Aug 30, 2013 | Histoires de gens, Livres et carnets |
Robert Louis Stevenson a fini sa courte vie (il est mort à 44 ans d’une crise d’apoplexie) dans les îles Samoa. Sa santé précaire depuis son plus jeune âge et un emphysème chronique lui rongeant les poumons le forcèrent à quitter le climat humide et froid de son Écosse natale. Il s’était installé non comme un vulgaire occidental dans une hutte pour faire un peu bohème, il était réellement venu ici pour terminer son rêve, sa vie et chemin faisant, prendre fait et cause pour le peuple samoan contre l’impérialisme. Les iliens qu’il côtoya pendant les dernières années de sa vie construisirent une route jusqu’à sa plantation et lui donnèrent le nom respectueux de Tusitala, le raconteur d’histoires.
Pendant ces années d’isolement, loin de Londres et d’Édimbourg, il continua d’écrire mais dans un style beaucoup plus âpre que celui qu’on lui connaissait, plus sauvage, dans un style qu’on pourrait qualifier de style de la maturité. Mort trop jeune, on ne lui connait finalement pas d’autre envergure et il n’eut pas l’occasion de montrer ce nouveau visage. En effet, vivant à l’autre bout du monde, Sidney Colvin, son (soi-disant) ami et « agent littéraire » qui s’occupait de ses écrits fit en sorte que son dernier livre, Ceux de Falesa, ne soit pas publié de son vivant, par un concours de circonstance qui demeure aujourd’hui encore complexe à comprendre.

Photo © Marques Stewart
Encore une préface de Michel Le Bris qui nous explique avec force détails la situation. Colvin fait tout son possible pour ne pas publier ce que lui envoie Stevenson depuis les Samoa, mais Stevenson ne sait pas pourquoi. Il enrage devant les compromissions que lui demande son agent. Il est question dans l’histoire d’un contrat de mariage entre le narrateur et une ilienne dont la date doit être censurée, repoussée, pour ne pas choquer les bonnes âmes chrétiennes ; d’autre part, il est mal venu de faire l’apologie du sauvage de la part d’un grand écrivain au succès énorme de son vivant. Il est également aussi question de langage. Stevenson emploie le bêche-de-mer(1) et systématiquement le langage sera corrigé pour revenir vers un anglais traditionnel. D’autre part, il y a fort à parier que derrière cette volonté de censurer se trouve une forte raison politique. Les Samoa sont à l’époque l’objet de convoitises de territoire et le fait que Stevenson se batte pour l’autonomie du peuples des îles fait mauvais effet.
Stevenson est un écrivain à succès et son style devenu rude, ses sujets sombres risquent de choquer son lectorat et de créer un séisme. Ce sont en tout cas les raisons officieuses qui ont dû pousser l’ami Colvin à censurer celui qui représentait pour lui une manne financière incroyable. Stevenson n’était certainement pas dupe, mais sans lui, il n’avait aucune porte d’entrée vers la publication.
Le texte sera publié en Angleterre, censurée, tronqué, modifié, et de surcroît après la mort de l’écrivain. Pour la première fois, il est restitué ici dans sa version originale, tel que Stevenson l’avait souhaité, et dans l’esprit dans lequel il aurait certainement souhaité voir son œuvre perdurer s’il n’avait succombé à son mauvais état de santé. Stevenson est enterré sur le mont Vaea selon sa volonté et sur sa tombe est inscrite cette épitaphe, un extrait d’un de ses poèmes écrit en 1884 :
Sous le vaste ciel étoilé
Creuse la tombe et laisse moi en paix;
Heureux ai-je vécu et heureux je suis mort
Et me suis couché ici de mon plein gré.
Ceux de Falesa est un texte à caractère ethnographique. Il raconte la vie d’un homme, un Blanc, débarqué dans une île pour y faire commerce. Il établit un contrat de mariage bidon avec une jolie fille de l’île dont il ne sait rien. D’autres Blancs vivent ici et lui parlent de le façon de vivre locale et bien vite il se retrouve “tabou”, incapable de vendre quoi que ce soit sur cette terre, pour une raison qu’il n’arrive pas à détecter. Il s’avère bien vite que ces Blancs utilisent la ruse pour asservir (une vieille histoire) les iliens en les maintenant dans la crainte des ancêtres et des démons. Le narrateur va découvrir le pot-aux-roses…
Une nouvelle d’aventures comme on en voit peu, à l’opposé des autres textes de Stevenson, moins joyeux, moins optimiste, mais manufacturé dans une langue claire et riche, lumineuse.
Bref, ce que je pouvais faire de mieux était de rester bien tranquille, de garder la main sur mon fusil et d’attendre l’explosion. Ce fut un moment d’une solennité écrasante. La noirceur de la nuit était comme palpable ; la seule chose qu’on pût voir était la sale lueur malsaine du bois mort mais elle n’éclairait rien qu’elle-même. Quant aux bruits alentour, j’eus beau tendre l’oreille jusqu’à’ m’imaginer entendre brûler la mèche dans le tunnel, la brousse restait aussi silencieuse qu’un tombeau. De temps en temps se produisaient bien des espèces de craquements, mais quant à dire s’ils étaient proches ou lointains, s’ils provenaient de Case se cognant les orteils contre une branche à quelques pas de moi ou d’un arbre de brisant à des milles de là, j’en étais aussi incapable qu’un enfant à naître.
Et alors, d’un seul coup, le Vésuve explosa. Ça avait été long à venir mais quand ça vint, personne (même si ce n’est pas à moi de le dire) n’aurait pu rêver mieux. D’abord ce fut un énorme chambard et une trombe de feu, et le bois s’éclaira, au point qu’on aurait pu y lire son journal. Puis les ennuis commencèrent. Uma et moi, nous fûmes à demi recouverts d’une charrette de terre et heureux d’en être quitte à bon compte, car un des rochers qui formaient l’entrée du tunnel fut carrément projeté en l’air, et retomba à moins de deux brasses de l’endroit où nous étions, et rebondit par-dessus le sommet de la colline pour s’écraser au fond de la vallée. Ce qui montre que j’avais mal calculé la distance de sécurité, ou un peu trop forcé sur la poudre et la dynamite, à votre préférence.
Robert Louis Stevenson, Ceux de Falesa
traduit de l’anglais par Eric Deschodt
édition établie et présentée par Michel Le Bris,
La Table ronde, 1990
Notes:
(1) Le bichelamar (aussi appelé bichlamar ou — surtout en anglais — bislama) est un pidgin à base lexicale anglaise, parlé au Vanuatu (anciennes Nouvelles-Hébrides). C’est la langue véhiculaire de cet archipel qui compte, par ailleurs, environ 105 langues vernaculaires ; depuis son indépendance en 1980, c’est aussi l’une des trois langues officielles de la République du Vanuatu, à égalité avec le français et l’anglais.
Le mot bichelamar vient du portugais bicho do mar « bêche de mer » qui désignait un animal marin, l’holothurie. En anglais, cet animal est appelé sea-slug ou sea cucumber ; en français, bêche de mer, biche de mer ou concombre de mer. Les holothuries étaient un produit consommé par les Chinois. Leur commerce se fit d’abord avec les Malais, puis il s’étendit au Pacifique-Sud. Au milieu du XIXe siècle, des trafiquants, les beachcombers (« batteurs de grève »), allèrent la ramasser sur les récifs des îles mélanésiennes pour la revendre en Chine. La langue parlée entre ces navigateurs et les populations locales, sorte de sabir à base d’anglais, constitue la toute première forme du futur pidgin qui allait se répandre dans toute la Mélanésie. C’est ainsi que le terme bichelamar a fini par désigner l’une des variantes de ce pidgin. La forme bislama est la prononciation de ce même mot dans le pidgin lui-même. (source Wikipédia)
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Jul 28, 2013 | Livres et carnets |
Pendant les heures perdues, je lis quelques poèmes de Djalâl ad-Dîn Rûmî, plus connu sous le simple nom de Rûmî. Ce sont des poèmes joyeux, célébrant l’amour le plus haut qui soit, même si l’auteur ne cesse de pleurer la perte de son ami et maître Shams ed Dîn Tabrîzî. Dans ce très beau poème nommé Stupeur, on voit à quel point l’amour le porte à voir des images surréelles, que les mots expriment dans une sorte d’éther halluciné, un monde idéal intense. Je reproduis ici la mise en page respectée par la traductrice, ce qui en conserve le mystère et les images très subtiles.

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Jul 24, 2013 | Histoires de gens, Livres et carnets |
Voici un petit livre pour faire du bien à l’âme en ce temps troublés. Même s’il date de 1922, il garde la fraîcheur intemporelle des beaux chefs‑d’œuvre, sur lequel le temps imprime sa patine douce. Siddhartha n’est pas une histoire du Bouddha historique, mais une simple évocation de celui qui fonda le bouddhisme, en reprenant des éléments de sa vie pour le porter un peu plus loin. C’est un beau conte philosophique, une once de sublime au creux des vies tourmentées.

Photo © Eric Montfort
Chaque jour, à l’heure qu’elle lui indiquait, il allait voir la belle Kamala. Il mettait de beaux habits, de fines chaussures et bientôt il lui apporta aussi des cadeaux. Et sa petite bouche rouge et intelligente lui enseigna beaucoup de choses, et sa main douce et souple aussi. En amour il était ignorant comme un enfant et enclin à se précipiter aveuglément dans les plaisirs des sens comme dans une eau sans fond. Elle lui apprit à ne point prendre un plaisir sans en donner un lui-même en retour ; elle lui enseigna que chaque geste, chaque caresse, chaque attouchement, chaque regard devait avoir une raison, et que les plus petites parties du corps avaient leurs secrets, dont la découverte était une joie pour celui qui savait la faire. Elle lui apprit qu’après chaque fête d’amour les amants ne devaient point se séparer sans s’être admirés l’un l’autre ; chacun devait emporter l’impression d’avoir été vaincu dans la même mesure qu’il avait vaincu lui-même ; l’un ne devait pas faire naître chez l’autre ce désagréable sentiment de satiété dépassée et d’abandon, qui pût faire croire à un abus d’une part ou d’une autre.
Hermann Hesse, Siddhartha
Éditions Bernard Grasset, 1925
Traduit de l’allemand par Joseph Delage
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Jul 5, 2013 | Histoires de gens, Livres et carnets |
Le livre du journaliste franco-américain Jonathan Littell, Carnet de Homs, est un réquisitoire terrifiant racontant de l’intérieur ce qui s’est passé à Homs en janvier 2012, juste avant le déferlement de bombes qui a ravagé le quartier de Baba Amr. Ecrit dans l’urgence, ce ne sont que des notes, vaguement mises en forme, qui évoquent à quel point la population sur place est sur les dents et se sent opprimée. Il y raconte les tortures des agents du gouvernement sur place et en arrière-fond le souhait à peine masqué de la part d’El-Assad de faire crouler son pays dans une guerre civile qui aurait tout l’air d’être un conflit confessionnel. On ressort de là essoré, plein de poussière, des scories de cette atmosphère dégueulasse. Littell porte un regard sans concession, n’hésitant pas à dénoncer ceux qui de l’intérieur profitent de la situation, mais brosse aussi le portrait de femmes et d’hommes courageux qui se battent dans l’indifférence totale des grands de ce monde.
Apothéose de ce témoignage, la confrontation entre son compagnon de route, le photographe Mani (un homme formidable) et Pierre Piccinin, un type qui se dit journaliste et qui pendant longtemps a soutenu le régime en place, au moins jusqu’en février 2012, et qui lors de ces échanges soutient que les activistes de l’ASL ne sont que des terroristes dont le but est de déstabiliser El-Assad. Littell demande à un moment à Mani d’envoyer la photo d’un enfant égorgé « au connard de Gembloux ». Depuis, Piccinin semble avoir retourné sa veste, mais il faut toujours se méfier des apostats.

Photo © Freedom House
Au beau milieu de la guerre qui frappe partout et tout le monde, des plus engagés aux plus innocents, sourdement et aveuglement, on trouve des moments de chaleur dans l’hiver syrien, qui rappellent que ce peuple est plus grand grand que celui qui les étrangle.
2h30 du matin. Je n’arrive toujours pas à dormir. Dans la grande pièce de devant, celle des soldats ASL, ça chante depuis des heures. je me lève et je vais voir. Une vingtaine d’hommes sont assis tout autour contre le mur, fument des cigarettes et boivent du thé ou du maté, et chantent à tour de rôle, a cappella. Je ne comprends pas les paroles, bien sûr, mais on dirait des chants d’amour, peut-être aussi des chansons sur la ville. Les voix tremblent, gémissent, soupirent, quand un finit, un autre recommence. Un homme surtout mène le chant, un homme d’une quarantaine d’années, au visage étroit, barbu, un peu roux, les yeux rusés, entièrement édenté sauf pour une incisive isolée dans la mâchoire du bas. Il chante avec une émotion intense, concentrée, et semble connaître toutes les chansons qu’on lui demande. Quand il marque une pause, un autre reprend. Les autres écoutent, ponctuent, parfois battent des mains. Personne n’interrompt personne, il n’y a aucune concurrence ou compétition, chacun chante pour le plaisir de chanter et écouter pour le plaisir d’écouter, tous ensemble.
Jonathan Littell, Carnets de Homs
Gallimard, NRF, 2012

Photo © Freedom House
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Jun 14, 2013 | Livres et carnets, Sur les portulans |
Sven Hedin est un personnage qui a beaucoup fait pour la découverte de certains territoires, comme le désert du Taklamakan ou le Pamir que son métier de géographe lui a permis de cartographier avec détail. Ses explorations ont été pour la plupart périlleuses et la première qu’il a menée dans le désert du Taklamakan aurait pu vraiment mal tourner et finir de manière tragique si lui-même et ses guides n’avaient pas eu la volonté de s’en sortir jusqu’au bout.

Brusquement le soleil se voila et disparut dans une obscurité profonde.
… Une sensation de cataclysme imminent nous enveloppe. Au loin on entend un crépitement ; de minute en minute il se rapproche… Un coup de vent, puis une rafale terrible. Les arbres tordus par l’ouragan se brisent avec des craquements épouvantables. Pendant quelques instants c’est un fracas terrible. En même temps, des tourbillons de poussière nous aveuglent nous étouffent. Fouetté par le souffle irrésistible de la tourmente, le sable fuit sous nos pas ; on a comme une impression d’engloutissement.
La tempête ne dure que quelques heures ; le lendemain le ciel était cependant encore tellement chargé de poussière, que tout vue était masquée dans un faible rayon.
La seconde expédition, plus calme, n’a pas non plus été une sinécure, car pris dans les températures glaciales de la nuit désertique, les hommes ont quand même souffert de conditions extrêmes.
Dans cette région l’eau se rencontre à une faible profondeur (2,40 m ; 1,81 m ; 1,67 m) ; néanmoins, le sol était gelé sur une épaisseur de 22 cm, le creusement d’un puits exige un long travail. Partout la position de la nappe souterraine est indiquée soit par la présence d’un tamaris ou d’un peuplier (Populus diversifolia), soit par des traces d’humidité dans la couche de sable superficielle. Ici, comme dans les vallées du Yarkand-Daria ou de l’Oughuen-Daria, sa salinité diminue à mesure que l’on s’éloigne du fleuve, contrairement à ce que l’on pourrait croire.

Si l’expédition de Hedin relève de l’exploit et faillit tourner à la catastrophe, les contacts avec les populations sont pour le moins surprenants et relève d’un véritable soin à ne pas rompre l’état de fragile équilibre dans lequel vivent des populations éloignées des centres de pouvoir.
Nous appelons, nous crions, aucune réponse. Les guides partent fouiller le bois dans différentes directions ; une demi-heure après, l’un d’eux ramène un naturel et une femme. Surpris par notre arrivée, ces pauvres gens s’étaient enfuis, dans la crainte de mauvais traitements. Une fois remis de leur terreur, ils me donnent des renseignements très importants. J’apprends ainsi que jusqu’au point où le fleuve se perd dans les sables, la forêt est habitée par des bergers qui gardent des moutons appartenant à des marchands de Keria. Chaque troupeau compte de trois cents à deux mille têtes, et chaque propriétaire a l’usage exclusif d’une zone déterminée de pâturage. L’effectif de cette petite tribu de pasteurs ne dépasse pas 150 individus.
Perdus dans des forêts vierges, enveloppés d’immenses déserts, ces indigènes demeurent complètement séparés du reste du monde. Jamais pour ainsi dire ils ne quittent ces bois, et à part leurs voisins et de loin en loin les propriétaires des troupeaux, jamais ils ne voient un être humain. Les fonctionnaires chinois ignorent même l’existence de ces clans de bergers. Pour ne pas attirer sur ces primitifs les exigences d’un fisc sans pitié, je me suis gardé à mon retour de les renseigner à cet égard.

La vie de Sven Hedin, si elle fut passionnante sur le plan de l’exploration et des découvertes géographiques dont il est responsable, ne fut pas exemplaire à tout point de vue. Il se compromit gravement avec le régime nazi du Troisième Reich. Même s’il fit beaucoup pour éviter la mort à certains de ses compatriotes norvégiens, il ne renia jamais ses affinités pour le régime et paya cher de sa personne ses errements en finissant sa vie dans la disgrâce.
Sven Hedin, Dans les sables du Taklamakan
Éditions Nicolas Chaudun, 2011
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