Jun 24, 2012 | Livres et carnets |
Voici une des plus belles lectures qui m’ait été donné de dévorer ces derniers temps. On vous promet un récit digne des mille et une nuits et on se retrouve dans un récit de voyage fantasque aux couleurs de l’orient magique et incertain, à mi-chemin entre les errances de T.E. Lawrence et les récits langoureux de Paul Bowles dans un décor irréel de vent et de sable, dans un monde d’hier qui n’existe plus et qu’on ne pourra retrouver. On retrouvera les figures mythiques de Fayçal et de Lawrence au beau milieu du désert, mais aussi des histoires de pierres fantômes et de statues cachées.
On repart donc tandis que, de leur côté, Samuel et ses vingt-cinq guerriers, depuis l’oasis de Badr, galopent en direction du levant. Au bout de trois jours, le doute s’installe en eux, ils s’arrêtent, tournent en rond et se mettent à explorer les diverses pistes qui s’offrent, celle de Mousbat, puis celle de Bir Fourawia, et aussi celle qui relie Gimr à Teiga jusqu’à ce que, un après-midi un groupe de cavalier reçoive en pleine rétine l’éclat de soleil renvoyé par un singulier tesson et découvre, au croisement des pistes de Qumqum et de Dar Tama, le miroir de bronze posé contre un acacia. Son tain de plus en plus glauque est encore capable de refléter la piste déserte, les bosquets verts et poussiéreux — et peut-être a‑t-il aussi reflété durant les journées précédentes l’image des gazelles passant au galop, de hyènes lentes et fureteuses et d’autruches guindées. Après cette découverte, Samuel et sa troupe n’ont plus qu’à pousser un peu vers le sud le long de cette piste et voilà qu’apparaît, couronnant un bosquet de genêts sauvages, l’une des portes sculptées du palais Abyad, puis, à une journée de marche, une partie de la fontaine au décor mauresque vert et turquoise, abandonnée sous un baobab. « Il s’est passé quelque chose » a déclaré Samuel. Lorsque se succèdent, toutes les demi-journées, les pierres de taille numéro 105 (« salle d’apparat »), puis numéro 72 (« appui de fenêtre divan des femmes »), puis 42 (« soubassement mur galerie »), il comprend la raison qui a pu pousser Chafic à réagir ainsi et presse le pas, passant désormais sans même s’arrêter devant les morceaux de plus en plus riches balancés dans la savane comme de vieux chiffons, et il rejoint la caravane au moment où elle vient de reprendre la route après les conciliabules et les disputes.

Photo © Hamed Saber
Samuel, un Libanais raffiné pris dans les tourments de la guerre, erre dans le désert et rencontre une caravane dont le chargement et la destination sont autant de fantaisies pour la raison dans cet univers inhospitalier. Celui qui mène cette caravane a démonté un palais pièce par pièce pour aller le vendre aux tribus nomades du désert… autant dire que le pari est perdu d’avance. C’est cette histoire colorée, truculente et sensuelle que nous raconte Majdalani avec un verbe rapide et enrobé, plein d’humour et de sensualité.
Il croit être sûr de son effet, mais Samuel le regarde dans les yeux en faisant remarquer que décidément, dans cette partie du désert, tout le monde connaît d’Argès, tout le monde l’a aidé et tout le monde a fini par le trahir. Et voilà Zeid qui éclate de rire, et qui clame que ça c’est sûr, que Darjis a été très respecté dans ces régions, que les chefs étaient à ses ordres, que partout les chemins et les oasis sont marqués de sa présence, que son nom est gravé sur bien des rochers et bien des troncs de palmiers, que les sculpteurs de l’ancien temps ont sculpté son portrait et frappé les pièces d’or à son effigie sans le savoir et que le désert l’aime tant que si, dans un endroit où il y a de l’écho on crie n’importe quel mot, l’écho renvoie le nom de Darjis (et il prononce lui aussi le mot en accentuant fortement la dernière syllabe). Samuel, ce fils des vieux poètes de la montagne libanaise, se dit que voilà sans doute la plus belle ode amoureuse que l’on ait prononcé dans ces contrées depuis longtemps, et il regarde Zeid avec une admiration certaine. Mais il n’en laisse rien paraître.
Caravansérail, Charif Majdalani
Editions Seuil
Collection Points Grands Romans
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Mar 31, 2012 | Histoires de gens, Sur les portulans |

Ruines des grottes aux mille Bouddhas de Bezeklik
Aurel Stein est un personnage tout à fait fascinant, qui n’aura eu de cesse d’arpenter le monde sur les traces de Marco Polo et de la Route de la soie ; il n’y a qu’à lire son étonnant parcours pour voir à quel point cela restait chez lui une idée fixe. Archéologue hongrois de naissance, naturalisé britannique, il part en 1900 sur les routes de sables et obtiendra au soir de sa vie le sésame dont il avait toujours rêvé : avoir enfin l’autorisation de se rendre en Afghanistan, le bout de la route et surtout l’extrémité orientale de l’empire d’Alexandre le Grand. Passé Peshawar puis arrivé à Kaboul, il s’éteint brusquement une semaine plus tard.
Arrivé à l’oasis de Hotan (ou Khotan) en 1901, dans cette petite oasis chinoise ouïghoure (petite oasis de 116 000 habitants tout de même) bordant le sud du désert du Taklamakan, il découvre de bien étranges statues dans un pays sans pierre. C’est ce que nous raconte Colin Thubron dans L’ombre de la route de la soie avec une certaine émotion. (more…)
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Mar 18, 2012 | Livres et carnets, Sur les portulans |

Photo © Carole Darchy
Tyr, Sidon, beaux noms, creux aujourd’hui, où chante seul le bruit de la mer, vous êtes morts, embaumés sous les citronniers et les orangers. Dans les vergers irrigués d’eau du Liban, si fraîche qu’y vivraient les truites, derrière les murs de terre ruineux, le présent, lui aussi, s’est écroulé. Ces deux villages de pêcheurs, Sour et Saïda, furent une fois toute l’histoire du monde ; l’essence de l’esprit méditerranéen, de la science venue de Chaldée, l’art décoratif, l’industrie et le commerce de la race blanche vécurent sur ces deux promontoires, deux mille ans avant le Christ. Cèdres destinés aux plafonds du Temple de Jérusalem et aux flottes du Pharaon, c’est ici que vous passâtes, débités en madriers. Que les muftis, évêques maronites, les patriarches orthodoxes se disputent les vieux os blanchis de ces reines-sœurs.
Paul Morand, 1938
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Feb 15, 2012 | Livres et carnets |
Voici deux tomes d’un livre paru en 1779 en français, originellement écrit en danois en 1772 (Beschreibung von Arabien pour le premier volume, Reisebeschreibung von Arabien und anderen umliegenden Ländern pour les deux seconds) par le géographe Carsten Niebuhr et dans le plus pur esprit des Lumières part à la rencontre des peuples vivant sur cette terre, pour en ramener une somme d’informations encyclopédique, dont certains extraits, vus depuis notre époque, ne manquent pas de cocasserie.
Accompagné de son ami naturaliste et élève de Linné Pehr Forsskål, il l’aidera à publier deux livres importants :
- Flora aegyptiaco-arabica sive descriptiones plantarum quas per aegyptum inferiorem et arabiam felicem detexit, illustravit Petrus Forskal,… post mortem auctoris edidit Carsten Niebuhr accedit Tabula Arabiae Felicis Geographico-Botanica, contenant très peu d’illustrations et écrit en latin… Disponible à la consultation sur le site e‑corpus et conservé à la Bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence.
- Icones rerum naturalium (Descriptiones animalium, avium, amphibiorum, piscium, insectorum, vermium quæ in itinere orientali observavit Petrus Forskål), en latin également, mais contenant de très belles illustrations en fin de volume.
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Feb 12, 2012 | Arts, Histoires de gens |

Voici une somme documentaire inestimable et d’une grande qualité sur l’histoire des civilisations. Également abondamment illustrée, la vie privée des anciens écrit par René Ménard est un ouvrage s’intéressant aux aspects sociaux des civilisations, composé à une époque où l’on est plutôt en mal de sensations et où se développe l’orientalisme et les plus grands cabinets de curiosités. En effet, l’ouvrage date de 1880, mais reste une source fiable et radicalement objective sur les comportements intimes des sociétés qui nous ont précédées. René Ménard, historien de l’art, est le parfait exemple du savant a réussi le pont entre deux sciences au travers de l’histoire ; l’art et la sociologie.
Sur Archive.org sont disponibles les quatre tomes de cette superbe œuvre:
- Les peuples
- La famille
- Le travail
- Les institutions

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