Jan 7, 2010 | Livres et carnets |
Lire l’Île au trésor de Robert Louis Stevenson, personnage malingre à la santé fragile, porté à écrire sans fin sous les coups de boutoir de son épouse californienne, la suspecte Fanny Vandergrift Osbourne, lire ce roman d’aventures estampillé culte le soir sous les tentures de mon lit à baldaquin avait quelque chose de magique, c’était un peu comme faire ce que je n’ai pas fait enfant, lire ces romans d’aventures, de James Fenimore Cooper, Mark Twain, Jack London que je n’ai jamais lu parce que l’aventure, moi, vous savez… Non, moi je feuilletais des livres dans lesquels je m’extasiai sur les photos du Taj Mahal, les torii japonais dans la brume ou les neiges éternelles du Kilimandjaro ou alors je regardais encore et encore les photos que mon grand-père avait prises aux Antilles ou à la Réunion, mais les livres d’aventure, je n’ai pas été habitué. Alors je me suis dit qu’un jour, il fallait bien, et j’ai été transporté sur l’île du Squelette avec le jeune Jim Hawkins, le docteur Livesey et le chevalier Trelawney mais également le terrifiant Long John Silver, personnage haut en couleurs, vaniteux, ambitieux, charismatique et obstiné comme un beau diable.

L’Île au trésor, ce n’est pas vraiment un roman d’aventures sur la piraterie, ni même une chasse au trésor, mais une histoire de mutinerie, où une poignée d’hommes menés par Silver vont rivaliser de vilénies pour dégotter les 700.000 livres enterrées par l’horrible Flint ; revirements de situation, coup de théâtre, coups bas, Stevenson est un maître pour raconter cette histoire avec une langue fleurie et imagée à faire rêver les petits garçons, et les grands…
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Le capitaine Smollett se leva de son siège et vida les cendres de sa pipe dans le creux de sa main gauche.
« Est-ce tout ? demanda-t-il .
– C’est mon dernier mot, mille tonnerres ! jura John. Refusez, et la prochaine fois vous aurez affaire aux balles d’ mon mousquet !
– Très bien, dit le capitaine. Maintenant, vous allez m’écouter. Si vous vous présentez ici, un par un, et sans armes, je m’engage à vous mettre tous aux fers et à vous ramener en Angleterre pour y être jugés à la régulière. Si vous refusez mes conditions, laissez-moi vous dire qu’aussi vrai que je m’appelle Alexandre Smollett, et que j’ai hissé les couleurs de mon souverain, je m’engage à vous faire tous rôtir dans les flammes de l’enfer. Vous ne trouverez jamais le trésor. Vous êtes infichus de gouverner le navire — il n’y en a pas un parmi vous qui en soit capable. Vous n’êtes pas de taille à lutter avec nous — Gray, tantôt, a réussi à fausser compagnie à cinq de vos hommes. De plus, maître Silver, votre bateau est en fâcheuse posture ; il se trouve en effet sur une côte sous le vent, et vous allez l’apprendre à vos dépens. Je ne bougerai pas d’ici. Et j’ajoute que ce sont les dernières paroles que vous entendrez de moi. Car, la prochaine fois que je croiserai votre route, je vous collerai une balle dans le dos, par tous les saints. Déguerpissez mon gaillard. Levez le camp, je vous prie, et au pas de course encore. »
Le visage de Silver aurait mérité d’être peint : sous l’emprise de la colère, ses yeux semblaient jaillir de leurs orbites. Il éteignit sa pipe en la secouant violemment.
« Aidez-moi à m’ relever ! s’écria-t-il.
– N’y comptez pas, répondit le capitaine.
– Qui va m’aider à m’ relever ? » rugit-il.
Personne ne broncha. En grognant les pires imprécations, il se traîna jusqu’au porche où il parvint à se redresser et à reprendre sa béquille. Puis il cracha dans la source.
« Voilà c’ que j’ pense de vous ! s’écria-t-il. Avant une heure de temps, j’aurai défoncé vot’ vieux fortin comme une barrique d’ rhum ! Riez, mille tonnerres ! Riez tout votre soûl, car avant une heure vous rirez jaune. Et ceux qui mourront n’ s’ront pas les plus à plaindre !»
L’Île au Trésor, in Œuvres, tome 1
La Pléiade, Traduction Marc Porée
- Chants de marins sur les Gabiers d’artimon
- Illustrations par N.C. Wyeth
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Jan 4, 2010 | Livres et carnets |

Il y a quelques années de cela, Henri Parisot, grand ami d’Antonin Artaud, traduisait le célèbre poème de Lewis Carroll, Jabberwocky, et en donna certainement la meilleure transcription:
Il était reveneure; les slictueux toves
Sur l’allouinde gyraient et vriblaient;
Tout flivoreux vaguaient les borogoves;
Les verchons fourgus bourniflaient.
«Au Bredoulochs prends bien garde, mon fils!
A sa griffe qui mord, à sa gueule qui happe!
Gare l’oiseau JeubJeub, et laisse
En paix le frumieux, le fatal Pinçmacaque!»
Le jeune homme, ayant ceint sa vorpaline épée,
Longtemps cherchait le monstre manxiquais,
Puis, arrivé près de l’arbre Tépé,
Pour réfléchir un instant s’arrêtait.
Or, tandis qu’il lourmait de suffèches pensées,
Le Bredoulochs, l’oeil flamboyant,
Ruginiflant par le bois touffeté,
Arrivait en barigoulant!
Une, deux! une, deux! Fulgurant, d’outre en outre,
Le glaive vorpalin perce et tranche : flac-vlan!
Il terrasse la bête et, brandissant sa tête,
Il s’en retourne, galomphant.
«Tu as tué le Bredoulochs!
Dans mes bras, mon fils rayonnois!
O jour frableux! callouh! calloc!»
Le vieux glouffait de joie.
Il était reveneure; les slictueux toves
Sur l’allouinde gyraient et vriblaient;
Tout flivoreux vaguaient les borogoves;
Les verchons fourgus bourniflaient.
D’autres traductions ici et une liste assez impressionnante sur ce site.
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Dec 29, 2009 | Livres et carnets, Passerelle |
La fin de l’année est propice aux bilans. Bilan comptable, bilan de santé, bilan personnel… Généralement, on y dit ce qui retenu notre attention, ce qui nous a plu, ce qui nous a choqué, les bonnes choses qui sont arrivées ou les déboires, on regarde derrière soi pour faire en sorte de mieux voir ce qu’il y a devant. Cette année, je n’ai pas grand chose à dire parce que 2009 ne m’a pas plus intéressé que ça, je veux dire que je n’ai pas spécialement fait mon possible pour aller vers le monde, l’actualité n’a pas vraiment retenu mon attention, si ce n’est les événements qui se sont déroulés en Iran, qu’on aurait pu prendre pour une révolution, mais qui n’en fut pas une, et puis les faillites des banques, mais une fois de plus tout ceci est loin de nous, ce sont des événements qu’on a tenté de nous faire passer comme étant en prise directe avec notre quotidien ; ce n’était qu’un mensonge de plus.
Rien de passionnant cette année, à part peut-être… Mes lectures…

Photo © Patrick Gage
Cette année fut pour moi une année de diversité, de métissages culturels même si je suis resté fidèle aux incontournables, ce fut également une année où je me suis quelque peu tourné vers la BD. Ce fut une année où j’ai pas mal lu, pas mal découvert, pas mal pris de risques aussi, mais ce fut une année, où je ne me suis pas pressé et où j’ai pris le temps de me laisser happer par ce que je lisais.
J’ai commencé l’année en prolongeant des lectures qui me font du bien, des lectures du froid, Karen Blixen, Jørn Riel, Sjón et August Strindberg que j’ai beaucoup aimé. En fait, en regardant de loin, je me rends compte que mes lectures n’avaient rien de joyeuses en ce début de 2009, Harrison, Salter, Noteboom, Tabucchi… pas que des joyeux lurons, avec une préférence pour le côté sombre et désespéré de Salter et les histoires exotiques de Noteboom..
J’ai également lu quelques classiques auxquels je tenais. Conrad, Au coeur des ténèbres et Steinbeck — pas le plus connu — avec Les naufragés de l’autocar, un livre dans lequel de vives tensions sexuelles entrent en jeu, Rainer-Maria Rilke avec ses Lettres à une jeune poète et Pierre Loti avec Pêcheurs d’Islande que je n’avais encore jamais lu. Un des grands moments de lecture fut la lecture ininterrompue de La physique des catastrophes de Marisha Pessl. Je crois qu’en fait, les Américains savent encore faire — et on se rend compte que même la jeune génération puisqu’elle n’a que 32 ans ! — ce que nous autres Européens ne savons plus faire ; écrire de grandes fresques impressionnantes, de grands romans universels. Pessl dans la lignée de William T. Vollman ou de Don DeLillo.
Certains de ceux que j’ai lu ne me laisseront pas de souvenirs impérissables, à peine une sensation agréable ; Martin Amis — même pas fini —, Milena Agus — un peu mais pas beaucoup —, A.L. Kennedy — sans saveur aucune —, Michael Chabon — du bout des lèvres. Je n’y reviendrai pas.
Un grand moment toutefois m’a été apporté par un petit jeune, un livre que m’a offert Fabienne, Fake de Giulio Minghini. Un livre honteux sur le cynisme et la solitude des temps modernes, un moment jouissif annoncé par la quatrième de couv’ la plus laconique de l’histoire de l’univers : “on n’est quand même pas là pour rigoler”…
Mes classiques à moi de cette année : Raymond Depardon, Rudyard Kipling, Nicolas Bouvier et parmi les écrivains voyageurs, j’ai fait la découverte d’un grand bonhomme qui m’a littéralement fait du bien à un moment où j’en avais un peu besoin, c’est Olivier Germain-Thomas avec son Bénarès-Tokyo, un livre que je recommande aux amoureux, aux voyageurs, et aux amoureux du voyage.
Dans la seconde partie de l’année, j’ai lu quelques bandes dessinées. Hugo Pratt, Jirō Taniguchi et Shigeru Mizuki, ainsi que l’Américain Dash Shaw et surtout Marjane Satrapi avec Persepolis. Entre manga et Corto Maltese, ce furent des moments de bien-être, sans contrainte, et de belles découvertes. Mais ce fut avant tout un semestre d’introspection, accompagné de Norman Mailer et son Bivouac sur la lune, de Jean-Philippe Toussaint (encore une belle découverte initiée par Fabienne), de James Frey (encore une de ces histoires universelles) et de Robert Walser, l’homme qui mourut dans la neige.
Enfin, la découverte des écrits les moins connus de Roland Barthes m’ont plaqué à terre. J’ai découvert avec lui le sens du terme «acédie» auquel pendant quelques jours j’ai eu l’impression d’être indéfectiblement attaché. Ces deux livres (Incidents et Journal de deuil) m’ont fait très mal, de vrais crève-cœur.
Pour voir l’intégralité de mes lectures de 2009, c’est sur cette page.
Bien évidemment, j’ai déjà des projets pour 2010 qui sera résolument l’année des grands et beaux et gros et superbes livres. Et surtout, des longs livres, ceux qu’on met plusieurs mois à dévorer. Des vrais bons os pour le chien que je suis. Je suis en train de me constituer mon année de lecture, cette bibliothèque idéale que j’ai prévu de construire avec des images et des dessins, et déjà, j’ai constitué ma pile de livres pour les mois à venir.

De bas en haut:
- Collected stories de Rudyard Kipling, offert par Fabienne, un livre plein d’histoires et tout en anglais (pas un seul mot de français).
- Cahiers secrets de la Vè République, tome 1, de Michèle Cotta. J’aime beaucoup cette femme pour tout ce qu’elle représente et la place qu’elle a dans mon histoire personnelle, et j’ai même eu la chance un jour de lui parler au téléphone, sur un malentendu.
- Œuvres de Nicolas Bouvier, l’intégralité de ses écrits. Il m’en reste encore à lire, mais j’y vais doucement. Après il n ‘y aura plus rien.
- Notes de chevet, de Dame Sei Shonagon, un livre ancien et précieux révélé par Alberto Manguel dans son journal d’un lecteur, livre de listes de choses agréables et désagréables.
- L’Inde sans les Anglais de Pierre Loti que j’ai découvert en lisant cet été le livre le goût des villes de l’Inde.
- Oeuvres complètes de Robert Louis Stevenson, tome 1, un beau Pléiade. Si j’ai fini celui-ci, il me restera toujours le tome 2.
- Sagas Islandaises, un autre beau Pléiade tout frais sorti de la hotte du Père Noël.
- Chasseurs d’épices de Daniel Vaxelaire, un livre que je n’ai jamais fini de lire, commencé il y a quelques années et qui reste pour moi attaché à la période de Noël.
- Stèles, de Victor Segalen, une des rares concessions faites à l’achat d’un “Livre de Poche Moche”.
- Voyage autour du monde de Bougainville. Un grand livre pour tous les voyageurs et les amoureux de la mer.
- Un diamant gros comme le Ritz de Francis Scott Fitzgerald. J’ai simplement envie de le lire parce que c’est un gros livre.
- Central Europe, un énorme livre du très bon et très prolifique William T. Vollmann.
- Du côté de chez Swann, de Marcel Proust, que j’aimerais bien enfin lire en entier après 3 tentatives avortées.
- Les noms de Don DeLillo. La lecture de Cosmopolis m’a donné envie de connaître un peu mieux cet auteur qu’on présente comme un des plus grands storyteller du monde moderne.
- Ombres sur l’Hudson du très lumineux Isaac Bashevis Singer. Pour moi, Singer fait partie des Hommes de Très Haute Stature, comme Anthony Burgess.
- Le cœur du Mid-Lothian, de Walter Scott, un livre acheté depuis longtemps qui mérite d’être un jour lu, une grande épopée sur l”histoire de l’Ecosse et de la grande prison d’Edimburgh.
- Une histoire de la lecture et la bibliothèque la nuit d’Alberto Manguel. Cet auteur Canadien d’origine Argentine fait partie des grands amoureux des livres et sait communiquer sa passion.
- Les derniers rois de Thulé de Jean Malaurie, le grand manifeste pour la prise de conscience de la disparition des peuples inuits.
- 3 livres achetés après Noël, histoire de me renflouer: Le manuscrit perdu de Jonah Boyd, de David Leavitt, La Mer de la Tranquillité de Sylvain Trudel, La septième rencontre de Herbjørg Wassmo.
- Les grandes vies de Stefan Zweig. Quatre biographies par un des plus importants auteurs du XXè siècle, encore emballé dans son cellophane d’origine.
- Oblomov de Ivan Gontcharov, que j’aimerais bien trouver avant de lire.
- Ainsi que la France Médiévale de Jean Favier, dès lors que je l’aurais retrouvé.
- Et puis j’aimerais cette année relire tout les racontars de Jørn Riel, une fois aussi que je les aurais tous retrouvés.
- Ah, et puis je me suis acheté aussi La pensée sauvage et Anthropologie Structurale de Claude Lévi-Strauss, j’aimerais bien enfin les lire.
- Et puis et puis et puis je n’en ai jamais assez…
Pour finir 2009, Journal du petit matin des derniers jours de deux mille neuf…
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Dec 14, 2009 | Histoires de gens, Livres et carnets |
Je suis tombé complètement par hasard sur ce DVD consacré à Nicolas Bouvier, un DVD dans lequel on parle de l’écrivain et où l’on peut l’entendre et le voir parler. C’est ni plus ni moins que le documentaire qui a été utilisé pour le siècle d’écrivains de Bernard Rapp. On commence le voyage dans sa maison de Cologny, une grande bâtisse modeste, sans fard. A la balustrade du balcon, on reconnaît Eliane Bouvier, sa femme et à ses côtés un homme qui ne me dit rien. L’homme n’a plus un seul cheveu sur le caillou, le visage bouffi et l’œil chassieux, le corps gonflé et disproportionné. Dès que la caméra se rapproche de lui, on reconnait ce qui reste de pureté du visage de l’homme qui a roulé avec sa Fiat Topolino de Genève jusqu’en Inde. Une bouche un peu rieuse et le regard heureux de celui qui a vu les hommes, le Diogène des temps modernes.

Le documentaire a été tourné quelques mois avant sa mort, mais avant de partir, il a voulu raconter quelques bribes de sa vie, ses influences littéraires, Montaigne et les autres, les rencontres qu’il faisait lorsque son père amenait chez lui des conférenciers qu’il jugeait intéressant et c’est ainsi qu’il rencontra Thomas Mann et Marguerite Yourcenar, parler encore et toujours du voyage, de la maturation de l’œuvre, de ses quatre voyages en Chine dont pas un seul ne donnera lieu à la moindre ligne d’écriture, le lieu où l’écrivain devient muet…
Le souffle court, la voix qui s’éteint dans la fumée d’une énième cigarette, un verre d’alcool, Bouvier est à court, on pourrait presque le sentir partir, il n’a plus d’énergie et la maladie le ronge. Pourtant, l’esprit est là, il parle comme il écrit, même si sous ses centaines de pages qu’il nous a laissé, il n’y a finalement que quatre livres composés comme tels, nous jette des os à ronger, de ces os sur lesquels on pourrait méditer à l’infini…
En revenant de voyage nous sommes comme des galions pleins de poivre et de muscade et d’autres épices précieuses, mais une fois revenu au port, nous ne savons jamais que faire de notre cargaison.
Nicolas Bouvier : le vent des mots
Calmettes Joël, Bauer Olivier
Editions Chiloé, 2008
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Dec 6, 2009 | Histoires de gens, Sur les portulans |
Tahir Shah au cours de sa quête initiatique rencontre Mr Krishnan qu’on lui désigne comme étant l’homme le plus riche du monde. Évidemment, dit comme ça, ça peut prêter à sourire car on ne s’attend évidemment pas à trouver ce personnage éminent dans les bas-fonds de Bangalore. Tahir va donc à la rencontre de cet homme le plus riche du monde, une homme ridé d’à peine un mètre soixante enveloppé d’une couverture beige rapiécée, un milliardaire sans le sou.

Photo © NZ Dave
Mr Krishnan raconte alors sa terrible histoire à Tahir Shah. Né dans une famille de fermier, on lui apprit très tôt qu’il était en fait descendant des rois de Vijayanâgara, et afin de vénérer la mémoire de ces ancêtres, on vouait un culte à quelques vieux objets entassés dans une pièce spéciale de la maison et qui se transmettaient de génération en génération. Mr Krishnan épousa la carrière terne de juriste et se maria, eut quatre enfants et au terme de trente-deux ans d’activité dut mettre un terme à sa carrière en raison d’une santé fragile. Peu porté sur les choses de la religion, Mr Krishnan avait mis au rebut son butin ancestral et sur les injonctions de sa femme, se décida à faire don de ses objets à de bonnes œuvres religieuses, mais devant les tracasseries administratives que cela engendrait, il se résolut à tout garder. Enfin, un soir, il s’intéressa d’un peu plus près à quatre lingots de forme oblongue, recouverts de suie et de crasse, se disant que c’était peut-être de l’or. Alors il se mit à gratter, à frotter, à récurer et découvrit des objets de couleur vive. Pendant deux ans, l’homme étudia la minéralogie et la gemmologie de peur de se faire rouler par le premier margoulin à qui il demanderait une estimation. Il en vint à la conclusion que les lingots étaient en fait trois énormes rubis roses et un saphir absolument colossal qui avaient traversé les âges sous leur épaisseur de crasse. La possession de ces énormes pierres ne fit qu’aggraver l’état de santé de l’homme déjà malade mais il fit tout de même tailler les pierres par une personne de confiance, et finit par en révéler l’existence.
Le premier rubis faisait 215 carats, le second 650, taillé dans une pierre qui à l’origine en faisait 1125. Le troisième, une fois taillé s’annonçait à 2475 carats. Le volume et la rareté de la pierre fit porter l’estimation de son prix à plus de 24 milliards de livres sterling. Le saphir quant à lui, faisait 1370 carats et son estimation atteignait les 3 milliards de livres.
B. Krishnan allait marier ses filles et vivait dans un appartement à cent cinquante roupies par mois, mais d’argent il n’avait point, car si la somme colossale qu’il possédait par devers lui faisait de lui un homme bien plus riche que le sultan du Brunei ou Bill Gates, personne au monde ne peut s’offrir la plus petite de ses pierres, ce qui ne lui permet pas de payer la dot de ses filles.

Photo © Susanne Stoop
A l’autre bout du monde(1), en Belgique se trouve une rue, le long de la voie ferrée aux abords de la gare d’Anvers, une petite rue sombre et poussiéreuse, sans charme, portant le doux nom de Pelikaanstraat. C’est le quartier des diamantaires dont la plupart sont des hassidims ou des Indiens. Mine de rien, c’est la rue la plus chère du monde. Ici l’argent tient à peu de choses et le chiffre d’affaire annuel s’élève à plus de 28 milliards de dollars.
Le mois dernier, Arte a diffusé un documentaire appelé le trésor de la famille Atkin(2), diffusé après Monsieur Klein(3). C’est le genre d’histoire sur laquelle on tombe un peu par hasard et qui séduit tout de suite par le ton sur lequel l’histoire est racontée. Mark Atkin arrive à Lodz en Pologne, et retrouve la propriété de son grand-père, un industriel qui a fait fortune dans le caoutchouc. En 1939, il est obligé de quitter sa maison à cause des nazis et enterre dans son jardin, dans une baignoire, quelques uns de ses plus beaux objets. Dans sa maison, il cache son argent, des objets de valeurs dans les parquets, dans les murs…

Photo © Stan Baranski
Il confie ce secret à son fils qui le confie lui-même à son fils, Mark, lequel revient et retrouve la maison. Il offre le voyage à son père et commence à creuser le jardin de la propriété. Mais l’armée débarque et menace de les faire enfermer. La maison du grand-père de Mark est désormais sous le contrôle de l’armée polonaise qui y a installé ses laboratoires secrets. Autant dire que l’accès en est impossible, alors commence le bal des démarches administratives car Mark aimerait ne serait-ce que pouvoir entrer dans la maison. Il arrive à faire intervenir le maire, en vain…
C’est une incroyable chasse au trésor qui s’engage au beau milieu des tracasseries administratives d’un pays qui semblent encore vivre à l’époque du rideau de fer… Tout semble perdu face à l’armée lorsque l’avocat de Mark lui apporte une bonne nouvelle ; la famille est toujours propriétaire de la maison. Sa famille et lui pourront pénétrer dans la maison…
Tahir Shah est un drôle de personnage. Ethnologue, fils de Sayed Idries Shah, le jeune Tahir passe une partie de son enfance avec un Afghan, Hafiz Jan(4), un grand type à la peau brune parcheminée, ne quittant jamais son turban, un personnage sombre dont la malle contient toutes sortes de poudres, de philtres et d’instruments et qui intriguent l’enfant. Les deux hommes deviennent complices et Tahir supplie Hafiz de lui apprendre la sorcellerie, comment avaler un sabre ou marcher sur des braises, ou encore donner l’impression qu’un couteau traverse la peau sans que la moindre goutte soit versée. Le jeune Tahir fait alors son apprentissage de jeune sorcier, d’illusionniste (Jadoowalla) avec le vieil homme jusqu’au jour où une démonstration tourne mal et manque d’envoyer les deux hommes au royaume des ombres. Hafiz Jan fait alors sa malle et décide de retourner dans son pays.
Des années plus tard, Tahir prendra la route et ira retrouver le vieil Afghan pour lui demander de terminer son éducation de magicien, mais celui-ci refusera, gardant en mémoire l’événement qui faillit les tuer, et lui donne le nom de celui qui lui a tout appris, le terrifiant Hakim Feroze. L’apprenti sorcier raconte cette initiation dans un pays, l’Inde, où posséder des dons de magicien, où illuminer les foules par des exploits fondés sur l’illusion est une question de pouvoir. Hakim Feroze est un personnage très étrange, avenant, charismatique et très cultivé, et à partir du moment où Tahir Shah aura réussi à le convaincre de reprendre du service pour mener à bien son éducation d’illusionniste, il se montrera d’une exigence frisant la tyrannie, d’une cruauté qui ne souffre aucune incartade. Le dernier stade de l’apprentissage de Tahir consiste à sillonner l’Inde à la recherche de ces «choses exceptionnelles» qui sont l’arrière-cour de ce pays que nous ne connaissons pas sous cet angle. Un livre incroyable dans lequel on découvre les métiers les plus improbables parmi lesquels de cruels Thugs, des nettoyeurs d’interstices de lames de plancher, des loueurs de bébé et de terrifiants Konkalwalla — des voleurs de cadavres qui les font bouillir, les nettoient puis vendent les squelettes pour les cours de biologie.
L’apprenti sorcier, Tahir Shah,
Editions de Fallois
Notes:
(1). Je ne pensais pas un jour pouvoir me rapporter à une chronique du Point.
(2). Qu’on peut encore voir sur le site internet d’Arte.
(3). Peut-être le seul bon film d’Alain Delon, avec également William Wilson, de Louis Malle, dans les histoires extraordinaires.
(4). Hafiz Jan est le gardien du tombeau des ancêtres de Tahir Shah.
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