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Et nous repar­le­rons des gen­tils­hommes de fortune…

Lire l’Île au tré­sor de Robert Louis Ste­ven­son, per­son­nage malingre à la san­té fra­gile, por­té à écrire sans fin sous les coups de bou­toir de son épouse cali­for­nienne, la sus­pecte Fan­ny Van­der­grift Osbourne, lire ce roman d’a­ven­tures estam­pillé culte le soir sous les ten­tures de mon lit à bal­da­quin avait quelque chose de magique, c’é­tait un peu comme faire ce que je n’ai pas fait enfant, lire ces romans d’a­ven­tures, de James Feni­more Cooper, Mark Twain, Jack Lon­don que je n’ai jamais lu parce que l’a­ven­ture, moi, vous savez… Non, moi je feuille­tais des livres dans les­quels je m’ex­ta­siai sur les pho­tos du Taj Mahal, les torii japo­nais dans la brume ou les neiges éter­nelles du Kili­mand­ja­ro ou alors je regar­dais encore et encore les pho­tos que mon grand-père avait prises aux Antilles ou à la Réunion, mais les livres d’a­ven­ture, je n’ai pas été habi­tué. Alors je me suis dit qu’un jour, il fal­lait bien, et j’ai été trans­por­té sur l’île du Sque­lette avec le jeune Jim Haw­kins, le doc­teur Live­sey et le che­va­lier Tre­law­ney mais éga­le­ment le ter­ri­fiant Long John Sil­ver, per­son­nage haut en cou­leurs, vani­teux, ambi­tieux, cha­ris­ma­tique et obs­ti­né comme un beau diable.

L’Île au tré­sor, ce n’est pas vrai­ment un roman d’a­ven­tures sur la pira­te­rie, ni même une chasse au tré­sor, mais une his­toire de muti­ne­rie, où une poi­gnée d’hommes menés par Sil­ver vont riva­li­ser de vilé­nies pour dégot­ter les 700.000 livres enter­rées par l’hor­rible Flint ; revi­re­ments de situa­tion, coup de théâtre, coups bas, Ste­ven­son est un maître pour racon­ter cette his­toire avec une langue fleu­rie et ima­gée à faire rêver les petits gar­çons, et les grands…

[audio:15marins.xol]

Le capi­taine Smol­lett se leva de son siège et vida les cendres de sa pipe dans le creux de sa main gauche.
« Est-ce tout ? demanda-t-il .
– C’est mon der­nier mot, mille ton­nerres ! jura John. Refu­sez, et la pro­chaine fois vous aurez affaire aux balles d’ mon mousquet !
– Très bien, dit le capi­taine. Main­te­nant, vous allez m’é­cou­ter. Si vous vous pré­sen­tez ici, un par un, et sans armes, je m’en­gage à vous mettre tous aux fers et à vous rame­ner en Angle­terre pour y être jugés à la régu­lière. Si vous refu­sez mes condi­tions, lais­sez-moi vous dire qu’aus­si vrai que je m’ap­pelle Alexandre Smol­lett, et que j’ai his­sé les cou­leurs de mon sou­ve­rain, je m’en­gage à vous faire tous rôtir dans les flammes de l’en­fer. Vous ne trou­ve­rez jamais le tré­sor. Vous êtes infi­chus de gou­ver­ner le navire — il n’y en a pas un par­mi vous qui en soit capable. Vous n’êtes pas de taille à lut­ter avec nous — Gray, tan­tôt, a réus­si à faus­ser com­pa­gnie à cinq de vos hommes. De plus, maître Sil­ver, votre bateau est en fâcheuse pos­ture ; il se trouve en effet sur une côte sous le vent, et vous allez l’ap­prendre à vos dépens. Je ne bou­ge­rai pas d’i­ci. Et j’a­joute que ce sont les der­nières paroles que vous enten­drez de moi. Car, la pro­chaine fois que je croi­se­rai votre route, je vous col­le­rai une balle dans le dos, par tous les saints. Déguer­pis­sez mon gaillard. Levez le camp, je vous prie, et au pas de course encore. »
Le visage de Sil­ver aurait méri­té d’être peint : sous l’emprise de la colère, ses yeux sem­blaient jaillir de leurs orbites. Il étei­gnit sa pipe en la secouant violemment.
« Aidez-moi à m’ rele­ver ! s’écria-t-il.
– N’y comp­tez pas, répon­dit le capitaine.
– Qui va m’ai­der à m’ rele­ver ? » rugit-il.
Per­sonne ne bron­cha. En gro­gnant les pires impré­ca­tions, il se traî­na jus­qu’au porche où il par­vint à se redres­ser et à reprendre sa béquille. Puis il cra­cha dans la source.
« Voi­là c’ que j’ pense de vous ! s’é­cria-t-il. Avant une heure de temps, j’au­rai défon­cé vot’ vieux for­tin comme une bar­rique d’ rhum ! Riez, mille ton­nerres ! Riez tout votre soûl, car avant une heure vous rirez jaune. Et ceux qui mour­ront n’ s’ront pas les plus à plaindre !»

L’Île au Tré­sor, in Œuvres, tome 1
La Pléiade, Tra­duc­tion Marc Porée

  1. Chants de marins sur les Gabiers d’ar­ti­mon
  2. Illus­tra­tions par N.C. Wyeth
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Jab­ber­wo­cky ou Bredoulocheux ?

Il y a quelques années de cela, Hen­ri Pari­sot, grand ami d’Anto­nin Artaud, tra­dui­sait le célèbre poème de Lewis Car­roll, Jab­ber­wo­cky, et en don­na cer­tai­ne­ment la meilleure transcription:

Il était reve­neure; les slic­tueux toves
Sur l’al­louinde gyraient et vriblaient;
Tout fli­vo­reux vaguaient les borogoves;
Les ver­chons four­gus bourniflaient.

«Au Bre­dou­lochs prends bien garde, mon fils!
A sa griffe qui mord, à sa gueule qui happe!
Gare l’oi­seau Jeub­Jeub, et laisse
En paix le fru­mieux, le fatal Pinçmacaque!»

Le jeune homme, ayant ceint sa vor­pa­line épée,
Long­temps cher­chait le monstre manxiquais,
Puis, arri­vé près de l’arbre Tépé,
Pour réflé­chir un ins­tant s’arrêtait.

Or, tan­dis qu’il lour­mait de suf­fèches pensées,
Le Bre­dou­lochs, l’oeil flamboyant,
Rugi­ni­flant par le bois touffeté,
Arri­vait en barigoulant!

Une, deux! une, deux! Ful­gu­rant, d’outre en outre,
Le glaive vor­pa­lin perce et tranche : flac-vlan!
Il ter­rasse la bête et, bran­dis­sant sa tête,
Il s’en retourne, galomphant.

«Tu as tué le Bredoulochs!
Dans mes bras, mon fils rayonnois!
O jour fra­bleux! cal­louh! calloc!»
Le vieux glouf­fait de joie.

Il était reve­neure; les slic­tueux toves
Sur l’al­louinde gyraient et vriblaient;
Tout fli­vo­reux vaguaient les borogoves;
Les ver­chons four­gus bourniflaient.

D’autres tra­duc­tions ici et une liste assez impres­sion­nante sur ce site.

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Une année de lecture

La fin de l’an­née est pro­pice aux bilans. Bilan comp­table, bilan de san­té, bilan per­son­nel… Géné­ra­le­ment, on y dit ce qui rete­nu notre atten­tion, ce qui nous a plu, ce qui nous a cho­qué, les bonnes choses qui sont arri­vées ou les déboires, on regarde der­rière soi pour faire en sorte de mieux voir ce qu’il y a devant. Cette année, je n’ai pas grand chose à dire parce que 2009 ne m’a pas plus inté­res­sé que ça, je veux dire que je n’ai pas spé­cia­le­ment fait mon pos­sible pour aller vers le monde, l’ac­tua­li­té n’a pas vrai­ment rete­nu mon atten­tion, si ce n’est les évé­ne­ments qui se sont dérou­lés en Iran, qu’on aurait pu prendre pour une révo­lu­tion, mais qui n’en fut pas une, et puis les faillites des banques, mais une fois de plus tout ceci est loin de nous, ce sont des évé­ne­ments qu’on a ten­té de nous faire pas­ser comme étant en prise directe avec notre quo­ti­dien ; ce n’é­tait qu’un men­songe de plus.
Rien de pas­sion­nant cette année, à part peut-être… Mes lectures…

Pho­to © Patrick Gage

Cette année fut pour moi une année de diver­si­té, de métis­sages cultu­rels même si je suis res­té fidèle aux incon­tour­nables, ce fut éga­le­ment une année où je me suis quelque peu tour­né vers la BD. Ce fut une année où j’ai pas mal lu, pas mal décou­vert, pas mal pris de risques aus­si, mais ce fut une année, où je ne me suis pas pres­sé et où j’ai pris le temps de me lais­ser hap­per par ce que je lisais.
J’ai com­men­cé l’an­née en pro­lon­geant des lec­tures qui me font du bien, des lec­tures du froid, Karen Blixen, Jørn Riel, Sjón et August Strind­berg que j’ai beau­coup aimé. En fait, en regar­dant de loin, je me rends compte que mes lec­tures n’a­vaient rien de joyeuses en ce début de 2009, Har­ri­son, Sal­ter, Note­boom, Tabuc­chi… pas que des joyeux lurons, avec une pré­fé­rence pour le côté sombre et déses­pé­ré de Sal­ter et les his­toires exo­tiques de Note­boom..
J’ai éga­le­ment lu quelques clas­siques aux­quels je tenais. Conrad, Au coeur des ténèbres et Stein­beck — pas le plus connu — avec Les nau­fra­gés de l’au­to­car, un livre dans lequel de vives ten­sions sexuelles entrent en jeu, Rai­ner-Maria Rilke avec ses Lettres à une jeune poète et Pierre Loti avec Pêcheurs d’Is­lande que je n’a­vais encore jamais lu. Un des grands moments de lec­ture fut la lec­ture inin­ter­rom­pue de La phy­sique des catas­trophes de Mari­sha Pessl. Je crois qu’en fait, les Amé­ri­cains savent encore faire — et on se rend compte que même la jeune géné­ra­tion puis­qu’elle n’a que 32 ans ! — ce que nous autres Euro­péens ne savons plus faire ; écrire de grandes fresques impres­sion­nantes, de grands romans uni­ver­sels. Pessl dans la lignée de William T. Voll­man ou de Don DeLil­lo.
Cer­tains de ceux que j’ai lu ne me lais­se­ront pas de sou­ve­nirs impé­ris­sables, à peine une sen­sa­tion agréable ; Mar­tin Amis — même pas fini —, Mile­na Agus — un peu mais pas beau­coup —, A.L. Ken­ne­dy — sans saveur aucune —, Michael Cha­bon — du bout des lèvres. Je n’y revien­drai pas.
Un grand moment tou­te­fois m’a été appor­té par un petit jeune, un livre que m’a offert Fabienne, Fake de Giu­lio Min­ghi­ni. Un livre hon­teux sur le cynisme et la soli­tude des temps modernes, un moment jouis­sif annon­cé par la qua­trième de couv’ la plus laco­nique de l’his­toire de l’u­ni­vers : “on n’est quand même pas là pour rigoler”…
Mes clas­siques à moi de cette année : Ray­mond Depar­don, Rudyard Kipling, Nico­las Bou­vier et par­mi les écri­vains voya­geurs, j’ai fait la décou­verte d’un grand bon­homme qui m’a lit­té­ra­le­ment fait du bien à un moment où j’en avais un peu besoin, c’est Oli­vier Ger­main-Tho­mas avec son Béna­rès-Tokyo, un livre que je recom­mande aux amou­reux, aux voya­geurs, et aux amou­reux du voyage.
Dans la seconde par­tie de l’an­née, j’ai lu quelques bandes des­si­nées. Hugo Pratt, Jirō Tani­gu­chi et Shi­ge­ru Mizu­ki, ain­si que l’A­mé­ri­cain Dash Shaw et sur­tout Mar­jane Satra­pi avec Per­se­po­lis. Entre man­ga et Cor­to Mal­tese, ce furent des moments de bien-être, sans contrainte, et de belles décou­vertes. Mais ce fut avant tout un semestre d’in­tros­pec­tion, accom­pa­gné de Nor­man Mai­ler et son Bivouac sur la lune, de Jean-Phi­lippe Tous­saint (encore une belle décou­verte ini­tiée par Fabienne), de James Frey (encore une de ces his­toires uni­ver­selles) et de Robert Wal­ser, l’homme qui mou­rut dans la neige.
Enfin, la décou­verte des écrits les moins connus de Roland Barthes m’ont pla­qué à terre. J’ai décou­vert avec lui le sens du terme «acé­die» auquel pen­dant quelques jours j’ai eu l’im­pres­sion d’être indé­fec­ti­ble­ment atta­ché. Ces deux livres (Inci­dents et Jour­nal de deuil) m’ont fait très mal, de vrais crève-cœur.
Pour voir l’in­té­gra­li­té de mes lec­tures de 2009, c’est sur cette page.

Bien évi­dem­ment, j’ai déjà des pro­jets pour 2010 qui sera réso­lu­ment l’an­née des grands et beaux et gros et superbes livres. Et sur­tout, des longs livres, ceux qu’on met plu­sieurs mois à dévo­rer. Des vrais bons os pour le chien que je suis. Je suis en train de me consti­tuer mon année de lec­ture, cette biblio­thèque idéale que j’ai pré­vu de construire avec des images et des des­sins, et déjà, j’ai consti­tué ma pile de livres pour les mois à venir.

Pile de livres

De bas en haut:

  • Col­lec­ted sto­ries de Rudyard Kipling, offert par Fabienne, un livre plein d’his­toires et tout en anglais (pas un seul mot de français).
  • Cahiers secrets de la Vè Répu­blique, tome 1, de Michèle Cot­ta. J’aime beau­coup cette femme pour tout ce qu’elle repré­sente et la place qu’elle a dans mon his­toire per­son­nelle, et j’ai même eu la chance un jour de lui par­ler au télé­phone, sur un malentendu.
  • Œuvres de Nico­las Bou­vier, l’in­té­gra­li­té de ses écrits. Il m’en reste encore à lire, mais j’y vais dou­ce­ment. Après il n ‘y aura plus rien.
  • Notes de che­vet, de Dame Sei Sho­na­gon, un livre ancien et pré­cieux révé­lé par Alber­to Man­guel dans son jour­nal d’un lec­teur, livre de listes de choses agréables et désagréables.
  • L’Inde sans les Anglais de Pierre Loti que j’ai décou­vert en lisant cet été le livre le goût des villes de l’Inde.
  • Oeuvres com­plètes de Robert Louis Ste­ven­son, tome 1, un beau Pléiade. Si j’ai fini celui-ci, il me res­te­ra tou­jours le tome 2.
  • Sagas Islan­daises, un autre beau Pléiade tout frais sor­ti de la hotte du Père Noël.
  • Chas­seurs d’é­pices de Daniel Vaxe­laire, un livre que je n’ai jamais fini de lire, com­men­cé il y a quelques années et qui reste pour moi atta­ché à la période de Noël.
  • Stèles, de Vic­tor Sega­len, une des rares conces­sions faites à l’a­chat d’un “Livre de Poche Moche”.
  • Voyage autour du monde de Bou­gain­ville. Un grand livre pour tous les voya­geurs et les amou­reux de la mer.
  • Un dia­mant gros comme le Ritz de Fran­cis Scott Fitz­ge­rald. J’ai sim­ple­ment envie de le lire parce que c’est un gros livre.
  • Cen­tral Europe, un énorme livre du très bon et très pro­li­fique William T. Voll­mann.
  • Du côté de chez Swann, de Mar­cel Proust, que j’ai­me­rais bien enfin lire en entier après 3 ten­ta­tives avortées.
  • Les noms de Don DeLil­lo. La lec­ture de Cos­mo­po­lis m’a don­né envie de connaître un peu mieux cet auteur qu’on pré­sente comme un des plus grands sto­ry­tel­ler du monde moderne.
  • Ombres sur l’Hud­son du très lumi­neux Isaac Bashe­vis Sin­ger. Pour moi, Sin­ger fait par­tie des Hommes de Très Haute Sta­ture, comme Antho­ny Bur­gess.
  • Le cœur du Mid-Lothian, de Wal­ter Scott, un livre ache­té depuis long­temps qui mérite d’être un jour lu, une grande épo­pée sur l”histoire de l’E­cosse et de la grande pri­son d’Edimburgh.
  • Une his­toire de la lec­ture et la biblio­thèque la nuit d’Alber­to Man­guel. Cet auteur Cana­dien d’o­ri­gine Argen­tine fait par­tie des grands amou­reux des livres et sait com­mu­ni­quer sa passion.
  • Les der­niers rois de Thu­lé de Jean Malau­rie, le grand mani­feste pour la prise de conscience de la dis­pa­ri­tion des peuples inuits.
  • 3 livres ache­tés après Noël, his­toire de me ren­flouer: Le manus­crit per­du de Jonah Boyd, de David Lea­vitt, La Mer de la Tran­quilli­té de Syl­vain Tru­del, La sep­tième ren­contre de Herb­jørg Wassmo.
  • Les grandes vies de Ste­fan Zweig. Quatre bio­gra­phies par un des plus impor­tants auteurs du XXè siècle, encore embal­lé dans son cel­lo­phane d’origine.
  • Oblo­mov de Ivan Gont­cha­rov, que j’ai­me­rais bien trou­ver avant de lire.
  • Ain­si que la France Médié­vale de Jean Favier, dès lors que je l’au­rais retrouvé.
  • Et puis j’ai­me­rais cette année relire tout les racon­tars de Jørn Riel, une fois aus­si que je les aurais tous retrouvés.
  • Ah, et puis je me suis ache­té aus­si La pen­sée sau­vage et Anthro­po­lo­gie Struc­tu­rale de Claude Lévi-Strauss, j’ai­me­rais bien enfin les lire.
  • Et puis et puis et puis je n’en ai jamais assez…

Pour finir 2009, Jour­nal du petit matin des der­niers jours de deux mille neuf

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Le vent des mots

Je suis tom­bé com­plè­te­ment par hasard sur ce DVD consa­cré à Nico­las Bou­vier, un DVD dans lequel on parle de l’é­cri­vain et où l’on peut l’en­tendre et le voir par­ler. C’est ni plus ni moins que le docu­men­taire qui a été uti­li­sé pour le siècle d’é­cri­vains de Ber­nard Rapp. On com­mence le voyage dans sa mai­son de Colo­gny, une grande bâtisse modeste, sans fard. A la balus­trade du bal­con, on recon­naît Eliane Bou­vier, sa femme et à ses côtés un homme qui ne me dit rien. L’homme n’a plus un seul che­veu sur le caillou, le visage bouf­fi et l’œil chas­sieux, le corps gon­flé et dis­pro­por­tion­né. Dès que la camé­ra se rap­proche de lui, on recon­nait ce qui reste de pure­té du visage de l’homme qui a rou­lé avec sa Fiat Topo­li­no de Genève jus­qu’en Inde. Une bouche un peu rieuse et le regard heu­reux de celui qui a vu les hommes, le Dio­gène des temps modernes.

Nicolas Bouvier à sa table de travail

Le docu­men­taire a été tour­né quelques mois avant sa mort, mais avant de par­tir, il a vou­lu racon­ter quelques bribes de sa vie, ses influences lit­té­raires, Mon­taigne et les autres, les ren­contres qu’il fai­sait lorsque son père ame­nait chez lui des confé­ren­ciers qu’il jugeait inté­res­sant et c’est ain­si qu’il ren­con­tra Tho­mas Mann et Mar­gue­rite Your­ce­nar, par­ler encore et tou­jours du voyage, de la matu­ra­tion de l’œuvre, de ses quatre voyages en Chine dont pas un seul ne don­ne­ra lieu à la moindre ligne d’é­cri­ture, le lieu où l’é­cri­vain devient muet…
Le souffle court, la voix qui s’é­teint dans la fumée d’une énième ciga­rette, un verre d’al­cool, Bou­vier est à court, on pour­rait presque le sen­tir par­tir, il n’a plus d’éner­gie et la mala­die le ronge. Pour­tant, l’es­prit est là, il parle comme il écrit, même si sous ses cen­taines de pages qu’il nous a lais­sé, il n’y a fina­le­ment que quatre livres com­po­sés comme tels, nous jette des os à ron­ger, de ces os sur les­quels on pour­rait médi­ter à l’infini…

En reve­nant de voyage nous sommes comme des galions pleins de poivre et de mus­cade et d’autres épices pré­cieuses, mais une fois reve­nu au port, nous ne savons jamais que faire de notre cargaison.

Nico­las Bou­vier : le vent des mots
Cal­mettes Joël, Bauer Olivier
Edi­tions Chi­loé, 2008

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Des his­toires d’argent, de pierres et de tré­sors et l’ap­pren­ti sorcier

Tahir Shah au cours de sa quête ini­tia­tique ren­contre Mr Kri­sh­nan qu’on lui désigne comme étant l’homme le plus riche du monde. Évi­dem­ment, dit comme ça, ça peut prê­ter à sou­rire car on ne s’at­tend évi­dem­ment pas à trou­ver ce per­son­nage émi­nent dans les bas-fonds de Ban­ga­lore. Tahir va donc à la ren­contre de cet homme le plus riche du monde, une homme ridé d’à peine un mètre soixante enve­lop­pé d’une cou­ver­ture beige rapié­cée, un mil­liar­daire sans le sou.

Pho­to © NZ Dave

Mr Kri­sh­nan raconte alors sa ter­rible his­toire à Tahir Shah. Né dans une famille de fer­mier, on lui apprit très tôt qu’il était en fait des­cen­dant des rois de Vijaya­nâ­ga­ra, et afin de véné­rer la mémoire de ces ancêtres, on vouait un culte à quelques vieux objets entas­sés dans une pièce spé­ciale de la mai­son et qui se trans­met­taient de géné­ra­tion en géné­ra­tion. Mr Kri­sh­nan épou­sa la car­rière terne de juriste et se maria, eut quatre enfants et au terme de trente-deux ans d’ac­ti­vi­té dut mettre un terme à sa car­rière en rai­son d’une san­té fra­gile. Peu por­té sur les choses de la reli­gion, Mr Kri­sh­nan avait mis au rebut son butin ances­tral et sur les injonc­tions de sa femme, se déci­da à faire don de ses objets à de bonnes œuvres reli­gieuses, mais devant les tra­cas­se­ries admi­nis­tra­tives que cela engen­drait, il se réso­lut à tout gar­der. Enfin, un soir, il s’in­té­res­sa d’un peu plus près à quatre lin­gots de forme oblongue, recou­verts de suie et de crasse, se disant que c’é­tait peut-être de l’or. Alors il se mit à grat­ter, à frot­ter, à récu­rer et décou­vrit des objets de cou­leur vive. Pen­dant deux ans, l’homme étu­dia la miné­ra­lo­gie et la gem­mo­lo­gie de peur de se faire rou­ler par le pre­mier mar­gou­lin à qui il deman­de­rait une esti­ma­tion. Il en vint à la conclu­sion que les lin­gots étaient en fait trois énormes rubis roses et un saphir abso­lu­ment colos­sal qui avaient tra­ver­sé les âges sous leur épais­seur de crasse. La pos­ses­sion de ces énormes pierres ne fit qu’ag­gra­ver l’é­tat de san­té de l’homme déjà malade mais il fit tout de même tailler les pierres par une per­sonne de confiance, et finit par en révé­ler l’existence.
Le pre­mier rubis fai­sait 215 carats, le second 650, taillé dans une pierre qui à l’o­ri­gine en  fai­sait 1125. Le troi­sième, une fois taillé s’an­non­çait à 2475 carats. Le volume et la rare­té de la pierre fit por­ter l’es­ti­ma­tion de son prix à plus de 24 mil­liards de livres ster­ling. Le saphir quant à lui, fai­sait 1370 carats et son esti­ma­tion attei­gnait les 3 mil­liards de livres.
B. Kri­sh­nan allait marier ses filles et vivait dans un appar­te­ment à cent cin­quante rou­pies par mois, mais d’argent il n’a­vait point, car si la somme colos­sale qu’il pos­sé­dait par devers lui fai­sait de lui un homme bien plus riche que le sul­tan du Bru­nei ou Bill Gates, per­sonne au monde ne peut s’of­frir la plus petite de ses pierres, ce qui ne lui per­met pas de payer la dot de ses filles.

Pho­to © Susanne Stoop

A l’autre bout du monde(1), en Bel­gique se trouve une rue, le long de la voie fer­rée aux abords de la gare d’An­vers, une petite rue sombre et pous­sié­reuse, sans charme, por­tant le doux nom de Peli­kaans­traat. C’est le quar­tier des dia­man­taires dont la plu­part sont des has­si­dims ou des Indiens. Mine de rien, c’est la rue la plus chère du monde. Ici l’argent tient à peu de choses et le chiffre d’af­faire annuel s’é­lève à plus de 28 mil­liards de dollars.

Le mois der­nier, Arte a dif­fu­sé un docu­men­taire appe­lé le tré­sor de la famille Atkin(2), dif­fu­sé après Mon­sieur Klein(3). C’est le genre d’his­toire sur laquelle on tombe un peu par hasard et qui séduit tout de suite par le ton sur lequel l’his­toire est racon­tée. Mark Atkin arrive à Lodz en Pologne, et retrouve la pro­prié­té de son grand-père, un indus­triel qui a fait for­tune dans le caou­tchouc. En 1939, il est obli­gé de quit­ter sa mai­son à cause des nazis et enterre dans son jar­din, dans une bai­gnoire, quelques uns de ses plus beaux objets. Dans sa mai­son, il cache son argent, des objets de valeurs dans les par­quets, dans les murs…

Pho­to © Stan Barans­ki

Il confie ce secret à son fils qui le confie lui-même à son fils, Mark, lequel revient et retrouve la mai­son. Il offre le voyage à son père et com­mence à creu­ser le jar­din de la pro­prié­té. Mais l’ar­mée débarque et menace de les faire enfer­mer. La mai­son du grand-père de Mark est désor­mais sous le contrôle de l’ar­mée polo­naise qui y a ins­tal­lé ses labo­ra­toires secrets. Autant dire que l’ac­cès en est impos­sible, alors com­mence le bal des démarches admi­nis­tra­tives car Mark aime­rait ne serait-ce que pou­voir entrer dans la mai­son. Il arrive à faire inter­ve­nir le maire, en vain…
C’est une incroyable chasse au tré­sor qui s’en­gage au beau milieu des tra­cas­se­ries admi­nis­tra­tives d’un pays qui semblent encore vivre à l’é­poque du rideau de fer… Tout semble per­du face à l’ar­mée lorsque l’a­vo­cat de Mark lui apporte une bonne nou­velle ; la famille est tou­jours pro­prié­taire de la mai­son. Sa famille et lui pour­ront péné­trer dans la maison…


Tahir Shah est un drôle de per­son­nage. Eth­no­logue, fils de Sayed Idries Shah, le jeune Tahir passe une par­tie de son enfance avec un Afghan, Hafiz Jan(4), un grand type à la peau brune par­che­mi­née, ne quit­tant jamais son tur­ban, un per­son­nage sombre dont la malle contient toutes sortes de poudres, de philtres et d’ins­tru­ments et qui intriguent l’en­fant. Les deux hommes deviennent com­plices et Tahir sup­plie Hafiz de lui apprendre la sor­cel­le­rie, com­ment ava­ler un sabre ou mar­cher sur des braises, ou encore don­ner l’im­pres­sion qu’un cou­teau tra­verse la peau sans que la moindre goutte soit ver­sée. Le jeune Tahir fait alors son appren­tis­sage de jeune sor­cier, d’illu­sion­niste (Jadoo­wal­la) avec le vieil homme jus­qu’au jour où une démons­tra­tion tourne mal et manque d’en­voyer les deux hommes au royaume des ombres. Hafiz Jan fait alors sa malle et décide de retour­ner dans son pays.
Des années plus tard, Tahir pren­dra la route et ira retrou­ver le vieil Afghan pour lui deman­der de ter­mi­ner son édu­ca­tion de magi­cien, mais celui-ci refu­se­ra, gar­dant en mémoire l’é­vé­ne­ment qui faillit les tuer, et lui donne le nom de celui qui lui a tout appris, le ter­ri­fiant Hakim Feroze. L’ap­pren­ti sor­cier raconte cette ini­tia­tion dans un pays, l’Inde, où pos­sé­der des dons de magi­cien, où illu­mi­ner les foules par des exploits fon­dés sur l’illu­sion est une ques­tion de pou­voir. Hakim Feroze est un per­son­nage très étrange, ave­nant, cha­ris­ma­tique et très culti­vé, et à par­tir du moment où Tahir Shah aura réus­si à le convaincre de reprendre du ser­vice pour mener à bien son édu­ca­tion d’illu­sion­niste, il se mon­tre­ra d’une exi­gence fri­sant la tyran­nie, d’une cruau­té qui ne souffre aucune incar­tade. Le der­nier stade de l’ap­pren­tis­sage de Tahir consiste à sillon­ner l’Inde à la recherche de ces «choses excep­tion­nelles» qui sont l’ar­rière-cour de ce pays que nous ne connais­sons pas sous cet angle. Un livre incroyable dans lequel on découvre les métiers les plus impro­bables par­mi les­quels de cruels Thugs, des net­toyeurs d’in­ters­tices de lames de plan­cher, des loueurs de bébé et de ter­ri­fiants Kon­kal­wal­la — des voleurs de cadavres qui les font bouillir, les net­toient puis vendent les sque­lettes pour les cours de biologie.

L’ap­pren­ti sor­cier, Tahir Shah,
Edi­tions de Fallois

Notes:
(1). Je ne pen­sais pas un jour pou­voir me rap­por­ter à une chro­nique du Point.
(2). Qu’on peut encore  voir sur le site inter­net d’Arte.
(3). Peut-être le seul bon film d’A­lain Delon, avec éga­le­ment William Wil­son, de Louis Malle, dans les his­toires extra­or­di­naires.
(4). Hafiz Jan est le gar­dien du tom­beau des ancêtres de Tahir Shah.

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