Sorting by

×
L’in­croyable affaire du dé du Sul­tan (cha­pitres 6 à 8)

L’in­croyable affaire du dé du Sul­tan (cha­pitres 6 à 8)

L’in­croyable affaire du dé du Sultan

Cha­pitres 6 à 8

PAR­TIE II

LA DECOU­VERTE

CHA­PITRE VI

Il existe plu­sieurs manières appro­priées de réagir à la décou­verte d’un sque­lette humain dans une chambre d’hô­tel fer­mée depuis vingt-trois ans. Hur­ler, par exemple, est tout à fait accep­table. S’é­va­nouir éga­le­ment. Fuir en cou­rant pour­rait même être consi­dé­ré comme rai­son­nable et envisageable.

Ce que fit Niko­lai Alexan­dro­vitch fut cepen­dant tout à fait dif­fé­rent. Il entra cal­me­ment dans la chambre, s’ap­pro­cha du sque­lette, et déclara :

« Magni­fique. Abso­lu­ment magni­fique. La mort comme œuvre d’art. Seuls les Otto­mans pou­vaient réus­sir une telle mise en scène. »

Sir Per­ci­val, plus prag­ma­tique, sor­tit un mou­choir et le pres­sa contre son nez. « L’o­deur est éton­nam­ment… absente, observa-t-il.

— Momi­fi­ca­tion natu­relle, expli­qua Meh­met Bey d’un ton pro­fes­so­ral. L’air sec de Constan­ti­nople, la fer­me­ture her­mé­tique de la chambre. Le corps s’est sim­ple­ment des­sé­ché. C’est assez fré­quent dans les cli­mats méditerranéens. »

Ley­la, quant à elle, contem­plait le sque­lette avec une expres­sion dif­fi­cile à déchif­frer — quelque part entre la fas­ci­na­tion et la tristesse.

« Il por­tait des vête­ments de qua­li­té, mur­mu­ra-t-elle. Regar­dez la coupe de la veste. Du sur-mesure. Vien­nois, je dirais. »

Rupert, retrou­vant enfin sa voix, deman­da la ques­tion évi­dente : « Qui était-ce ?

Mon­sieur Bian­chi, tou­jours dans l’embrasure de la porte comme s’il crai­gnait que fran­chir le seuil ne le conta­mine avec une quel­conque malé­dic­tion, feuille­ta ner­veu­se­ment un registre qu’il avait apporté.

« Selon les archives… la chambre 47 a été louée en 1903 par un cer­tain Graf von Wald­stein. Diplo­mate aus­tro-hon­grois. Il devait res­ter une semaine. »

« Et il est res­té un tan­ti­net plus long­temps, il sem­ble­rait, com­plé­ta Niko­lai. Quel sens du drame. »

« Il n’y a aucune trace de sa sor­tie, conti­nua Bian­chi. Ni de paie­ment après la pre­mière semaine. Le Sul­tan Abdül­ha­mid a per­son­nel­le­ment ordon­né que la chambre soit scel­lée. Pas d’ex­pli­ca­tion. Juste… scellée. »

Sir Per­ci­val s’a­van­ça pru­dem­ment et exa­mi­na la table. Le pla­teau de back­gam­mon était effec­ti­ve­ment posé devant le sque­lette, une par­tie en cours. Mais ce qui atti­ra l’at­ten­tion de Rupert fut autre chose : à côté du jeu, une pile de lettres soi­gneu­se­ment empi­lées, toutes cache­tées avec de la cire rouge.

« Des lettres non envoyées, consta­ta Ley­la. Il écri­vait à quelqu’un.

— Ou il atten­dait que quel­qu’un vienne les cher­cher, sug­gé­ra Mehmet.

— Pen­dant vingt-trois ans ? » Rupert secoua la tête. « C’est absurde.

« Tout au Pera Palace est absurde, répli­qua Niko­lai joyeu­se­ment. C’est son prin­ci­pal charme. »

Per­ci­val, avec des gestes méti­cu­leux, sai­sit la lettre du des­sus. Le cachet de cire por­tait un bla­son : un aigle à deux têtes.

« Aus­tro-hon­grois, confir­ma Ley­la. Famille noble, sans aucun doute. »

Per­ci­val bri­sa déli­ca­te­ment le cachet et déplia la lettre jau­nie. L’é­cri­ture était élé­gante, légè­re­ment tremblante.

« Elle est en alle­mand, annonça-t-il.

— Je peux tra­duire, pro­po­sa Niko­lai. L’al­le­mand est la langue des phi­lo­sophes pes­si­mistes. Ma langue mater­nelle spirituelle. »

Per­ci­val lui ten­dit la lettre. Niko­lai la par­cou­rut en silence, son expres­sion pas­sant pro­gres­si­ve­ment de l’a­mu­se­ment à quelque chose de plus sombre.

« Alors ? pres­sa Leyla.

— C’est adres­sé à une cer­taine Com­tesse Eli­sa­bet­ta von Wald­stein. Pro­ba­ble­ment sa femme. » Niko­lai lut à voix haute :

Ma très chère Eli­sa­bet­ta, Si tu lis ces lignes, c’est que le pire s’est pro­duit. Je sais main­te­nant ce que je n’au­rais jamais dû savoir. Le Sul­tan Abdül­ha­mid m’a fait une confi­dence — ou peut-être un aveu, je ne sais plus très bien. Il y a six secrets, m’a-t-il dit. Six véri­tés que l’Em­pire a cachées. Cinq sont déjà tom­bés dans l’ou­bli. Le sixième… le sixième attend son heure. Il m’a don­né un dé de back­gam­mon mar­qué d’ambre. Quand ce dé dis­pa­raî­tra, a‑t-il dit, le sixième secret com­men­ce­ra à se révé­ler. Je pen­sais qu’il déli­rait. Main­te­nant, je ne suis plus sûr de rien. Quel­qu’un frappe à ma porte. Je ne sais pas qui. J’ai peur, ma ché­rie. Si je ne reviens pas, sache que je t’ai aimée jus­qu’à mon der­nier souffle. Ton dévoué époux, Heinrich

Un silence pesant s’a­bat­tit sur la chambre. Rupert sor­tit le dé de sa poche et le contem­pla avec une fas­ci­na­tion nouvelle.

« Alors c’est vrai. Le dé était à lui. Abdül­ha­mid le lui a donné. »

Ils ras­sem­blèrent les lettres res­tantes et des­cen­dirent au salon pour conti­nuer leur lec­ture, lais­sant le pauvre Graf von Wald­stein à sa méditation.

CHA­PITRE VII

Dans le salon, ins­tal­lés autour d’une table, ils conti­nuèrent la lec­ture des lettres du Graf. La troi­sième révé­lait les pre­miers secrets ottomans :

Le Sul­tan m’a racon­té le pre­mier secret : en 1876, lors du mas­sacre de Bul­ga­rie, un tré­sor byzan­tin a été décou­vert. Pas de l’or — des docu­ments qui prou­vaient quelque chose d’ex­tra­or­di­naire. Abdül­ha­mid les a fait dis­pa­raître. Le deuxième secret : son frère Mou­rad n’é­tait pas fou. Il a été décla­ré dément pour le pro­té­ger — et pro­té­ger la posi­tion du Sul­tan. Le troi­sième secret : l’in­cen­die du palais de Çırağan n’é­tait pas un acci­dent. Mais le sixième… le sixième concerne l’hô­tel lui-même. Le Pera Palace cache quelque chose. Abdül­ha­mid a dit : Sous le marbre et le bois, il y a une véri­té que seuls ceux qui jouent au back­gam­mon peuvent découvrir.

La qua­trième lettre était plus courte, tremblante :

Ils ne m’ap­portent plus de nour­ri­ture. J’ai exa­mi­né le pla­teau de back­gam­mon. En des­sous, gra­vé : 4–7‑1–0‑3. Je ne sais pas ce que cela signi­fie. Une date ? Un code ? Je deviens faible.

« 4–7‑1–0‑3, répé­ta Rupert. Peut-être 47 et 103 ? La chambre 47… et la chambre 103 ? »

Bian­chi consul­ta son registre. « La 103 est occu­pée par Miss Aga­tha Penworthy. »

La cin­quième lettre fit pâlir Sir Percival :

Je sais main­te­nant pour­quoi Abdül­ha­mid m’a choi­si. Mon grand-père était Ivan Wald­stein, l’ar­chi­tecte qui a des­si­né les plans du Pera Palace. Il y a inté­gré des espaces cachés. Des chambres secrètes. Des pas­sages. Abdül­ha­mid le savait. Il savait que je connais­sais l’ar­chi­tec­ture réelle de cet hôtel. Mais je n’ai jamais vu les plans. Mon grand-père est mort avant ma nais­sance. Les plans ont dis­pa­ru. Abdül­ha­mid m’a dit qu’ils sont quelque part dans l’hô­tel. Cherche où les joueurs s’as­soient, a‑t-il mur­mu­ré. Là où les dés tombent, la véri­té se cache.

« Des pas­sages secrets, mur­mu­ra Niko­lai. Magni­fique. Cet hôtel devient de plus en plus intéressant. »

« Où les joueurs s’as­soient, cita Ley­la. Les tables de backgammon ? »

Ils se tour­nèrent tous vers les trois tables de jeu dans le coin du salon.

« Ins­pec­tons les pla­teaux, sug­gé­ra Per­ci­val. Si Hein­rich a trou­vé un code sous celui de sa chambre, peut-être y en a‑t-il d’autres. »

La sixième et der­nière lettre était à peine lisible :

Je meurs. J’en­tends mes propres bat­te­ments de cœur ralen­tir. Eli­sa­bet­ta, mon amour, par­donne-moi. Le sixième secret… c’est que l’Em­pire n’est jamais vrai­ment tom­bé. Il s’est caché. Sous nos pieds. Dans les murs. Abdül­ha­mid l’a dit : Un empire ne meurt pas, il se trans­forme. Et le Pera Palace est le chry­sa­lide. Je ne com­prends pas. Je n’ai plus la force. Les dés sont jetés. Que celui qui me trouve ter­mine la partie.

Silence abso­lu.

Puis Rupert se leva brus­que­ment. « Les pla­teaux de back­gam­mon. Maintenant. »

CHA­PITRE VIII

Si un obser­va­teur exté­rieur était entré dans le salon du Pera Palace à cet ins­tant pré­cis, il aurait été témoin d’un spec­tacle pour le moins inha­bi­tuel : quatre per­sonnes d’ap­pa­rence res­pec­table, plus un direc­teur d’hô­tel ner­veux et un ancien fonc­tion­naire otto­man, tous accrou­pis autour de tables de jeu, retour­nant des pla­teaux de back­gam­mon avec la fébri­li­té de cher­cheurs d’or californiens.

Le pre­mier pla­teau — celui que Sir Per­ci­val uti­li­sait habi­tuel­le­ment — ne révé­la rien. Bois lisse, incrus­ta­tion de nacre par­faite, aucune marque suspecte.

« Rien, annon­ça Per­ci­val avec déception.

— Essayez le deuxième », sug­gé­ra Leyla.

Niko­lai retour­na le second pla­teau avec l’en­thou­siasme d’un enfant débal­lant un cadeau de Noël. Cette fois, son excla­ma­tion de triomphe réson­na dans tout le salon :

« Là ! Des chiffres ! Gra­vés dans le bois ! »

Effec­ti­ve­ment, à peine visibles, usés par le temps mais indé­nia­ble­ment pré­sents, des chiffres étaient gra­vés : 2–0‑1.

« 201, lut Rupert à voix haute. Une autre chambre ? »

Bian­chi hocha la tête. « Deuxième étage. Actuel­le­ment vacante. Elle l’est depuis… » Il consul­ta son registre. « Depuis 1920. Six ans. »

« Curieux, obser­va Meh­met. Pour­quoi une chambre res­te­rait-elle inoc­cu­pée pen­dant six ans ? »

« Je… » Bian­chi sem­blait mal à l’aise. « Il y a eu un inci­dent. Un client a pré­ten­du avoir vu… des choses. Des ombres. Des voix. Depuis, per­sonne ne veut y dor­mir. Les gens sont superstitieux. »

« Ou peut-être pers­pi­caces, sug­gé­ra Niko­lai. Le troi­sième pla­teau, vite ! »

Le troi­sième pla­teau por­tait éga­le­ment une ins­crip­tion : 3–0‑1.

« Trois chambres, réca­pi­tu­la Rupert. La 47, la 103, la 201, et la 301. Plus une cin­quième que nous n’a­vons pas encore iden­ti­fiée. Quel est le lien ? »

Per­ci­val, qui avait sor­ti un car­net et des­si­nait rapi­de­ment un plan de l’hô­tel, leva les yeux. « Ce sont toutes des chambres situées aux angles de l’im­meuble. Regar­dez : la 47 au qua­trième étage, coin sud-ouest. La 103 au pre­mier, coin nord-est. La 201 au deuxième, coin sud-est. Et la 301 au troi­sième, coin nord-ouest. »

Il tra­ça des lignes reliant les chambres. Le motif qui appa­rut fit écar­quiller les yeux de Mehmet.

« C’est une étoile. Une étoile à cinq branches. Un pentagramme. »

« Sym­bo­lisme otto­man ? deman­da Rupert.

— Pas vrai­ment, répon­dit Meh­met. Mais les francs-maçons l’u­ti­li­saient. Et il y avait beau­coup de francs-maçons à Constan­ti­nople au début du siècle. Des Euro­péens. Des moder­ni­sa­teurs otto­mans. Même cer­tains proches du Sultan. »

« Alors l’ar­chi­tecte, ce Ivan Wald­stein, était franc-maçon ? sug­gé­ra Leyla.

— Pro­ba­ble­ment. » Per­ci­val étu­diait son des­sin. « Et il a construit des pas­sages secrets entre ces cinq chambres. Ou vers quelque chose qu’elles gardent. Mais vers quoi ? »

À cet ins­tant, le chat Pacha entra dans le salon d’une démarche majes­tueuse, sau­ta sur la table, et s’ins­tal­la pré­ci­sé­ment au centre du des­sin de Per­ci­val, recou­vrant le penta­gramme de son corps blanc et dodu.

« Même le chat est impli­qué dans cette conspi­ra­tion, grom­me­la Percival.

— Non, regarde, » Ley­la dési­gna le chat. « Il est au centre. Au centre de l’étoile. »

Per­ci­val recal­cu­la rapi­de­ment. « Le centre géo­mé­trique de ces cinq points serait… » Il tra­ça une nou­velle ligne. « Au rez-de-chaus­sée. Sous le hall principal. »

« Les caves, dit Bian­chi d’une voix blanche. Il y a des caves sous l’hô­tel. Per­sonne n’y des­cend jamais. C’est interdit. »

« Inter­dit par qui ? deman­da Rupert.

— Par… » Bian­chi cher­cha ses mots. « Par tra­di­tion. Depuis l’ou­ver­ture de l’hô­tel. Les pro­prié­taires suc­ces­sifs ont tous main­te­nu l’in­ter­dic­tion. Per­sonne ne sait pourquoi. »

« Eh bien, décla­ra Niko­lai en se levant avec déter­mi­na­tion, je crois que le moment est venu de bri­ser cette char­mante tradition. »

« Abso­lu­ment pas ! » Bian­chi était au bord de l’a­po­plexie. « C’est… c’est impensable ! »

« Mon­sieur Bian­chi, inter­vint Ley­la avec dou­ceur, vous avez un sque­lette au qua­trième étage, des codes cachés sous vos pla­teaux de back­gam­mon, et appa­rem­ment un réseau de pas­sages secrets dans votre éta­blis­se­ment. À ce stade, des­cendre dans les caves semble être la suite logique. »

Le direc­teur ouvrit la bouche, la refer­ma, puis capi­tu­la avec un sou­pir de défaite totale. « Très bien. Mais si nous déran­geons quelque chose qui aurait dû res­ter endor­mi, ne venez pas vous plaindre. »

« Quoi qu’il y ait là-des­sous, remar­qua Per­ci­val, cela dort depuis au moins vingt-trois ans. Je doute qu’il soit de mau­vaise humeur. »

« Vous n’a­vez mani­fes­te­ment jamais réveillé un Empire, répli­qua Meh­met Bey avec un sou­rire énig­ma­tique. Ils sont tou­jours de mau­vaise humeur. »

Bian­chi les condui­sit vers une porte dis­crète der­rière la récep­tion, une porte que Rupert avait remar­quée sans jamais vrai­ment y prê­ter atten­tion. Elle por­tait une plaque en cuivre ter­ni : « Per­son­nel uniquement. »

Le direc­teur sor­tit un trous­seau de clés anciennes, en sélec­tion­na une par­ti­cu­liè­re­ment mas­sive et rouillée, et l’in­sé­ra dans la ser­rure. Elle tour­na avec un grin­ce­ment qui évo­quait des siècles d’inutilisation.

La porte s’ou­vrit sur un esca­lier de pierre des­cen­dant dans l’obs­cu­ri­té. Une odeur remon­ta — pas désa­gréable, mais ancienne, comme celle des biblio­thèques oubliées et des secrets poussiéreux.

« Des lampes, sug­gé­ra Per­ci­val. Beau­coup de lampes. »

Yusuf appa­rut comme par magie — Rupert com­men­çait à se deman­der si le lift-boy ne pos­sé­dait pas le don d’u­bi­qui­té — por­tant quatre lampes à pétrole et deux torches électriques.

« J’ai pen­sé que vous en auriez besoin, effen­dis, dit-il avec un sou­rire entendu.

— Com­ment savais-tu que nous des­cen­drions aux caves ? deman­da Rupert.

— Au Pera Palace, effen­di, tout le monde finit tou­jours par des­cendre aux caves. C’est une autre tradition. »

Sur cette note encou­ra­geante et pour le moins énig­ma­tique, ils com­men­cèrent la descente.

L’es­ca­lier était raide et les marches irré­gu­lières, comme si elles avaient été taillées par quel­qu’un pres­sé ou légè­re­ment ivre. Les murs suin­taient d’hu­mi­di­té, et Rupert pou­vait entendre le bruit de l’eau quelque part dans l’obs­cu­ri­té — pro­ba­ble­ment une cana­li­sa­tion ancienne, ou peut-être la Corne d’Or elle-même, toute proche.

Après ce qui sem­bla être une éter­ni­té mais n’é­tait pro­ba­ble­ment que trois minutes, ils attei­gnirent le fond. Leurs lampes révé­lèrent un espace voû­té, vaste, s’é­ten­dant dans plu­sieurs directions.

Ce n’é­tait pas une simple cave à vin ou un débar­ras. C’é­tait quelque chose de beau­coup plus ambi­tieux. Les voûtes étaient en pierre taillée, de style byzan­tin. Des colonnes mas­sives sou­te­naient le pla­fond. Et sur les murs…

« Mon Dieu, mur­mu­ra Ley­la. Ce sont des mosaïques. »

Effec­ti­ve­ment, par­tiel­le­ment cachées sous la pous­sière et les toiles d’a­rai­gnées, des mosaïques byzan­tines ornaient les murs. Elles repré­sen­taient des scènes reli­gieuses — des saints, des empe­reurs, des anges — exé­cu­tées avec cette per­fec­tion carac­té­ris­tique de l’art de Constantinople.

« Ce n’est pas une cave, dit Meh­met d’une voix trem­blante. C’est une église byzan­tine. Ou ce qu’il en reste. Le Pera Palace a été construit au-des­sus d’une église byzantine. »

« Le pre­mier secret, se sou­vint Rupert. Les docu­ments byzan­tins décou­verts en 1876. Ils prou­vaient quelque chose d’extraordinaire. »

« Et si, sug­gé­ra Niko­lai, cette église était le lieu où ces docu­ments étaient cachés ? Et si Abdül­ha­mid les a fait enter­rer ici, sous l’hô­tel qu’il a commandé ? »

Per­ci­val balaya l’es­pace avec sa torche. « Cher­chons. Si les docu­ments sont ici, ils doivent être dans un endroit pro­té­gé. Une crypte, peut-être. Ou… »

Il s’in­ter­rom­pit. Sa torche venait de révé­ler quelque chose au centre de la crypte. Un autel de pierre. Et sur cet autel…

« Un pla­teau de back­gam­mon, dit Ley­la d’une voix étouf­fée. Il y a un pla­teau de back­gam­mon sur l’autel. »

Ils s’ap­pro­chèrent len­te­ment, comme des pèle­rins décou­vrant une relique sacrée. Le pla­teau était magni­fique — ivoire, nacre, incrus­ta­tions d’or — mani­fes­te­ment ancien, pro­ba­ble­ment otto­man. Et au centre du plateau…

Rupert sor­tit le dé de sa poche et le pla­ça sur le plateau.

Il s’a­jus­tait par­fai­te­ment dans une petite dépres­sion qu’ils n’a­vaient pas remar­quée auparavant.

Un clic méca­nique réson­na dans la crypte.

Puis, avec un gron­de­ment sourd qui fit trem­bler la pous­sière des voûtes, une sec­tion du mur der­rière l’au­tel com­men­ça à cou­lis­ser, révé­lant un pas­sage sombre.

« Eh bien, dit Niko­lai avec un large sou­rire, je crois que nous venons de ter­mi­ner la par­tie que Hein­rich von Wald­stein a com­men­cée il y a vingt-trois ans. »

Mon­sieur Bian­chi, dont le teint était main­te­nant d’une pâleur cada­vé­rique, mur­mu­ra : « Je démis­sionne. Dès demain. J’i­rai en Suisse. Ou au Tibet. N’im­porte où loin de cet hôtel maudit. »

Mais per­sonne ne l’é­cou­tait. Ils étaient tous hyp­no­ti­sés par le pas­sage qui venait de s’ou­vrir, et par ce qu’il pour­rait contenir.

Le sixième secret de l’Em­pire otto­man était sur le point d’être révélé.

Et Rupert Beau­re­gard Whit­combe, jour­na­liste du Mor­ning Gazette, avait enfin son article.

Si seule­ment il sur­vi­vait assez long­temps pour l’écrire.

… Lire la suite…

Read more
L’in­croyable affaire du dé du Sul­tan (cha­pitres 6 à 8)

L’in­croyable affaire du dé du Sul­tan (cha­pitres 4 à 5)

L’in­croyable affaire du dé du Sultan

Cha­pitres 4 à 5

PAR­TIE I

L’AR­RI­VÉE

CHA­PITRE IV

Minuit au Pera Palace pos­sé­dait une qua­li­té par­ti­cu­lière. Le silence n’é­tait jamais tout à fait com­plet — il y avait tou­jours le grin­ce­ment d’un par­quet, le mur­mure d’une conver­sa­tion fan­tôme dans les murs, le sou­pir d’un empire qui refu­sait de mou­rir tout à fait.

Rupert des­cen­dit l’es­ca­lier avec la pru­dence d’un cam­brio­leur ama­teur. À mi-che­min, il croi­sa Niko­lai qui mon­tait, por­tant une bou­teille de vod­ka et une lampe à pétrole.

« Pour le cou­rage, expli­qua-t-il en bran­dis­sant la bou­teille. Et pour voir, ajou­ta-t-il en levant la lampe. L’élec­tri­ci­té au sous-sol est capri­cieuse. Comme tout dans cet établissement. »

Ils trou­vèrent Ley­la et Per­ci­val déjà dans le hall, chu­cho­tant comme des conspi­ra­teurs. Ley­la avait revê­tu une tenue pra­tique — pour autant qu’une robe de soie noire puisse être consi­dé­rée comme pra­tique — et por­tait une lampe de poche fran­çaise qui avait l’air d’a­voir sur­vé­cu à plu­sieurs révolutions.

Sir Per­ci­val, lui, était équi­pé comme pour une expé­di­tion colo­niale : veste de chasse, pan­ta­lon de tweed ren­for­cé, et une canne à pom­meau d’argent qu’il mani­pu­lait avec l’au­to­ri­té d’un chef d’ex­pé­di­tion confirmé.

« Nous sommes par­fai­te­ment ridi­cules, obser­va-t-il. Quatre adultes pré­ten­du­ment sen­sés sur le point de des­cendre illé­ga­le­ment dans une cage d’as­cen­seur pour cher­cher un dé qui n’a pro­ba­ble­ment aucune valeur historique.

— Mais vous êtes là quand même, nota Ley­la avec amusement.

— Par sens du devoir envers mes com­pa­gnons plus impru­dents. » Il tous­sa. « Et par curio­si­té, je l’admets. »

Yusuf appa­rut de l’ombre comme un ecto­plasme, les fai­sant tous sursauter.

« Effen­dis, chu­cho­ta-t-il, l’as­cen­seur est blo­qué au der­nier étage. La cage est libre. Mais soyez rapides. Mon­sieur Bian­chi fait sa ronde à une heure. »

Il leur ten­dit une corde de chanvre robuste. « Pour des­cendre. Le fond est à trois mètres sous le rez-de-chaus­sée. » Il mar­qua une pause. « Et effen­dis ? Si vous enten­dez l’as­cen­seur se mettre en marche, remon­tez immé­dia­te­ment. Être écra­sé par un ascen­seur otto­man serait une mort absurde même selon les stan­dards du Pera Palace. »

Sur cette note encou­ra­geante, il dis­pa­rut aus­si silen­cieu­se­ment qu’il était apparu.

La cage de l’as­cen­seur s’ou­vrait par une trappe de ser­vice dis­si­mu­lée der­rière un pan­neau de boi­se­rie. Per­ci­val, avec l’ef­fi­ca­ci­té de quel­qu’un ayant par­ti­ci­pé à plus d’o­pé­ra­tions clan­des­tines qu’il ne vou­lait l’ad­mettre, fit glis­ser le pan­neau révé­lant un trou noir béant d’où mon­tait une odeur de métal rouillé, d’huile ancienne, et de mys­tères accumulés.

« Ladies first ? sug­gé­ra Niko­lai avec ironie.

— Les ivrognes d’a­bord, rétor­qua Ley­la. Vous avez bu suf­fi­sam­ment pour ne rien sen­tir si vous tombez. »

Rupert, pre­nant sur lui, atta­cha la corde à une colonne de marbre mas­sive et com­men­ça la des­cente. La cage était étroite, les parois glis­santes d’hu­mi­di­té. Au-des­sus de lui, les câbles de l’as­cen­seur pen­daient comme des ser­pents métal­liques endormis.

Le fond de la cage était exac­te­ment tel que Yusuf l’a­vait décrit : un cime­tière d’ob­jets oubliés. Dans le fais­ceau de sa lampe, Rupert décou­vrit un pay­sage étrange fait de pièces de mon­naie de l’an­cien empire, de bou­tons de man­chette, d’é­pingles à cha­peau, d’un monocle bri­sé, et — curieu­se­ment — d’un revol­ver rouillé.

« Vous trou­vez quelque chose ? » La voix de Per­ci­val réson­na depuis le haut de la cage.

« Un revol­ver, répon­dit Rupert.

— Ah. Pro­ba­ble­ment celui d’Ah­med Bey. Dis­pa­ru mys­té­rieu­se­ment en 1919. » Per­ci­val disait cela avec le ton déta­ché de quel­qu’un énu­mé­rant les articles d’une liste de courses.

Ley­la des­cen­dit à son tour, sui­vie de Niko­lai qui chan­ton­nait quelque chose en russe pour, selon ses dires, « apai­ser les fantômes. »

Per­ci­val refu­sa caté­go­ri­que­ment de des­cendre : « Quel­qu’un doit res­ter en haut pour sur­veiller. C’est une ques­tion de stra­té­gie mili­taire de base. »

Pen­dant quinze minutes, ils fouillèrent métho­di­que­ment le fond de la cage. Ley­la décou­vrit une broche en dia­mants qu’elle recon­nut immé­dia­te­ment : « Celle de la Com­tesse Marit­za ! Elle l’a cher­chée pen­dant des mois en 1920. Elle a fini par accu­ser son mari de l’a­voir ven­due pour payer ses dettes de jeu. Ils ont divor­cé à cause de ça. »

Niko­lai trou­va une médaille mili­taire otto­mane et la contem­pla avec mélan­co­lie : « Tant de gloire finit tou­jours au fond d’un trou. C’est une par­faite méta­phore de l’existence. »

Rupert, accrou­pi dans un coin, sen­tit sou­dain quelque chose de dur sous ses doigts. Il balaya la pous­sière et décou­vrit un dé en ivoire mar­qué d’un point doré.

« Je l’ai ! » s’exclama-t-il.

Ley­la et Niko­lai se pré­ci­pi­tèrent. Dans le fais­ceau croi­sé de leurs lampes, le dé brillait d’un éclat mat, presque organique.

« Le dé du Sul­tan, mur­mu­ra Ley­la avec révérence.

— Il n’a rien de spé­cial, objec­ta Rupert. Juste un vieux dé.

— Regar­dez mieux. » Ley­la le lui prit déli­ca­te­ment des mains et le tour­na vers la lumière. « Voyez ces marques ? Ce sont des carac­tères arabes. Une inscription. »

En effet, gra­vé fine­ment sur chaque face du dé, Rupert dis­tin­gua des lettres minuscules.

« Que dit l’ins­crip­tion ? demanda-t-il.

— Je ne lis pas l’a­rabe clas­sique, admit Ley­la. Mais Meh­met Bey pour­ra traduire. »

C’est à cet ins­tant pré­cis que l’as­cen­seur au-des­sus d’eux émit un grin­ce­ment inquiétant.

« Il des­cend ! » hur­la Per­ci­val depuis le haut. « Remon­tez ! Immédiatement ! »

La panique qui s’en­sui­vit fut brève mais intense. Niko­lai, avec une agi­li­té sur­pre­nante pour quel­qu’un ayant consom­mé une demi-bou­teille de vod­ka, grim­pa à la corde en pre­mier. Ley­la le sui­vit avec la grâce d’une acro­bate, ses jupons de soie flot­tant dans la pénombre.

Rupert, moins ath­lé­tique, pei­na sur les der­niers mètres tan­dis que la cage de l’as­cen­seur des­cen­dait inexo­ra­ble­ment au-des­sus de lui avec un concert de grin­ce­ments métal­liques qui évo­quait les gémis­se­ments d’un lévia­than méca­nique agonisant.

Per­ci­val le his­sa par le col au moment pré­cis où l’as­cen­seur attei­gnait le rez-de-chaus­sée, man­quant la tête de Rupert d’une dizaine de centimètres.

Ils s’é­crou­lèrent tous les quatre sur le sol de marbre du hall, hale­tants, cou­verts de pous­sière et d’huile, par­fai­te­ment conscients qu’ils venaient d’é­chap­per de peu à ce qui aurait été men­tion­né dans les jour­naux comme « un tra­gique acci­dent d’ascenseur. »

La porte de l’as­cen­seur s’ou­vrit len­te­ment, révé­lant une cabine vide.

« Per­sonne ne l’a appe­lé, consta­ta Ley­la d’une voix tremblante.

— Il est des­cen­du tout seul, confir­ma Niko­lai. L’as­cen­seur a déci­dé de des­cendre tout seul.

— Les ascen­seurs ne décident rien, rétor­qua Per­ci­val, mais sa voix man­quait de convic­tion. Ce sont de simples mécanismes.

— Peut-être, mur­mu­ra Ley­la. Ou peut-être que l’as­cen­seur vou­lait qu’on trouve le dé. Et main­te­nant qu’on l’a trouvé… »

Elle ne ter­mi­na pas sa phrase. Ce n’é­tait pas nécessaire.

Rupert ouvrit sa main, révé­lant le dé d’i­voire. Dans la lumière élec­trique du hall, le point doré brillait dou­ce­ment, presque comme s’il pul­sait avec une vie propre.

« Mis­sion accom­plie, dit-il faiblement.

— Ou com­men­cée, cor­ri­gea Niko­lai. Quelque chose me dit que trou­ver le dé n’é­tait que le début. »

Ils se sépa­rèrent sans un mot, cha­cun rega­gnant sa chambre avec la conscience trou­blante que quelque chose venait de chan­ger au Pera Palace, quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable mais d’indéniable.

Dans sa chambre, Rupert net­toya le dé avec un mou­choir, révé­lant plei­ne­ment les ins­crip­tions arabes. Demain, ils deman­de­raient à Meh­met Bey de les traduire.

Mais cette nuit, allon­gé dans son lit étroit, le dé posé sur sa table de nuit, Rupert ne put s’empêcher de pen­ser que cer­tains objets ne sont pas sim­ple­ment per­dus puis retrou­vés — ils dis­pa­raissent et réap­pa­raissent quand leur pré­sence est nécessaire.

Et si c’é­tait le cas, la ques­tion n’é­tait pas pour­quoi le dé avait dis­pa­ru, mais pour­quoi il avait choi­si de reve­nir maintenant.

CHA­PITRE V

Le len­de­main matin, Rupert se réveilla avec une cour­ba­ture géné­ra­li­sée qui témoi­gnait dou­lou­reu­se­ment de son manque d’en­traî­ne­ment pour les expé­di­tions noc­turnes dans les cages d’as­cen­seur. Chaque muscle lui rap­pe­lait qu’il n’a­vait plus vingt ans et qu’es­ca­la­der des cordes à minuit était une acti­vi­té mieux adap­tée aux per­sonnes dotées d’une condi­tion phy­sique supé­rieure à la sienne.

Le dé du Sul­tan — car Rupert com­men­çait mal­gré lui à le nom­mer ain­si — repo­sait sur sa table de nuit, inno­cem­ment inof­fen­sif à la lumière du jour. Il le sai­sit et le fit rou­ler dans sa paume. L’i­voire était lisse, pati­né par des décen­nies de mani­pu­la­tions. Le point doré, vu de près, n’é­tait pas de l’or mais plu­tôt une incrus­ta­tion d’ambre, ce qui expli­quait cette qua­li­té presque orga­nique qu’il sem­blait posséder.

Il des­cen­dit prendre son petit-déjeu­ner, le dé soi­gneu­se­ment ran­gé dans la poche de son gilet.

Dans la salle à man­ger, il trou­va Meh­met Bey déjà ins­tal­lé, siro­tant un café turc si épais qu’une cuillère aurait pu tenir debout dedans. Meh­met était un homme dans la cin­quan­taine avan­cée, chauve comme un œuf, avec des yeux noirs per­çants et une mous­tache élé­gam­ment cirée qui com­pen­sait l’ab­sence totale de che­veux sur le reste de sa tête.

Ancien fonc­tion­naire du minis­tère des Affaires étran­gères otto­man, Meh­met avait sur­vé­cu à la chute de l’Em­pire avec cette rési­lience par­ti­cu­lière aux bureau­crates qui savent que les régimes passent mais que la pape­rasse, elle, est éter­nelle. Il vivait main­te­nant de tra­duc­tions occa­sion­nelles et d’une pen­sion si maigre qu’elle consti­tuait davan­tage une plai­san­te­rie admi­nis­tra­tive qu’un reve­nu viable.

« Mon­sieur Whit­combe, salua-t-il avec une cour­toi­sie otto­mane impec­cable. On m’a dit que vous aviez vécu une aven­ture noc­turne remarquable. »

Rupert se deman­da com­ment, au Pera Palace, les nou­velles pou­vaient cir­cu­ler plus vite que dans une agence de presse.

« En effet, admit-il en s’as­seyant. Et j’au­rais besoin de votre aide. »

Il sor­tit le dé et le posa sur la nappe blanche. Meh­met Bey s’im­mo­bi­li­sa, sa tasse de café sus­pen­due à mi-che­min entre la table et ses lèvres.

« Par Allah, mur­mu­ra-t-il. C’est vrai­ment lui.

— Vous le connaissez ?

— Connaître est un mot bien modeste. » Meh­met repo­sa sa tasse avec une pré­ci­sion mil­li­mé­trique. « J’ai vu Abdül­ha­mid jouer avec ce dé. J’é­tais un jeune scribe au palais. Cela se pas­sait en… 1908, je crois. Quelques mois avant sa dépo­si­tion. Il jouait contre son fils, le prince Meh­med. Et il a perdu. »

« Il a per­du une par­tie de backgammon ?

— Il a per­du l’Em­pire. » Meh­met sou­rit tris­te­ment. « Oh, pas lit­té­ra­le­ment, bien sûr. Mais il a dit — je me sou­viens de ses mots exacts — : Les dés sont jetés. L’an­cien monde s’ef­face. Puisse celui qui trouve ce dé com­prendre ce que j’ai com­pris trop tard. »

« Com­prendre quoi ?

— C’est pré­ci­sé­ment ce que l’ins­crip­tion explique. » Meh­met sai­sit le dé avec révé­rence et l’exa­mi­na minu­tieu­se­ment. « L’a­rabe est ancien. Clas­sique. Très bien gravé. »

Il cher­cha ses lunettes dans sa poche, les chaus­sa, et se mit à déchif­frer lentement :

« Face un : ‘Le hasard n’existe pas.’ Face deux : ‘Seules les illu­sions tombent.’ Face trois : ‘Ce qui est caché sera révé­lé.’ Face quatre : ‘Ce qui est révé­lé sera jugé.’ Face cinq : ‘Les empires meurent, les véri­tés demeurent.’ Face six : ‘Le sixième secret attend son heure.’ »

Rupert nota men­ta­le­ment chaque phrase. « Le sixième secret ? Quel secret ?

— Per­sonne ne sait. » Meh­met ren­dit le dé à Rupert. « Abdül­ha­mid était para­noïaque, mys­tique, et pro­fon­dé­ment convain­cu que le monde fonc­tion­nait selon des lois invi­sibles que seuls quelques ini­tiés pou­vaient com­prendre. Ce dé… c’é­tait sa manière de lais­ser un message. »

« Un mes­sage à qui ?

— À celui qui le trou­ve­rait. Vous, apparemment. »

À cet ins­tant, Ley­la, Niko­lai et Per­ci­val firent leur entrée simul­ta­née, comme s’ils avaient répé­té cette synchronisation.

« Alors ? deman­da Ley­la sans pré­am­bule. Que dit l’inscription ?

Meh­met répé­ta la tra­duc­tion. Un silence contem­pla­tif s’a­bat­tit sur le petit groupe.

« Des énigmes, grom­me­la Per­ci­val. Abdül­ha­mid était fou.

— Non, inter­vint Niko­lai. Il était russe d’es­prit. Nous aus­si, nous aimons les véri­tés enve­lop­pées dans des mys­tères enve­lop­pés dans des vod­kas. » Il mar­qua une pause. « Quoique lui pré­fé­rait le café. Mais le prin­cipe est le même. »

« Ce qui est caché sera révé­lé, réci­ta Ley­la pen­si­ve­ment. Cela sug­gère qu’il y a quelque chose à découvrir. »

« Et le sixième secret attend son heure, ajou­ta Rupert. Comme si ce dé était une clé.

— Une clé pour quoi ? deman­da pra­ti­que­ment Percival.

— C’est la ques­tion, n’est-ce pas ? » Meh­met Bey sou­rit. « Abdül­ha­mid a lais­sé beau­coup de choses dans cet hôtel. Des sou­ve­nirs. Des regrets. Et peut-être… des secrets. »

À cet ins­tant pré­cis, Mon­sieur Bian­chi fit irrup­tion dans la salle à man­ger, son visage habi­tuel­le­ment blême main­te­nant car­ré­ment livide.

« Mes­sieurs, dames, annon­ça-t-il d’une voix trem­blante, j’ai une nou­velle. La chambre 47 doit être ouverte. »

La chambre 47. Rupert avait enten­du par­ler de cette chambre — fer­mée depuis des années, per­sonne ne savait exac­te­ment pour­quoi. Les rumeurs allaient du sui­cide d’un diplo­mate à la dis­pa­ri­tion mys­té­rieuse d’une espionne russe.

« Pour­quoi main­te­nant ? deman­da Leyla.

— J’ai reçu un télé­gramme. » Bian­chi agi­ta un papier jau­ni. « De l’an­cien pro­prié­taire. Il demande que la chambre soit ouverte et… inven­to­riée. Après vingt-trois ans. »

« Quelle coïn­ci­dence extra­or­di­naire, obser­va Niko­lai. Le dé réap­pa­raît et le len­de­main, une chambre fer­mée depuis deux décen­nies doit être ouverte. »

« Il n’y a pas de coïn­ci­dences, réci­ta Rupert, se sou­ve­nant de l’ins­crip­tion. Seule­ment des illu­sions qui tombent. »

Per­ci­val se leva brus­que­ment. « Quand ouvrez-vous cette chambre, Bianchi ?

— Cet après-midi. Trois heures. » Le direc­teur les regar­da tour à tour. « Je… je sup­pose que vous sou­hai­te­riez tous être présents ? »

Ce n’é­tait même pas une ques­tion. Bien sûr qu’ils seraient pré­sents. Au Pera Palace, un mys­tère était une den­rée rare et pré­cieuse, et per­sonne ne vou­lait man­quer le dénouement.

Rupert remon­ta dans sa chambre, le dé tou­jours dans sa poche. Il s’as­sit à son petit bureau et ten­ta d’é­crire à Pem­ber­ton pour expli­quer pour­quoi il n’a­vait tou­jours envoyé aucun article sur le congrès inexistant.

Cher Pem­ber­ton,

Le congrès n’a pas eu lieu. Cepen­dant, je suis sur la piste d’une his­toire poten­tiel­le­ment beau­coup plus inté­res­sante concer­nant un dé de back­gam­mon his­to­rique et une chambre d’hô­tel fer­mée depuis 1903…

Il s’ar­rê­ta. Écrit comme ça, cela son­nait par­fai­te­ment fou. Il frois­sa le papier et le jeta.

À trois heures moins cinq, Rupert des­cen­dit au qua­trième étage. Les autres étaient déjà là, ras­sem­blés devant la porte numé­ro­tée 47 comme des fidèles atten­dant l’ou­ver­ture d’un temple.

Mon­sieur Bian­chi arri­va, por­tant un trous­seau de clés anciennes qui tin­taient comme des os de squelette.

« Mes­sieurs, dames, dit-il solen­nel­le­ment, je dois vous pré­ve­nir. Je ne sais pas ce que nous allons trou­ver. Cette chambre a été fer­mée sur ordre du Sul­tan lui-même. Abdül­ha­mid II. En 1903. Avant même l’ou­ver­ture offi­cielle de l’hô­tel au public. »

Il insé­ra la clé dans la ser­rure. Elle tour­na avec un cli­que­tis métal­lique qui réson­na dans le cou­loir comme un verdict.

La porte s’ou­vrit len­te­ment, révé­lant l’obscurité.

Et c’est là que l’his­toire du Pera Palace, qui avait cou­lé tran­quille­ment pen­dant des décen­nies comme un fleuve endor­mi, allait sou­dai­ne­ment deve­nir beau­coup plus compliquée.

Car dans la chambre 47, par­fai­te­ment conser­vée dans une pous­sière de vingt-trois ans, se trou­vait un pla­teau de back­gam­mon com­plet, un jeu d’é­checs per­san, une pile de lettres cache­tées, et — détail qui fit pâlir même Sir Per­ci­val — un sque­lette humain élé­gam­ment vêtu, assis à une table, les mains encore posées sur les pièces du jeu comme s’il atten­dait patiem­ment que quel­qu’un vienne ter­mi­ner la partie.

Ley­la fut la pre­mière à retrou­ver sa voix :

« Eh bien, mur­mu­ra-t-elle, je crois que nous venons de trou­ver le sixième secret. »

Rupert, avec le réflexe du jour­na­liste, sor­tit immé­dia­te­ment son car­net et com­men­ça à prendre des notes. Pem­ber­ton allait enfin avoir son article.

Même si celui-ci était infi­ni­ment plus étrange que tout ce qu’ils auraient pu imaginer.

… Lire la suite…

Read more
L’in­croyable affaire du dé du Sul­tan (cha­pitres 6 à 8)

L’in­croyable affaire du dé du Sul­tan (cha­pitres 1 à 3)

L’in­croyable affaire du dé du Sultan

Cha­pitres 1 à 3

PAR­TIE I

L’AR­RI­VÉE

CHA­PITRE I

Il existe, dans la géo­gra­phie morale de Constan­ti­nople, cer­tains lieux où le temps ne s’é­coule pas selon les lois ordi­naires de la phy­sique new­to­nienne. L’Hô­tel Pera Palace était pré­ci­sé­ment l’un de ces endroits, et Rupert Beau­re­gard Whit­combe allait bien­tôt le décou­vrir à ses dépens.

C’é­tait un mar­di d’oc­tobre 1926, dans une ambiance froide et humide et Rupert des­cen­dait du wagon-lit de l’O­rient-Express avec cette expres­sion par­ti­cu­lière qu’ar­borent les jour­na­listes de second rang envoyés cou­vrir des évé­ne­ments de troi­sième impor­tance. Son rédac­teur en chef au Mor­ning Gazette, un cer­tain Pem­ber­ton doté d’une mous­tache aus­si volu­mi­neuse que son igno­rance de la géo­gra­phie, lui avait dit d’un ton péremp­toire : « Whit­combe, il y a un congrès à Constan­ti­nople. Des diplo­mates. De l’im­por­tance. Allez‑y. »

Voi­là com­ment Rupert Beau­re­gard Whit­combe, trente-deux ans, céli­ba­taire par cir­cons­tance plu­tôt que par choix, pos­ses­seur d’un com­plet gris légè­re­ment défraî­chi et d’une malle conte­nant trois che­mises de rechange et un exem­plaire cor­né de Byron, se retrou­va sur le quai de la gare de Sir­ke­ci, contem­plant avec per­plexi­té la ville qui s’é­ten­dait devant lui.

Un por­teur turc, petit homme mous­ta­chu doté d’une éner­gie inver­se­ment pro­por­tion­nelle à sa taille, s’avança vers lui et s’empara de sa malle avec l’en­thou­siasme d’un conqué­rant ottoman.

« Pera Palace, effen­di ? deman­da-t-il avec un sou­rire révé­lant une remar­quable absence de dents.

— En effet, répon­dit Rupert, légè­re­ment surpris.

— Tous les Anglais vont au Pera Palace, décla­ra le por­teur avec la cer­ti­tude de quel­qu’un énon­çant une loi uni­ver­selle. Tous. Sans exception. »

Rupert vou­lut pro­tes­ter qu’il n’é­tait pas « tous les Anglais », qu’il était un indi­vi­du dis­tinct doté de sa propre volon­té, mais le por­teur était déjà par­ti à une vitesse éton­nante en direc­tion d’un fiacre antédiluvien.

Le tra­jet jus­qu’à Péra se dérou­la dans une confu­sion baby­lo­nienne de rues étroites, de cris de mar­chands, de chiens errants phi­lo­sophes et de tram­ways grin­çants. Rupert nota men­ta­le­ment : « Constan­ti­nople : ville où la cir­cu­la­tion rou­tière semble régie par les prin­cipes du hasard plu­tôt que par ceux du code civil. »

L’Hô­tel Pera Palace appa­rut sou­dain, après le pont de Gala­ta, au détour d’une rue, majes­tueux et légè­re­ment démo­dé, comme un aris­to­crate otto­man qui aurait sur­vé­cu à l’empire par simple force d’i­ner­tie. La façade néo-clas­sique affi­chait cette digni­té par­ti­cu­lière aux éta­blis­se­ments qui ont vu pas­ser trop d’His­toire pour s’é­mou­voir encore de quoi que ce soit.

Le hall d’en­trée sen­tait le tabac turc, l’en­caus­tique vien­noise et quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable que Rupert iden­ti­fia plus tard comme étant l’o­deur carac­té­ris­tique des intrigues diplo­ma­tiques en décom­po­si­tion lente.

Der­rière le comp­toir de la récep­tion se tenait un homme d’une mai­greur cada­vé­rique, vêtu d’une redin­gote qui avait connu des jours meilleurs. Ses yeux, d’un bleu aqueux, évo­quaient ceux d’un pois­son sur­pris par la marée basse.

« Mon­sieur Bian­chi, direc­teur, annon­ça-t-il en esquis­sant une cour­bette mini­ma­liste. Nous vous attendions.

— Vous m’at­ten­diez ? s’é­ton­na Rupert.

— Natu­rel­le­ment. Tous les jour­na­listes qui viennent pour le Congrès des­cendent ici. C’est une tradition. »

Il pro­non­ça le mot « tra­di­tion » avec la révé­rence qu’un prêtre réser­ve­rait aux Saintes Écritures.

« Le Congrès, jus­te­ment, hasar­da Rupert. Pour­riez-vous m’indiquer…

— Chambre 42, cou­pa Bian­chi en lui ten­dant une clé mas­sive. Deuxième étage. L’as­cen­seur est… disons… capri­cieux. Je recom­mande l’escalier. »

Sur ce, le direc­teur se replon­gea dans un registre pous­sié­reux, signi­fiant clai­re­ment que l’en­tre­tien était terminé.

Rupert sai­sit sa clé et se diri­gea vers l’es­ca­lier, croi­sant au pas­sage un chat blanc d’une cor­pu­lence confor­table qui le toi­sa avec le dédain carac­té­ris­tique d’un sul­tan détrô­né contem­plant un roturier.

La chambre 42 était exac­te­ment ce à quoi Rupert s’at­ten­dait : un lit de cuivre, un lava­bo émaillé, un miroir au tain piqué, et une fenêtre don­nant sur une cour inté­rieure où séchait du linge aux ori­gines géo­gra­phiques variées. L’en­semble déga­geait cette mélan­co­lie par­ti­cu­lière aux chambres d’hô­tel qui ont vu pas­ser trop de voya­geurs solitaires.

Il défit sa malle, ran­gea ses trois che­mises dans l’ar­moire où elles prirent immé­dia­te­ment un air dépri­mé, et déci­da de des­cendre au bar pour s’en­qué­rir des détails du fameux Congrès.

Le bar du Pera Palace était une caverne douillette tapis­sée de boi­se­ries sombres et illu­mi­née par des lampes à abat-jour verts qui confé­raient à tous les visages une teinte légè­re­ment cada­vé­rique. Der­rière le comp­toir offi­ciait un bar­man à la mous­tache teinte de hen­né qui pré­pa­rait les cock­tails avec la pré­ci­sion d’un hor­lo­ger suisse.

Seul autre client à cette heure mati­nale, un homme d’une soixan­taine d’an­nées, vêtu d’un com­plet de tweed impec­cable, lisait le Times avec cette expres­sion de concen­tra­tion intense que les Bri­tan­niques réservent habi­tuel­le­ment aux courses hip­piques et aux bul­le­tins météorologiques.

Rupert com­man­da un gin-tonic (« Pour com­battre le palu­disme », jus­ti­fia-t-il sans convic­tion) et s’as­sit à une table proche.

L’homme au Times leva les yeux.

« Vous êtes nou­veau, consta­ta-t-il avec l’ac­cent traî­nant de quel­qu’un qui a fré­quen­té Oxford il y a si long­temps que l’u­ni­ver­si­té elle-même ne s’en sou­vient pro­ba­ble­ment plus.

— Arri­vé ce matin, confir­ma Rupert. Rupert Beau­re­gard Whit­combe, du Mor­ning Gazette.

— Ah, un jour­na­liste. Sir Per­ci­val Dunne. Enchan­té. » Il ten­dit une main osseuse que Rupert ser­ra avec la fer­me­té appropriée.

« Vous êtes ici pour le Congrès, natu­rel­le­ment ? deman­da Rupert.

— Le Congrès ? » Sir Per­ci­val haus­sa un sour­cil brous­sailleux. « Mon cher ami, il n’y a pas de Congrès.

— Com­ment cela, pas de Congrès ?

— Annu­lé. Repor­té. Ou peut-être n’a-t-il jamais exis­té. Les trois théo­ries cir­culent. » Il siro­ta son whis­ky avec la séré­ni­té d’un homme ayant depuis long­temps renon­cé à com­prendre la logique des affaires orientales.

Rupert sen­tit la panique fami­lière du jour­na­liste sans sujet mon­ter en lui comme une marée équinoxiale.

« Mais alors… que faites-vous ici ?

— J’ha­bite ici, mon cher. Depuis 1923. Excel­lente cui­sine, per­son­nel dis­cret, et le back­gam­mon y est remar­quable. » Il dési­gna une table dans le coin du salon où était posé un magni­fique pla­teau de jeu incrus­té de nacre.

« Vous jouez ?

— Pas vrai­ment, admit Rupert.

— Dom­mage. Le back­gam­mon est à Constan­ti­nople ce que le cri­cket est à l’An­gle­terre : une reli­gion dégui­sée en jeu. »

Rupert vida son gin-tonic d’un trait, espé­rant y trou­ver quelque illu­mi­na­tion divine sur la manière d’ex­pli­quer à Pem­ber­ton qu’il avait tra­ver­sé l’Eu­rope pour cou­vrir un évé­ne­ment imaginaire.

« Ne vous inquié­tez pas outre mesure, le ras­su­ra Sir Per­ci­val avec une bon­té inat­ten­due. Vous n’êtes pas le pre­mier jour­na­liste à échouer ici pour un congrès fan­tôme. Le der­nier est res­té six mois. Il tra­vaille main­te­nant pour le Ber­li­ner Tage­blatt. Ou peut-être est-ce le Figa­ro. Je confonds toujours. »

C’est ain­si que Rupert Beau­re­gard Whit­combe com­prit qu’il venait d’en­trer dans un endroit où les lois ordi­naires de la cau­sa­li­té ne s’ap­pli­quaient plus tout à fait, et où un homme pou­vait par­fai­te­ment rési­der dans un hôtel pen­dant trois ans pour des rai­sons que lui-même aurait eu du mal à expliquer.

Le chat blanc choi­sit ce moment pré­cis pour sau­ter sur le comp­toir du bar, ren­ver­ser un cen­drier de cris­tal, et fixer Rupert avec une expres­sion qui sem­blait dire avec malice : « Bien­ve­nue au Pera Palace. »

Rupert com­man­da un deuxième gin-tonic.

CHA­PITRE II

Le len­de­main matin, Rupert se réveilla avec cette sen­sa­tion par­ti­cu­lière qu’é­prouvent les voya­geurs déso­rien­tés lors­qu’ils ne se rap­pellent plus immé­dia­te­ment dans quel pays, voire sur quel conti­nent, ils se trouvent. Le pla­fond incon­nu au-des­sus de sa tête, orné de mou­lures pous­sié­reuses, lui rap­pe­la pro­gres­si­ve­ment qu’il était à Constan­ti­nople, au Pera Palace, et qu’il n’a­vait abso­lu­ment rien à y faire.

Cette der­nière réa­li­sa­tion aurait dû l’an­gois­ser. Curieu­se­ment, elle le soulagea.

Il des­cen­dit prendre son petit-déjeu­ner dans la salle à man­ger, vaste espace lam­bris­sé où une demi-dou­zaine de tables dres­sées avec un soin maniaque atten­daient des clients qui ne vien­draient peut-être jamais. Un ser­veur fan­to­ma­tique sur­git immé­dia­te­ment, comme s’il avait pas­sé la nuit caché der­rière une ten­ture dans cette seule attente.

« Café, effen­di ? » deman­da-t-il avec cet accent inter­ro­ga­tif qui trans­forme n’im­porte quelle affir­ma­tion en ques­tion métaphysique.

Rupert acquies­ça. Le café arri­va, dense et amer comme un remords turc, accom­pa­gné d’œufs brouillés d’une mol­lesse avé­rée et de pain grillé d’une dure­té remar­quable. Il atta­qua ce repas avec la rési­gna­tion du voya­geur bri­tan­nique qui sait que cri­ti­quer la nour­ri­ture étran­gère ne mène qu’à des plats encore plus étranges.

Il était en train de lut­ter contre un mor­ceau de pain par­ti­cu­liè­re­ment coriace lors­qu’une voix de sten­tor reten­tit depuis le seuil de la salle à manger :

« Dos­toïevs­ki avait rai­son ! Le des­tin n’est qu’une série d’ac­ci­dents qui pré­tendent avoir un sens ! »

Rupert leva les yeux et décou­vrit un homme gigan­tesque vêtu d’une robe de chambre de velours bor­deaux qui aurait fait hon­neur à un tsar. Une barbe blanche digne de Tol­stoï enca­drait un visage rou­geaud où brillaient des yeux d’un bleu intense, légè­re­ment fous.

« Niko­lai Alexan­dro­vitch Vol­kons­ki, se pré­sen­ta l’ap­pa­ri­tion en s’ins­tal­lant sans invi­ta­tion à la table de Rupert. Autre­fois comte. Aujourd’­hui : rien. Mais quelle liberté ! »

Il cla­qua des doigts. Le ser­veur, qui sem­blait avoir l’ha­bi­tude, appor­ta ins­tan­ta­né­ment un verre de vodka.

« À huit heures du matin ? ne put s’empêcher de remar­quer Rupert.

— Le temps, mon jeune ami, est une construc­tion sociale. En Rus­sie, nous le savions déjà. Puis la révo­lu­tion est arri­vée et nous a prou­vé que le chaos était la seule constante uni­ver­selle. » Il vida son verre d’un trait. « Vous êtes le nou­veau jour­na­liste sans congrès ?

— Les nou­velles cir­culent vite, obser­va Rupert.

— Au Pera Palace, tout cir­cule vite sauf les clients. Nous sommes ici comme des mouches dans l’ambre : par­fai­te­ment conser­vés, défi­ni­ti­ve­ment immo­biles. C’est abso­lu­ment délicieux. »

Avant que Rupert puisse répondre, une nou­velle voix s’é­le­va, fémi­nine celle-ci, char­gée d’un accent qui évo­quait les salons vien­nois et les théâtres parisiens :

« Niko­lai, vous trau­ma­ti­sez encore les nou­veaux arri­vants avec votre nihi­lisme matinal ? »

Rupert se retour­na et vit s’ap­pro­cher une femme d’une tren­taine d’an­nées, mince et élé­gante dans une robe de soie verte qui avait dû coû­ter une for­tune à l’é­poque où les for­tunes exis­taient encore. Ses che­veux roux étaient rele­vés en un chi­gnon com­pli­qué, et ses yeux sombres pétillaient d’une intel­li­gence ironique.

« Ley­la Hanim, se pré­sen­ta-t-elle en ten­dant une main que Rupert ser­ra mal­adroi­te­ment. Ancienne can­ta­trice. Actuel­le­ment en semi-retraite forcée. »

Elle s’as­sit avec la grâce d’une diva habi­tuée à faire des entrées remarquées.

« Semi-retraite ? s’en­quit Rupert poliment.

— J’ai chan­té à la Sca­la, à Vienne, à Paris. Puis l’Em­pire est tom­bé, et avec lui le goût pour les sopra­nos turques. Main­te­nant, je chante occa­sion­nel­le­ment pour les mariages des familles encore riches. C’est… humi­liant et lucra­tif à la fois. Une com­bi­nai­son très orientale. »

Le ser­veur appor­ta sans qu’elle ait besoin de com­man­der un café turc et un verre d’eau. Rupert com­men­çait à com­prendre que le Pera Palace fonc­tion­nait selon des codes invi­sibles qu’il lui fau­drait du temps pour déchiffrer.

« Vous avez ren­con­tré Sir Per­ci­val, je sup­pose ? deman­da Leyla.

— Hier. Il m’a appris que le Congrès…

— N’existe pas. Oui. » Elle sou­rit. « Mais ne par­tez pas pour autant. Les gens qui viennent au Pera Palace pour une rai­son découvrent tou­jours qu’ils y res­tent pour une autre. »

« C’est très poé­tique, inter­vint Niko­lai, mais tota­le­ment inexact. Les gens res­tent ici parce qu’ils n’ont nulle part ailleurs où aller. Comme moi. Comme Ley­la. Comme Per­ci­val. Nous sommes les fan­tômes d’un monde disparu. »

« Vous êtes sur­tout des dra­ma­tiques insup­por­tables », rétor­qua Ley­la sans méchanceté.

À cet ins­tant, le chat blanc fit son appa­ri­tion, tra­ver­sant majes­tueu­se­ment la salle à man­ger comme un empe­reur ins­pec­tant ses domaines. Il s’ar­rê­ta près de la table de Rupert, le fixa lon­gue­ment, puis sau­ta sur les genoux de Ley­la avec une fami­lia­ri­té évidente.

« Voi­ci Pacha, annon­ça Ley­la en cares­sant l’a­ni­mal. Le véri­table pro­prié­taire de l’hô­tel. Mon­sieur Bian­chi n’est que son employé.

— Je l’ap­pelle Lord Salis­bu­ry, cor­ri­gea une voix der­rière eux.

Sir Per­ci­val venait d’en­trer, impec­cable dans son com­plet de tweed mal­gré l’heure matinale.

« C’est Pacha, insis­ta Leyla.

— Lord Salis­bu­ry, répé­ta Per­ci­val avec fer­me­té. Un chat bri­tan­nique mérite un nom britannique.

— Il est né à Stamboul !

— Détail sans importance. »

Le chat, indif­fé­rent au débat sur son iden­ti­té, se mit à ron­ron­ner bruyamment.

« Ils ont cette dis­cus­sion au moins une fois par semaine, expli­qua Niko­lai à Rupert. C’est deve­nu un rituel. Comme une messe, mais en moins utile. »

Sir Per­ci­val s’as­sit et com­man­da son petit-déjeu­ner avec la pré­ci­sion d’un géné­ral orga­ni­sant une cam­pagne mili­taire : « Deux œufs à la coque, trois minutes exac­te­ment, pain grillé, mar­me­lade d’o­ranges amères, thé Earl Grey. »

« Vous voyez, Whit­combe, dit-il en se tour­nant vers Rupert, la vie au Pera Palace a ses avan­tages. On peut main­te­nir les stan­dards civi­li­sés même au milieu de la bar­ba­rie orientale. »

« La bar­ba­rie orien­tale vous a accueilli quand votre propre gou­ver­ne­ment ne vou­lait plus de vous, remar­qua sèche­ment Leyla.

— Un mal­en­ten­du admi­nis­tra­tif, mar­mon­na Per­ci­val dans sa moustache.

— Il a ven­du des infor­ma­tions au mau­vais camp pen­dant la guerre, tra­dui­sit joyeu­se­ment Niko­lai. Ou peut-être au bon camp mais au mau­vais moment. Les détails sont encore flous. »

Rupert nota men­ta­le­ment que cha­cun des rési­dents du Pera Palace sem­blait por­ter son propre poids de secrets et de dés­illu­sions. L’hô­tel n’é­tait pas tant un refuge qu’un pur­ga­toire pour âmes en transit.

« Et vous, deman­da-t-il à Niko­lai, com­ment êtes-vous arri­vé ici ?

— Par bateau. Depuis Odes­sa. En 1920. Avec une valise vide et un exem­plaire de Tour­gue­niev. Pas même un rouble. Les Bol­che­viques avaient tout pris. » Il haus­sa les épaules phi­lo­so­phi­que­ment. « Mais ils ne pou­vaient pas prendre l’es­sen­tiel : mon pes­si­misme. Celui-là, je l’ai gar­dé intact. »

À cet ins­tant, un jeune Turc en livrée rouge entra dans la salle à man­ger et s’ap­pro­cha de leur table.

« Excu­sez-moi, effen­dis, dit-il avec une cour­toi­sie exquise. Mon­sieur Bian­chi demande si quel­qu’un aurait vu le dé de back­gam­mon manquant. »

Un silence étrange s’a­bat­tit sur la table.

« Quel dé ? deman­da Per­ci­val d’un ton neutre.

— Celui avec le point doré, effen­di. Du pla­teau de tav­la du salon. »

Ley­la et Niko­lai échan­gèrent un regard.

« Le dé du Sul­tan, mur­mu­ra Leyla.

— Ne com­men­cez pas avec vos super­sti­tions, la cou­pa Per­ci­val. C’est un simple dé.

— Un simple dé qui aurait appar­te­nu à Abdül­ha­mid II, pré­ci­sa Niko­lai. Et qui dis­pa­raît tou­jours avant qu’un mal­heur n’arrive. »

Le lift-boy, visi­ble­ment mal à l’aise, s’é­clip­sa rapidement.

Rupert, qui com­men­çait à pen­ser que sa vie de jour­na­liste venait de prendre un tour­nant inat­ten­du, demanda :

« Abdül­ha­mid II ? Le der­nier sul­tan ottoman ?

— Exac­te­ment, confir­ma Ley­la. On dit qu’il jouait au back­gam­mon ici, dans ce salon, avant sa dépo­si­tion. Et qu’il aurait lais­sé ce dé comme… comme une malé­dic­tion. Ou une pro­tec­tion. Per­sonne n’est vrai­ment sûr. »

« Des fadaises, tran­cha Per­ci­val. Quel­qu’un l’a sim­ple­ment éga­ré. Ou volé. Ce dé vaut pro­ba­ble­ment une petite fortune. »

Mais Rupert remar­qua que même Sir Per­ci­val, dans toute sa ratio­na­li­té bri­tan­nique, sem­blait légè­re­ment troublé.

Le chat Pacha — ou Lord Salis­bu­ry — choi­sit ce moment pour sau­ter des genoux de Ley­la et quit­ter la salle à man­ger d’un pas déli­bé­ré, la queue haute, comme s’il en savait beau­coup plus qu’il ne vou­lait bien le dire.

Ce qui était pro­ba­ble­ment le cas.

CHA­PITRE III

Rupert pas­sa les trois jours sui­vants dans un état de per­plexi­té crois­sante. Le dé man­quant était deve­nu le sujet de toutes les conver­sa­tions au Pera Palace, et les théo­ries se mul­ti­pliaient avec la fer­ti­li­té carac­té­ris­tique des rumeurs en milieu clos.

Mon­sieur Bian­chi, le direc­teur, avait fouillé sys­té­ma­ti­que­ment le salon, dépla­çant cana­pés et fau­teuils avec une éner­gie qui démen­tait son appa­rence cada­vé­rique. Résul­tat : rien. Le dé au point doré s’é­tait vola­ti­li­sé aus­si com­plè­te­ment qu’un empire disparu.

Sir Per­ci­val main­te­nait sa posi­tion ratio­na­liste : « Quel­qu’un l’a pris. Point final. Pro­ba­ble­ment ce nou­veau ser­veur, le grand maigre avec des dents en or. Il a l’air louche. »

Niko­lai, pré­vi­si­ble­ment, voyait là l’œuvre du Des­tin : « Les objets dis­pa­raissent quand leur temps est venu. Comme les empires. Comme les illu­sions. Comme ma fortune. »

Ley­la, plus prag­ma­tique, sug­gé­ra : « Peut-être est-il tom­bé dans une fis­sure du par­quet ? Ces vieilles mai­sons ont des cachettes partout. »

Mais la théo­rie la plus intri­gante vint de Yusuf, le lift-boy, jeune Turc d’une ving­taine d’an­nées qui mani­pu­lait l’as­cen­seur capri­cieux avec la dex­té­ri­té d’un domp­teur de fauves.

Rupert le croi­sa au deuxième étage, alors qu’il ten­tait vai­ne­ment de convaincre l’as­cen­seur de des­cendre. La cage de fer for­gé demeu­rait obs­ti­né­ment immo­bile, indif­fé­rente à ses pres­sions répé­tées sur le bouton.

« Il ne veut pas, effen­di, consta­ta Yusuf avec philosophie.

— Com­ment cela, il ne veut pas ? C’est un ascen­seur, pas une personne.

— Cet ascen­seur a été ins­tal­lé en 1861 par Mon­sieur Otis lui-même. Il a trans­por­té des sul­tans, des espions, des assas­sins. Il a vu tom­ber un empire. Main­te­nant, il fait ce qu’il veut. » Yusuf sou­rit, révé­lant des dents éton­nam­ment blanches. « Mais si effen­di récite un poème, par­fois il consent. »

Rupert le fixa, cer­tain d’a­voir mal compris.

« Un poème ? Il consent ?

— Ou une chan­son. Mon­sieur Niko­lai lui chante du Pou­ch­kine. Madame Ley­la pré­fère Bau­de­laire. Sir Per­ci­val refuse par prin­cipe, c’est pour­quoi il prend tou­jours l’escalier. »

Rupert consi­dé­ra ses options. L’es­ca­lier mon­tait raide jus­qu’au qua­trième étage où se trou­vait la biblio­thèque qu’il sou­hai­tait explo­rer. Ses genoux lui jouaient par­fois des tours.

« Je ne connais pas de poèmes par cœur, admit-il.

— Essayez Byron, effen­di. Les Anglais connaissent tou­jours Byron. »

Rupert se racla la gorge, se sen­tant par­fai­te­ment ridi­cule. D’une voix hési­tante, il récita :

« She walks in beau­ty, like the night

Of cloud­less climes and star­ry skies… »

L’as­cen­seur émit un grin­ce­ment appro­ba­teur et com­men­ça à descendre.

Yusuf hocha la tête avec satis­fac­tion. « Vous voyez ? Il appré­cie les classiques. »

Alors qu’ils des­cen­daient dans un concert de grin­ce­ments métal­liques, Rupert demanda :

« Ce dé dis­pa­ru… vous avez une théorie ?

— Bien sûr, effen­di. » Yusuf bais­sa la voix, comme s’il crai­gnait d’être enten­du par les murs eux-mêmes. « Il est tom­bé dans la cage de l’ascenseur. »

Rupert consi­dé­ra cette pos­si­bi­li­té. « Le salon est au rez-de-chaus­sée. Comment…

— La cage de l’as­cen­seur est juste der­rière le mur du salon, expli­qua Yusuf. Il y a des fis­sures. Par­fois, des objets tombent. Des pièces de mon­naie. Des bou­tons de man­chette. Une fois, la bague de Madame Hanim. »

« Et vous les récupérez ?

— Impos­sible, effen­di. Le fond de la cage est à trois mètres sous le rez-de-chaus­sée. Il y a là cin­quante ans d’ob­jets per­dus. C’est… » Il cher­cha le mot juste. « C’est comme une archive de tout ce que l’hô­tel a oublié. »

L’as­cen­seur s’ar­rê­ta au rez-de-chaus­sée avec un der­nier grin­ce­ment vic­to­rieux. Rupert en sor­tit, l’es­prit déjà en train d’é­cha­fau­der un plan.

« Yusuf, deman­da-t-il, serait-il pos­sible de des­cendre dans cette cage ?

— Tech­ni­que­ment, oui. Pra­ti­que­ment, non. Mon­sieur Bian­chi l’in­ter­dit for­mel­le­ment. Il dit que c’est dangereux. »

« Et si quel­qu’un des­cen­dait quand même ?

Yusuf sou­rit avec un fond de facé­tie. « Je ne ver­rais rien, effen­di. La nuit, je dors très profondément. »

Rupert pas­sa le reste de l’a­près-midi au bar, buvant du raki et obser­vant les rési­dents. Miss Aga­tha Pen­wor­thy, gou­ver­nante anglaise au chô­mage depuis la chute de l’Em­pire, fai­sait de la tapis­se­rie dans un coin avec une concen­tra­tion féroce. Meh­met Bey, ancien fonc­tion­naire otto­man, jouait aux échecs contre lui-même, mar­mon­nant des stra­té­gies dans un turc archaïque.

Cha­cun était enfer­mé dans son propre monde, comme des pla­nètes en orbite autour d’un soleil mort depuis longtemps.

À huit heures du soir, Ley­la fit son entrée, vêtue d’une robe de velours noir qui mur­mu­rait richesse éva­nouie à chaque mou­ve­ment. Elle s’ins­tal­la au pia­no — un Bech­stein désac­cor­dé qui avait connu des jours meilleurs — et com­men­ça à jouer.

Ce n’é­tait pas une mélo­die pré­cise, plu­tôt une impro­vi­sa­tion mélan­co­lique qui sem­blait cap­tu­rer l’es­sence même du Pera Palace : belle, démo­dée, légè­re­ment triste, et obs­ti­né­ment refu­sant de disparaître.

Niko­lai entra, s’ar­rê­ta pour écou­ter, puis décla­ra d’une voix vibrante : « Cho­pin aurait pleu­ré ! Ou ri. Pro­ba­ble­ment les deux. »

« Ce n’est pas du Cho­pin, cor­ri­gea Ley­la sans ces­ser de jouer. C’est du Ley­la. Une com­po­si­tion per­son­nelle : Varia­tions sur le thème de l’exil volon­taire. »

« L’exil n’est jamais volon­taire, phi­lo­so­pha Niko­lai en s’af­fa­lant dans un fau­teuil. On est tou­jours chas­sé. Par les révo­lu­tions, par les créan­ciers, par ses propres erreurs. »

Sir Per­ci­val, qui lisait le Times vieux de trois semaines, leva les yeux. « Vous êtes d’une gaie­té dépri­mante ce soir, Nikolai. »

« C’est le dé, mur­mu­ra Ley­la en pla­quant un accord dis­so­nant. Quand le dé du Sul­tan dis­pa­raît, les mal­heurs arrivent. »

« Super­sti­tions, grom­me­la Percival.

— La der­nière fois qu’il a dis­pa­ru, conti­nua Ley­la imper­tur­ba­ble­ment, c’é­tait en 1922. Trois jours plus tard, la guerre gré­co-turque se ter­mi­nait. L’Em­pire n’exis­tait plus. »

« Coïn­ci­dence, décla­ra Percival.

— Peut-être. » Ley­la ces­sa de jouer et se tour­na vers eux. « Mais peut-être pas. Abdul Hamid était para­noïaque, super­sti­tieux, et pro­fon­dé­ment croyant au pou­voir des sym­boles. S’il a lais­sé ce dé ici, c’é­tait pour une rai­son bien particulière. »

Rupert, qui avait écou­té en silence, prit la parole :

« J’ai une théo­rie. Il serait tom­bé dans la cage de l’ascenseur.

— Yusuf vous a par­lé, devi­na Ley­la avec un sourire.

— En effet. Et je me deman­dais… serait-il pos­sible de vérifier ?

Niko­lai se redres­sa, sou­dain inté­res­sé. « Une expé­di­tion noc­turne dans les entrailles de l’hô­tel ? Splen­dide ! C’est exac­te­ment le genre d’ac­ti­vi­té absurde dont j’a­vais besoin. »

« Vous êtes tous fous, sou­pi­ra Per­ci­val. Mais je sup­pose que je dois venir pour m’as­su­rer que per­sonne ne se tue. »

Ley­la fer­ma le pia­no avec déli­ca­tesse. « Minuit, alors. Quand Bian­chi dort. »

C’est ain­si que Rupert Beau­re­gard Whit­combe, jour­na­liste sans sujet, se retrou­va à orga­ni­ser ce qui serait plus tard connu dans les annales offi­cieuses du Pera Palace comme « L’In­ci­dent de la Cage d’As­cen­seur » — un évé­ne­ment qui ne résou­drait rien mais révé­le­rait beaucoup.

Le chat Pacha, témoin silen­cieux de cette conver­sa­tion, bâilla lon­gue­ment et quit­ta le salon d’un pas tran­quille, comme s’il savait déjà que les humains allaient faire quelque chose de par­fai­te­ment ridi­cule et qu’il n’a­vait aucune inten­tion d’y participer.

… Lire la suite…

Read more
Vapeurs sur le Bosphore

Vapeurs sur le Bosphore

Vapeurs sur le Bosphore

His­toire sen­ti­men­tale de Şehir Hatları

His­toire sen­ti­men­tale de Şehir Hatları

On dit sou­vent qu’Istanbul est une ville de ponts. C’est vrai, mais réduc­teur. Avant que le béton ne se tende d’une rive à l’autre, il y avait déjà, sur l’eau, des sil­houettes blanches striées d’orange qui fai­saient le lien : les vapur. Ces fer­ries grin­çants, cra­cho­tant de la vapeur comme des loco­mo­tives à moi­tié marines, ont long­temps été l’unique manière de relier l’Europe à l’Asie sans se mouiller les pieds. Et, dans une ville qui aime se défi­nir comme un car­re­four du monde, rien n’est plus poé­tique que de pen­ser que ce car­re­four flottait.

Le nom offi­ciel aujourd’hui, c’est Şehir Hat­ları, « les lignes de la ville ». Un mot qui sent l’administration, la réunion de comi­té, la pape­rasse. Mais dans la bouche des Stam­bou­liotes, ce n’est qu’un sou­pir tendre : « le vapur ». Car cha­cun garde au fond de sa mémoire le sou­ve­nir d’un embar­que­ment : un pre­mier bai­ser sur le pont arrière, un thé brû­lant dans une tasse de verre en forme de tulipe, ou la caresse gla­ciale du vent du Bos­phore en plein mois de février.

Tout com­mence en 1851, dans l’Empire otto­man encore sûr de lui, qui décide de créer une com­pa­gnie mari­time à la fois publique et pri­vée. On l’appelle Şirket‑i Hay­riye, lit­té­ra­le­ment « Com­pa­gnie de la Bien­fai­sance ». À croire que prendre le bateau rele­vait presque de l’aumône. Pour­tant, le suc­cès est immé­diat. Les navires des­servent les vil­lages du Bos­phore, les îles, les fau­bourgs d’Istanbul. Des mil­lions de pas­sa­gers s’entassent chaque année, dans un joyeux chaos que ni les billets mal impri­més ni les grèves spon­ta­nées ne par­viennent à frei­ner. Ces fer­ries, avec leurs che­mi­nées cra­cho­tantes et leurs cabines en bois ver­ni, devinrent rapi­de­ment les véri­tables fiacres de la ville. Dans un empire qui se fis­su­rait de toutes parts, le vapur don­nait au moins l’impression que quelque chose fonctionnait.

En 1937, la Répu­blique turque reprend le flam­beau et renomme le ser­vice Şehir Hat­ları. Peu à peu, tout le tra­fic mari­time urbain est absor­bé sous ce nom : fer­ries de la Corne d’Or, com­pa­gnies pri­vées, vieilles coques repeintes pour l’occasion. Puis, en 2006, la muni­ci­pa­li­té d’Istanbul en prend direc­te­ment la ges­tion. Entre-temps, les navires ont chan­gé de visage. Le char­bon a dis­pa­ru, rem­pla­cé par le die­sel ; les ponts en bois sont deve­nus de métal ; les embar­ca­dères se sont moder­ni­sés. Pour­tant, la mélo­die n’a pas chan­gé : le klaxon grave qui résonne dans le brouillard, la lente manœuvre d’approche contre le quai, la volée de mouettes qui accom­pagnent chaque départ comme une escorte officielle.

Aujourd’hui, Şehir Hat­ları c’est une tren­taine de fer­ries, une cin­quan­taine de quais et plus de qua­rante mil­lions de pas­sa­gers par an. Mais réduire cela à des sta­tis­tiques serait une erreur : ce qui compte, ce sont les his­toires qui cir­culent à bord. À la proue, on fume sa ciga­rette en silence, les yeux fixés sur l’eau noire. À la poupe, on bavarde autour d’un çay, ser­vi brû­lant dans son verre tulipe. Sur les bancs, des éco­liers se cha­maillent, des amou­reux s’embrassent, un vieux mon­sieur dis­tri­bue des mor­ceaux de simit aux mouettes. Et tout ce monde se retrouve dans un même espace flot­tant, où le temps semble sus­pen­du entre deux continents.

Dans cette his­toire col­lec­tive, un détail gra­phique prend une impor­tance sin­gu­lière : le logo de Şehir Hat­ları. Deux ancres rouges y sont croi­sées comme deux rives qui se tiennent par la main, au-des­sus des­quelles brillent un crois­sant et une étoile, rap­pel du legs otto­man tou­jours pré­sent dans la mémoire de la ville. La date 1851 y figure, non pas comme une relique pous­sié­reuse, mais comme une pro­messe : celle que chaque départ d’aujourd’hui s’inscrit dans une longue conti­nui­té. Les bandes jaunes et noires rap­pellent les che­mi­nées des fer­ries, détail dis­cret mais inou­bliable, comme un par­fum recon­nais­sable entre mille. Ce logo, fami­lier au point de deve­nir invi­sible sur les billets, les pan­neaux ou les uni­formes, condense en quelques traits l’identité de la com­pa­gnie : un ser­vice public, certes, mais sur­tout une émo­tion collective.

Pour les habi­tants, le vapur n’est pas qu’un trans­port : c’est un rite quo­ti­dien, une res­pi­ra­tion. On y lit le jour­nal, on y médite, on y écrit des poèmes. Les tou­ristes y voient un pano­ra­ma, les Stam­bou­liotes une habi­tude tendre. Cer­tains affirment même qu’on ne connaît pas Istan­bul tant qu’on n’a pas tra­ver­sé le Bos­phore dans la lumière dorée d’un soir d’hiver, quand la ville s’embrase dou­ce­ment et que les che­mi­nées du fer­ry fument encore comme des samo­vars géants.

Şehir Hat­ları n’est pas seule­ment l’histoire d’une com­pa­gnie mari­time : c’est celle d’une ville qui, pour se com­prendre elle-même, a tou­jours eu besoin de flot­ter entre deux rives. Dans ses cales résonnent encore les conver­sa­tions, les éclats de rire, les silences pen­sifs de plu­sieurs géné­ra­tions. Et, quoi qu’il arrive — tram­ways modernes, métros sous-marins, tun­nels auto­rou­tiers —, il res­te­ra tou­jours ces sil­houettes blanches et oranges, obs­ti­nées, qui rap­pellent aux Stam­bou­liotes qu’ils vivent au rythme d’un détroit et que leur cœur bat à la cadence lente d’un vapur quit­tant le quai.

Read more
Café stam­bou­liote #11

Café stam­bou­liote #11

Café du matin

#11

Café stam­bou­liote

Istan­bul est une ville qui confine à la mélan­co­lie, le fameux hüzün dont parle Orhan Pamuk.

Dans la mys­tique sou­fie, le hüzün trouve son ori­gine dans un sen­ti­ment de manque dû à notre trop grand éloi­gne­ment de Dieu. On retrouve quelque chose de proche du hüzün dans la culture japo­naise, asso­cié à la noblesse de l’échec. Mon­taigne fait état d’une expé­rience simi­laire, avec ce sen­ti­ment de mélan­co­lie face aux ruines antiques. L’architecture d’Istanbul, ses palais en ruine, son atmo­sphère en noir et blanc, tout cela contri­bue au hüzün que l’on res­sent inévi­ta­ble­ment lorsqu’on y habite ou sim­ple­ment lorsqu’on s’y promène.

Cette mélan­co­lie, on ne la res­sent pas for­cé­ment tout de suite, il faut attendre un peu. Par­fois même, elle sur­vient lors­qu’on quitte la ville, ou alors lors­qu’on y revient et qu’on se dit que tel­le­ment de choses ont chan­gé et que le fait de ne pas retrou­ver les mêmes choses au même endroit est le triste constat de l’im­per­ma­nence du temps. Si je retourne à Istan­bul dans dix ans, je ferai cer­tai­ne­ment le constat que lors de mon der­nier séjour ; il me reste à espé­rer que je n’at­ten­drai pas aus­si long­temps pour revoir le Désir du Monde.

Istan­bul est triste comme une femme qui se réveille et qui dit qu’elle n’est pas belle, avec ses che­veux en bataille, ses yeux encore fer­més et le teint un peu terne, dépa­naillée dans son pyja­ma frois­sé, mais ce n’est qu’un ques­tion de point de vue. Tout est dans le regard de celui qui l’aime.

Read more