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La porte des cent-mille songes

La porte des cent-mille songes

Si j’a­vais été éle­vé dans le Sud-est asia­tique, j’au­rais dit, sur un ton presque déta­ché, un léger sou­rire au coin des lèvres et le goût de l’eu­phé­misme che­villé au corps, que cette année a res­sem­blé à l’an­née de toutes les décon­ve­nues. « Décon­ve­nue…» Voi­ci un mot qui en lui-même, quel que soit le niveau où l’on se trouve, consti­tue le plus éle­vé des euphé­mismes, c’est comme une sorte de paran­gon transcendantal.

« Les grands voyages ont ceci de mer­veilleux que leur enchan­te­ment com­mence avant le départ même. On ouvre les atlas, on rêve sur les cartes. On répète les noms magni­fiques des villes incon­nues… » Joseph Kes­sel.

Dans mes rêve­ries aéro­por­tuaires, j’ai vu des noms de villes incon­nues appa­raître sur les tableaux d’af­fi­chage de Bang­kok : Mas­cate, Chit­ta­gong, Shan­ghai, Guangz­hou, Hong Kong, Hô-Chi-Minh-Ville, Vien­tiane… Des villes incon­nues, que je ne connais pas, dont la seule idée que j’ai n’est qu’un nom dont je ne connais même pas l’o­ri­gine. Même si je ne les avais déjà fré­quen­tées, elles me seraient tou­jours autant incon­nues et leur nom conti­nue­rait de me faire rêver. Je ne connais rien. Je ne suis qu’un puits sans fond, sans connais­sance, sans certitude.

Lorsque je suis arri­vé à Hà Nội, la ville entre les fleuves, j’ai vite cher­cher à en étu­dier la carte pour me repé­rer. Lorsque j’ar­rive dans une grande ville, je cherche les quar­tiers qui selon leur urba­ni­sa­tion peuvent pré­sen­ter quelque inté­rêt à mes yeux, avec mes pré­ju­gés bien pro­fon­dé­ment enfouis d’Oc­ci­den­tal per­ver­ti. Sou­vent je me trompe. Je me suis vite aper­çu que la rue dans laquelle j’a­vais posé mes valises, Hàng Bông, l’an­cienne rue du coton, était un des axes majeurs, mal­gré sa lar­geur toute rela­tive si on la com­pare aux ave­nues que l’on trouve sur les prin­ci­pales artères d’une ville asia­tique, menant au quar­tier des 36 cor­po­ra­tions. Ce nom m’a fait rêver pen­dant quelques jours avant que je n’y mette les pieds. Comble du déses­poir, j’ai conti­nué à cher­cher l’en­trée du quar­tier alors que cela fai­sait bien une demi-heure que je m’y étais enfon­cé, ne com­pre­nant pas où se trou­vaient les limites de ce quar­tier qui fina­le­ment n’existe que dans les guides tou­ris­tiques. Ici, c’est sim­ple­ment l’an­cien quar­tier. Parce qu’il n’y a pas d’im­meubles et qu’on y a gar­dé l’an­cienne voi­rie, celle des­si­née par le regrou­pe­ment des 36 cor­po­ra­tions qui n’existent plus depuis bien long­temps. On trouve encore ça et là des îlots de bou­tiques déla­brées, au charme antique et désuet, ven­dant encore ce que plus per­sonne n’a­chète. Ici et là, des per­sonnes âgées lar­ge­ment en âge d’être cajo­lées par leur famille conti­nuent à tenir leur échoppe comme on le fai­sait au début du siècle pré­cé­dent, dans un ordre cal­cu­lé ; les petites phar­ma­cies tra­di­tion­nelles conti­nuent de conser­ver leurs potions aux noms peu évo­ca­teurs et à l’as­pect étrange dans des bocaux, tous bien ran­gés der­rière le verre bour­souf­flé des vitrines qui sont en réa­li­té bien plus des armoires ou des vais­se­liers d’un autre âge. Les bou­tiques plus modernes vivent dans une espèce de fatras inco­hé­rent tout sim­ple­ment étour­dis­sant. Je me sens étran­ge­ment bien dans cette antique ville de Hà Nội, que j’ai mis un point d’hon­neur à sillon­ner pen­dant quatre jours, décou­vrant sans cesse de nou­velles bou­tiques, ici un temple qu’un simple lam­pion chi­nois déla­vé par le soleil mais encore tein­té de rouge signale sur le bord du trot­toir, ici un immeuble antique au bal­con de bois man­gé par une colo­nie d’or­chi­dées qui n’ont aucun mal à pous­ser dans la touf­feur et la cha­leur de la capi­tale. Je me suis sen­ti à la fois bien et déses­pé­ré de décou­vrir encore un ter­ri­toire que je n’al­lais pas avoir le temps de lais­ser m’en­ve­lop­per pour en tom­ber malade. Hà Nội tou­chée une fois de plus par une épi­dé­mie de dengue… incite à se bar­bouiller de lotion anti-mous­tiques sur­vi­ta­mi­née. Il n’y a aucune rai­son, mais je suis pas­sé au tra­vers du tamis. Le voyage c’est cet ins­tant où on tombe malade de ce qui nous entoure, une mala­die rare, orphe­line, et incu­rable. Dou­lou­reuse, mor­telle, enva­his­sante et sur­tout très addic­tive. Rien ne sau­rait vou­loir me faire sor­tir, moi le valé­tu­di­naire, de cette tor­peur infer­nale qui me sai­sit à chaque fois.

Un tour­billon ne dure pas toute la matinée.
Une averse ne dure pas toute la jour­née. Lao Tseu

Ava­lo­ki­teś­va­ra, le bod­hi­satt­va de la com­pas­sion, « sei­gneur qui observe depuis le haut », dont le nom est invo­qué par la for­mule ॐ मणिपद्मेहूम्, m’ac­com­pagne encore par sa pré­sence léni­fiante, comme une nou­velle drogue venant contre­car­rer une autre, toute aus­si puis­sante. Ici Boud­dha est mino­ri­taire, sup­plan­té par une reli­gion dont je défie qui que ce soit de me dire en quoi elle consiste. C’est à n’y rien com­prendre. Je reste pan­tois, dans la cha­leur étouf­fante d’une vieille mai­son trans­for­mée en temple, devant la pro­fu­sion d’i­doles chi­noises, de pou­pées aux vête­ments de satin ornés de motifs chi­nois, de fruits consa­crés dont la fameuse main de boud­dha, fruit impro­bable, cédrat pro­téi­forme curieux qui n’a pour moi guère plus de sens que les bou­teilles d’eau miné­rale ou les vases vides, que les lampes à pétrole allu­mées, que les ex-voto lar­dées d’ins­crip­tions chi­noises, que les mul­tiples objets entas­sés dont l’en­tas­se­ment a prio­ri aléa­toire me donne lit­té­ra­le­ment la nau­sée, ne recon­nais­sant rien, ne posant plus de sens sur quoi que ce soit tel­le­ment ce monde est vide de toute signi­fi­ca­tion pour moi. C’est comme ten­ter de retrou­ver les dif­fé­rents sens des objets jetés sur une nature morte hol­lan­daise du XVIIè siècle. On finit par aban­don­ner, ter­ras­sé par la fatigue et la cha­leur, et je res­sors du réduit qui y mène, haras­sé, débor­dant d’un épui­se­ment né dans le creux de mon igno­rance. On croit sans arrêt en apprendre plus, on se retrouve en fin de compte plon­gé dans la fange de sa propre fatuité.

Pho­to © Daoan

Le voyage m’a fati­gué plus que je ne l’a­vais ima­gi­né. La Thaï­lande m’a appor­té le récon­fort d’une absence de sens, parce qu’à un moment don­né, j’ai tout fait pour ces­ser de com­prendre, me lais­sant por­ter par mes propres errances, par mes propres défaillances, ten­tant en vain et encore de ne pas perdre la face… Plu­tôt mou­rir que de perdre la face. Com­bien de fois n’ai-je pas lu ces mots ? C’est incom­pré­hen­sible vu de notre Europe tout aus­si mil­lé­naire qu’une Asie aux codes plus pro­fonds, plus com­plexes que les nôtres. Plon­ger au Viet­nam m’a convain­cu qu’il me fau­drait y retour­ner, mais pas tout de suite. J’ai besoin d’ab­sor­ber tout ça, de me l’ap­pro­prier. Écoute la sage voix du Tao qui t’es enseignée :

L’u­ni­vers est pareil à un souf­flet de forge ;
vide, il n’est point aplati.
Plus on le meut, plus il exhale,
plus on en parle, moins on le saisit,
mieux vaut s’in­sé­rer en lui. Lao Tseu

Je ne voya­ge­rai pas de sitôt, plus rien n’a de sens dans les ailleurs que je trans­gresse. J’ai besoin de me replier comme ces petits car­rés de papier japo­nais, besoin de faire un arrêt, d’é­crire tout ça, de le trans­for­mer en une igno­rance par­faite, de me vider, de pur­ger mes émo­tions autant que les étranges moments que j’ai crû magiques et qui se sont brus­que­ment chan­gés en inquié­tantes mis­sions. A l’ar­rêt sur un banc face au lac Hoan Kiem, le lac de l’é­pée res­ti­tuée, à côté d’une dame âgée qui me fait signe de m’as­seoir à ses côtés, écra­sé de cha­leur et trans­pi­rant comme jamais, nous échan­geons quelques mots dans un lan­gage fait de signes, elle me fait signe qu’il fait chaud et qu’elle est fati­guée ; elle a posé son vélo à côté et prend le temps de souf­fler. Dans son uni­forme de tis­su vert et avec son visage de grand-mère atten­dris­sante, elle me fait com­prendre qu’elle a mal au genou et pousse l’im­pu­deur jus­qu’à rele­ver la jambe de son pan­ta­lon pour me mon­trer l’ar­ti­cu­la­tion gon­flée, puis fait signe qu’il la fait souf­frir. Pauvre de moi, je la plains inté­rieu­re­ment sans vrai­ment savoir pour­quoi jus­qu’à ce que, idiot que je suis, je me rende compte qu’elle était en train de qué­man­der de l’argent pour se faire soi­gner. Est-ce vrai­ment cela que je suis venu chercher ?

Contre toute attente, j’ai besoin de par­tir en retraite. Je me satis­fe­rai de peu, vivant chi­che­ment, reve­nant sur moi-même quelques temps. Un peu de silence, un peu de cha­leur, beau­coup de vide.

J’aimerais mou­rir comme la femme du bazar sur une nappe propre, bien fraîche, une pipe de bonne drogue entre les lèvres. Quand je sen­ti­rai que je m’en vais, je deman­de­rai cela à Tsin-ling, et il pour­ra tou­cher mes soixante rou­pies, régu­liè­re­ment, un mois après l’autre, aus­si long­temps qu’il lui plai­ra. Alors je m’étendrai bien tran­quille et à l’aise, pour regar­der les dra­gons noirs et rouges com­battre ensemble leur der­nier grand com­bat ; puis…
Rudyard Kipling, The Gate of a Hun­dred Sor­rows, 1884

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Une ferme à Nha Trang

Une ferme à Nha Trang

Lan­cé dans la lec­ture d’un qua­trième livre du même auteur, Patrick Deville, je plonge à corps per­du, len­te­ment pour­tant, avec pré­cau­tion, dans les uni­vers qu’il déve­loppe sous mes yeux. C’est le genre de lec­ture qui ne se dévore qu’à grandes lam­pées qu’on garde pour­tant long­temps dans la bouche pour en reti­rer toutes les saveurs, sucrées, amères, uma­mi (うま味)… Impos­sible pour moi d’y pas­ser trop peu de temps, ce serait faire affront, ce serait injuste…

Après (dans l’ordre) Kam­pu­chéa, Pura Vida et Equa­to­ria, c’est main­te­nant Peste et Cho­lé­ra. On s’in­ter­ro­ge­ra sur les titres de ses livres qui tous riment en « a ». Des livres puis­sants, des his­toires impro­bables nées des recoins de l’his­toire, celles qui ne s’ap­prend pas à l’é­cole de la Répu­blique. Quel pro­fes­seur aven­tu­reux aurait pour choix de s’ar­rê­ter un ins­tant sur le des­tin de la redé­cou­verte des temples d’Ang­kor par un orni­tho­logue mort de la fièvre jaune à Luang Pra­bang ? Quel fou impro­bable son­ge­rait à nar­rer les exploits piteux d’un jour­na­liste aven­tu­rier qui s’au­to-pro­cla­ma pré­sident du Nica­ra­gua dans une Amé­rique Cen­trale ron­gée par les vers de la guerre civile ? Quel petit éru­dit vou­dra par­ler de la période la plus sombre du Congo, où se mêlent le visage tran­quille de Savor­gnan de Braz­za et la grande entour­loupe dont il fut vic­time et la ter­rible sta­ture de ce salo­pard de Léo­pold II de Bel­gique qui vou­lait faire d’une terre afri­caine son pré car­ré ? Patrick Deville s’ar­rête sur ces excrois­sances de la Grande His­toire et en tire une sève qui se lit comme un beau roman de voyage, avec ses tics de lan­gage (une manière de…) et ses his­toires d’a­mour qui émaillent ses pages, comme autant d’in­ten­si­tés brusques, sur­gies tan­dis qu’il se rend sur place, à la manière des grands repor­ters. On sent dans le cou la souffle rauque d’Al­bert Londres…

Alexandre Yersin (1863-1943) © Institut Pasteur

Alexandre Yer­sin (1863–1943) © Ins­ti­tut Pasteur

Avec Peste et Cho­lé­ra, Deville nous emmène à Paris, dans les labo­ra­toires asep­ti­sés d’un Ins­ti­tut Pas­teur nais­sant, dans la moi­teur de Nha Trang, sur les navires de com­merce qui sillonnent le sud-est asia­tique, dans un tour­billon d’his­toires, met­tant en scène un per­son­nage pour le moins étrange ; Alexandre Yer­sin. Hel­vète, méde­cin bac­té­rio­lo­giste, il a modes­te­ment décou­vert le bacille de la peste et dans la fou­lée un sérum capable d’en anéan­tir les effets… Une paille, comme disait mon grand-père. Pour­tant, l’his­toire retien­dra plu­tôt les noms de Pas­teur, Roux, Cal­mette… Peu importe. L’homme est un ori­gi­nal, il goûte son suc­cès aus­si bien qu’il n’en fait que peu de cas, pré­fère vivre sa vie de soli­taire en construi­sant une mai­son car­rée à Nha Trang, reste insen­sible aux sol­li­ci­ta­tions de ses pairs pour aller com­battre les bacilles à tra­vers le monde, en Indo­chine, en Inde. Il fuit l’Inde devant le carac­tère hau­tain des auto­ri­tés bri­tan­niques… retourne dans sa mai­son car­rée, revient de temps en temps en Europe embras­ser sa mère, à Paris saluer Pas­teur. Il ne se fixe nulle part, court par­tout, rem­plit sa vie de petits plai­sirs et de petits riens comme on entasse des papiers dans une besace, sans faire le tri. L’homme reste dans l’ombre, invente conne­ment ce qui sera la pre­mière recette du coca-cola, fait for­tune dans le caou­tchouc avec lequel on fait les pre­miers pneus… Yer­sin, pour­tant, reste confi­né dans les archives de l’Ins­ti­tut Pas­teur, il aurait aimé ça. Et c’est comme ça qu’il envi­sa­gea sa vie. Loin de la recon­nais­sance et des fastes de la vie publique.

Le maître de Pas­teur était Biot. Étu­diant, il avait assis­té à sa céré­mo­nie de récep­tion à l’A­ca­dé­mie Fran­çaise et enten­du son dis­cours, ses conseils de vieux savant aux jeunes scien­ti­fiques, les exhor­tant à se mettre au ser­vice de la recherche pure : « Peut-être la foule igno­re­ra votre nom et ne sau­ra pas que vous exis­tez. Mais vous serez connus, esti­més, recher­chés d’un petit nombre d’hommes émi­nents, répar­tis sur toute la sur­face du globe, vos émules, vos pairs dans le sénat uni­ver­sel des intel­li­gences, eux seuls ayant le droit de vous appré­cier et de vous assi­gner un rang, un rang méri­té, dont ni l’in­fluence d’un ministre, ni la volon­té d’un prince, ni le caprice popu­laire ne pour­ront vous faire des­cendre, comme ils ne pour­raient vous y éle­ver, et qui demeu­re­ra, tant que vous serez fidèles à la science qui vous le donne.»

Oui, défi­ni­ti­ve­ment, Yer­sin fait par­tie de ce genre d’hommes. On l’ap­pelle de part le monde pour appor­ter ses lumières là où on a besoin de lui, mais lui se cache, joue la fille de l’air, s’oc­cupe de sa ferme à Nha Trang et fait for­tune sans vrai­ment le faire exprès. C’est peut-être ça le génie, l’in­com­pa­rable modes­tie des labo­rieux pour qui les décou­vertes scien­ti­fiques sont comme pour le com­mun des mor­tels le ques­tion­ne­ment du pour­quoi du com­ment de l’in­can­des­cence d’un fila­ment dans une ampoule. Et ampoule, ça rime avec poule…

On déroule sou­vent l’his­toire des sciences comme un bou­le­vard qui mène­rait droit de l’i­gno­rance à la véri­té mais c’est faux. C’est un lacis de voies sans issue où la pen­sée se four­voie et s’empêtre. Une com­pi­la­tion d’é­checs lamen­tables et par­fois rigo­los. Elle est com­pa­rable en cela à l’his­toire des débuts de l’a­via­tion. Eux-mêmes contem­po­rains des débuts du ciné­ma. De ces films sac­ca­dés en noir et blanc où l’on voit se bri­ser et se déchi­rer de la toile. Des rêveurs ica­riens har­na­chés d’ailes en tutu courent les bras écar­tés comme des bal­le­rines vers le bord d’une falaise, se jettent dans le vide et tombent comme des cailloux, s’é­crasent en bas sur la grève.
[…]
Pour­tant, ça ne suf­fit pas, et il faut encore une fois en venir au micro­scope, aux revues scien­ti­fiques. Assis à son bureau, dans son fau­teuil en rotin, Yer­sin étu­die l’embryologie, et le prin­cipe de Hae­ckel, selon lequel le déve­lop­pe­ment d’un seul être, l’on­to­gé­nèse, réca­pi­tule en embryo­lo­gie du pous­sin celui de toute l’es­pèce, la phy­lo­gé­nèse, et qu’en accé­lé­ré, à l’in­té­rieur de l’œuf, le fœtus par­court à grande vitesse l’é­vo­lu­tion des gal­li­na­cés depuis le rep­tile. Parce qu’il aime les œufs, parce qu’il aime sa sœur, Yer­sin vou­drait savoir com­ment avec du jaune et du blanc d’œuf on obtient un bec, des plumes, des pattes, bien­tôt dans l’as­siette l’aile ou la cuisse et par­fois des frites. Quand il s’y met, il ne fait rien à moi­tié et retrousse les manches de sa blouse blanche. Il faut tou­jours qu’il sache tout, Yer­sin, c’est plus fort que lui. Le vain­queur de la peste ne bais­se­ra pas les bras devant le poulet.
[…]
Pen­dant qu’on patauge à Nha Trang dans la merde de poule, les prix Nobel com­mencent à pleu­voir sur les pas­teu­riens de Paris. Lave­ran pour ses tra­vaux sur la mala­ria. Metch­ni­koff pour ses recherches sur le sys­tème immu­ni­taire. Yer­sin met fin à l’ex­pé­rience aviaire et consigne ses conclu­sions, dont il envoie une copie à Émi­lie. Il pré­co­nise, pour obte­nir de meilleures pon­deuses en Indo­chine, de métis­ser les anna­mites avec des wyan­dottes. Il invente une ali­men­ta­tion équi­li­brée pour les gal­li­na­cés, bien pré­fé­rable au Full-o-Pep amé­ri­cain, plus éco­no­mique, et adap­tée aus­si à la Suisse, une mix­ture à base de farine de hari­cot, de sang séché et de poudre de feuilles de sen­si­tive, écrit une note là-des­sus mais pas de quoi décro­cher le Nobel.

Encore un livre sublime de la part de Deville, tou­jours dans ce style à la fois enjoué et désin­volte, c’est à la fois une écri­ture de dan­dy désa­bu­sé et d’é­ru­dit sans pédan­te­rie. A pré­sent, il ne m’en reste plus qu’un à lire. Il faut main­te­nant prendre la plume pour remer­cier l’au­teur et l’in­ci­ter à continuer…

Patrick Deville, Peste et choléra
Seuil, col­lec­tions Fic­tions & Cie, 2012

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Moka au bar de la Com­pa­gnie Mari­time des Char­geurs Réunis d’Indochine

Moka au bar de la Com­pa­gnie Mari­time des Char­geurs Réunis d’Indochine

L’é­cri­ture sur le tard. Une fois n’est pas cou­tume, j’en­tends Marc Lévy dire à la radio (Bon Dieu, mais qu’est-ce qu’il fout sur ma sta­tion pré­fé­rée qui m’a­vait habi­tué à mieux) qu’ayant com­men­cé à écrire à qua­rante ans, ce n’est pas si tard que ça. Qua­rante ans. Com­men­cer à écrire ? Et si on a com­men­cé avant mais que rien de bon n’est en sor­ti ? Manque d’or­ga­ni­sa­tion ? De per­sé­vé­rance ? Et que viennent faire les évé­ne­ments de la vie là-dedans ? Et puis qui ça inté­resse en réa­li­té ? Les états d’âme des autres ne sont que des sco­ries qu’il faut savam­ment savoir épous­se­ter, je pense qu’on a bien assez à faire avec les siennes, quitte à ce qu’on balaie tran­quille­ment d’un revers de la main, ou qu’on les dis­si­mule avec déli­ca­tesse sous le tapis du salon et qu’on retrou­ve­ra au pro­chain net­toyage de prin­temps, toutes fenêtres ouvertes, l’o­deur de la javel irri­tant sérieu­se­ment notre sensibilité.

Pour­tant, dans l’ombre, dans le secret des jours qui s’é­tirent et des nuits qui n’en peuvent plus de se cher­cher, dans les petits inter­stices du quo­ti­dien qui a par­fois du mal à se mon­trer sous son meilleur jour et ne se mani­feste plus que comme un empi­le­ment de faits sans rap­ports entre eux, dans ces ombres qui se meuvent sous les voiles de ce qui obli­tère l’es­prit, par­fois, il y a comme des épi­pha­nies pen­dant les­quels les mots s’as­semblent natu­rel­le­ment et la manière de dire les choses est tout à coup lim­pide, en connexion directe avec les limbes de l’es­prit. Le style ? Le style se niche dans les méandres des intes­tins, au plus pro­fond des ven­tri­cules du cœur, à la sur­face de la rate, sous la pel­li­cule fine de la plèvre ; le seul moyen d’ar­rê­ter la ven­ti­la­tion du style est de ficher une balle de 9mm entre les deux yeux pour stop­per net ce qu’on n’ex­plique pas.

Compagnie maritime des Chargeurs Réunis d'Indochine

Après le déjeu­ner, tan­dis que le bus chauffe au soleil sous nos yeux, les hommes mâchent le bétel et je me sou­viens de la démons­tra­tion de mon ami Thien­gi sur la route des élé­phants. On enduit la demi-sur­face de cette feuille cor­di­forme d’un lait de chaux, dûment pré­pa­ré dans un vase dont on a chan­gé l’eau tous les jours pen­dant un mois. Une jeune Bir­mane aux joues tein­tées de tha­na­ka m’a ému par la dex­té­ri­té, le pro­fes­sion­na­lisme dont elle fai­sait preuve dans cette pré­pa­ra­tion, au petit matin d’une jour­née qu’elle orga­ni­sait avec entrain sur son petit étal. Après le coup de spa­tule chau­lant la feuille, elle dépose en son centre un mor­ceau de noix d’a­rec, quelques graines de car­da­mome, un peu de tabac — pas n’im­porte lequel. D’un geste agile, elle replie la feuille sur ces tré­sors et hop, dans un petit sac ! Et c’est grâce à cette science que tous les hommes qui vien­dront lui sou­rire (elle est jolie !) au cours de la jour­née lui décou­vri­ront une bouche san­glante, comme s’ils ren­traient d’une rixe avec quelques dents en moins. Mais pour ces jeunes dieux, qui en mâchonnent autant que nos fumeurs grillent de ciga­rettes, que de dou­ceurs, que d’é­pices, que d’a­mer­tume astrin­gente, enfin que de tex­tures à se mettre sous la dent, sur­tout quand on n’a pas grand-chose d’autre à pla­cer à cet endroit !
Mes com­pa­gnons de voyage en font, à cette heure qui invite un Euro­péen à la sieste, une médi­ta­tion silen­cieuse, ponc­tuée de jets copieux et pré­cis qui enjambent la ter­rasse de béton et vont se recro­que­viller dans la pous­sière blanche comme des gru­meaux dans la pâte à crêpe.

Jean-Pierre Poi­nas, Dépêches du Myan­mar, au fil des jours dans la Bir­ma­nie singulière
Edi­tions Ely­tis, 2014

Quel étrange désir que celui de lire, un désir qui tâche les dents de ce sang dont parle Poi­nas, qui rend aus­si dépen­dant aux pages des livres qu’un enfant qui vient de naître l’est au sein de sa mère. C’est une drogue que ces pages qui se suc­cèdent, une tâche sans fin, car dès l’ou­vrage ter­mi­né on ne songe plus qu’à en ouvrir un autre et conti­nuer de plus belle, comme si l’on chan­geait de train pour par­tir plus loin encore. Plus dur est le retour, assu­ré­ment. Rien ne doit venir me dis­traire dans ma lec­ture. J’ai besoin de calme, de silence, du repos des yeux, d’une belle lumière de soleil levant sur les monts de l’est, d’une cha­leur enve­lop­pante comme les bras d’une femme, alors silence… Il n’y a plus rien. Autre­fois, dans les trains, sans arrêt dis­trait par les conver­sa­tions, par les éclats de voix, ou les jambes d’une femme pas­sant dans mon champ de vision, un regard échan­gé qui ne signi­fie rien de plus que ce que je veux y voir… il n’en fal­lait guère plus que je patine dans les pages et que je perde bien vite le fil.

Lec­ture des temps, lire est une drogue sacrée, une frag­men­ta­tion de l’é­ter­ni­té qu’on emporte dans sa poche pour fina­le­ment la faire voya­ger dans le temps. Pas cer­tain que ce soit les livres qui nous fassent voya­ger, mais bien plu­tôt nous qui fai­sons voya­ger les livres. Sans lec­teurs, qui dépla­ce­rait ces tonnes de livres qui prennent la pous­sière dans les rayon­nages pous­sié­reux des grandes biblio­thèques publiques ?

Rue Catinat, Saïgon - Souvenirs de la Cochinchine et du Cambodge par L. Crespin - 1922

Rue Cati­nat, Saï­gon — Sou­ve­nirs de la Cochin­chine et du Cam­bodge par L. Cres­pin — 1922

Pen­dant ce temps, on se met à rêver d’In­do­chine, des palaces de la rue Cati­nat à Saï­gon, où tout, déci­dé­ment, n’est plus comme avant, comme sur ces étranges sté­no­pés cou­leur sépia qui pour­rissent dans les car­tons d’un centre cultu­rel qui n’est plus que l’ombre de ce qu’il fut il y a un siècle, où les pousse-pousse attendent ceux qui consi­dèrent que mar­cher est fran­che­ment vul­gaire. Cati­nat, les salons mar­brés de l’Hô­tel Majes­tic, on y voit l’ombre de Depar­don et Guille­baud pre­nant le thé, pre­nant le temps, en devi­sant sur les noms des rues qui ont chan­gé. Saï­gon n’est plus Saï­gon mais Hô-Chi-Minh-Ville, Cati­nat a pris le nom impro­non­çable de Đồng Khởi, avec ces lettres fran­gées dont on ne sait même s’il y a un équi­valent en fran­çais ; alors par faci­li­té, on dira tout sim­ple­ment Dong Khoi, qui veut peut-être dire tout autre chose. Dans le port résonne la corne qui annonce le départ du navire, le Cachar, qui rejoin­dra le port de Mar­seille dans trois semaines. Il est temps de partir.

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Hanoï, 1992

Hanoi - Raymond Depardon -1992 (1)

Mme D. tombe de haut.
Nous aussi.
Éber­lués, le mot est assez juste pour qua­li­fier nos pre­miers pas dans ce nou­vel Hanoï du prin­temps 1992. En moins d’un an, la capi­tale du Viet­nam a enta­mé, elle aus­si, une mue d’au­tant plus sur­pre­nante qu’elle rompt ici avec trente-huit années — et non dix-sept — de sta­li­nisme. Je songe à la réflexion d’un diplo­mate de Huê : « Les dif­fé­rences entre les deux Viet­nam s’es­tompent, vous ver­rez. Mais c’est le nord qui fait tout le che­min. » Aus­tère, cette ville ? Ah non ! C’est une grâce alan­guie qui nous accueille, une fraî­cheur intacte qui s’es­saie à la liber­té. Et peut-être au plai­sir. Faut-il, à nou­veau, comp­ter les Hon­da, les Sim­son ou les Babet­ta (motos est-alle­mandes) dans les rues ? Pho­to­gra­phier les élé­gantes trop maquillées dans les allées du parc Hoàn Kiêm ? Énu­mé­rer ce four­mille­ment de bou­tiques pri­vées, d’é­ta­lages de ter­rasses où l’on joue au mah jong et au tô tom ; four­mille­ment qui, chaque jour davan­tage, riva­lise avec celui de Sai­gon ? Par­ler des cou­leurs qui cha­toient désor­mais sur les ave­nues ? De l’ef­fron­te­rie des mar­chandes de lit­chis qui com­mentent à voix haute le look de l’é­tran­ger ? Racon­ter tout ce que l’on vous pro­pose — mais à voix basse cette fois — sur ces trot­toirs du centre qui prennent, vers le soir, des allures de frairies ?

Hanoi - Raymond Depardon - 1992 (2)

Ray­mond Depar­don et Jean-Claude Guille­baud, La col­line des anges
Retour au Viet­nam (1972–1992)
Edi­tions Points 1993

© Ray­mond Depardon/Magnum Photos

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