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Délices du Caire et de la nuit d’orient

Source BNF

De la nuit cai­rote, je res­sens encore les odeurs et les cou­leurs, la pous­sière du désert sur les trot­toirs, je revois les murs de terre sèche, le Nil majes­tueux reflé­tant à l’in­fi­ni un soleil écra­sant. Visite gui­dée par­mi les rayon­nages de la bibliothèque.

Avec Gas­ton Mas­pe­ro et son Guide du visi­teur au Musée du Caire (1902). Une visite vir­tuelle dans le célèbre musée par un égyp­to­logue de renom.

Cinq mois au Caire et dans la Basse Égypte / par Gabriel Charmes, 1880, un texte suave et moderne. (more…)

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Petits miracles entre nous

Pho­to © Andy Hares

Quel­qu’un de très cher m’a offert un guide tou­ris­tique de l’É­gypte. Le guide Geo pour ne pas le nom­mer. Pen­dant long­temps, j’ai évi­té le rayon tou­risme des librai­ries, dédai­gneux, me disant que la seule lit­té­ra­ture valable pour voya­ger était celle des écri­vains voya­geurs, leurs trop nom­breux ouvrages d’ex­pé­rience, mais j’ai lais­sé ces idées au ren­cart et je pense à pré­sent que rien ne vaut un guide de voyage pour plon­ger direc­te­ment au cœur du sujet.
Aus­si, à la fin du pre­mier para­graphe de la page 413 concer­nant l’oasis de Siouah, je relève quelques mots qui piquent ma curio­si­té comme l’ai­guillon d’une vive en plein mois d’août.

Depuis un siècle, l’his­toire de l’oa­sis serait consi­gnée dans le mys­té­rieux Manus­crit de Sioua, com­pi­la­tion de récits par­fois ances­traux, gar­dé secret.

Pho­to © Walid Has­sa­nein

Selon toute vrai­sem­blance, on m’a tou­jours caché l’exis­tence de ce docu­ment et je trouve ça vexant. Du coup, j’ai cher­ché par moi-même sur Inter­net, mais rien ne m’est appa­ru per­ti­nent. En outre, je me vite trou­vé dévié par le cou­rant et j’ai atter­ri sur le site de Gal­li­ca que je n’a­vais pas consul­té depuis des lustres. Beau­coup de choses ont chan­gé et sur­tout, le fonds s’en trouve consi­dé­ra­ble­ment aug­men­té. J’ai trou­vé ce livre au titre inter­mi­nable : Nou­velles annales des voyages, de la géo­gra­phie et de l’his­toire : ou Recueil des rela­tions ori­gi­nales inédites, com­mu­ni­quées par des voya­geurs fran­çais et étran­gers ; des voyages nou­veaux, tra­duits de toutes les langues euro­péennes ; et des mémoires his­to­riques sur l’o­ri­gine, la langue, les mœurs et les arts des peuples, ain­si que sur les pro­duc­tions et le com­merce des pays peu ou mal connus : accom­pa­gnées d’un bul­le­tin où l’on annonce toutes les décou­vertes, recherches et entre­prises qui tendent à accé­lé­rer les pro­grès des sciences his­to­riques, spé­cia­le­ment de la géo­gra­phie / publiées par MM. J. B. Eyriès et Malte-Brun dont le pre­mier tome date de 1819.

J’ai éga­le­ment trou­vé cette petite perle: Algé­rie et Tuni­sie : récits de voyage et études, par Alfred Baraudon.

Un peu plus loin, le Jour­nal des voyages et des aven­tures de terre et de mer publié entre 1877 et 1929.

Journal des voyages et des aventures de terre et de mer

Et pour finir, Études de mytho­lo­gie et d’ar­chéo­lo­gie égyp­tiennes. Vol. 6, par Gas­ton Mas­pe­ro (1912).

Des tré­sors comme ça, il y a en a par­tout sur le web et toute une vie ne suf­fi­ra pas à satis­faire les plus curieux, mais il faut que ça reste entre nous, hein ? Et puis avec tout, je n’ai tou­jours rien trou­vé sur ce pré­cieux manus­crit de Siouah…
Loca­li­sa­tion de l’oa­sis de Siouah (ou Siwa) sur Google Maps.

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Le vide et le plein, ou les dés­illu­sions de Nico­las Bouvier

Pen­dant des années, Nico­las Bou­vier a vécu au Japon, se déra­ci­nant com­plè­te­ment avec sa femme et leur deux enfants et vivant dans un pays avec lequel s’ins­tau­re­ra un dia­logue qu’on connaît déjà au tra­vers de ses chro­niques japo­naises. Tou­te­fois, si y on déce­lait une cer­taine séré­ni­té et une joie de vivre, ses car­nets du Japon prennent une toute autre teinte, celle du voile de la réa­li­té, même si au fond, rien de tout ceci ne l’empêche de vivre des moments de pure félicité.

Le ciel n’est pas un usu­rier mais je sais qu’il me deman­de­ra des comptes pour cha­cune des jour­nées pas­sées dans cette paix, dans ces grands arbres, dans cet espace, luxe suprême du Japon.

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On y retrouve éga­le­ment des moments d’in­ter­ro­ga­tion, des textes très per­son­nels, pas tou­jours très gais, des moments de flot­te­ments au pays de l’Ukiyo‑e. Si Bou­vier est un grand poète, un voya­geur hors pair, c’est avant tout un homme qui ne cesse d’é­crire sur ce qui le motive ou l’agace.

La vie est courte aus­si et ce n’est pas la peine d’en consa­crer la moi­tié à des irri­ta­tions super­flues. Ensuite, comme dit Michaux : « Tout ce qui ne contri­bue pas à mon édi­fi­ca­tion : zéro. » En troi­sième lieu, parce qu’il y a moins de varié­té et d’in­ven­tion dans les défauts que dans les qua­li­tés (je me rends bien compte qu’il s’a­git là d’un pos­tu­lat, mais j’y crois absolument).

On y retrouve ce goût de la flâ­ne­rie et tou­jours ces adresses à l’at­ten­tion du lec­teur. On y exhorte le voya­geur poten­tiel à se pré­pa­rer au monde, à faire usage du monde… Comme si son but n’é­tait que de nous rendre fami­lier du monde dans lequel on vit.

Tous les voyages sont eth­no­gra­phiques. Votre propre ville même, si vous l’é­tu­diez avec la patience, la curio­si­té et la méthode que les meilleurs esprits mettent à l’é­tude d’une tri­bu sau­vage, atten­dez-vous à des sur­prises. Le quo­ti­dien n’existe pas. L’or­di­naire n’existe pas. Vous croyiez connaître la chambre ? Vous vous aper­ce­vrez que vous ne savez pas même d’où viennent les meubles, ni qui paie le loyer.

Ce qui est épa­tant dans ces lignes, c’est que contrai­re­ment à ses chro­niques japo­naises dans les­quelles il nous ini­tie au sens de la vie japo­naise, à tous ses mys­tères et ses enchan­te­ments, ses car­nets sont plu­tôt de nature à mon­trer les cou­tures mal finies, l’en­vers d’un décor trop poli pour être hon­nête. Par-des­sus tout, il déteste ce prin­cipe selon lequel l’uni­té vaut moins que un, en vigueur depuis tou­jours dans ce pays d’in­su­laires exal­tés par leur propre culture et si réfrac­taire à l’ex­té­rieur et cela, depuis les pre­miers sho­gu­nats. Ici, le ver­nis craque, la cara­pace se fend et on voit dans cette socié­té bas­sesses et mes­qui­ne­ries de petites gens sans enver­gure. Bou­vier nous rap­pelle qu’il a beau être à l’autre bout de la Terre, que tout ici sonne exo­tique, rien n’empêche l’hu­main d’être aus­si mes­quin ici qu’ailleurs. Et puis sans rire, cette socié­té stricte, rigou­reuse, effi­cace par­fois, cache de vilains vices qu’il est bon de dénon­cer, on ne vous trompe pas sur la marchandise.

Le dégoût de l’ef­fi­ca­ci­té : Faites à loi­sir quelque chose de modé­ré­ment agréable mais sur­tout de par­fai­te­ment inutile. Une nos­tal­gie. Mais la nos­tal­gie est un sen­ti­ment subal­terne, d’où jamais rien de bon n’est sor­ti. C’est, si vous vou­lez, la bonne du désir, le désir du pauvre d’esprit.

On y retrouve éga­le­ment par­fois des échos de son Meis­terstück, L’u­sage du monde, des mots qui nous rap­pellent quelque chose. On dirait du Bou­vier… (éton­nant qu’on l’aime)

Le voyage ne vous appren­dra rien si vous ne vous lui lais­sez pas aus­si le droit de vous détruire. C’est une règle vieille comme le monde. Un voyage est comme un nau­frage, et ceux dont le bateau n’a pas cou­lé ne sau­ront jamais rien de la mer. Le reste, c’est du pati­nage ou du tourisme.

Plus éton­nant, pour une fois, on y voit l’au­teur par­ler de l’é­cri­ture, de son hési­ta­tion, de ses doutes. Lui qui contre toute appa­rence éprouve un lan­gage fluide et poé­tique semble se heur­ter à des murs et rejette ses mots. On savait qu’il met­tait des années à écrire ses livres de voyages, on a peut-être ici un embryon d’explication.

Une phrase comme : « Ils écrivent avec leurs sabres une page san­glante de l’his­toire japo­naise » devrait vous envoyer direc­te­ment un homme en pri­son. C’est un faux billet ou un billet qui n’a pas cours. Même au fond des cam­pagnes vous n’ob­tien­drez rien en échange. Autre expres­sion, encore plus riche : « Un peintre témoin de son temps. » Com­ment diable pour­rait-il faire autre­ment ? Être témoin du temps des autres ? D’un temps dans lequel il n’a pas vécu ? Cela aus­si relève de la cor­rec­tion­nelle. Hélas quatre-vingt-dix-neuf pour cent du lan­gage est aujourd’­hui dans cet état.
Voi­là pour­quoi écrire m’est tel­le­ment ardu. Presque tout ce qui me vient, je le rejette : faux billets, chèques sans provision.

Toutes les pho­tos © Oki­na­wa Soba

Nico­las Bou­vier, Le vide et le plein
Car­nets du Japon 1964–1970 (Poche)
Folio Gallimard

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Un nou­vel ami

Ce soir, je m’en­dors dans les bras du pre­mier baron­net d’Abbots­ford, sir Wal­ter Scott. J’ai envie de me faire un nou­vel ami de l’au­teur des Tales of my Land­lord et en par­ti­cu­lier de cette œuvre gran­diose qu’est le Cœur du Mid-Lothian. Je racon­te­rai com­ment c’é­tait une fois que j’au­rais lu les 900 pages tra­duites par un mon­sieur au pré­nom qui sonne comme une forêt roman­tique… Syl­vère Monod.

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Celui qui ne vou­lait plus être un être humain, Buzz Aldrin et les Féroïens

Mat­tias est heu­reux. Ou plu­tôt, il est, sim­ple­ment. Mieux, il est heu­reux mais se contente d’être, du coup, il ne sait pas qu’il est heu­reux. On entre dans son his­toire tan­dis qu’il est ado­les­cent, un jeune gar­çon pai­sible vivant à Sta­van­ger, une grosse ville du Vest­lan­det, une région de Nor­vège côtière face à l’At­lan­tique, là où il neige plus rare­ment que dans les terres. Peu de ques­tions se posent à lui et c’est presque tout natu­rel­le­ment qu’il ren­contre sa pre­mière petite amie, Helle, avec qui il vit son pre­mier amour, sa pre­mière pas­sion et une mul­ti­tude de pre­mières fois. Près de lui, il y a aus­si Jørn, son ami d’en­fance. Pour lui, tout va, le bon­heur est là. Il est porte une tenue de tra­vail déco­rée de fleurs de magno­lias et exerce la pro­fes­sion de jardinier.

Sur la stra­té­gie de sur­vie : Modèle fon­da­men­tal pour mener une exis­tence longue et heu­reuse. Le modèle en trois étapes.
Inspirez.
Expirez.
Répé­tez au besoin.

Pho­to © Polan­deze

Seule­ment un jour, tout ne va pas si bien que ça. Mat­tias chante divi­ne­ment bien, mais il refuse de deve­nir le chan­teur atti­tré du groupe de Jørn. Et puis dans son appar­te­ment la vie se déroule pai­si­ble­ment, jus­qu’au jour où Helle lui avoue qu’elle a une liai­son et qu’elle va le quit­ter. Alors Mat­tias décide de par­tir en tour­née avec Jørn dans les îles Féroé, c’est le bon moment pour lui de faire un break et de se retrou­ver loin de chez lui. Les îles Féroé c’est plu­tôt tran­quille comme endroit pour se refaire une san­té, sim­ple­ment il se retrouve en pleine nature il ne sait com­ment, par­mi des mou­tons trem­pés par la pluie et les mains ensan­glan­tées. Éloge de la fuite. Désen­chan­te­ment et chute bru­tale. Mat­tias est lit­té­ra­le­ment tom­bé ici comme les anges déchus chutent à terre. Fina­le­ment, il a trou­vé l’au­baine pour ne plus être un véri­table être humain et com­men­cé à tendre vers la dis­pa­ri­tion ; le désir d’a­no­ny­mat prend corps dans un monde où être pre­mier est sou­vent une ver­tu en soi, un fin absolue.

J’é­tais coin­cé à l’ar­rière de la voi­ture entre Anna et NN, et je me disais que j’é­tais déci­dé­ment un abru­ti, moi qui croyais que les Féroé étaient un endroit idéal pour dis­pa­raitre car ici, les infor­ma­tions sur mon compte cir­cu­laient à une vitesse qui dépas­sait le mur du son. Les gens nous ont recon­nu aux endroits les plus impro­bables du pays puisque nous étions peu et a prio­ri bizar­roïdes, quelque part entre la psy­chia­trie et la réa­li­té, comme des espèces de mas­cottes en feutre qu’on aurait envie de ser­rer contre soi, voi­là ce que je me disais — et j’é­tais en per­ma­nence pré­sen­té comme le der­nier ex-din­go, un rôle que je m’ef­for­çais d’in­ter­pré­ter à la per­fec­tion, à moins qu’il ne m’ait plus été néces­saire de jouer, je ne sais pas. Je sais juste que je lais­sais à contre­cœur des traces der­rière moi par­tout où j’al­lais, quand bien même je m’é­chi­nais à fou­ler le sol aus­si pré­cau­tion­neu­se­ment que pos­sible. Je jouais l’i­diot et plus encore : j’é­tais un imbé­cile qui croyait pou­voir s’é­va­po­rer ici, au lieu de quoi j’é­tais un éva­po­ré qui se fai­sait plus que jamais remarquer.

Pho­to © Stig Nygaard

Johan Hars­tad est un jeune écri­vain et dra­ma­turge nor­vé­gien, qui en est tout de même à sa cin­quième œuvre publiée et avec ce gros livre de près de 500 pages, Buzz Aldrin, mais où donc es-tu pas­sé ? (Buzz Aldrin, hvor ble det av deg i alt myl­de­ret?) est une véri­table ode au bon­heur dans un monde agi­té. La chute de Mat­tias, le fait qu’il se retrouve dans une usine réaf­fec­tée en uni­té de soins post-psy­chia­trique dans la petite ville de Gjógv et l’his­toire simple d’une vie qui passe, déra­ci­née, déta­chée de tout ce qui pèse au quo­ti­dien, tout ceci res­semble à un bru­lot contre la vie désor­don­née et fati­gante, contre le vent et les marées des illu­sions d’un monde qui a parié sur l’in­dif­fé­rence et l’ap­pa­rence. La lec­ture de ce livre donne envie d’être heu­reux et de ne pas se com­pro­mettre avec la mon­da­ni­té trop facile, le monde qui ne vaut pas le coup, et même si par­fois on a l’illu­sion de pou­voir s’en retran­cher tota­le­ment, on finit tou­jours par être rat­tra­pé, au moins par ses amis et sa famille, les gens proches, ceux à qui on ne peut deman­der de tirer défi­ni­ti­ve­ment un trait sur ce que nous sommes, de nous oublier et de nous aimer.

Il serait plus juste d’af­fir­mer que nous avons un atteint un cer­tain point en attei­gnant du même coup la fin de cette année, ça non plus je ne sais pas. Mais ce que je sais avec cer­ti­tude, c’est que j’ai­mais être avec elle. Je crois que je suis tom­bé amou­reux d’elle à force de pas­ser du temps avec elle, et pas néces­sai­re­ment en elle. Il est tout à fait pro­bable que ma quête de l’autre était à ce point déses­pé­rée que, tôt ou tard, j’au­rais ten­du les bras vers la pre­mière per­sonne qui se serait pré­sen­tée à moi. Pire, je pense que je l’é­tais moi-même : désespéré.

Le livre d’Hars­tad donne un grand coup de pied dans la fatui­té du monde et per­met de res­pi­rer un grand coup et très fort. Un livre qui bruisse dou­ce­ment comme le chant d’un ruis­seau au cœur de la nature ennei­gée et silen­cieuse. Un livre qui dit les silences indi­cibles, qui redonne le sou­rire lorsque le déses­poir nous étreint. Un livre qui tout sim­ple­ment rend heureux.

Même Dieu n’au­rait pas pu tra­ver­ser l’en­ceinte de son église sans se faire remarquer.

Johan Hars­tad
Buzz Aldrin, mais où donc es-tu passé ?
Gaïa Edi­tions, 512 pages, ISBN 978–2‑84720–137‑6

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