Aug 25, 2017 | Archéologie du quotidien |
Si j’avais été élevé dans le Sud-est asiatique, j’aurais dit, sur un ton presque détaché, un léger sourire au coin des lèvres et le goût de l’euphémisme chevillé au corps, que cette année a ressemblé à l’année de toutes les déconvenues. « Déconvenue…» Voici un mot qui en lui-même, quel que soit le niveau où l’on se trouve, constitue le plus élevé des euphémismes, c’est comme une sorte de parangon transcendantal.
« Les grands voyages ont ceci de merveilleux que leur enchantement commence avant le départ même. On ouvre les atlas, on rêve sur les cartes. On répète les noms magnifiques des villes inconnues… » Joseph Kessel.
Dans mes rêveries aéroportuaires, j’ai vu des noms de villes inconnues apparaître sur les tableaux d’affichage de Bangkok : Mascate, Chittagong, Shanghai, Guangzhou, Hong Kong, Hô-Chi-Minh-Ville, Vientiane… Des villes inconnues, que je ne connais pas, dont la seule idée que j’ai n’est qu’un nom dont je ne connais même pas l’origine. Même si je ne les avais déjà fréquentées, elles me seraient toujours autant inconnues et leur nom continuerait de me faire rêver. Je ne connais rien. Je ne suis qu’un puits sans fond, sans connaissance, sans certitude.
Lorsque je suis arrivé à Hà Nội, la ville entre les fleuves, j’ai vite chercher à en étudier la carte pour me repérer. Lorsque j’arrive dans une grande ville, je cherche les quartiers qui selon leur urbanisation peuvent présenter quelque intérêt à mes yeux, avec mes préjugés bien profondément enfouis d’Occidental perverti. Souvent je me trompe. Je me suis vite aperçu que la rue dans laquelle j’avais posé mes valises, Hàng Bông, l’ancienne rue du coton, était un des axes majeurs, malgré sa largeur toute relative si on la compare aux avenues que l’on trouve sur les principales artères d’une ville asiatique, menant au quartier des 36 corporations. Ce nom m’a fait rêver pendant quelques jours avant que je n’y mette les pieds. Comble du désespoir, j’ai continué à chercher l’entrée du quartier alors que cela faisait bien une demi-heure que je m’y étais enfoncé, ne comprenant pas où se trouvaient les limites de ce quartier qui finalement n’existe que dans les guides touristiques. Ici, c’est simplement l’ancien quartier. Parce qu’il n’y a pas d’immeubles et qu’on y a gardé l’ancienne voirie, celle dessinée par le regroupement des 36 corporations qui n’existent plus depuis bien longtemps. On trouve encore ça et là des îlots de boutiques délabrées, au charme antique et désuet, vendant encore ce que plus personne n’achète. Ici et là, des personnes âgées largement en âge d’être cajolées par leur famille continuent à tenir leur échoppe comme on le faisait au début du siècle précédent, dans un ordre calculé ; les petites pharmacies traditionnelles continuent de conserver leurs potions aux noms peu évocateurs et à l’aspect étrange dans des bocaux, tous bien rangés derrière le verre boursoufflé des vitrines qui sont en réalité bien plus des armoires ou des vaisseliers d’un autre âge. Les boutiques plus modernes vivent dans une espèce de fatras incohérent tout simplement étourdissant. Je me sens étrangement bien dans cette antique ville de Hà Nội, que j’ai mis un point d’honneur à sillonner pendant quatre jours, découvrant sans cesse de nouvelles boutiques, ici un temple qu’un simple lampion chinois délavé par le soleil mais encore teinté de rouge signale sur le bord du trottoir, ici un immeuble antique au balcon de bois mangé par une colonie d’orchidées qui n’ont aucun mal à pousser dans la touffeur et la chaleur de la capitale. Je me suis senti à la fois bien et désespéré de découvrir encore un territoire que je n’allais pas avoir le temps de laisser m’envelopper pour en tomber malade. Hà Nội touchée une fois de plus par une épidémie de dengue… incite à se barbouiller de lotion anti-moustiques survitaminée. Il n’y a aucune raison, mais je suis passé au travers du tamis. Le voyage c’est cet instant où on tombe malade de ce qui nous entoure, une maladie rare, orpheline, et incurable. Douloureuse, mortelle, envahissante et surtout très addictive. Rien ne saurait vouloir me faire sortir, moi le valétudinaire, de cette torpeur infernale qui me saisit à chaque fois.
Un tourbillon ne dure pas toute la matinée.
Une averse ne dure pas toute la journée. Lao Tseu
Avalokiteśvara, le bodhisattva de la compassion, « seigneur qui observe depuis le haut », dont le nom est invoqué par la formule ॐ मणिपद्मेहूम्, m’accompagne encore par sa présence lénifiante, comme une nouvelle drogue venant contrecarrer une autre, toute aussi puissante. Ici Bouddha est minoritaire, supplanté par une religion dont je défie qui que ce soit de me dire en quoi elle consiste. C’est à n’y rien comprendre. Je reste pantois, dans la chaleur étouffante d’une vieille maison transformée en temple, devant la profusion d’idoles chinoises, de poupées aux vêtements de satin ornés de motifs chinois, de fruits consacrés dont la fameuse main de bouddha, fruit improbable, cédrat protéiforme curieux qui n’a pour moi guère plus de sens que les bouteilles d’eau minérale ou les vases vides, que les lampes à pétrole allumées, que les ex-voto lardées d’inscriptions chinoises, que les multiples objets entassés dont l’entassement a priori aléatoire me donne littéralement la nausée, ne reconnaissant rien, ne posant plus de sens sur quoi que ce soit tellement ce monde est vide de toute signification pour moi. C’est comme tenter de retrouver les différents sens des objets jetés sur une nature morte hollandaise du XVIIè siècle. On finit par abandonner, terrassé par la fatigue et la chaleur, et je ressors du réduit qui y mène, harassé, débordant d’un épuisement né dans le creux de mon ignorance. On croit sans arrêt en apprendre plus, on se retrouve en fin de compte plongé dans la fange de sa propre fatuité.
Le voyage m’a fatigué plus que je ne l’avais imaginé. La Thaïlande m’a apporté le réconfort d’une absence de sens, parce qu’à un moment donné, j’ai tout fait pour cesser de comprendre, me laissant porter par mes propres errances, par mes propres défaillances, tentant en vain et encore de ne pas perdre la face… Plutôt mourir que de perdre la face. Combien de fois n’ai-je pas lu ces mots ? C’est incompréhensible vu de notre Europe tout aussi millénaire qu’une Asie aux codes plus profonds, plus complexes que les nôtres. Plonger au Vietnam m’a convaincu qu’il me faudrait y retourner, mais pas tout de suite. J’ai besoin d’absorber tout ça, de me l’approprier. Écoute la sage voix du Tao qui t’es enseignée :
L’univers est pareil à un soufflet de forge ;
vide, il n’est point aplati.
Plus on le meut, plus il exhale,
plus on en parle, moins on le saisit,
mieux vaut s’insérer en lui. Lao Tseu
Je ne voyagerai pas de sitôt, plus rien n’a de sens dans les ailleurs que je transgresse. J’ai besoin de me replier comme ces petits carrés de papier japonais, besoin de faire un arrêt, d’écrire tout ça, de le transformer en une ignorance parfaite, de me vider, de purger mes émotions autant que les étranges moments que j’ai crû magiques et qui se sont brusquement changés en inquiétantes missions. A l’arrêt sur un banc face au lac Hoan Kiem, le lac de l’épée restituée, à côté d’une dame âgée qui me fait signe de m’asseoir à ses côtés, écrasé de chaleur et transpirant comme jamais, nous échangeons quelques mots dans un langage fait de signes, elle me fait signe qu’il fait chaud et qu’elle est fatiguée ; elle a posé son vélo à côté et prend le temps de souffler. Dans son uniforme de tissu vert et avec son visage de grand-mère attendrissante, elle me fait comprendre qu’elle a mal au genou et pousse l’impudeur jusqu’à relever la jambe de son pantalon pour me montrer l’articulation gonflée, puis fait signe qu’il la fait souffrir. Pauvre de moi, je la plains intérieurement sans vraiment savoir pourquoi jusqu’à ce que, idiot que je suis, je me rende compte qu’elle était en train de quémander de l’argent pour se faire soigner. Est-ce vraiment cela que je suis venu chercher ?
Contre toute attente, j’ai besoin de partir en retraite. Je me satisferai de peu, vivant chichement, revenant sur moi-même quelques temps. Un peu de silence, un peu de chaleur, beaucoup de vide.
J’aimerais mourir comme la femme du bazar sur une nappe propre, bien fraîche, une pipe de bonne drogue entre les lèvres. Quand je sentirai que je m’en vais, je demanderai cela à Tsin-ling, et il pourra toucher mes soixante roupies, régulièrement, un mois après l’autre, aussi longtemps qu’il lui plaira. Alors je m’étendrai bien tranquille et à l’aise, pour regarder les dragons noirs et rouges combattre ensemble leur dernier grand combat ; puis…
Rudyard Kipling, The Gate of a Hundred Sorrows, 1884
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Jun 23, 2015 | Histoires de gens, Livres et carnets |
Lancé dans la lecture d’un quatrième livre du même auteur, Patrick Deville, je plonge à corps perdu, lentement pourtant, avec précaution, dans les univers qu’il développe sous mes yeux. C’est le genre de lecture qui ne se dévore qu’à grandes lampées qu’on garde pourtant longtemps dans la bouche pour en retirer toutes les saveurs, sucrées, amères, umami (うま味)… Impossible pour moi d’y passer trop peu de temps, ce serait faire affront, ce serait injuste…
Après (dans l’ordre) Kampuchéa, Pura Vida et Equatoria, c’est maintenant Peste et Choléra. On s’interrogera sur les titres de ses livres qui tous riment en « a ». Des livres puissants, des histoires improbables nées des recoins de l’histoire, celles qui ne s’apprend pas à l’école de la République. Quel professeur aventureux aurait pour choix de s’arrêter un instant sur le destin de la redécouverte des temples d’Angkor par un ornithologue mort de la fièvre jaune à Luang Prabang ? Quel fou improbable songerait à narrer les exploits piteux d’un journaliste aventurier qui s’auto-proclama président du Nicaragua dans une Amérique Centrale rongée par les vers de la guerre civile ? Quel petit érudit voudra parler de la période la plus sombre du Congo, où se mêlent le visage tranquille de Savorgnan de Brazza et la grande entourloupe dont il fut victime et la terrible stature de ce salopard de Léopold II de Belgique qui voulait faire d’une terre africaine son pré carré ? Patrick Deville s’arrête sur ces excroissances de la Grande Histoire et en tire une sève qui se lit comme un beau roman de voyage, avec ses tics de langage (une manière de…) et ses histoires d’amour qui émaillent ses pages, comme autant d’intensités brusques, surgies tandis qu’il se rend sur place, à la manière des grands reporters. On sent dans le cou la souffle rauque d’Albert Londres…

Alexandre Yersin (1863–1943) © Institut Pasteur
Avec Peste et Choléra, Deville nous emmène à Paris, dans les laboratoires aseptisés d’un Institut Pasteur naissant, dans la moiteur de Nha Trang, sur les navires de commerce qui sillonnent le sud-est asiatique, dans un tourbillon d’histoires, mettant en scène un personnage pour le moins étrange ; Alexandre Yersin. Helvète, médecin bactériologiste, il a modestement découvert le bacille de la peste et dans la foulée un sérum capable d’en anéantir les effets… Une paille, comme disait mon grand-père. Pourtant, l’histoire retiendra plutôt les noms de Pasteur, Roux, Calmette… Peu importe. L’homme est un original, il goûte son succès aussi bien qu’il n’en fait que peu de cas, préfère vivre sa vie de solitaire en construisant une maison carrée à Nha Trang, reste insensible aux sollicitations de ses pairs pour aller combattre les bacilles à travers le monde, en Indochine, en Inde. Il fuit l’Inde devant le caractère hautain des autorités britanniques… retourne dans sa maison carrée, revient de temps en temps en Europe embrasser sa mère, à Paris saluer Pasteur. Il ne se fixe nulle part, court partout, remplit sa vie de petits plaisirs et de petits riens comme on entasse des papiers dans une besace, sans faire le tri. L’homme reste dans l’ombre, invente connement ce qui sera la première recette du coca-cola, fait fortune dans le caoutchouc avec lequel on fait les premiers pneus… Yersin, pourtant, reste confiné dans les archives de l’Institut Pasteur, il aurait aimé ça. Et c’est comme ça qu’il envisagea sa vie. Loin de la reconnaissance et des fastes de la vie publique.
Le maître de Pasteur était Biot. Étudiant, il avait assisté à sa cérémonie de réception à l’Académie Française et entendu son discours, ses conseils de vieux savant aux jeunes scientifiques, les exhortant à se mettre au service de la recherche pure : « Peut-être la foule ignorera votre nom et ne saura pas que vous existez. Mais vous serez connus, estimés, recherchés d’un petit nombre d’hommes éminents, répartis sur toute la surface du globe, vos émules, vos pairs dans le sénat universel des intelligences, eux seuls ayant le droit de vous apprécier et de vous assigner un rang, un rang mérité, dont ni l’influence d’un ministre, ni la volonté d’un prince, ni le caprice populaire ne pourront vous faire descendre, comme ils ne pourraient vous y élever, et qui demeurera, tant que vous serez fidèles à la science qui vous le donne.»
Oui, définitivement, Yersin fait partie de ce genre d’hommes. On l’appelle de part le monde pour apporter ses lumières là où on a besoin de lui, mais lui se cache, joue la fille de l’air, s’occupe de sa ferme à Nha Trang et fait fortune sans vraiment le faire exprès. C’est peut-être ça le génie, l’incomparable modestie des laborieux pour qui les découvertes scientifiques sont comme pour le commun des mortels le questionnement du pourquoi du comment de l’incandescence d’un filament dans une ampoule. Et ampoule, ça rime avec poule…
On déroule souvent l’histoire des sciences comme un boulevard qui mènerait droit de l’ignorance à la vérité mais c’est faux. C’est un lacis de voies sans issue où la pensée se fourvoie et s’empêtre. Une compilation d’échecs lamentables et parfois rigolos. Elle est comparable en cela à l’histoire des débuts de l’aviation. Eux-mêmes contemporains des débuts du cinéma. De ces films saccadés en noir et blanc où l’on voit se briser et se déchirer de la toile. Des rêveurs icariens harnachés d’ailes en tutu courent les bras écartés comme des ballerines vers le bord d’une falaise, se jettent dans le vide et tombent comme des cailloux, s’écrasent en bas sur la grève.
[…]
Pourtant, ça ne suffit pas, et il faut encore une fois en venir au microscope, aux revues scientifiques. Assis à son bureau, dans son fauteuil en rotin, Yersin étudie l’embryologie, et le principe de Haeckel, selon lequel le développement d’un seul être, l’ontogénèse, récapitule en embryologie du poussin celui de toute l’espèce, la phylogénèse, et qu’en accéléré, à l’intérieur de l’œuf, le fœtus parcourt à grande vitesse l’évolution des gallinacés depuis le reptile. Parce qu’il aime les œufs, parce qu’il aime sa sœur, Yersin voudrait savoir comment avec du jaune et du blanc d’œuf on obtient un bec, des plumes, des pattes, bientôt dans l’assiette l’aile ou la cuisse et parfois des frites. Quand il s’y met, il ne fait rien à moitié et retrousse les manches de sa blouse blanche. Il faut toujours qu’il sache tout, Yersin, c’est plus fort que lui. Le vainqueur de la peste ne baissera pas les bras devant le poulet.
[…]
Pendant qu’on patauge à Nha Trang dans la merde de poule, les prix Nobel commencent à pleuvoir sur les pasteuriens de Paris. Laveran pour ses travaux sur la malaria. Metchnikoff pour ses recherches sur le système immunitaire. Yersin met fin à l’expérience aviaire et consigne ses conclusions, dont il envoie une copie à Émilie. Il préconise, pour obtenir de meilleures pondeuses en Indochine, de métisser les annamites avec des wyandottes. Il invente une alimentation équilibrée pour les gallinacés, bien préférable au Full-o-Pep américain, plus économique, et adaptée aussi à la Suisse, une mixture à base de farine de haricot, de sang séché et de poudre de feuilles de sensitive, écrit une note là-dessus mais pas de quoi décrocher le Nobel.
Encore un livre sublime de la part de Deville, toujours dans ce style à la fois enjoué et désinvolte, c’est à la fois une écriture de dandy désabusé et d’érudit sans pédanterie. A présent, il ne m’en reste plus qu’un à lire. Il faut maintenant prendre la plume pour remercier l’auteur et l’inciter à continuer…
Patrick Deville, Peste et choléra
Seuil, collections Fictions & Cie, 2012
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May 31, 2015 | Routes croisées |
L’écriture sur le tard. Une fois n’est pas coutume, j’entends Marc Lévy dire à la radio (Bon Dieu, mais qu’est-ce qu’il fout sur ma station préférée qui m’avait habitué à mieux) qu’ayant commencé à écrire à quarante ans, ce n’est pas si tard que ça. Quarante ans. Commencer à écrire ? Et si on a commencé avant mais que rien de bon n’est en sorti ? Manque d’organisation ? De persévérance ? Et que viennent faire les événements de la vie là-dedans ? Et puis qui ça intéresse en réalité ? Les états d’âme des autres ne sont que des scories qu’il faut savamment savoir épousseter, je pense qu’on a bien assez à faire avec les siennes, quitte à ce qu’on balaie tranquillement d’un revers de la main, ou qu’on les dissimule avec délicatesse sous le tapis du salon et qu’on retrouvera au prochain nettoyage de printemps, toutes fenêtres ouvertes, l’odeur de la javel irritant sérieusement notre sensibilité.
Pourtant, dans l’ombre, dans le secret des jours qui s’étirent et des nuits qui n’en peuvent plus de se chercher, dans les petits interstices du quotidien qui a parfois du mal à se montrer sous son meilleur jour et ne se manifeste plus que comme un empilement de faits sans rapports entre eux, dans ces ombres qui se meuvent sous les voiles de ce qui oblitère l’esprit, parfois, il y a comme des épiphanies pendant lesquels les mots s’assemblent naturellement et la manière de dire les choses est tout à coup limpide, en connexion directe avec les limbes de l’esprit. Le style ? Le style se niche dans les méandres des intestins, au plus profond des ventricules du cœur, à la surface de la rate, sous la pellicule fine de la plèvre ; le seul moyen d’arrêter la ventilation du style est de ficher une balle de 9mm entre les deux yeux pour stopper net ce qu’on n’explique pas.

Après le déjeuner, tandis que le bus chauffe au soleil sous nos yeux, les hommes mâchent le bétel et je me souviens de la démonstration de mon ami Thiengi sur la route des éléphants. On enduit la demi-surface de cette feuille cordiforme d’un lait de chaux, dûment préparé dans un vase dont on a changé l’eau tous les jours pendant un mois. Une jeune Birmane aux joues teintées de thanaka m’a ému par la dextérité, le professionnalisme dont elle faisait preuve dans cette préparation, au petit matin d’une journée qu’elle organisait avec entrain sur son petit étal. Après le coup de spatule chaulant la feuille, elle dépose en son centre un morceau de noix d’arec, quelques graines de cardamome, un peu de tabac — pas n’importe lequel. D’un geste agile, elle replie la feuille sur ces trésors et hop, dans un petit sac ! Et c’est grâce à cette science que tous les hommes qui viendront lui sourire (elle est jolie !) au cours de la journée lui découvriront une bouche sanglante, comme s’ils rentraient d’une rixe avec quelques dents en moins. Mais pour ces jeunes dieux, qui en mâchonnent autant que nos fumeurs grillent de cigarettes, que de douceurs, que d’épices, que d’amertume astringente, enfin que de textures à se mettre sous la dent, surtout quand on n’a pas grand-chose d’autre à placer à cet endroit !
Mes compagnons de voyage en font, à cette heure qui invite un Européen à la sieste, une méditation silencieuse, ponctuée de jets copieux et précis qui enjambent la terrasse de béton et vont se recroqueviller dans la poussière blanche comme des grumeaux dans la pâte à crêpe.
Jean-Pierre Poinas, Dépêches du Myanmar, au fil des jours dans la Birmanie singulière
Editions Elytis, 2014
Quel étrange désir que celui de lire, un désir qui tâche les dents de ce sang dont parle Poinas, qui rend aussi dépendant aux pages des livres qu’un enfant qui vient de naître l’est au sein de sa mère. C’est une drogue que ces pages qui se succèdent, une tâche sans fin, car dès l’ouvrage terminé on ne songe plus qu’à en ouvrir un autre et continuer de plus belle, comme si l’on changeait de train pour partir plus loin encore. Plus dur est le retour, assurément. Rien ne doit venir me distraire dans ma lecture. J’ai besoin de calme, de silence, du repos des yeux, d’une belle lumière de soleil levant sur les monts de l’est, d’une chaleur enveloppante comme les bras d’une femme, alors silence… Il n’y a plus rien. Autrefois, dans les trains, sans arrêt distrait par les conversations, par les éclats de voix, ou les jambes d’une femme passant dans mon champ de vision, un regard échangé qui ne signifie rien de plus que ce que je veux y voir… il n’en fallait guère plus que je patine dans les pages et que je perde bien vite le fil.
Lecture des temps, lire est une drogue sacrée, une fragmentation de l’éternité qu’on emporte dans sa poche pour finalement la faire voyager dans le temps. Pas certain que ce soit les livres qui nous fassent voyager, mais bien plutôt nous qui faisons voyager les livres. Sans lecteurs, qui déplacerait ces tonnes de livres qui prennent la poussière dans les rayonnages poussiéreux des grandes bibliothèques publiques ?

Rue Catinat, Saïgon — Souvenirs de la Cochinchine et du Cambodge par L. Crespin — 1922
Pendant ce temps, on se met à rêver d’Indochine, des palaces de la rue Catinat à Saïgon, où tout, décidément, n’est plus comme avant, comme sur ces étranges sténopés couleur sépia qui pourrissent dans les cartons d’un centre culturel qui n’est plus que l’ombre de ce qu’il fut il y a un siècle, où les pousse-pousse attendent ceux qui considèrent que marcher est franchement vulgaire. Catinat, les salons marbrés de l’Hôtel Majestic, on y voit l’ombre de Depardon et Guillebaud prenant le thé, prenant le temps, en devisant sur les noms des rues qui ont changé. Saïgon n’est plus Saïgon mais Hô-Chi-Minh-Ville, Catinat a pris le nom imprononçable de Đồng Khởi, avec ces lettres frangées dont on ne sait même s’il y a un équivalent en français ; alors par facilité, on dira tout simplement Dong Khoi, qui veut peut-être dire tout autre chose. Dans le port résonne la corne qui annonce le départ du navire, le Cachar, qui rejoindra le port de Marseille dans trois semaines. Il est temps de partir.
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Mar 21, 2013 | Livres et carnets, Sur les portulans |

Mme D. tombe de haut.
Nous aussi.
Éberlués, le mot est assez juste pour qualifier nos premiers pas dans ce nouvel Hanoï du printemps 1992. En moins d’un an, la capitale du Vietnam a entamé, elle aussi, une mue d’autant plus surprenante qu’elle rompt ici avec trente-huit années — et non dix-sept — de stalinisme. Je songe à la réflexion d’un diplomate de Huê : « Les différences entre les deux Vietnam s’estompent, vous verrez. Mais c’est le nord qui fait tout le chemin. » Austère, cette ville ? Ah non ! C’est une grâce alanguie qui nous accueille, une fraîcheur intacte qui s’essaie à la liberté. Et peut-être au plaisir. Faut-il, à nouveau, compter les Honda, les Simson ou les Babetta (motos est-allemandes) dans les rues ? Photographier les élégantes trop maquillées dans les allées du parc Hoàn Kiêm ? Énumérer ce fourmillement de boutiques privées, d’étalages de terrasses où l’on joue au mah jong et au tô tom ; fourmillement qui, chaque jour davantage, rivalise avec celui de Saigon ? Parler des couleurs qui chatoient désormais sur les avenues ? De l’effronterie des marchandes de litchis qui commentent à voix haute le look de l’étranger ? Raconter tout ce que l’on vous propose — mais à voix basse cette fois — sur ces trottoirs du centre qui prennent, vers le soir, des allures de frairies ?

Raymond Depardon et Jean-Claude Guillebaud, La colline des anges
Retour au Vietnam (1972–1992)
Editions Points 1993
© Raymond Depardon/Magnum Photos
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