Sep 19, 2013 | Livres et carnets |
Voici un site proposé par l’université de Tours, mettant à disposition des centaines d’ouvrages de la Renaissance numérisés comme par exemple cet exemplaire superbe de De architectura de Vitruve, le livre qui inspira tant Léonard de Vinci. On trouvera également une base de données (BaTyR – Base de Typographie de la Renaissance) dans laquelle sont mises à disposition des centaines d’images de lettrines et de marques typographiques, mais aussi une belle galerie de portraits gravés. Un lieu riche et suave dans lequel il fait bon muser.

Read more
Sep 18, 2013 | Histoires de gens, Livres et carnets, Sur les portulans |
Les Cahiers Dogons, d’Antonin Potoski, est un livre que j’ai découvert par hasard au détour d’un rayon de bibliothèque, comme un objet perdu ou intentionnellement égaré par un bibliothécaire malicieux. C’est un petit livre, une centaine de pages, aux éditions P.O.L, un objet littéraire étonnant, sans prétention, une simple histoire d’un homme qui aime aller au Mali et s’immerge dans l’écrasante chaleur de l’Afrique.
1999. J’ai dormi sur le toit, sans drap ni moustiquaire, tout habillé, pieds nus, sur un petit matelas posé sur une natte. J’ai la tête qui tourne à cause de la chaleur et du soleil que j’ai déjà trop pris. Il est là, à travers le feuillage du nim à l’ombre duquel j’écris, par petites taches brûlantes.
Ici tout respire la chaleur, ou plutôt ne respire pas. Les hommes dorment sous le toit épais de la togouna et notre narrateur lui, passe ses nuits sur le toit, tentant de se rafraîchir, baigné dans une torpeur assommante dont il a du mal à se dépêtrer, mais son amitié pour les gens de ce village au pied de la falaise du Bandiagara le fait rester, dans cette zone qui devient tellement touristique.
J’étais nu sur le toit, le vent soufflait un air plus chaud que mon corps, comme d’une sèche-cheveux. C’étaient d’énormes masses de chaleur qui passaient sur moi comme des vagues, comme à l’océan lorsqu’on joue à se caler le dos contre le sable pour se sentir léché, écrasé par les rouleaux et regarder, d’en-dessous, leur grand bouillon vert. Ici, je me cale face au grand bouillon étoilé de la nuit.

Photo © John Spooner
Dans ce pays qui devient célèbre pour la diversité de ses peuples et attire les nouveaux touristes, des nouveaux explorateurs en polo Lacoste qui n’admettent que difficilement trouver un blanc (un peu sale et puant) au beau milieu des dogons qu’ils espéraient sauvages, le narrateur ne justifie pas sa présence, il s’est simplement installé comme un cèpe au pied d’un frêne, admis, adopté, au point qu’on se demande où on voit un blanc chez eux, il n’y a qu’Antonin ici…
L’impression des Peuls qui arrivent de la plaine, de leur vie nomade, dans un village de la falaise doit être encore plus forte que la nôtre : ce doit être étrange, mystérieux, un peu effrayant, cette organisation, ce peuple qui parle autant de langues qu’il a de villages, qui consent à les embaucher pour qu’ils s’occupent de ses troupeaux, qui construit des cités bruissantes dans les éboulis alors qu’eux vivent dans le silence, le dépouillement, la pureté des plaines, de leur dieu musulman.
Read more
Sep 4, 2013 | Histoires de gens, Livres et carnets |
Jacques Chessex est très certainement trop peu connu. Mais qu’on ne s’y trompe pas ; celui qui fut Prix Goncourt en 1973 pour L’ogre est Suisse (comme ça c’est dit, histoire d’éviter l’appropriation). Il est d’ailleurs le seul Suisse à avoir obtenu ce prix, ainsi que le Prix Goncourt de la poésie en 2004. Décédé en 2009, il a bénéficié d”un regain de popularité après sa disparition, c’est en tout cas ce qui me l’a fait connaître et je découvre Chessex avec ce petit livre au nom qui sonne comme un coup de tocsin dans l’hiver des hauts plateaux neigeux, Le vampire de Ropraz.
Tout commence par la mort d’une jeune fille, une fleur sur la boue, qui sitôt enterrée verra sa tombe profanée, son corps atrocement mutilé, dévoré, par un fou dangereux qu’on aura tôt fait de surnommer le vampire. La psychose s’empare d’un petit village du plateau du Haut-Jorat vaudois, au nord du Léman, d’autant que le fou multiplie ses horreurs et s’en prend à deux autres jeunes filles, toutes aussi mortes… Les dénonciations calomnieuses commencent à courir, on s’en prend aux marginaux, aux étrangers, et la folie s’empare aussi de la petite campagne dans laquelle se répand la vilénie comme une traînée de poudre, exacerbant les instincts les plus bas d’une communauté repliée sur elle-même… on finit par trouver un coupable qu’on envoie aux fers, puis un temps sauvé par la psychiatrie fait un faux pas et se retrouve à nouveau sous la vindicte populaire… Le jeune homme s’enfuit, on perd sa trace…
Le roman de Chessex décrit avec une énergie simple mais d’une efficacité redoutable la fascination exercée par cet odieux personnage, dont rien ne nous dit s’il est le coupable ou non, mais ce qui est le plus fascinant, c’est la bassesse des gens, leur mesquinerie, les grandes peurs qui par magie se transmuent en petites cochonneries. Dans une langue limpide, directe et somptueusement pesée, Chessex livre un bijou terrifiant, basé sur des faits réels, qui n’a rien à envier aux maîtres de la littérature d’horreur.
Février 1903. Le début de l’année a été très froid, la neige tient sur Ropraz, qui paraît encore plus tassé, et oublié, sur son plateau battu des vents. Depuis le 1er février la neige tombe sans discontinuer. Une neige lourde, mouillée, sur le ciel sombre, et le village n’a pas été épargné depuis quelques temps. Routes coupées, les fièvres, plusieurs vaches ont mal vêlé, et le 17, un mardi, la jeune Rosa, grande fleur fraîche, vingt ans, la peau claire, de grands yeux, de longs cheveux châtains, est morte de la méningite dans la ferme de son père, M. Emile Gilliéron, juge de paix et député au Grand Conseil. C’est un homme considérable, sévère, avisé, généreux. Il a du bien, beaucoup de terre à la ronde, et la souple beauté de sa fille a fait des troubles puissants. De plus elle est bonne chanteuse, dévouée aux malades, active paroissienne à l’église mère de Mézières… Des gens rares, comme on voit. Et qui étonnent devant la laideur, le vice, la ladrerie ambiante.
La fin que Chessex nous réserve peut paraître fantasque, mais ce n’est que pour mieux pointer du doigt le fait qu’une société qui engendre des monstres est tout aussi capable de les vénérer…
Photo © Olivier Londe
Read more
Aug 31, 2013 | Histoires de gens, Livres et carnets |
Lorsqu’un auteur est décédé depuis plus d’un siècle et qu’un inédit apparaît sans crier gare sur les étals des librairies, l’excitation est à son comble — toute proportion gardée. Lorsque cet inédit est en plus un roman inachevé et qu’un des plus grands spécialistes de cet auteur propose d’achever le roman en tentant de respecter l’esprit de l’auteur, c’est la curiosité qui pique avant tout. En l’occurrence, c’est l’auteur de l’île au trésor et l’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, l’Écossais Robert Louis Stevenson, qui n’a pas terminé cette Malle en Cuir (ou la Société Idéale), qualifié de roman de la bohème par Michel Le Bris. L’histoire de ce livre, c’est avant tout l’histoire d’un catalogue d’enchères dans lequel Le Bris retrouve trace de la vente d’un manuscrit clairement identifié de Stevenson, caché dans les rayons d’une bibliothèque américaine, un nouvelle merveille, mais cette fois-ci il manque tout un pan. Véritable frustration au beau milieu de cette découverte que tout amateur de livres aimerait faire ; l’histoire de cette découverte n’aurait pas déplu à l’auteur…

Plougrescant, Côtes d’Armor, août 2007
Passée la surprise de voir le livre sur l’étal avec son bandeau annonçant un inédit de Stevenson, on se demande quelle légitimité porte Le Bris pour terminer le livre. Il l’annonce dans sa longue préface — de ces préfaces qu’on a envie de lire et de relire, une œuvre à part entière — parfaitement passionnante dans laquelle se dévoile un peu la relation de l’auteur avec Fanny Osbourne, la sauvageonne américaine de dix ans son aînée, et son père Thomas, l’ingénieur calviniste, bâtisseur de phares, comme son grand-père, Robert. Il ne prétend pas venir à la suite de Stevenson, dont il reste un des meilleurs spécialistes, boucler l’histoire, mais proposer une modeste contribution qui aurait sans cela empêché sa publication avec force frustration, dans un style moins enjoué, certes.
Pour apporter un peu de substance à l’histoire, Le Bris a été obligé d’écrire une bonne partie, presque à égalité avec Stevenson. Il m’a semblé à un moment qu’il a dû partir dans une histoire qui nous dévoie de ce qu’a voulu l’auteur, dans des recoins un peu scabreux mais on assiste dans les dernières pages à une dénouement que Stevenson n’aurait pas réfuté, en y faisant intervenir des événements de la vie personnelle de l’Écossais qui finit sa vie dans les îles Samoa, ce qui rend la somme assez cocasse.
Cinq étudiants se complaisant dans une vie médiocre, bohème, sans relief, rencontrent un sixième quidam qui leur suggère de magnifier leur vie en imaginant une société idéale dans une île du Pacifique, partant de rien. Le projet est audacieux, mais ils pourront y arriver avec l’aide du contenu d’une malle pleine de lingots, que le sixième homme, Blackburn, cherche à se procurer auprès d’une vieille châtelaine fortunée. Le décor est dressé. Afin de s’entrainer à cette nouvelle vie qu’ils projettent de vivre, ils décident de partir quelques temps sur une île déserte de la côte est de l’Écosse, au milieu des pierres sèches et de la bruyère et pour toute compagnie un bouc puant…
La suite du roman élaboré par Le Bris est une véritable exercice de style que Stevenson n’aurait pas dédaigné, même si, on est mettrait sa main au feu, il avait certainement autre chose en tête. Quoi ? C’est là le mystère inquiétant qu’il nous a laissé.
Roman de jeunesse, il fait le pont entre le vie européenne de l’auteur et sa future vie aux îles du Navigateur, baptisée par Bougainville et qui deviendra plus tard les Samoa, mais c’est également un texte superbe, plein d’humour et toujours suavement émaillé de descriptions inégalables et de traits de génie…
Il faisait nuit déjà. Les réverbères étaient allumés le long du caniveau, les vitrines des magasins éclairaient les trottoirs, les gens allaient et venaient sous les lumières crues. Une lueur claire encore, si pâle qu’on aurait dit de l’eau, emplissait le ciel à l’occident, et dans les rues tournées vers elles ombres et lumières se livraient comme un combat de spectres. Les maisons découpaient leurs parallélogrammes gris sur les derniers reflets du jour enfui, les lampadaires leurs ovales jaunes, luminescents et sur le pavé rincé par les averses se reflétaient si vivement les splendeurs du ciel gagné par la nuit qu’on aurait cru circuler entre les nuages. Sur les trottoirs mouillés, chaque promeneur marchait en double, qu’accompagnait son ombre, et quand à un carrefour la lumière crue d’un bec de gaz éclairait un visage, ou qu’au détour d’une rue une vitrine se découpait brusquement sur le ciel, quelque chose de sublime et d’infernal s’imposait à l’esprit avec autant de puissance sinon de noblesse que le plus sauvage panorama de montagnes prodigieuses ou d’abyssales vallées.
Par la bouche d’un des étudiants, Le Bris nous emmène sur les chemins de l’imaginaire de Stevenson en nous faisant nous poser cette question de lecteur…
Que deviennent les personnages de papier, une fois le roman achevé ?
Robert Louis Stevenson
La malle en cuir ou la société idéale (The Hair Trunk or The Ideal Commonwealth)
Roman inédit inachevé, fin imaginée par Michel le Bris
Michel Le Bris, Isabelle Chapman (Traducteur)
Gallimard, Du monde entier, 2011
Read more
Aug 30, 2013 | Livres et carnets |
Une devise qui résonne comme un bourdon, et surtout qui empêche de se complaire dans la paresse de l’esprit.
Gardez-vous de l’ignorance et de la misère et de toute leur descendance, mais surtout de la première. […] Hâte-toi, Babylone, […] d’effacer son nom qui te condamne plus que lui, toi à ta ruine, comme lui au malheur. Ose dire que tu n’es pas coupable ?
Charles Dickens, A Christmas carol

Read more