toute la soi­rée — cette façon qu’a­vait la Médi­ter­ra­née de se moquer des drames humains, de conti­nuer à battre la côte comme si rien ne s’é­tait pas­sé — cette indif­fé­rence devint une conso­la­tion. La mer ne savait pas que Wael était mort. La mer ne savait pas que deux femmes dans une chambre d’hô­tel venaient de déter­rer un crime que tout le monde avait enter­ré. La mer ne savait rien et la mer conti­nuait, et il y avait dans cette conti­nui­té aveugle quelque chose de pro­fon­dé­ment récon­for­tant — la preuve que le monde ne dépen­dait pas de nos catas­trophes, que le soleil se lève­rait demain matin sur Bey­routh exac­te­ment comme il s’é­tait levé la veille de la mort de Wael, et que quelque part dans cette répé­ti­tion il y avait non pas du sens mais de la per­sis­tance, et que la per­sis­tance suffisait.

— Pour­quoi ? dit Maud sans se retour­ner. Pour­quoi me racon­tez-vous tout ça ? Pour­quoi cette nuit ? Pour­quoi moi ?

— Parce que Drum­mond allait vous le racon­ter et que Drum­mond est mort. Parce que quel­qu’un doit savoir. Et parce que…

Noor s’in­ter­rom­pit. Maud se retour­na. Et elle vit sur le visage de Noor quelque chose qu’elle n’a­vait pas vu de toute la nuit — pas le masque, pas la fis­sure, pas le cha­grin, pas la colère. Quelque chose de plus nu, de plus dému­ni, de plus fon­da­men­tal. De l’é­pui­se­ment. Noor Sal­hab était épui­sée. Non pas par la nuit, non pas par la marche, non pas par les mots — épui­sée par le poids d’un secret qu’elle por­tait depuis un an comme on porte un enfant mort, contre soi, sans pou­voir le poser, sans pou­voir le mon­trer, sans pou­voir le pleu­rer. Épui­sée par le double jeu, par le triple jeu, par l’in­fi­ni­té de couches de men­songe qui for­maient sa vie et qui, cette nuit, dans cette chambre, en face de cette femme qui avait aimé le même homme, avaient com­men­cé à se décol­ler une par une, comme un papier peint dans une pièce humide, révé­lant en des­sous non pas un mur mais un vide.

— Parce que je ne peux plus, dit Noor. Sa voix avait chan­gé — plus basse, plus rauque, comme si elle venait d’un endroit du corps situé plus pro­fond que la gorge. — Parce que chaque nuit depuis un an je m’as­sois à la table où Wael et moi avons par­lé pour la der­nière fois et je com­mande un arak et je regarde la porte et je l’at­tends. Et il ne vient pas. Et c’est ma faute qu’il ne vienne pas. Et je ne peux plus por­ter ça seule.

Le silence qui sui­vit avait la den­si­té du marbre du hall — froid, lisse, impé­né­trable. Maud regar­da Noor. Noor regar­dait ses propres mains, ces mains qui avaient rédi­gé le rap­port qui avait enclen­ché la machine qui avait tué Wael Cha­moun. Et entre les deux femmes, dans cet espace de deux mètres qui était aus­si un espace d’un an, l’ombre de Wael se tenait debout, et pour la pre­mière fois de la nuit, l’ombre ne sépa­rait pas — elle reliait.

— Le dos­sier Lazare, dit Maud. Vous me le donnez.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui, dit Noor. Un qua­trième oui. Le plus léger. Le seul qui conte­nait autre chose que de la dou­leur — quelque chose qui res­sem­blait, de loin, de très loin, comme une lumière aper­çue au bout d’un cou­loir dans un hôtel endor­mi, à du soulagement.

* * *

Cha­pitre 12 — La photo

Noor par­tit la première.

Elle se leva de la chaise, prit son sac — le sac en cuir noir qui conte­nait main­te­nant le dos­sier Lazare, les recherches de Wael, la liste des noms, trois ans de tra­vail d’un homme mort résu­més en une che­mise en car­ton brun — et elle mar­cha vers la porte avec la démarche alté­rée de quel­qu’un qui vient de poser un far­deau et qui ne sait pas encore com­ment mar­cher sans ce poids. À la porte, elle s’ar­rê­ta. Se retour­na à demi — le même geste qu’au bar, quelques heures plus tôt, le même quart de tour, le même regard par-des­sus l’é­paule, mais cette fois dépouillé de tout cal­cul, de toute séduc­tion, de tout jeu. Un regard nu.

— La che­mise sera dans votre chambre demain matin, dit-elle. Avant votre réveil. Je la glis­se­rai sous la porte.

— Pour­quoi pas maintenant ?

— Parce que je dois en faire une copie. Pour moi. Je ne suis pas assez altruiste pour don­ner la seule preuve qui me pro­tège sans en gar­der un double.

C’é­tait hon­nête. Bru­ta­le­ment, désar­mam­ment hon­nête. Et Maud, pour la pre­mière fois depuis le début de la nuit, eut envie de sou­rire — non pas de joie, non pas de sym­pa­thie, mais de cette recon­nais­sance amère qu’on éprouve face à quel­qu’un qui cesse enfin de tricher.

— Noor.

L’autre femme atten­dit, la main sur la poignée.

— Com­ment savez-vous que Drum­mond allait me dire la même chose ? Com­ment savez-vous ce que Drum­mond avait découvert ?

Noor tour­na la poi­gnée. La porte s’ou­vrit sur le cou­loir cli­ma­ti­sé, la moquette épaisse, le silence du cin­quième étage.

— Parce que c’est moi qui le lui avais dit, répon­dit-elle. Drum­mond cher­chait com­ment Phil­by avait été exfil­tré. Je lui ai don­né la réponse. Pas toute la réponse — assez pour qu’il com­prenne que la France était impli­quée. Assez pour qu’il veuille en savoir plus. Et assez pour qu’il devienne, à son tour, un homme dangereux.

— Vous l’a­vez utilisé.

— Je l’ai orien­té. Ce n’est pas tout à fait la même chose. Drum­mond vou­lait la véri­té. Je lui ai mon­tré dans quelle direc­tion cher­cher. Il a cher­ché. Et quel­qu’un a déci­dé que sa recherche devait s’arrêter.

— Les Français ?

— Ou les Anglais. Ou les deux. Drum­mond était un pro­blème pour tout le monde — pour les Fran­çais dont il mena­çait d’ex­po­ser les réseaux, et pour les Anglais dont il rap­pe­lait l’in­com­pé­tence. Quand un homme est un pro­blème pour deux ser­vices en même temps, sa durée de vie se divise par deux.

Elle sor­tit. La porte se refer­ma sans bruit. Les portes du Phoe­ni­cia ne cla­quaient jamais — elles se fer­maient avec la dis­cré­tion oua­tée des choses coû­teuses, un mur­mure de bois et de métal qui ne déran­geait per­sonne et qui ne lais­sait aucune trace sonore, comme si l’hô­tel lui-même était com­plice de toutes les sor­ties, de toutes les fuites, de toutes les disparitions.

Maud res­ta seule.

Elle s’as­sit sur le lit. Regar­da ses mains. Elles ne trem­blaient plus. Elles étaient immo­biles, posées sur ses genoux, blanches dans la lumière de la lampe de che­vet, et leur immo­bi­li­té était non pas du calme mais de l’é­pui­se­ment — le corps qui rend les armes après des heures de ten­sion, les muscles qui se relâchent non pas parce que le dan­ger est pas­sé mais parce qu’ils n’ont plus la force de res­ter contractés.

Elle pen­sa à dor­mir. Elle pen­sa à la valise qu’elle n’a­vait tou­jours pas ouverte. Elle pen­sa à la mer der­rière la fenêtre et au soleil qui se lève­rait dans trois heures et à l’ar­ticle qu’elle pour­rait écrire — l’ar­ticle qui ferait trem­bler des murs, qui expo­se­rait les réseaux fran­çais au Levant, qui don­ne­rait un sens à la mort de Wael, qui serait sa ven­geance et son tombeau.

Puis elle pen­sa à Garo.

La pho­to. La pho­to de Wael et Noor au bar du Phoe­ni­cia, datée du 8 juillet 1962, douze jours avant la dis­pa­ri­tion. La preuve visuelle que Noor connais­sait Wael. La preuve que la diplo­mate sué­doise et l’his­to­rien liba­nais s’é­taient ren­con­trés dans ce même hôtel, à cette même table, et que cette ren­contre n’é­tait pas for­tuite. Sans cette pho­to, Maud n’a­vait que la parole de Noor — la parole d’une agent double, d’une men­teuse pro­fes­sion­nelle, d’une femme dont le métier était de fabri­quer des véri­tés sur com­mande. Avec la pho­to, elle avait un ancrage. Un fait. Un rec­tangle de papier argen­tique sur lequel la lumière avait impri­mé la réa­li­té à un ins­tant pré­cis, et que per­sonne ne pour­rait contester.

Elle regar­da sa montre. Trois heures dix du matin. Garo avait dit demain midi. Mais Garo était un homme ner­veux, un homme qui buvait trop et dor­mait mal, un homme qui traî­nait dans les lob­bies d’hô­tel à des heures où les gens nor­maux dorment. Peut-être était-il encore là. Peut-être traî­nait-il quelque part dans le Phoe­ni­cia, avec son Lei­ca sur le cœur et sa peur dans les mains.

Maud se leva. Prit sa clef. Sortit.

Le cou­loir du cin­quième étage était désert. La moquette absor­bait ses pas avec une vora­ci­té silen­cieuse. L’as­cen­seur des miroirs — encore, tou­jours — la des­cen­dit vers le hall. Et dans les reflets, elle vit une femme qu’elle recon­nais­sait à peine — les yeux cer­nés, les lèvres sèches, la robe frois­sée, les che­veux en désordre. La femme qui était arri­vée au Phoe­ni­cia huit heures plus tôt avec une valise et une lettre avait dis­pa­ru. Celle qui des­cen­dait main­te­nant vers le lob­by avait tra­ver­sé quelque chose — pas un mur, pas une fron­tière, quelque chose de moins visible et de plus défi­ni­tif, un de ces seuils inté­rieurs au-delà des­quels on ne revient pas, non pas parce qu’on ne peut pas mais parce qu’on ne veut plus.

Le hall. Trois heures du matin. Et Bou­tros était revenu.

Il se tenait der­rière son comp­toir, droit, immuable, comme s’il ne l’a­vait jamais quit­té — comme si son absence d’une heure n’a­vait été qu’un rêve ou une paren­thèse, et que la seule réa­li­té per­ma­nente du Phoe­ni­cia était sa pré­sence, ses yeux de puits, ses mains de cèdre, son nœud papillon bordeaux.

— Bou­tros, dit Maud.

— Madame Ker­vern. Vous ne dor­mez pas.

— Per­sonne ne dort dans cet hôtel.

— C’est la cha­leur. La cha­leur empêche les gens de dor­mir. Ou ce sont les secrets. Les secrets aus­si empêchent de dor­mir. Les deux se res­semblent — ils collent à la peau, ils ne laissent pas respirer.

Maud s’ap­pro­cha du comp­toir. Quelque chose dans le visage de Bou­tros avait chan­gé — ou peut-être était-ce elle qui avait chan­gé, et qui voyait main­te­nant dans ce visage ravi­né des choses qu’elle n’a­vait pas su lire huit heures plus tôt. La fatigue, oui. Mais aus­si une sorte de réso­lu­tion. Comme si le concierge du Phoe­ni­cia, lui aus­si, avait tra­ver­sé quelque chose cette nuit.

— Garo Heki­mian, dit Maud. Le pho­to­graphe. Il est encore là ?

— Mon­sieur Heki­mian est sur la ter­rasse, dit Bou­tros. Il fume. Il fume beau­coup cette nuit. Plus que d’habitude.

— Mer­ci.

— Madame Kervern.

Elle s’ar­rê­ta.

— Mon­sieur Cha­moun venait sou­vent au Phoe­ni­cia, dit Bou­tros. Il aimait le bar. Il aimait la ter­rasse. Il disait que cet hôtel était un pays en minia­ture — tous les Libans sous le même toit, tous les men­songes dans le même hall, toutes les véri­tés au fond du même verre. Il disait ça en sou­riant. Mais ses yeux ne sou­riaient pas.

Maud atten­dit. Bou­tros la regar­dait avec ses yeux de puits — mais cette fois, elle crut voir quelque chose au fond. Pas de la lumière. Pas de la véri­té. Quelque chose de plus modeste — de la fidé­li­té. La fidé­li­té d’un homme qui avait vu pas­ser des cen­taines de clients et qui en avait choi­si quelques-uns, très peu, pour les gar­der dans cette mémoire vaste et sombre qui était la sienne.

— C’é­tait un homme bien, dit Bou­tros. Je ne dis pas ça de beau­coup de gens. Les gens bien sont rares dans les grands hôtels. Les grands hôtels attirent les gens inté­res­sants, et les gens inté­res­sants sont rare­ment des gens bien. Mon­sieur Cha­moun était les deux.

— Oui, dit Maud. Il était les deux.

Un silence. Puis Bou­tros fit un geste qu’il n’a­vait pas fait de toute la nuit — il posa sa main sur le comp­toir, paume ouverte, et la lais­sa là, offerte, comme une terre qu’on montre à un voya­geur. Ce n’é­tait pas une invi­ta­tion à la tou­cher. C’é­tait un geste de don — il don­nait quelque chose d’in­vi­sible, de l’at­ten­tion peut-être, ou du res­pect, ou cette soli­da­ri­té muette des gens qui savent.

Maud hocha la tête. Pas­sa devant le comp­toir. Pous­sa la porte vitrée de la terrasse.

La cha­leur. Tou­jours la même. Mais l’air avait chan­gé — une brise venue du large, presque imper­cep­tible, pre­mière mes­sa­gère de l’aube qui vien­drait dans deux heures. Les bou­gain­vil­liers fré­mis­saient. La pis­cine brillait tou­jours, tur­quoise et fan­to­ma­tique, et son reflet dan­sait sur le pla­fond de la ter­rasse cou­verte comme une aurore boréale liquide.

Garo était assis exac­te­ment où Sin­clair s’é­tait tenu quelques heures plus tôt — contre le mur, dans l’angle mort. Mais là où Sin­clair avait la pos­ture cal­cu­lée d’un homme qui choi­sit ses ombres, Garo avait l’af­fais­se­ment d’un homme que les ombres avaient choi­si. Il fumait. Un mégot brû­lait entre ses doigts tan­dis que deux autres ago­ni­saient dans un cen­drier posé par terre. Son Lei­ca était sur la table à côté de lui, cou­ché sur le flanc comme un ani­mal endormi.

Et à côté du Lei­ca, une enveloppe.

— Vous ne dor­mez pas non plus, dit Maud.

— Je ne dors jamais quand j’ai peur, dit Garo. L’in­som­nie est le seul sys­tème d’a­larme que je puisse me payer.

Il la regar­da. Il avait des­saou­lé — ses yeux étaient plus clairs, plus vifs, mais aus­si plus creux, comme si l’al­cool en se reti­rant avait lais­sé der­rière lui des cavi­tés où la fatigue s’é­tait engouf­frée. Il avait ôté sa veste. Sa che­mise était ouverte au col. Il res­sem­blait à ce qu’il était — un homme de qua­rante-trois ans, armé­nien de Bey­routh, pho­to­graphe de mariages et de catas­trophes, qui avait pris la mau­vaise pho­to au mau­vais moment et qui ne savait plus à qui se fier.

— J’ai réflé­chi, dit-il. Depuis que vous êtes par­tie, j’ai réflé­chi. Et j’ai déci­dé de ne pas attendre demain midi.

— Pour­quoi ?

— Parce que demain midi est trop loin. Parce que cette nuit, dans cet hôtel, j’ai vu pas­ser des gens qui ne devraient pas être là. L’An­glais de la ter­rasse. La femme en ivoire. Et d’autres — des visages que je connais, des visages de gens qui tra­vaillent pour des gens qui ne veulent pas qu’on prenne des pho­tos. Demain midi, il sera peut-être trop tard. Demain midi, cette pho­to n’exis­te­ra peut-être plus. Ou moi non plus.

Il prit l’en­ve­loppe. La tint un moment entre ses doigts — ces doigts de labo­ran­tin, tachés de pro­duits chi­miques, jau­nis par la nico­tine, qui avaient déve­lop­pé des mil­liers de pho­tos dans le noir rouge de sa chambre noire, et qui tenaient main­te­nant la seule pho­to qui importait.

— Je ne vous demande plus de visa, dit-il. Pas ce soir. Je vous demande autre chose. Je vous demande de racon­ter l’his­toire. Celle de Wael. Celle de cette pho­to. Celle de cette nuit. Je vous demande de faire ce que vous faites — écrire. Et quand l’his­toire sera publiée, quand les noms seront sur la place publique, quand le secret aura ces­sé d’être un secret — alors je n’au­rai plus besoin de visa. Parce que le secret est la seule chose qui me met en dan­ger. Une fois qu’il est dehors, une fois que tout le monde sait, me tuer ne sert plus à rien.

Il lui ten­dit l’enveloppe.

Maud la prit. L’ou­vrit. En sor­tit une pho­to­gra­phie noir et blanc, for­mat dix-huit par vingt-quatre, tirée sur papier bary­té, avec le grain légè­re­ment gru­me­leux des pho­tos prises au télé­ob­jec­tif dans une lumière faible.

Elle regar­da.

Le bar du Phoe­ni­cia. Recon­nais­sable immé­dia­te­ment — le bois sombre des murs, les lampes encas­trées, les tabou­rets en cuir, la lumière miel. Une table. Deux per­sonnes. Un homme et une femme, assis face à face, pen­chés l’un vers l’autre avec cette incli­nai­son par­ti­cu­lière des gens qui parlent de choses qu’ils ne veulent pas que les autres entendent.

L’homme était Wael.

Maud le vit et le monde s’ar­rê­ta. Le monde s’ar­rê­ta comme il ne s’é­tait pas arrê­té de toute la nuit — ni au nom de Wael dans la bouche de Noor, ni dans l’ap­par­te­ment de la rue Bliss, ni pen­dant le récit de l’ordre et du coup de feu. Le monde s’ar­rê­ta parce que c’é­tait son visage. Son vrai visage. Pas un sou­ve­nir, pas une image men­tale recons­truite et défor­mée par un an de deuil — son visage tel qu’il avait été, fixé par la lumière sur le papier à un ins­tant pré­cis du temps, le 8 juillet 1962, douze jours avant sa mort. Le nez fort. Les yeux noirs. Le sou­rire — il sou­riait, sur la pho­to, il sou­riait avec cette cha­leur géné­reuse qu’il avait tou­jours, ce sou­rire de toutes les dents qui était aus­si un sou­rire des yeux, et Maud sen­tit quelque chose se bri­ser en elle, pas vio­lem­ment, pas avec fra­cas, dou­ce­ment, comme une corde qu’on a ten­due pen­dant un an et qui cède enfin, non pas parce qu’on a tiré plus fort mais parce que le temps a fait son tra­vail et que les fibres, une par une, ont lâché.

Et la femme en face de lui était Noor.

Recon­nais­sable aus­si — les che­veux noirs cou­pés au car­ré, les pom­mettes hautes, les sour­cils comme des traits de pin­ceau. Elle ne sou­riait pas. Elle écou­tait. Et son visage, dans la lumière ambi­guë du bar, avait cette expres­sion que Maud avait appris à recon­naître au cours de la nuit — cette atten­tion totale, cette concen­tra­tion magné­tique, ce regard qui déchif­frait l’autre trait par trait. Elle écou­tait Wael. Et dans la façon dont elle écou­tait — le corps légè­re­ment pen­ché, les mains jointes sur la table, le men­ton rele­vé — il y avait quelque chose qui ne pou­vait pas être simu­lé. Pas de l’a­mour, pas for­cé­ment. Mais du res­pect. De l’ad­mi­ra­tion. Et cette gra­vi­té par­ti­cu­lière qu’on n’a qu’en face de quel­qu’un dont on sait qu’il ne sera plus là longtemps.

Savait-elle déjà ? En ce 8 juillet 1962, douze jours avant le coup de feu dans la ruelle, Noor savait-elle déjà ce qui allait arri­ver ? Avait-elle déjà trans­mis son rap­port ? L’ordre de neu­tra­li­sa­tion était-il déjà en route, cir­cu­lant dans les canaux secrets entre Bey­routh et Paris, pen­dant qu’elle s’as­seyait en face de Wael et l’é­cou­tait par­ler avec cette inten­si­té de condamnée ?

Maud ne le sau­rait jamais. La pho­to ne le disait pas. La pho­to disait seule­ment : ces deux per­sonnes se sont assises à cette table, dans ce bar, à cette date. Et la lumière les a vues. Et la lumière a gar­dé leur image. Et main­te­nant cette image est entre vos mains.

Elle retour­na la pho­to. Au dos, au crayon, l’é­cri­ture de Garo — petite, appli­quée, la cal­li­gra­phie d’un homme qui note des détails pour vivre : *Bar du Phoe­ni­cia, 8/VII/62. W.C. et femme non identifiée.*

Femme non iden­ti­fiée. Garo ne connais­sait pas le vrai nom de Noor — il savait qu’elle tra­vaillait pour les Sué­dois ou les Nor­vé­giens, il avait enten­du son pré­nom ce soir de la bouche de Maud, mais il ne savait pas qui elle était vrai­ment. Per­sonne ne savait qui Noor était vrai­ment. Peut-être pas même Noor.

— Mer­ci, dit Maud.

Garo hocha la tête. Il ral­lu­ma une ciga­rette. Ses mains trem­blaient tou­jours, mais moins — comme si le fait d’a­voir don­né la pho­to avait allé­gé quelque chose, comme si le poids de la preuve s’é­tait trans­fé­ré de ses épaules à celles de Maud et que l’o­pé­ra­tion, loin de l’é­cra­ser, la ren­dait plus solide.

— Il y a une chose que je ne vous ai pas dite, dit Garo. Il tira sur la ciga­rette. La fumée mon­ta dans l’air immo­bile de la ter­rasse, lente, spi­ra­lée, bleue. — Ce soir-là, le 8 juillet, après que Wael et la femme sont par­tis, je suis res­té au bar. J’ai déve­lop­pé la pho­to le len­de­main, dans mon labo­ra­toire de Gem­may­zeh. Et quand je l’ai regar­dée sous l’a­gran­dis­seur — quand j’ai vu les détails que l’œil nu ne voit pas — j’ai remar­qué quelque chose.

Il poin­ta du doigt un coin de la pho­to. L’ar­rière-plan. Der­rière Wael et Noor, à trois tables de dis­tance, flou mais iden­ti­fiable. Un homme seul. Un verre de whis­ky devant lui. Assis au tabou­ret du fond. Contre le mur. Là où l’on voit la porte.

— Drum­mond, dit Maud.

— Je ne connais­sais pas son nom à l’é­poque. Mais c’est le même homme que celui que vous avez men­tion­né ce soir. Arthur Drum­mond. Assis au bar du Phoe­ni­cia, le 8 juillet 1962, à trois tables de Wael Cha­moun et de votre Noor. En train de les regarder.

L’en­gre­nage. Maud sen­tit ses dents se refer­mer — clic, clic, clic — chaque pièce s’emboîtant dans la sui­vante avec une pré­ci­sion d’hor­lo­ge­rie. Drum­mond sur­veillait Noor. Ou Wael. Ou les deux. Drum­mond savait, dès juillet 1962, que quelque chose se tra­mait autour de l’his­to­rien liba­nais. Et ce qu’il avait décou­vert — ce qu’il vou­lait dire à Maud ce soir — n’é­tait pas seule­ment la com­pli­ci­té fran­çaise dans la fuite de Phil­by. C’é­tait le meurtre de Wael. Drum­mond avait recons­ti­tué toute la chaîne — Wael, la liste, le Deuxième Bureau, Noor, l’ordre, le coup de feu. Et cette recons­ti­tu­tion lui avait coû­té la vie.

Maud glis­sa la pho­to dans l’en­ve­loppe. Glis­sa l’en­ve­loppe dans son sac. Le sac pesait main­te­nant plus lourd — non pas le poids du papier mais le poids de ce qu’il conte­nait. Une preuve. Le début d’une preuve. Le fil qu’on tire et qui défait le tissu.

— Par­tez, Garo, dit-elle. Cette nuit. Ne retour­nez pas chez vous. Allez chez quel­qu’un de confiance. Res­tez invi­sible jus­qu’à ce que l’ar­ticle paraisse.

— Je connais un prêtre à Bourj Ham­moud, dit Garo. Un Armé­nien. Il ne pose pas de questions.

— Allez chez lui.

Garo se leva. Prit son Lei­ca. Le pas­sa autour de son cou avec ce geste rituel qui était deve­nu, au fil des années, aus­si natu­rel que de nouer une cra­vate ou de faire le signe de croix. Il regar­da Maud une der­nière fois — un regard sans faux-sem­blant, sans cal­cul, le regard d’un homme simple qui a fait une chose cou­ra­geuse et qui ne sait pas encore s’il le regrettera.

— Wael aurait été fier de vous, dit-il. Puis il tra­ver­sa la ter­rasse, pous­sa la porte vitrée, et dis­pa­rut dans le hall du Phoenicia.

Maud res­ta sur la ter­rasse. Seule. Avec la mer, la cha­leur, les bou­gain­vil­liers, la pis­cine phos­pho­res­cente, et dans son sac la pho­to d’un homme mort qui sou­riait à la femme qui l’a­vait trahi.

Elle regar­da l’ho­ri­zon. La mer était tou­jours noire. Mais à l’ex­trême bord, là où l’eau tou­chait le ciel, quelque chose chan­geait — pas de la lumière, pas encore, mais l’ab­sence d’obs­cu­ri­té. Un amin­cis­se­ment du noir. Une pro­messe. L’aube approchait.

* * *

Cha­pitre 13 — La confrontation

Maud ren­tra dans le hall. Elle n’a­vait pas de plan. Elle avait une pho­to, une pro­messe de dos­sier, et la cer­ti­tude que la nuit n’é­tait pas ter­mi­née — pas encore, pas tant que la der­nière conver­sa­tion n’a­vait pas eu lieu, celle que tout le reste avait pré­pa­rée, chaque verre, chaque regard, chaque silence, chaque men­songe et chaque aveu menant à ce point de conver­gence comme les cou­loirs d’un laby­rinthe mènent au centre.

Noor était assise dans un fau­teuil du lobby.

Maud ne fut pas sur­prise. Quelque chose en elle savait — cette intui­tion qui avait fonc­tion­né toute la nuit comme un organe sup­plé­men­taire — que Noor serait là. Que Noor n’a­vait pas quit­té l’hô­tel après leur conver­sa­tion dans la chambre 514. Que Noor était redes­cen­due, s’é­tait assise dans ce fau­teuil, et atten­dait. Atten­dait quoi ? Maud, peut-être. Ou autre chose. Ou rien. Peut-être que Noor atten­dait sim­ple­ment que la nuit finisse, comme on attend la fin d’une fièvre, en sachant que le matin sera dif­fé­rent du soir et qu’on ne sera plus la même per­sonne de l’autre côté.

Elle avait ôté ses san­dales. C’est la pre­mière chose que Maud remar­qua — les san­dales posées à côté du fau­teuil, aban­don­nées, et les pieds nus de Noor sur le marbre froid du Phoe­ni­cia. Les pieds nus d’une femme dans un palace. Il y avait dans ce détail quelque chose de désar­mant, d’in­time, presque d’en­fan­tin — comme si Noor, en reti­rant ses chaus­sures, avait reti­ré la der­nière couche de son armure, et que ce qui res­tait — les pieds nus, la robe ivoire frois­sée, le visage sans masque — était enfin elle. Pas l’agent double. Pas la diplo­mate sué­doise. Pas Noor Sal­hab du Deuxième Bureau. Juste une femme fati­guée dans un hôtel, à quatre heures du matin, qui atten­dait quelque chose qu’elle ne pou­vait pas nommer.

Maud s’as­sit dans le fau­teuil en face d’elle. Le même face-à-face qu’au bar, huit heures plus tôt — mais tout avait chan­gé. L’é­chi­quier était ren­ver­sé. Les pièces étaient épar­pillées. Et les deux joueuses ne jouaient plus — elles se regar­daient par-des­sus le pla­teau vide avec la luci­di­té épui­sée de celles qui savent que la par­tie est finie et qui ne savent pas encore qui a gagné.

— Je croyais que vous étiez par­tie copier le dos­sier, dit Maud.

— C’est fait. Il y a un centre de ser­vices au sous-sol de l’hô­tel. Une pho­to­co­pieuse. Le récep­tion­niste de nuit m’a lais­sée l’u­ti­li­ser. Pour un pourboire.

— Bey­routh fonc­tionne aux arrangements.

— Bey­routh fonc­tionne à tout ce qui n’est pas la loi.

Un silence. Le lob­by était un aqua­rium vide — la lumière miel avait bais­sé d’un cran, les lustres fonc­tion­naient à demi-régime comme pour éco­no­mi­ser le spec­tacle en atten­dant les spec­ta­teurs du matin, et le marbre lui­sait dou­ce­ment dans cette semi-pénombre, comme une eau dor­mante. Au comp­toir de la récep­tion, l’employé de nuit avait dis­pa­ru — pro­ba­ble­ment aux toi­lettes, ou à la cui­sine cher­cher du café, ou absor­bé par les murs comme les ser­veurs fan­tômes du bar. Bou­tros lui-même avait quit­té son poste — son comp­toir était désert pour la deuxième fois de la nuit. L’hô­tel res­pi­rait seul.

Maud ouvrit son sac. Sor­tit l’en­ve­loppe. Sor­tit la pho­to. Et la posa sur la table basse entre elles, face visible, comme on pose une carte maîtresse.

Noor regar­da la photo.

Son visage ne bou­gea pas. Pas un muscle. Pas un fré­mis­se­ment. Mais ses yeux — ces yeux noirs qui avaient été tour à tour magné­tiques, opaques, bles­sés, épui­sés — ses yeux se fixèrent sur l’i­mage avec une inten­si­té qui abo­lit tout le reste. Pen­dant dix secondes, quinze, vingt, Noor Sal­hab regar­da la pho­to­gra­phie de Wael Cha­moun et d’elle-même au bar du Phoe­ni­cia le 8 juillet 1962, et dans ces vingt secondes il se pas­sa quelque chose que les mots ne pou­vaient pas cap­tu­rer — quelque chose qui appar­te­nait au domaine de la lumière, du papier argen­tique, de l’i­mage fixe, quelque chose que seule une pho­to pou­vait dire et qu’au­cune confes­sion ne dirait jamais.

Elle se vit en face de Wael. Elle vit son propre visage écou­tant un homme qu’elle avait contri­bué à tuer. Elle vit la gra­vi­té de son expres­sion — cette atten­tion totale que Maud avait remar­quée sur la pho­to, ce res­pect, cette admi­ra­tion — et elle sut, comme Maud l’a­vait su, que cette expres­sion ne pou­vait pas être simu­lée. La preuve était là, sur le papier. La preuve qu’elle avait été sin­cère. La preuve que ce qu’elle avait éprou­vé pour Wael, quelle que fût la nature de ce sen­ti­ment — amour, admi­ra­tion, fas­ci­na­tion — avait été réel. Et cette preuve était aus­si sa condam­na­tion, parce qu’elle mon­trait que Noor avait tra­hi un homme devant lequel elle était sin­cère, et que cette sin­cé­ri­té ren­dait la tra­hi­son non pas moins grave mais plus monstrueuse.

— Où avez-vous eu ça ? murmura-t-elle.

— Le pho­to­graphe. Garo Heki­mian. Il était au bar ce soir-là. Avec son Leica.

— Le petit Armé­nien ner­veux qui traîne dans le lobby.

— Oui.

Noor ten­dit la main vers la pho­to. S’ar­rê­ta. Ses doigts res­tèrent en sus­pen­sion à quelques cen­ti­mètres de l’i­mage — au-des­sus du visage de Wael, au-des­sus de son sou­rire — et ne la tou­chèrent pas. Comme si tou­cher la pho­to eût été tou­cher le mort. Comme si le papier eût été de la peau.

— Il sou­rit, dit Noor. Sa voix était un filet. — Il sou­riait tou­jours. Même quand il avait peur. Même quand il savait. Il sou­riait et on croyait que tout allait bien, et rien n’al­lait bien, et son sou­rire était la chose la plus cou­ra­geuse et la plus ter­rible que j’aie jamais vue.

Maud encais­sa. Parce que c’é­tait vrai. Le sou­rire de Wael — elle le connais­sait mieux que per­sonne, elle l’a­vait embras­sé mille fois, elle l’a­vait vu au réveil et au cré­pus­cule et dans l’a­mour et dans la colère — le sou­rire de Wael était exac­te­ment ce que Noor décri­vait. Un acte de cou­rage. Un acte de dis­si­mu­la­tion. Les deux à la fois, indé­mê­lables, comme tout chez lui.

— Il y a autre chose sur la pho­to, dit Maud. Regar­dez le fond. Le tabou­ret du fond, contre le mur.

Noor plis­sa les yeux. Regar­da. Vit.

— Drum­mond, dit-elle.

— Drum­mond. Le 8 juillet 1962. Au bar du Phoe­ni­cia. En train de vous regar­der avec Wael. Il savait, Noor. Drum­mond savait depuis le début. Pas tout — pas encore — mais assez pour com­prendre que quelque chose se pas­sait entre vous et l’his­to­rien. Et il a tiré le fil. Pen­dant un an, il a tiré le fil. Jus­qu’à ce soir.

Noor se lais­sa aller contre le dos­sier du fau­teuil. Ses épaules s’af­fais­sèrent. Son corps, qui avait main­te­nu toute la nuit une pos­ture de contrôle — le dos droit, le men­ton levé, les jambes croi­sées avec pré­ci­sion — ce corps capi­tu­la. Il se relâ­cha dans le fau­teuil comme un vête­ment qu’on ôte, et ce qui res­ta n’é­tait plus une sil­houette mais une forme, une masse, quelque chose de défait.

— Je sais, dit-elle. Je sais que Drum­mond savait. C’est pour ça que je l’ai orien­té vers vous. Parce qu’il avait les pièces du puzzle — pas toutes, mais les bonnes. Et parce que, seul, il ne pou­vait rien en faire. Un agent du MI6 qui accuse le Deuxième Bureau fran­çais du meurtre d’un his­to­rien liba­nais — qui le publie­rait ? Qui le croi­rait ? Mais une jour­na­liste de l’AFP qui recons­ti­tue l’his­toire par elle-même, avec des preuves, avec des sources — ça, c’est autre chose. Ça, c’est un article. Ça, c’est une bombe.

— Vous m’a­vez uti­li­sée aus­si. Comme vous avez uti­li­sé Drummond.

— Oui.

Un cin­quième oui. Mais celui-ci était dif­fé­rent des quatre pré­cé­dents. Celui-ci n’a­vait pas le poids d’un aveu — il avait la séche­resse d’un fait. Noor ne s’ex­cu­sait plus. Noor ne se jus­ti­fiait plus. Noor consta­tait. Avec la clar­té froide de quel­qu’un qui a brû­lé tous ses masques et qui se tient, nu, dans les cendres.

— Et main­te­nant ? dit Maud.

— Main­te­nant vous avez tout. La pho­to. Le dos­sier — vous l’au­rez demain matin. Le récit de cette nuit. Le nom de l’o­pé­ra­tion. Les méca­nismes. L’ordre. Le déra­page. La mort. Vous avez ce que Drum­mond vou­lait vous don­ner. Ce que Wael vou­lait que quel­qu’un sache. Ce que j’ai por­té seule pen­dant un an.

— Et vous ? Quand l’ar­ticle paraî­tra. Que deviendrez-vous ?

Noor sou­rit. Et ce sou­rire — pour la pre­mière fois de la nuit, pour la pre­mière et der­nière fois — fut un vrai sou­rire. Pas le sou­rire-masque du bar. Pas le sou­rire amer de l’ap­par­te­ment. Un sou­rire qui mon­tait jus­qu’aux yeux, qui éclai­rait le visage entier, un sou­rire qui avait la beau­té des choses qui ne durent pas.

— Je dis­pa­raî­trai, dit-elle. C’est ce que je fais de mieux. C’est la seule chose que ce métier m’a apprise qui vaille quelque chose — dis­pa­raître. Je quit­te­rai le Liban. Je quit­te­rai la cou­ver­ture sué­doise. Je quit­te­rai le Deuxième Bureau — s’il ne me quitte pas d’a­bord. Et j’i­rai quelque part où per­sonne ne me connaît et où je pour­rai être quel­qu’un d’autre. Encore quel­qu’un d’autre. C’est la malé­dic­tion des agents doubles — on ne cesse jamais de deve­nir quel­qu’un d’autre, et un jour on se rend compte qu’on a oublié qui on était au départ.

— Qui étiez-vous au départ ?

— Une fille de la mon­tagne druze. De Chouf. Mon père était ins­ti­tu­teur. Ma mère culti­vait des oli­viers. J’a­vais cinq frères et sœurs et un chien qui s’ap­pe­lait Bal­tha­zar et une vue sur la val­lée qui me fai­sait croire que le monde était beau.

C’é­tait la chose la plus inat­ten­due que Noor eût dite de toute la nuit. Plus inat­ten­due que l’a­veu de l’ordre. Plus inat­ten­due que la confes­sion sur Wael. Un sou­ve­nir d’en­fance. Un chien nom­mé Bal­tha­zar. Une vue sur une val­lée. Et Maud com­prit que ce sou­ve­nir était la chose la plus vraie que Noor pos­sé­dât encore — le seul frag­ment de son iden­ti­té que les ser­vices n’a­vaient pas fal­si­fié, que les cou­ver­tures n’a­vaient pas recou­vert, que les men­songes n’a­vaient pas dissous.

— Il y a une condi­tion, dit Noor.

Maud atten­dit.

— Mon nom. Pas dans l’ar­ticle. Pas comme source iden­ti­fiée. Vous pou­vez écrire ce que vous vou­lez — les réseaux fran­çais, la liste, Phil­by, Wael, l’o­pé­ra­tion. Mais mon nom ne doit pas appa­raître. Pas Noor Sal­hab. Pas la diplo­mate sué­doise. Pas l’of­fi­cier trai­tant. Si mon nom appa­raît, je suis morte. Et pas d’un arrêt car­diaque comme Drum­mond. Morte vrai­ment. Le Deuxième Bureau ne par­donne pas la tra­hi­son. Jamais.

— Vous me deman­dez de pro­té­ger ma source.

— Je vous demande de me lais­ser vivre.

La phrase res­ta entre elles comme un objet posé sur la table — à côté de la pho­to, à côté du sac qui conte­nait le magné­to­phone et le car­net et le sty­lo et tout l’ar­se­nal d’une jour­na­liste qui avait pas­sé dix ans à trans­for­mer les secrets des autres en articles. Lais­ser vivre. C’é­tait la demande la plus simple et la plus ver­ti­gi­neuse du monde. Pro­té­ger le nom de la femme qui avait cau­sé la mort de l’homme qu’elle aimait. Pro­té­ger sa source. Pro­té­ger son enne­mie. Pro­té­ger celle qui, dans un tri­bu­nal, serait com­plice de meurtre, et qui, dans cette nuit, avait été la seule à dire la vérité.

Maud regar­da la pho­to sur la table. Wael sou­riait. Noor écou­tait. Drum­mond obser­vait. Trois per­sonnes figées dans la lumière du bar du Phoe­ni­cia un soir de juillet 1962 — un mort, une traî­tresse, un espion. Et der­rière l’ob­jec­tif, invi­sible, Garo, l’Ar­mé­nien ner­veux qui avait appuyé sur le déclen­cheur sans savoir qu’il cap­tait non pas une image mais une équa­tion, une for­mule chi­mique dont le résul­tat serait deux morts, une dis­pa­ri­tion et un article qui n’é­tait pas encore écrit.

— D’ac­cord, dit Maud.

Noor fer­ma les yeux. Les gar­da fer­més. Une seconde. Deux. Trois. Quand elle les rou­vrit, quelque chose avait chan­gé pour la der­nière fois — le der­nier chan­ge­ment de la nuit, le der­nier mou­ve­ment tec­to­nique sur ce visage qui en avait connu tant. Ce n’é­tait pas du sou­la­ge­ment. Ce n’é­tait pas de la gra­ti­tude. C’é­tait de l’ac­cep­ta­tion. L’ac­cep­ta­tion de ce qui était fait et de ce qui ne pou­vait pas être défait. L’ac­cep­ta­tion que le dos­sier Lazare quit­te­rait ses mains, que l’his­toire de Wael serait racon­tée, que le monde sau­rait — pas tout, jamais tout, mais assez — et que sa propre vie, cette vie de couches et de masques et de men­songes empi­lés les uns sur les autres, pren­drait un tour­nant dont elle ne connais­sait pas la direction.

— Une der­nière chose, dit Noor. Elle se pen­cha en avant. Ses pieds nus tou­chèrent le marbre — un fris­son remon­ta le long de ses jambes, visible, invo­lon­taire, la chair de poule du froid ou de l’é­mo­tion. — Le chef de poste. Celui qui a don­né l’ordre d’en­lè­ve­ment. Celui qui a chan­gé mon plan.

— Oui.

— Il est tou­jours en poste. À Bey­routh. Vous le croi­se­rez peut-être. Vous l’a­vez peut-être déjà croi­sé. C’est un homme qu’on croise — il fait par­tie des murs, il fait par­tie du décor, il fait par­tie de cette ville comme les réver­bères et les pal­miers. Je ne vous dirai pas son nom. Pas parce que je le pro­tège — parce que son nom est dans le dos­sier. Wael l’a­vait iden­ti­fié. C’est le der­nier cadeau que Wael vous fait — le nom de l’homme qui l’a tué, écrit de la main de l’homme qu’il a tué.

Noor se leva. Remit ses san­dales. Le geste fut lent, méti­cu­leux — elle bou­cla chaque lanière avec le soin d’une femme qui se rha­bille après l’a­mour ou avant la guerre, ce qui dans son cas reve­nait au même. Elle prit son sac. Véri­fia que la copie du dos­sier était dedans. Regar­da Maud une der­nière fois.

— Wael avait rai­son, dit-elle. Vous irez tou­jours trop loin.

La phrase de Wael. Dans la bouche de Noor. Maud reçut le choc sans bron­cher — un choc froid, exact, comme un éclat de verre qui entre dans la peau si pro­pre­ment qu’on ne sent pas la cou­pure et qu’on ne voit le sang qu’a­près. Noor connais­sait cette phrase. Wael la lui avait dite aus­si. Ou Noor l’a­vait enten­due de la bouche de Wael un soir au bar du Phoe­ni­cia. Ou Noor l’a­vait lue dans un rap­port de sur­veillance. Ça n’a­vait plus d’im­por­tance. Ce qui impor­tait, c’est que la phrase exis­tait entre elles trois — Wael, Maud, Noor — comme un legs, comme un tes­ta­ment, comme la der­nière volon­té d’un mort qui avait aimé deux femmes et qui avait été tra­hi par la nuit.

Noor tra­ver­sa le lob­by. Ses san­dales cla­quèrent sur le marbre — un bruit sec, régu­lier, qui s’é­loi­gnait comme un métro­nome qu’on emporte. Elle ne se retour­na pas. Pas de quart de tour, pas de regard par-des­sus l’é­paule. Elle mar­cha droit vers la porte d’en­trée du Phoe­ni­cia, la pous­sa, et la cha­leur de Bey­routh l’avala.

La porte se referma.

Maud res­ta seule dans le lob­by du Phoe­ni­cia avec la pho­to de Wael sur la table et l’aube dans les veines.

* * *

Cha­pitre 14 — L’aube

Elle ne bou­gea pas.

Pen­dant com­bien de temps — dix minutes, vingt, une heure — elle res­ta assise dans le fau­teuil du lob­by, les yeux ouverts, le corps immo­bile, le sac sur les genoux, la pho­to de Wael posée entre elle et le monde comme un bou­clier ou une offrande. Le Phoe­ni­cia res­pi­rait autour d’elle — les ven­ti­la­teurs au pla­fond bras­saient l’air cli­ma­ti­sé avec la len­teur méca­nique d’or­ganes qui ne savent pas qu’ils sont vivants, les lustres bour­don­naient à demi-régime, les murs de marbre gar­daient la mémoire de tout ce qui avait été dit et fait entre eux cette nuit, et ils ne juge­raient pas, les murs ne jugent jamais, les murs sont les seuls témoins fiables parce qu’ils ne témoignent devant personne.

Le lob­by, à cette heure, appar­te­nait aux fan­tômes. Pas les fan­tômes des films — les vrais, les quo­ti­diens, ceux qui hantent les grands hôtels entre quatre et six heures du matin, quand les der­niers noc­tam­bules sont par­tis et que les pre­miers employés du matin ne sont pas encore arri­vés. Des ombres de conver­sa­tions. Des traces de par­fum. Un verre oublié sur une table basse, avec un demi-cen­ti­mètre de whis­ky au fond qui avait la cou­leur de l’ambre et la mélan­co­lie de tout ce qui est aban­don­né. Le Phoe­ni­cia flot­tait dans cet entre-deux comme un navire entre deux marées — ni nuit ni jour, ni plein ni vide, un espace sus­pen­du où le temps n’a­van­çait plus mais ne recu­lait pas non plus, où tout était pos­sible parce que rien n’a­vait encore été décidé.

Maud prit la pho­to. La regar­da une der­nière fois. Le visage de Wael. Ce sou­rire. Ces yeux noirs qui la regar­daient à tra­vers le papier et le temps et la mort, et qui disaient — quoi ? Vas‑y ? Arrête-toi ? Par­donne ? Ne par­donne pas ? Les morts ne donnent pas de consignes. Les morts sou­rient sur les pho­tos et laissent les vivants se débrouiller avec le reste.

Elle ran­gea la pho­to dans l’en­ve­loppe. L’en­ve­loppe dans le sac. Fer­ma le sac. Et res­ta assise encore un moment, parce que se lever c’é­tait com­men­cer, et com­men­cer c’é­tait choi­sir, et elle n’a­vait pas encore choi­si — ou plu­tôt elle avait choi­si depuis le début, depuis l’ins­tant où elle avait ouvert la lettre de Drum­mond dans son bureau de la rue des Saints-Pères, depuis l’ins­tant où elle avait ache­té le billet d’a­vion, depuis l’ins­tant où le taxi avait lon­gé la Cor­niche et que la Médi­ter­ra­née avait été par­tout, dans le pare-brise, dans les rétro­vi­seurs, dans ses yeux. Elle avait choi­si avant de savoir ce qu’elle choi­sis­sait. C’é­tait tou­jours comme ça avec elle. Wael le savait. Noor le savait. Tout le monde le savait sauf elle.

Le pre­mier bruit du matin fut un cli­que­tis de vaisselle.

Il venait des cui­sines — loin­tain, étouf­fé par les murs et les cou­loirs, mais recon­nais­sable entre mille. Le bruit d’une cui­sine qui se réveille. Des tasses sor­ties des pla­cards. Des sou­coupes empi­lées. Le sif­fle­ment d’une bouilloire. Le choc sourd d’un sac de café qu’on pose sur un comp­toir. Le Phoe­ni­cia recom­men­çait à vivre par ses entrailles, comme un ani­mal qui se réveille ventre d’a­bord, et ce bruit — banal, domes­tique, absur­de­ment récon­for­tant — fut la pre­mière chose qui rame­na Maud dans le monde des vivants.

Puis la lumière.

Elle arri­va par les baies vitrées du hall — pas d’un coup, pas comme un pro­jec­teur qu’on allume, mais par degrés, par couches, par nuances. D’a­bord le gris. Un gris lai­teux, trans­lu­cide, le gris de l’aube mari­time qui pré­cède le soleil comme un huis­sier pré­cède le juge. Ce gris entra dans le lob­by et se mêla à la lumière miel des lustres, et pen­dant quelques minutes les deux lumières coexis­tèrent — l’ar­ti­fi­cielle et la natu­relle, la nuit et le jour, le men­songe et la véri­té — et le lob­by du Phoe­ni­cia eut la cou­leur d’un rêve, cette cou­leur impos­sible qui n’existe que dans les inter­stices, quand le monde hésite entre deux états.

Puis le gris vira au rose. Un rose pâle, presque blanc, le rose de l’in­té­rieur d’un coquillage, le rose que les peintres appellent aurore et que les Bey­rou­thins appellent sim­ple­ment le matin. Le rose entra par les baies vitrées et tou­cha le marbre et le marbre rou­git comme s’il avait honte, comme si la lumière du jour révé­lait ce que la lumière miel avait caché — les traces de pas, les éra­flures, les fis­sures minus­cules dans la pierre, toutes ces marques que la nuit efface et que l’aube restaure.

Et puis le soleil.

Il appa­rut d’un coup — par-des­sus la mer, par-des­sus l’ho­ri­zon, par-des­sus tout ce que Maud avait tra­ver­sé cette nuit. Un disque rouge sang qui mon­ta de la Médi­ter­ra­née comme un noyé qui remonte à la sur­face, ruis­se­lant de lumière, et qui frap­pa les baies vitrées du Phoe­ni­cia avec une vio­lence dorée qui trans­for­ma le lob­by en cathé­drale. Le marbre devint or. Les lustres devinrent inutiles. Les fau­teuils, les tables, les plantes vertes, le comp­toir de la récep­tion, tout fut pris dans cette lumière pre­mière, cette lumière qui exis­tait avant les hôtels et les espions et les guerres et les men­songes, cette lumière qui ne savait rien et qui éclai­rait tout.

Maud fer­ma les yeux. Le soleil était chaud sur ses pau­pières. Rouge à tra­vers la peau. Le rouge du sang, le rouge du début, le rouge de tout ce qui pulse et vit et refuse de s’arrêter.

Le Phoe­ni­cia se réveilla.

Les bruits se mul­ti­plièrent — un ascen­seur qui mon­tait, un cha­riot qui rou­lait dans un cou­loir, des voix en arabe dans les cui­sines, le rire d’une femme de chambre quelque part dans les étages, un télé­phone qui son­nait à la récep­tion, le cla­que­ment d’une porte. L’hô­tel repre­nait sa vie diurne avec l’in­dif­fé­rence majes­tueuse d’un orga­nisme qui a sur­vé­cu à une nuit de plus et qui n’en tire aucune gloire. Les clients du matin com­men­ce­raient bien­tôt à des­cendre — des hommes d’af­faires avec leurs ser­viettes, des tou­ristes avec leurs appa­reils pho­to, des diplo­mates avec leurs sou­rires cali­brés — et ils tra­ver­se­raient ce lob­by sans savoir ce qui s’y était joué, sans sen­tir les traces de Noor et de Maud et de Sin­clair et de Garo dans l’air qu’ils res­pi­re­raient, sans devi­ner que le marbre sous leurs chaus­sures avait été le sol d’un tri­bu­nal et d’un confes­sion­nal et d’un champ de bataille, tout en une seule nuit, entre un cré­pus­cule et une aube.

Bou­tros revint.

Il appa­rut par une porte de ser­vice que Maud n’a­vait jamais remar­quée — une porte dis­crète, peinte de la même cou­leur que le mur, presque invi­sible, par laquelle les employés entraient et sor­taient comme des acteurs par les cou­lisses. Il por­tait le même uni­forme — veste noire, che­mise blanche, nœud papillon bor­deaux — mais frais, repas­sé, comme s’il avait chan­gé de cos­tume pen­dant son absence, comme s’il avait mué. Son visage de cèdre était le même — ravi­né, patient, indes­truc­tible — mais quelque chose dans ses yeux avait chan­gé. Les puits étaient moins pro­fonds. Ou la lumière du matin y des­cen­dait plus loin.

Il vit Maud. Ne parut pas sur­pris de la trou­ver là — assis dans un fau­teuil du lob­by, à cinq heures et demie du matin, avec un sac sur les genoux et le soleil sur le visage. Bou­tros Maa­touk ne s’é­ton­nait de rien. Les grands hôtels sont des théâtres, et les concierges sont les seuls spec­ta­teurs qui ne quittent jamais la salle.

— Bon­jour, madame Ker­vern, dit-il. Avez-vous dormi ?

— Non.

— Per­sonne ne dort la pre­mière nuit. C’est le déca­lage horaire. Ou Bey­routh. Les deux ont le même effet.

Il prit sa place der­rière le comp­toir. Ajus­ta les objets sur la sur­face en aca­jou — le registre, le télé­phone, le pot à crayons, le petit pla­teau en lai­ton pour les mes­sages — avec les gestes méti­cu­leux d’un prêtre qui dis­pose les élé­ments du culte sur l’au­tel. Chaque objet à sa place. Chaque chose dans l’ordre. Le monde remis en état.

— Puis-je vous faire mon­ter un café, madame ? Un vrai café. Pas celui du bar — celui de la cui­sine. Le cui­si­nier est arri­vé. Il fait le meilleur café de Bey­routh. Ne le dites pas au barman.

— Oui, dit Maud. Un café. Mer­ci, Boutros.

Il décro­cha le télé­phone. Pas­sa la com­mande en arabe — quelques mots rapides, musi­caux, qui avaient la dou­ceur d’une langue qui se réveille elle aus­si. Rac­cro­cha. Et res­ta debout der­rière son comp­toir, les mains posées à plat sur l’a­ca­jou, et il regar­da Maud avec une expres­sion qu’elle n’a­vait vue sur aucun visage cette nuit — ni sur celui de Noor, ni sur celui de Sin­clair, ni sur celui de Garo. Une expres­sion qui n’é­tait ni de la curio­si­té, ni de la com­pas­sion, ni du juge­ment. De la patience. La patience d’un homme qui a vu des cen­taines de per­sonnes tra­ver­ser ce lob­by avec des secrets dans les poches et des déci­sions à prendre, et qui sait que les déci­sions se prennent seules, à leur heure, comme les fruits tombent de l’arbre — non pas quand on les secoue mais quand ils sont mûrs.

— Bou­tros, dit Maud.

— Oui, madame.

— Le coup de télé­phone. Hier soir. Quand je suis pas­sée devant votre comp­toir pour aller au bar. Vous avez décro­ché le télé­phone, com­po­sé un numé­ro, lais­sé son­ner deux fois, et raccroché.

Bou­tros ne cil­la pas.

— Vous avez pré­ve­nu quel­qu’un de ma pré­sence, dit Maud.

— J’ai pré­ve­nu quel­qu’un que la nuit allait com­men­cer, dit Boutros.

— Qui ?

— Quel­qu’un qui atten­dait que vous veniez. Quel­qu’un qui savait que vous vien­driez, tôt ou tard, et qui m’a­vait deman­dé de le pré­ve­nir quand ce serait le cas.

— Noor.

Bou­tros ne confir­ma pas. Ne nia pas. Son visage res­ta le même — le cèdre, les puits, le nœud papillon. Mais ses mains, posées sur le comp­toir, bou­gèrent d’un cen­ti­mètre. Un cen­ti­mètre vers l’ex­té­rieur cette fois — le geste inverse de celui de la veille, comme s’il ouvrait quelque chose au lieu de le fermer.

— Mon­sieur Cha­moun me fai­sait confiance, dit-il. C’est un hon­neur rare. La confiance est la chose la plus chère du monde dans un grand hôtel — plus chère que les suites, plus chère que le cham­pagne, plus chère que la dis­cré­tion. Mon­sieur Cha­moun me fai­sait confiance et il m’a deman­dé, un soir, quelques semaines avant sa dis­pa­ri­tion, de veiller sur quelque chose. Pas un objet. Pas un docu­ment. Une pos­si­bi­li­té. La pos­si­bi­li­té que quel­qu’un vienne un jour le cher­cher. Et quand cette per­sonne vien­drait, je devais pré­ve­nir la seule per­sonne qui savait ce qui lui était arri­vé. Pour que la véri­té ait une chance.

Maud sen­tit ses yeux brû­ler. Pas des larmes — elle ne pleu­re­rait pas, pas ici, pas dans ce lob­by, pas devant Bou­tros. Mais une brû­lure. La brû­lure du sel et du soleil et de la fatigue et de quelque chose d’autre, quelque chose qui n’a­vait pas de nom et qui res­sem­blait à de la gra­ti­tude — envers ce vieil homme der­rière son comp­toir qui avait gar­dé un secret pen­dant un an, qui avait atten­du avec la patience d’un cèdre que la bonne per­sonne pousse la porte du Phoe­ni­cia, et qui avait décro­ché son télé­phone au bon moment, lais­sé son­ner deux fois, et rac­cro­ché. Deux son­ne­ries. Le signal le plus simple du monde. Et toute la nuit en avait découlé.

— Wael vous a deman­dé de pré­ve­nir Noor, dit Maud. Il savait. Il savait qu’elle tra­vaillait pour les Fran­çais. Et il lui fai­sait quand même confiance.

Bou­tros ne répon­dit pas. Mais dans ses yeux — au fond des puits, très loin, presque invi­sible — quelque chose scin­tilla. Pas de la lumière. Pas de la véri­té. Quelque chose de plus modeste et de plus pré­cieux. De la confirmation.

Le café arri­va. Appor­té par un ser­veur mati­nal — pas un fan­tôme celui-là, un homme de chair et d’os, tra­pu, mous­ta­chu, en veste blanche, qui posa le pla­teau sur la table basse avec la brus­que­rie affec­tueuse des cui­si­niers qui confondent le ser­vice avec l’a­mour. Une petite tasse en por­ce­laine. Le café noir, épais, sur­mon­té de sa mousse brune. L’o­deur de car­da­mome et de terre brû­lée. Le café de Wael.

Maud but. Le café était brû­lant, amer, épais — tout ce qu’elle avait détes­té la pre­mière fois, dans le bureau de Wael à l’AUB, un après-midi de mai 1961. Et main­te­nant elle le buvait comme un sacre­ment. Comme une com­mu­nion. Comme la der­nière gor­gée d’un rituel qui avait com­men­cé deux ans plus tôt et qui se ter­mi­nait ici, dans ce lob­by, à cette heure, sous cette lumière.

Elle posa la tasse. Le marc au fond des­si­nait des formes. Elle ne les lut pas. Pas parce qu’elle avait peur de ce qu’elles diraient — parce qu’elle n’en avait plus besoin. Elle savait déjà. Elle savait ce qu’elle allait faire. Elle l’a­vait tou­jours su. Depuis la lettre de Drum­mond. Depuis le taxi sur la Cor­niche. Depuis le hall du Phoe­ni­cia et ses lustres et son marbre et sa lumière miel qui men­tait avec grâce.

Elle allait écrire.

Pas un article. Pas une dépêche AFP de trois feuillets avec des guille­mets et des sources ano­nymes et des pré­cau­tions de juriste. Quelque chose de plus long. De plus pro­fond. De plus dan­ge­reux. Elle allait écrire l’his­toire de Wael Cha­moun — his­to­rien, amant, cher­cheur de véri­té, homme qui avait tiré un fil et que le fil avait étran­glé. Elle allait écrire l’his­toire du dos­sier Lazare — la liste, les noms, les réseaux qui ne s’é­taient jamais éteints, la France qui n’a­vait jamais quit­té le Levant. Elle allait écrire l’his­toire de Phil­by — pas la fuite, que tout le monde connais­sait, mais la com­pli­ci­té, que per­sonne ne vou­lait connaître. Elle allait écrire l’his­toire de Drum­mond, le net­toyeur deve­nu cher­cheur de véri­té, mort d’un arrêt car­diaque trop ponc­tuel. Et elle allait écrire cette nuit — le bar, Noor, Dalal, Garo, Sin­clair, Bou­tros, le Phoe­ni­cia qui avait été le décor et le témoin et le com­plice de tout.

Elle n’é­cri­rait pas le nom de Noor. Elle avait don­né sa parole. Et Maud Ker­vern, jour­na­liste AFP, fille de Bre­tagne, femme de parole comme son père avait été homme de parole et comme Wael avait été homme de parole — Maud Ker­vern tenait ses pro­messes. Même celles qu’elle fai­sait à ses enne­mies. Sur­tout celles-là.

Elle se leva. Prit son sac. Tra­ver­sa le lob­by. Ses talons cla­quèrent sur le marbre — un bruit net, régu­lier, qui n’a­vait plus rien de la fatigue ni de l’hé­si­ta­tion. Un bruit de femme qui marche vers quelque chose.

En pas­sant devant le comp­toir de Bou­tros, elle s’arrêta.

— Mer­ci, dit-elle.

— C’est moi qui vous remer­cie, madame. Mon­sieur Cha­moun aurait été content. Pas heu­reux — content, c’est dif­fé­rent, c’est moins que le bon­heur mais c’est plus solide. Content que quel­qu’un soit venu. Content que la pos­si­bi­li­té soit deve­nue une réalité.

Maud hocha la tête. Il n’y avait plus rien à dire. Les mots avaient fait leur tra­vail cette nuit — ils avaient ouvert des portes, révé­lé des secrets, bles­sé et conso­lé et men­ti et avoué — et main­te­nant les mots se reti­raient, comme la mer après la tem­pête, et ce qui res­tait sur la plage n’é­tait pas beau mais c’é­tait vrai.

Elle prit l’as­cen­seur. Les miroirs. Une der­nière fois. Six Maud, huit Maud, une infi­ni­té de Maud mon­tant vers la chambre 514. Et dans ces reflets — cette fois, cette der­nière fois — elle ne cher­cha ni les yeux de Wael ni les siens. Elle ne cher­cha rien. Elle regar­da sim­ple­ment la femme dans le miroir, cette femme aux yeux cer­nés et à la robe frois­sée et aux che­veux en désordre qui por­tait dans son sac une pho­to et un magné­to­phone et un car­net et un sty­lo et la mémoire d’une nuit qui ne fini­rait jamais vrai­ment, et elle la trou­va — cette femme, ce reflet, elle-même — non pas belle, non pas forte, non pas cou­ra­geuse, mais suf­fi­sante. Suf­fi­sante pour ce qui devait être fait.

La chambre 514. Elle ouvrit la porte. Le lit était tou­jours intact. La valise tou­jours fer­mée. La mer tou­jours là par la fenêtre — mais la mer avait chan­gé. La Médi­ter­ra­née du matin n’é­tait plus la Médi­ter­ra­née de la nuit. Elle n’é­tait plus noire, plus mena­çante, plus indif­fé­rente. Elle était bleue. D’un bleu absurde, insen­sé, un bleu qui n’a­vait aucune rai­son d’être si beau après une nuit si laide, un bleu qui était une gifle et une grâce, un bleu qui disait : je suis tou­jours là, et je serai tou­jours là, et les morts sont morts et les vivants sont vivants et la lumière revient tou­jours, tou­jours, même après les nuits les plus longues, même après les secrets les plus noirs, même à Beyrouth.

Maud s’as­sit au bureau — ce bureau où per­sonne n’é­cri­rait jamais, avait-elle pen­sé en arri­vant. Elle ouvrit la valise enfin. En sor­tit un sty­lo, du papier. Posa le car­net à côté. Posa la pho­to à côté du car­net — Wael sou­riant, Noor écou­tant, Drum­mond dans l’ombre.

Et sous la porte, comme Noor l’a­vait pro­mis, une che­mise en car­ton brun avait été glis­sée pen­dant son absence. LAZARE, disait l’é­cri­ture de Wael. Lazare, celui qui revient d’entre les morts.

Maud prit la che­mise. L’ou­vrit. Regar­da les noms, les dates, les lignes rouges tra­cées par la main de Wael entre les noms des vivants et les noms des morts. Puis elle prit le stylo.

Dehors, Bey­routh se réveillait. Les klaxons. Les cris des mar­chands. L’ap­pel du muez­zin, loin­tain, mélan­co­lique, mon­tant depuis une mos­quée de Bab Idriss comme une colonne de fumée sonore. Les cloches d’une église maro­nite, quelque part dans Gem­may­zeh, qui répon­daient au muez­zin avec cette cour­toi­sie aga­cée des vieux voi­sins qui ne s’aiment pas mais qui se res­pectent. Le bruit d’un scoo­ter. Le rire d’un enfant. Le cris­se­ment d’un rideau de fer qu’on lève. Et par-des­sus tout, par-des­sous tout, le bruit de la mer — éter­nel, patient, indif­fé­rent à tout ce que les hommes font au bord de l’eau.

Dalal Frem, quelque part dans l’hô­tel, dor­mait encore. Sa voix au repos. Ses bra­ce­lets en argent immo­biles sur une table de nuit. Elle rêvait peut-être d’As­ma­han, la chan­teuse druze morte dans le Nil, ou peut-être ne rêvait-elle de rien, peut-être que les chan­teuses, quand elles dorment, font silence même dans leurs rêves, pour que la voix se repose, pour que la voix soit prête le soir, quand le bar du Phoe­ni­cia se rem­pli­ra de nou­veau et que les lustres dif­fu­se­ront de nou­veau leur lumière cou­leur miel et que les ven­ti­la­teurs bras­se­ront de nou­veau l’air salin venu de la mer.

Garo Heki­mian était quelque part dans Bourj Ham­moud, chez un prêtre armé­nien qui ne posait pas de ques­tions. Son Lei­ca sur la poi­trine. Ses mains qui ne trem­blaient plus.

Hugh Sin­clair se réveillait dans sa rési­dence de Ras Bey­routh, enfi­lait sa veste en lin neuve, ajus­tait sa cra­vate, et pré­pa­rait un visage pour un jour de plus dans un pays qui ne lui appar­te­nait pas mais qu’il ne quit­te­rait jamais, parce que les hommes comme Sin­clair ne quittent pas les pays — ils y res­tent comme les ter­mites res­tent dans le bois, invi­sibles, patients, dévo­rant la struc­ture de l’intérieur.

Noor Sal­hab était par­tie. Où — vers le Chouf, vers Damas, vers un aéro­port, vers une autre vie, vers un autre nom — Maud ne le savait pas et ne le sau­rait peut-être jamais. Noor avait dit qu’elle dis­pa­raî­trait. Noor fai­sait ce qu’elle disait. C’é­tait le seul point com­mun entre elles — la parole tenue. Le seul fil entre la jour­na­liste et l’es­pionne, entre la femme qui écri­rait et la femme qui s’ef­fa­ce­rait, entre celle qui met­trait la véri­té en pleine lumière et celle qui retour­ne­rait dans l’ombre d’où elle était venue.

Bou­tros Maa­touk était à son poste. Il y res­te­rait jus­qu’à six heures, comme il l’a­vait dit. Puis un autre concierge pren­drait sa place, et Bou­tros ren­tre­rait chez lui, dans son appar­te­ment de je ne sais quel quar­tier de Bey­routh, et il dor­mi­rait, et il rêve­rait peut-être de mon­sieur Cha­moun qui sou­riait en com­man­dant un café au bar, et quand il se réveille­rait, le Phoe­ni­cia l’at­ten­drait, comme le Phoe­ni­cia attend tout le monde — avec ses lustres, son marbre, sa lumière miel, et cette ten­sion invi­sible qui tra­verse l’es­pace et qui est, au fond, la seule chose vraie dans un hôtel bâti sur les apparences.

Et Wael Cha­moun était mort. Wael Cha­moun était mort dans une ruelle de la rue Bliss un soir de juillet 1962, d’une balle tirée par un homme qui avait pani­qué, et son corps avait été empor­té dans la nuit, et per­sonne ne savait où il repo­sait — pas de tombe, pas de stèle, pas de pierre, rien qu’une absence qui avait la forme exacte d’un homme debout devant une fenêtre ouverte sur la mer, un livre dans une main et une ciga­rette dans l’autre, qui se retour­nait en sou­riant quand on frap­pait à sa porte.

Mais Maud Ker­vern était vivante. Et elle avait un sty­lo. Et elle avait du papier. Et elle avait la pho­to et le dos­sier et la mémoire d’une nuit et la colère d’un an et la mer de Bey­routh par la fenêtre et le café de Wael dans les veines et le soleil du Levant sur ses mains.

Elle écri­vit le pre­mier mot.

FIN

* * *

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Lazare

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Cha­pitres 6 à 10

Cha­pitre 6 — Garo

Il était assis dans un fau­teuil du lob­by, les jambes croi­sées trop haut, un verre de whis­ky en équi­libre sur l’ac­cou­doir, et il fumait avec l’éner­gie désor­don­née d’un homme qui ne fume pas pour le plai­sir mais pour occu­per ses mains. Son Lei­ca pen­dait à son cou comme un sca­pu­laire — un Lei­ca M3, nota Maud machi­na­le­ment, le même modèle que celui des pho­to­graphes de Mag­num, l’ou­til des gens sérieux, sauf que cet homme n’a­vait rien de sérieux à cet ins­tant. Il avait l’air d’un chat mouillé. Ner­veux, héris­sé, mécon­tent d’être là et inca­pable d’être ailleurs.

Garo Heki­mian leva les yeux quand Maud sor­tit de l’as­cen­seur. Il la recon­nut avant qu’elle ne le recon­naisse — ce qui était nor­mal, puisque recon­naître les gens était son métier, et que Maud, elle, ne l’a­vait vu que deux ou trois fois, tou­jours de loin, tou­jours à tra­vers l’ob­jec­tif qu’il bra­quait sur d’autres.

— Maud Ker­vern, dit-il.

Encore. Son nom pro­non­cé par des étran­gers dans le lob­by du Phoe­ni­cia. Elle com­men­çait à se deman­der si son nom était écrit sur son front, ou si cet hôtel était un théâtre où tout le monde connais­sait la dis­tri­bu­tion sauf elle.

— On se connaît ? dit-elle.

— Pas vrai­ment. Mais je vous ai pho­to­gra­phiée. Deux fois. Une fois à la récep­tion de l’am­bas­sade de France pour le 14 juillet, en 1962. Vous por­tiez une robe bleue et vous aviez l’air de vous ennuyer à mou­rir. La deuxième fois au res­tau­rant de l’hô­tel Alber­go, à Achra­fieh. Vous étiez avec Wael Chamoun.

Le nom encore. Trois fois ce soir. Bou­tros, Noor, main­te­nant Garo. Le nom de Wael cir­cu­lait dans le Phoe­ni­cia comme un cou­rant d’air — on ne le voyait pas mais il fai­sait cla­quer les portes.

— Garo Heki­mian, dit-il en ten­dant une main. Pho­to­graphe. Indé­pen­dant. C’est un mot poli pour dire que per­sonne ne m’emploie à plein temps.

Maud lui ser­ra la main. Sèche, cal­leuse, chaude. Une main de labo­ran­tin ou d’ar­ti­san — une main qui tra­vaillait les bains de déve­lop­pe­ment et les pro­duits chi­miques autant que l’appareil.

— Vous tra­vaillez pour qui ?

— Pour tout le monde et pour per­sonne. L’O­rient-Le Jour quand ils veulent des pho­tos de cock­tails. Le Maga­zine quand ils veulent du gla­mour. Paris Match quand quel­qu’un meurt de façon inté­res­sante. Asso­cia­ted Press quand il y a un coup d’É­tat — mais les coups d’É­tat se font rares au Liban, c’est le seul pays du Moyen-Orient qui pré­fère les crises de nerfs aux crises d’État.

Il par­lait vite. Trop vite. Les mots sor­taient de lui comme les balles d’une mitraillette mal hui­lée — en rafales irré­gu­lières, avec des ratés, des accé­lé­ra­tions, des pauses bru­tales sui­vies de reprises encore plus bru­tales. L’al­cool y était pour quelque chose — le whis­ky sur l’ac­cou­doir n’é­tait pas le pre­mier de la soi­rée, à en juger par le flou léger de ses consonnes — mais ce n’é­tait pas seule­ment l’al­cool. C’é­tait la ner­vo­si­té. Garo Heki­mian avait peur. Pas la peur sourde et contrô­lée de Drum­mond telle que Noor l’a­vait décrite — la peur vive, agi­tée, bavarde, d’un homme qui sait quelque chose et qui ne sait pas quoi en faire.

— Qu’est-ce que vous faites ici à cette heure ? deman­da Maud.

— Je pour­rais vous poser la même question.

— Je suis cliente de l’hôtel.

— Et moi je suis le pho­to­graphe offi­cieux du Phoe­ni­cia. Je traîne dans le lob­by, je pho­to­gra­phie les gens impor­tants, le concierge me tolère parce que mes pho­tos font de la publi­ci­té gra­tuite. C’est un arran­ge­ment. Bey­routh fonc­tionne aux arrangements.

Il tira sur sa ciga­rette. L’as­pi­ra jus­qu’au filtre. L’é­cra­sa dans le cen­drier sur pied à côté de son fau­teuil avec un geste qui tenait de l’exécution.

— Asseyez-vous, dit-il. S’il vous plaît. J’ai quelque chose à vous mon­trer. Ou à vous dire. Ou les deux. Je ne sais pas encore. Ça dépend.

— De quoi ?

— De vous.

Maud hési­ta. Vingt-trois heures trente-cinq. Vingt-cinq minutes avant le ren­dez-vous avec Noor. Elle avait le temps. Et cet homme — ner­veux, bavard, alcoo­li­sé, son Lei­ca sur le cœur comme un talis­man — cet homme avait quelque chose. Elle le sen­tait. La même intui­tion qui l’a­vait gui­dée toute la soi­rée, cette bous­sole interne qui poin­tait vers Wael comme l’ai­guille vers le nord.

Elle s’as­sit dans le fau­teuil en face de lui. Le lob­by était presque désert. Un couple tra­ver­sait l’es­pace en direc­tion des ascen­seurs, enla­cé, titu­bant légè­re­ment — retour de soi­rée, excès de cham­pagne, bon­heur pro­vi­soire. Au comp­toir de la récep­tion, un employé de nuit feuille­tait un jour­nal. Et Bou­tros, tou­jours Bou­tros, debout der­rière son comp­toir, les yeux ouverts sur l’en­semble comme un phare tourne sur la mer.

— Par­lez, dit Maud.

— Vous êtes directe.

— Je suis journaliste.

— Oui. AFP. Je sais. Wael me l’a­vait dit.

Maud ne cil­la pas. Mais à l’in­té­rieur — dans cet espace intime où les réac­tions vraies se pro­duisent avant que le visage ait le temps de les cen­su­rer — quelque chose se contrac­ta. Wael me l’a­vait dit. Garo connais­sait Wael. Garo par­lait de Wael comme d’un ami, d’un proche, de quel­qu’un avec qui l’on échange des infor­ma­tions sur les femmes que l’on fréquente.

— Vous connais­siez bien Wael, dit-elle.

— Assez bien. On se voyait. Bey­routh, vous savez — les cercles sont petits. Les jour­na­listes, les uni­ver­si­taires, les pho­to­graphes, les diplo­mates, tout ce monde se croise dans les mêmes endroits, boit les mêmes verres, dort par­fois dans les mêmes lits. Wael et moi on se retrou­vait ici, au bar, ou chez Mod­ca sur Ham­ra, ou au Hor­se­shoe. On par­lait. Il aimait par­ler. Moi j’ai­mais écou­ter. C’est un bon équi­libre pour une amitié.

Il allu­ma une nou­velle ciga­rette. Ses doigts trem­blaient — légè­re­ment, un fré­mis­se­ment à peine visible, mais Maud vit le bri­quet oscil­ler et la flamme danser.

— Wael était… un homme qui voyait les choses, dit Garo. Moi je pho­to­gra­phie les sur­faces — les visages, les décors, les gestes. Wael, lui, il pho­to­gra­phiait l’en des­sous. L’his­toire cachée sous l’his­toire offi­cielle. Les cou­tures du cos­tume. Il disait que le Liban était un cos­tume cou­su par des tailleurs étran­gers et que per­sonne n’a­vait jamais vu le corps en dessous.

— Quand l’a­vez-vous vu pour la der­nière fois ?

Garo tira sur sa ciga­rette. Longue aspi­ra­tion. La fumée sor­tit de ses narines en deux jets lents, presque solennels.

— Début juillet 1962. Ici. Au Phoe­ni­cia. Il était au bar. Il n’é­tait pas seul.

Il lais­sa la phrase en sus­pens. Maud atten­dit. Elle savait — la même patience que face à Noor, la même dis­ci­pline du silence, mais cette fois avec une urgence sup­plé­men­taire, parce que le temps filait et que minuit appro­chait et que cet homme allait lui don­ner quelque chose qu’elle avait besoin de rece­voir avant de suivre Noor dans la nuit.

— Il était avec une femme, dit Garo. Une femme que j’a­vais vue plu­sieurs fois dans les cercles diplo­ma­tiques. Brune. Élé­gante. Le genre de beau­té qui ne cherche pas l’at­ten­tion mais qui l’ob­tient quand même. Elle tra­vaillait pour les Sué­dois, je crois. Ou les Nor­vé­giens. Un de ces pays du Nord qui envoient des gens au Levant pour des rai­sons que per­sonne ne com­prend vraiment.

Noor. Maud sen­tit l’en­gre­nage tour­ner d’un cran sup­plé­men­taire — un clic métal­lique à l’in­té­rieur de sa poi­trine, pré­cis, irréversible.

— Ils avaient l’air de quoi ? demanda-t-elle.

— De quoi ?

— Ensemble. Ils avaient l’air de quoi ensemble ?

Garo la regar­da. Il com­prit la ques­tion. Il com­prit ce qu’elle conte­nait — la jalou­sie, la peur, le besoin de savoir si Wael avait par­ta­gé avec cette femme ce qu’il avait par­ta­gé avec elle. Il eut la décence de ne pas sourire.

— Ils avaient l’air sérieux, dit-il. Pas amou­reux. Pas com­plices. Sérieux. Concen­trés. Comme deux per­sonnes qui parlent de quelque chose d’im­por­tant et qui ne veulent pas que les autres le sachent. Il était pen­ché vers elle. Elle écou­tait. Elle pre­nait des notes — pas sur un car­net, dans sa tête. On voit ça. Quand quel­qu’un mémo­rise au lieu d’écrire.

— Et vous les avez photographiés.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Maud avait com­pris. Garo Heki­mian, le pho­to­graphe qui traî­nait dans le lob­by du Phoe­ni­cia avec son Lei­ca comme d’autres avec un jour­nal, avait fait ce que les pho­to­graphes font — il avait appuyé sur le déclencheur.

Garo ne répon­dit pas tout de suite. Il finit son whis­ky. Posa le verre vide sur l’ac­cou­doir. Le verre tom­ba sur la moquette avec un bruit sourd. Il ne le ramas­sa pas.

— J’ai une pho­to, dit-il. Une seule. Prise de loin, au télé­ob­jec­tif, depuis le fond du bar. On y voit Wael Cha­moun et cette femme — Noor, vous avez dit ? — assis à une table, en conver­sa­tion. Le visage de Wael est net. Le visage de la femme aus­si. La date est impri­mée sur le néga­tif — 8 juillet 1962. Douze jours avant la dis­pa­ri­tion de Wael.

Le lob­by du Phoe­ni­cia se tut. Ou peut-être était-ce Maud qui ces­sa d’en­tendre — les bruits de fond, la cli­ma­ti­sa­tion, le frois­se­ment du jour­nal du récep­tion­niste, tout dis­pa­rut, et il ne res­ta que la voix de Garo et le bour­don­ne­ment de son propre sang dans ses tempes.

— Où est cette pho­to ? dit-elle.

— Pas ici. Pas sur moi. Je ne suis pas fou. Elle est en lieu sûr.

— Où ?

— En lieu sûr, répé­ta-t-il avec une fer­me­té inat­ten­due — la fer­me­té d’un homme qui tient la seule carte qui le pro­tège et qui ne la lâche­ra pas pour un sourire.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

Garo se pen­cha en avant. L’o­deur de whis­ky et de tabac et de fixa­teur pho­to­gra­phique — cette odeur acide, chi­mique, qui ne quit­tait jamais ses mains — Maud la sen­tit et elle sut que cet homme disait la véri­té, parce que les men­teurs sentent le savon et l’eau de Cologne, les men­teurs se lavent avant de men­tir, et Garo Heki­mian sen­tait le tra­vail et la peur et le tabac froid.

— Je veux sor­tir du Liban, dit-il. Je veux un visa pour la France. Et je veux que quel­qu’un raconte cette his­toire. Pas moi — je suis pho­to­graphe, pas jour­na­liste. Pas héros non plus. Wael était un ami et quel­qu’un l’a fait dis­pa­raître et je sais que cette pho­to est une preuve. Pas une preuve suf­fi­sante. Mais un début. Un fil à tirer.

— Et si je ne peux pas vous obte­nir un visa ?

— Alors je garde la pho­to. Et un jour quel­qu’un d’autre la trou­ve­ra. Ou per­sonne ne la trou­ve­ra. Et Wael sera un dos­sier clas­sé de plus dans un tiroir de plus dans un pays qui ne manque pas de tiroirs.

Maud le regar­da. Garo Heki­mian, la qua­ran­taine ner­veuse, Armé­nien de Bey­routh — un de ces hommes dont la famille avait sur­vé­cu au géno­cide et avait recons­truit une vie dans ce Liban qui accueillait les res­ca­pés avec une géné­ro­si­té dis­traite, leur offrant une place à condi­tion qu’ils ne prennent pas trop de place. Un homme qui vivait de ses pho­tos et de sa dis­cré­tion et qui, un soir de juillet, avait pho­to­gra­phié la mau­vaise conver­sa­tion dans le mau­vais bar et s’é­tait retrou­vé avec un secret qu’il ne pou­vait ni vendre ni gar­der ni jeter.

— Je ver­rai ce que je peux faire, dit Maud.

— Ce n’est pas suffisant.

— C’est tout ce que j’ai pour l’instant.

Ils se regar­dèrent. Dans les yeux de Garo, Maud vit la même chose que dans ceux de Bou­tros, que dans ceux de Noor — des couches, des strates, des véri­tés empi­lées les unes sur les autres comme les sédi­ments d’un lac ancien. Tout le monde savait quelque chose dans cet hôtel. Tout le monde déte­nait une pièce du puzzle. Et per­sonne ne mon­trait la sienne sans avoir vu celle des autres.

— Je vous retrouve demain, dit Maud. Ici. À midi. Avec une réponse.

— Demain, répé­ta Garo.

Il se leva. Ramas­sa son verre tom­bé. Ajus­ta son Lei­ca sur sa poi­trine d’un geste qui res­sem­blait à une prière. Et avant de par­tir, il dit une der­nière chose — à voix basse, presque mur­mu­ré, comme s’il avait honte de le savoir :

— La femme sur la pho­to. Noor. Elle est reve­nue au Phoe­ni­cia plu­sieurs fois après cette soi­rée. Tou­jours seule. Elle s’as­seyait à la même table. Celle où elle avait été avec Wael. Elle com­man­dait un arak et elle res­tait là, une heure, par­fois deux, sans par­ler à per­sonne. Comme si elle atten­dait quel­qu’un qui ne vien­drait plus.

Il dis­pa­rut dans le hall. Maud res­ta assise. Le lob­by res­pi­rait autour d’elle — les murs de marbre, les lustres, les fau­teuils pro­fonds, tout ce décor de palace qui était aus­si un décor de piège, un laby­rinthe capi­ton­né où chaque cou­loir menait à une autre ques­tion et chaque porte ouvrait sur un autre secret.

Minuit moins cinq.

Maud se leva et mar­cha vers le lob­by prin­ci­pal, là où Noor avait dit qu’elle l’at­ten­drait. Et dans sa tête, la der­nière image lais­sée par Garo — Noor seule à la table de Wael, un arak devant elle, atten­dant un mort — tour­nait comme un néga­tif qu’on ne peut pas déve­lop­per, une image qui refuse de se fixer, qui tremble entre deux inter­pré­ta­tions pos­sibles : la culpa­bi­li­té ou le deuil. Ou les deux. Les deux ensemble, indis­so­ciables, comme l’a­rak et l’eau, trans­pa­rents sépa­ré­ment, opaques dès qu’on les mêle.

* * *

Cha­pitre 7 — Hugh Sinclair

Noor n’é­tait pas au lobby.

Maud fit le tour du hall — les fau­teuils, le comp­toir de la récep­tion, le coin des ascen­seurs, la vitrine du bijou­tier qui expo­sait des montres suisses et des col­liers d’or avec la tran­quilli­té d’un homme qui vend des objets inutiles à des gens qui n’en ont pas besoin. Pas de Noor. La robe ivoire n’é­tait nulle part. Minuit trois. Minuit cinq.

Une pen­sée tra­ver­sa Maud — rapide, froide, chi­rur­gi­cale : elle m’a posé un lapin. Elle m’a tes­tée au bar, elle a obte­nu ce qu’elle vou­lait — savoir ce que je sais, mesu­rer ma déter­mi­na­tion — et main­te­nant elle a dis­pa­ru. C’é­tait la lec­ture ration­nelle. La lec­ture d’une jour­na­liste entraî­née. Mais une autre lec­ture exis­tait, plus sombre : Noor avait été empê­chée. Comme Drum­mond avait été empê­ché. Et le mot “empê­ché”, dans le voca­bu­laire de cette nuit, avait pris un sens que Maud pré­fé­rait ne pas formuler.

Elle déci­da d’at­tendre quinze minutes. Pas plus. Et en atten­dant, elle avait besoin d’air. Le hall du Phoe­ni­cia, avec sa lumière miel et son marbre et ses secrets, com­men­çait à peser sur sa poi­trine comme un cou­vercle. Elle pous­sa la porte vitrée qui don­nait sur la terrasse.

La cha­leur la gifla. Minuit et il fai­sait encore trente degrés — une cha­leur immo­bile, satu­rée de sel, une cha­leur qui ne des­cen­dait pas du ciel mais mon­tait de la terre, des pierres, du béton, comme si la ville elle-même avait de la fièvre. La ter­rasse du Phoe­ni­cia sur­plom­bait la mer — une ter­rasse large, dal­lée de pierre blanche, bor­dée de bou­gain­vil­liers dont les fleurs vio­lettes parais­saient noires dans l’obs­cu­ri­té. Des tables en fer for­gé, des chaises longues repliées pour la nuit, un bar exté­rieur fer­mé, un para­sol oublié qui bat­tait mol­le­ment dans un souffle d’air invi­sible. La pis­cine, plus bas, lui­sait comme un rec­tangle de tur­quoise liquide — quel­qu’un avait oublié d’é­teindre l’é­clai­rage sous-marin et l’eau irra­diait dans la nuit, irréelle, phos­pho­res­cente, une fenêtre ouverte sur un monde plus propre.

Et la mer. La Médi­ter­ra­née. Noire, vaste, indif­fé­rente. Elle ne brillait pas — pas de lune pour la faire briller. Elle était là, mas­sive, res­pi­rant à peine, un mur d’obs­cu­ri­té liquide qui com­men­çait au pied de la ter­rasse et ne finis­sait nulle part. On enten­dait les vagues — un bruit régu­lier, hyp­no­tique, le pouls de quelque chose d’im­mense et d’an­cien qui se moquait des hôtels et des espions et des femmes qui cher­chaient des morts dans la nuit.

Maud s’ac­cou­da à la balus­trade. Res­pi­ra. Le sel, l’iode, le die­sel d’un bateau au loin, le jas­min des bou­gain­vil­liers. Bey­routh sen­tait tou­jours plu­sieurs choses à la fois — c’é­tait une ville qui refu­sait l’o­deur unique, qui mélan­geait tout, le beau et le laid, le sacré et le pro­fane, le vivant et le mort.

— Belle nuit pour une insom­nie, dit une voix der­rière elle.

Maud se retour­na. L’homme était debout à trois mètres d’elle, appuyé contre le mur de l’hô­tel, un verre de whis­ky à la main. Elle ne l’a­vait pas vu en sor­tant — il se tenait dans l’angle mort de la porte vitrée, dans cette zone d’ombre que les bou­gain­vil­liers créaient entre la lumière du hall et l’obs­cu­ri­té de la ter­rasse. Volon­tai­re­ment, com­prit Maud. Cet homme ne se tenait jamais nulle part par hasard.

— Hugh Sin­clair, dit-il en incli­nant légè­re­ment la tête. Pre­mier secré­taire à l’am­bas­sade de Sa Majes­té. Enchanté.

Il avait la cin­quan­taine usée — pas vieillie, usée, comme un meuble de qua­li­té dont le ver­nis s’est pati­né à force d’u­sage. Grand, mince, les épaules étroites dans une veste en lin bleu marine qui avait dû être élé­gante le matin et qui, à minuit, gar­dait une dis­tinc­tion rési­duelle, comme ces fleurs cou­pées qui res­tent belles un jour après leur mort. Le visage long, le front haut, les che­veux gris coif­fés en arrière, les yeux — Maud mit une seconde à les voir dans la pénombre — d’un bleu très pâle, presque trans­pa­rent, le bleu des choses qui ont trop regar­dé le soleil et qui en ont été délavées.

— Maud Ker­vern, dit-elle. AFP.

— Je sais.

Évi­dem­ment. Tout le monde savait.

— Whis­ky ? pro­po­sa-t-il en levant son verre. Le bar de la ter­rasse est fer­mé mais j’ai mes entrées avec le per­son­nel de nuit. Un des rares avan­tages de la diplo­ma­tie bri­tan­nique — on finit tou­jours par connaître les gens qui ont les clefs des pla­cards à alcool.

— Non merci.

— Sage. Il fait trop chaud pour le whis­ky, à vrai dire. Mais je suis anglais. Le whis­ky par temps chaud est une tra­di­tion natio­nale. Comme la défaite avec le sourire.

Il sou­rit. Un sou­rire mince, culti­vé, un sou­rire qui avait été per­fec­tion­né dans les cou­loirs de Whi­te­hall et les récep­tions d’am­bas­sade et qui, comme la veste en lin, gar­dait sa forme même quand tout le reste s’ef­fon­drait. C’é­tait un sou­rire de classe — au double sens du terme. Un sou­rire d’E­ton ou de Har­row, de ceux qu’on apprend entre le latin et le cri­cket, et qui servent ensuite toute une vie à tenir le monde à dis­tance avec la poli­tesse comme bouclier.

Maud s’a­dos­sa à la balus­trade. Face à elle, Sin­clair. Der­rière elle, la mer. Elle n’ai­mait pas avoir la mer dans le dos — c’é­tait avoir l’in­con­nu der­rière soi — mais elle n’ai­mait pas non plus avoir Sin­clair dans le dos. Elle choi­sit la mer. La mer, au moins, ne men­tait pas.

— Vous êtes cliente de l’hô­tel ? deman­da Sinclair.

— Oui.

— Char­mant endroit. Très moderne. Un peu tape-à-l’œil pour mon goût — je pré­fère le Saint-Georges, plus de patine, plus de carac­tère — mais le Phoe­ni­cia a ses qua­li­tés. La pis­cine, par exemple. Et les cocktails.

Il par­lait de rien. Il par­lait du temps, de l’hô­tel, des cock­tails, avec cette flui­di­té de conver­sa­tion mon­daine qui est le pre­mier outil du diplo­mate et la pre­mière arme de l’es­pion. Maud connais­sait cette tech­nique. C’é­tait exac­te­ment la même que celle de Noor — l’ap­proche oblique, le contour­ne­ment, le bavar­dage comme écran de fumée. Sauf que chez Noor, l’o­bli­qui­té avait quelque chose de sen­suel, de magné­tique. Chez Sin­clair, c’é­tait cli­nique. Froid sous la cour­toi­sie. Pré­cis sous le charme.

— Vous êtes à Bey­routh pour le tra­vail, je sup­pose, dit Sin­clair. L’AFP. Tou­jours en mou­ve­ment, vos gens. Le Caire, Alger, Sai­gon — par­tout où ça brûle, il y a un jour­na­liste fran­çais avec un carnet.

— Et par­tout où il y a un jour­na­liste fran­çais, il y a un diplo­mate anglais avec un whisky.

Sin­clair rit. Un rire bref, sec, appro­ba­teur — le rire d’un homme qui recon­naît un adver­saire à sa taille et qui en tire un plai­sir professionnel.

— Tou­ché, dit-il. Puis, sans tran­si­tion, avec la même voix aimable, le même sou­rire : — Vous tra­vaillez sur Phil­by, n’est-ce pas ?

La tran­si­tion était si fluide qu’on aurait pu la man­quer. Du bavar­dage à l’es­sen­tiel en une demi-seconde, sans chan­ger de ton, sans chan­ger de pos­ture. Maud ne la man­qua pas.

— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

— Ma chère, une jour­na­liste de l’AFP débarque à Bey­routh en plein mois de juillet — la sai­son morte, pas de crise, pas de som­met, rien qui jus­ti­fie un dépla­ce­ment — et des­cend au Phoe­ni­cia, qui est l’hô­tel où Phil­by avait ses habi­tudes avant sa… com­ment dire… sa réorien­ta­tion pro­fes­sion­nelle. La déduc­tion n’est pas très difficile.

— Phil­by fré­quen­tait le Phoenicia ?

— Phil­by fré­quen­tait tout Bey­routh. C’é­tait un homme d’une socia­bi­li­té remar­quable. Il buvait par­tout — au Nor­man­dy, au Saint-Georges, au Phoe­ni­cia, chez Chez Tem­po­rel, dans des bouges de Bab Idriss dont je pré­fère ne pas connaître le nom. Le Phoe­ni­cia était un de ses repaires, oui. Il aimait le bar. Il aimait le tabou­ret du fond.

Le tabou­ret de Drum­mond, pen­sa Maud. Le même tabou­ret. L’é­lève et le maître. Le traître et celui qui cher­chait à com­prendre la tra­hi­son, assis au même endroit, à quelques mois d’in­ter­valle, buvant peut-être le même whis­ky en regar­dant la même porte.

— Vous l’a­vez connu, dit Maud. Philby.

Le visage de Sin­clair chan­gea. Pas dra­ma­ti­que­ment — rien n’é­tait jamais dra­ma­tique chez cet homme, tout était conte­nu, tem­pé­ré, amor­ti par des couches suc­ces­sives de contrôle — mais quelque chose se dur­cit autour de la mâchoire, un res­ser­re­ment mus­cu­laire qui tra­his­sait ce que la voix ne tra­hi­rait jamais.

— Je l’ai croi­sé, dit-il. Bey­routh est petite.

Bey­routh est petite. La même phrase que Noor. La même excuse. Le même rideau tiré sur la vérité.

— Vous n’é­tiez pas en poste ici en jan­vier, quand il est parti ?

— Si. J’é­tais en poste. Tout le monde était en poste. C’est jus­te­ment le problème.

Sin­clair but une gor­gée de whis­ky. La lumière du hall, fil­trant à tra­vers la porte vitrée, lui éclai­rait la moi­tié du visage — un demi-por­trait, un demi-masque, comme ces figures de Janus qu’on trouve sur les fon­taines romaines, un visage tour­né vers le pas­sé et l’autre vers l’avenir.

— Madame Ker­vern. Je vais être franc avec vous. C’est un défaut rare chez les diplo­mates et je vous prie­rais de ne pas en abuser.

— Je vous écoute.

— L’af­faire Phil­by est close. Du point de vue de Sa Majes­té, du point de vue du Ser­vice, du point de vue de toutes les per­sonnes rai­son­nables impli­quées dans cette his­toire — c’est ter­mi­né. Phil­by est à Mos­cou. Il a choi­si son camp. Il ne revien­dra pas. Et les ques­tions que son départ a sou­le­vées sont… gérées.

— Gérées.

— Gérées, répé­ta Sin­clair avec la patience d’un homme qui explique les règles d’un jeu à quel­qu’un qui s’obs­tine à vou­loir en inven­ter d’autres. Ce qui signi­fie que les per­sonnes qui avaient besoin de rendre des comptes les ont ren­dus. Que les pro­cé­dures qui devaient être revues l’ont été. Que les failles qui devaient être col­ma­tées le sont. Le sys­tème a absor­bé le choc. C’est ce que font les sys­tèmes — ils absorbent.

— Et les jour­na­listes qui posent des questions ?

Sin­clair la regar­da. Lon­gue­ment. Avec ces yeux bleu pâle qui avaient la trans­pa­rence et la dure­té du verre.

— Les jour­na­listes qui posent des ques­tions finissent tou­jours par écrire des articles, dit-il. C’est dans leur nature. Je ne suis pas là pour vous empê­cher d’é­crire, madame Ker­vern. La liber­té de la presse est un prin­cipe que la Grande-Bre­tagne défend depuis des siècles — y com­pris contre elle-même, ce qui est tout à notre hon­neur. Mais il y a une dif­fé­rence entre écrire un article et… tirer des fils.

— Quelle différence ?

— Un article informe. Tirer des fils défait. Et cer­tains tis­sus, quand on les défait, ne se recousent pas. Il y a des gens à Bey­routh, madame Ker­vern — des gens bien inten­tion­nés, des gens hon­nêtes, des gens qui font un tra­vail dif­fi­cile dans des cir­cons­tances impos­sibles — qui seraient… affec­tés… si cer­tains fils étaient tirés. Des gens qui n’ont rien à voir avec Phil­by. Ou si peu. Des gens dont la vie pro­fes­sion­nelle, la vie per­son­nelle, la sécu­ri­té même, dépendent de la dis­cré­tion de ceux qui savent.

Il par­lait comme on joue aux échecs — chaque mot était un coup, chaque pause était un cal­cul, et der­rière la cour­toi­sie il y avait un échi­quier sur lequel Maud était une pièce qu’il cher­chait à neu­tra­li­ser sans la prendre. Pas un fou. Pas une tour. Un pion, peut-être. Ou un cava­lier — impré­vi­sible, capable de sau­ter par-des­sus les lignes.

— Vous par­lez de Drum­mond, dit Maud.

Le nom atter­rit sur la ter­rasse comme un verre bri­sé. Sin­clair ne bron­cha pas. Mais ses doigts se res­ser­rèrent autour de son whis­ky — un mil­li­mètre, pas plus, une contrac­tion qu’un obser­va­teur ordi­naire n’au­rait pas remar­quée mais que Maud, en cette nuit où tous ses sens étaient aigui­sés comme des lames, per­çut avec la clar­té d’un coup de feu.

— Je ne parle de per­sonne en par­ti­cu­lier, dit Sinclair.

— Arthur Drum­mond. MI6. En poste à Bey­routh. Char­gé de la sur­veillance de Phil­by avant sa fuite. Ron­gé par la culpa­bi­li­té depuis. Ou la res­pon­sa­bi­li­té, si vous préférez.

Sin­clair ne dit rien. Le silence entre eux avait chan­gé de nature — ce n’é­tait plus le silence mon­dain du début, celui qui sépare les répliques d’une conver­sa­tion de ter­rasse. C’é­tait un silence tac­tique, un silence de champ de bataille, le silence qui pré­cède le moment où quel­qu’un doit déci­der s’il avance ou s’il se replie.

— Drum­mond m’a écrit, dit Maud. Il vou­lait me voir ce soir. Il n’est pas venu.

— Je sais, dit Sinclair.

Deux mots. Je sais. Pro­non­cés sans sur­prise, sans émo­tion, sans inflexion. Deux mots qui disaient tout — qui disaient que Sin­clair savait que Drum­mond avait écrit à Maud, que Drum­mond avait ren­dez-vous au bar, que Drum­mond n’é­tait pas venu, et pro­ba­ble­ment pour­quoi Drum­mond n’é­tait pas venu. Deux mots qui trans­for­maient le diplo­mate cour­tois en quelque chose de plus dur, de plus froid, de plus dangereux.

— Où est-il ? deman­da Maud.

— Je ne suis pas en mesure de répondre à cette question.

— Ne me don­nez pas du jar­gon diplo­ma­tique, mon­sieur Sin­clair. Où est Arthur Drummond ?

Sin­clair finit son whis­ky. Posa le verre vide sur la balus­trade, à côté du coude de Maud. Le verre res­ta en équi­libre sur la pierre — un équi­libre pré­caire, pro­vi­soire, qui dépen­dait d’un souffle de vent ou d’un geste malheureux.

— Arthur Drum­mond a fait l’ob­jet d’un rap­pel à Londres, dit Sin­clair. Ce rap­pel a été… accé­lé­ré. En rai­son de cer­taines pré­oc­cu­pa­tions concer­nant son com­por­te­ment récent. Des contacts non auto­ri­sés. Des conver­sa­tions impru­dentes. Une ten­dance à confondre sa mis­sion avec une croi­sade personnelle.

— Quand ?

— Aujourd’­hui.

— Aujourd’­hui. Le jour même où il devait me voir.

— Les coïn­ci­dences existent, madame Ker­vern. Même à Beyrouth.

Les coïn­ci­dences n’existent pas à Bey­routh, pen­sa Maud. Et Sin­clair le savait mieux que qui­conque. Drum­mond avait été rap­pe­lé — ou enle­vé, ou arrê­té, ou pire — le jour exact de son ren­dez-vous avec elle. Quel­qu’un avait su. Quel­qu’un avait déci­dé que ce ren­dez-vous ne devait pas avoir lieu. Et ce quel­qu’un était soit dans le même ser­vice que Sin­clair, soit Sin­clair lui-même.

— Lais­sez-moi vous don­ner un conseil, dit Sin­clair. En tant que… disons, en tant qu’­homme qui connaît cette ville et ses pièges. Bey­routh est un endroit mer­veilleux. La nour­ri­ture est exquise, les gens sont char­mants, la mer est belle. Mais c’est aus­si un endroit où les ques­tions ont un coût. Et le coût aug­mente avec la per­ti­nence de la ques­tion. Plus la ques­tion est juste, plus elle coûte cher. Vous com­pre­nez ce que je veux dire.

— Je com­prends que vous me menacez.

— Pas du tout. Je ne menace jamais. C’est vul­gaire et inef­fi­cace. Je vous informe. C’est très dif­fé­rent. Je vous informe que d’autres jour­na­listes avant vous se sont inté­res­sés à cette affaire. Des Anglais, des Amé­ri­cains, un Alle­mand. Tous ont fini par com­prendre que le jeu n’en valait pas la chan­delle. Que l’ar­ticle qu’ils écri­raient ne vau­drait pas ce qu’ils per­draient en le cher­chant. Le temps, la tran­quilli­té d’es­prit, les ami­tiés, les portes qui se ferment… Il y a mille façons de décou­ra­ger un jour­na­liste sans lever la main, madame Ker­vern. Mille façons polies, civi­li­sées, indo­lores. Je pré­fé­re­rais que nous en res­tions aux façons polies.

Il sou­rit de nou­veau. Ce sou­rire d’E­ton, de Har­row, de l’Em­pire qui ne frap­pait jamais sans s’ex­cu­ser d’a­bord. Et Maud com­prit — avec une luci­di­té qui lui gla­ça la peau mal­gré les trente degrés — que Hugh Sin­clair n’é­tait pas seule­ment un diplo­mate ner­veux qui col­ma­tait les brèches. Hugh Sin­clair était le col­ma­tage lui-même. Il était l’homme qu’on envoyait quand les brèches mena­çaient de deve­nir des gouffres. L’homme des dis­pa­ri­tions propres. L’homme qui rap­pe­lait Drum­mond à Londres le jour où Drum­mond allait par­ler. L’homme qui savait.

Et si Sin­clair savait pour Drum­mond, il savait peut-être aus­si pour Wael. Pas direc­te­ment — les Bri­tan­niques n’a­vaient pas fait dis­pa­raître Wael, c’é­taient les Fran­çais, Maud en était main­te­nant presque cer­taine. Mais Sin­clair savait. Il savait parce que c’é­tait son métier de savoir, parce que le MI6 sur­veillait le Deuxième Bureau comme le Deuxième Bureau sur­veillait le MI6, parce qu’à Bey­routh tous les ser­vices se regar­daient en chiens de faïence et que chaque secret des uns était, tôt ou tard, une mon­naie d’é­change pour les autres.

— Bonne nuit, mon­sieur Sin­clair, dit Maud.

— Bonne nuit, madame Ker­vern. Dor­mez bien. La chambre 514 a une vue magni­fique sur la mer, m’a-t-on dit.

Il connais­sait son numé­ro de chambre. Il le lui dit comme on offre une fleur — avec un sou­rire, avec élé­gance, avec cette cour­toi­sie qui était la forme la plus raf­fi­née de la menace. Je sais où vous dor­mez. Je sais où vous êtes. Vous n’êtes nulle part où je ne puisse vous trouver.

Maud ne répon­dit pas. Elle pous­sa la porte vitrée et ren­tra dans le hall. La cli­ma­ti­sa­tion la sai­sit comme un bain froid. Der­rière elle, sur la ter­rasse, Hugh Sin­clair res­ta seul avec son verre vide, la mer noire et les bou­gain­vil­liers, et peut-être avec quelque chose qui res­sem­blait à du regret — mais pro­ba­ble­ment pas. Les hommes comme Sin­clair avaient désap­pris le regret en même temps que le doute, quelque part entre la cour de récréa­tion et le bureau du direc­teur, et ce qu’ils éprou­vaient à la place n’a­vait pas de nom dans les langues que Maud connaissait.

Dans le hall, debout près des ascen­seurs, la robe ivoire lui­sant dans la lumière miel, Noor Sal­hab l’attendait.

* * *

Cha­pitre 8 — La voix de Dalal

Elles ne par­tirent pas tout de suite.

Maud allait dire quelque chose — où étiez-vous, pour­quoi n’é­tiez-vous pas au lob­by à minuit, qu’est-ce que vous savez de Sin­clair, est-ce que tout cela est un piège — mais Noor posa un doigt sur ses propres lèvres. Pas un geste auto­ri­taire. Pas un ordre. Une prière. Le geste d’une femme qui demande une minute, une seule, avant que la nuit ne reprenne sa course. Et du bar, dont les portes étaient res­tées entrou­vertes, une voix s’éleva.

Dalal.

Elle n’a­vait pas fini. Ou elle avait recom­men­cé. Maud ne sut jamais lequel — si Dalal Frem chan­tait encore pour les der­niers clients du bar ou si elle chan­tait pour elle-même, pour les murs, pour les lustres, pour le Phoe­ni­cia qui l’é­cou­tait comme un vieil ani­mal écoute la pluie. Mais la voix était là, et elle rem­plis­sait le hall avec une auto­ri­té que les mots n’au­raient jamais.

Noor mar­cha vers le bar. Maud la sui­vit. Non pas parce qu’elle avait déci­dé de la suivre — elle n’a­vait rien déci­dé, son corps avait déci­dé pour elle, ses jambes avaient déci­dé, et la voix de Dalal avait déci­dé, cette voix qui tirait sur quelque chose à l’in­té­rieur de sa poi­trine comme un fil de soie qu’on déroule d’un cocon.

Le bar était vide. Les tables débar­ras­sées. Les bou­gies éteintes sauf une, oubliée, qui brû­lait sur une table du fond avec l’obs­ti­na­tion d’un sou­ve­nir qui refuse de mou­rir. Le bar­man avait dis­pa­ru. Les tabou­rets étaient ran­gés le long du comp­toir comme des sol­dats au repos. Et sur l’es­trade — ce rec­tangle de lumière tiède, ce radeau minus­cule au milieu de l’obs­cu­ri­té — Dalal chantait.

Elle chan­tait les yeux fer­més. Assise sur le tabou­ret, le dos droit, les mains posées sur ses genoux, les bra­ce­lets en argent immo­biles. Il n’y avait pas de micro — elle l’a­vait éteint ou repous­sé — et sa voix, libé­rée de l’am­pli­fi­ca­tion, avait chan­gé de nature. Elle était plus petite et plus grande à la fois. Plus proche. Plus nue. Comme quel­qu’un qui ôte un man­teau et révèle un corps que le man­teau ne fai­sait que suggérer.

La chan­son était d’As­ma­han. Maud la recon­nut cette fois — pas la mélo­die, pas les mots, mais le pay­sage. Asma­han, la chan­teuse druze. La sœur de Farid el-Atrache. L’es­pionne. La femme qui avait chan­té pour les Alliés et espion­né pour les Anglais et aimé trop d’hommes et bu trop de whis­ky et conduit trop vite sur les routes du Caire, et qui était morte à trente et un ans dans les eaux du Nil, dans une voi­ture qui avait quit­té la route — ou qu’on avait fait quit­ter la route. Asma­han, dont Wael disait qu’elle était la seule chan­teuse à com­prendre que chan­ter c’est se sou­ve­nir de ce qui n’a pas encore eu lieu.

Noor s’é­tait arrê­tée à l’en­trée du bar. Elle ne s’as­sit pas. Elle res­ta debout, ados­sée au cham­branle de la porte, les bras croi­sés, le visage tour­né vers Dalal. Et sur ce visage — Maud le vit dans la lumière de la der­nière bou­gie — il se pas­sait quelque chose d’ex­tra­or­di­naire. Le masque tom­bait. Pas d’un coup, pas comme un volet qui claque — len­te­ment, couche par couche, comme un fard qui fond sous la cha­leur. Les épaules de Noor des­cen­dirent. Les bras se des­ser­rèrent. La mâchoire se relâ­cha. Et dans les yeux noirs, ces lacs impé­né­trables où la lumière du Phoe­ni­cia plon­geait depuis des heures sans jamais tou­cher le fond, quelque chose remon­ta à la sur­face — pas des larmes, non, quelque chose de plus ancien que les larmes, de plus pro­fond, un cha­grin géo­lo­gique, un cha­grin qui avait la patience des pierres et l’im­men­si­té de la mer der­rière la terrasse.

Maud détour­na le regard. Il y avait quelque chose d’in­dé­cent à regar­der — comme sur­prendre quel­qu’un en prière, comme lire un jour­nal intime, comme écou­ter un aveu qui ne vous est pas des­ti­né. Noor, en cet ins­tant, n’é­tait plus l’agent double. N’é­tait plus la diplo­mate sué­doise. N’é­tait plus la femme magné­tique et ambi­guë qui avait tra­ver­sé le bar trois heures plus tôt avec l’as­su­rance d’un navire. Elle était une femme qui écou­tait une chan­son qui lui rap­pe­lait quelque chose qu’elle avait per­du, ou détruit, ou les deux, et le cha­grin qui pas­sait sur son visage avait le nom de Wael Cha­moun — Maud le sut avec une cer­ti­tude qui ne devait rien à la rai­son et tout à cette connais­sance intime, fémi­nine, irré­fu­table, qu’on appelle recon­nais­sance. Une femme qui a aimé un homme recon­naît tou­jours une autre femme qui a aimé le même homme. Tou­jours. Même dans le noir. Même dans le men­songe. Même à Beyrouth.

Dalal chan­tait. Les mots arabes mon­taient et des­cen­daient comme les vagues qu’on enten­dait au-delà de la ter­rasse — une houle lente, régu­lière, qui por­tait en elle la mémoire de tous les départs et de toutes les arri­vées et de tous les ren­dez-vous man­qués de cette ville qui ne ces­sait jamais de perdre les gens qu’elle aimait. La voix était un lieu. Un lieu où le temps n’a­van­çait pas, où les morts n’é­taient pas morts, où les tra­hi­sons n’a­vaient pas encore été com­mises. Maud s’y tint un moment — une minute, deux, trois — debout dans un bar vide du Phoe­ni­cia, à côté d’une femme qui avait peut-être fait assas­si­ner l’homme qu’elle aimait, écou­tant une chan­son dans une langue qu’elle ne par­lait pas, et tout était sus­pen­du, tout était en ape­san­teur, comme ces secondes entre la chute et l’im­pact où le corps ne pèse plus rien et où l’es­prit, libé­ré de la gra­vi­té, voit enfin clairement.

Ce qu’elle vit : Noor avait aimé Wael. D’une manière ou d’une autre — comme amie, comme com­plice, comme amante, elle ne savait pas encore — Noor avait aimé Wael Cha­moun. Et Noor avait contri­bué à sa dis­pa­ri­tion. Et ces deux faits coexis­taient en elle comme l’a­rak et l’eau dans le même verre — ils ne pou­vaient pas se sépa­rer, ils ne pou­vaient pas non plus se dis­soudre l’un dans l’autre, et le mélange était opaque, trouble, lai­teux, impos­sible à voir au travers.

La chan­son se ter­mi­na. Le silence qui sui­vit eut la den­si­té d’un corps solide — on aurait pu le tou­cher, le peser, le décou­per en tranches. Dalal ouvrit les yeux. Elle ne regar­da ni Maud ni Noor. Elle regar­da le bar vide comme on regarde un champ après la bataille — avec une ten­dresse épui­sée, une dou­ceur de sur­vi­vante. Puis elle se leva, lis­sa sa robe vert sombre, et des­cen­dit de l’es­trade. En pas­sant devant Noor, elle s’ar­rê­ta. Elles échan­gèrent un regard — bref, char­gé, un regard entre deux femmes qui se connais­saient ou qui se recon­nais­saient, Maud ne sut pas. Dalal posa sa main sur le bras de Noor. Un geste minus­cule. Puis elle s’é­loi­gna dans le cou­loir qui menait aux cou­lisses, aux ves­tiaires, à cette par­tie invi­sible de l’hô­tel où les artistes rede­viennent des gens ordi­naires, et sa robe vert sombre dis­pa­rut dans l’obs­cu­ri­té comme un pois­son dans les profondeurs.

Noor se tour­na vers Maud.

Son visage avait repris sa com­po­si­tion — le masque était reve­nu, les couches de contrôle s’é­taient réem­pi­lées, les yeux noirs avaient retrou­vé leur opa­ci­té. Mais quelque chose avait chan­gé. Un degré. Une nuance. Comme une note de musique qui reste dans l’air après que l’ins­tru­ment s’est tu — on ne l’en­tend plus mais on la sent, on la porte, elle vibre encore dans les os.

— On y va ? dit Noor.

Maud hocha la tête.

Elles tra­ver­sèrent le hall. Bou­tros les regar­da pas­ser. Il ne dit rien. Ses yeux de puits sui­virent les deux femmes jus­qu’à la porte d’en­trée, et quand la porte se refer­ma der­rière elles, quand la cha­leur de Bey­routh les ava­la et que la nuit les prit, Bou­tros Maa­touk fit une chose que per­sonne ne vit — il fer­ma les yeux une seconde, les lèvres bou­geant imper­cep­ti­ble­ment, et pro­non­ça un mot qui pou­vait être un pré­nom ou une prière. Puis il rou­vrit les yeux, ajus­ta son nœud papillon, et rede­vint le concierge du Phoe­ni­cia, immo­bile et omni­scient, gar­dien d’un temple dont les dieux avaient depuis long­temps ces­sé de répondre.

* * *

Cha­pitre 9 — Minuit

Dehors, la ville respirait.

Pas le souffle régu­lier d’une ville endor­mie — Bey­routh ne dor­mait pas, Bey­routh ne dor­mi­rait jamais, Bey­routh était une insom­niaque chro­nique qui confon­dait la nuit avec une per­mis­sion. C’é­tait un souffle hale­tant, irré­gu­lier, fait de klaxons au loin, de musique échap­pée d’un bal­con, de rires qui mon­taient d’un café invi­sible, du gron­de­ment sourd des géné­ra­teurs élec­triques dans les ruelles adja­centes, et par-des­sus tout, par-des­sous tout, le bruit de la mer qui bat­tait la Cor­niche avec la patience d’un amant repous­sé qui revient chaque nuit.

Maud et Noor marchèrent.

Elles ne prirent pas de taxi. Noor avait dit non d’un mou­ve­ment de tête quand Maud avait regar­dé la file de Mer­cedes garées devant le Phoe­ni­cia, et elles étaient par­ties à pied, côte à côte, dans la cha­leur qui ne tom­bait pas, sur le trot­toir de la Cor­niche qui lon­geait la mer. Leurs talons cla­quaient sur le béton — un rythme à deux temps, déca­lé, les pas de Noor légè­re­ment plus longs que ceux de Maud, si bien que leurs bruits de pas ne coïn­ci­daient jamais, for­mant une petite poly­ryth­mie urbaine, un dia­logue de semelles sur le sol chaud.

Maud ne deman­da pas où elles allaient. Elle le deman­de­rait plus tard. Pour l’ins­tant, elle mar­chait, et la marche était un sou­la­ge­ment — après des heures assise dans le bar, dans le fau­teuil du lob­by, debout sur la ter­rasse face à Sin­clair, son corps avait besoin de mou­ve­ment comme ses pou­mons avaient besoin de cet air brû­lant et salé qui n’é­tait pas de l’air pur mais qui était de l’air libre, et à cet ins­tant de la nuit, la liber­té impor­tait plus que la pureté.

La Cor­niche à minuit était un théâtre. Des couples mar­chaient au bord de l’eau, enla­cés ou sépa­rés par la dis­tance pré­cise qu’im­po­sait la décence publique — un bras de lon­gueur, pas plus, pas moins. Des hommes seuls fumaient le nar­gui­lé sur des chaises en plas­tique sor­ties de nulle part, ins­tal­lées direc­te­ment sur le trot­toir, face à la mer, comme si la mer était un spec­tacle qu’on regar­dait avec la même atten­tion qu’un match de foot­ball. Des ven­deurs de maïs grillé pous­saient leurs cha­riots, l’o­deur des épis brû­lés se mêlant au sel et au die­sel. Des voi­tures pas­saient — des Che­vro­let, des Peu­geot, des Mer­cedes, les phares balayant le trot­toir comme des pro­jec­teurs de pri­son — et de chaque voi­ture s’é­chap­pait de la musique, Fai­ruz ou Oum Kal­thoum ou Elvis Pres­ley ou les trois en même temps, Bey­routh ne choi­sis­sait jamais, Bey­routh vou­lait tout.

— Où allons-nous ? deman­da Maud enfin.

— Ham­ra, dit Noor. La rue Ham­ra. Il y a un endroit que Wael fré­quen­tait. Un café. Chez Mod­ca. Vous connaissez.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Noor savait que Maud connais­sait. Et Maud connais­sait — Mod­ca, le café de la rue Ham­ra, le quar­tier géné­ral de l’in­tel­li­gent­sia bey­rou­thine, le lieu où les poètes et les pro­fes­seurs et les jour­na­listes et les espions se mélan­geaient dans la fumée des ciga­rettes et le bruit des tasses, où l’on refai­sait le monde arabe entre deux cafés turcs et où le monde arabe, indif­fé­rent, conti­nuait de se défaire. Wael l’y avait emme­née. Wael y avait sa table — au fond, contre le mur, sous une affiche du fes­ti­val de Baal­bek, une table pour quatre où il s’as­seyait tou­jours seul d’a­bord et où les gens venaient à lui, un par un, comme des fidèles au confessionnal.

Elles quit­tèrent la Cor­niche et tour­nèrent dans une rue qui mon­tait vers Ham­ra. Le pay­sage chan­gea. La mer dis­pa­rut. Les immeubles se rap­pro­chèrent — des immeubles des années cin­quante, béton et bal­cons, le style inter­na­tio­nal tro­pi­ca­li­sé, avec du linge qui pen­dait aux fenêtres et des cli­ma­ti­seurs qui gout­taient et des chats qui obser­vaient depuis les rebords avec l’in­dif­fé­rence sou­ve­raine de ceux qui pos­sèdent la nuit. Les trot­toirs se rétré­cirent. Les odeurs chan­gèrent — le sel céda la place à la fri­ture, au jas­min des jar­dins encla­vés, à l’es­sence des scoo­ters, au pain chaud d’une bou­lan­ge­rie qui tra­vaillait la nuit pour les livrai­sons du matin.

— Sin­clair vous a par­lé, dit Noor sans tour­ner la tête. Ce n’é­tait pas une ques­tion non plus.

— Sur la ter­rasse. Il m’attendait.

— Il ne vous atten­dait pas. Il atten­dait que je vienne vous cher­cher. Et il vou­lait vous par­ler avant.

Maud ralen­tit le pas.

— Vous saviez qu’il serait là.

— Je savais qu’il serait quelque part. Sin­clair est tou­jours quelque part. C’est un homme qui occupe l’es­pace comme un gaz — il se répand, il rem­plit les vides, il est là avant qu’on ne le remarque. C’est pour­quoi je n’é­tais pas au lob­by à minuit. J’at­ten­dais qu’il ait fini.

— Fini quoi ? De me menacer ?

— De vous infor­mer. C’est le mot qu’il uti­lise, n’est-ce pas ? Il ne menace pas. Il informe. C’est un homme d’une grande déli­ca­tesse dans la brutalité.

Noor tour­na dans une ruelle. Maud sui­vit. Les murs se res­ser­rèrent encore — elles mar­chaient main­te­nant dans un pas­sage étroit entre deux immeubles, un de ces rac­cour­cis que seuls les habi­tants connaissent, où la lumière des réver­bères ne péné­trait pas et où l’obs­cu­ri­té avait une épais­seur presque phy­sique, comme un tis­su qu’on traversait.

— Il vous a par­lé de Drum­mond ? deman­da Noor.

— Il m’a dit qu’il avait été rap­pe­lé à Londres. Aujourd’hui.

Noor ne répon­dit pas immé­dia­te­ment. Leurs pas réson­nèrent dans la ruelle — un écho dur, métal­lique, comme des pièces de mon­naie tom­bées dans un puits.

— Drum­mond n’a pas été rap­pe­lé à Londres, dit Noor.

La phrase tom­ba dans l’obs­cu­ri­té de la ruelle comme une pierre dans l’eau noire.

— Drum­mond est mort, dit Noor.

Maud s’ar­rê­ta. Noor fit deux pas de plus avant de s’ar­rê­ter aus­si et de se retour­ner. Dans la pénombre de la ruelle, son visage était un ovale pâle, sans détails, sans expres­sion, comme un masque véni­tien flot­tant dans le noir.

— Quand ? dit Maud.

— Ce matin. Ou hier soir. Je ne sais pas exac­te­ment. On l’a trou­vé dans son appar­te­ment de Ras Bey­routh. Offi­ciel­le­ment, un arrêt car­diaque. Drum­mond buvait beau­coup. Drum­mond avait cin­quante-six ans et un cœur fra­gile. C’est une mort par­fai­te­ment crédible.

— Mais vous n’y croyez pas.

— Je crois aux coïn­ci­dences encore moins que vous.

Le silence de la ruelle. Quelque part au-des­sus d’elles, un chat miau­la — un cri bref, aigu, presque humain. Un cli­ma­ti­seur ron­ron­nait dans un mur. L’o­deur de jas­min, plus forte ici, presque suf­fo­cante, comme si les fleurs aus­si refu­saient de dormir.

— Qui ? dit Maud.

— Je ne sais pas. Je sais que Drum­mond allait par­ler. Je sais que Drum­mond avait des infor­ma­tions qui met­taient en dan­ger plu­sieurs ser­vices — pas seule­ment le MI6. Et je sais que quand un homme s’ap­prête à par­ler et qu’on le retrouve mort le jour même, la ques­tion n’est pas qui mais com­bien. Com­bien de gens avaient inté­rêt à ce qu’il se taise. Et la réponse, à Bey­routh, est tou­jours : plus qu’on ne croit.

Maud s’a­dos­sa au mur. La pierre était tiède — même la nuit, même dans l’ombre, les murs de Bey­routh gar­daient la cha­leur du jour comme une fièvre qui ne tombe pas. Elle sen­tit sous ses omo­plates les aspé­ri­tés du cré­pi, les fis­sures, la rugo­si­té du réel, et cette sen­sa­tion phy­sique — la soli­di­té d’un mur contre son dos — était la seule chose qui l’empêchait de basculer.

Drum­mond était mort. La source était morte. L’homme qui avait écrit trois lignes sur un papier sans en-tête — Phoe­ni­cia Hotel, bar, 21 heures, venez seule — cet homme était mort avant qu’elle n’ar­rive, mort pen­dant qu’elle défai­sait sa valise dans la chambre 514, mort pen­dant qu’elle com­man­dait un gin tonic au bar, mort pen­dant qu’elle atten­dait un vivant qui ne vien­drait jamais. La nuit entière avait été construite sur un cadavre. Chaque conver­sa­tion, chaque regard, chaque verre com­man­dé, chaque minute d’at­tente — tout cela s’é­tait dérou­lé au-des­sus d’un homme mort, comme un spec­tacle joué sur une trappe.

— Pour­quoi me dites-vous ça ? deman­da Maud. Pour­quoi main­te­nant ? Pour­quoi pas au bar, quand vous vous êtes assise en face de moi ?

— Parce qu’au bar il y avait des oreilles. Au bar il y avait Sin­clair — pas phy­si­que­ment, mais il a des gens par­tout, le bar­man peut-être, un ser­veur, un client. Au bar je ne pou­vais vous don­ner que le début de l’his­toire. La suite doit se racon­ter dehors. Dans les inter­stices. Dans les endroits où les murs n’é­coutent pas.

— Et cette ruelle est un endroit où les murs n’é­coutent pas ?

— Cette ruelle est un endroit où per­sonne ne vient. Pas de com­merce, pas de café, pas de rai­son d’être ici à minuit et demi. Juste un pas­sage. Un entre-deux. C’est dans les entre-deux qu’on dit les choses impor­tantes, madame Ker­vern. Jamais au milieu des pièces. Tou­jours dans les couloirs.

Elles se remirent en marche. La ruelle débou­cha sur une rue plus large — des bou­tiques fer­mées, des rideaux de fer bais­sés, un ciné­ma dont le fron­ton affi­chait un film égyp­tien avec un homme mous­ta­chu et une femme en pleurs, les cou­leurs de l’af­fiche fanées par le soleil. Puis une autre rue, plus ani­mée — de la lumière, des voix, des néons. La rue Hamra.

Maud la recon­nut comme on recon­naît un visage aimé après une longue absence — les mêmes traits, la même éner­gie, mais quelque chose d’im­per­cep­ti­ble­ment dif­fé­rent, comme si la rue avait vieilli d’un an sans elle, comme si la rue avait conti­nué de vivre après son départ et por­tait main­te­nant les traces de cette vie sans elle. Les librai­ries étaient tou­jours là — Antoine, la grande librai­rie fran­co­phone, la vitrine illu­mi­née même à cette heure, expo­sant des livres fran­çais, des jour­naux arabes, des revues amé­ri­caines. Les cafés étaient tou­jours là — Mod­ca, le Hor­se­shoe, le Wim­py, le Strand — et ils étaient ouverts, bien sûr, parce que Ham­ra ne fer­mait jamais, Ham­ra était le cœur bat­tant de Bey­routh et le cœur ne s’ar­rête pas sous pré­texte qu’il est minuit.

Des étu­diants mar­chaient par groupes, les gar­çons en che­mise ouverte, les filles en robes claires, dis­cu­tant avec cette véhé­mence joyeuse qui est la marque des gens qui croient encore que les mots peuvent chan­ger le monde. Des intel­lec­tuels étaient atta­blés aux ter­rasses, recon­nais­sables à leurs lunettes et à leurs cen­driers pleins et à cette façon qu’ils avaient de regar­der la rue comme un texte qu’ils étaient en train de déchif­frer. Un ven­deur de jour­naux pro­po­sait le der­nier numé­ro de L’O­rient avec des nou­velles d’hier qui sem­blaient déjà péri­mées. Un homme jouait du oud sur un tabou­ret, ados­sé au mur d’un immeuble, les yeux fer­més, les doigts cou­rant sur les cordes comme des arai­gnées sur leur toile, et la musique mon­tait dans l’air chaud, plain­tive et belle, et per­sonne ne s’ar­rê­tait pour l’é­cou­ter parce qu’à Ham­ra la beau­té était par­tout et qu’on ne s’ar­rête pas devant ce qui est partout.

Maud sen­tit la rue entrer en elle comme de l’eau dans une terre assoif­fée. Ham­ra. C’é­tait ici que Wael l’a­vait emme­née pour la pre­mière fois — pas au Phoe­ni­cia, pas dans les quar­tiers chics de Zei­tou­nay ou d’A­chra­fieh, mais ici, dans cette rue qui était à Bey­routh ce que Saint-Ger­main-des-Prés était à Paris, un labo­ra­toire, un creu­set, un endroit où les idées fer­men­taient et où les gens se frot­taient les uns aux autres comme des silex, pro­dui­sant des étin­celles qui tan­tôt éclai­raient et tan­tôt brû­laient. Wael l’a­vait emme­née chez Mod­ca et il lui avait pré­sen­té des poètes pales­ti­niens et des cinéastes liba­nais et des jour­na­listes syriens en exil et des pro­fes­seurs amé­ri­cains qui fumaient du haschich et citaient Nietzsche, et elle avait com­pris ce soir-là que Bey­routh n’é­tait pas une ville — c’é­tait une conver­sa­tion. Une conver­sa­tion inin­ter­rom­pue, mul­ti­lingue, contra­dic­toire, pas­sion­née, par­fois vio­lente, tou­jours vivante. Et Wael en était un des inter­lo­cu­teurs les plus écoutés.

— C’est là, dit Noor.

Mod­ca. Le café était devant elles — une devan­ture modeste, une porte vitrée, des tables en for­mi­ca, des chaises en bois, un comp­toir der­rière lequel un homme cor­pu­lent fai­sait cou­ler du café d’une cafe­tière turque en cuivre. Rien de spec­ta­cu­laire. Rien de luxueux. Mais les gens atta­blés à l’in­té­rieur avaient cette den­si­té par­ti­cu­lière des lieux où il se passe quelque chose — pas un évé­ne­ment, pas un spec­tacle, quelque chose de plus dif­fus, de plus dan­ge­reux : de la pensée.

— Pas à l’in­té­rieur, dit Noor. En haut.

Elle pous­sa une porte adja­cente que Maud n’a­vait jamais remar­quée — une porte étroite, en bois peint, coin­cée entre la devan­ture du café et celle d’un coif­feur fer­mé. Der­rière, un esca­lier mon­tait dans l’obs­cu­ri­té. Noor mon­ta. Maud mon­ta der­rière elle. L’es­ca­lier sen­tait la pein­ture écaillée, le tabac froid, et quelque chose de plus ancien — la pierre, le plâtre, cette odeur miné­rale des vieux immeubles liba­nais qui se décom­posent si len­te­ment qu’ils ont l’air éternels.

Pre­mier étage. Deuxième étage. Troi­sième. Noor s’ar­rê­ta devant une porte. Sor­tit une clef de son sac. L’in­tro­dui­sit dans la ser­rure. Tour­na. La porte s’ouvrit.

C’é­tait un appar­te­ment. Petit — deux pièces, une cui­sine, un bal­con. Les volets étaient fer­més. L’air était immo­bile, chaud, confi­né, l’air d’un endroit qui n’a­vait pas été aéré depuis des semaines. Noor allu­ma une lampe — un abat-jour en tis­su jaune qui dif­fu­sa une lumière malade, fati­guée, la lumière d’un lieu qui n’at­tend plus personne.

Maud regar­da autour d’elle. Des livres. Des cen­taines de livres — sur les éta­gères, sur la table, empi­lés par terre, entas­sés sur les chaises. Des livres en arabe, en fran­çais, en anglais. Des revues d’his­toire. Des cartes. Une machine à écrire sur un bureau cou­vert de feuilles — des feuilles dac­ty­lo­gra­phiées, des notes manus­crites, des pho­to­co­pies de docu­ments jau­nis. Au mur, une pho­to­gra­phie enca­drée — les colonnes de Baal­bek sous un ciel de plomb, le temple de Jupi­ter, les six colonnes debout comme les doigts d’une main ouverte.

Maud sut avant que Noor ne le dise.

— C’est l’ap­par­te­ment de Wael, dit-elle.

Sa voix était un souffle. L’air de l’ap­par­te­ment lui entrait dans les pou­mons comme du verre pilé — chaque ins­pi­ra­tion cou­pait, chaque expi­ra­tion brû­lait. L’o­deur. Sous la pous­sière, sous le ren­fer­mé, sous la décom­po­si­tion lente d’un lieu aban­don­né, elle sen­tit l’o­deur de Wael. Son tabac — du Gitanes, qu’il fumait par affec­ta­tion fran­co­phile. Son eau de Cologne — quelque chose de bon mar­ché, d’un peu sur­an­né, qu’il ache­tait au souk de Bas­ta. Et ses livres — cette odeur de papier et d’encre et de temps qui est l’o­deur même de l’his­toire, l’o­deur de ce qu’il était.

— Com­ment avez-vous la clef ? deman­da Maud.

— Il me l’a­vait don­née, dit Noor.

Quatre mots. Il me l’a­vait don­née. Quatre mots qui conte­naient un monde — un monde que Maud n’a­vait pas soup­çon­né, un monde dans lequel Wael Cha­moun don­nait les clefs de son appar­te­ment à des femmes qui n’é­taient pas elle, à des femmes qui tra­vaillaient pour des ser­vices de ren­sei­gne­ment, à des femmes magné­tiques et ambi­guës qui entraient dans les bars comme on entre dans l’eau. Quatre mots qui ajou­taient à la mort de Wael une couche sup­plé­men­taire de ver­tige — non seule­ment il était mort, non seule­ment il avait été tra­hi, mais il avait été intime avec celle qui l’a­vait tra­hi. Et Maud n’a­vait rien su. Rien vu. Rien soupçonné.

— Asseyez-vous, dit Noor. Il y a des choses que je dois vous montrer.

* * *

Cha­pitre 10 — Bey­routh, la nuit

Maud ne s’as­sit pas.

Elle res­ta debout au milieu de la pièce, immo­bile, les bras le long du corps, et elle regar­da. Elle regar­da comme on regarde un tom­beau qu’on vient d’ou­vrir — avec la ter­reur sacrée de celui qui sait que ce qu’il va voir ne pour­ra jamais être revu, jamais être oublié, jamais être remis dans le noir.

L’ap­par­te­ment de Wael était un cer­veau ouvert. Ses pen­sées étaient par­tout — sur les murs, sur le bureau, sur les éta­gères qui pliaient sous le poids de ses obses­sions. Les livres n’é­taient pas ran­gés par ordre alpha­bé­tique ni par genre ni par taille — ils étaient ran­gés par logique interne, une logique que seul Wael com­pre­nait, une logique de connexions sou­ter­raines, de rhi­zomes, d’as­so­cia­tions qui reliaient un trai­té sur les accords Sykes-Picot à un roman de Naguib Mah­fouz et à un recueil de poèmes de Kha­lil Gibran et à un rap­port des Nations Unies sur les réfu­giés pales­ti­niens. Chaque éta­gère était un argu­ment. Chaque pile était une démonstration.

Et elle recon­nais­sait tout. Le cous­sin rouge sur le fau­teuil — celui qu’il met­tait dans son dos quand il lisait tard la nuit. Le cen­drier en cuivre, plein de mégots pétri­fiés que per­sonne n’a­vait vidé depuis un an, des Gitanes à filtres jaunes qui avaient noir­ci en séchant. La théière sur la petite table à côté de la fenêtre — en por­ce­laine bleue, ébré­chée à l’anse, dans laquelle il pré­pa­rait un thé à la menthe si sucré qu’elle le taqui­nait en disant qu’il buvait du sirop. Le tapis — un kilim de la Bekaa, aux motifs géo­mé­triques rouge et noir, qu’il avait ache­té à un vieux mar­chand de Baal­bek et dont il racon­tait, avec un sérieux feint, qu’il avait appar­te­nu à un émir ottoman.

Elle connais­sait cet appar­te­ment par cœur. Elle y avait dor­mi, man­gé, fait l’a­mour, lu, ri, pleu­ré une fois — une seule, le soir où il lui avait annon­cé qu’il ne quit­te­rait jamais le Liban, qu’il ne vien­drait jamais vivre à Paris, que sa vie était ici, dans ces rues, dans cette langue, dans cette lumière, et qu’il l’ai­mait mais que l’a­mour ne suf­fi­sait pas à déra­ci­ner un cèdre. Elle avait pleu­ré et il l’a­vait tenue dans ses bras et il avait dit des choses en arabe qu’elle n’a­vait pas com­prises et qui étaient pro­ba­ble­ment les choses les plus impor­tantes qu’il lui ait jamais dites.

Et main­te­nant elle était là, dans cet appar­te­ment qui sen­tait l’ab­sence, avec une femme qui avait aus­si une clef.

— Depuis quand avez-vous cette clef ? deman­da Maud.

Noor était debout près du bureau. Elle avait allu­mé une deuxième lampe — une lampe de bureau, arti­cu­lée, en métal noir — et la lumière tom­bait sur les papiers épar­pillés comme un pro­jec­teur sur une scène de crime.

— Depuis mars 1962, dit Noor. Quatre mois avant sa disparition.

Mars 1962. Le même mois où Wael avait par­lé à Maud de la liste. Le même mois où il avait dit : le pro­blème, c’est que quel­qu’un sait que je l’ai trou­vé. Et pen­dant ce même mois, il don­nait les clefs de son appar­te­ment à Noor Salhab.

— Pour­quoi ? dit Maud. Ce n’é­tait pas une ques­tion pro­fes­sion­nelle. C’é­tait le cri d’une femme qui découvre, un an après la mort de l’homme qu’elle aimait, qu’il avait une vie qu’elle ne connais­sait pas.

— Parce qu’il avait peur, dit Noor. Pas pour lui — Wael n’a­vait jamais peur pour lui, c’é­tait un défaut magni­fique et sui­ci­daire. Il avait peur pour ses recherches. Pour les docu­ments qu’il avait accu­mu­lés. Il savait qu’on pou­vait fouiller son bureau à l’u­ni­ver­si­té. Il savait qu’on pou­vait entrer chez lui. Il vou­lait que quel­qu’un ait accès à ses papiers si quelque chose lui arri­vait. Quel­qu’un qui com­pren­drait ce qu’ils conte­naient. Quel­qu’un qui sau­rait quoi en faire.

— Et il vous a choi­sie vous.

— Il m’a choi­sie moi.

— Pour­quoi pas moi ?

La ques­tion sor­tit plus vio­lem­ment qu’elle ne l’au­rait vou­lu — une lame nue, sans four­reau, sans poli­tesse. Pour­quoi pas moi. Pour­quoi l’homme que j’ai­mais a‑t-il confié ses secrets les plus dan­ge­reux à une autre femme. Pour­quoi m’a-t-il tenue à l’é­cart de ce qui comp­tait le plus. Pour­quoi suis-je là, un an trop tard, dans son appar­te­ment, avec vous, au lieu d’être là, un an plus tôt, avec lui, en train de le protéger.

Noor la regar­da. Et pour la deuxième fois cette nuit — après Dalal, après la musique — quelque chose bou­gea sous le masque. Pas le cha­grin de tout à l’heure, pas cette dou­leur géo­lo­gique qui avait affleu­ré au son de la voix d’As­ma­han. Autre chose. De la honte, peut-être. Ou sa cou­sine ger­maine — la conscience aiguë d’un tort qu’on a com­mis et qu’on ne peut pas réparer.

— Parce que vous étiez la femme qu’il aimait, dit Noor. Et c’est pré­ci­sé­ment pour ça qu’il ne pou­vait pas. Vous impli­quer, c’é­tait vous mettre en dan­ger. Wael savait que les gens qui le sur­veillaient sur­veille­raient aus­si ses proches. Ses col­lègues. Ses amis. Et vous. Sur­tout vous. Une jour­na­liste fran­çaise de l’AFP, amou­reuse d’un his­to­rien liba­nais qui fouillait les archives du Deuxième Bureau — c’é­tait un pro­fil rouge vif, madame Ker­vern. Un signal d’a­larme pour tous les ser­vices. Wael vous a tenue à l’é­cart pour vous protéger.

— Et vous, vous n’é­tiez pas en danger ?

— Moi, j’é­tais déjà dans le dan­ger. J’y vivais. C’est mon habi­tat naturel.

Elle dit cela sans iro­nie, sans bra­vade. Avec la sim­pli­ci­té d’un pois­son qui décrit l’eau. Et Maud com­prit — pas avec la rai­son, pas encore, mais avec cette intel­li­gence du corps qui avait fonc­tion­né toute la nuit comme un sixième sens — que Noor disait la véri­té. Que Wael l’a­vait pro­té­gée. Que son silence, qu’elle avait pris pour de la dis­tance, pour de la légè­re­té, pour cette désin­vol­ture levan­tine qui l’exas­pé­rait par­fois, était en réa­li­té un acte d’a­mour. Le plus cruel des actes d’a­mour — celui qui pro­tège en excluant.

— Mon­trez-moi, dit Maud.

Noor se tour­na vers le bureau. Ses mains — Maud les regar­da, les mains de Noor, longues, fines, les ongles courts comme ceux d’une femme qui tra­vaille avec ses mains ou qui se les ronge — ses mains sou­le­vèrent une pile de feuilles, en reti­rèrent une che­mise en car­ton brun, ordi­naire, le genre de che­mise qu’on achète par paquets de dix dans les pape­te­ries de la rue Ham­ra. Sur la cou­ver­ture, l’é­cri­ture de Wael — Maud la recon­nut comme on recon­naît une voix dans le noir, cette écri­ture pen­chée, rapide, élé­gante, qui mêlait les carac­tères latins et arabes dans un même élan. Un seul mot sur la cou­ver­ture. Un nom.

LAZARE.

— C’est le nom qu’il avait don­né à son dos­sier, dit Noor. Lazare. Celui qui revient d’entre les morts. C’é­tait son sens de l’hu­mour — noir, biblique, un peu gran­di­lo­quent. Tout Wael.

Noor ouvrit la che­mise. À l’in­té­rieur, des feuilles dac­ty­lo­gra­phiées, des pho­to­co­pies, des notes manus­crites, des cou­pures de jour­naux jau­nies, des sché­mas des­si­nés à la main avec des flèches et des noms reliés par des lignes rouges. C’é­tait un chaos appa­rent — mais Maud, qui avait vu Wael tra­vailler, qui avait obser­vé des dizaines de fois la manière dont il orga­ni­sait ses recherches, savait que ce chaos avait une struc­ture, une colonne ver­té­brale, un argu­ment qui se déployait de feuille en feuille comme un récit.

— Wael a pas­sé trois ans à recons­ti­tuer le réseau fran­çais au Levant, dit Noor. Pas le réseau offi­ciel — l’am­bas­sade, le conseiller cultu­rel, l’at­ta­ché de défense, tout ça c’est de la façade. Le vrai réseau. Le réseau clan­des­tin. Celui qui a été mis en place pen­dant le Man­dat et qui n’a jamais été déman­te­lé. Des agents liba­nais recru­tés dans les années trente et qua­rante par le Deuxième Bureau, for­més par les Fran­çais, payés par les Fran­çais, et qui ont conti­nué à tra­vailler après l’in­dé­pen­dance. Cer­tains sont deve­nus des per­son­na­li­tés publiques. Des poli­ti­ciens. Des magis­trats. Des offi­ciers de l’ar­mée. Des universitaires.

Elle sor­tit une feuille de la che­mise. Une liste. Dac­ty­lo­gra­phiée. Une dizaine de noms, avec en face de cha­cun une date de recru­te­ment, un nom de code, et un résu­mé de fonc­tions. Maud lut les noms. Elle n’en recon­nut que deux — mais ces deux noms suf­firent à lui cou­per le souffle. Deux hommes qui occu­paient des posi­tions de pre­mier plan dans le Liban de 1963. Deux piliers de l’es­ta­blish­ment. Deux noms qu’on pro­non­çait avec res­pect dans les salons et les ministères.

— Bon Dieu, murmura-t-elle.

— Oui, dit Noor. C’est à peu près ce que Wael a dit quand il a trou­vé ça.

— Et le Deuxième Bureau savait qu’il avait trou­vé cette liste.

— Le Deuxième Bureau l’a su en mars 1962. Un de leurs agents à l’U­ni­ver­si­té amé­ri­caine — un pro­fes­seur, un col­lègue de Wael, quel­qu’un qu’il consi­dé­rait comme un ami — a signa­lé que Wael posait des ques­tions inha­bi­tuelles. Qu’il cher­chait des archives spé­ci­fiques. Qu’il men­tion­nait des noms qu’un his­to­rien n’é­tait pas cen­sé connaître. Le rap­port est remon­té à Bey­routh d’a­bord, puis à Paris. Et Paris a déci­dé que Wael Cha­moun était un problème.

— Et vous. Où étiez-vous dans tout ça ?

Noor repo­sa la feuille dans la che­mise. Ses mou­ve­ments avaient ralen­ti — chaque geste était deve­nu déli­bé­ré, pesé, comme celui d’un chi­rur­gien qui sait que le pro­chain coup de scal­pel peut tuer ou guérir.

— J’é­tais l’of­fi­cier trai­tant, dit-elle.

Les mots tom­bèrent dans l’ap­par­te­ment comme des pierres dans un puits sec. Offi­cier trai­tant. Dans le lexique du ren­sei­gne­ment, cela signi­fiait que Noor était la per­sonne char­gée de gérer le dos­sier Wael Cha­moun. De le sur­veiller. D’é­va­luer la menace. De pro­po­ser des solu­tions. Et de trans­mettre les ordres.

— Vous étiez char­gée de le sur­veiller, dit Maud. Et pen­dant que vous le sur­veilliez, il vous a don­né les clefs de son appartement.

— Oui.

— Il savait qui vous étiez ?

— Non. Il croyait que j’é­tais ce que tout le monde croyait — une diplo­mate sué­doise. Culti­vée, curieuse, inté­res­sée par l’his­toire du Levant. Je l’a­vais appro­ché dans un col­loque à l’AUB, en février 1962. Nous avions par­lé de Sykes-Picot. Il m’a­vait trou­vée brillante. — Un sou­rire amer, le pre­mier sou­rire de Noor qui ne fût pas un masque mais une bles­sure. — Je suis brillante. C’est le pro­blème. On n’est pas recru­té par les ser­vices parce qu’on est médiocre.

— Vous l’a­vez manipulé.

— Je l’ai appro­ché sous une fausse iden­ti­té dans le cadre d’une mis­sion d’é­va­lua­tion, oui. Et ensuite… — Elle s’in­ter­rom­pit. Regar­da le bureau, les livres, le cous­sin rouge sur le fau­teuil, le cen­drier plein de Gitanes mortes. — Et ensuite il s’est pas­sé ce qui se passe quand on s’ap­proche trop près de quel­qu’un d’in­tel­li­gent, de pas­sion­né, de vivant. On com­mence par jouer un rôle et un jour on se rend compte qu’on a ces­sé de jouer sans savoir quand.

Maud encais­sa. Chaque phrase de Noor était un coup — pas por­té avec vio­lence, por­té avec une pré­ci­sion chi­rur­gi­cale qui était pire que la vio­lence, parce que chaque mot tou­chait un organe vital et que Noor le savait. Noor savait exac­te­ment ce que ces mots fai­saient à Maud. Et elle les pro­non­çait quand même. Parce que la véri­té, à ce stade de la nuit, était la seule chose qui lui res­tait à offrir.

— Vous l’a­vez aimé, dit Maud.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un diag­nos­tic. Pro­non­cé avec la froi­deur cli­nique d’un méde­cin qui lit une radio­gra­phie — voi­là la frac­ture, voi­là la lésion, voi­là l’en­droit exact où ça fait mal.

— Je ne sais pas, dit Noor. Je ne sais pas si ce que j’ai éprou­vé s’ap­pelle de l’a­mour. Dans mon métier, on apprend à simu­ler toutes les émo­tions — la joie, la peur, la sym­pa­thie, le désir. On simule si bien qu’on finit par ne plus savoir ce qui est simu­lé et ce qui ne l’est pas. Avec Wael… je ne sais pas. Je sais que quand j’é­tais avec lui, je ne jouais pas. Ou je ne croyais pas jouer. Ce qui revient peut-être au même.

— Non, dit Maud. Ce ne revient pas au même.

Silence. L’a­bat-jour jaune bour­don­nait fai­ble­ment — un insecte pri­son­nier à l’in­té­rieur, ou le fila­ment de l’am­poule qui vibrait. L’air de l’ap­par­te­ment était deve­nu irres­pi­rable — non pas par la cha­leur, non pas par le ren­fer­mé, mais par la den­si­té de ce qui venait d’être dit. Deux femmes dans l’ap­par­te­ment d’un mort, et entre elles la ques­tion qui n’a­vait pas encore été posée, la ques­tion ultime, celle que tout le reste contour­nait et qui se dres­sait main­te­nant au centre de la pièce comme un pilier qu’on ne peut plus éviter.

— L’ordre, dit Maud. Racon­tez-moi l’ordre.

Noor fer­ma les yeux. Quand elle les rou­vrit, quelque chose avait chan­gé — pas le visage, pas la pos­ture, quelque chose de plus pro­fond, une note fon­da­men­tale, comme si la fré­quence de sa voix avait bais­sé d’un demi-ton.

— Pas ici, dit-elle. Pas dans cet appar­te­ment. Pas devant ses livres.

Elle refer­ma la che­mise Lazare. La glis­sa dans son sac. Et Maud la lais­sa faire — elle lais­sa cette femme prendre les docu­ments de Wael, les mettre dans son sac en cuir noir, parce qu’à cet ins­tant elle com­prit que Noor n’é­tait pas en train de voler les papiers de Wael. Elle était en train de les sau­ver. De les sor­tir de cet appar­te­ment que quel­qu’un fini­rait par fouiller — si ce n’é­tait pas déjà fait — et de les mettre dans les mains de la seule per­sonne qui avait une rai­son de les rendre publics. Une jour­na­liste. Une jour­na­liste de l’AFP. La femme que Wael avait aimée.

Elles sor­tirent de l’ap­par­te­ment. Noor fer­ma la porte à clef. Le geste eut quelque chose de funé­raire — un der­nier tour de ser­rure sur la vie d’un homme, un scel­le­ment, un adieu. Le bruit de la clef dans la ser­rure réson­na dans la cage d’es­ca­lier comme une note unique, sèche, définitive.

Elles des­cen­dirent. La porte sur la rue. La rue Ham­ra. La cha­leur. Le bruit. Le joueur de oud avait dis­pa­ru. Les cafés com­men­çaient à se vider — il était presque deux heures du matin et même Ham­ra, même l’in­som­niaque, com­men­çait à cli­gner des yeux. Un chat noir tra­ver­sa la rue devant elles avec la désin­vol­ture d’un pro­prié­taire qui ins­pecte son domaine.

— On retourne au Phoe­ni­cia, dit Noor. Le reste de l’his­toire vous attend là-bas.

Elles mar­chèrent. Côte à côte. Sans par­ler. Leurs pas avaient trou­vé un rythme com­mun — pas iden­tique, pas syn­chrone, mais com­pa­tible, comme deux ins­tru­ments qui jouent des mélo­dies dif­fé­rentes dans la même tona­li­té. Et dans le silence entre elles, dans cet espace que les mots avaient vidé et que les mots ne pou­vaient plus rem­plir, quelque chose se for­ma — pas de la confiance, pas de l’a­mi­tié, pas de l’hos­ti­li­té non plus. Quelque chose qui n’a­vait pas de nom. Une recon­nais­sance, peut-être. La recon­nais­sance mutuelle de deux femmes qui avaient aimé le même homme et qui por­taient, cha­cune à sa manière, le poids de sa mort — l’une parce qu’elle n’a­vait pas su le pro­té­ger, l’autre parce qu’elle avait contri­bué à le perdre. Et ce poids, cette nuit, mar­chait entre elles comme un troi­sième corps, un fan­tôme à leur mesure, et ni l’une ni l’autre ne cher­chait à s’en débarrasser.

* * *

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Le dos­sier
Lazare

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Cha­pitres 1 à 5

PHOE­NI­CIA, 1963

* * *

Cha­pitre 1 — Le hall

Elle arri­va par la mer. C’est-à-dire que le taxi qui la condui­sait depuis l’aé­ro­port lon­gea la Cor­niche au moment exact où le soleil déci­dait de mou­rir, et que la Médi­ter­ra­née, sou­dain, fut par­tout — dans le pare-brise, dans les rétro­vi­seurs, dans l’air qui entrait par la vitre bais­sée, dans ses yeux, dans sa gorge. Bey­routh sen­tait le sel et l’es­sence, le jas­min écra­sé par la cha­leur, les ordures douces du port, et quelque chose d’autre, d’in­dé­fi­nis­sable, qui n’ap­par­te­nait qu’à cette ville : un par­fum de catas­trophe heureuse.

Maud Ker­vern posa la main sur son sac. Le magné­to­phone était là, com­pact, lourd, fidèle. Le car­net aus­si. Et la lettre de Drum­mond, pliée en quatre dans la poche inté­rieure, trois lignes tapées à la machine sur un papier sans en-tête : Phoe­ni­cia Hotel. Bar. 21 heures. Venez seule. Il y avait une date — celle d’au­jourd’­hui — et une ini­tiale, A.D., comme si le monde entier devait savoir à qui appar­te­naient ces deux lettres.

Le taxi tour­na. L’hô­tel apparut.

Il était plus grand que dans son sou­ve­nir. Ou peut-être était-ce elle qui avait rétré­ci. Le Phoe­ni­cia se dres­sait face à la mer comme un paque­bot échoué en pleine élé­gance, tout en lignes hori­zon­tales et en verre fumé, moderne avec une arro­gance tran­quille, à peine deux ans d’exis­tence et déjà l’as­su­rance d’un palace cen­te­naire. Edward Durell Stone avait des­si­né un bâti­ment qui ne res­sem­blait à rien de ce que Bey­routh connais­sait — ni otto­man, ni fran­çais, ni arabe — quelque chose de radi­ca­le­ment neuf, comme si le Liban avait déci­dé de s’in­ven­ter un ave­nir en béton et en lumière filtrée.

Maud paya le chauf­feur. Trop. Elle payait tou­jours trop à Bey­routh, par culpa­bi­li­té ou par paresse, elle n’a­vait jamais su.

La cha­leur l’at­ten­dait dehors comme un mur. Juillet à Bey­routh. L’air ne bou­geait pas. Il pesait sur les épaules, il col­lait la robe au ventre, il trans­for­mait chaque geste en effort et chaque pen­sée en sirop. Les pal­miers de l’en­trée ne fré­mis­saient même pas. Les por­tiers, eux, por­taient leurs uni­formes comme des peaux sup­plé­men­taires, sans une goutte de sueur visible, sou­riaient dans trois langues — arabe, fran­çais, anglais — avec cette aisance sur­na­tu­relle des hommes qui ont appris à ne jamais trans­pi­rer devant les clients.

— Bien­ve­nue au Phoe­ni­cia, madame.

— Mer­ci.

Sa valise était petite. Trois jours. Elle ne res­tait jamais plus de trois jours nulle part depuis un an. Trois jours c’é­tait assez pour trou­ver une his­toire, pas assez pour s’y perdre. C’é­tait la règle. Elle avait beau­coup de règles depuis un an.

Elle entra.

Le hall du Phoe­ni­cia la prit dans ses bras.

C’est exac­te­ment ce qu’elle res­sen­tit — une embras­sade. Le marbre au sol, crème vei­né de gris, absor­bait le bruit de ses talons et lui ren­dait un mur­mure. Les lustres dif­fu­saient une lumière qui n’é­clai­rait pas vrai­ment — elle enve­lop­pait, elle dorait, elle men­tait avec grâce. Les ven­ti­la­teurs au pla­fond bras­saient un air tiède où flot­taient le cuir neuf des fau­teuils, le tabac blond de quel­qu’un qu’on ne voyait pas, et cette odeur de café à la car­da­mome qui sem­blait suin­ter des murs eux-mêmes, comme si l’hô­tel trans­pi­rait du café au lieu de la sueur.

Maud tra­ver­sa le hall. Ses yeux s’a­jus­tèrent. Des hommes en cos­tume clair lisaient des jour­naux dans des fau­teuils pro­fonds. Une femme en robe tur­quoise riait au télé­phone, le com­bi­né coin­cé entre l’o­reille et l’é­paule, un bra­ce­let en or glis­sant le long de son poi­gnet à chaque éclat de rire. Un gar­çon d’é­tage pous­sait un cha­riot cou­vert d’une cloche en argent — le dîner de quel­qu’un mon­tait vers les étages supé­rieurs, et avec lui une odeur de viande grillée et de citron.

Tout sem­blait calme. Feu­tré. Élégant.

Mais quelque chose tra­ver­sait l’es­pace — une vibra­tion que Maud connais­sait bien, qu’elle avait appris à recon­naître dans les halls d’hô­tel du Caire, d’Al­ger, de Sai­gon, par­tout où le luxe recou­vrait la peur comme un ver­nis. Une ten­sion invi­sible. Le regard du récep­tion­niste qui balayait la salle une frac­tion de seconde de trop. Les deux hommes près de la baie vitrée qui ne lisaient pas vrai­ment leur jour­nal. La femme en tur­quoise qui riait peut-être un peu trop fort, pour cou­vrir un silence qui aurait été pire.

Bey­routh. La Suisse du Moyen-Orient. Tout le monde le disait. Et comme la Suisse, tout était propre, neutre, sou­riant — et des­sous, l’argent des autres et les secrets de tous cir­cu­laient sans bruit dans des coffres capitonnés.

Maud s’ap­pro­cha de la réception.

— Ker­vern. J’ai une réservation.

— Bien sûr, madame. Chambre 514. Vue sur la mer.

Le récep­tion­niste sou­riait comme un diplo­mate — c’est-à-dire sans les yeux. Il lui ten­dit la clef, une vraie clef en lai­ton atta­chée à un médaillon où le logo du Phoe­ni­cia brillait comme un petit soleil.

Chambre 514.

La der­nière fois, c’é­tait la 307. Avec Wael. Un an plus tôt, presque jour pour jour. Elle avait pris la 307 parce que c’é­tait la sienne, celle qu’il réser­vait tou­jours quand ils se retrou­vaient ici, au troi­sième parce qu’il disait que le cin­quième était pour les gens qui avaient besoin de domi­ner la mer et que lui pré­fé­rait être à sa hau­teur. Il disait des choses comme ça, Wael. Des choses qui res­sem­blaient à des bou­tades et qui étaient des phi­lo­so­phies entières.

Elle ne deman­da pas la 307. Elle mon­ta au cinquième.

L’as­cen­seur était tapis­sé de miroirs. Maud s’y vit — che­veux bruns cou­pés court, visage mince, une bouche qui ne sou­riait pas au repos, des yeux que ses col­lègues de l’AFP décri­vaient comme « trop atten­tifs ». Elle por­tait une robe en lin blanc cas­sé qui avait été fraîche ce matin à Paris et qui était main­te­nant un chif­fon dis­tin­gué. Elle avait l’air de ce qu’elle était : une femme qui voya­geait trop, dor­mait trop peu, et cher­chait quelque chose qu’elle n’é­tait pas sûre de vou­loir trouver.

L’as­cen­seur s’ou­vrit. Cou­loir. Moquette épaisse. Silence climatisé.

La chambre 514 était exac­te­ment ce qu’elle devait être — un lit large comme une pro­messe, des rideaux cou­leur sable, une salle de bain en marbre, un bureau où per­sonne n’é­cri­rait jamais, et la mer. La mer par la fenêtre, immense, d’un bleu qui virait au vio­let à mesure que le soleil ache­vait de se noyer. La mer comme un mur liquide entre elle et tout ce qu’elle avait lais­sé de l’autre côté — Paris, le bureau de l’AFP rue des Saints-Pères, les dépêches, la rou­tine, l’anes­thé­sie des jours identiques.

Maud posa sa valise. Ne l’ou­vrit pas. S’as­sit sur le lit. Le mate­las céda sous elle avec une dou­ceur obscène.

Elle regar­da la mer.

Et la mer lui ren­dit autre chose — pas le regard de Wael, non, c’eût été trop simple, trop roma­nesque, et Maud n’é­tait pas roma­nesque. Ce que la mer lui ren­dit, c’é­tait le vide. L’exact contour de son absence. Wael Cha­moun avait dis­pa­ru un an plus tôt, en juillet, par une nuit comme celle-ci, chaude, épaisse, immo­bile. Il avait quit­té son appar­te­ment de la rue Bliss vers vingt-deux heures — un voi­sin l’a­vait vu — et n’é­tait jamais reve­nu. Pas de corps. Pas de lettre. Pas de sang. Pas de traces de lutte. Rien. Comme si la nuit l’a­vait bu.

La police liba­naise avait clas­sé l’af­faire en trois semaines. Dis­pa­ri­tion volon­taire, avait dit l’ins­pec­teur — un homme mous­ta­chu qui avait le regard de quel­qu’un qui classe beau­coup d’af­faires en trois semaines. Wael Cha­moun, pro­fes­seur d’his­toire à l’U­ni­ver­si­té amé­ri­caine de Bey­routh, qua­rante-deux ans, céli­ba­taire, pas d’en­fants, pas de dettes connues, quelques articles dans des revues spé­cia­li­sées que per­sonne ne lisait, un réseau de connais­sances vaste mais dis­cret — pour­quoi aurait-on vou­lu du mal à un historien ?

Maud savait pour­quoi. Pas exac­te­ment. Pas pré­ci­sé­ment. Mais elle savait que Wael n’é­tait pas seule­ment un his­to­rien. Il était un homme qui posait des ques­tions, et à Bey­routh, en 1962, les ques­tions étaient des armes. Il fouillait les archives du Man­dat fran­çais, les cor­res­pon­dances entre le Quai d’Or­say et le Haut-Com­mis­sa­riat, les notes confi­den­tielles sur le décou­page des fron­tières — Sykes-Picot et ses suites, les pro­messes tra­hies, les accords secrets, les lignes tra­cées au crayon sur des cartes par des hommes qui n’a­vaient jamais vu les pay­sages qu’ils décou­paient. Il cher­chait un docu­ment en par­ti­cu­lier — il en par­lait par­fois, le soir, quand le vin avait assou­pli sa pru­dence, un docu­ment qui prou­ve­rait que cer­taines opé­ra­tions fran­çaises au Levant n’a­vaient jamais ces­sé, que le Man­dat avait offi­ciel­le­ment pris fin en 1943 mais que ses réseaux, eux, conti­nuaient de fonc­tion­ner, invi­sibles, patients, enra­ci­nés comme du lierre dans les fis­sures de la jeune Répu­blique libanaise.

Elle n’a­vait pas écou­té. Pas vrai­ment. Elle écou­tait sa voix — ce bary­ton chaud, légè­re­ment voi­lé, qui trans­for­mait l’his­toire diplo­ma­tique en conte des Mille et Une Nuits. Elle écou­tait ses mains — la façon dont il tenait son verre, dont il tour­nait les pages, dont il posait ses doigts sur sa nuque à elle quand il vou­lait qu’elle cesse de poser des ques­tions et com­mence à le regar­der. Elle écou­tait son corps, et son corps disait des choses plus urgentes que les archives du Quai d’Orsay.

Main­te­nant il était mort. Ou dis­pa­ru. Ou les deux, ce qui reve­nait au même — car les hommes qui dis­pa­raissent à Bey­routh sans lais­ser de traces ne réap­pa­raissent pas. Et les phrases qu’il avait pro­non­cées, ces frag­ments épar­pillés dans sa mémoire comme les pièces d’un puzzle dont elle n’a­vait pas vu le des­sin, ces phrases pre­naient forme main­te­nant, un an trop tard, dans la lumière rasante de cette chambre d’hôtel.

Il avait dit : Les Fran­çais n’ont jamais quit­té le Liban, Maud. Ils ont juste chan­gé de costume.

Il avait dit : Tu sais ce que c’est, le Deuxième Bureau ? C’est un fan­tôme qui ne sait pas qu’il est mort.

Il avait dit : Si un jour je dis­pa­rais, ne crois pas ce qu’on te dira. Cherche ce que je cherchais.

Elle avait ri. Elle avait cru à de la gran­di­lo­quence levan­tine, ce goût du drame que les hommes d’i­ci culti­vaient comme d’autres cultivent des roses. Elle avait ri et il l’a­vait regar­dée avec quelque chose dans les yeux qu’elle n’a­vait pas su lire — de la ten­dresse, oui, mais aus­si de la pitié. La pitié de celui qui sait pour celle qui ne sait pas encore.

Maud se leva. Alla à la salle de bain. Se pas­sa de l’eau sur le visage. L’eau était tiède — même la plom­be­rie transpirait.

Dans le miroir, elle vit une femme qui était venue à Bey­routh pour enquê­ter sur Kim Phil­by, l’es­pion bri­tan­nique qui avait fui vers Mos­cou six mois plus tôt depuis cette même ville, ce même quar­tier, peut-être ce même hôtel. C’é­tait l’ar­ticle offi­ciel. C’é­tait ce qu’elle avait ven­du à son rédac­teur en chef — un long for­mat sur les traces de Phil­by à Bey­routh, les bars où il buvait, les gens qu’il fré­quen­tait, le trou noir de sa dis­pa­ri­tion. Un bon sujet. Ven­deur. L’AFP avait dit oui.

Mais dans le miroir, der­rière la jour­na­liste, il y avait l’autre — celle qui cher­chait Wael. Celle qui avait reçu la lettre de Drum­mond et qui avait com­pris, avant même de la lire en entier, que Phil­by et Wael étaient liés par un fil qu’elle ne voyait pas encore, un fil ten­du dans l’obs­cu­ri­té entre deux dis­pa­ri­tions que tout sépa­rait — un espion bri­tan­nique et un his­to­rien liba­nais — mais que quelque chose, quelque chose qu’elle sen­tait sans pou­voir le nom­mer, reliait sou­ter­rai­ne­ment, comme ces rivières invi­sibles qui coulent sous Bey­routh et qu’on n’en­tend que la nuit, quand la ville se tait.

Il était dix-neuf heures. Le ren­dez-vous était à vingt et une heures. Deux heures à tuer.

Maud enfi­la des san­dales, prit son sac, lais­sa sa valise fermée.

Elle des­cen­dit.

Dans l’as­cen­seur, les miroirs la mul­ti­plièrent — six Maud, huit Maud, une infi­ni­té de Maud des­cen­dant vers le hall du Phoe­ni­cia comme on des­cend dans la gorge d’un ani­mal magni­fique. Et dans cha­cun de ces reflets, elle cher­cha les yeux de Wael, et dans cha­cun de ces reflets, elle ne trou­va que les siens.

* * *

Cha­pitre 2 — Boutros

Le hall, à cette heure, chan­geait de peau.

La lumière du jour avait cédé sans com­battre. Les lustres avaient pris le relais — cette lumière cou­leur miel qui était la signa­ture du Phoe­ni­cia, une lumière qui ne venait de nulle part et allait par­tout, qui adou­cis­sait les visages et dur­cis­sait les ombres, qui don­nait à chaque homme l’air d’un prince et à chaque femme l’air d’un secret. Le per­son­nel du soir avait rem­pla­cé celui de l’a­près-midi avec la flui­di­té d’un chan­ge­ment de marée. Les fau­teuils s’é­taient rem­plis d’autres corps, d’autres cos­tumes, d’autres par­fums. Le hall du Phoe­ni­cia ne se vidait jamais — il se renou­ve­lait, comme un orga­nisme qui rem­place ses cel­lules sans jamais ces­ser de vivre.

Maud tra­ver­sa cet orga­nisme en dia­go­nale, vers la porte qui don­nait sur le jar­din inté­rieur. Elle avait besoin de mar­cher avant de s’as­seoir au bar. Besoin de sen­tir l’hô­tel sous ses pieds, d’en reprendre la mesure, de se sou­ve­nir de la géo­gra­phie des lieux — les cou­loirs, les esca­liers déro­bés, les recoins où l’on pou­vait dis­pa­raître d’une conver­sa­tion sans que per­sonne ne s’en aper­çoive. Wael lui avait appris ça. Wael lui avait appris beau­coup de choses inutiles qui se révé­laient, un an après sa mort, d’une uti­li­té terrifiante.

Elle pas­sa devant le comp­toir du concierge.

Et le concierge la vit.

Bou­tros Maa­touk avait soixante-trois ans, des mains larges comme des bat­toirs, un visage taillé dans le cèdre — ravi­né, patient, indes­truc­tible — et des yeux d’une noir­ceur si pro­fonde qu’on avait l’im­pres­sion, en le regar­dant, de fixer deux puits dont on n’en­ten­drait jamais le fond. Il se tenait der­rière son comp­toir comme un capi­taine der­rière sa barre, droit, immo­bile, les épaules légè­re­ment voû­tées par le poids de tout ce qu’il avait vu et de tout ce qu’il ne dirait jamais. Il por­tait l’u­ni­forme du Phoe­ni­cia — veste noire, che­mise blanche, nœud papillon bor­deaux — avec la digni­té rési­gnée d’un homme qui sait que le cos­tume ne fait pas le moine mais que le moine, sans cos­tume, n’est rien.

Bou­tros avait com­men­cé sa car­rière au Saint-Georges, l’autre grand hôtel de Bey­routh, celui d’a­vant, celui de la guerre et de l’a­près-guerre, celui où les offi­ciers fran­çais du Man­dat buvaient du cham­pagne pen­dant que la ville brû­lait de fièvre natio­na­liste. Il avait ser­vi des géné­raux, des espions, des actrices, des tra­fi­quants, des poètes — par­fois les mêmes per­sonnes. Il avait vu les Fran­çais par­tir et les Amé­ri­cains arri­ver, les Anglais res­ter et les Sovié­tiques s’in­fil­trer, les Pales­ti­niens affluer et les Liba­nais faire sem­blant que tout allait bien. Quand le Phoe­ni­cia avait ouvert en 1961, on l’a­vait recru­té comme on recrute un monu­ment — pour sa mémoire, pour son silence, pour cette capa­ci­té qu’il avait de recon­naître un visage entre­vu trois ans plus tôt dans un cou­loir et de ne jamais, jamais, le men­tion­ner au mau­vais moment.

Il recon­nut Maud.

Pas immé­dia­te­ment — ou plu­tôt, il la recon­nut immé­dia­te­ment mais prit trois secondes pour le mon­trer, ces trois secondes étant le temps exact qu’il lui fal­lait pour déci­der s’il devait la recon­naître ou non. Il déci­da que oui.

— Madame Kervern.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Bou­tros ne posait pas de ques­tions. Il énon­çait des faits et lais­sait l’autre déci­der quoi en faire.

— Bon­soir, Boutros.

Elle s’é­tait arrê­tée. Elle n’a­vait pas pré­vu de s’ar­rê­ter. Mais le son de son propre nom dans la bouche de cet homme l’a­vait clouée au marbre comme une punaise dans du liège. Bou­tros savait son nom. Bou­tros l’a­vait vue ici avec Wael — com­bien de fois ? Quatre, cinq, six soirs ? — et il avait rete­nu son nom. Ce qui signi­fiait qu’il avait rete­nu beau­coup d’autres choses.

— Vous êtes de retour à Bey­routh, dit-il.

Tou­jours pas une question.

— Pour quelques jours.

— La cha­leur est forte en ce moment. Même pour la saison.

Ils se regar­dèrent. Il y avait entre eux l’é­pais­seur exacte du comp­toir en aca­jou et l’é­pais­seur moins mesu­rable de Wael Cha­moun. Bou­tros ne pro­non­ça pas son nom. Maud non plus. Mais il était là, entre eux, comme une troi­sième per­sonne appuyée au comp­toir, com­man­dant un café qu’on ne lui ser­vi­rait jamais.

— Vous dînez à l’hô­tel ce soir, madame ?

— Je prends un verre au bar. J’ai rendez-vous.

Quelque chose bou­gea dans les yeux de Bou­tros. Pas grand-chose. Un fré­mis­se­ment au fond des puits. Si Maud n’a­vait pas été jour­na­liste, si elle n’a­vait pas pas­sé dix ans à regar­der les gens men­tir avec leur visage, elle ne l’au­rait pas vu. Mais elle le vit.

— Au bar, répé­ta Bou­tros. Oui. Le bar est très agréable le soir. Dalal chante ce soir.

— Dalal ?

— Dalal Frem. Vous l’a­vez peut-être enten­due. Elle chante ici le mer­cre­di et le same­di depuis l’ou­ver­ture. Une voix… — Il cher­cha le mot. Ou fit sem­blant de le cher­cher. — Une voix qui rend les choses supportables.

Maud sou­rit mal­gré elle. Bou­tros avait cette qua­li­té rare — il disait des choses belles sans avoir l’air de le savoir.

— Mon ren­dez-vous est avec un Anglais, dit Maud. Un cer­tain Drum­mond. Arthur Drum­mond. Vous le connaissez ?

Elle n’a­vait pas pré­vu de poser la ques­tion. Elle était sor­tie d’elle comme un chat d’une porte entrou­verte — vive, silen­cieuse, impos­sible à rattraper.

Bou­tros ne cil­la pas. Mais ses mains, posées à plat sur le comp­toir, se dépla­cèrent d’un cen­ti­mètre. Un cen­ti­mètre vers l’in­té­rieur, comme s’il refer­mait quelque chose.

— Mon­sieur Drum­mond fré­quente l’hô­tel, dit-il. De temps en temps.

— De temps en temps.

— Les Anglais aiment le bar du Phoe­ni­cia. Ils disent que les cock­tails sont meilleurs qu’au Saint-Georges. Je ne sais pas si c’est vrai. Je ne bois pas.

Il y eut un silence. Le hall bruis­sait autour d’eux — des voix, des pas, le tin­te­ment d’un pla­teau — mais le silence entre Maud et Bou­tros avait une den­si­té propre, une matière, comme un tis­su qu’on aurait pu toucher.

— Mon­sieur Drum­mond venait plus sou­vent ces der­nières semaines, dit Boutros.

Il avait bais­sé la voix d’un demi-ton. Pas un chu­cho­te­ment — Bou­tros ne chu­cho­tait pas, chu­cho­ter c’é­tait admettre qu’on avait quelque chose à cacher — mais un registre plus intime, celui qu’on réserve aux confi­dences qu’on n’ap­pel­le­ra jamais des confidences.

— Il sem­blait pré­oc­cu­pé. Il buvait du whis­ky au bar, seul, tou­jours au même tabou­ret, celui du fond, contre le mur. On boit au fond quand on veut voir la porte. Quand on veut voir qui entre.

— Vous êtes obser­va­teur, Boutros.

— Je suis concierge, madame. C’est la même chose.

Il la regar­da. Lon­gue­ment. Avec cette patience de vieux Liba­nais qui ont appris que la véri­té, comme le café, ne se sert pas bouillante — on la laisse repo­ser, on attend que le marc des­cende, et alors seule­ment on boit.

— Je ne l’ai pas vu ce soir, dit Boutros.

Maud sen­tit quelque chose se contrac­ter dans sa poi­trine. Un muscle qu’elle ne connais­sait pas. Un muscle qui avait la forme exacte de l’inquiétude.

— Il est peut-être en retard.

— Peut-être, dit Bou­tros. Les Anglais sont rare­ment en retard. Mais Bey­routh retarde tout le monde.

Il sou­rit. Un sou­rire mince, hori­zon­tal, qui ne mon­ta pas jus­qu’aux yeux. Puis il redres­sa les épaules, ajus­ta son nœud papillon d’un geste machi­nal, et rede­vint le concierge du Phoe­ni­cia — impec­cable, dis­tant, décoratif.

— Si vous avez besoin de quoi que ce soit, madame, je suis là jus­qu’à six heures du matin.

— Mer­ci, Boutros.

— Le bar est sur votre droite après le salon. Mais vous le savez.

Oui. Elle le savait. Elle savait où était le bar, où étaient les toi­lettes, où était la sor­tie de secours, où était l’es­ca­lier qui menait à la pis­cine, où était le cou­loir qui menait aux cui­sines. Elle savait tout cela parce que Wael le lui avait mon­tré, un soir, après le dîner, quand ils avaient tra­ver­sé l’hô­tel comme deux enfants dans un châ­teau, ouvrant des portes, emprun­tant des cou­loirs inter­dits, riant dans les esca­liers de ser­vice, et il avait dit — elle s’en sou­ve­nait main­te­nant avec une pré­ci­sion qui lui fit mal — il avait dit : Il faut tou­jours connaître les sor­ties, Maud. Tou­jours. Même dans les endroits où l’on est heureux.

Sur­tout dans les endroits où l’on est heureux.

Elle tour­na à droite après le salon.

Der­rière elle, Bou­tros Maa­touk la regar­da par­tir. Puis il décro­cha le télé­phone inté­rieur, com­po­sa un numé­ro à trois chiffres, atten­dit deux son­ne­ries, et rac­cro­cha sans avoir pro­non­cé un mot.

* * *

Cha­pitre 3 — Le bar

Le bar du Phoe­ni­cia ne res­sem­blait pas à un bar. Il res­sem­blait à l’i­dée qu’un homme très riche et légè­re­ment mélan­co­lique se ferait du para­dis — à condi­tion que le para­dis serve de l’al­cool, tolère la fumée et dif­fuse en per­ma­nence une lumière si tami­sée qu’on pou­vait y com­mettre n’im­porte quoi sans que son propre reflet vous juge.

Le pla­fond était bas. Le bois sombre — noyer, peut-être aca­jou, Maud n’a­vait jamais su les dis­tin­guer — cou­vrait les murs comme une armure tiède. Le comp­toir en arc de cercle occu­pait le fond de la salle, lui­sant sous les lampes encas­trées, et der­rière ce comp­toir un bar­man en veste blanche offi­ciait avec la len­teur pré­cise d’un chi­rur­gien. Des tabou­rets hauts en cuir fauve. Des tables rondes, petites, intimes, cha­cune éclai­rée par une bou­gie dans un pho­to­phore ambré qui don­nait aux visages des convives l’air de por­traits de la Renais­sance — dorés, mys­té­rieux, vague­ment condamnés.

Maud choi­sit une table au centre de la salle. Pas au fond — le fond, c’é­tait le ter­ri­toire de Drum­mond, avait dit Bou­tros, et elle ne vou­lait pas s’as­seoir à sa place. Pas près de la porte — trop visible, trop vul­né­rable. Le centre. Là où l’on voit sans être accu­lée. Là où l’on peut se lever dans n’im­porte quelle direction.

— Gin tonic, s’il vous plaît.

Le ser­veur hocha la tête et s’é­va­po­ra. Les ser­veurs du Phoe­ni­cia avaient cette qua­li­té sur­na­tu­relle : ils appa­rais­saient au moment exact où l’on avait besoin d’eux et dis­pa­rais­saient l’ins­tant d’a­près, comme des génies de bou­teille inversés.

Il était vingt heures qua­rante-cinq. Quinze minutes avant Drummond.

Maud sor­tit son car­net de son sac. L’ou­vrit à une page cou­verte de son écri­ture ser­rée, pen­chée vers la droite, presque illi­sible pour qui­conque n’é­tait pas elle. Des notes sur Phil­by. Des dates, des lieux, des noms. Kim Phil­by, Harold Adrian Rus­sell Phil­by, troi­sième homme du cercle de Cam­bridge, espion sovié­tique infil­tré au som­met du ren­sei­gne­ment bri­tan­nique pen­dant trente ans, cor­res­pon­dant de presse à Bey­routh depuis 1956 — cou­ver­ture offi­cielle pour The Obser­ver et The Eco­no­mist, cou­ver­ture offi­cieuse pour le MI6 qui l’a­vait réha­bi­li­té mal­gré les soup­çons — et puis, le 23 jan­vier 1963, vola­ti­li­sé. Dis­pa­ru d’un dîner chez des amis dans le quar­tier de Kan­ta­ri, à dix minutes à pied du Phoe­ni­cia. Sa femme Elea­nor avait atten­du toute la nuit. Le len­de­main, le sur­len­de­main, une semaine. Trois mois plus tard, Radio Mos­cou annon­çait qu’il avait obte­nu la citoyen­ne­té sovié­tique. Le plus grand traître de l’his­toire du ren­sei­gne­ment bri­tan­nique avait tra­ver­sé le rideau de fer comme on passe une porte de salon.

Maud refer­ma le car­net. Elle connais­sait ces faits par cœur. Ce qu’elle ne connais­sait pas, c’é­tait l’en­vers — le com­ment, le par où, le avec l’aide de qui. Com­ment un homme sur­veillé par le MI6 à Bey­routh avait-il pu quit­ter le pays sans que per­sonne ne le voie ? Qui l’a­vait aidé ? Qui avait fer­mé les yeux ? Et sur­tout — sur­tout — que savait-il d’autre ? Quels autres secrets avait-il empor­tés avec lui dans la nuit de Beyrouth ?

C’é­tait cela que Drum­mond pré­ten­dait savoir. C’é­tait cela qu’il avait pro­mis dans sa lettre — non pas la fuite de Phil­by, que tout le monde connais­sait, mais ce que Phil­by avait lais­sé der­rière lui. Les os dans le pla­card. Les noms. Les opé­ra­tions com­pro­mises. Et peut-être — Maud n’o­sait pas encore y croire, mais la pen­sée était là, logée sous son ster­num comme une balle à frag­men­ta­tion — peut-être le lien avec Wael.

Car il y avait un lien. Elle le sen­tait. Elle ne pou­vait pas le prou­ver mais elle le sen­tait avec cette cer­ti­tude ani­male qui pré­cède la rai­son, cette intui­tion du corps que les jour­na­listes appellent flair et que les espions appellent ins­tinct de sur­vie. Deux dis­pa­ri­tions à Bey­routh en moins d’un an — un espion bri­tan­nique en jan­vier, un his­to­rien liba­nais en juillet — dans la même ville, le même quar­tier, les mêmes cercles. Phil­by fré­quen­tait les mêmes bars que Wael. Phil­by s’in­té­res­sait à l’his­toire du Levant — c’é­tait même sa cou­ver­ture jour­na­lis­tique, il écri­vait sur le Moyen-Orient, sur la poli­tique arabe, sur les jeux de pou­voir entre puis­sances colo­niales. Et Wael, de son côté, fouillait les archives du Man­dat fran­çais avec une obs­ti­na­tion qui avait fini par inquié­ter des gens qu’on n’in­quiète pas impunément.

Le gin tonic arri­va. Le verre était froid, embué, par­fait. Maud but une gor­gée. Le tonic était amer, le gin tran­chant, le citron vert trop vert — tout avait un excès de saveur dans ce pays, même les cock­tails refu­saient la tiédeur.

Vingt heures cinquante-cinq.

La salle se rem­plis­sait. Un couple entra — lui en cos­tume blanc, elle en robe noire, ils avaient l’air de s’en­nuyer ensemble avec une élé­gance consom­mée. Der­rière eux, trois hommes d’af­faires saou­diens en thobe imma­cu­lé, riant fort, com­man­dant du cham­pagne avec la désin­vol­ture de gens qui n’ont jamais eu à regar­der le prix de quoi que ce soit. Un homme seul au comp­toir, la cin­quan­taine, visage tan­né, veste en lin frois­sée — jour­na­liste, pen­sa Maud immé­dia­te­ment, c’é­tait un réflexe de recon­naître les siens, quelque chose dans la façon de boire en obser­vant la salle, de tenir son verre d’une main et le monde en joue de l’autre.

Puis Dalal Frem mon­ta sur la petite estrade au fond du bar.

Maud ne l’a­vait pas remar­quée — l’es­trade, pas la femme. Un espace minus­cule, à peine sur­éle­vé, coin­cé entre le comp­toir et le mur du fond, avec un tabou­ret, un micro sur pied et rien d’autre. Pas de musi­ciens. Pas de pro­jec­teur. Juste ce rec­tangle de lumière légè­re­ment plus chaude que le reste, comme un foyer dans une che­mi­née, et au centre, Dalal.

Elle était grande. C’est la pre­mière chose que Maud vit — sa hau­teur, inha­bi­tuelle pour une femme liba­naise, une ver­ti­ca­li­té presque pro­vo­cante dans cet espace conçu pour la posi­tion assise. Ses che­veux noirs, rele­vés en un chi­gnon impar­fait d’où s’é­chap­paient des mèches comme des pro­messes non tenues, déga­geaient un cou long, un cou de chan­teuse, un cou qui était déjà un ins­tru­ment. Elle por­tait une robe vert sombre — le vert des cyprès, le vert des fonds marins, un vert qui absor­bait la lumière au lieu de la reflé­ter — et à ses poi­gnets, des bra­ce­lets en argent qui tin­tèrent quand elle ajus­ta le micro.

Elle ne dit rien. Pas de bon­soir, pas de pré­sen­ta­tion, pas de sou­rire pro­fes­sion­nel. Elle regar­da la salle comme on regarde un pay­sage qu’on connaît par cœur et qui, mal­gré tout, sur­prend encore. Et elle chanta.

La chan­son était en arabe. Maud ne com­prit pas les mots — son arabe était fonc­tion­nel, uti­li­taire, bon pour les inter­views et les mar­chés, pas pour la poé­sie. Mais la voix — la voix n’a­vait pas besoin de mots. C’é­tait un alto pro­fond, presque rauque sur les graves, qui s’ou­vrait dans les aigus comme une fleur de nuit, len­te­ment, pétale après pétale. La voix de Dalal Frem ne mon­tait pas vers les notes hautes — elle y des­cen­dait, comme on des­cend dans l’eau, et chaque note était un degré de pro­fon­deur sup­plé­men­taire, et l’on cou­lait avec elle, et l’on ne vou­lait pas remonter.

Maud recon­nut la mélo­die sans la connaître. C’é­tait quelque chose d’As­ma­han — cette chan­teuse druze des années qua­rante, morte dans un acci­dent de voi­ture au Caire, ou assas­si­née selon les ver­sions, une voix qui avait tra­ver­sé la guerre et les ser­vices secrets et les pas­sions impos­sibles avant de finir dans le Nil. Wael ado­rait Asma­han. Il disait qu’elle était la seule chan­teuse qui avait com­pris que la musique arabe n’é­tait pas de la joie ni de la tris­tesse — c’é­tait de la nos­tal­gie d’un endroit où l’on n’a­vait jamais été.

Maud but une gor­gée de gin tonic. Le bar s’é­tait tu. Même les Saou­diens avaient ces­sé de rire. Même le bar­man avait ces­sé de sha­ker. Dalal Frem chan­tait et le Phoe­ni­cia rete­nait son souffle, et pen­dant quelques minutes le temps ces­sa d’être une ligne et devint un cercle, et dans ce cercle Wael était vivant, Drum­mond allait venir, Bey­routh ne brû­le­rait jamais, et tout était encore possible.

La chan­son se ter­mi­na. Applau­dis­se­ments dis­crets — le public du Phoe­ni­cia n’ap­plau­dis­sait pas comme une foule, il applau­dis­sait comme un jury. Dalal incli­na légè­re­ment la tête, repous­sa une mèche der­rière son oreille, et enchaî­na sur autre chose — du fran­çais cette fois, une chan­son que Maud ne recon­nut pas tout de suite, quelque chose de Léo Fer­ré ou de Bar­ba­ra, un texte sur la pluie et l’ab­sence et les chambres d’hô­tel, et Maud pen­sa que cette femme lisait dans les pen­sées, ou bien que toutes les chan­sons du monde, au fond, par­laient de la même chose.

Vingt et une heures cinq.

Drum­mond n’é­tait pas là.

Maud regar­da la porte du bar. Le couple en noir et blanc avait été rem­pla­cé par deux femmes d’un cer­tain âge, bijoux lourds, maquillage impec­cable, bey­rou­thines jus­qu’aux ongles. L’homme seul au comp­toir com­man­dait son troi­sième verre. Les Saou­diens avaient enta­mé le cham­pagne. Pas de Drum­mond. Pas d’An­glais au visage ner­veux cher­chant une Fran­çaise au centre de la salle.

Vingt et une heures dix.

Maud ne s’in­quié­ta pas. Pas encore. Bey­routh retarde tout le monde, avait dit Bou­tros, et c’é­tait vrai — la ville avait cette façon de dis­tendre les heures, de dis­soudre les urgences dans la cha­leur et le bruit, de trans­for­mer les ren­dez-vous fixes en pos­si­bi­li­tés flot­tantes. Cinq minutes de retard à Bey­routh n’é­taient même pas du retard. C’é­tait de la ponc­tua­li­té libanaise.

Vingt et une heures quinze.

Maud com­man­da un deuxième gin tonic. Elle n’en boi­rait que la moi­tié. Règle numé­ro trois : ne jamais dépas­ser un verre et demi quand on attend une source. L’al­cool adou­cit les ques­tions et affai­blit les réponses. Il faut res­ter à ce point exact d’é­brié­té où l’on est assez déten­due pour ins­pi­rer confiance et assez lucide pour ne rien man­quer. C’é­tait un équi­libre déli­cat, un exer­cice de funam­bule chi­mique, et Maud le pra­ti­quait depuis dix ans avec la pré­ci­sion d’une horlogère.

Dalal chan­tait tou­jours. Un mor­ceau de Fai­ruz main­te­nant — celui sur Bey­routh, évi­dem­ment, celui que tout le monde connais­sait, et Maud se sur­prit à mur­mu­rer les mots qu’elle savait, Bey­routh, ya sit el-dou­nya, Bey­routh, et la voix de Dalal por­tait ces mots comme on porte un enfant bles­sé, avec une dou­ceur qui était aus­si une douleur.

Vingt et une heures vingt-cinq.

L’in­quié­tude. Pas encore de la peur — la peur vien­drait plus tard, bien plus tard, quand elle sau­rait — mais cette vibra­tion fine dans le plexus, cette note tenue dans l’es­to­mac qui signa­lait que quelque chose n’al­lait pas. Drum­mond avait écrit 21 heures. Les Anglais sont rare­ment en retard, avait dit Bou­tros. Et Drum­mond n’é­tait pas n’im­porte quel Anglais — c’é­tait un homme qui avait tra­vaillé au MI6, un homme qui avait appris que l’heure est l’heure et que les minutes de retard sont des minutes de vulnérabilité.

Elle véri­fia la lettre dans son sac. Phoe­ni­cia Hotel. Bar. 21 heures. Venez seule. Pas d’am­bi­guï­té. Pas de marge.

Vingt et une heures trente.

Maud déci­da qu’elle atten­drait jus­qu’à vingt-deux heures et pas une minute de plus. C’é­tait la règle. Une source qui ne vient pas dans l’heure ne vien­dra plus. Soit elle a chan­gé d’a­vis, soit elle n’est plus en mesure de venir. Les deux pos­si­bi­li­tés étaient mau­vaises. La seconde était pire.

Elle regar­da la salle. Dalal avait fini son set — elle buvait un verre d’eau au comp­toir, en silence, ses bra­ce­lets immo­biles pour la pre­mière fois. Le bar­man essuyait des verres avec la len­teur contem­pla­tive de quel­qu’un qui a renon­cé à com­prendre le monde et se contente de le reflé­ter. Les Saou­diens étaient par­tis. Le couple en noir et blanc aus­si. La salle s’é­tait vidée d’un tiers, comme si la marée se reti­rait, et dans l’es­pace libé­ré flot­tait une fumée bleu­tée qui don­nait à chaque table sur­vi­vante l’air d’une île.

Vingt et une heures trente-cinq.

La porte du bar s’ouvrit.

Maud leva les yeux. Ce n’é­tait pas Drummond.

C’é­tait une femme.

Elle entra comme on entre dans l’eau — d’a­bord le regard, qui balaya la salle avec une len­teur déli­bé­rée, puis le corps, qui sui­vit le regard comme une phrase suit sa pre­mière syl­labe. Grande, mince, la peau dorée, les che­veux noirs cou­pés au car­ré — une coupe géo­mé­trique, pré­cise, presque vio­lente dans sa net­te­té. Elle por­tait une robe cou­leur ivoire, sans manches, dont la sim­pli­ci­té était si étu­diée qu’elle en deve­nait un mani­feste. Pas de bijoux visibles. Un sac en cuir petit, noir, por­té à l’é­paule gauche. Des san­dales à talons bas — des san­dales de femme qui marche, pas de femme qui attend.

Elle balaya la salle du regard. S’ar­rê­ta sur Maud. Et mar­cha vers elle.

C’é­tait un mou­ve­ment d’une assu­rance abso­lue — pas de l’ar­ro­gance, pas de l’ef­fron­te­rie, quelque chose de plus pro­fond, de plus calme, comme un navire qui a choi­si son cap et s’y tient indé­pen­dam­ment de ce que la mer en pense. Elle tra­ver­sa le bar en sept ou huit pas, contour­na une table vide, et s’ar­rê­ta devant Maud.

— Vous êtes Maud Kervern.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Déci­dé­ment, per­sonne ne posait de ques­tions dans cet hôtel. Tout le monde affir­mait, et les affir­ma­tions étaient des portes qui ne s’ou­vraient que si l’on accep­tait de les franchir.

— Qui êtes-vous ?

— Je m’ap­pelle Noor Sal­hab. Je tra­vaille à la repré­sen­ta­tion diplo­ma­tique sué­doise. Arthur Drum­mond ne vien­dra pas ce soir. Il m’a deman­dé de venir à sa place.

Maud ne dit rien. Pen­dant cinq secondes — cinq longues secondes de bar d’hô­tel, cinq secondes pen­dant les­quelles Dalal Frem repre­nait sa place sur l’es­trade et le bar­man posait un verre propre sur le comp­toir et la bou­gie sur la table de Maud vacillait sans rai­son — pen­dant cinq secondes, elle regar­da Noor Salhab.

Et Noor Sal­hab la regarda.

Il y avait dans ce regard quelque chose que Maud n’ar­ri­va pas à nom­mer — pas de l’hos­ti­li­té, pas de la sym­pa­thie, pas de la curio­si­té pro­fes­sion­nelle. Quelque chose de plus nu. De plus avide. Comme si Noor la déchif­frait, trait par trait, et que chaque trait lui disait quelque chose qu’elle avait atten­du long­temps de vérifier.

— Asseyez-vous, dit Maud.

Noor s’as­sit. Croi­sa les jambes. Posa son sac sur la table, entre elles, comme une fron­tière miniature.

— Qu’est-ce que vous buvez ? deman­da Maud.

— Arak. Avec de la glace.

L’a­rak. Pas un cock­tail d’ex­pa­triée. Pas un verre de diplo­mate scan­di­nave. L’a­rak — le lait de lion, la bois­son du Levant, opaque et ani­sée et brû­lante. Maud nota le choix. Maud notait tout.

Le ser­veur fan­tôme réap­pa­rut, prit la com­mande, s’é­va­po­ra. Dalal Frem com­men­ça un nou­veau mor­ceau — Maud ne le recon­nut pas, quelque chose de lent, en arabe, une chan­son qui res­sem­blait à une prière ou à une mise en garde, les deux peut-être, les deux sûrement.

— Com­ment connais­sez-vous Drum­mond ? deman­da Maud.

— Bey­routh est petite, dit Noor. Tout le monde connaît tout le monde. Les diplo­mates, les jour­na­listes, les hommes d’af­faires — on se croise aux mêmes dîners, aux mêmes récep­tions, aux mêmes bars. Drum­mond et moi avons des amis communs.

— Et il vous a deman­dé de venir à sa place. Pourquoi ?

— Un empê­che­ment. Il n’a pas précisé.

— C’est inha­bi­tuel, de deman­der à quel­qu’un de prendre votre place à un ren­dez-vous avec une journaliste.

— Bey­routh est un endroit inhabituel.

Noor sou­rit. C’é­tait un sou­rire d’une qua­li­té par­ti­cu­lière — il éclai­rait le visage sans l’ou­vrir. Les lèvres bou­geaient, les joues se sou­le­vaient, mais les yeux res­taient fixes, deux lacs noirs dans les­quels la lumière du Phoe­ni­cia plon­geait et ne reve­nait pas. C’é­tait un visage magni­fique, pen­sa Maud mal­gré elle — pas beau au sens conve­nu, pas har­mo­nieux, pas ras­su­rant. Magni­fique. Les pom­mettes hautes, le nez droit, les sour­cils épais comme deux traits de pin­ceau, et ces yeux qui sem­blaient en savoir plus que le visage qui les portait.

L’a­rak arri­va. Noor ver­sa l’eau gla­cée et le liquide trans­pa­rent devint lai­teux, opaque, impé­né­trable. Comme elle.

— Drum­mond vous a dit pour­quoi je vou­lais le voir ? deman­da Maud.

— Il m’a dit que vous étiez jour­na­liste à l’AFP. Que vous tra­vailliez sur un article. Il m’a dit que c’é­tait à pro­pos de Philby.

Le nom tom­ba entre elles comme une pierre dans un puits. Kim Phil­by. Même ici, même dans ce bar feu­tré, même chu­cho­té par-des­sus un arak et un gin tonic, le nom avait un poids spé­ci­fique, une den­si­té radio­ac­tive. Six mois après sa fuite, Phil­by était encore le trou noir de Bey­routh — tout le monde tour­nait autour, per­sonne ne regar­dait dedans.

— Qu’est-ce que vous savez sur Phil­by ? deman­da Maud.

— Ce que tout le monde sait. Un espion bri­tan­nique qui tra­vaillait pour les Sovié­tiques. Qui vivait à Bey­routh. Qui a dis­pa­ru en jan­vier. Qui est main­te­nant à Mos­cou. C’est l’his­toire la plus racon­tée de cette ville.

— Et qu’est-ce que tout le monde ne sait pas ?

Noor por­ta l’a­rak à ses lèvres. But len­te­ment. Repo­sa le verre avec une pré­ci­sion de chirurgienne.

— C’est une ques­tion dan­ge­reuse, dit-elle.

— Je suis jour­na­liste. Les ques­tions dan­ge­reuses sont mon métier.

— Vous n’êtes pas n’im­porte quelle jour­na­liste, madame Kervern.

Quelque chose dans la voix de Noor chan­gea. Un inflé­chis­se­ment. Le ton res­tait calme, posé, agréable — mais une note nou­velle s’y glis­sait, comme une dis­so­nance dans un accord majeur, presque inau­dible, mais là. Maud la per­çut. Ses antennes se déployèrent.

— Qu’est-ce que vous vou­lez dire ?

— Je veux dire que vous n’êtes pas venue à Bey­routh uni­que­ment pour Philby.

Silence. Dalal chan­tait. La fumée bleue flot­tait. La bou­gie brûlait.

— Vous êtes venue pour Wael Chamoun.

Le nom. Son nom. Pro­non­cé par cette incon­nue, dans ce bar, à cette table, avec cette voix qui ne trem­blait pas. Maud sen­tit le sol du Phoe­ni­cia bas­cu­ler sous ses pieds — un mil­li­mètre, pas plus, un séisme de rien du tout, mais un séisme quand même. Com­ment cette femme connais­sait-elle Wael ? Com­ment savait-elle que Maud le connais­sait ? Et pour­quoi pro­non­çait-elle son nom avec cette fami­lia­ri­té — pas froide, pas dis­tante, pas le nom d’un dos­sier ou d’une fiche, mais le nom d’un homme qu’on avait connu, tou­ché, peut-être tenu dans ses bras ?

— Qui êtes-vous ? deman­da Maud. Et cette fois ce n’é­tait plus la jour­na­liste qui posait la ques­tion. C’é­tait la femme.

Noor la regar­da. Lon­gue­ment. Avec cette inten­si­té qui n’é­tait ni agres­sive ni douce mais quelque chose entre les deux, quelque chose qui res­sem­blait à de la fas­ci­na­tion — oui, c’é­tait le mot, Maud le trou­va enfin, cette femme la regar­dait avec fas­ci­na­tion, comme on regarde un tableau dont on a enten­du par­ler pen­dant des années et qu’on voit enfin en vrai, et qui est à la fois exac­te­ment et pas du tout ce qu’on imaginait.

— Je suis quel­qu’un qui savait que vous vien­driez, dit Noor. Pas ce soir. Pas néces­sai­re­ment au Phoe­ni­cia. Mais à Bey­routh. Tôt ou tard. Je savais que vous revien­driez le chercher.

Maud prit son verre. Sa main ne trem­blait pas — elle avait appris à empê­cher ses mains de trem­bler, c’é­tait une des pre­mières choses qu’on appre­nait dans ce métier, avant même les ques­tions, avant même les sources, on appre­nait les mains. Elle but. Le gin était tiède main­te­nant. Le tonic avait per­du ses bulles. Le citron vert s’é­tait noyé.

— Je ne sais pas de quoi vous par­lez, dit Maud.

C’é­tait un men­songe et elles le savaient toutes les deux. Noor ne répon­dit pas. Elle se conten­ta de sou­rire — ce même sou­rire fer­mé, lumi­neux et opaque, qui ne don­nait rien et pro­met­tait tout.

Au fond du bar, Dalal Frem chan­tait quelque chose qui res­sem­blait à un adieu. Ou à un com­men­ce­ment. Avec la musique arabe, Maud n’a­vait jamais su faire la différence.

* * *

Cha­pitre 4 — Noor

Elles se regar­dèrent pen­dant un temps que Maud ne sut pas mesu­rer — dix secondes, trente, une minute peut-être, un de ces silences qui sont en réa­li­té des conver­sa­tions plus denses que les mots, où chaque bat­te­ment de cils est une phrase et chaque souffle un para­graphe. Maud avait inter­viewé des pré­si­dents, des géné­raux, des assas­sins. Elle savait que le silence d’a­vant les mots est tou­jours plus révé­la­teur que les mots eux-mêmes. Dans ce silence, elle lut Noor — ou essaya. Ce qu’elle vit ne la ras­su­ra pas.

Noor n’a­vait pas peur. Noor n’é­tait pas ner­veuse. Noor n’é­tait pas pres­sée. Noor était assise en face d’elle avec l’ai­sance tran­quille de quel­qu’un qui a lon­gue­ment pré­pa­ré ce moment et qui, main­te­nant qu’il est arri­vé, s’y ins­talle comme dans un fau­teuil fait à sa mesure. C’é­tait un calme de pré­da­teur — non pas mena­çant, mais atten­tif, concen­tré, un calme qui conte­nait en lui toute la vio­lence poten­tielle de la compréhension.

— Bien, dit Maud. Puisque vous en savez visi­ble­ment plus long que moi sur moi-même, racontez-moi.

— Vous racon­ter quoi ?

— Tout. Ce que vous savez sur Drum­mond. Ce que vous savez sur Phil­by. Ce que vous savez sur Wael Cha­moun. Et ce que vous faites ici, à sa place, dans ce bar, à cette heure.

Noor fit tour­ner son verre d’a­rak entre ses doigts. Le liquide lai­teux bou­gea comme un nuage captif.

— Je vais vous racon­ter une his­toire, dit-elle. Ce ne sera pas toute l’his­toire. Vous com­pre­nez cela, n’est-ce pas ? Per­sonne ne raconte jamais toute l’his­toire. Pas à Beyrouth.

— J’é­coute.

— Drum­mond tra­vaillait au MI6. Ça, vous le savez. Il était en poste à Bey­routh depuis 1959. Offi­ciel­le­ment conseiller cultu­rel à l’am­bas­sade — ce qui est la cou­ver­ture la plus trans­pa­rente du monde, tout le monde sait que les conseillers cultu­rels bri­tan­niques sont soit des espions soit des alcoo­liques, et sou­vent les deux. Drum­mond était com­pé­tent. Dis­cret. Terne, même — un de ces Anglais qui se fondent dans le décor comme du papier peint, qu’on oublie au moment même où on leur serre la main. C’est ce qui le ren­dait efficace.

Elle but une gor­gée d’a­rak. Maud ne bou­gea pas.

— Quand Phil­by a été démas­qué, pour­sui­vit Noor, quand les soup­çons sont deve­nus des cer­ti­tudes et que Londres a envoyé quel­qu’un pour le confron­ter — c’é­tait Nicho­las Elliott, en jan­vier, vous le savez pro­ba­ble­ment aus­si — Drum­mond fai­sait par­tie de ceux qui devaient sur­veiller Phil­by en atten­dant qu’il craque. Sur­veiller, pas arrê­ter. Les Anglais ne vou­laient pas de scan­dale. Ils vou­laient un aveu dis­cret, un rapa­trie­ment silen­cieux, un pro­cès à huis clos. Ce qu’ils ont obte­nu, c’est une fuite. La plus humi­liante des issues pos­sibles. Phil­by est par­ti et Drum­mond est res­té, et croyez-moi, res­ter quand l’homme que vous étiez cen­sé sur­veiller s’é­va­pore dans la nuit — c’est pire que par­tir avec lui.

— Il se sen­tait coupable.

— Il se sen­tait res­pon­sable. Ce n’est pas la même chose. La culpa­bi­li­té, c’est moral. La res­pon­sa­bi­li­té, c’est pro­fes­sion­nel. Drum­mond n’é­tait pas un homme moral — aucun espion ne l’est — mais il était pro­fes­sion­nel. Il avait échoué. Et depuis six mois, il cher­chait à com­prendre com­ment. Com­ment Phil­by avait réus­si. Qui l’a­vait aidé. Par quel che­min il était sor­ti du pays.

Maud écou­tait. Elle écou­tait avec tout son corps — les oreilles bien sûr, mais aus­si les yeux qui sur­veillaient les micro-expres­sions de Noor, les mains posées à plat sur la table pour sen­tir les vibra­tions, le ventre qui enre­gis­trait les chan­ge­ments de tem­pé­ra­ture émo­tion­nelle comme un sis­mo­graphe. Noor par­lait bien. Trop bien. Avec une flui­di­té qui sen­tait la répé­ti­tion — non pas le men­songe, mais le récit pré­pa­ré, la ver­sion cali­brée, l’his­toire qu’on a racon­tée d’a­bord à soi-même avant de la racon­ter aux autres.

— Et qu’a-t-il trou­vé ? deman­da Maud.

— C’est la ques­tion, n’est-ce pas ? Noor sou­rit. Ce même sou­rire clos. — Drum­mond a trou­vé quelque chose. Je ne sais pas exac­te­ment quoi. Mais je sais que ça l’a effrayé. Un homme qui n’a­vait peur de rien — un homme qui avait tra­vaillé à Ber­lin, à Vienne, à Aden — s’est mis à avoir peur. Il a chan­gé de bar. Chan­gé de rou­tine. Il véri­fiait sa voi­ture avant de mon­ter dedans. Il ne dor­mait plus au même endroit deux nuits de suite. Et il a com­men­cé à cher­cher quel­qu’un à qui parler.

— Moi.

— Vous. Une jour­na­liste fran­çaise. Pas anglaise — il ne fai­sait plus confiance aux Anglais. Pas amé­ri­caine — il ne fai­sait pas confiance aux Amé­ri­cains. Fran­çaise. De l’AFP — sérieux, pro­fes­sion­nel, pas du sen­sa­tion­na­lisme. Et il a trou­vé votre nom. Je ne sais pas com­ment. Peut-être par vos articles. Peut-être par quelqu’un.

— Peut-être par Wael, dit Maud.

Elle n’a­vait pas pré­vu de le dire. La phrase était sor­tie d’elle comme la ques­tion sur Drum­mond avait quit­té ses lèvres devant Bou­tros — invo­lon­tai­re­ment, urgente, incon­trô­lable. Parce que c’é­tait la seule expli­ca­tion logique. Wael connais­sait tout le monde à Bey­routh. Wael avait des contacts dans tous les milieux — uni­ver­si­taires, diplo­ma­tiques, ren­sei­gne­ment. Wael avait connu Drum­mond. Wael avait pu don­ner son nom.

Le visage de Noor ne bou­gea pas. Mais quelque chose bou­gea en des­sous — comme un pois­son sous la glace, un mou­ve­ment à peine visible, immé­dia­te­ment recouvert.

— Peut-être, dit Noor.

— Vous le connaissiez.

— Qui ?

— Wael Cha­moun. Vous le connaissiez.

— Tout le monde connais­sait Wael Cha­moun. Bey­routh est une petite ville, madame Ker­vern. Un vil­lage de deux mil­lions d’ha­bi­tants où tout le monde se croise et où per­sonne ne se connaît vrai­ment. Wael Cha­moun était pro­fes­seur à l’AUB. Il publiait des articles. Il allait aux dîners. Il par­lait trois langues et tenait l’al­cool. Bien sûr que je le connaissais.

C’é­tait la pre­mière fis­sure. Maud la vit — pas dans les mots, qui étaient par­faits, fluides, cali­brés — mais dans le rythme. Noor avait accé­lé­ré. Presque imper­cep­ti­ble­ment, un demi-ton au-des­sus de sa vitesse de croi­sière, mais c’é­tait là. La men­tion de Wael l’a­vait désta­bi­li­sée. Un quart de seconde. Pas plus. Mais dans un inter­ro­ga­toire — car c’en était un, même si les deux femmes buvaient des cock­tails dans un bar d’hô­tel sous la voix de Dalal Frem — un quart de seconde est un gouffre.

Maud déci­da de ne pas insis­ter. Pas encore. Elle connais­sait cette tech­nique — on touche le point sen­sible, on note sa posi­tion exacte, puis on s’é­loigne, on parle d’autre chose, on laisse la pres­sion retom­ber, et on revient plus tard, quand l’autre a bais­sé sa garde, quand l’autre croit que le dan­ger est pas­sé. C’é­tait une tech­nique de jour­na­liste. C’é­tait aus­si une tech­nique d’es­pion. Maud pré­fé­rait ne pas pen­ser à ce que cette coïn­ci­dence signifiait.

— Par­lez-moi de Phil­by, dit-elle. Pas l’his­toire offi­cielle. Pas ce que tout le monde sait. Ce que Drum­mond avait trouvé.

Noor se redres­sa légè­re­ment. Sou­la­gée, peut-être, de quit­ter le ter­rain de Wael. Ou fei­gnant le sou­la­ge­ment. Avec cette femme, Maud com­men­çait à com­prendre que chaque geste pou­vait être vrai ou joué, et que la dif­fé­rence entre les deux était une fron­tière aus­si mince que la buée sur un verre d’arak.

— Ce que Drum­mond avait trou­vé, dit Noor len­te­ment, c’est que Phil­by n’est pas par­ti seul. Ça, beau­coup de gens le soup­çonnent. Les Sovié­tiques avaient un réseau à Bey­routh — un réseau d’ex­fil­tra­tion, des gens capables de faire sor­tir quel­qu’un du pays en quelques heures, par la Syrie, par la Tur­quie, par la mer. Ce réseau exis­tait depuis les années cin­quante. Ce n’est pas un secret.

— Mais ?

— Mais ce que Drum­mond avait décou­vert, c’est que le réseau sovié­tique n’a pas fonc­tion­né seul. Quel­qu’un d’autre a aidé. Un autre ser­vice. Un ser­vice qui avait inté­rêt à ce que Phil­by dis­pa­raisse avant de parler.

Maud sen­tit le sol bou­ger de nou­veau. Ce même mil­li­mètre sis­mique. Ce même ver­tige infime.

— Quel service ?

Noor la regar­da. Dans ses yeux, quelque chose chan­gea — le lac noir se trou­bla, comme si une pierre venait d’y tom­ber, très loin, très pro­fond, et que les cercles concen­triques met­taient un temps infi­ni à atteindre la surface.

— C’est là que ça devient dan­ge­reux, dit Noor. C’est là que Drum­mond a eu peur. Parce que le ser­vice en ques­tion n’est pas sovié­tique. Et il n’est pas bri­tan­nique. Il est… plus proche de vous que vous ne le pensez.

Les mots res­tèrent en sus­pen­sion entre elles. Maud les enten­dit réson­ner dans sa cage tho­ra­cique comme un écho dans une cathé­drale vide. Plus proche de vous. La France. Noor par­lait de la France. Maud le com­prit avec une cer­ti­tude ful­gu­rante qui n’é­tait pas encore de la com­pré­hen­sion — c’é­tait quelque chose de plus pri­mi­tif, de plus vis­cé­ral, la recon­nais­sance immé­diate d’un dan­ger qu’on a tou­jours su pos­sible sans jamais oser le formuler.

Elle ouvrit la bouche pour poser la ques­tion sui­vante — laquelle, elle ne le savait pas encore, mais il fal­lait poser quelque chose, il fal­lait que les mots conti­nuent de cir­cu­ler parce que le silence, à cet ins­tant, serait un aveu — quand Dalal Frem atta­qua une nou­velle chanson.

C’é­tait en fran­çais cette fois. Une voix nue, sans accom­pa­gne­ment, qui flot­ta au-des­sus du bar comme une fumée plus lourde que l’air. Une chan­son que Maud connais­sait — quelque chose sur les amants qui se retrouvent dans des villes qui ne sont plus les mêmes, sur les chambres d’hô­tel où les draps gardent l’o­deur de ceux qui sont par­tis. La voix de Dalal enve­lop­pait les mots fran­çais d’un accent liba­nais qui leur don­nait une rugo­si­té, une chair, comme si la langue elle-même transpirait.

Noor écou­tait. Son visage s’é­tait défait d’une frac­tion — le masque diplo­ma­tique s’é­tait relâ­ché, les épaules avaient per­du un degré de ten­sion, et pen­dant quelques secondes, Maud vit autre chose der­rière la sur­face lisse : une femme qui aimait la musique. Une femme qui se lais­sait tou­cher par une voix. C’é­tait si bref, si fugace, que Maud se deman­da si elle ne l’a­vait pas ima­gi­né. Puis Noor se recom­po­sa — comme un visage sous l’eau qui remonte et reprend sa forme — et le masque revint, par­fait, impénétrable.

— Vous ne m’a­vez pas dit com­ment vous vous connais­sez, Drum­mond et vous, dit Maud. Pas vrai­ment. Des dîners et des récep­tions, ce n’est pas suf­fi­sant pour qu’un agent du MI6 vous confie ses rendez-vous.

— Non, convint Noor. Ce n’est pas suffisant.

Elle ne dit rien d’autre. Elle atten­dait. C’é­tait une tac­tique que Maud connais­sait — le silence offert comme un appât, l’es­pace vide dans lequel l’in­ter­lo­cu­teur se pré­ci­pite pour le rem­plir, et en se pré­ci­pi­tant révèle plus qu’il ne vou­lait. Maud ne se pré­ci­pi­ta pas. Elle aus­si savait attendre. Elle avait appris ça dans les salles d’at­tente des minis­tères du Caire, dans les anti­cham­bers des palais d’Al­ger, dans les cafés de Sai­gon où les infor­ma­teurs venaient avec deux heures de retard et des véri­tés à moi­tié mâchées. Elle savait que le silence est une arme et que le pre­mier qui parle a perdu.

Elles res­tèrent ain­si — deux femmes face à face dans un bar d’hô­tel à Bey­routh, un gin tonic tiède et un arak lai­teux entre elles, la voix de Dalal Frem entre elles, le fan­tôme de Wael Cha­moun entre elles, la nuit d’é­té entre elles — et ni l’une ni l’autre ne céda.

Ce fut le ser­veur qui bri­sa le charme. Il appa­rut de nulle part — ces mau­dits ser­veurs fan­tômes — et deman­da si ces dames sou­hai­taient autre chose. Noor com­man­da un second arak. Maud secoua la tête. Un verre et demi, pas plus. Elle en était à un verre et trois quarts et sen­tait déjà cette légère effer­ves­cence dans les tempes qui signa­lait la frontière.

— Vous avez dit que vous saviez que je revien­drais, dit Maud quand le ser­veur eut dis­pa­ru. Que vous saviez que je revien­drais cher­cher Wael. Com­ment pou­viez-vous le savoir ?

Noor incli­na la tête. Un geste presque tendre — un degré d’in­cli­nai­son de plus et c’eût été de la compassion.

— Parce que je sais ce qu’il était pour vous.

— Et qu’est-ce qu’il était pour moi ?

— Tout, dit Noor. Ou presque tout. Et quand on perd presque tout, on revient le cher­cher. Ça peut prendre des mois, des années, mais on revient. C’est mathé­ma­tique. C’est humain.

Maud encais­sa. C’é­tait un coup — doux, pré­cis, por­té avec le tran­chant d’une véri­té qu’on ne peut pas esqui­ver. Cette femme savait. Non pas les faits — les faits, n’im­porte quel dos­sier pou­vait les four­nir — mais la tex­ture. La cou­leur émo­tion­nelle. La den­si­té de ce que Wael avait été pour Maud. Et cela vou­lait dire que Noor avait soit lu dans un rap­port très détaillé, soit par­lé à quel­qu’un qui les avait vus ensemble, soit — et cette pos­si­bi­li­té était la plus trou­blante de toutes — com­pris par elle-même, ins­tinc­ti­ve­ment, parce qu’elle recon­nais­sait dans Maud une dou­leur qu’elle connais­sait de l’intérieur.

— Vous par­lez de lui au pas­sé, dit Maud. Tout le monde parle de lui au pas­sé. Mais per­sonne n’a trou­vé de corps.

— C’est vrai, dit Noor. Pas de corps. Pas de tombe. Pas de cer­ti­tude. Juste cette absence qui a la forme exacte d’une mort.

— Vous croyez qu’il est mort ?

Noor but son arak. Lon­gue­ment. Le verre redes­cen­dit sur la table avec un bruit mat, défi­ni­tif, comme un juge qui rend son verdict.

— Je crois que Wael Cha­moun a trou­vé quelque chose qu’il n’au­rait pas dû trou­ver. Je crois que ce quelque chose l’a mis en dan­ger. Et je crois que les gens qui se mettent en dan­ger à Bey­routh ne vieillissent pas.

C’é­tait la chose la plus hon­nête que Noor avait dite depuis qu’elle s’é­tait assise. Maud le sen­tit — dans le grain de la voix, dans l’ab­sence de sou­rire, dans la façon dont les mains de Noor s’é­taient immo­bi­li­sées autour du verre comme autour d’un cha­pe­let. Pen­dant trois secondes, Noor Sal­hab avait ces­sé de jouer. Pen­dant trois secondes, quelque chose de vrai avait tra­ver­sé le masque, quelque chose qui res­sem­blait à du regret, ou à du cha­grin, ou à cette dou­leur spé­ci­fique que l’on éprouve quand on sait exac­te­ment com­ment quel­qu’un est mort parce qu’on y a contribué.

Puis ce fut fini. Les mains se remirent en mou­ve­ment. Le sou­rire revint. La diplo­mate sué­doise reprit ses quar­tiers sur le visage de l’agent double.

— Il se fait tard, dit Noor. Ou plu­tôt il se fait tôt — la nuit ne fait que com­men­cer, à Bey­routh. Si vous le vou­lez, je peux vous racon­ter le reste. Pas ici. Pas au bar. Trop de monde, trop d’o­reilles. Il y a des endroits dans cette ville où les murs n’é­coutent pas.

— Vous me pro­po­sez de vous suivre.

— Je vous pro­pose de conti­nuer cette conver­sa­tion ailleurs. Ce que Drum­mond vou­lait vous dire, je peux vous le dire. Ce qu’il avait trou­vé, je l’ai trou­vé aus­si. Mais pas ici.

Maud la regar­da. La rai­son disait non. L’ins­tinct disait non. Dix ans de jour­na­lisme dans des pays dan­ge­reux disaient non — on ne suit pas une incon­nue qui en sait trop et qui sou­rit trop bien dans la nuit de Bey­routh. Mais quelque chose d’autre, quelque chose de plus pro­fond que la rai­son et plus ancien que l’ins­tinct, quelque chose qui avait la voix de Wael et la forme de son absence, disait oui. Disait : suis-la. Disait : c’est pour ça que tu es venue.

— Pas main­te­nant, dit Maud. Plus tard.

— Plus tard, acquies­ça Noor.

Elle se leva. Prit son sac. Posa un billet sur la table — des livres liba­naises, pas des cou­ronnes sué­doises, nota Maud.

— Je serai au lob­by à minuit, dit Noor. Si vous vou­lez venir, venez. Si vous ne venez pas, je com­pren­drai. Et vous ne me rever­rez pas.

Elle s’é­loi­gna. Maud la regar­da tra­ver­ser le bar en sens inverse — le même mou­ve­ment de navire sûr de son cap, la même robe ivoire qui cap­tait la lumière miel des lustres, la même nuque droite sous les che­veux noirs. Avant de fran­chir la porte, Noor se retour­na. Pas com­plè­te­ment — un quart de tour, un regard par-des­sus l’é­paule, un de ces gestes qui ne sont jamais involontaires.

Leurs yeux se croi­sèrent. Et Maud com­prit — sans pou­voir le for­mu­ler, sans pou­voir l’ex­pli­quer, avec cette cer­ti­tude absurde et totale qui est le propre des intui­tions vraies — que cette femme ne lui avait pas men­ti. Pas sur tout. Pas sur Wael. Noor Sal­hab savait com­ment Wael Cha­moun avait dis­pa­ru. Elle le savait parce qu’elle y était pour quelque chose. Et elle était là ce soir parce qu’elle ne sup­por­tait plus de le savoir seule.

Noor dis­pa­rut dans le hall.

Maud res­ta assise. Dalal Frem avait ces­sé de chan­ter. Le bar se vidait len­te­ment, comme une bai­gnoire dont on aurait reti­ré la bonde — les der­niers clients s’é­cou­laient vers la sor­tie, empor­tant avec eux leurs conver­sa­tions et leurs fumées. Le bar­man essuyait le comp­toir avec des gestes cir­cu­laires, hyp­no­tiques. Les bou­gies sur les tables vacillaient dans le cou­rant d’air de la cli­ma­ti­sa­tion, pro­je­tant sur les murs des ombres qui dan­saient comme des noyés.

Maud regar­da sa montre. Vingt-deux heures quinze. Encore une heure qua­rante-cinq avant minuit. Une heure qua­rante-cinq pour déci­der si elle sui­vrait Noor Sal­hab dans la nuit de Beyrouth.

Elle savait déjà qu’elle irait. Et elle savait que c’é­tait exac­te­ment ce que Noor vou­lait. L’en­gre­nage n’a­vait pas besoin de sa volon­té — il avait besoin de sa curio­si­té, et sa curio­si­té était plus forte que tout, plus forte que la peur, plus forte que la pru­dence, plus forte même que le deuil. C’é­tait sa plus grande qua­li­té et son plus grand défaut, et Wael le savait, Wael l’a­vait su dès le pre­mier jour, Wael avait dit un soir en lui cares­sant les che­veux : Tu iras tou­jours trop loin, Maud. C’est ce que j’aime chez toi. C’est ce qui me terrifie.

Elle com­man­da un café. Turc. Sans sucre. Le café arri­va dans une petite tasse en por­ce­laine, noir et épais comme du pétrole, sur­mon­té d’une mousse brune qui sen­tait la car­da­mome et la terre brû­lée. Elle but le café de Wael. Elle avait tou­jours détes­té le café turc — trop fort, trop amer, trop de marc au fond — et main­te­nant elle le buvait comme un sacre­ment, comme une com­mu­nion avec les morts.

Vingt-deux heures vingt. La nuit n’a­vait pas encore commencé.

* * *

Cha­pitre 5 — L’ombre de Wael

Elle ne retour­na pas dans sa chambre. Elle res­ta au bar, seule avec son café turc et le fan­tôme, pen­dant que le bar­man ran­geait les bou­teilles et que Dalal Frem, assise au comp­toir, fumait une ciga­rette en silence, les yeux fer­més, la tête incli­née en arrière, comme une femme qui écoute une musique que per­sonne d’autre n’entend.

Maud pen­sa à Wael.

Non — c’é­tait à la fois plus simple et plus com­pli­qué que ça. Elle ne pen­sa pas à Wael. Wael pen­sa en elle. Il sur­git dans son corps comme une fièvre, sans pré­ve­nir, sans per­mis­sion, avec cette bru­ta­li­té des sou­ve­nirs qu’on a cru appri­voi­ser et qui prouvent, un soir de juillet dans un bar d’hô­tel, qu’ils ne l’ont jamais été.

La pre­mière fois. C’est par là que le sou­ve­nir com­men­ça — tou­jours le même point d’en­trée, comme un disque rayé qui revient au même sillon. L’U­ni­ver­si­té amé­ri­caine de Bey­routh, un après-midi de mai 1961. Maud cou­vrait la crise liba­naise de 1958 et ses répliques, les ten­sions entre pro-nas­sé­riens et pro-occi­den­taux, le pays qui tan­guait encore trois ans après comme un navire mal répa­ré. On lui avait dit de ren­con­trer un pro­fes­seur d’his­toire qui connais­sait tout le monde et que tout le monde connais­sait — un homme connec­té, avait dit son rédac­teur en chef à Paris, un homme qui peut t’ou­vrir des portes. Elle s’at­ten­dait à un uni­ver­si­taire clas­sique — veste en tweed, lunettes, mono­logue sur les accords de Taëf. Ce qu’elle trou­va fut autre chose.

Wael Cha­moun était debout dans son bureau, devant une fenêtre ouverte sur la mer, en bras de che­mise, les manches retrous­sées, un livre dans une main et une ciga­rette dans l’autre, et quand il s’é­tait retour­né en enten­dant frap­per, il avait sou­ri avec une telle évi­dence — comme si sa venue était non pas atten­due mais inévi­table — qu’elle avait su, dans cette seconde, avec cette cer­ti­tude fou­droyante qui ne se pro­duit que trois ou quatre fois dans une vie, qu’elle allait l’aimer.

Il avait qua­rante ans. Elle en avait vingt-huit. Il était grand — pas impo­sant, pas mas­sif, mais grand de cette hau­teur souple des hommes du Levant qui ont du sang de mon­ta­gnard et des manières de cita­din. Le visage brun, angu­leux, le nez fort, les yeux d’un noir si pro­fond qu’ils en parais­saient vio­lets dans cer­taines lumières, et les mains — les mains de Wael étaient des pay­sages, des mains longues, ner­veuses, expres­sives, qui ne ces­saient jamais de bou­ger quand il par­lait, des­si­nant dans l’air des cartes de pays qui n’exis­taient pas encore ou qui n’exis­taient plus.

Il lui avait offert du café. Du café turc, évi­dem­ment — un thimble de por­ce­laine, noir, brû­lant, amer comme un reproche. Elle avait bu en gri­ma­çant et il avait ri, et son rire avait la tex­ture du gra­vier chaud, un rire qui raclait et cares­sait en même temps.

— Vous n’ai­mez pas le café, avait-il dit.

— Pas celui-là.

— Vous apprendrez.

Il avait rai­son. Elle avait appris. Elle avait appris le café, et l’a­rabe, et le silence de midi quand Bey­routh s’ar­rête de res­pi­rer sous le soleil, et la lumière de cinq heures quand la ville se réveille et rede­vient folle, et le bruit de la mer la nuit contre les rochers de la Cor­niche, et le goût du tabou­lé fait par la voi­sine de Wael qui lais­sait des plats devant sa porte parce qu’un homme seul ça ne mange pas assez, et le bruit de ses pas à lui dans l’es­ca­lier de son immeuble de la rue Bliss, un pas lourd et léger à la fois, un pas qui mon­tait les marches deux par deux quand il était joyeux et une par une quand il réflé­chis­sait, et elle savait tou­jours, avant qu’il n’ouvre la porte, dans quel état il serait — joyeux ou pen­sif, bavard ou silen­cieux, amant ou professeur.

Car il était les deux. Amant et pro­fes­seur. Elle n’a­vait jamais su sépa­rer ces deux hommes en lui, et peut-être qu’ils n’é­taient pas sépa­rables, peut-être que c’é­tait jus­te­ment leur fusion qui la ren­dait folle — la manière dont il pou­vait pas­ser, en une seule phrase, d’une ana­lyse des fron­tières du Man­dat à une des­crip­tion de la courbe de son épaule à elle, comme si la géo­po­li­tique et le désir étaient deux affluents du même fleuve. Il lui fai­sait l’a­mour comme il don­nait un cours — avec méthode, pas­sion, digres­sions, et un sens de la conclu­sion qui la lais­sait à chaque fois essouf­flée et légè­re­ment plus savante qu’avant.

Il lui avait appris Bey­routh. Pas le Bey­routh des tou­ristes et des cor­res­pon­dants, pas celui des grands hôtels et des caba­rets de Zei­tou­nay — le Bey­routh d’en des­sous. Celui des ruelles de Gem­may­zeh où les vieilles mai­sons otto­manes s’ef­fon­draient len­te­ment sous le poids de la mémoire. Celui du souk de Bas­ta où l’on trou­vait des tapis d’A­lep et des poi­gnards yémé­nites et des montres suisses volées à des diplo­mates. Celui des cafés de Ham­ra où les poètes pales­ti­niens lisaient leurs vers à des étu­diants qui les appre­naient par cœur et les réci­taient ensuite dans des mani­fes­ta­tions qui finis­saient tou­jours par des coups de feu. Il l’a­vait emme­née dans la mon­tagne, à Bei­ted­dine, voir le palais de l’é­mir Bachir, et dans les cèdres, à Bchar­ré, où les der­niers arbres mil­lé­naires se dres­saient comme des témoins muets de tout ce que les hommes avaient fait à ce pays, et à Baal­bek, devant les colonnes du temple de Jupi­ter, et il avait dit : Regarde, Maud. Tout ce que les empires construisent, le temps le trans­forme en décor. Nous ne sommes que les figu­rants d’une pièce qui a com­men­cé sans nous et qui fini­ra sans nous.

Il disait des choses comme ça. Des choses qui auraient été pré­ten­tieuses dans la bouche de n’im­porte qui d’autre mais qui, dans la sienne, avaient le poids de l’ex­pé­rience et la légè­re­té de l’i­ro­nie. Wael ne se pre­nait pas au sérieux — il pre­nait le monde au sérieux, ce qui est très dif­fé­rent, et infi­ni­ment plus dangereux.

Et puis il y avait eu les archives.

Maud repo­sa la tasse de café. Le marc au fond des­si­nait des formes qu’elle refu­sa de lire — une super­sti­tion de plus que Wael lui avait apprise, la lec­ture du marc de café, et elle ne vou­lait pas savoir ce que le marc avait à dire ce soir.

Les archives. C’est par là que tout avait com­men­cé — ou fini, ou les deux. Wael tra­vaillait depuis des années sur l’his­toire du Man­dat fran­çais au Levant. Un sujet aca­dé­mique, res­pec­table, inof­fen­sif en appa­rence. Des mil­liers de pages de cor­res­pon­dances diplo­ma­tiques, de rap­ports admi­nis­tra­tifs, de notes confi­den­tielles entre Paris et Bey­routh, clas­sées dans des car­tons pous­sié­reux au Quai d’Or­say, aux Archives natio­nales, dans des biblio­thèques uni­ver­si­taires à tra­vers le Liban et la Syrie. De la matière pour his­to­riens patients et lec­teurs rares. Rien qui jus­ti­fie l’at­ten­tion des ser­vices de ren­sei­gne­ment. Rien qui puisse faire dis­pa­raître un homme.

Sauf que Wael avait trou­vé quelque chose.

Il en avait par­lé pour la pre­mière fois un soir de mars 1962, quatre mois avant sa dis­pa­ri­tion. Ils dînaient chez lui — un plat de kib­bé cru que la voi­sine avait lais­sé, du pain, du arak, cette inti­mi­té domes­tique qu’ils avaient construite par petites touches, comme un tableau poin­tilliste. Il était ren­tré de l’u­ni­ver­si­té plus tard que d’ha­bi­tude, le visage fer­mé, et quand elle lui avait deman­dé ce qui n’al­lait pas, il avait hési­té. Wael n’hé­si­tait jamais. Wael était un homme de cer­ti­tudes, un homme qui avait une opi­nion sur tout et qui la défen­dait avec l’obs­ti­na­tion joyeuse d’un joueur d’é­checs qui voit trois coups d’a­vance. Mais ce soir-là, il avait hésité.

— J’ai trou­vé un docu­ment, avait-il dit. Dans les archives du Haut-Com­mis­sa­riat. Un docu­ment qui n’au­rait pas dû être là.

— Quel genre de document ?

— Une liste. Des noms. Des noms de per­sonnes qui tra­vaillaient pour le Deuxième Bureau fran­çais pen­dant le Man­dat et qui… — il avait cher­ché ses mots, ce qui était aus­si inha­bi­tuel que l’hé­si­ta­tion — qui ont conti­nué à tra­vailler après.

— Après quoi ?

— Après l’in­dé­pen­dance. Après 1943. Des agents fran­çais. Des Liba­nais qui tra­vaillaient pour les Fran­çais. Des gens qui sont tou­jours en acti­vi­té, Maud. En acti­vi­té main­te­nant. Aujourd’­hui. Des noms que tu recon­naî­trais si je te les disais.

Elle avait posé sa four­chette. Quelque chose dans sa voix — pas de la peur, pas encore, mais cette gra­vi­té par­ti­cu­lière qu’ont les hommes quand ils com­prennent qu’ils ont mis le pied sur une mine et qu’ils ne peuvent ni avan­cer ni reculer.

— Tu es sûr ?

— J’ai véri­fié trois fois. La liste est authen­tique. Les noms sont réels. Et cer­tains de ces noms occupent aujourd’­hui des posi­tions… considérables.

— Consi­dé­rables comment ?

— Suf­fi­sam­ment consi­dé­rables pour que cette liste, si elle était ren­due publique, fasse tom­ber des gens qui ne doivent pas tom­ber. Des gens qui sont pro­té­gés. Par la France. Depuis vingt ans.

Il avait bu son arak d’un trait. Puis il avait dit — et c’est cette phrase que Maud enten­dait main­te­nant, assise dans le bar du Phoe­ni­cia un an plus tard, cette phrase qui reve­nait comme une vague qui aurait mis douze mois à faire l’al­ler-retour entre la côte et le large :

— Le pro­blème, Maud, ce n’est pas ce que j’ai trou­vé. Le pro­blème, c’est que quel­qu’un sait que je l’ai trouvé.

Elle lui avait deman­dé de s’ar­rê­ter. De remettre le docu­ment où il l’a­vait trou­vé. De publier ses recherches sans men­tion­ner cette liste. De se pro­té­ger. Elle avait dit tout ce qu’une femme rai­son­nable dit à un homme dérai­son­nable quand elle sent la catas­trophe appro­cher, et il avait écou­té, et il avait hoché la tête, et il avait dit oui tu as rai­son, et quatre mois plus tard il avait disparu.

Parce que Wael Cha­moun n’é­tait pas un homme rai­son­nable. C’é­tait un his­to­rien. Et un his­to­rien ne remet pas un docu­ment dans un car­ton. Un his­to­rien tire le fil. Un his­to­rien va au bout. Même quand le bout est un gouffre. Sur­tout quand le bout est un gouffre.

Maud rou­vrit les yeux. Elle ne s’é­tait pas ren­du compte qu’elle les avait fer­més. Le bar était presque vide. Le bar­man étei­gnait les lumières au-des­sus du comp­toir, une par une, comme un sacris­tain souf­flant des cierges. Dalal Frem était par­tie — sa ciga­rette écra­sée dans un cen­drier était la seule preuve qu’elle avait exis­té. Les bou­gies sur les tables brû­laient encore mais plus bas, plus faibles, comme des étoiles en fin de vie.

Vingt-trois heures. Encore une heure.

Et main­te­nant Maud savait — ou plu­tôt, main­te­nant les frag­ments s’as­sem­blaient, les phrases éparses de Wael se rejoi­gnaient comme les pièces d’un puzzle qu’elle avait por­té en elle sans le savoir pen­dant un an. Le docu­ment que Wael avait trou­vé. La liste des agents fran­çais au Levant. Des noms qui occu­paient des posi­tions consi­dé­rables. Et Noor, ce soir, dans ce même bar : un ser­vice plus proche de vous que vous ne le pen­sez. Drum­mond avait décou­vert que la France avait aidé les Sovié­tiques à exfil­trer Phil­by. Pour­quoi ? Parce que Phil­by, en trente ans d’es­pion­nage au cœur du ren­sei­gne­ment occi­den­tal, avait eu accès à tout — y com­pris aux opé­ra­tions fran­çaises au Levant. Y com­pris, peut-être, à cette même liste. Et si Phil­by par­lait — s’il était arrê­té, jugé, s’il négo­ciait sa peine en échange de tout ce qu’il savait — les noms sur la liste de Wael seraient expo­sés. Les agents fran­çais encore en acti­vi­té au Liban seraient grillés. Vingt ans de réseaux clan­des­tins, réduits en cendres par le témoi­gnage d’un traître bri­tan­nique dans un tri­bu­nal de Londres.

Alors la France avait aidé Phil­by à fuir. Pas par amour de l’U­nion sovié­tique. Par amour d’elle-même. Pour pro­té­ger ses propres secrets. Pour que Phil­by emporte avec lui, à Mos­cou, ce qu’il savait sur les opé­ra­tions fran­çaises — parce qu’à Mos­cou, au moins, per­sonne ne publie­rait rien.

Et Wael, qui avait trou­vé la même liste par un autre che­min — par les archives, par l’his­toire, par cette obs­ti­na­tion d’u­ni­ver­si­taire qui ne savait pas recu­ler — Wael était deve­nu un pro­blème. Le même pro­blème que Phil­by, mais en plus petit. Un pro­blème qu’on ne pou­vait pas exfil­trer. Un pro­blème qu’on ne pou­vait que faire taire.

Maud sen­tit ses mains trem­bler. Pour la pre­mière fois de la soi­rée, elle ne put les empê­cher. Elle les cacha sous la table, les pres­sa l’une contre l’autre, fort, jus­qu’à ce que les ongles s’en­foncent dans la chair. La dou­leur cal­ma le trem­ble­ment. La dou­leur cal­mait tou­jours le trem­ble­ment. C’é­tait une chose que Wael ne lui avait pas apprise — celle-là, elle l’a­vait apprise seule, après sa dis­pa­ri­tion, dans les nuits blanches de Paris où elle ser­rait les poings jus­qu’au sang en regar­dant le plafond.

Elle se leva. Lais­sa un billet sur la table. Tra­ver­sa le bar vide.

Dans le hall, Bou­tros Maa­touk était tou­jours à son poste. Il la regar­da pas­ser. Leurs yeux se croi­sèrent. Maud eut l’im­pres­sion fugace — absurde, invé­ri­fiable, mais tenace — que Bou­tros savait exac­te­ment ce qu’elle venait de com­prendre. Que Bou­tros avait tou­jours su. Et que le télé­phone qu’il avait décro­ché quelques heures plus tôt, les deux son­ne­ries sans parole, n’é­taient pas un signal pour les gens qui avaient fait dis­pa­raître Wael mais un aver­tis­se­ment pour les gens qui vou­laient le venger.

Ou peut-être qu’elle pro­je­tait. Peut-être que Bou­tros n’é­tait qu’un concierge. Peut-être que le télé­phone n’a­vait rien à voir avec elle. Peut-être que Bey­routh lui fai­sait ce que Bey­routh fait à tout le monde — trans­for­mer chaque regard en mes­sage codé, chaque silence en com­plot, chaque coïn­ci­dence en preuve.

Elle mon­ta à sa chambre. Se lava le visage. Chan­gea de robe — plus sombre, plus pra­tique, une robe pour mar­cher dans la nuit. Glis­sa le magné­to­phone dans son sac. Véri­fia les piles. Hési­ta à prendre le car­net, le prit quand même.

Vingt-trois heures trente.

Par la fenêtre, la Médi­ter­ra­née était noire. Pas de lune. Pas d’é­toiles. Juste l’arc de lumière de la Cor­niche qui des­si­nait le rivage comme un col­lier jeté au cou de la ville. Au loin, les lumières de Jou­nieh cli­gno­taient — le Casi­no du Liban, pro­ba­ble­ment, où des gens dan­saient et jouaient et riaient sans savoir qu’à vingt minutes de là, dans un hôtel moderne qui avait l’âge d’un enfant, une femme fran­çaise s’ap­prê­tait à suivre une incon­nue dans la nuit pour décou­vrir com­ment l’homme qu’elle aimait avait été assas­si­né par son propre pays.

Elle fer­ma la fenêtre. Prit sa clef. Sortit.

L’as­cen­seur des miroirs la mul­ti­plia de nou­veau — six Maud, huit Maud, une infi­ni­té de Maud des­cen­dant vers le lob­by. Mais cette fois, dans les reflets, elle ne cher­cha pas les yeux de Wael. Elle cher­cha les siens. Et elle les trou­va — deux points durs, secs, brû­lants, les yeux d’une femme qui a ces­sé d’a­voir peur parce qu’elle a trou­vé quelque chose de plus fort que la peur.

La colère.

* * *

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