Feb 14, 2012 | Livres et carnets |

Petrus (ou Peder) Ascanius est un zoologiste norvégien de l’époque de Carl von Linné. Il parcourut les côtes de son pays pour en ramener un inventaire illustré en cinq cahiers de la faune et de la flore des fjords sous le titre Icones rerum naturalium ou figures enluminées d’histoire naturelle du Nord (Copenhague, 1805), disponible à la consultation et au téléchargement sur Google Books. Un vieux livre joliment relié et parfaitement conservé, illustré de gravures aux couleurs resplendissantes. (more…)
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Jan 30, 2011 | Arts, Livres et carnets |
Au lever il fait froid, il fait presque soleil, vaguement. Je me suis levé sur les coups de sept heures, la gorge sèche, pour boire un coup, calmer le feu qui s’anime à l’intérieur. J’ai rêvé d’aquarelles et d’un voyage dans le désert ; une femme touareg au loin engoncée dans ses draperies bleues me fixait depuis le toit poussiéreux d’une maison en adobe, son regard vert intense ne cillant qu’à peine. J’ai rêvé de mouettes volant au-dessus de la terre verte (Kalaallit Nunaat).
En octobre, les couleurs de la nature sont plus vives, plus nettes et plus nombreuses que pendant les autres mois de l’année. La glace, dans la mer, prend des couleurs avec le soleil bas et rayonne fortement de bleu, de rouge et de violet, et les sommets des montagnes, qui, chaque matin, sont saupoudrés de neige, brillent d’un bleu de glace toute la journée, pour virer au rose, et finalement au rouge sang le soir. Pendant une courte période, on peut à nouveau diviser les vingt-quatre heures en jour et en nuit, et personne ne comprend où est partie la longue journée claire de l’été, ni comment on va pouvoir survivre à la nuit éternelle de l’hiver.
Le pire en octobre, c’est le silence. L’agitation de l’été disparaît, la mer gèle de plus en plus, couvrant ainsi les dernières flaques, les rivières coulent de plus en plus faiblement pour enfin se figer, la neige nouvelle feutre l’agréable crissement des cailloux sous les bottes, et les oiseaux sont partis pour des régions plus accueillantes. On découvre une fois qu’ils sont disparu à quel point ils chantaient bien et fort. Au cours de ce mois étrange, on n’entend plus que le cri des corbeaux, quelques appels de goélands du haut ciel bleu et, loin sur la mer, le souffle d’ailes de quelques mouettes attardées.
Le rat, in Un safari arctique
Jørn Riel, Ed 10/18

J’ai découvert Anders Zorn un peu par hasard, en feuilletant une revue, je ne me rappelle plus quand ni où, mais j’ai le souvenir persistant de ces femmes nues au bord de l’eau, peintes dans des carnations troublantes, des peaux veloutées et des regards lascifs ou provocateurs. On sent dans l’œuvre de Zorn une certaine violence dans les couleurs, un trouble romantique et l’angoisse du sujet. Je reproduis ici un mini ZornMuseet autour de ces femmes prises sur le vif, sensuelles et callipyges, peintes sans pudeur ou offertes, souvent en présence de l’élément liquide, pour une raison qui m’échappe. La dernière œuvre est une gravure mettant en scène l’auteur et un de ses modèles dans une mise en scène tout à fait étonnante de modernisme…
Si Zorn reste marginal parmi les plus grands peintres, sa notoriété s’est envolée de manière spectaculaire le 3 juin 2010, lorsqu’une de ses plus lumineuses toiles, Sommarnöje (Plaisirs d’été, peinte en 1886) a été vendue 26 millions de couronnes suédoises (soit près de 3 millions d’euros). Ce tableau est majestueux ; il suffit de se rapprocher et de regarder le traitement de la matière de l’eau et de la robe de la femme. Un chef d’œuvre de lumière nordique.
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Nov 14, 2010 | Arts |

Paul Chabas, 1912
Certains tableaux méritent qu’on raconte leur histoire, tant on y voit parfois des fantasmes saugrenus. Paul Chabas a peint ce tableau en trois été et l’a présenté en 1912 dans un Salon ; le sujet représente une femme frissonnant sur le bord d’un lac, un matin de septembre, comme le dit son titre. Il semblerait que Chabas ait donné à son modèle le visage d’une Américaine rencontrée avec sa mère, une réminiscence amoureuse à qui il voulait certainement donner consistance. Passant plutôt inaperçu, le tableau est envoyé à Chicago, puis à New-York, où la bonne société américaine fait son possible pour masquer le tableau aux yeux du public pour atteinte aux bonnes mœurs. Du coup, on se presse pour voir l’objet du délit et le tableau entre dans l’histoire comme “le tableau qui fait scandale”. Le tableau fut vendu en Russie, puis en France, pour retourner aux États-Unis où il est exposé aujourd’hui.
Ce qui fait certainement le mystère de ce tableau, c’est que rien ne justifie qu’une femme attende nue au bord d’un lac, visiblement frigorifiée, un main couvrant tant bien que mal une poitrine d’adolescente, l’autre cachant son sexe, le regard tourné vers la rive… On ne sait pas ce qu’elle fait là, si elle attend quelque chose, et surtout pourquoi dans cette tenue. C’est peut-être là l’objet de l’amorce de scandale dont il fut l’objet, c’est que l’érotisme charmant qui s’en dégage ne renvoie à rien de justifiable ou de calculé.
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Nov 2, 2010 | Histoires de gens, Livres et carnets |
Une demi-heure après, leur thé ingurgité, mes trois visiteurs prenaient congés. Je m’activai dehors à casser du bois pour le feu. Soudain, venant du bois, des coups de fusil retentirent dans le lointain ; un d’abord, puis un autre. Des coqs de bruyère s’envolèrent, effrayés par le bruit. Au sommet d’un pin, un geai fit entendre sa plainte. Ensuite, tout redevint calme. J’écoutai longuement pour voir si personne n’approchait, mais rien ne vint plus briser le silence.

Sur le bas Ienisseï, la nuit tombe de très bonne heure. Rentré à l’intérieur de la cabane, je fis du feu dans le poêle et commençai à faire cuire ma soupe, sans cesser de guetter le moindre bruit venant du dehors. Je sentais, invisible, impalpable, la présence de la mort qui rôdait autour de moi, prête à tout moment à se découvrir sous un aspect imprévisible : l’homme, la bête, le froid, l’accident, la maladie… Face à elle j’étais seul, n’ayant pour seul recours que la vigueur de mes bras et de mes jambes, la précision de mon tir, la vivacité de mon esprit, et la Providence divine ! Plongé dans ces sombres réflexions, je ne m’aperçus pas du retour de l’étranger. Comme la veille, il apparut tout à coup sur le seuil. A travers la buée, je distinguai d’abord les yeux rieurs qui se détachaient sur le fin visage. Il entra dans la cabane et, avec un grand bruit, déposa dans un coin trois fusils.
— Deux chevaux, trois fusils, deux selles, deux boîtes de biscuits, un demi-paquet de thé, un sachet de sel, cinquante cartouches, deux paires de bottes, énuméra-t-il en riant. Bonne chasse aujourd’hui.
Ferdynand Ossendowski, Bêtes, hommes et dieux
A travers la Mongolie interdite, 1920–1921
Editions Phebus Libretto
Ainsi commence le grand roman fantôme d’aventures…
Après…
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Oct 25, 2010 | Histoires de gens, Livres et carnets |

« La vie, c’était l’expérience, chargée d’exacte et précise signification »
HANDY, E.S. Craighill et PUKUI, M. Kawema : « The Polynesian family system in Ka-‘u, Hawai’i ». The Polynesian society, Wellington, 1958
Chaque civilisation a tendance à surestimer l’orientation objective de sa pensée, c’est donc qu’elle n’est jamais absente. Quand nous commettons l’erreur de croire le sauvage exclusivement gouverné par ses besoins organiques ou économiques, nous ne prenons pas garde qu’il nous adresse le même reproche, et qu’à lui son propre désir de savoir paraît mieux équilibré que le nôtre.

Habitants d’une région désertique de la Californie du Sud où quelques rares familles de Blancs parviennent seules à subsister aujourd’hui, les indiens Coahuilla, au nombre de plusieurs milliers, ne réussissaient pas à épuiser les ressources naturelles ; ils vivaient dans l’abondance. Car, dans ce pays en apparence déshérité, ils ne connaissaient pas moins de 60 plantes alimentaires, et 28 autres, à propriétés narcotiques, stimulantes ou médicinales.
« Ces gens sont des cultivateurs : pour eux les plantes sont aussi importantes, aussi familières que les êtres humains. Pour ma part, je n’ai jamais vécu dans une ferme et je ne suis même pas très sûre de reconnaître les bégonias des dahlias ou des pétunias. Les plantes, comme les équations, ont l’habitude traîtresse de sembler pareille et d’être différentes ou de sembler différentes et d’être pareilles. En conséquence, je m’embrouille en botanique comme en mathématiques. Pour la première fois de ma vie, je me trouve dans une communauté où les enfants de dix ans ne me sont pas supérieurs en math, mais je suis aussi en un lieu où chaque plante, sauvage ou cultivée, a un nom et un usage bien définis, où chaque homme, chaque femme et chaque enfant connaît des centaines d’espèces. Aucun d’entre eux ne voudra jamais croire que je sois incapable, même si je le veux, d’en savoir autant qu’eux. »
SMITH BOWEN Elenore, Le rire et les songes, Arthaud, Paris 1957
On inférerait volontiers que les espèces animales et végétales ne sont pas connues pour autant qu’elles sont utiles : elles sont décrétées utiles ou intéressantes parce qu’elles sont d’abord connues.
Extraits de La Pensée Sauvage, Claude Lévi-Strauss,
Librairie Plon, Paris 1962
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