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CÀ PHÊ TRỨNG

CÀ PHÊ TRỨNG

Cha­pitres 1 à 5

Hôtel Metro­pole, Hanoï, 1946

CHA­PITRE 1 — Le comp­toir des fantômes

Il y avait une façon de pous­ser la porte du bar qui n’ap­par­te­nait qu’à l’aube.

Giang arri­vait tou­jours le pre­mier. Avant les cui­si­niers, avant les femmes de chambre, avant même Madame Lê qui pour­tant ne dor­mait jamais — ou si peu qu’on se deman­dait si elle n’a­vait pas pas­sé un pacte avec quelque divi­ni­té de l’in­som­nie. Il tra­ver­sait la cour inté­rieure dans la lumière mauve du petit matin, cette lumière propre à Hanoï qui n’existe nulle part ailleurs, une lumière qui hésite entre la brume et la soie, et il pous­sait la porte du bar comme on ouvre un livre à la page où l’on s’é­tait arrê­té la veille.

Le Metro­pole sen­tait le bois humide et la cire d’a­beille. Sous les ven­ti­la­teurs immo­biles — l’élec­tri­ci­té ne reve­nait qu’à sept heures, quand elle reve­nait — les fau­teuils de rotin gar­daient la forme des corps qui s’y étaient assis. Giang connais­sait chaque cra­que­ment du plan­cher, chaque tache au pla­fond, chaque éra­flure sur le comp­toir d’a­ca­jou que per­sonne n’a­vait eu le cœur de rem­pla­cer depuis l’é­poque où les gou­ver­neurs y posaient leurs coudes. Le bar du Metro­pole était un ani­mal bles­sé mais digne. Des vitres man­quaient à deux fenêtres — les sol­dats de Lu Han les avaient cas­sées un soir de beu­ve­rie en novembre — et quel­qu’un avait ten­du du papier hui­lé à la place, ce qui don­nait à la lumière du matin une qua­li­té de par­che­min, une dou­ceur ancienne qui plai­sait à Giang plus que le verre transparent.

Il com­men­çait tou­jours par les verres.

C’é­tait son rituel, son office, sa prière du matin. Il les sor­tait un par un de l’é­ta­gère — ceux qui res­taient, car la moi­tié avait dis­pa­ru, volée, bri­sée, réqui­si­tion­née pour des usages dont il pré­fé­rait ne pas connaître le détail — et il les polis­sait avec un chif­fon de coton blanc qu’il pliait en quatre, puis en huit, selon une géo­mé­trie pré­cise qu’il n’au­rait pas su expli­quer mais dont dépen­dait, obs­cu­ré­ment, l’ordre du monde. Un verre poli n’est pas seule­ment un verre propre. C’est un verre qui attend. Qui pro­met. Qui dit à celui qui va s’as­seoir devant : ici, les choses ont encore un sens.

Giang avait trente-deux ans. Un visage mince, des mains longues, une mous­tache fine qu’il taillait chaque matin avec des ciseaux à ongles et dont il tirait une fier­té dis­crète. Il por­tait une che­mise blanche même quand il n’en avait plus qu’une seule, lavée la veille et séchée dans la nuit sur le rebord de sa fenêtre au troi­sième étage. La che­mise blanche était non négo­ciable. Elle était le der­nier rem­part entre le bar­man et le chaos. On pou­vait lui prendre ses bou­teilles, ration­ner son sucre, inon­der sa ville de sol­dats étran­gers — tant qu’il por­tait une che­mise blanche der­rière son comp­toir, le Metro­pole était encore un hôtel et Hanoï était encore Hanoï.

Dehors, la ville s’é­veillait avec cette éner­gie qui ne ces­sait de stu­pé­fier Giang, même après tout ce qu’elle avait tra­ver­sé. On aurait pu croire qu’un peuple qui avait connu la famine — un mil­lion de morts l’an­née pré­cé­dente, les Japo­nais ayant sai­si le riz pour nour­rir leur armée — res­te­rait pros­tré, acca­blé, silen­cieux. C’é­tait le contraire. Hanoï se levait chaque matin comme un boxeur qui refuse de comp­ter jus­qu’à dix. Les mar­chandes de phở ins­tal­laient leurs mar­mites fumantes au coin des rues dès cinq heures, accrou­pies sur leurs tabou­rets minus­cules, touillant le bouillon avec des gestes mil­lé­naires. L’o­deur — anis étoi­lé, can­nelle, os de bœuf lon­gue­ment mijo­tés, coriandre fraîche, un soup­çon de nuoc mam — mon­tait dans l’air encore frais et venait lécher les murs du Metro­pole, s’in­si­nuer sous la porte du bar, rap­pe­ler à Giang que la beau­té du monde tenait par­fois dans un bol de soupe.

Les cyclo-pousse com­men­çaient leur bal­let pares­seux sur le bou­le­vard Hen­ri-Rivière — qu’on ne savait plus com­ment appe­ler depuis que les dra­peaux avaient chan­gé. Les femmes en áo dài filaient sur leurs vélos, le tis­su blanc flot­tant der­rière elles comme des ailes, le cha­peau conique posé sur la tête avec cette per­fec­tion géo­mé­trique qui rele­vait du miracle quo­ti­dien. Les ven­deurs de jour­naux criaient les titres du jour — en viet­na­mien désor­mais, pas en fran­çais — et les vieux mes­sieurs jouaient aux échecs chi­nois sous les banians du square Paul-Bert, dépla­çant leurs pions avec une gra­vi­té qui n’a­vait rien à envier aux généraux.

Et puis il y avait les Chinois.

Deux cent mille sol­dats du Kuo­min­tang occu­paient le nord du Viet­nam depuis sep­tembre. L’ar­mée du géné­ral Lu Han, venue du Yun­nan pour accep­ter la red­di­tion japo­naise, et qui n’é­tait jamais repar­tie. Ce n’é­taient pas des sol­dats d’o­pé­rette mais ce n’é­taient pas non plus des sol­dats de parade : c’é­taient des pay­sans en uni­forme, des gar­çons maigres aux pieds nus dans des san­dales de corde, qui dor­maient dans les parcs, uri­naient contre les murs de la cathé­drale Saint-Joseph, réqui­si­tion­naient le riz avec une bru­ta­li­té tran­quille et payaient — quand ils payaient — avec des billets chi­nois que per­sonne ne vou­lait et que tout le monde était obli­gé d’ac­cep­ter. Ils avaient pris le palais du gou­ver­neur géné­ral, juste en face du Metro­pole. Les offi­ciers venaient par­fois boire au bar de Giang. Ils buvaient n’im­porte quoi, beau­coup, vite, et cas­saient les verres sans s’ex­cu­ser. Giang ramas­sait les mor­ceaux sans rien dire. Il n’a­vait rien contre les Chi­nois — il n’a­vait rien contre per­sonne — mais il avait quelque chose contre les gens qui cas­saient les verres.

La porte du bar s’ou­vrit à sept heures dix.

Madame Lê entra comme elle entrait tou­jours — sans bruit, sans sou­rire, avec l’au­to­ri­té natu­relle d’une femme qui a sur­vé­cu à quatre régimes sans jamais haus­ser la voix. Elle por­tait un áo dài noir — tou­jours noir, en toute sai­son — et ses che­veux gris étaient tirés en un chi­gnon si ser­ré qu’il sem­blait tirer les traits de son visage vers l’ar­rière, lui don­nant l’ex­pres­sion per­ma­nente de quel­qu’un qui vient d’as­sis­ter à une scène légè­re­ment indécente.

— Il manque six ser­viettes, dit-elle.

Ce n’é­tait pas un bon­jour. Madame Lê ne disait pas bon­jour. Elle fai­sait l’inventaire.

— Six ser­viettes, deux cuillères à des­sert et le chan­de­lier en argent du salon de lecture.

— Les Chi­nois ? deman­da Giang.

— Qui d’autre ? Les fantômes ?

Elle s’as­sit sur le tabou­ret au bout du comp­toir — son tabou­ret, celui que per­sonne d’autre n’o­sait occu­per — et sor­tit de sa manche un petit car­net à la cou­ver­ture éli­mée dans lequel elle tenait les comptes du désastre. Chaque objet dis­pa­ru y était consi­gné, daté, avec par­fois une hypo­thèse mar­gi­nale sur le cou­pable. « 12 nov. — sala­dier en por­ce­laine, motif lotus — ser­gent chi­nois, 3e étage. » « 18 nov. — deux draps bro­dés, ini­tiales GM — incon­nu. » « 23 nov. — miroir ovale, cadre doré, chambre 14 — pos­si­ble­ment l’of­fi­cier à la cica­trice. » Madame Lê tenait le registre de l’ef­fon­dre­ment avec la rigueur d’une archi­viste et la mémoire d’un élé­phant offensé.

— Un jour, dit-elle en refer­mant le car­net, tout sera ren­du. Ce qui est ins­crit existe encore.

Giang ne savait pas si elle par­lait des ser­viettes ou de l’Indochine.

Il pré­pa­ra du thé — du thé vert du Ton­kin, amer et brû­lant, la seule chose qu’il pou­vait offrir sans res­tric­tion car le thé, au moins, n’a­vait pas été réqui­si­tion­né. Madame Lê but une gor­gée, posa la tasse, et se leva pour com­men­cer son ins­pec­tion quo­ti­dienne. Elle par­cou­rait l’hô­tel de bas en haut chaque matin comme un capi­taine ins­pec­tant son navire. Les cou­loirs aux boi­se­ries sombres, les chambres vides — l’hô­tel avait cent dix chambres mais à peine trente étaient occu­pées —, le salon de récep­tion avec ses fau­teuils empire que per­sonne n’a­vait recou­verts depuis 1938, la salle à man­ger où les lustres pen­daient comme des méduses trans­lu­cides dans la pénombre. Elle véri­fiait les ser­rures, comp­tait les ampoules, redres­sait les cadres, chas­sait les lézards avec une auto­ri­té qui les fai­sait déguer­pir plus vite que n’im­porte quel insecticide.

Le Metro­pole, sous ses mains, tenait debout.

Il tenait debout comme ces vieilles dames aris­to­cra­tiques qui refusent de recon­naître leur ruine et conti­nuent de rece­voir dans des salons dont le papier peint se décolle, avec du thé ser­vi dans de la por­ce­laine ébré­chée et une conver­sa­tion impec­cable. Les murs étaient encore blancs — d’un blanc jau­ni, un blanc fati­gué, un blanc qui avait vécu — et les volets noirs cla­quaient tou­jours avec cette régu­la­ri­té ras­su­rante quand le vent souf­flait du fleuve Rouge. La façade néo­clas­sique, vue depuis le bou­le­vard, gar­dait sa superbe. Il fal­lait entrer pour voir les fis­sures, les infil­tra­tions, les endroits où le plâtre tom­bait en poudre fine comme de la neige tro­pi­cale. Il fal­lait connaître l’hô­tel pour savoir que la moi­tié de la plom­be­rie ne fonc­tion­nait plus, que l’as­cen­seur était blo­qué entre le deuxième et le troi­sième étage depuis le pas­sage d’un typhon en 1944, et que les rats — de beaux rats bien nour­ris, presque fami­liers — avaient élu domi­cile dans l’an­cienne buanderie.

Mais le bar de Giang fonc­tion­nait. Le bar fonc­tion­nait toujours.

C’é­tait le der­nier organe vital de l’hô­tel, le cœur qui bat­tait encore quand tout le reste fai­blis­sait. Les bou­teilles s’é­taient raré­fiées — plus de cham­pagne depuis 1943, le whis­ky au compte-gouttes, le gin ration­né — mais Giang com­pen­sait par l’in­ven­ti­vi­té. Il fabri­quait des sirops avec ce qu’il trou­vait : fleurs de jas­min, citron­nelle, gin­gembre frais, kum­quats, un alcool de riz qu’un pay­san du del­ta lui livrait en contre­bande dans des jarres de terre cuite. Il avait appris à dis­til­ler du rhum à par­tir de mélasse de canne à sucre ache­tée au mar­ché noir. Ses cock­tails n’a­vaient pas de nom — ou plu­tôt si, ils en avaient, mais des noms qu’il était seul à connaître, des noms qu’il notait dans un petit car­net à la cou­ver­ture de cuir, en face des recettes, avec une écri­ture ser­rée et pen­chée qui res­sem­blait à celle d’un apo­thi­caire. « Le Fleuve Rouge » — rhum de canne, jus de tama­rin, une pointe de piment. « Le Banian » — gin, sirop de jas­min, zeste de com­ba­va. « La Brume » — alcool de riz, lait de coco, une goutte de nuoc mam — oui, de nuoc mam, et ceux qui gri­ma­çaient la pre­mière gor­gée en rede­man­daient à la troisième.

À huit heures, Oncle Quốc pous­sa la porte.

Il venait chaque matin. Chaque matin depuis com­bien de temps ? Giang ne se sou­ve­nait pas d’un matin sans lui. C’é­tait un homme très vieux — soixante-dix ans, quatre-vingts peut-être, impos­sible à dire car son visage avait atteint cet âge où le temps cesse de comp­ter et où les rides deviennent un pay­sage — avec une bar­biche blanche, des yeux d’encre, et une façon de mar­cher qui évo­quait davan­tage la glis­sade que la marche. Il por­tait un áo dài de soie brune, tou­jours le même, mira­cu­leu­se­ment propre, et tenait à la main un éven­tail en papier de riz qu’il n’ou­vrait jamais. L’é­ven­tail était un acces­soire, un signe, un objet de ponc­tua­tion. Quand Oncle Quốc tapo­tait l’é­ven­tail fer­mé contre sa paume, cela signi­fiait qu’il réflé­chis­sait. Quand il le posait sur la table, cela signi­fiait qu’il avait ter­mi­né sa phrase, même s’il n’a­vait rien dit.

— Bon­jour, mon­sieur Quốc.

— Bon­jour, Giang. Le thé est chaud ?

— Le thé est tou­jours chaud.

C’é­tait leur échange. Leur rituel à eux. Oncle Quốc s’as­seyait à sa table — la petite table ronde près de la fenêtre de gauche, celle dont le papier hui­lé lais­sait pas­ser une lumière ambrée — et Giang lui appor­tait une théière et une tasse sans anse. Le vieil homme buvait len­te­ment, les yeux mi-clos, comme s’il écou­tait quelque chose que per­sonne d’autre ne pou­vait entendre. Par­fois il res­tait une heure, par­fois deux. Par­fois il ne disait rien. Par­fois il racontait.

Ce matin-là, il par­la des fleurs.

— Les pru­niers vont fleu­rir en avance cette année, dit-il. Je l’ai vu aux bour­geons. Quand les pru­niers fleu­rissent en avance, c’est que la terre a peur.

Giang essuya un verre.

— La terre a peur de quoi, mon­sieur Quốc ?

Le vieil homme tapo­ta son éven­tail contre sa paume. Une fois. Deux fois.

— De ce que les hommes préparent.

Il but une gor­gée de thé, repo­sa la tasse, et regar­da par la fenêtre de papier hui­lé. Dehors, un sol­dat chi­nois tra­ver­sait le bou­le­vard en por­tant une poule vivante sous chaque bras. Der­rière lui, une mar­chande de fleurs trot­ti­nait avec son panier char­gé de chry­san­thèmes jaunes, indif­fé­rente au sol­dat, indif­fé­rente à l’oc­cu­pa­tion, indif­fé­rente à tout ce qui n’é­tait pas la beau­té urgente et péris­sable de ses fleurs.

Giang regar­da la mar­chande dis­pa­raître au coin de la rue, puis il ran­gea le verre poli à sa place, par­fai­te­ment ali­gné avec les autres, et atten­dit le pro­chain client.

Le Metro­pole atten­dait avec lui.

CHA­PITRE 2 — Les trente-six rues

Giang sor­tit par la porte de service.

Il ne pre­nait jamais l’en­trée prin­ci­pale — le porche à colonnes, le per­ron de marbre, les deux lions de pierre que les Chi­nois avaient repeints en rouge vif sans deman­der la per­mis­sion de per­sonne. L’en­trée prin­ci­pale était pour les clients. Giang était du côté des cou­lisses, et il aimait ça. La porte de ser­vice don­nait sur une ruelle étroite qui sen­tait le char­bon et la vapeur de riz, coin­cée entre le mur arrière de l’hô­tel et une ran­gée de mai­sons-tubes dont les toits de tuiles se tou­chaient presque, for­mant une voûte végé­tale d’où pen­daient des fils à linge, des cages à oiseaux et des pots de basi­lic thaï. C’é­tait une ruelle que les plans de la ville igno­raient mais que les chats connais­saient par cœur.

Chaque mar­di et chaque ven­dre­di, Giang allait au mar­ché. C’é­tait une expé­di­tion, une aven­ture, un com­bat — et, secrè­te­ment, la chose qu’il pré­fé­rait au monde après polir ses verres.

Il mar­chait vite. Hanoï au petit matin était un théâtre dont le rideau venait de se lever et dont les acteurs n’a­vaient pas fini de s’ha­biller. Les trot­toirs n’exis­taient pas, ou plu­tôt si, ils exis­taient, mais ils ser­vaient à tout sauf à mar­cher : on y éta­lait des nattes pour dor­mir, on y posait des bra­se­ros pour cuire, on y garait des vélos, on y ins­tal­lait des chaises en plas­tique autour de tables basses où trois géné­ra­tions déjeu­naient ensemble d’un bol de bún riêu, cette soupe de crabe au tama­rin dont l’a­ci­di­té joyeuse per­çait l’air comme un coup de cym­bale. Giang mar­chait sur la chaus­sée, entre les cyclo-pousse et les char­rettes à bras, avec cette aisance fluide du Hanoïen qui sait que la rue est un orga­nisme vivant et qu’il suf­fit de se glis­ser dans son rythme pour n’être jamais bousculé.

Les trente-six rues.

C’é­tait le nom qu’on don­nait au vieux quar­tier depuis des siècles, même si les rues étaient plus de trente-six et si les cor­po­ra­tions qui leur avaient don­né leur nom avaient, pour cer­taines, dis­pa­ru depuis long­temps. Mais le prin­cipe demeu­rait, et c’é­tait un prin­cipe magni­fique : chaque rue por­tait le nom de ce qu’on y fabri­quait, de ce qu’on y ven­dait, de ce qu’on y vivait. L’i­dée que la géo­gra­phie puisse épou­ser le tra­vail des mains. Que l’a­dresse d’un homme dise son métier. Que la ville entière soit un atelier.

Giang tour­na dans Hàng Đào — la rue de la Soie.

Ici, même en jan­vier, même sous l’oc­cu­pa­tion, les rou­leaux de tis­su débor­daient des échoppes comme une crue de cou­leurs. Des soies sau­vages aux reflets chan­geants, des satins lourds comme de la crème, des cotons impri­més de motifs que des arti­sans repro­dui­saient à la main depuis des géné­ra­tions — dra­gons, lotus, phé­nix, nuages. Les mar­chandes dépliaient les étoffes en les fai­sant cla­quer dans l’air avec un geste de toréa­dor, et la rue entière bruis­sait, ondu­lait, cha­toyait. Giang ne venait pas ache­ter de la soie mais il aimait la tra­ver­ser, cette rue, pour la façon dont elle refu­sait la gri­saille. Un sol­dat chi­nois pou­vait réqui­si­tion­ner le riz, confis­quer l’or, impo­ser sa mon­naie de papier sans valeur — il ne pou­vait pas ter­nir la soie.

Puis Hàng Bạc — la rue de l’Argent.

Les orfèvres tra­vaillaient accrou­pis dans des niches obs­cures, pen­chés sur des flammes minus­cules, mar­te­lant des bra­ce­lets, des boucles d’o­reilles, des boîtes à bétel avec des outils si fins qu’on aurait dit des ins­tru­ments de chi­rur­gie. Le bruit était un tin­te­ment conti­nu, déli­cat, presque musi­cal — ting ting ting — qui accom­pa­gnait Giang comme une bande sonore tan­dis qu’il remon­tait la rue. Depuis l’ar­ri­vée des Chi­nois, les orfèvres tra­vaillaient sur­tout la nuit, cachant leur pro­duc­tion dans des coffres enter­rés sous les dalles de leurs arrière-bou­tiques. L’or avait été confis­qué pen­dant la « Semaine de l’Or » de sep­tembre — Ho Chi Minh lui-même avait deman­dé au peuple de don­ner ses bijoux pour finan­cer l’in­dé­pen­dance — mais les orfèvres conti­nuaient, par ins­tinct, par entê­te­ment, parce qu’un orfèvre qui n’or­fèvre plus n’est plus rien.

Hàng Mã — la rue du Papier votif.

C’é­tait la rue la plus étrange de Hanoï, et peut-être de toute l’A­sie. On y fabri­quait des objets en papier des­ti­nés à être brû­lés pour les morts : des mai­sons minia­tures, des voi­tures, des che­vaux, des billets de banque fac­tices, des vête­ments, des télé­vi­seurs — oui, des télé­vi­seurs en papier, que per­sonne à Hanoï n’a­vait jamais vus en vrai mais qu’on offrait aux ancêtres par prin­cipe d’a­bon­dance post­hume. Les arti­sans de Hàng Mã construi­saient un monde paral­lèle, un monde de papier et de bam­bou, fra­gile et somp­tueux, des­ti­né à la fumée. Giang s’ar­rê­ta devant un étal où un vieil homme col­lait des feuilles d’or sur un che­val de papier rouge, gran­deur nature, dont les naseaux étaient deux trous décou­pés aux ciseaux et dont la cri­nière était une cas­cade de papier cré­pon noir. Le che­val était magni­fique. Il brû­le­rait ce soir, dans une cour, devant un autel char­gé de fruits et d’en­cens, et son smoke mon­te­rait vers un cava­lier invi­sible qui l’at­ten­dait de l’autre côté.

— C’est pour qui ? deman­da Giang.

— Pour le père de M. Trần. Il est mort en août.

— De la famine ?

L’ar­ti­san ne répon­dit pas. Il col­la une der­nière feuille d’or sur le flanc du che­val et souf­fla des­sus dou­ce­ment, comme on souffle sur une blessure.

Giang conti­nua.

Hàng Chiếu — la rue des Nattes. Hàng Buồm — la rue des Voiles, deve­nue le cœur du quar­tier chi­nois, où les enseignes étaient en carac­tères Han et où les soupes avaient un goût dif­fé­rent, plus lourd, plus gras, par­fu­mées au poivre du Sichuan et à l’huile de sésame noire. Hàng Gai — la rue du Chanvre, où l’on ven­dait désor­mais des laques et des bro­de­ries. Chaque rue avait son odeur propre, sa sono­ri­té, sa lumière — car la lar­geur des rues variait, et avec elle l’angle du soleil, de sorte qu’on pas­sait en quelques pas de l’ombre à l’é­blouis­se­ment, du frais au brû­lant, de l’in­time au spectaculaire.

Et par­tout, la nourriture.

Hanoï man­geait. Hanoï man­geait tout le temps, par­tout, dans toutes les posi­tions — debout, accrou­pi, assis sur des tabou­rets de quinze cen­ti­mètres de haut, pen­ché sur des bols fumants posés à même le trot­toir. On man­geait du phở au bœuf à six heures du matin, du bún chả — ces bou­lettes de porc grillé sur un feu de char­bon, ser­vies avec des nouilles froides et des herbes — à dix heures, du bánh cuốn — des crêpes de riz far­cies, trans­lu­cides comme du par­che­min — à n’im­porte quelle heure. On gri­gno­tait des bei­gnets de patate douce, des épis de maïs grillé, des gâteaux de riz gluant enve­lop­pés dans des feuilles de bana­nier. Les odeurs se super­po­saient, se mêlaient, se contre­di­saient : le cara­mel et le piment, le basi­lic et la graisse de porc, la menthe et la citron­nelle, le sucre de canne et la sau­mure. C’é­tait un vacarme olfac­tif, un opé­ra des sens, et Giang s’y plon­geait chaque mar­di et chaque ven­dre­di avec la gour­man­dise d’un musi­cien qui entre dans une salle de concert.

Le mar­ché Đồng Xuân appa­rut au bout de la rue Hàng Đường — la rue du Sucre.

C’é­tait un grand bâti­ment cou­vert, une halle aux arches de fer for­gé construite par les Fran­çais en 1889, dont les Viet­na­miens avaient fait un ventre — le ventre de Hanoï, l’or­gane cen­tral, le lieu où la ville se nour­ris­sait, s’ha­billait, se par­fu­mait, se soi­gnait. On y trou­vait de tout : des pyra­mides de mangues et de papayes, des mon­tagnes de citron­nelle fraîche, des seaux de cre­vettes vivantes, des cages de pou­lets furieux, des paniers d’herbes médi­ci­nales dont les noms n’exis­taient dans aucune autre langue, des sacs de riz — quand il y avait du riz — des piments rouges entas­sés comme des rubis, des racines de lotus encore cou­vertes de boue, des tofu blancs et trem­blants comme de la neige com­pres­sée, du nuoc mam en jarres de grès qui embau­mait à trente mètres.

Mais ce matin-là, le mar­ché était nerveux.

Giang le sen­tit immé­dia­te­ment. Il y avait trop de sol­dats chi­nois pour un mar­di ordi­naire — un groupe d’une dizaine, en uni­forme kaki sale, qui arpen­taient les allées en retour­nant les étals, en sou­le­vant les bâches, en fouillant les paniers. Ils cher­chaient quelque chose. Ou quel­qu’un. Les mar­chandes ne disaient rien, les yeux bais­sés, mais leurs mains ser­raient les anses de leurs paniers avec une force qui en disait long. Un offi­cier chi­nois — petit, tra­pu, une ciga­rette col­lée à la lèvre infé­rieure — inter­pel­la une ven­deuse de volailles en man­da­rin. Elle ne com­pre­nait pas. Il répé­ta plus fort, comme si le volume pou­vait rem­pla­cer la tra­duc­tion. Elle secoua la tête. Il sai­sit un pou­let par les pattes, le bran­dit à bout de bras comme une pièce à convic­tion, et le four­ra dans un sac de toile qu’un subal­terne tenait ouvert. La mar­chande regar­da son pou­let dis­pa­raître et ne dit rien. Elle avait l’ha­bi­tude. On lui avait pris son riz, son or, sa tran­quilli­té — un pou­let de plus ou de moins ne chan­geait pas grand-chose.

Giang ache­ta ce qu’il pouvait.

Des œufs — une den­rée encore acces­sible, les poules étant plus dif­fi­ciles à réqui­si­tion­ner que le riz car elles cou­raient dans les cours et les ruelles et avaient le génie de se cacher exac­te­ment là où les sol­dats ne regar­daient pas. Il ache­ta six œufs, qu’il dis­po­sa dans un panier tapis­sé de feuilles de bana­nier avec le soin d’un joaillier ran­geant des pierres pré­cieuses. Du gin­gembre frais, dont la peau dorée cra­quait sous l’ongle en libé­rant un par­fum si vif qu’il piquait les yeux. De la citron­nelle, une botte épaisse comme un bou­quet de mariée. Des kum­quats — ces petits agrumes ovales dont l’a­ci­di­té sucrée était l’âme secrète de plu­sieurs de ses cock­tails. Du sucre de canne en blocs bruns et com­pacts, ven­dus sous le man­teau par une vieille dame dont la dis­cré­tion valait celle d’un agent secret. Et du café — du robus­ta du Ton­kin, en grains verts qu’il tor­ré­fie­rait lui-même dans une poêle en fonte sur le feu de la cui­sine du Metro­pole, jus­qu’à obte­nir cette cou­leur de nuit, cette huile en sur­face, ce par­fum bru­tal et pro­fond qui était la colonne ver­té­brale de tout ce qu’il préparait.

Le café était le plus dif­fi­cile à trou­ver. Non pas qu’il eût dis­pa­ru — le Viet­nam en pro­dui­sait des tonnes — mais les cir­cuits étaient bri­sés, les routes cou­pées, les inter­mé­diaires mul­ti­pliés, et chaque maillon de la chaîne pré­le­vait sa part. Le café qui arri­vait à Hanoï coû­tait trois fois le prix d’a­vant-guerre et sa qua­li­té était deve­nue impré­vi­sible. Giang avait trou­vé un four­nis­seur — un ancien com­bat­tant viet minh qui avait per­du un bras à Cao Bang et recon­ver­ti son éner­gie guer­rière en com­merce de grains — dont le robus­ta était hon­nête, régu­lier, avec ces notes de cho­co­lat noir et de terre mouillée qui fai­saient du café ton­ki­nois une chose unique au monde.

Sur le che­min du retour, Giang pas­sa devant la cathé­drale Saint-Joseph.

Elle se dres­sait au bout de la rue Nhà Chung, mas­sive, néo­go­thique, incon­gru­ment euro­péenne au milieu des mai­sons-tubes et des banyans, avec ses deux tours grises et sa rosace qui res­sem­blait à un œil de cyclope fixant le ciel tro­pi­cal. Les Fran­çais l’a­vaient construite en 1886, sur l’emplacement d’une pagode rasée — un détail que Giang connais­sait et qu’il gar­dait pour lui, comme il gar­dait beau­coup de choses pour lui. Devant le por­tail, deux sol­dats chi­nois fumaient, assis sur les marches, leurs fusils posés en tra­vers des genoux. L’un d’eux avait accro­ché sa gourde à une sta­tue de la Vierge. L’i­mage était si incon­grue, si par­fai­te­ment absurde, que Giang faillit sourire.

Puis il tour­na dans Hàng Trống — la rue des Tam­bours — et s’arrêta.

Un attrou­pe­ment. Pas une foule — la foule était dan­ge­reuse, la foule atti­rait les sol­dats — mais un cercle d’une ving­taine de per­sonnes, silen­cieuses, ser­rées les unes contre les autres, qui regar­daient quelque chose col­lé au mur d’une mai­son. Giang s’ap­pro­cha. C’é­tait une affiche. Pas une affiche offi­cielle — celles du Viet Minh, impri­mées en rouge et noir, étaient par­tout et ne pro­vo­quaient plus d’at­trou­pe­ment — mais une affiche manus­crite, cal­li­gra­phiée à la main en chữ quốc ngữ, le viet­na­mien roma­ni­sé, avec une encre si noire qu’elle sem­blait encore humide. Le texte disait :

Le Viet­nam est un pays libre. La liber­té ne se demande pas, elle se prend. Chaque citoyen est un sol­dat. Chaque mai­son est une for­te­resse. Le jour viendra.

Pas de signa­ture. Pas de slo­gan de par­ti. Juste ces mots, cette encre, ce mur.

Les gens lisaient en silence, puis s’en allaient. Per­sonne ne com­men­tait. Per­sonne n’ar­ra­chait l’af­fiche. Giang lut, comme les autres, et s’en alla, comme les autres, avec ses œufs dans son panier et le poids de quelque chose d’in­nom­mé dans la poitrine.

En ren­trant au Metro­pole par la porte de ser­vice, il croi­sa Liên.

Elle sor­tait. Elle por­tait un panier, elle aus­si, mais le sien était vide — ou peut-être pas. Elle mar­chait vite, les yeux droit devant, le men­ton levé, avec cette déter­mi­na­tion que Giang lui connais­sait et qui l’in­quié­tait tou­jours un peu. Elle le vit, ralen­tit à peine, et lui adres­sa un sou­rire bref — un sou­rire de com­pli­ci­té mais aus­si de dis­tance, un sou­rire qui disait je suis là mais ne me demande pas où je vais.

— Il reste du thé ? demanda-t-elle.

— Le thé est tou­jours chaud, dit Giang.

C’é­tait sa phrase. Elle le savait. Elle sou­rit encore — un vrai sou­rire cette fois, un sou­rire qui attei­gnit ses yeux — et dis­pa­rut dans la ruelle.

Giang posa son panier sur le comp­toir du bar, sor­tit les œufs un par un, véri­fia qu’au­cun n’é­tait fêlé, et les ran­gea dans le petit réfri­gé­ra­teur qui fonc­tion­nait une heure sur trois. Puis il enfi­la son tablier, polit le pre­mier verre de la jour­née, et reprit sa place der­rière le comptoir.

Dans la cour inté­rieure, un fran­gi­pa­nier lais­sait tom­ber ses fleurs blanches sur les dalles avec une len­teur de neige tiède. Giang les voyait tom­ber par la fenêtre, une à une, et il lui sem­blait que cha­cune d’elles, en tou­chant le sol, fai­sait un bruit minus­cule — un mur­mure, un sou­pir, un mot dans une langue que seuls les arbres comprenaient.

CHA­PITRE 3 — L’homme qui restait

La chambre 207 sen­tait le tabac froid, le papier jau­ni et quelque chose d’autre — une odeur plus intime, plus tenace, qui était l’o­deur d’un homme seul depuis trop long­temps. Étienne Dor­vil n’ou­vrait plus les volets. Il pré­ten­dait que la lumière de Hanoï lui abî­mait les yeux, ce qui était un men­songe, mais un men­songe si ancien qu’il avait pris la consis­tance d’une véri­té. En réa­li­té, Dor­vil n’ou­vrait plus les volets parce qu’il ne vou­lait plus voir la rue. La rue avait chan­gé. La rue ne lui appar­te­nait plus. Et Dor­vil, qui n’a­vait jamais pos­sé­dé grand-chose — ni mai­son, ni terre, ni for­tune — avait pos­sé­dé la rue, autre­fois, quand il mar­chait sur le bou­le­vard Hen­ri-Rivière avec l’as­su­rance tran­quille d’un Fran­çais d’In­do­chine pour qui la colo­nie était une évi­dence et l’a­ve­nir une ligne droite.

Il vivait au Metro­pole depuis quatre ans.

D’a­bord en client, avec une chambre payée par l’ad­mi­nis­tra­tion des douanes — car Dor­vil était fonc­tion­naire des douanes, un poste qu’il avait accep­té vingt ans plus tôt non par voca­tion mais par hasard, comme il avait accep­té l’In­do­chine, comme il avait accep­té la plu­part des choses de sa vie, c’est-à-dire en se lais­sant por­ter par un cou­rant qui avait la dou­ceur d’un fleuve et l’in­dif­fé­rence d’un des­tin. Puis en pen­sion­naire, quand l’ad­mi­nis­tra­tion avait ces­sé de payer. Puis en squat­ter, quand plus per­sonne ne savait qui devait quoi à qui et que le Metro­pole, bal­lot­té entre les régimes, avait per­du la notion même de facture.

Madame Lê le tolé­rait. Elle le tolé­rait comme on tolère un meuble ancien qu’on ne peut ni dépla­cer ni jeter — un meuble encom­brant, pous­sié­reux, vague­ment beau, qui fait par­tie du décor à défaut de faire par­tie de la vie. Dor­vil ne déran­geait per­sonne. Il des­cen­dait au bar à dix-huit heures, remon­tait à vingt-trois heures, et pas­sait le reste de son temps dans la chambre 207, entou­ré de livres.

Les livres.

C’é­tait la seule chose que Dor­vil pos­sé­dait réel­le­ment, et il les pos­sé­dait avec une pas­sion qui confi­nait à la mala­die. Ils étaient par­tout — empi­lés sur le bureau, sur la com­mode, sur le sol, sur la table de nuit, dans la salle de bains, dans l’ar­moire où auraient dû se trou­ver des vête­ments. Des romans fran­çais — Bal­zac, Flau­bert, Sten­dhal, les trois piliers de sa reli­gion per­son­nelle —, des essais sur l’In­do­chine, des récits de voyage, des gram­maires viet­na­miennes anno­tées dans les marges d’une écri­ture minus­cule, des recueils de poé­sie — Bau­de­laire, Rim­baud, Ver­laine, les trois ten­ta­tions de sa mélan­co­lie — et un exem­plaire des Mémoires d’outre-tombe de Cha­teau­briand qu’il avait lu sept fois et dont il connais­sait par cœur les pre­mières lignes, qu’il réci­tait par­fois au bar quand le gin le ren­dait lyrique.

Giang connais­sait Dor­vil depuis plus long­temps que Dor­vil ne le croyait.

Il se sou­ve­nait d’un homme dif­fé­rent. Un homme qui por­tait des cos­tumes de lin clair et des cha­peaux de feutre, qui par­lait viet­na­mien avec un accent ton­ki­nois si par­fait que les mar­chands du vieux quar­tier le pre­naient pour un métis, qui riait faci­le­ment, qui com­man­dait des Per­nod avec des gla­çons et qui racon­tait des his­toires drôles sur les absur­di­tés de l’ad­mi­nis­tra­tion colo­niale. Cet homme-là avait exis­té. Il s’é­tait dis­sous len­te­ment, comme un com­pri­mé dans un verre d’eau, et à sa place était appa­ru cet autre Dor­vil — plus lourd, plus lent, plus triste, avec des cernes vio­lets et une barbe qu’il ne rasait plus que tous les trois jours.

La femme, bien sûr. C’é­tait tou­jours la femme.

Giang ne connais­sait pas les détails — Dor­vil n’en par­lait jamais direc­te­ment, ce qui, chez un homme aus­si bavard, consti­tuait en soi une infor­ma­tion — mais il en savait assez. Une Viet­na­mienne. Belle, évi­dem­ment. Plus jeune que lui, évi­dem­ment. Elle s’ap­pe­lait Hoa, ce qui signi­fie fleur, et Giang pen­sait par­fois que tout le mal­heur de Dor­vil venait de là : on ne peut pas pos­sé­der une fleur, on peut seule­ment la regar­der, et Dor­vil avait vou­lu la tenir dans son poing.

Elle était par­tie. Quand ? En 1941, en 1942, quelque part dans ces années où les Japo­nais étaient arri­vés et où l’In­do­chine fran­çaise avait com­men­cé à se fis­su­rer comme un vase trop chauf­fé. Hoa avait dis­pa­ru — dans le del­ta, dans la résis­tance, dans une autre vie — et Dor­vil était res­té. Il était res­té quand les Japo­nais avaient pris le contrôle, res­té quand ils avaient empri­son­né les Fran­çais dans la cita­delle en mars 45, res­té quand Ho Chi Minh avait pro­cla­mé l’in­dé­pen­dance en sep­tembre, res­té quand les Chi­nois avaient enva­hi la ville. Il était res­té parce qu’il ne savait pas où aller, parce que la France était un pays qu’il avait quit­té à vingt-cinq ans et dont il ne se sou­ve­nait plus que par les livres, et parce que Hanoï, même rui­née, même occu­pée, même mécon­nais­sable, était encore le seul endroit au monde où le fan­tôme de Hoa pou­vait croi­ser le sien au coin d’une rue.

Ce soir-là, il des­cen­dit au bar à dix-huit heures précises.

— Bon­soir, Giang.

— Bon­soir, mon­sieur Dorvil.

— Ne m’ap­pelle pas mon­sieur. On a pas­sé l’âge.

— Vous avez pas­sé l’âge. Moi, je suis der­rière le comptoir.

— Et moi devant. Ce qui ne fait pas de moi un mon­sieur. Ce qui fait de moi un homme assis sur un tabouret.

Giang sou­rit. C’é­tait leur rituel à eux — un rituel dif­fé­rent de celui qu’il avait avec Oncle Quốc, moins silen­cieux, plus ver­bal, fait de passes d’armes aimables et de plai­san­te­ries récur­rentes. Dor­vil s’as­sit sur le deuxième tabou­ret en par­tant de la gauche — jamais le pre­mier, jamais le troi­sième — et posa ses coudes sur le comp­toir avec la fami­lia­ri­té d’un homme qui consi­dère ce comp­toir comme une exten­sion de son propre corps.

— Qu’est-ce que tu me fais ?

— Ce que j’ai.

— C’est-à-dire ?

— Du rhum de canne, du jus de kum­quat et une idée.

— L’i­dée me plaît déjà.

Giang tra­vailla en silence. Il pres­sa les kum­quats — quatre, cou­pés en deux, écra­sés au pilon dans le fond du verre — ajou­ta une cuille­rée de sucre de canne, ver­sa le rhum qu’il avait dis­til­lé lui-même et dont il était secrè­te­ment fier, et finit par un trait de quelque chose qu’il gar­dait dans une petite bou­teille sans éti­quette et dont Dor­vil n’a­vait jamais réus­si à iden­ti­fier le contenu.

— Qu’est-ce qu’il y a dans ta bou­teille secrète ?

— Un secret.

— Tu es exaspérant.

— Je suis barman.

Dor­vil goû­ta. Fer­ma les yeux. Rou­vrit les yeux. Regar­da Giang avec cette expres­sion qu’il avait par­fois — un mélange d’ad­mi­ra­tion et de cha­grin, comme si la beau­té des choses lui rap­pe­lait tout ce qu’il avait perdu.

— C’est très bon.

— Je sais.

— Tu es aus­si modeste qu’un empereur.

— Les empe­reurs n’ont pas besoin de modes­tie. Ils ont des palais.

Dor­vil rit. Un vrai rire — bref, rauque, arra­ché à quelque chose de pro­fond. Giang aimait ce rire. Il était deve­nu rare. Il le cher­chait par­fois, comme un mineur cherche une veine d’or dans la roche — en creu­sant, en tapant, en sachant qu’elle est là quelque part.

Ils res­tèrent un moment en silence. Dehors, le bou­le­vard s’obs­cur­cis­sait. L’élec­tri­ci­té n’é­tait pas reve­nue — un soir sur deux désor­mais — et les lampes à huile com­men­çaient à fleu­rir aux fenêtres des mai­sons, don­nant aux rues de Hanoï cet éclai­rage trem­blant, intime, presque conspi­ra­teur, qui trans­for­mait chaque pas­sant en ombre et chaque ombre en per­son­nage de roman.

— Il y a eu des coups de feu cette nuit, dit Dor­vil. Vers trois heures. Du côté de la citadelle.

— J’ai entendu.

— Tu sais ce que c’était ?

— Non. Et toi ?

— Non plus. Mais les coups de feu à trois heures du matin, dans cette ville, c’est comme la pluie en août — ça ne sur­prend plus per­sonne et ça finit tou­jours par mouiller quelqu’un.

Giang essuya un verre. Il y avait des soirs où Dor­vil ne par­lait que de ça — la poli­tique, la guerre qui venait, les Fran­çais qui allaient reve­nir, les Chi­nois qui ne par­taient pas, Ho Chi Minh dont il disait, avec un mélange de res­pect et d’ef­froi, qu’il était « le type le plus intel­li­gent de toute l’A­sie et pro­ba­ble­ment du monde ». Et il y avait des soirs où Dor­vil ne par­lait de rien — où il buvait, regar­dait le pla­fond, et repartait.

Ce soir-là, il par­la de Hanoï.

— Tu sais ce qui me retient ici, Giang ?

— Madame Lê vous a caché les passeports.

— Très drôle. Non. Ce qui me retient, c’est que cette ville est la seule au monde qui sache vieillir. Paris ne vieillit pas — Paris se maquille. Londres ne vieillit pas — Londres s’en­lai­dit. Hanoï vieillit. Hanoï accepte ses rides, ses fis­sures, ses taches. Et c’est pour ça qu’elle est belle. Parce qu’elle ne triche pas.

Giang ne répon­dit pas. Il n’é­tait pas sûr d’être d’ac­cord — la beau­té de Hanoï, pour lui, ne tenait pas à sa vieillesse mais à sa vita­li­té, à cette éner­gie indes­truc­tible qui fai­sait que les mar­chandes de soupe étaient là chaque matin, que les fleurs pous­saient entre les pavés, que les enfants riaient dans les ruelles même quand les sol­dats pas­saient — mais il lais­sa Dor­vil à sa mélan­co­lie. Un bar­man ne contre­dit pas un client qui phi­lo­sophe. Un bar­man verse, écoute, et garde sa pen­sée pour lui.

La porte du bar s’ou­vrit. Liên entra avec un pla­teau de verres propres qu’elle rap­por­tait de la cui­sine. Elle tra­ver­sa la pièce avec cette grâce effi­cace qui était sa marque — un pas souple, un équi­libre par­fait, le pla­teau tenu à hau­teur d’é­paule sans que les verres tremblent d’un mil­li­mètre. Dor­vil la regar­da pas­ser. Il la regar­da trop long­temps. Giang le vit et n’ai­ma pas ce qu’il vit — non pas du désir, mais quelque chose de pire : de la nos­tal­gie. Dor­vil regar­dait Liên comme on regarde un pays qu’on a per­du. Il voyait en elle un reflet de ce qui lui avait échap­pé, et ce regard-là, Giang le savait, était plus dan­ge­reux que n’im­porte quelle convoi­tise, parce qu’il trans­for­mait une femme vivante en fan­tôme d’une autre.

— Elle est belle, dit Dor­vil à mi-voix.

— C’est une employée de l’hôtel.

— L’un n’empêche pas l’autre.

— Ici, si.

Dor­vil le regar­da. Com­prit. Sourit.

— Ne t’in­quiète pas, Giang. Je ne suis dan­ge­reux que pour moi-même.

C’é­tait pro­ba­ble­ment vrai. Dor­vil n’é­tait dan­ge­reux que pour lui-même — pour sa propre luci­di­té, sa propre soli­tude, sa propre facul­té à res­ter exac­te­ment là où il n’au­rait pas dû res­ter, à boire exac­te­ment ce qu’il n’au­rait pas dû boire, à aimer exac­te­ment ce qu’il ne pou­vait pas avoir. C’é­tait un homme qui avait fait de l’im­mo­bi­li­té une forme de cou­rage, ou de lâche­té — la fron­tière entre les deux étant, à Hanoï en 1946, aus­si mince que le papier hui­lé des fenêtres du Metropole.

Il com­man­da un deuxième verre. Puis un troi­sième. Au troi­sième, il réci­ta du Cha­teau­briand — les pre­mières lignes des Mémoires, celles où l’au­teur décrit le châ­teau de Com­bourg et le bruit du vent dans les tours — et Giang l’é­cou­ta comme il l’é­cou­tait tou­jours, avec patience et per­plexi­té, parce qu’il ne com­pre­nait pas que l’on pût être à ce point habi­té par des mots écrits cent cin­quante ans plus tôt dans un pays qu’on avait quit­té pour ne jamais y revenir.

À vingt-trois heures, Dor­vil se leva.

— Bonne nuit, Giang.

— Bonne nuit, mon­sieur Dorvil.

— Étienne.

— Bonne nuit, mon­sieur Dorvil.

Dor­vil secoua la tête, sou­rit, et dis­pa­rut dans l’es­ca­lier. Giang enten­dit ses pas mon­ter len­te­ment — marche par marche, avec cette pru­dence d’homme qui a bu juste assez pour que l’es­ca­lier devienne un adver­saire — puis le grin­ce­ment de la porte de la chambre 207, puis le silence.

Giang lava les verres. Trois verres, trois rin­çages, trois essuyages. Il les repo­sa sur l’é­ta­gère, par­fai­te­ment ali­gnés. Puis il étei­gnit la lampe à huile et res­ta un ins­tant dans le noir, debout der­rière son comp­toir, dans cet hôtel immense et presque vide, à écou­ter les bruits de la nuit — un chien au loin, le cra­que­ment du bois, un éclat de voix chi­noise dans la rue, et, très loin, si loin qu’il n’é­tait pas sûr de ne pas l’i­ma­gi­ner, un chant — une voix de femme, aiguë, trem­blante, qui mon­tait quelque part dans le vieux quar­tier et qui chan­tait un air que sa mère chan­tait autre­fois, un air de ber­ceuse ton­ki­noise dont les paroles disaient que la lune était ronde et que l’en­fant devait dor­mir, et l’en­fant devait dor­mir, et la lune était ronde.

CHA­PITRE 4 — La fille aux plateaux

Elle avait une façon de por­ter les pla­teaux qui res­sem­blait à de la danse.

Giang l’a­vait remar­qué le pre­mier jour, quand Madame Lê l’a­vait pré­sen­tée — « Voi­ci Liên, elle com­mence lun­di, elle est sérieuse » — et que la jeune femme avait tra­ver­sé la salle du res­tau­rant avec un pla­teau char­gé de six tasses de thé, un sucrier, une théière et un petit vase de fleurs de lotus, le tout en par­fait équi­libre, sans ralen­tir, sans hési­ter, en évi­tant une chaise qui dépas­sait et un coin de table qui mor­dait le pas­sage, avec la pré­ci­sion d’une funam­bule et la grâce de quel­qu’un qui ne sait pas qu’on la regarde.

Mais on la regardait.

Liên avait vingt-trois ans. Un visage ovale, des pom­mettes hautes, des yeux en amande très noirs dont la viva­ci­té démen­tait le calme du corps. Elle por­tait l’áo dài blanc du per­son­nel avec un col mon­tant qui cachait son cou et des manches longues qui cou­vraient ses poi­gnets, et cette rigueur ves­ti­men­taire lui don­nait un air de jeune fille sage qui était, Giang le pres­sen­tait depuis le début, un magni­fique mensonge.

Liên n’é­tait pas sage.

Sage, elle n’au­rait pas eu ces cernes cer­tains matins — des cernes légers, à peine visibles, mais que Giang, dont le métier était de lire les visages, repé­rait immé­dia­te­ment. Sage, elle n’au­rait pas dis­pa­ru cer­tains après-midi, entre qua­torze et dix-sept heures, quand le ser­vice ralen­tis­sait et que Madame Lê fai­sait la sieste dans son bureau — une sieste qu’elle niait farou­che­ment mais dont tout le per­son­nel connais­sait l’ho­raire exact. Sage, elle n’au­rait pas eu ce pli au coin de la bouche qui appa­rais­sait quand un offi­cier fran­çais par­lait trop fort au res­tau­rant, ce pli qui n’é­tait ni un sou­rire ni une gri­mace mais quelque chose entre les deux, une contrac­tion mus­cu­laire infime qui tra­his­sait une rage contenue.

Et sage, elle n’au­rait pas eu ce tract dans la poche.

Giang l’a­vait vu un matin. Un bout de papier plié en quatre, dépas­sant de la poche droite de son áo dài, un papier fin, presque trans­lu­cide, sur lequel il avait entre­vu — pas lu, entre­vu — des carac­tères impri­més en rouge. Rouge. Pas noir. L’encre rouge était celle du Viet Minh. Tout le monde le savait. Liên avait sur­pris son regard, avait enfon­cé le papier plus pro­fon­dé­ment dans sa poche avec un geste vif, et lui avait adres­sé un coup d’œil — pas effrayé, non, pas sup­pliant non plus, mais un coup d’œil qui disait : tu as vu et je sais que tu as vu, et main­te­nant on fait quoi ?

Ils n’a­vaient rien fait. Giang avait repris son chif­fon, Liên avait repris son pla­teau, et le silence entre eux s’é­tait épais­si d’un cran — un silence dif­fé­rent de celui d’a­vant, un silence qui avait un conte­nu, un poids, une température.

C’é­tait en novembre. Depuis, Giang la regar­dait autrement.

Non pas avec méfiance — il n’a­vait aucune rai­son de lui en vou­loir, la moi­tié de la jeu­nesse hanoïenne était enga­gée dans la résis­tance d’une manière ou d’une autre, et il aurait fal­lu être aveugle ou fran­çais pour ne pas le voir — mais avec une inquié­tude nou­velle, une atten­tion aigui­sée, comme lors­qu’on regarde quel­qu’un mar­cher au bord d’un pré­ci­pice et qu’on retient son souffle à cha­cun de ses pas.

Ce mar­di-là, Liên arri­va en retard.

Neuf heures au lieu de sept. Madame Lê, qui était reve­nue de sa tour­née d’ins­pec­tion et qui avait remar­qué l’ab­sence avec la pré­ci­sion d’un hor­lo­ger, ne dit rien — mais son silence était plus élo­quent que n’im­porte quel reproche. Liên enfi­la son tablier, prit un pla­teau et se mit au tra­vail comme si de rien n’é­tait. Giang nota qu’elle avait les che­veux mouillés — pas mouillés de pluie, mouillés de douche, ce qui signi­fiait qu’elle n’é­tait pas ren­trée chez elle la nuit pré­cé­dente et qu’elle s’é­tait lavée quelque part, en vitesse, avant de venir.

Il ne posa pas de question.

Un bar­man ne pose pas de ques­tions. Un bar­man voit, enre­gistre, classe, et attend que le client parle. Même quand le client n’est pas un client mais une col­lègue. Même quand la col­lègue est une jeune femme dont le sou­rire fait à Giang un effet qu’il pré­fé­re­rait ne pas nommer.

À midi, le res­tau­rant se rem­plit — autant qu’il pou­vait se rem­plir en ces temps de pénu­rie et d’in­cer­ti­tude. Quelques offi­ciers fran­çais qui étaient res­tés à Hanoï mal­gré tout, des fonc­tion­naires viet­na­miens du nou­veau gou­ver­ne­ment qui décou­vraient les plai­sirs ambi­gus du colo­ni­sa­teur, deux ou trois jour­na­listes étran­gers dont per­sonne ne savait exac­te­ment pour qui ils tra­vaillaient, et un groupe de com­mer­çants chi­nois qui man­geaient bruyam­ment et lon­gue­ment, com­man­dant plat après plat avec une vora­ci­té qui sem­blait moins rele­ver de la faim que de la démonstration.

Liên ser­vait. Elle glis­sait entre les tables avec son pla­teau, sou­riait quand il fal­lait sou­rire, incli­nait la tête quand un client la remer­ciait, rem­plis­sait les verres d’eau avec un geste qui don­nait à cette opé­ra­tion banale une élé­gance inat­ten­due. Elle par­lait fran­çais — un fran­çais cor­rect, légè­re­ment chan­tant, qu’elle avait appris à l’é­cole fran­co-viet­na­mienne de la rue Tanh — et viet­na­mien, bien sûr, et quelques mots de chi­nois qu’elle avait ramas­sés au contact des sol­dats de Lu Han, assez pour prendre une com­mande, pas assez pour com­prendre ce qu’ils se disaient entre eux, ce qui la frus­trait visiblement.

Giang la regar­dait tra­vailler et pen­sait à ce qu’il savait d’elle — c’est-à-dire presque rien.

Elle était née à Hanoï. Son père avait été ins­ti­tu­teur dans une école pri­maire du vieux quar­tier avant de mou­rir de la tuber­cu­lose en 1940. Sa mère tenait un étal de bún chả près du mar­ché Đồng Xuân. Liên avait un frère aîné, Tuấn, dont elle ne par­lait jamais, et dont Giang soup­çon­nait qu’il était soit mort, soit dans le maquis, ce qui, en 1946, reve­nait sou­vent au même. Elle habi­tait une chambre minus­cule au deuxième étage d’une mai­son-tube de la rue Hàng Bông, qu’elle par­ta­geait avec deux autres jeunes femmes dont Giang igno­rait tout.

Ce qu’il savait vrai­ment de Liên, il le savait par ses gestes.

Par la façon dont elle arran­geait les fleurs sur les tables du res­tau­rant — tou­jours en nombre impair, trois tiges ou cinq, jamais quatre, le quatre por­tant mal­heur en viet­na­mien parce que le mot res­semble à celui de la mort. Par la façon dont elle fre­don­nait en tra­vaillant — des chan­sons popu­laires, des mélo­dies du Nord, par­fois un air fran­çais qu’elle avait enten­du quelque part et dont elle ne connais­sait pas les paroles, seule­ment la ligne de la mélo­die, qu’elle sui­vait comme on suit un che­min dont on ne connaît pas la des­ti­na­tion. Par la façon dont elle lisait, pen­dant ses pauses, assise dans l’es­ca­lier de ser­vice, un livre posé sur les genoux — pas un roman, Giang l’a­vait véri­fié dis­crè­te­ment, mais des essais, des textes poli­tiques, des bro­chures à la cou­ver­ture aus­tère qu’elle refer­mait quand quel­qu’un approchait.

Et par la façon dont elle le regar­dait, lui, Giang.

C’é­tait un regard qu’il n’ar­ri­vait pas à déchif­frer — et c’é­tait dire, pour un homme dont le métier consis­tait à déchif­frer les gens. Il y avait de la confiance dans ce regard, mais aus­si de la dis­tance. De la ten­dresse, mais aus­si de la pru­dence. Comme si Liên avait déci­dé que Giang fai­sait par­tie des gens fiables mais que la fia­bi­li­té, en ces temps, était une qua­li­té dan­ge­reuse — parce qu’on s’y attache, et que l’at­ta­che­ment est un luxe que les révo­lu­tion­naires ne peuvent pas se permettre.

L’a­près-midi, elle disparut.

Giang la vit reti­rer son tablier à qua­torze heures, le plier soi­gneu­se­ment sur une chaise de la cui­sine, et sor­tir par la porte de ser­vice. Elle por­tait main­te­nant un áo dài bleu fon­cé — celui qu’elle gar­dait dans son casier et qu’elle enfi­lait pour ses sor­ties — et un cha­peau conique qui cachait la moi­tié de son visage. Elle mar­chait vite, les épaules droites, le pas déci­dé. Giang la regar­da depuis la fenêtre du bar. Elle tour­na dans la ruelle, dis­pa­rut, et il res­ta un moment immo­bile, les mains à plat sur le comp­toir, avec le sen­ti­ment confus d’être à la fois trop vieux et trop lâche pour la suivre.

Qu’est-ce qu’il savait ? Presque rien. Qu’est-ce qu’il devi­nait ? Trop.

Il devi­nait les réunions clan­des­tines dans les arrière-bou­tiques du vieux quar­tier — ces pièces sans fenêtres, éclai­rées par une lampe à pétrole, où des jeunes gens assis en cercle sur des nattes écou­taient des cadres du Viet Minh par­ler de révo­lu­tion, d’in­dé­pen­dance, de sacri­fice. Il devi­nait les cours d’al­pha­bé­ti­sa­tion que le mou­ve­ment orga­ni­sait dans les cam­pagnes — Liên savait lire et écrire, elle pou­vait ensei­gner, et ensei­gner était un acte poli­tique quand quatre-vingt-cinq pour cent de la popu­la­tion était anal­pha­bète. Il devi­nait les filières de ren­sei­gne­ment — les infor­ma­tions recueillies dans les hôtels, les res­tau­rants, les bars où les Fran­çais et les Chi­nois par­laient trop libre­ment devant le per­son­nel qu’ils ne voyaient pas, parce qu’un ser­veur est invi­sible, parce qu’une ser­veuse est encore plus invi­sible, et parce que l’in­vi­si­bi­li­té est l’arme la plus redou­table qui soit.

Liên était une arme. Et elle ne le savait peut-être même pas.

Ou peut-être que si. Peut-être qu’elle le savait par­fai­te­ment, et que son sou­rire, sa grâce, son effi­ca­ci­té, sa façon de por­ter les pla­teaux comme une dan­seuse — tout cela fai­sait par­tie d’un arse­nal mûre­ment réflé­chi, l’ar­se­nal de la jeune femme qui sert et qui écoute, qui sou­rit et qui trans­met, qui verse le thé et qui note dans sa mémoire le nombre de sol­dats men­tion­nés par l’of­fi­cier de la table quatre, le nom du navire pro­non­cé par le jour­na­liste de la table sept, la date mur­mu­rée par le diplo­mate de la table douze.

Giang pen­sa à tout cela en polis­sant ses verres. Puis il ces­sa d’y pen­ser, parce que pen­ser à Liên le menait tou­jours au même endroit — un endroit incon­for­table, un car­re­four inté­rieur où se croi­saient l’ad­mi­ra­tion et la peur, le désir et la rete­nue, et cette cer­ti­tude, abso­lue, inébran­lable, qu’il ne devait rien dire, rien faire, rien montrer.

Elle revint à dix-sept heures.

Remit son tablier. Reprit son pla­teau. Sou­rit à Madame Lê, qui ne sou­rit pas en retour. Ser­vit le thé de l’a­près-midi aux trois clients qui res­taient dans le salon — un vieux diplo­mate sué­dois qui lisait le jour­nal avec quinze jours de retard, un com­mer­çant indien qui atten­dait un ren­dez-vous qui ne venait jamais, et Oncle Quốc, immuable, éter­nel, assis à sa table avec sa théière et son éventail.

Liên s’ar­rê­ta devant le comp­toir de Giang. Elle avait les joues rosies par la marche, un éclat dans les yeux qu’il connais­sait — l’é­clat de quel­qu’un qui vient de faire quelque chose d’im­por­tant, quelque chose qui donne un sens à la jour­née et, au-delà, à la vie.

— Tu veux un thé ? deman­da Giang.

— Non. Un café. Ton café. Le noir, le ser­ré, celui qui réveille les morts.

Il pré­pa­ra le café. Le robus­ta ton­ki­nois, tor­ré­fié le matin même, mou­lu à la main dans un petit mou­lin de cuivre, fil­tré à tra­vers le phin — ce filtre indi­vi­duel en alu­mi­nium qui se pose sur la tasse et qui laisse cou­ler le café goutte à goutte, len­te­ment, patiem­ment, comme un sablier liquide. Le café tom­ba dans la tasse avec une len­teur qui exas­pé­rait les Fran­çais mais que les Viet­na­miens trou­vaient nor­male, parce que la len­teur est une forme de res­pect et que le café, comme le thé, comme la vie, mérite qu’on l’attende.

Liên prit la tasse. But une gor­gée. Fer­ma les yeux.

— Un jour, dit-elle, quand tout sera fini, tu ouvri­ras ton propre café. Un endroit à toi. Petit, beau, avec de la musique. Et les gens vien­dront de l’autre bout de la ville pour boire ce que tu prépares.

— Quand tout sera fini ? Quand est-ce que tout sera fini ?

Elle rou­vrit les yeux. Le regar­da. Et dans ce regard, Giang vit quelque chose qu’il n’y avait jamais vu — non pas de la tris­tesse, non pas de la peur, mais une déter­mi­na­tion si vaste, si pro­fonde, qu’elle res­sem­blait à de la joie.

— Bien­tôt, dit-elle.

Puis elle reprit son pla­teau et retour­na tra­vailler. Giang la regar­da s’é­loi­gner — le pas souple, le pla­teau stable, l’áo dài blanc qui flot­tait der­rière elle comme un dra­peau dont on ne dis­tin­guait pas encore les cou­leurs — et il pen­sa qu’elle avait rai­son, qu’un jour il ouvri­rait son propre café, mais qu’entre ce jour et aujourd’­hui il y avait un gouffre dont ni elle ni lui ne mesu­raient la profondeur.

Le soir tom­ba sur le Metro­pole. Madame Lê allu­ma les lampes à huile — les lampes à pétrole, plus exac­te­ment, car les bou­gies avaient dis­pa­ru en décembre et la cire d’a­beille se ven­dait au prix de l’ambre. La lumière trem­blo­tante don­na au bar une inti­mi­té dorée, une cha­leur de caverne, et Giang pen­sa que c’é­tait dans cette lumière-là que l’hô­tel était le plus beau — pas dans la lumière crue du jour qui révé­lait les fis­sures et les taches, mais dans cette pénombre com­plice qui arron­dis­sait les angles, adou­cis­sait les murs, et fai­sait de chaque client assis au comp­toir un per­son­nage de conte.

Liên finit son ser­vice à vingt et une heures. En par­tant, elle pas­sa devant le bar. Giang levait les chaises. Elle s’ar­rê­ta, une seconde, pas plus, et posa sa main sur le comp­toir d’a­ca­jou — à plat, les doigts écar­tés, comme si elle pre­nait la tem­pé­ra­ture du bois.

— Mer­ci pour le café, dit-elle.

— Il est tou­jours là.

Elle reti­ra sa main. La trace de ses doigts res­ta un ins­tant sur le bois poli — cinq marques à peine visibles, cinq empreintes de cha­leur sur la sur­face froide — puis s’ef­fa­ça, comme tout s’ef­fa­çait, comme tout pas­sait, comme tout glis­sait dans cette ville où rien ne durait sauf l’o­deur du café et le bruit de la pluie.

CHA­PITRE 5 — Le thé de l’Oncle Hồ

Ce fut Madame Lê qui pré­vint Giang.

Elle entra dans le bar à six heures du matin — une heure plus tôt que d’ha­bi­tude, ce qui, dans la gram­maire silen­cieuse de Madame Lê, équi­va­lait à un cri d’a­larme — et dit, sans s’as­seoir, sans poser son car­net, sans même véri­fier si le chan­de­lier en argent avait été retrouvé :

— Il vient aujourd’hui.

Elle n’eut pas besoin de pré­ci­ser qui.

— À quelle heure ?

— Dix heures. Il y aura des Fran­çais. Sain­te­ny, pro­ba­ble­ment d’autres. Il faut que le salon de lec­ture soit prêt. Du thé. Pas de café. Du thé vert, le meilleur que tu aies. Et que rien ne manque. Rien.

Elle le regar­da avec une inten­si­té qu’il ne lui connais­sait pas — une inten­si­té qui n’é­tait ni de la peur ni de l’ex­ci­ta­tion mais quelque chose d’in­ter­mé­diaire, une conscience aiguë d’être tra­ver­sée par l’His­toire avec un grand H, cette chose gigan­tesque et bruyante qui d’or­di­naire ne s’oc­cu­pait pas des gou­ver­nantes d’hôtel.

Giang hocha la tête. Il savait quoi faire. Il savait tou­jours quoi faire — c’é­tait, au fond, la seule chose qu’il savait vrai­ment : pré­pa­rer une pièce, des verres, des tasses, un comp­toir, pour que les gens qui s’y assoient se sentent, l’es­pace d’un ins­tant, à l’a­bri du monde.

Il pas­sa les trois heures sui­vantes à trans­for­mer le salon de lec­ture en salle de récep­tion digne de ce nom. Le salon de lec­ture était la plus belle pièce du Metro­pole — ou plu­tôt, il l’a­vait été, avant que les années et les occu­pa­tions suc­ces­sives ne lui ôtent une par­tie de sa superbe. Mais la struc­ture était intacte : des boi­se­ries sombres en teck du Laos, un pla­fond à cais­sons sculp­té de motifs flo­raux, deux fenêtres hautes qui don­naient sur la cour inté­rieure et par les­quelles entrait cette lumière verte, fil­trée par les feuilles des fran­gi­pa­niers, qui fai­sait du salon un aqua­rium de fraî­cheur au milieu de la cha­leur hanoïenne. Les fau­teuils avaient été recou­verts — par Madame Lê elle-même, à la main, avec du tis­su récu­pé­ré sur des rideaux sacri­fiés — et si l’on ne regar­dait pas de trop près les cou­tures, l’ef­fet était conve­nable. Plus que conve­nable : élégant.

Giang dis­po­sa sur la table basse un ser­vice à thé qu’il avait caché dans un pla­card depuis l’ar­ri­vée des Chi­nois — un ser­vice en céra­mique de Bát Tràng, le vil­lage de potiers au bord du fleuve Rouge, dont les pièces avaient cette cou­leur de céla­don pâle, cette trans­pa­rence lai­teuse, qui était à la por­ce­laine ce que la soie était au tis­su. Quatre tasses sans anse, une théière ven­true dont le bec ver­seur avait la courbe d’un col de cygne, un pla­teau de bois laqué noir sur lequel il posa éga­le­ment un petit vase conte­nant trois tiges de lotus — le lotus, fleur natio­nale, fleur de la boue qui s’é­lève vers la lumière, sym­bole si par­fait qu’il en deve­nait presque trop lisible.

À neuf heures trente, les pre­miers hommes arrivèrent.

Des Viet­na­miens. Jeunes, maigres, en tuniques sombres bou­ton­nées jus­qu’au col, avec des dos­siers sous le bras et cette expres­sion concen­trée des gens qui portent sur leurs épaules un poids qu’on ne voit pas. Des cadres du Viet Minh, de toute évi­dence — mais pas des guer­riers, pas des hommes des bois : des intel­lec­tuels, des fonc­tion­naires du nou­veau gou­ver­ne­ment, des hommes qui savaient lire et écrire en trois langues et qui croyaient, avec la fer­veur des conver­tis, que l’in­dé­pen­dance pou­vait se gagner aus­si par le droit, la négo­cia­tion, la diplo­ma­tie. Ils entrèrent dans le salon de lec­ture en silence, s’as­sirent, ne tou­chèrent pas au thé. Ils attendaient.

À neuf heures qua­rante-cinq, un groupe de Fran­çais arri­va par l’en­trée principale.

Giang les vit depuis le bar dont la porte était res­tée ouverte. Trois hommes en cos­tume — des cos­tumes frois­sés par l’hu­mi­di­té, car on ne repas­sait plus rien à Hanoï, même les diplo­mates avaient des faux plis — accom­pa­gnés de deux mili­taires en uni­forme. L’un des civils était grand, mince, avec des che­veux bruns pei­gnés en arrière et un visage que la ten­sion ren­dait plus angu­leux qu’il ne devait l’être en temps nor­mal. C’é­tait Sain­te­ny. Giang le recon­nut — il était venu au bar deux fois depuis son arri­vée à Hanoï, la pre­mière en novembre, la seconde en jan­vier, et les deux fois il avait com­man­dé un cognac avec cette poli­tesse légè­re­ment dis­tante des hommes qui ont l’ha­bi­tude de com­man­der mais pas celle de se faire ser­vir par des gens qu’ils consi­dèrent comme des égaux.

Les Fran­çais entrèrent dans le salon. Giang enten­dit le bruit des chaises, le frois­se­ment des dos­siers, un mur­mure en fran­çais — « Il n’est pas encore là ? » — puis le silence.

À dix heures, l’hô­tel chan­gea d’atmosphère.

Ce n’é­tait pas quelque chose qu’on pou­vait voir. C’é­tait quelque chose qu’on sen­tait — un fré­mis­se­ment, une vibra­tion, un chan­ge­ment de pres­sion imper­cep­tible, comme lorsque l’air se modi­fie avant un orage. Madame Lê, qui fai­sait sem­blant de véri­fier les nappes dans la salle à man­ger, s’im­mo­bi­li­sa. Liên, qui essuyait des cou­verts dans la cui­sine, posa son chif­fon. Le cui­si­nier, un vieux mon­sieur du nom de Bảo qui ne s’in­té­res­sait à rien d’autre qu’à ses cas­se­roles, leva la tête. Même le lézard qui vivait der­rière le miroir du hall d’en­trée ces­sa de bouger.

Hồ Chí Minh entra par la porte principale.

Ce qui frap­pa Giang d’a­bord, c’é­tait la taille. L’homme était petit. Pas petit comme un homme qui essaie de paraître grand — avec des talons, une pos­ture, un regard levé — mais petit comme quel­qu’un qui a accep­té sa taille une fois pour toutes et qui en a fait autre chose, une qua­li­té, une dis­cré­tion, un don pour se glis­ser dans les inter­stices du monde là où les grands ne passent pas. Il por­tait une tunique kaki bou­ton­née jus­qu’au col — pas un cos­tume, pas un uni­forme, une tunique, un vête­ment qui n’ap­par­te­nait à aucune caté­go­rie ves­ti­men­taire connue et qui, pré­ci­sé­ment pour cette rai­son, le ren­dait inclas­sable. Des san­dales en caou­tchouc. Pas de cha­peau. Une bar­biche clair­se­mée, des yeux extra­or­di­nai­re­ment vifs sous des sour­cils brous­sailleux, et un front haut, un front de pen­seur, un front qui avait conte­nu des décen­nies de lec­ture, d’exil, de pri­son, de patience.

Il était accom­pa­gné de deux hommes — un secré­taire por­tant une ser­viette en cuir, et un garde du corps qui n’en avait pas l’air et qui res­tait trois pas en arrière avec l’ef­fa­ce­ment d’une ombre. Hồ Chí Minh tra­ver­sa le hall d’un pas léger — oui, léger, comme s’il flot­tait à un cen­ti­mètre au-des­sus du sol, comme s’il ne pesait rien, comme si la gra­vi­té avait déci­dé de faire une excep­tion pour cet homme-là — et se diri­gea vers le salon de lecture.

Mais à la porte du salon, il s’arrêta.

Il se tour­na vers le bar. Vers Giang. Et il sourit.

Ce n’é­tait pas un sou­rire poli­tique — pas le sou­rire des hommes de pou­voir qui sou­rient comme ils signent des décrets, par cal­cul, par stra­té­gie, par habi­tude. C’é­tait un sou­rire simple, un sou­rire d’homme qui voit un autre homme debout der­rière un comp­toir à dix heures du matin et qui recon­naît dans cette pos­ture quelque chose de fami­lier, de ras­su­rant, de pro­fon­dé­ment humain.

— C’est vous le bar­man ? dit-il en vietnamien.

— Oui, mon­sieur le Président.

— On m’a dit que votre thé était bon.

— Le thé est bon quand on le pré­pare avec atten­tion, mon­sieur le Président.

Hồ Chí Minh pen­cha la tête de côté — un geste d’oi­seau, un geste vif et char­mant — et dit :

— On ne m’ap­pelle pas mon­sieur le Pré­sident. On m’ap­pelle Oncle.

Et il entra dans le salon.

Giang res­ta immo­bile un ins­tant. Puis il pré­pa­ra le thé. Il le pré­pa­ra comme il pré­pa­rait tout — avec atten­tion, pré­ci­sion, amour. L’eau chauf­fée à exac­te­ment quatre-vingts degrés — pas plus, sinon le thé vert brûle et devient amer —, les feuilles mesu­rées au gramme près, l’in­fu­sion chro­no­mé­trée — trois minutes, pas une de plus. Il por­ta le pla­teau lui-même. Il tra­ver­sa le hall, entra dans le salon de lec­ture, et posa le pla­teau sur la table basse entre les Fran­çais et les Viet­na­miens avec le geste qu’il avait accom­pli dix mille fois et qui, ce matin-là, avait un poids différent.

Il ver­sa le thé dans les tasses de céla­don. D’a­bord pour l’in­vi­té prin­ci­pal — Hồ Chí Minh, qui le remer­cia d’un signe de tête —, puis pour Sain­te­ny, qui le remer­cia en fran­çais, puis pour les autres, dans l’ordre du pro­to­cole que per­sonne ne lui avait appris mais qu’il connais­sait d’ins­tinct, parce qu’un bar­man, comme un diplo­mate, sait tou­jours qui passe en premier.

Puis il se retira.

Mais pas com­plè­te­ment. Il retour­na au bar, dont la porte res­tait entrou­verte, et de son poste — debout der­rière son comp­toir, un chif­fon à la main, fei­gnant de polir un verre — il voyait, par l’en­tre­bâille­ment, un frag­ment de la scène. Le dos de Sain­te­ny. Le pro­fil d’un cadre viet­na­mien. Et, de temps en temps, quand l’un des par­ti­ci­pants se dépla­çait, le visage de Hồ Chí Minh — ce visage qui avait été celui d’un cui­si­nier à Londres, d’un retou­cheur de pho­tos à Paris, d’un agent du Komin­tern à Mos­cou, d’un pri­son­nier en Chine, d’un gué­rille­ro dans les mon­tagnes du Ton­kin, et qui était main­te­nant celui du pré­sident de la Répu­blique démo­cra­tique du Viet­nam, assis dans un fau­teuil recou­vert de tis­su récu­pé­ré, buvant du thé dans une tasse de céla­don, face aux repré­sen­tants de la puis­sance colo­niale qu’il s’ap­prê­tait à congé­dier de son pays.

Giang n’en­ten­dait pas ce qui se disait. Quelques mots, par­fois, por­tés par un cou­rant d’air ou un éclat de voix — « recon­nais­sance », « union fran­çaise », « troupes », « réfé­ren­dum » — des mots qui appar­te­naient au voca­bu­laire des trai­tés et qui son­naient, dans le salon du Metro­pole, avec une solen­ni­té étrange, comme des paroles litur­giques pro­non­cées dans une langue morte. Mais il n’a­vait pas besoin d’en­tendre. Il voyait les visages, et les visages disaient tout.

Le visage de Sain­te­ny disait l’es­poir. Ten­du, concen­tré, mais lumi­neux — le visage d’un homme qui croit à ce qu’il fait, qui croit qu’un accord est pos­sible, que la rai­son peut l’emporter sur la force, que deux hommes assis autour d’une table avec du thé peuvent chan­ger le cours de l’His­toire. Giang le trou­vait tou­chant — et dan­ge­reux, parce que l’es­poir, chez un homme de pou­voir, est une fai­blesse que les cyniques exploitent.

Le visage de Hồ Chí Minh était plus dif­fi­cile à lire. Il avait cette qua­li­té que Giang avait remar­quée chez très peu de gens — une trans­pa­rence qui mas­quait une pro­fon­deur inson­dable. Il sou­riait, hochait la tête, écou­tait avec une atten­tion qui flat­tait son inter­lo­cu­teur, posait des ques­tions dont la sim­pli­ci­té appa­rente cachait des pièges d’une sophis­ti­ca­tion redou­table. Il par­lait un fran­çais impec­cable — un fran­çais de la IIIe Répu­blique, légè­re­ment désuet, avec des tour­nures élé­gantes et un voca­bu­laire pré­cis qui tra­his­sait des décen­nies de lec­tures fran­çaises. C’é­tait un homme qui avait vécu à Paris, qui avait fré­quen­té les cercles socia­listes, qui connais­sait Bau­de­laire et Vic­tor Hugo, et qui, mal­gré tout cela, ou peut-être à cause de tout cela, avait déci­dé que son pays devait être libre.

La réunion dura deux heures.

Quand les par­ti­ci­pants sor­tirent du salon, Giang était prêt. Il avait pré­pa­ré un second ser­vice de thé — plus léger cette fois, un thé au lotus, par­fu­mé avec des éta­mines de lotus que les pay­sannes du lac de l’Ouest récol­taient à l’aube et ven­daient au mar­ché dans des sachets de papier qui sen­taient divi­ne­ment bon. Il le ser­vit dans le hall, où les deux délé­ga­tions se mélan­geaient — un mélange pru­dent, comme de l’huile et de l’eau, qui ne se fait que sous agi­ta­tion et qui se sépare dès qu’on arrête de remuer.

Hồ Chí Minh s’ap­pro­cha du bar.

Il s’ap­pro­cha seul — le garde du corps res­ta en retrait, le secré­taire dis­cu­tait avec un Fran­çais — et s’ac­cou­da au comp­toir avec la désin­vol­ture d’un habi­tué. Giang vit de près, pour la pre­mière fois, les mains de cet homme. Des mains fines, presque fémi­nines, avec des ongles courts et propres. Des mains qui ne cor­res­pon­daient pas au per­son­nage — ni des mains de guer­rier, ni des mains de pay­san, mais des mains d’é­cri­vain, des mains habi­tuées au papier et à l’encre.

— Votre thé est très bon, dit-il.

— Mer­ci, Oncle.

— D’où vient-il ?

— Du Thái Nguyên. Un pro­duc­teur que je connais.

— Le Thái Nguyên. Les meilleures feuilles du pays. Vous avez bon goût.

Il y eut un silence — pas un silence gêné, un silence plein, un silence de deux hommes qui se res­pectent et qui n’ont pas besoin de meu­bler l’air de mots inutiles. Puis Hồ Chí Minh dit quelque chose d’inattendu.

— Vous êtes ici depuis longtemps ?

— Depuis 1936. J’a­vais vingt-deux ans.

— Dix ans. C’est long. Vous avez vu beau­coup de choses.

— J’ai vu des gens boire.

Hồ Chí Minh rit. Un rire bref, sec, sur­pris — le rire d’un homme à qui on ne dit pas sou­vent des choses drôles et qui appré­cie quand cela arrive.

— Vous avez vu des gens boire, répé­ta-t-il. C’est une façon de voir l’his­toire. Les gens boivent quand ils sont heu­reux. Les gens boivent quand ils ont peur. Les gens boivent quand ils ne savent pas quoi faire. En regar­dant ce qu’ils boivent et com­ment ils le boivent, on peut savoir dans quel état se trouve un pays.

— Et dans quel état est le pays, Oncle ?

Hồ Chí Minh le regar­da. Ses yeux — ces yeux vifs, per­çants, d’un noir abso­lu — se posèrent sur Giang avec une inten­si­té qui ne res­sem­blait à rien de ce qu’il avait connu. Ce n’é­tait pas un regard de pou­voir. Ce n’é­tait pas un regard de juge­ment. C’é­tait un regard de recon­nais­sance — le regard d’un homme qui voit un autre homme, qui le voit vrai­ment, dans sa tota­li­té, avec son tablier et son chif­fon et ses verres ali­gnés et sa vie entière conte­nue dans ce comptoir.

— Le pays a soif, dit-il. Très soif.

Puis il tapo­ta le comp­toir d’a­ca­jou du bout des doigts — une fois, deux fois, comme un pia­niste qui cherche une note — et rejoi­gnit ses col­la­bo­ra­teurs dans le hall. Giang le regar­da s’é­loi­gner. La tunique kaki, les san­dales de caou­tchouc, la démarche légère. Et cette phrase qui res­ta dans l’air du bar comme une fumée d’en­cens, long­temps après que l’homme eut disparu.

Le pays a soif.

Le soir, Giang repas­sa la scène dans sa tête en lavant ses verres. Madame Lê entra, comp­ta les tasses de céla­don — toutes intactes, aucune n’a­vait dis­pa­ru, ce qui, nota-t-elle dans son car­net avec une pointe de sur­prise, était une pre­mière depuis des mois — et repar­tit sans com­men­taire. Dor­vil des­cen­dit à dix-huit heures, com­man­da son cock­tail habi­tuel, et deman­da si les rumeurs étaient vraies.

— Quelles rumeurs ?

— Que Ho Chi Minh était ici ce matin.

— Des gens sont venus prendre le thé.

— Des gens. Et par­mi ces gens, le pré­sident de la République ?

— Je sers du thé, Étienne. Je ne fais pas de politique.

Dor­vil le regar­da par-des­sus son verre, avec ce demi-sou­rire qu’il avait quand il savait que Giang men­tait et que Giang savait qu’il savait.

— Tu es le pire men­teur de tout le Ton­kin, dit-il. Heu­reu­se­ment que tu fais de meilleurs cock­tails que de mensonges.

Giang sou­rit. Polit un verre. Et gar­da pour lui, comme il gar­dait tout, l’i­mage d’un homme petit en tunique kaki qui avait ri à sa plai­san­te­rie et qui avait dit, en tapo­tant le comp­toir du bout des doigts, que le pays avait soif.

Dehors, la nuit tom­bait sur Hanoï. Dans le vieux quar­tier, les lampes s’al­lu­maient une à une, comme des étoiles tom­bées dans les ruelles, et l’o­deur du phở du soir — dif­fé­rente de celle du matin, plus lourde, plus pro­fonde, car le bouillon avait mijo­té toute la jour­née — mon­tait dans l’air tiède et se mêlait au par­fum des fran­gi­pa­niers de la cour du Metro­pole, et à celui du thé vert du Thái Nguyên que Giang avait ser­vi ce matin-là à un homme qui por­tait des san­dales en caou­tchouc et qui avait dans les yeux la lumière ter­rible et douce de ceux qui ont déci­dé de chan­ger le monde.

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