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Trous de boulin

Avec mon grand-père, on aimait bien par­ta­ger toutes les choses nou­velles qu’on pou­vait apprendre cha­cun de notre côté. Par­fois, les dis­cus­sions pou­vaient se com­plé­ter et s’ap­por­ter elles-mêmes des infor­ma­tions qui enri­chis­saient le tronc com­mun. Une des der­nières dont il m’ait par­lé concer­nait une solu­tion à ses mots croi­sés, un mot que nous igno­rions l’un comme l’autre ; le bou­lin. Voi­ci la défi­ni­tion que j’en ai trou­vé sur Wikipédia:

Un bou­lin est une pièce d’é­cha­fau­dage en bois, hori­zon­tale, enga­gée dans la maçon­ne­rie par une ouver­ture nom­mée trou de bou­lin. Le bou­lin porte le plan­cher de l’é­cha­fau­dage. C’est une pièce en bas­cule sou­la­gée à son extré­mi­té oppo­sée par des pièces de bois ver­ti­cales nom­mée échasse. Les trous de bou­lin sont pré­sents dans l’ar­chi­tec­ture depuis la plus haute anti­qui­té. Borgnes ou tra­ver­sants, ils marquent les points où l’é­cha­fau­dage était fixé, don­nant ain­si de indi­ca­tions sur les tech­niques utilisées.

Pho­to © Revue archéo­lo­gique du centre de la France
Mise en évi­dence des ali­gne­ments de trous de bou­lins sur une mai­son de la rue du Géné­ral Meus­nier à Tours

J’a­voue que ce n’est pas le genre d’in­for­ma­tion dont on se sert cou­ram­ment, aus­si j’en avais oublié le sens mais pas la sono­ri­té, et lorsque je suis tom­bé sur le pas­sage de ce livre [1], tout m’est reve­nu en mémoire, car bien évi­dem­ment, mon grand-père devait savoir:

Le plus sou­vent, l’é­cha­fau­dage n’ap­pa­raît dans les textes qu’à l’oc­ca­sion d’un acci­dent : ici le maître d’œuvre y fait une chute ; là, une pièce de bois choit sur un ouvrier ou sur un jeune moine que par­fois le com­man­di­taire, un saint abbé, rend à la vie. Ses carac­té­ris­tiques maté­rielles son très rare­ment évo­quées : la vie de Gauz­lin fait état des claies, uti­li­sées concur­rem­ment avec les planches et les pla­te­lages (sur­faces de cir­cu­la­tion). L’ar­chéo­lo­gie des élé­va­tions en res­ti­tue la struc­ture et l’his­toire. En effet, les édi­fices romans laissent voir sur leurs élé­va­tions des séries assez régu­lières de trous qua­dran­gu­laires défi­nis­sant des hori­zon­tales et des ver­ti­cales. Il s’a­git de « trous de bou­lin », loge­ments de ces bois hori­zon­taux (« bou­lins ») qui, fixés dans le mur, soli­da­ri­saient l’é­cha­fau­dage avec la construc­tion en cours et por­taient les pla­te­lages. Véri­table néga­tif de l’ou­vrage de bois dis­pa­ru, l’en­semble de ces trous de bou­lin des­sine l’or­ga­ni­sa­tion géné­rale de l’é­cha­fau­dage, où l’on dis­tingue aisé­ment le pro­jet ini­tial des exten­sions, rajouts et reprises. Notons que l’ab­sence de trous de bou­lin peut cor­res­pondre à une absence d’é­cha­fau­de­ment ou à une écha­fau­dage libre, main­te­nu par deux rangs de perches ver­ti­cales dont on retrouve par­fois les trous de calage dans le sol.
L’a­na­lyse des trous de bou­lin est riche d’en­sei­gne­ments les plus divers : géo­gra­phie tech­nique — par exemple, les trous de bou­lin qua­dran­gu­laires dans toute l’Eu­rope romane, sont sou­vent courbes (quart ou moi­tié de cercle) dans l’ouest de la France ou bien des­sinent une meur­trière dans l’I­ta­lie méri­dio­nale, comme si on avait uti­li­sé des planches sur chant plu­tôt que des poutres ; pro­duc­tion de bois : les sec­tions de bou­lin sont assez homo­gènes et mesurent le plus sou­vent de 80mm à 140mm de côté, mais l’ex­plo­sion de la construc­tion dans des régions mal dotées en bois adap­tés a pu entraî­ner l’ap­pa­ri­tion de sec­tions extrê­me­ment variables cor­res­pon­dant à du tout-venant  mal cali­bré, notam­ment des poutres en rem­ploi ; chro­no­lo­gie rela­tive et chro­no­lo­gie abso­lue des tranches de tra­vaux : les varia­tions dans la struc­ture de l’é­cha­fau­dage des­sinent sou­vent la suc­ces­sion des phases (à Lyon, l’é­tude conjointe de l’é­cha­fau­de­ment et de la litur­gie a don­né la chro­no­lo­gie de la cathé­drale à la fin du XIIè siècle) et, lorsque le mur livre des frag­ments de bou­lin, l’a­na­lyse par den­dro­chro­no­lo­gie ou car­bone 14 rend pos­sible une data­tion abso­lue ; cahier des charges : les hau­teurs de pla­te­lage, les entraxes des bou­lins et leurs por­tées mettent en évi­dence les uti­li­sa­tions de l’é­cha­fau­dage, par­fois une forme de spé­cia­li­sa­tion ; ain­si l’é­cha­fau­dage héli­coï­dal (une rampe conti­nue en coli­ma­çon des­ti­née à la seule cir­cu­la­tion des per­sonnes) est-il spé­cia­li­sé dans la construc­tion des don­jons de plan circulaire.
[…] L’é­cha­fau­dage était uti­li­sé sur­tout par les maçons (joints et enduits), les sculp­teurs (décor sculp­té sur place), les tailleurs venant véri­fier les dimen­sions et la forme de tel bloc, les por­teurs de mor­tier figu­rés dans l’i­co­no­gra­phie romane, les gru­tiers et, bien sûr, le maître d’œuvre. Il per­met­tait un dépla­ce­ment rapide dans les par­ties hautes du chan­tier, les baies déjà réa­li­sées offrant un pas­sage d’un côté à l’autre du bâti, mais le trans­port de maté­riaux lourds devait être effec­tué sur l’a­rase du mur. Les ouver­tures (lan­cettes, roses, rosaces) pou­vaient rece­voir un écha­fau­dage propre, pour faci­li­ter le mon­tage des par­ties cla­vées et des sculp­tures, et peut-être la pose de ver­rières. À la fin des tra­vaux, l’é­cha­fau­dage était natu­rel­le­ment démon­té ; les trous de bou­lin étaient sou­vent bou­chés et l’en­duit les cou­vrant gra­vé d’une marque : on lais­sait ain­si la pos­si­bi­li­té à des pro­fes­sion­nels devant inter­ve­nir quelques dizaines ou cen­taines d’an­nées plus tard de retrou­ver les trous de bou­lin et de les rem­ployer dans le mon­tage de leur échafaudage.

Pho­to © Monu­ments his­to­riques de PACA

J’aime beau­coup l’i­dée que le bou­lin soit un outil en propre et que l’é­cha­fau­dage qu’il per­met de sou­te­nir fait corps avec le bâti en cours et ne l’é­pouse pas comme c’est le cas de la plu­part des écha­fau­dages d’au­jourd’­hui. La struc­ture ne peut ain­si être mon­tée qu’a­vec le mur, sur le même rythme. Éga­le­ment, l’i­dée que les maçons de l’é­poque lais­saient à leur des­cen­dant la pos­si­bi­li­té de retra­vailler l’ou­vrage avec les trous exis­tant montre à quel point la construc­tion en pierre est à ce point ancrée dans la civi­li­sa­tion et se trans­met dans le temps comme un tré­sor de famille.

Pho­to © Lan­kaart.
Trous de bou­lin sur les pans dépri­més (lésènes[2]) de l’Ab­baye de Gel­lone ou Abbaye de Saint-Guil­hem-Le-Desert. On peut voir éga­le­ment sur ce même billet les trous de bou­lins sur les élé­va­tions à l’in­té­rieur de l’abbaye.

Liens:

  1. Site de l’inven­taire du patri­moine archi­tec­tu­ral de la Région de Bruxelles ; on y apprend la fonc­tion des cache-bou­lin sur les mai­sons belges, notam­ment rue de Lis­bonne.
  2. Site du pro­jet Mar­ti­net qui vise à réha­bi­li­ter les trous de bou­lin en nichoirs.
  3. Site de la com­mune de Préaut, près de la Roche-sur-Yon en Ven­dée ; on y explique la fonc­tion des trous de bou­lin, mais aus­si des bou­tisses tra­ver­santes et des ren­forts de murs, leur évi­tant de “prendre du ventre”.

Notes:

(1) Ini­tia­tion à l’art Roman, archi­tec­ture et sculp­ture. Sous la direc­tion d’Anne PRACHE, Phi­lippe Pla­gneux, Nico­las Revey­ron, Danielle V. John­son. Edi­tions Zodiaque. 2002, p.34–35.
(2) La lésène (éga­le­ment appe­lée bande lom­barde) est un élé­ment archi­tec­tu­ral déco­ra­tif très uti­li­sé sur les façades des églises romanes. On les nomme éga­le­ment pans dépri­més car ces élé­ments sont en retrait par rap­port à la façade.
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Muqar­na

Pho­to © Jaime Pérez

Les muqar­nas (مقرنص — Mocá­rabes en cas­tillan) sont des orne­ments en stuc peint que l’on trouve en par­ti­cu­lier dans les palais de l’Alham­bra, venant de Perse et dif­fu­sées tout le long du monde arabe. Leur construc­tion en nid d’a­beille évoque inévi­ta­ble­ment la voûte céleste constel­lée d’é­toiles. C’est un des orne­ments les plus com­plexes et les plus raf­fi­nés qui soit, sur­tout lorsque sa légè­re­té emplit des voûtes entières.
Une simple recherche sur muqar­na ou sur mocá­rabes emmène vers des choses tout à fait sur­pre­nantes. (more…)

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Glis­ser du haut d’une tour de beurre…

Au XIIè siècle, l’au­to­ri­té pon­ti­fi­cale de l’É­glise Catho­lique Romaine léga­lise l’indul­gence, un acte mon­nayable par lequel on obtient rémis­sion par­tielle ou totale de la peine tem­po­relle en rela­tion avec un péché par­don­né lors de la confes­sion. Ain­si, les caisses de l’É­glise se rem­plissent bien vite, car les plus riches des fidèles se paient le luxe de com­mettre des péchés dont ils obtiennent rémis­sion de peine en payant rubis sur l’ongle. C’est sur­tout vrai à une époque où la splen­deur d’un évê­ché se mesure à la taille de son cathèdre, donc de l’é­glise qui va avec, la Cathé­drale (c’est bien la taille qui compte). Construire ces pieux monu­ments est un enga­ge­ment de frais astro­no­miques, et si on assiste fré­quem­ment à des détour­ne­ments de fonds ou des méthodes peu recom­man­dables de finan­ce­ments, l’indul­gence y prend une grande part. Ain­si, on voit les cathé­drales de Bourges et de Rouen se parer d’une « Tour de beurre ». Ce nom pour le moins étrange n’a rien à voir avec la cou­leur tendre de celle qu’on peut admi­rer à Rouen et qui s’é­lance à 75 mètres du sol, dans un délire de détails en fai­sant un fleu­ron de l’ar­chi­tec­ture gothique dite « flam­boyante », mais évoque les nom­breux cachets reçus de la part des fidèles qui se per­met­taient de consom­mer des matières grasses pen­dant le Carême et s’of­fraient ce droit, puis­qu’a­près tout, ce n’é­tait  pas si inter­dit que ça…

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La Royau­mont de Saint-Louis

Une belle après-midi prin­ta­nière, une bou­teille d’eau coin­cée dans le sac-à-dos entre les objec­tifs et l’ap­pa­reil, deux car­nets dans la poche et c’est par­ti sur les routes du Val-d’Oise, à une tren­taine de kilo­mètres de Paris à vol d’oi­seau, exac­te­ment à la limite qui sépare l’Île de France et la Picar­die, der­rière les champs de col­za, les étangs de pêche et un pay­sage d’une pla­ti­tude mono­tone. Par­tir de l’autre côté, sur la route à contre­point. Arri­vée à Asnières-sur-Oise, au hameau de Baillon.

Abbaye de Royaumont

Royau­mont est une abbaye fon­dée par Louis IX entre 1228 et 1235. Celui qui sera cano­ni­sé pour ses actes de pié­té contrite et sa croi­sade par­tiel­le­ment échouée n’a­vait rien d’un joyeux luron (celui-là même qui mou­rut de dys­en­te­rie au bord de la natio­nale 9) et c’est dans ce lieu de médi­ta­tion qu’il se reti­rait pour com­pul­ser les livres de l’arma­rium du cloître. Le lieu est d’ailleurs ponc­tué de cita­tions des œuvres de Guillaume de Saint-Pathus nar­rant la vie et les habi­tudes ô com­bien… sti­mu­lantes de Louis IX. Prières à tous les repas, et même au milieu d’une nuit géné­ra­le­ment courte (les heures cano­niales ne laissent point le temps de se reposer).
Sa mère, Blanche de Cas­tille était, elle, une habi­tuée d’une autre abbaye du dépar­te­ment, Mau­buis­son qu’elle fon­da en 1241 sur la com­mune de Saint-Ouen-l’Aumône.

[audio:funerailles.xol]
Abbaye de Royaumont

On com­mence la visite par un grand parc ombra­gé très sobre, peu fleu­ri mais la sai­son s’y prête peut-être encore assez mal. Il fait bon flâ­ner dans ces larges allées sous les fleurs des marronniers.

Abbaye de Royaumont

Comme toute abbaye digne de ce nom, on y trouve une église, mais ici, on n’en voit plus que quelques rares élé­ments. En effet, l’in­té­gra­li­té du site ser­vit de fila­ture après que la Révo­lu­tion ait dis­sout les Ordres reli­gieux. En 1792 on ordonne de déman­te­ler l’é­glise pour en uti­li­ser les pierres afin de construire d’autres locaux (il est tou­jours déli­cat de poser un regard moral sur les erreurs du pas­sé, mais tout de même, quel gâchis…). Aujourd’­hui, seule reste la tour nord (res­ca­pée par sa construc­tion com­pacte puis­qu’elle contient un esca­lier), ain­si que quelques piliers indi­quant encore l’emplacement du chœur. Autant dire que l’é­di­fice que l’on a sous les yeux n’a plus grand chose à voir avec le bâti­ment d’o­ri­gine, même si le retour des sœurs de la Sainte-Famille de Bor­deaux a per­mis la res­tau­ra­tion par­tielle et donne une idée cor­recte de l’as­pect d’origine.

Abbaye de Royaumont

Il y est éga­le­ment ques­tion d’une vaste salle qui ser­vait de réfec­toire aux frères convers et donc le car­re­lage que l’on foule au pied est fait d’une immense mosaïque des car­reaux de faïence colo­rée res­tau­rés et repro­duits de manière arti­sa­nale, tels qu’ils étaient lorsque l’ab­baye était encore utilisée.

Abbaye de Royaumont

La visite se ter­mine par un bâti­ment scin­dé en deux par­ties, dont la par­tie cen­trale est sou­te­nu par trente-et-une arches sépa­rées par un vide aujourd’­hui com­blé par des dalles de verre, don­nant en sur­plomb sur un petit canal et sous lequel il aurait été mal venu de pas­ser en des temps recu­lés, puisque ce canal porte le doux nom de… latrines.

Abbaye de Royaumont

Mais le clou de la visite reste tout de même le cloître, et y pas­ser quelques minutes bai­gné par la lumière du soleil, dans le silence d’une cam­pagne douce et d’une après-midi tran­quille a un effet réel­le­ment apaisant.

Loca­li­sa­tion de l’abbaye sur Google Maps.
Toutes les pho­tos de cette jour­née ici, et là pour voir les pho­tos en dia­po­ra­ma.

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